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CHAPITRE XIV.

Le grand obstacle au perfectionnement.

Le génie se tut.... Cependant, prévenu de noirs sentiments, mon esprit demeura rebelle à la persuasion; mais craignant de le choquer par ma résistance, je demeurai silencieux.... Après quelque intervalle, se tournant vers moi et me fixant d'un regard perçant:..... Tu gardes le silence, reprit-il, et ton cœur agite des pensées qu'il n'ose produire!.... Interdit et troublé: «Ô Génie! lui dis-je, pardonne ma faiblesse: sans doute ta bouche ne peut proférer que la vérité; mais ta céleste intelligence en saisit les traits là où mes sens grossiers ne voient que des nuages. J'en fais l'aveu: la conviction n'a point pénétré dans mon ame, et j'ai craint que mon doute ne te fût une offense.

«Et qu'a le doute, répondit-il, qui en fasse un crime? l'homme est-il maître de sentir autrement qu'il n'est affecté?..... Si une vérité est palpable et d'une pratique importante, plaignons celui qui la méconnaît: sa peine naîtra de son aveuglement. Si elle est incertaine, équivoque, comment lui trouver le caractère qu'elle n'a pas? Croire sans évidence, sans démonstration, est un acte d'ignorance et de sottise: le crédule se perd dans un dédale d'inconséquences; l'homme sensé examine, discute, afin d'être d'accord dans ses opinions; et l'homme de bonne foi supporte la contradiction, parce qu'elle seule fait naître l'évidence. La violence est l'argument du mensonge; et imposer d'autorité une croyance, est l'acte et l'indice d'un tyran.»

Enhardi par ces paroles: «Ô Génie, répondis-je, puisque ma raison est libre, je m'efforce en vain d'accueillir l'espoir flatteur dont tu la consoles: l'ame vertueuse et sensible se livre aisément aux rêves du bonheur, mais sans cesse une réalité cruelle la réveille à la souffrance et à la misère: plus je médite sur la nature de l'homme, plus j'examine l'état présent des sociétés, moins un monde de sagesse et de félicité me semble possible à réaliser. Je parcours de mes regards toute la face de notre hémisphère: en aucun lieu je n'aperçois le germe, ou ne pressens le mobile d'une heureuse révolution. L'Asie entière est ensevelie dans les plus profondes ténèbres. Le Chinois, avili par le despotisme du bambou, aveuglé par la superstition astrologique, entravé par un code immuable de gestes, par le vice radical d'une langue et surtout d'une écriture mal construites, ne m'offre, dans sa civilisation avortée, qu'un peuple automate. L'Indien, accablé de préjugés, enchaîné par les liens sacrés de ses castes, végète dans une apathie incurable. Le Tartare, errant ou fixé, toujours ignorant et féroce, vit dans la barbarie de ses aïeux. L'Arabe, doué d'un génie heureux, perd sa force et le fruit de sa vertu dans l'anarchie de ses tribus et la jalousie de ses familles. L'Africain, dégradé de la condition d'homme, semble voué sans retour à la servitude. Dans le nord, je ne vois que des serfs avilis, que des peuples troupeaux, dont se jouent de grands propriétaires. Partout l'ignorance, la tyrannie, la misère, ont frappé de stupeur les nations; et les habitudes vicieuses, dépravant les sens naturels, ont détruit jusqu'à l'instinct du bonheur et de la vérité: il est vrai que dans quelques contrées de l'Europe, la raison a commencé de prendre un premier essor; mais là même, les lumières des particuliers sont-elles communes aux nations? L'habileté des gouvernements a-t-elle tourné à l'avantage des peuples? Et ces peuples qui se disent policés, ne sont-ils pas ceux qui, depuis trois siècles, remplissent la terre de leurs injustices? ne sont-ce pas eux qui, sous des prétextes de commerce, ont dévasté l'Inde, dépeuplé le nouveau continent, et soumettent encore aujourd'hui l'Afrique au plus barbare des esclavages? La liberté naîtra-t-elle du sein des tyrans, et la justice sera-t-elle rendue par des mains spoliatrices et avares? Ô Génie! j'ai vu les pays civilisés, et l'illusion de leur sagesse s'est dissipée devant mes regards: j'ai vu les richesses entassées dans quelques mains, et la multitude pauvre et dénuée: j'ai vu tous les droits, tous les pouvoirs concentrés dans certaines classes, et la masse des peuples passive et précaire: j'ai vu des maisons de prince, et point de corps de nation; des intérêts de gouvernement, et point d'intérêt ni d'esprit publics: j'ai vu que toute la science de ceux qui commandent consistait à opprimer prudemment; et la servitude raffinée des peuples policés m'a paru plus irremédiable.

«Un obstacle surtout, ô Génie! a profondément frappé ma pensée: en portant mes regards sur le globe, je l'ai vu partagé en vingt systèmes de cultes différents: chaque nation a reçu ou s'est fait des opinions religieuses opposées; et chacune, s'attribuant exclusivement la vérité, veut croire toute autre en erreur. Or si, comme il est de fait, dans leur discordance, le grand nombre des hommes se trompe, et se trompe de bonne foi, il s'ensuit que notre esprit se persuade du mensonge comme de la vérité; et alors, quel moyen de l'éclairer? Comment dissiper le préjugé qui d'abord a saisi l'esprit? Comment, surtout, écarter son bandeau, quand le premier article de chaque croyance, le premier dogme de toute religion, est la proscription absolue du doute, l'interdiction de l'examen, l'abnégation de son propre jugement? Que fera la vérité pour être reconnue? Si elle s'offre avec les preuves du raisonnement, l'homme pusillanime récuse sa conscience; si elle invoque l'autorité des puissances célestes, l'homme préoccupé lui oppose une autorité du même genre, et traite toute innovation de blasphème. Ainsi l'homme, dans son aveuglement, rivant sur lui-même ses fers, s'est à jamais livré sans défense au jeu de son ignorance et de ses passions. Pour dissoudre des entraves si fatales, il faudrait un concours inouï d'heureuses circonstances; il faudrait qu'une nation entière, guérie du délire de la superstition, fût inaccessible aux impulsions du fanatisme; qu'affranchi du joug d'une fausse doctrine, un peuple s'imposât lui-même celui de la vraie morale et de la raison; qu'il fût à la fois hardi et prudent, instruit et docile; que chaque individu, connaissant ses droits, n'en transgressât pas la limite; que le pauvre sût résister à la séduction, le riche à l'avarice; qu'il se trouvât des chefs désintéressés et justes; que les oppresseurs fussent saisis d'un esprit de démence et de vertige; que le peuple, recouvrant ses pouvoirs, sentît qu'il ne les peut exercer, et qu'il se constituât des organes; que, créateur de ses magistrats, il sût à la fois les censurer et les respecter; que, dans la réforme subite de toute une nation vivant d'abus, chaque individu disloqué souffrît patiemment les privations et le changement de ses habitudes; que cette nation enfin fût assez courageuse pour conquérir sa liberté, assez instruite pour l'affermir, assez puissante pour la défendre, assez généreuse pour la partager: et tant de conditions pourront-elles jamais se rassembler? Et lorsqu'en ses combinaisons infinies, le sort produirait enfin celle-là, en verrai-je les jours fortunés? et ma cendre ne sera-t-elle pas dès long-temps refroidie?»

À ces mots, ma poitrine oppressée se refusa à la parole.... Le Génie ne me répondit point; mais j'entendis qu'il disait à voix basse: «Soutenons l'espoir de cet homme; car si celui qui aime ses semblables se décourage, que deviendront les nations? Et peut-être le passé n'est-il que trop propre à flétrir le courage? Eh bien! anticipons le temps à venir; dévoilons à la vertu le siècle étonnant près de naître, afin qu'à la vue du but qu'elle désire, ranimée d'une nouvelle ardeur, elle redouble l'effort qui doit l'y porter.»

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CHAPITRE XV.

Le siècle nouveau.

