À ces mots, un rire involontaire se traça sur tous les visages; et les divers groupes raisonnant sur ces articles de croyance, dirent unanimement: Comment se peut-il que des hommes raisonnables admettent de telles rêveries? Ne dirait-on pas entendre un chapitre des Mille et une nuits?

Et un Samoyède s'avançant dans l'arène: Le paradis de Mahomet, dit-il, me paraît fort bon; mais un des moyens de le gagner m'embarrasse; car s'il ne faut ni boire ni manger entre deux soleils, ainsi qu'il l'ordonne, comment pratiquer un tel jeûne dans notre pays, où le soleil reste sur l'horizon quatre mois entiers sans se coucher?

Cela est impossible, dirent les docteurs musulmans pour soutenir l'honneur du Prophète; mais cent peuples ayant attesté le fait, l'infaillibilité de Mahomet ne laissa pas que de recevoir une fâcheuse atteinte.

Il est singulier, dit un Européen, que Dieu ait sans cesse révélé, tout ce qui se passait dans le ciel, sans jamais nous instruire de ce qui se passe sur la terre!

Pour moi, dit un Américain, je trouve une grande difficulté au pèlerinage; car supposons vingt-cinq ans par génération, et seulement cent millions de mâles sur le globe: chacun étant obligé d'aller à la Mekke une fois dans sa vie, ce sera par an quatre millions d'hommes en route; on ne pourra pas revenir dans la même année; et le nombre devient double, c'est-à-dire de huit millions: où trouver les vivres, la place, l'eau; les vaisseaux pour cette procession universelle? Il faudrait bien là des miracles.

La preuve, dit un théologien catholique, que la religion de Mahomet n'est pas révélée, c'est que la plupart des idées qui en font la base existaient long-temps avant elle, et qu'elle n'est qu'un mélange confus de vérités altérées de notre sainte religion et de celle des juifs, qu'une homme ambitieux a fait servir à ses projets de domination et à ses vues mondaines. Parcourez son livre; vous n'y verrez que des histoires de la Bible et de l'Évangile, travesties en contes absurdes, et du reste un tissu de déclamations contradictoires et vagues, de préceptes ridicules ou dangereux. Analysez l'esprit de ces préceptes et la conduite de l'apôtre; vous n'y verrez qu'un caractère rusé et audacieux, qui, pour arriver à son but, remue assez habilement, il est vrai, les passions du peuple qu'il veut gouverner. Il parle à des hommes simples et crédules, il leur suppose des prodiges; ils sont ignorants et jaloux, il flatte leur vanité en méprisant la science; ils sont pauvres et avides, il excite leur cupidité par l'espoir du pillage; il n'a rien à donner d'abord sur la terre, il se crée des trésors dans les cieux; il fait désirer la mort comme un bien suprême; il menace les lâches de l'enfer; il promet le paradis aux braves; il affermit les faibles par l'opinion de la fatalité; en un mot, il produit le dévouement dont il a besoin par tous les attraits des sens, par les mobiles de toutes les passions.

Quel caractère différent dans notre doctrine! et combien son empire, établi sur la contradiction de tous les penchants, sur la ruine de toutes les passions, ne prouve-t-il pas son origine céleste? Combien sa morale douce, compatissante, et ses affections toutes spirituelles n'attestent-elles pas son émanation de la Divinité? Il est vrai que plusieurs de ses dogmes s'élèvent au-dessus de l'entendement, et imposent à la raison un respectueux silence; mais par-là même sa révélation n'est que mieux constatée, puisque jamais les hommes n'eussent imaginé de si grands mystères. Et tenant d'une main la Bible, et de l'autre, les quatre Évangiles, le docteur commença de raconter que, dans l'origine, Dieu (après avoir passé une éternité sans rien faire) prit enfin le dessein, sans motif connu, de produire le monde de rien; qu'ayant créé l'univers entier en six jours, il se trouva fatigué le septième; qu'ayant placé un premier couple d'humains dans un lieu de délices, pour les y rendre parfaitement heureux, il leur défendit néanmoins de goûter d'un fruit qu'il leur laissa sous la main; que ces premiers parents ayant cédé à la tentation, toute leur race (qui n'était pas née) avait été condamnée à porter la peine d'une faute qu'elle n'avait pas commise; qu'après avoir laissé le genre humain se damner pendant quatre ou cinq mille ans, ce Dieu de miséricorde avait ordonné à un fils bien-aimé, qu'il avait engendré sans mère, et qui était aussi âgé que lui, d'aller se faire mettre à mort sur terre; et cela, afin de sauver les hommes, dont cependant depuis ce temps-là le très-grand nombre continuait de se perdre; que, pour, remédier à ce nouvel inconvénient, ce dieu, né d'une femme restée vierge, après être mort et ressuscité, renaissait encore chaque jour; et, sous la forme d'un peu de levain, se multipliait par milliers à la voix du dernier des hommes. Et de là passant à la doctrine des sacrements, il allait traiter à fond de la puissance de lier et de délier, des moyens de purger tout crime avec de l'eau et quelques paroles; quand, ayant proféré les mots indulgence, pouvoir du pape, grace suffisante ou efficace, il fut interrompu par mille cris. C'est un abus horrible, dirent les luthériens, de prétendre, pour de l'argent, remettre les péchés. C'est une chose contraire au texte de l'Évangile, dirent les calvinistes, de supposer une présence véritable. Le pape n'a pas le droit de rien décider par lui-même, dirent les jansénistes: et trente sectes à la fois s'accusant mutuellement d'hérésie et d'erreur, il ne fut plus possible de s'entendre.