À peine eut-il achevé ces mots, qu'un bruit immense s'éleva du côté de l'occident; et, y tournant mes regards, j'aperçus à l'extrémité de la Méditerranée, dans le domaine de l'une des nations de l'Europe, un mouvement prodigieux; tel qu'au sein d'une vaste cité, lorsqu'une sédition violente éclate de toutes parts, on voit un peuple innombrable s'agiter et se répandre à flots dans les rues et les places publiques. Et mon oreille, frappée de cris poussés jusqu'aux cieux, distingua par intervalles ces phrases:

«Quel est donc ce prodige nouveau? quel est ce fléau cruel et mystérieux? Nous sommes une nation nombreuse, et nous manquons de bras! nous avons un sol excellent, et nous manquons de denrées! nous sommes actifs, laborieux, et nous vivons dans l'indigence! nous payons des tributs énormes, et l'on nous dit qu'ils ne suffisent pas! nous sommes en paix au dehors, et nos personnes et nos biens ne sont pas en sûreté au dedans! Quel est donc l'ennemi caché qui nous dévore?»

Et des voix parties du sein de la multitude répondirent: Élevez un étendard distinctif autour duquel se rassemblent tous ceux qui, par d'utiles travaux, entretiennent et nourrissent la société, et vous connaîtrez l'ennemi qui vous ronge.»

Et, l'étendard ayant été levé, cette nation se trouva tout à coup partagée en deux corps inégaux, et d'un aspect contrastant: l'un innombrable et presque total, offrait, dans la pauvreté générale des vêtements et l'air maigre et hâlé des visages, les indices de la misère et du travail; l'autre, petit groupe, fraction insensible, présentait, dans la richesse des habits chamarrés d'or et d'argent, et, dans l'embonpoint des visages, les symptômes du loisir et de l'abondance.

Et, considérant ces hommes plus attentivement, je reconnus que le grand corps était composé de laboureurs, d'artisans, de marchands, de toutes les professions laborieuses et studieuses utiles à la société, et que, dans le petit groupe, il ne se trouvait que des ministres du culte de tout grade (moines et prêtres), que des gens de finance, d'armoirie, de livrée, des chefs militaires et autres salariés du gouvernement.

Et ces deux corps en présence, front à front, s'étant considérés avec étonnement, je vis, d'un côté, naître la colère et l'indignation; de l'autre, un mouvement d'effroi; et le grand corps dit au plus petit:

«Pourquoi êtes-vous séparés de nous? N'êtes-vous donc pas de notre nombre?»

«Non, répondit le groupe: vous êtes le peuple; nous autres, nous sommes un corps distinct, une classe privilégiée, qui avons nos lois, nos usages, nos droits à parts.»

le peuple.

Et de quel travail viviez-vous dans notre société?

le privilégiés.

Nous ne sommes pas faits pour travailler.

le peuple.

Comment avez-vous donc acquis tant de richesses?

le privilégiés.

En prenant le soin de vous gouverner.

le peuple.

Quoi, nous fatiguons, et vous jouissez! nous produisons, et vous dissipez! Les richesses viennent de nous, vous les absorbez, et vous appelez cela gouverner!...... Classe privilégiée, corps distinct qui nous êtes étranger, formez votre nation à part, et voyons comment vous subsisterez.

Alors le petit groupe délibérant sur ce cas nouveau, quelques hommes justes et généreux dirent: Il faut nous rejoindre au peuple, et partager ses fardeaux; car ce sont des hommes comme nous, et nos richesses viennent d'eux. Mais d'autres dirent avec orgueil: Ce serait une honte de nous confondre avec la foule, elle est faite pour nous servir; ne sommes-nous pas la race noble et pure des conquérants de cet empire? Rappelons à cette multitude nos droits et son origine.

les nobles.

Peuple! oubliez-vous que nos ancêtres ont conquis ce pays, et que votre race n'a obtenu la vie qu'à condition de nous servir? Voilà notre contrat social; voilà le gouvernement constitué par l'usage et prescrit par le temps.

le peuple.

Race pure des conquérants! montrez-nous vos généalogies! nous verrons ensuite si ce qui, dans un individu, est vol et rapine, devient vertu dans une nation.

Et à l'instant, des voix élevées de divers côtés commencèrent d'appeler par leurs noms une foule d'individus nobles; et, citant leur origine et leur parenté, elles racontèrent comment l'aïeul, le bisaïeul, le père lui-même, nés marchands, artisans, après s'être enrichis par des moyens quelconques, avaient acheté, à prix d'argent, la noblesse: en sorte qu'un très-petit nombre de familles étaient réellement de souche ancienne. Voyez, disaient ces voix, voyez ces roturiers parvenus qui renient leurs parents; voyez ces recrues plébéiennes qui se croient des vétérans illustres! Et ce fut une rumeur de risée.

Pour la détourner, quelques hommes astucieux s'écrièrent: Peuple doux et fidèle, reconnaissez l'autorité légitime: le Roi veut, la loi ordonne.

le peuple.

Classe privilégiée, courtisans de la fortune, laissez les rois s'expliquer; les rois ne peuvent vouloir que le salut de l'immense multitude, qui est le peuple; la loi ne saurait être que le vœu de l'équité.

Alors les privilégiés militaires dirent: La multitude ne sait obéir qu'à la force, il faut la châtier. Soldats, frappez ce peuple rebelle!

le peuple.

Soldats! vous êtes notre sang! frapperez-vous vos parents, vos frères? Si le peuple périt, qui nourrira l'armée?

Et les soldats, baissant les armes, dirent: Nous sommes aussi le peuple, montrez-nous l'ennemi! Alors les privilégiés ecclésiastiques dirent: Il n'y a plus qu'une ressource: le peuple est superstitieux; il faut l'effrayer par les noms de Dieu et de religion.

Nos chers frères! nos enfants! Dieu nous a établis pour vous gouverner.

le peuple.

Montrez-nous vos pouvoirs célestes.

le prêtres.

Il faut de la foi: la raison égare.

le peuple.

Gouvernez-vous sans raisonner?

le prêtres.

Dieu veut la paix: la religion prescrit l'obéissance.

le peuple.

La paix suppose la justice; l'obéissance veut la conviction d'un devoir.

le prêtres.

On n'est ici-bas que pour souffrir.

le peuple.

Montrez-nous l'exemple.

le prêtres.

Vivrez-vous sans dieux et sans rois?

le peuple.

Nous voulons vivre sans oppresseurs.

le prêtres.

Il vous faut des médiateurs, des intermédiaires.

le peuple.

Médiateurs près de Dieu et des rois! courtisans et prêtres, vos services sont trop dispendieux; nous traiterons désormais directement nos affaires.

Et alors le petit groupe dit: Tout est perdu, la multitude est éclairée.

Et le peuple répondit: Tout est sauvé, car si nous sommes éclairés, nous n'abuserons pas de notre force: nous ne voulons que nos droits. Nous avons des ressentiments, nous les oublions: nous étions esclaves, nous pourrions commander; nous ne voulons qu'être libres, et la liberté n'est que la justice.

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CHAPITRE XVI.

Un peuple libre et législateur.

Alors, considérant que toute puissance publique était suspendue, que le régime habituel de ce peuple cessait tout à coup, je fus saisi d'effroi par la pensée qu'il allait tomber dans la dissolution de l'anarchie; mais tout à coup des voix s'élevèrent et dirent:

«Ce n'est pas assez de nous être affranchis des parasites et des oppresseurs, il faut empêcher qu'il n'en renaisse. Nous sommes hommes, et l'expérience nous a trop appris que chacun de nous tend sans cesse à dominer et à jouir aux dépens d'autrui. Il faut donc nous prémunir contre un penchant auteur de discorde; il faut établir des règles certaines de nos actions et de nos droits: or, la connaissance de ces droits, le jugement de ces actions sont des choses abstraites, difficiles, qui exigent tout le temps et toutes les facultés d'un homme. Occupés chacun de nos travaux, nous ne pouvons vaquer à de telles études, ni exercer par nous-mêmes de telles fonctions. Choisissons donc parmi nous quelques hommes dont ce soit l'emploi propre. Déléguons-leur nos pouvoirs communs pour nous créer un gouvernement et des lois; constituons-les représentants de nos volontés et de nos intérêts. Et, afin qu'en effet ils en soient une représentation aussi exacte qu'il sera possible, choisissons-les nombreux et semblables à nous, pour que la diversité de nos volontés et de nos intérêts se trouve rassemblée en eux.»

Et ce peuple, ayant choisi dans son sein une troupe nombreuse d'hommes qu'il jugea propres à son dessein, il leur dit: «Jusqu'ici nous avons vécu en une société formée au hasard, sans clauses fixes, sans conventions libres, sans stipulation de droits, sans engagements réciproques; et une foule de désordres et de maux ont résulté de cet état précaire. Aujourd'hui nous voulons, de dessein réfléchi, former un contrat régulier; nous vous avons choisis pour en dresser les articles: examinez donc avec maturité quelles doivent être ses bases et ses conditions; recherchez avec soin quel est le but, quels sont les principes de toute association: connaissez les droits que chaque membre y porte, les facultés qu'il y engage, et celles qu'il y doit conserver: tracez-nous des règles de conduite, des lois équitables; dressez-nous un système nouveau de gouvernement, car nous sentons que les principes qui nous ont guidés jusqu'à ce jour, sont vicieux. Nos pères ont marché dans des sentiers d'ignorance, et l'habitude nous a égarés sur leurs pas: tout s'est fait par violence, par fraude, par séduction, et les vraies lois de la morale et de la raison sont encore obscures: démêlez-en donc le chaos, découvrez-en l'enchaînement, publiez-en le code, et nous nous y conformerons.»

Et ce peuple éleva un trône immense en forme de pyramide; et y faisant asseoir les hommes qu'il avait choisis, il leur dit: «Nous vous élevons aujourd'hui au-dessus de nous, afin que vous découvriez mieux l'ensemble de nos rapports, et que vous soyez hors de l'atteinte de nos passions.

«Mais souvenez-vous que vous êtes nos semblables; que le pouvoir que nous vous conférons est à nous; que nous vous le donnons en dépôt, non en propriété ni en héritage; que les lois que vous ferez, vous y serez les premiers soumis; que demain vous redescendrez parmi nous, et que nul droit ne vous sera acquis, que celui de l'estime et de la reconnaissance. Et pensez de quel tribut de gloire l'univers qui révère tant d'apôtres d'erreur, honorera la première assemblée d'hommes raisonnables qui aura solennellement déclaré les principes immuables de la justice, et consacré, à la face des tyrans, les droits des nations!»

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CHAPITRE XVII.

Base universelle de tout droit et de toute loi.

Alors les hommes choisis par le peuple pour rechercher les vrais principes de la morale et de la raison procédèrent à l'objet sacré de leur mission; et, après un long examen, ayant découvert un principe universel et fondamental, il s'éleva un législateur qui dit au peuple; «Voici la base primordiale, l'origine physique de toute justice et de tout droit.

«Quelle que soit la puissance active, la cause motrice qui régit l'univers, ayant donné à tous les hommes les mêmes organes, les mêmes sensations, les mêmes besoins, elle a, par ce fait même, déclaré qu'elle leur donnait à tous les mêmes droits à l'usage de ses biens, et que tous les hommes sont égaux dans l'ordre de la nature.

«En second lieu, de ce qu'elle a donné à chacun des moyens suffisants de pourvoir à son existence, il résulte avec évidence qu'elle les a tous constitués indépendants les uns des autres; qu'elle les a créés libres; que nul n'est, soumis à autrui; que chacun est propriétaire absolu de son être.

«Ainsi, l'égalité et la liberté sont deux attributs essentiels de l'homme; deux lois de la Divinité, inabrogeables et constitutives comme les propriétés physiques des éléments.

«Or, de ce que tout individu est maître absolu de sa personne, il s'ensuit que la liberté pleine de son consentement est une condition inséparable de tout contrat et de tout engagement.

«Et de ce que tout individu est égal à un autre, il suit que la balance de ce qui est rendu à ce qui est donné, doit être rigoureusement en équilibre: en sorte que l'idée de liberté contient essentiellement celle de justice, qui naît de l'égalité.

«L'égalité et la liberté sont donc les bases physiques et inaltérables de toute réunion d'hommes en société, et, par suite, le principe nécessaire et régénérateur de toute loi et de tout système de gouvernement régulier.

«C'est pour avoir dérogé à cette base que chez vous, comme chez tout peuple, se sont introduits les désordres qui vous ont enfin soulevés. C'est en revenant à cette règle que vous pourrez les réformer, et reconstituer une association heureuse.

«Mais observez qu'il en résultera une grande secousse dans vos habitudes, dans vos fortunes, dans vos préjugés. Il faudra dissoudre des contrats vicieux, des droits abusifs; renoncer à des distinctions injustes, à de fausses propriétés; rentrer enfin un instant dans l'état de la nature. Voyez si vous saurez consentir à tant de sacrifices.»

Alors, pensant à la cupidité inhérente au cœur de l'homme, je crus que ce peuple allait renoncer à toute idée d'amélioration.

Mais, dans l'instant, une foule d'hommes généreux et des plus hauts rangs, s'avançant vers le trône, y firent abjuration de toutes leurs distinctions et de toutes leurs richesses: «Dictez-nous, dirent-ils, les lois de l'égalité et de la liberté; nous ne voulons plus rien posséder qu'au titre sacré de la justice.

«Égalité, justice, liberté, voilà quel sera désormais notre code et notre étendard.»

Et sur-le-champ le peuple éleva un drapeau immense, inscrit de ces trois mots, auxquels-il assigna trois couleurs. Et l'ayant planté sur le siége du législateur, l'étendard de la justice universelle flotta pour là première fois sur la terre; et le peuple dressa en avant du siége un autel nouveau, sur lequel il plaça une balance d'or, une épée et un livre, avec cette inscription:

à la loi égale, qui juge et protége.

Puis, ayant environné le siége et l'autel d'un amphithéâtre immense, cette nation s'y assit tout entière pour entendre la publication de la loi. Et des millions d'hommes, levant à la fois les bras vers le ciel, firent le serment solennel de vivre libres et justes; de respecter leurs droits réciproques, leurs propriétés; d'obéir à la loi et à ses agents régulièrement préposés.

Et ce spectacle si imposant de force et de grandeur, si touchant de générosité, m'émut jusqu'aux larmes; et m'adressant au Génie: «Que je vive maintenant, lui dis-je, car désormais je puis espérer.»

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CHAPITRE XVIII.

Effroi et conspiration des tyrans.

Cependant, à peine le cri solennel de l'égalité et de la liberté eut-il retenti sur la terre, qu'un mouvement de trouble et de surprise s'excita au sein des nations; et d'une part la multitude émue de désir, mais indécise entre l'espérance et la crainte, entre le sentiment de ses droits et l'habitude de ses chaînes, commença de s'agiter; d'autre part, les rois réveillés subitement du sommeil de l'indolence et du despotisme, craignirent de voir renverser leurs trônes; et partout ces classes de tyrans civils et sacrés qui trompent les rois et oppriment les peuples, furent saisies de rage et d'effroi; et tramant des desseins perfides: «Malheur à nous, dirent-ils, si le cri funeste de la liberté parvient à l'oreille de la multitude! Malheur à nous, si ce pernicieux esprit de justice se propage!.....» Et voyant flotter l'étendard: «Concevez-vous l'essaim de maux renfermés dans ces seules paroles? Si tous les hommes sont égaux, où sont nos droits exclusifs d'honneur et de puissance? Si tous sont ou doivent être libres, que deviennent nos esclaves, nos serfs, nos propriétés? Si tous sont égaux dans l'état civil, où sont nos prérogatives de naissance, d'hérédité? et que devient la noblesse? S'ils sont tous égaux devant Dieu, où est le besoin de médiateurs? et que devient le sacerdoce? Ah! pressons-nous de détruire un germe si fécond, si contagieux! Employons tout notre art contre cette calamité; effrayons les rois, pour qu'ils s'unissent à notre cause. Divisons les peuples, et suscitons-leur des troubles et des guerres. Occupons-les de combats, de conquêtes et de jalousies. Alarmons-les sur la puissance de cette nation libre. Formons une grande ligue contre l'ennemi commun. Abattons cet étendard sacrilége, renversons ce trône de rébellion, et étouffons dans son foyer cet incendie de révolution.»