Après quelque temps, le silence s'étant rétabli, les musulmans dirent au législateur: Lorsque vous avez repoussé notre doctrine, comme proposant des choses incroyables, pourrez-vous admettre celle des chrétiens? n'est-elle pas encore plus contraire au sens naturel et à la justice? Dieu immatériel, infini, se faire homme! avoir un fils aussi âgé que lui! ce dieu-homme devenir du pain que l'on mange et que l'on digère! avons-nous rien de semblable à cela? Les chrétiens ont-ils le droit exclusif d'exiger une foi aveugle? et leur accorderez-vous des priviléges de croyance à notre détriment?

Et des hommes sauvages s'étant avancés: Quoi, dirent-ils, parce qu'un homme et une femme, il y a six mille ans, ont mangé une pomme, tout le genre humain se trouve damné, et vous dites Dieu juste! quel tyran rendit jamais les enfants responsables des fautes de leurs pères! Quel homme peut répondre des actions d'autrui! N'est-ce pas renverser toute idée de justice et de raison?

Et où sont, dirent d'autres, les témoins, les preuves de tous ces prétendus faits allégués? Peut-on les recevoir ainsi sans aucun examen de preuves? Pour la moindre action en justice il faut deux témoins; et l'on nous fera croire tout ceci sur des traditions, des ouï-dire!

Alors un rabbin prenant la parole: «Quant aux faits, dit-il, nous en sommes garants pour le fond: à l'égard de la forme et de l'emploi que l'on en a fait, le cas est différent, et les chrétiens se condamnent ici par leurs propres arguments; car ils ne peuvent nier que nous ne soyons la source originelle dont ils dérivent, le tronc primitif sur lequel ils se sont entés; et de là un raisonnement péremptoire: Ou notre loi est de Dieu, et alors la leur est une hérésie, puisqu'elle en diffère; ou notre loi n'est pas de Dieu, et la leur tombe en même temps.»

Il faut distinguer, répondit le chrétien: votre loi est de Dieu, comme figurée et préparative, mais non pas comme finale et absolue; vous n'êtes que le simulacre dont nous sommes la réalité.

Nous savons, repartit le rabbin, que telles sont vos prétentions; mais elles sont absolument gratuites et fausses. Votre système porte tout entier sur des bases de sens mystiques, d'interprétations visionnaires et allégoriques; et ce système, violentant la lettre de nos livres, substitue sans cesse au sens vrai les idées les plus chimériques, et y trouve tout ce qu'il lui plaît, comme une imagination vagabonde trouve des figures dans les nuages. Ainsi, vous avez fait un messie spirituel de ce qui, dans l'esprit de nos prophètes, n'était qu'un roi politique: vous avez fait une rédemption du genre humain de ce qui n'était que le rétablissement de notre nation: vous avez établi une prétendue conception virginale sur une phrase prise à contre-sens. Ainsi vous supposez à votre gré tout ce qui vous convient; vous voyez dans nos livres mêmes votre trinité, quoiqu'il n'en soit pas dit le mot le plus indirect, et que ce soit une idée des nations profanes, admise avec une foule d'autres opinions de tout culte et de toute secte, dont se composa votre système dans le chaos et l'anarchie de vos trois premiers siècles.