Et en effet, les tyrans civils et sacrés des peuples formèrent une ligue générale; entraînant sur leurs pas une multitude contrainte ou séduite, ils se portèrent d'un mouvement hostile contre la nation libre, et investirent à grands cris l'autel et le trône de la loi naturelle: «Quelle est, dirent-ils, cette doctrine hérétique et nouvelle? Quel est cet autel impie, ce culte sacrilége?.... Sujets fidèles et croyants! ne semblerait-il pas que ce fût d'aujourd'hui que l'on vous découvre la vérité, que jusqu'ici vous eussiez marché dans l'erreur, que ces rebelles, plus heureux que vous, ont seuls le privilége d'être sages! Et vous; peuple égaré, ne voyez-vous pas que vos nouveaux chefs vous trompent, qu'ils altèrent les principes de votre foi, qu'ils renversent la religion de vos pères? Ah! tremblez que le courroux du ciel ne s'allume, et hâtez-vous, par un prompt repentir, de réparer votre erreur.»

Mais, inaccessible à la suggestion comme à la terreur, la nation libre garda le silence; et, se montrant tout entière en armes, elle tint une attitude imposante.

Et le législateur dit aux chefs des peuples: «Si, lorsque nous marchions un bandeau sur les yeux, la lumière éclairait nos pas, pourquoi, aujourd'hui qu'il est levé, fuira-t-elle nos regards qui la cherchent? Si les chefs qui prescrivent aux hommes d'être clairvoyants, les trompent et les égarent, que font ceux qui ne veulent guider que des aveugles? Chefs des peuples! si vous possédez la vérité, faites-nous la voir: nous la recevrons avec reconnaissance; car nous la cherchons avec désir, et nous avons intérêt de la trouver: nous sommes hommes, et nous pouvons nous tromper; mais vous êtes hommes aussi, et vous êtes également faillibles. Aidez-nous donc dans ce labyrinthe où, depuis tant de siècles, erre l'humanité; aidez-nous à dissiper l'illusion de tant de préjugés et de vicieuses habitudes; concourez avec nous, dans le choc de tant d'opinions qui se disputent notre croyance, à démêler le caractère propre et distinctif de la vérité. Terminons dans un jour les combats si longs de l'erreur: établissons entre elle et la vérité une lutte solennelle: appelons les opinions des hommes de toutes les nations: convoquons l'assemblée générale des peuples: qu'ils soient juges eux-mêmes dans la cause qui leur est propre; et que, dans le débat de tous les systèmes, nul défenseur, nul argument ne manquant aux préjugés ni à la raison, le sentiment d'une évidence générale et commune fasse enfin naître la concorde universelle des esprits et des cœurs.»

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CHAPITRE XIX.

Assemblée générale des peuples.

Ainsi parla le législateur; et la multitude, saisie de ce mouvement qu'inspire d'abord toute proposition raisonnable, ayant applaudi, les tyrans, restés sans appui, demeurèrent confondus.

Alors s'offrit à mes regards une scène d'un genre étonnant et nouveau: tout ce que la terre compte de peuples et de nations, tout ce que les climats produisent de races d'hommes divers, accourant de toutes parts, me sembla se réunir dans une même enceinte; et là, formant un immense congrès, distingué en groupes par l'aspect varié des costumes, des traits du visage, des teintes de la peau, leur foule innombrable me présenta le spectacle le plus extraordinaire et le plus attachant.

D'un côté, je voyais l'Européen, à l'habit court et serré, au chapeau pointu et triangulaire, au menton rasé, aux cheveux blanchis de poudre; de l'autre, l'Asiatique, à la robe traînante, à la longue barbe, à la tête rase et au turban rond. Ici j'observais les peuples Africains, à la peau d'ébène, aux cheveux laineux, au corps ceint de pagnes blancs et bleus, ornés de bracelets et de colliers de corail, de coquilles et de verre: là les races septentrionales, enveloppées dans leurs sacs de peau; le Lapon, au bonnet pointu, aux souliers de raquette; le Samoyède, à l'odeur forte et au corps brûlant; le Tongouze, au bonnet cornu, portant ses idoles pendues sur son sein; le Yakoute, au visage piqueté; le Calmouque, au nez aplati, aux petits yeux renversés. Plus loin étaient le Chinois, au vêtement de soie aux tresses pendantes; le Japonais, au sang mélangé; le Malais, aux grandes oreilles, au nez percé d'un anneau, au vaste chapeau de feuilles de palmier, et les habitants tatoués des îles de l'Océan et du continent antipode. Et l'aspect de tant de variétés d'une même espèce, de tant d'inventions bizarres d'un même entendement, de tant de modifications différentes d'une même organisation, m'affecta à la fois de mille sensations et de mille pensées. Je considérais avec étonnement cette gradation de couleurs, qui, de l'incarnat vif passe au brun clair, puis foncé, fumeux, bronzé, olivâtre, plombé, cuivré, enfin jusqu'au noir d'ébène et du jais; et trouvant le Kachemirien, au teint de roses, à côté de l'Indou hâlé, le Géorgien à côté du Tartare, je réfléchissais sur les effets du climat chaud ou froid, du sol élevé ou profond, marécageux ou sec, découvert ou ombragé; je comparais l'homme nain du pôle au géant des zones tempérées; le corps grêle de l'Arabe à l'ample corps du Hollandais; la taille épaisse et courte du Samoyède à la taille svelte du Grec et de l'Esclavon; la laine grasse et noire du Nègre à la soie dorée du Danois; la face aplatie du Calmouque, ses petits yeux en angle, son nez écrasé, à la face ovale et saillante, aux grands yeux bleus, au nez aquilin du Circassien et de l'Abasan. J'opposais aux toiles peintes de l'Indien, aux étoffes savantes de l'Européen, aux riches fourrures du Sibérien, les pagnes d'écorce, les tissus de jonc, de feuilles, de plumes, des nations sauvages, et les figures bleuâtres de serpents, de fleurs et d'étoiles dont leur peau était imprimée. Et tantôt le tableau bigarré de cette multitude me retraçait les prairies émaillées du Nil et de l'Euphrate, lorsqu'après les pluies ou le débordement, des millions de fleurs naissent de toutes parts; tantôt il me représentait, par son murmure et son mouvement, les essaims innombrables de sauterelles qui, du désert, viennent au printemps couvrir les plaines du Hauran.

Et, à la vue de tant d'êtres animés et sensibles, embrassant tout à coup l'immensité des pensées et des sensations rassemblées dans cet espace; d'autre part, réfléchissant à l'opposition de tant de préjugés, de tant d'opinions, au choc de tant de passions d'hommes si mobiles, je flottais entre l'étonnement, l'admiration et une crainte secrète...., quand le législateur, ayant réclamé le silence, attira toute mon attention.