À ces mots, transportés de fureur et criant au sacrilège, au blasphème, les docteurs chrétiens voulurent s'élancer sur le juif. Et des moines bigarrés de noir et de blanc s'étant avancés avec un drapeau où étaient peints des tenailles, un gril, un bûcher et ces mots: justice, charité et miséricorde: «Il faut, dirent-ils, faire un acte de foi de ces impies, et les brûler pour la gloire de Dieu.» Et déja ils traçaient le plan d'un bûcher, quand les musulmans leur dirent d'un ton ironique: Voilà donc cette religion de paix, cette morale humble et bienfaisante que vous nous avez vantée? Voilà cette charité évangélique qui ne combat l'incrédulité que par la douceur, et n'oppose aux injures que la patience? Hypocrites! c'est ainsi que vous trompez les nations; c'est ainsi que vous avez propagé vos funestes erreurs! Avez-vous été faibles, vous avez prêché la liberté, la tolérance, la paix: êtes-vous devenus forts, vous avez pratiqué la persécution, la violence.....

Et ils allaient commencer l'histoire des guerres et des meurtres du christianisme, quand le législateur réclamant le silence, suspendit ce mouvement de discorde.

«Ce n'est pas nous, répondirent les moines bigarrés, d'un ton de voix toujours humble et doux, ce n'est pas nous que nous voulons venger, c'est la cause de Dieu, c'est sa gloire que nous défendons.»

Et de quel droit, repartirent les imams, vous constituez-vous ses représentants plus que nous? Avez-vous des privilèges que nous n'ayons pas? êtes-vous d'autres hommes que nous?

Défendre Dieu, dit un autre groupe, prétendre le venger, n'est-ce pas insulter sa sagesse, sa puissance? Ne sait-il pas mieux que les hommes ce qui convient à sa dignité?

Oui, mais ses voies sont cachées, reprirent les moines.

«Et il vous restera toujours à prouver, repartirent les rabbins, que vous avez le privilége exclusif de les comprendre.» Et alors, fiers de trouver des soutiens de leur cause, les juifs crurent que leur loi allait triompher, lorsque le môbed (grand-prêtre) des Parsis, ayant demandé la parole, dit au législateur:

«Nous avons entendu le récit des juifs et des chrétiens sur l'origine du monde; et, quoique altéré, nous y avons reconnu beaucoup de choses que nous admettons; mais nous réclamons contre l'attribution qu'ils en font à leur prophète Moïse, d'abord parce qu'ils ne sauraient prouver que les livres inscrits de son nom soient réellement son ouvrage; qu'au contraire nous offrons de démontrer, par vingt passages positifs, que leur rédaction lui est postérieure de plus de six siècles, et qu'elle provient de la connivence manifeste d'un grand-prêtre et d'un roi désignés[28]; qu'ensuite, si vous parcourez avec attention le détail des lois, des rites et des préceptes présumés venir directement de Moïse, vous ne trouverez en aucun article une indication, même tacite, de ce qui compose aujourd'hui la doctrine théologique des juifs et de leurs enfants les chrétiens. En aucun lieu vous ne verrez de trace, ni de l'immortalité de l'ame, ni d'une vie ultérieure, ni de l'enfer et du paradis, ni de la révolte de l'ange, principal auteur des maux du genre humain, etc.

«Moïse n'a point connu ces idées, et la raison en est péremptoire, puisque ce ne fut que plus de deux siècles après lui que notre prophète Zerdoust, dit Zoroastre, les évangélisa dans l'Asie.... Aussi, ajouta le môbed en s'adressant aux rabbins, n'est-ce que depuis cette époque, c'est-à-dire après le siècle de vos premiers rois, que ces idées apparaissent dans vos écrivains; et elles ne s'y montrent que par degrés, et d'abord furtivement, selon les relations politiques que vos pères eurent avec nos aïeux; ce fut surtout lorsque, vaincus et dispersés par les rois de Ninive et de Babylone, vos pères furent transportés sur les bords du Tigre et de l'Euphrate, et qu'élevés pendant trois générations successives dans notre pays, ils s'imprégnèrent de mœurs et d'opinions jusqu'alors repoussées comme contraires à leur loi. Alors que notre roi Kyrus les eut délivrés de l'esclavage, leurs cœurs se rapprochèrent de nous par la reconnaissance; ils devinrent nos imitateurs, nos disciples; les familles les plus distinguées, que les rois de Babylone avaient fait élever dans les sciences chaldéennes, rapportèrent à Jérusalem des idées nouvelles, des dogmes étrangers.