«Habitants de la terre, dit-il, une nation libre et puissante vous adresse des paroles de justice et de paix, et elle vous offre de sûrs gages de ses intentions dans sa conviction et son expérience. Long-temps affligée des mêmes maux que vous, elle en a recherché la source; et elle a trouvé qu'ils dérivaient tous de la violence et de l'injustice, érigées en lois par l'inexpérience des races passées, et maintenues par les préjugés des races présentes: alors, annulant ses institutions factices et arbitraires, et remontant à l'origine de tout droit et de toute raison, elle a vu qu'il existait dans l'ordre même de l'univers, et dans la constitution physique de l'homme, des lois éternelles et immuables, qui n'attendaient que ses regards pour le rendre heureux. Ô hommes! élevez les yeux vers ce ciel qui vous éclaire! jetez-les sur cette terre qui vous nourrit! Quand ils vous offrent à tous les mêmes dons, quand vous avez reçu de la puissance qui les meut la même vie, les mêmes organes, n'en avez-vous pas reçu les mêmes droits à l'usage de ses bienfaits? Ne vous a-t-elle pas, par-là même, déclarés tous égaux et libres? Quel mortel osera donc refuser à son semblable ce que lui accorde la nature? Ô nations! bannissons toute tyrannie et toute discorde; ne formons plus qu'une même société, qu'une grande famille; et puisque le genre humain n'a qu'une même constitution, qu'il n'existe plus pour lui qu'une loi, celle de la nature; qu'un même code, celui de la raison; qu'un même trône, celui de la justice; qu'un même autel, celui de l'union

Il dit; et une acclamation immense s'éleva jusqu'aux cieux: mille cris de bénédiction partirent du sein de la multitude; et les peuples, dans leurs transports, firent retentir la terre des mots d'égalité, de justice, d'union. Mais bientôt à ce premier mouvement en succéda un différent; bientôt les docteurs, les chefs des peuples, les excitant à la dispute, je vis naître d'abord un murmure, puis une rumeur, qui, se communiquant de proche en proche, devint un vaste désordre; et chaque nation élevant des prétentions exclusives, réclamait la prédominance pour son code et son opinion.

«Vous êtes dans l'erreur, se disaient les partis en se montrant du doigt les uns les autres; nous seuls possédons la vérité et la raison; nous seuls avons la vraie loi, la vraie règle de tout droit, de toute justice, le seul moyen du bonheur, de la perfection; tous les autres hommes sont des aveugles ou des rebelles.» Et il régnait une agitation extrême.

Mais le législateur ayant réclamé le silence: «Peuples, dit-il, quel mouvement de passion vous agite? Où vous conduira cette querelle? Qu'attendez-vous de cette dissension! Depuis des siècles la terre est un champ de dispute, et vous avez versé des torrents de sang pour des opinions chimériques: qu'ont produit tant de combats et de larmes? Quand le fort a soumis le faible à son opinion, qu'a-t-il fait pour la vérité et pour l'évidence? Ô nations! prenez conseil de votre propre sagesse! Quand, parmi vous, une contestation divise des individus, des familles, que faites-vous pour les concilier? Ne leur donnez-vous pas des arbitres?» Oui, s'écria unanimement la multitude. «Eh bien! donnez-en de même aux auteurs de vos dissentiments. Ordonnez à ceux qui se font vos instituteurs, et qui vous imposent leur croyance, d'en débattre devant vous les raisons. Puisqu'ils invoquent vos intérêts, connaissez comment ils les traitent. Et vous, chefs et docteurs des peuples, avant de les entraîner dans la lutte de vos systèmes, discutez-en contradictoirement les preuves. Établissons une controverse solennelle, une recherche publique de la vérité, non devant le tribunal d'un individu corruptible ou d'un parti passionné, mais en face de toutes les lumières et de tous les intérêts dont se compose l'humanité, et que le sens naturel de toute l'espèce soit notre arbitre et notre juge.»

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CHAPITRE XX.

La recherche de la vérité.

Et les peuples ayant applaudi, le législateur dit: «Afin de procéder avec ordre et sans confusion, laissez dans l'arène, en avant de l'autel de l'union et de la paix, un spacieux demi-cercle libre; et que chaque système de religion, chaque secte élevant un étendard propre et distinctif, vienne le planter aux bords de la circonférence; que ses chefs et ses docteurs se placent autour, et que leurs sectateurs se placent à la suite sur une même ligne.»

Et le demi-cercle ayant été tracé et l'ordre publié, à l'instant il s'éleva une multitude innombrable d'étendards de toutes couleurs et de toutes formes; tel qu'en un port fréquenté de cent nations commerçantes, l'on voit aux jours de fêtes des milliers de pavillons et de flammes flotter sur une forêt de mâts. Et à l'aspect de cette diversité prodigieuse, me tournant vers le Génie: Je croyais, lui dis-je, que la terre n'était divisée qu'en huit ou dix systèmes de croyance, et je désespérais de toute conciliation: maintenant que je vois des milliers de partis différents, comment espérer la concorde?... Et cependant, me dit-il, ils n'y sont pas encore tous: et ils veulent être intolérants!...

Et à mesure que les groupes vinrent se placer, me faisant remarquer les symboles et les attributs de chacun, il commença de m'expliquer leurs caractères en ces mots:

«Ce premier groupe, me dit-il, formé d'étendards verts, qui portent un croissant, un bandeau et un sabre, est celui des sectateurs du prophète arabe. Dire qu'il y a un Dieu (sans savoir ce qu'il est), croire aux paroles d'un homme (sans entendre sa langue), aller dans un désert prier Dieu (qui est partout), laver ses mains d'eau (et ne pas s'abstenir de sang), jeûner le jour (et manger de nuit), donner l'aumône de son bien (et ravir celui d'autrui): tels sont les moyens de perfection institués par Mahomet, tels sont les cris de ralliement de ses fidèles croyants. Quiconque n'y répond pas est un réprouvé, frappé d'anathème et dévoué au glaive. Un Dieu clément, auteur de la vie, a donné ces lois d'oppression et de meurtre: il les a faites pour tout l'univers, quoiqu'il ne les ait révélées qu'à un homme: il les a établies de toute éternité, quoiqu'il ne les ait publiées que d'hier: elles suffisent à tous les besoins, et cependant il y a joint un volume: ce volume devait répandre la lumière, montrer l'évidence, amener la perfection, le bonheur; et cependant, du vivant même de l'apôtre, ses pages offrant à chaque phrase des sens obscurs, ambigus, contraires, il a fallu l'expliquer, le commenter; et ses interprètes, divisés d'opinions, se sont partagés en sectes opposées et ennemies. L'une soutient qu'Ali est le vrai successeur; l'autre défend Omar et Aboubekre: celle-ci nie l'éternité du Qôran, celle-là la nécessité des ablutions, des prières: le Carmate proscrit le pèlerinage et permet le vin; le Hakemite prêche la transmigration des ames: ainsi jusqu'au nombre de soixante-douze partis, dont tu peux compter les enseignes. Dans cette opposition, chacun s'attribuant exclusivement l'évidence, et taxant les autres d'hérésie, de rébellion, a tourné contre tous son apostolat sanguinaire. Et cette religion qui célèbre un Dieu clément et miséricordieux, auteur et père commun de tous les hommes, devenue un flambeau de discorde, un motif de meurtre et de guerre, n'a cessé depuis douze cents ans d'inonder la terre de sang, et de répandre le ravage et le désordre d'un bout à l'autre de l'ancien hémisphère.

«Ces hommes remarquables par leurs énormes turbans blancs, par leurs amples manches, par leurs longs chapelets, sont les imams, les mollas, les muphtis, et près d'eux les derviches au bonnet pointu, et les santons aux cheveux épars. Les voilà qui font avec véhémence la profession de foi, et commencent de disputer sur les souillures graves ou légères, sur la matière et la forme des ablutions, sur les attributs de Dieu et ses perfections, sur le chaîtan et les anges méchants ou bons, sur la mort, la résurrection, l'interrogatoire dans le tombeau, le jugement, le passage du pont étroit comme un cheveu, la balance des œuvres, les peines de l'enfer et les délices du paradis.

«À côté, ce second groupe, encore plus nombreux, composé d'étendards à fond blanc, parsemés de croix, est celui des adorateurs de Jésus. Reconnaissant le même Dieu que les musulmans, fondant leur croyance sur les mêmes livres, admettant comme eux un premier homme qui perd tout le genre humain en mangeant une pomme, ils leur vouent cependant une sainte horreur, et par piété ils se traitent mutuellement de blasphémateurs et d'impies. Le grand point de leur dissension réside surtout en ce qu'après avoir admis un Dieu un et indivisible, les chrétiens le divisent ensuite en trois personnes, qu'ils veulent être chacune un Dieu entier et complet, sans cesser de former entre elles un tout identique. Et ils ajoutent que cet être, qui remplit l'univers, s'est réduit dans le corps d'un homme, et qu'il a pris des organes matériels, périssables, circonscrits, sans cesser d'être immatériel, éternel, infini. Les musulmans, qui ne comprennent pas ces mystères, quoiqu'ils conçoivent l'éternité du Qôran et la mission du Prophète, les taxent de folie, et les rejettent comme des visions de cerveaux malades; et de là des haines implacables.

«D'autre part, divisés entre eux sur plusieurs points de leur propre croyance, les chrétiens forment des partis non moins divers; et les querelles qui les agitent sont d'autant plus opiniâtres et plus violentes, que les objets sur lesquels elles se fondent étant inaccessibles aux sens, et par conséquent d'une démonstration impossible, les opinions de chacun n'ont de règle et de base que dans le caprice et la volonté. Ainsi, convenant que Dieu est un être incompréhensible, inconnu, ils disputent néanmoins sur son essence, sur sa manière d'agir, sur ses attributs: convenant que la transformation qu'ils lui supposent en homme, est une énigme au-dessus de l'entendement, ils disputent cependant sur la confusion ou la distinction des deux volontés et des deux natures, sur le changement de substance, sur la présence réelle ou feinte, sur le mode de l'incarnation, etc.

«Et de là des sectes innombrables, dont deux ou trois cents ont déja péri, et dont trois ou quatre cents autres, qui subsistent encore, t'offrent cette multitude de drapeaux où ta vue s'égare. Le premier en tête, qu'environne ce groupe d'un costume bizarre, ce mélange confus de robes violettes, rouges, blanches, noires, bigarrées, de têtes à tonsures, à cheveux courts ou rasés, à chapeaux rouges, à bonnets carrés, à mitres pointues, même à longues barbes, est l'étendard du pontife de Rome, qui, appliquant au sacerdoce la prééminence de sa ville dans l'ordre civil, a érigé sa suprématie en point de religion, et a fait un article de foi de son orgueil.

«À sa droite tu vois le pontife grec, qui, fier de la rivalité élevée par sa métropole, oppose d'égales prétentions, et les soutient contre l'Église d'Occident par l'antériorité de l'Église d'Orient. À gauche, sont les étendards de deux chefs récents[23], qui, secouant un joug devenu tyrannique, ont, dans leur réforme, dressé autels contre autels, et soustrait au pape la moitié de l'Europe. Derrière eux sont les sectes subalternes qui subdivisent encore tous ces grands partis, les nestoriens, les eutychéens, les jacobites, les iconoclastes, les anabaptistes, les presbytériens, les viclefites, les osiandrins, les manichéens, les méthodistes, les adamites, les contemplatifs, les trembleurs, les pleureurs, et cent autres semblables; tous partis distincts, se persécutant quand ils sont forts, se tolérant quand ils sont faibles, se haïssant au nom d'un Dieu de paix, se faisant chacun un paradis exclusif dans une religion de charité universelle, se vouant réciproquement dans l'autre monde à des peines sans fin, et réalisant dans celui-ci l'enfer que leurs cerveaux placent dans celui-là.»

Après ce groupe, voyant un seul étendard de couleur hyacinthe, autour duquel étaient rassemblés des hommes de tous les costumes de l'Europe et de l'Asie: «Du moins, dis-je au Génie, trouverons-nous ici de l'humanité.—Oui, me répondit-il, au premier aspect, et par cas fortuit et momentané: ne reconnais-tu pas ce système de culte?» Alors apercevant le monogramme du nom de Dieu en lettres hébraïques, et les palmes que tenaient en main les rabbins: «Il est vrai, lui dis-je, ce sont les enfants de Moïse dispersés jusqu'à ce jour, et qui, abhorrant toute nation, ont été partout abhorrés et persécutés.—Oui, reprit-il, et c'est par cette raison que, n'ayant ni le temps ni la liberté de disputer, ils ont gardé l'apparence de l'unité; mais à peine, dans leur réunion, vont-ils confronter leurs principes et raisonner sur leurs opinions, qu'ils vont, comme jadis, se partager au moins en deux sectes principales[24], dont l'une, s'autorisant du silence du législateur, et s'attachant au sens littéral de ses livres, niera tout ce qui n'y est point clairement exprimé, et, à ce titre, rejettera, comme invention des circoncis, la survivance de l'ame au corps, et sa transmigration dans des lieux de peines ou de délices, et sa résurrection, et le jugement final, et les bons et les mauvais anges, et la révolte du mauvais génie, et tout le système poétique d'un monde ultérieur: et ce peuple privilégié, dont la perfection consiste à se couper un petit morceau de chair, ce peuple atome, qui, dans l'océan des peuples, n'est qu'une petite vague, et qui veut que Dieu n'ait rien fait que pour lui seul, réduira encore de moitié, par son schisme, le poids déja si léger qu'il établit dans la balance de l'univers.»

Et me montrant un groupe voisin, composé d'hommes vêtus de robes blanches, portant un voile sur la bouche, et rangés autour d'un étendard de couleur aurore, sur lequel était peint un globe tranché en deux hémisphères, l'un noir et l'autre blanc: «Il en sera ainsi, continua-t-il, de ces enfans de Zoroastre, restes obscurs de peuples jadis si puissants: maintenant persécutés comme les juifs, et dispersés chez les autres peuples, ils reçoivent, sans discussion, les préceptes du représentant de leur prophète; mais sitôt que le môbed et les destours seront rassemblés, la controverse s'établira sur le bon et le mauvais principe; sur les combats d'Ormuzd, dieu de lumière, contre Ahrimanes, dieu de ténèbres; sur leur sens direct ou allégorique; sur les bons et mauvais génies; sur le culte du feu et des éléments; sur les ablutions et sur les souillures; sur la résurrection en corps ou seulement en ame, et sur le renouvellement du monde existant, et sur le monde nouveau qui lui doit succéder. Et les Parsis se diviseront en sectes d'autant plus nombreuses, que dans leur dispersion les familles auront contracté les mœurs, les opinions des nations étrangères.

«À côté d'eux, ces étendards à fond d'azur, où sont peintes des figures monstrueuses de corps humains doubles, triples, quadruples, à tête de lion, de sanglier, d'éléphant, à queue de poisson, de tortue, etc., sont les étendards des sectes indiennes, qui trouvent leurs dieux dans les animaux et les ames de leurs parents dans les reptiles et les insectes. Ces hommes fondent des hospices pour des éperviers, des serpents, des rats, et ils ont eu horreur leurs semblables! Ils se purifient avec la fiente et l'urine de vache, et ils se croient souillés du contact d'un homme! Ils portent un réseau sur la bouche, de peur d'avaler, dans une mouche, une ame en souffrance, et ils laissent mourir de faim un paria! Ils admettent les mêmes divinités, et ils se partagent en drapeaux ennemis et divers.

«Ce premier, isolé à l'écart, où tu vois une figure à quatre têtes, est celui de Brahma, qui, quoique dieu créateur, n'a plus ni sectateurs ni temples, et qui, réduit à servir de piédestal au Lingam, se contente d'un peu d'eau que chaque matin le brâmane lui jette par-dessus l'épaule, en lui récitant un cantique stérile.

«Ce second, où est peint milan au corps roux et à la tête blanche, est celui de Vichenou, qui, quoique dieu conservateur, a passé une partie de sa vie en aventures malfaisantes. Considère-le sous les formes hideuses de sanglier et de lion, déchirant des entrailles humaines, ou sous la figure d'un cheval, devant venir, le sabre à la main, détruire l'âge présent, obscurcir les astres, abattre les étoiles, ébranler la terre, et faire au grand serpent un feu qui consumera les globes.

«Ce troisième est celui de Chiven, dieu de destruction, de ravage, et qui a cependant pour emblème le signe de la production: il est le plus méchant des trois, et il compte le plus de sectateurs. Fiers de son caractère, ses partisans méprisent, dans leur dévotion[25], les autres dieux, ses égaux et ses frères; et par une imitation de sa bizarrerie, professant la pudeur et la chasteté, ils couronnent publiquement de fleurs, et arrosent de lait et de miel l'image obscène du Lingam.

«Derrière eux viennent les moindres drapeaux d'une foule de dieux, mâles, femelles, hermaphrodites, qui, parents et amis des trois principaux, ont passé leur vie à se livrer des combats; et leurs adorateurs les imitent. Ces dieux n'ont besoin de rien, et sans cesse ils reçoivent des offrandes; ils sont tout-puissants, remplissent l'univers; et un brâmane, avec quelques paroles, les enferme dans une idole ou dans une cruche, pour vendre à son gré leurs faveurs.

«Au delà, cette multitude d'autres étendards que, sur un fond jaune qui leur est commun, tu vois porter des emblèmes différents, sont ceux d'un même dieu, lequel, sous des noms divers, règne chez les nations de l'Orient. Le Chinois l'adore dans Fôt, le Japonais le révère dans Budso, l'habitant de Ceylan dans Bedhou et Boudah, celui de Laos dans Chekia, le Pégouan dans Phta, le Siamois dans Sommona Kodom, le Tibetain dans Boudd et dans La: tous, d'accord sur le fond de son histoire, célèbrent sa vie pénitente, ses mortifications, ses jeûnes, ses fonctions de médiateur et d'expiateur, les haines d'un dieu son ennemi, leurs combats et son ascendant. Mais discords entre eux sur les moyens de lui plaire, ils disputent sur les rites et sur les pratiques, sur les dogmes de la doctrine intérieure et de la doctrine publique. Ici, ce bonze japonais, à la robe jaune, à la tête nue, prêche l'éternité des ames, leurs transmigrations successives dans divers corps; et près de lui le sintoïste, niant leur existence séparée des sens, soutient qu'elles ne sont qu'un effet des organes auxquels elles sont liées, et avec qui elles périssent, comme le son avec l'instrument. Là, le Siamois, aux sourcils rasés, l'écran talipat à la main, recommande l'aumône, les expiations, les offrandes; et cependant il croit au destin aveugle et à l'impassible fatalité. Le hochang chinois sacrifie aux ames des ancêtres, et près de lui le sectateur de Confutzée cherche son horoscope dans des fiches jetées au hasard, et dans le mouvement des cieux. Cet enfant, environné d'un essaim de prêtres à robes et à chapeaux jaunes, est le grand Lama, en qui vient de passer le dieu que le Tibet adore. Un rival s'est élevé pour partager ce bienfait avec lui; et sur les bords du lac Baikal, le Calmouque a aussi son dieu comme l'habitant de La-sa; mais d'accord en ce point important, que Dieu ne peut habiter qu'un corps d'homme, tous deux rient de la grossièreté de l'Indien, qui honore la fiente de la vache, tandis qu'eux consacrent les excréments de leur pontife.

Après ces drapeaux, une foule d'autres que l'œil ne pouvait dénombrer, s'offrant encore à nos regards: «Je ne terminerais point, dit le Génie, si je te détaillais tous les systèmes divers de croyance qui partagent encore les nations. Ici les hordes tartares adorent, dans des figures d'animaux, d'oiseaux et d'insectes, les bons et les mauvais génies, qui, sous un dieu principal, mais insouciant, régissent l'univers; dans leur idolâtrie, elles retracent le paganisme de l'ancien Occident. Tu vois l'habillement bizarre de leurs chamans, qui, sous une robe de cuir garnie de clochettes, de grelots, d'idoles de fer, de griffes d'oiseaux, de peaux de serpents, de têtes de chouettes, s'agitent en convulsions factices, et, par des cris magiques, évoquent les morts pour tromper les vivans. Là, les peuples noirs de l'Afrique, dans le culte de leurs fétiches, offrent les mêmes opinions. Voici l'habitant de Juida, qui adore Dieu dans un grand serpent, dont par malheur les porcs sont avides.... Voilà le Teleute, qui se le représente, vêtu de toutes couleurs, ressemblant à un soldat russe; voilà le Kamtschadale qui, trouvant que tout va mal dans ce monde et dans son climat, se le figure un vieillard capricieux et chagrin, fumant sa pipe, et chassant en traîneau les renards et les martres; enfin, voilà cent nations sauvages qui, n'ayant aucune des idées des peuples policés sur Dieu, ni sur l'ame, ni sur un monde ultérieur et une autre vie, ne forment aucun système de culte, et n'enjouissent pas moins des dons de la nature dans l'irréligion où elle-même les a créées.

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CHAPITRE XXI.

Problème des contradictions religieuses.

Cependant les divers groupes s'étant placés, et un vaste silence ayant succédé à la rumeur de la multitude, le législateur dit: «Chefs et docteurs des peuples, vous voyez comment jusqu'ici les nations, vivant isolées, ont suivi des routes différentes: chacune croit suivre celle de la vérité; et cependant si la vérité n'en a qu'une, et que les opinions soient opposées, il est bien évident que quelqu'un se trouve en erreur. Or, si tant d'hommes se trompent, qui osera garantir que lui-même n'est pas abusé? Commencez donc par être indulgents sur vos dissentiments et sur vos discordances. Cherchons tous la vérité comme si nul ne la possédait. Jusqu'à ce jour les opinions qui ont gouverné la terre, produites au hasard, accréditées par l'amour de la nouveauté et par l'imitation, propagées par l'enthousiasme et l'ignorance populaires, ont en quelque sorte usurpé clandestinement leur empire. Il est temps, si elles sont fondées, de donner à leur certitude un caractère de solennité, et de légitimer leur existence. Rappelons les donc aujourd'hui à un examen général et commun; que chacun expose sa croyance, et que tous devenant le juge de chacun, cela seul soit reconnu vrai, qui l'est pour le genre humain.»

Alors la parole ayant été déférée par ordre de position au premier étendard de la gauche: Il n'est pas permis de douter, dirent les chefs, que notre doctrine ne soit la seule véritable, la seule infaillible. D'abord elle est révélée de Dieu même....

Et la nôtre aussi, s'écrièrent tous les autres étendards; il n'est pas permis d'en douter.

Mais du moins faut-il l'exposer, dit le législateur; car l'on ne peut croire ce que l'on ne connaît pas.

Notre doctrine est prouvée, reprit le premier étendard, par des faits nombreux, par une multitude de miracles, par des résurrections de morts, des torrents mis à sec, des montagnes transportées, etc.

Et nous aussi, s'écrièrent tous les autres, nous avons une foule de miracles; et ils commencèrent chacun à raconter les choses les plus incroyables.

Leurs miracles, dit le premier étendard, sont des prodiges supposés ou des prestiges de l'esprit malin, qui les a trompés.

Ce sont les vôtres, répliquèrent-ils, qui sont supposés; et chacun parlant de soi, dit: Il n'y a que les nôtres de véritables; tous les autres sont des faussetés.

Et le législateur dit: Avez-vous des témoins vivants?

Non, répondirent-ils tous: les faits sont anciens, les témoins sont morts, mais ils ont écrit.

Soit, reprit le législateur; mais s'ils sont en contradiction, qui les conciliera?

Juste arbitre! s'écria un des étendards, la preuve que nos témoins ont vu la vérité, c'est qu'ils sont morts pour la témoigner, et notre croyance est scellée du sang des martyrs.

Et la nôtre aussi, dirent les autres étendards: nous avons des milliers de martyrs qui sont morts dans des tourments affreux, sans jamais se démentir. Et alors les chrétiens de toutes les sectes, les musulmans, les Indiens, les Japonais, citèrent des légendes sans fin de confesseurs, de martyrs, de pénitents, etc.

Et l'un de ces partis ayant nié les martyrs des autres: Eh bien! dirent-ils, nous allons mourir pour prouver que notre croyance est vraie.

Et dans l'instant une foule d'hommes de toute religion, de toute secte, se présentèrent pour souffrir des tourments et la mort. Plusieurs même commencèrent de se déchirer les bras, de se frapper la tête et la poitrine, sans témoigner de douleur.

Mais le législateur les arrêtant: Ô hommes! leur dit-il, écoutez de sang-froid mes paroles: si vous mouriez pour prouver que deux et deux font quatre, cela les ferait-il davantage être quatre?

Non, répondirent-ils tous.

Et si vous mourriez pour prouver qu'ils font cinq, cela les ferait-il être cinq?

Non, dirent-ils tous encore.

Eh bien! que prouve donc votre persuasion, si elle ne change rien à l'existence des choses? La vérité est une, vos opinions sont diverses; donc plusieurs de vous se trompent. Si, comme il est évident, ils sont persuadés de l'erreur, que prouve la persuasion de l'homme?

Si l'erreur a ses martyrs, où est le cachet de la vérité?

Si l'esprit malin opère des miracles, où est le caractère distinctif de la Divinité?

Et d'ailleurs, pourquoi toujours des miracles incomplets et insuffisants? Pourquoi, au lieu de ces bouleversements de la nature, ne pas changer plutôt les opinions? Pourquoi tuer les hommes ou les effrayer, au lieu de les instruire et de les corriger?

Ô mortels crédules, et pourtant opiniâtres! nul de nous n'est certain de ce qui s'est passé hier, de ce qui se passe aujourd'hui sous ses yeux, et nous jurons de ce qui s'est passé il y a deux mille ans.

Hommes faibles et pourtant orgueilleux! les lois de la nature sont immuables et profondes, nos esprits sont pleins d'illusion et de légèreté; et nous voulons tout démontrer, tout comprendre! En vérité, il est plus facile à tout le genre humain de se tromper que de dénaturer un atome.

Eh bien! dit un docteur, laissons là les preuves de fait, puisqu'elles peuvent être équivoques; venons aux preuves du raisonnement, à celles qui sont inhérentes à la doctrine.

Alors un imam de la loi de Mahomet s'avançant plein de confiance dans l'arène, après s'être tourné vers la Mekke et avoir proféré avec emphase la profession de foi: «Louange à Dieu! dit-il d'une voix grave et imposante! La lumière brille avec évidence, et la vérité n'a pas besoin d'examen:» et montrant le Qôran: Voilà la lumière et la vérité dans leur propre essence. Il n'y a point de doute en ce livre; il conduit droit celui qui marche aveuglément, qui reçoit sans discussion la parole divine descendue sur le Prophète pour sauver le simple et confondre le savant. Dieu a établi Mahomet son ministre sur la terre; il lui a livré le monde pour soumettre par le sabre celui qui refuse de croire à sa loi: les infidèles disputent et ne veulent pas croire; leur endurcissement vient de Dieu; il a scellé leur cœur pour les livrer à d'affreux châtiments......[26]»

À ces mots un violent murmure, élevé de toutes parts, interrompit l'orateur. «Quel est cet homme, s'écrièrent tous les groupes, qui nous outrage aussi gratuitement? De quel droit prétend-il nous imposer sa croyance comme un vainqueur et comme un tyran? Dieu ne nous a-t-il pas donné, comme à lui, des yeux, un esprit, une intelligence? et n'avons-nous pas droit d'en user également, pour savoir ce que nous devons rejeter ou croire? S'il a le droit de nous attaquer, n'avons-nous pas celui de nous défendre? S'il lui a plu de croire sans examen, ne sommes-nous pas maîtres de croire avec discernement?

«Et quelle est cette doctrine lumineuse qui craint la lumière? Quel est cet apôtre d'un Dieu clément, qui ne prêche que meurtre et carnage? Quel est ce Dieu de justice, qui punit un aveuglement que lui-même cause? Si la violence et la persécution sont les arguments de la vérité, la douceur et la charité seront-elles les indices du mensonge?»

Alors un homme s'avançant d'un groupe voisin vers l'imam, lui dit: «Admettons que Mahomet soit l'apôtre de la meilleure doctrine, le prophète de la vraie religion; veuillez du moins nous dire qui nous devons suivre pour la pratiquer: sera-ce son gendre Ali, ou ses vicaires Omar et Aboubekre[27]?

À peine eut-il prononcé ces noms, qu'au sein même des musulmans éclata un schisme terrible: les partisans d'Omar et d'Ali, se traitant mutuellement d'hérétiques, d'impies, de sacriléges, s'accablèrent de malédictions. La querelle même devint si violente qu'il fallut que les groupes voisins s'interposassent pour les empêcher d'en venir aux mains.

Enfin, le calme s'étant un peu rétabli, le législateur dit au imams: «Voyez quelles conséquences résultent de vos principes! Si les hommes les mettaient en pratique, vous-mêmes, d'opposition en opposition, vous vous détruiriez jusques au dernier; et la première loi de Dieu n'est-elle pas que l'homme vive?» Puis s'adressant aux autres groupes: «Sans doute cet esprit d'intolérance et d'exclusion choque toute idée de justice, renverse toute base de morale et de société; cependant, avant de rejeter entièrement ce code de doctrine, ne conviendrait-il pas d'entendre quelques-uns de ses dogmes, afin de ne pas prononcer sur les formes, sans avoir pris connaissance du fond?»

Et les groupes y ayant consenti, l'iman commença d'exposer comment Dieu, après avoir envoyé vingt-quatre mille-prophètes aux nations qui s'égaraient dans l'idolâtrie, en avait enfin envoyé un dernier, le sceau et la perfection de tous, Mahomet, sur qui soit le salut de paix; comment, afin que les infidèles n'altérassent plus la parole divine, la suprême clémence avait elle-même tracé les feuillets du Qôran: et détaillant les dogmes de l'islamisme, l'imam expliqua comment, à titre de parole de Dieu, le Qôran était incréé, éternel, ainsi que la source dont il émanait; comment il avait été envoyé feuillet par feuillet en vingt-quatre mille apparitions nocturnes de l'ange Gabriel; comment l'ange s'annonçait par un petit cliquetis, qui saisissait le Prophète d'une sueur froide; comment, dans la vision d'une nuit, il avait parcouru quatre-vingt-dix cieux, monté sur l'animal Boraq, moitié cheval, moitié femme; comment, doué du don des miracles, il marchait au soleil sans ombre, faisait reverdir d'un seul mot les arbres, remplissait d'eau les puits, les citernes, et avait fendu en deux le disque de la lune; comment, chargé des ordres du ciel, Mahomet avait propagé, le sabre à la main, la religion la plus digne de Dieu par sa sublimité, et la plus propre aux hommes par la simplicité de ses pratiques, puisqu'elle ne consistait qu'en huit ou dix points: professer l'unité de Dieu; reconnaître Mahomet pour son seul prophète; prier cinq fois par jour; jeuner un mois par an; aller à la Mekke une fois dans sa vie; donner la dîme de ses biens; ne point boire de vin, ne point manger de porc, et faire la guerre aux infidèles; qu'à ce moyen, tout musulman devenant lui-même apôtre et martyr, jouissait, dès ce monde, d'une foule de biens; et qu'à sa mort, son ame, pesée dans la balance des œuvres, et absoute par les deux anges noirs, traversait par-dessus l'enfer, le pont étroit comme un cheveu et tranchant comme un sabre; et qu'enfin elle était reçue dans un lieu de délices, arrosé de fleuves de lait et de miel, embaumé de tous les parfums indiens et arabes, où des vierges toujours chastes, les célestes houris, comblaient de faveurs toujours renaissantes les élus toujours rajeunis.