«D'abord la masse du peuple, non émigrée, opposa le texte de la loi et le silence absolu du prophète; mais la doctrine pharisienne ou parsie prévalut: et, modifiée selon votre génie et les idées qui vous étaient propres, elle causa une nouvelle secte. Vous attendiez un roi restaurateur de votre puissance; nous annoncions un Dieu réparateur et sauveur: de la combinaison de ces idées, vos esséniens firent la base du christianisme: et, quoi qu'en supposent vos prétentions, juifs, chrétiens, musulmans, vous n'êtes, dans votre système des êtres spirituels, que des enfants égarés de Zoroastre

Le môbed, passant de suite au développement de sa religion, et s'appuyant du Sad-der et du Zend-avesta, raconta, dans le même ordre que la Genèse, la création du monde en six gahâns: la formation d'un premier homme et d'une première femme dans un lieu céleste, sous le règne du bien; l'introduction du mal dans le monde par la grande couleuvre, emblème d'Ahrimanes; la révolte et les combats de ce génie du mal et des ténèbres contre Ormuzd, dieu du bien et de la lumière; la division des anges en blancs et en noirs, en bons et en méchants; leur ordre hiérarchique en chérubins, séraphins, trônes, dominations, etc., la fin du monde au bout de six mille ans; la venue de l'agneau réparateur de la nature; le monde nouveau; la vie future dans des lieux de délices ou de peines: le passage des ames sur le pont de l'abîme; les cérémonies des mystères de Mithras; le pain azyme qu'y mangent les initiés; le baptême des enfants nouveau-nés; les onctions des morts, et les confessions de leurs péchés. En un mot, il exposa tant de choses analogues aux trois religions précédentes, qu'il semblait que ce fût un commentaire ou une continuation du Qôran et de l'Apocalypse.

Mais les docteurs juifs, chrétiens, musulmans, se récriant sur cet exposé, et traitant les parsis d'idolâtres et d'adorateurs du feu, les taxèrent de mensonge, de supposition, d'altération de faits: et il s'éleva une violente dispute sur les dates des événements, sur leur succession et sur leur série; sur la source première des opinions, sur leur transmission de peuple à peuple, sur l'authenticité des livres qui les établissent, sur l'époque de leur composition, le caractère de leurs rédacteurs, la valeur de leurs témoignages; et les divers partis, se démontrant réciproquement des contradictions, des invraisemblances, des apocryphités, s'accusèrent mutuellement d'avoir établi leur croyance sur des bruits populaires, sur des traditions vagues, sur des fables absurdes, inventées sans discernement, admises sans critique par des écrivains inconnus, ignorants ou partiaux, à des époques incertaines ou fausses.

D'autre part un grand murmure s'excita sous les drapeaux des sectes indiennes; et les brahmanes, protestant contre les prétentions des juifs et des parsis, dirent: Quels sont ces peuples nouveaux et presque inconnus qui s'établissent ainsi, de leur droit privé, les auteurs des nations et les dépositaires de leurs archives? À entendre leurs calculs de cinq à six mille ans, il semblerait que le monde ne fût né que d'hier, tandis que nos monuments constatent une durée de plusieurs milliers de siècles. Et de quel droit leurs livres seraient-ils préférés aux nôtres? Les Védas, les Chastras, les Pourans, sont-ils donc inférieurs aux Bibles, au Zend-avesta, au Sad-der? Le témoignage de nos pères et de nos dieux ne vaudra-t-il pas celui des dieux et des pères des Occidentaux? Ah! s'il nous était permis d'en révéler les mystères à des hommes profanes! si un voile sacré ne devait pas couvrir notre doctrine à tous les regards!....

Et les brahmanes s'étant tus à ces mots: «Comment admettre votre doctrine, leur dit le législateur, si vous ne la manifestez pas? Et comment ses premiers auteurs l'ont-ils propagée, alors qu'étant seuls à la posséder, leur propre peuple leur était profane? Le ciel la révéla-t-il pour la taire?»

Mais les brahmanes persistant à ne pas s'expliquer: «Nous pouvons leur laisser les honneurs du secret, dit un homme d'Europe. Désormais leur doctrine est à découvert; nous possédons leurs livres, et je puis vous en résumer la substance.»

En effet, en analysant les quatre Védas, les dix-huit Pourans et les cinq ou six Chastras, il exposa comment un être immatériel, infini, éternel et rond, après avoir passé un temps sans bornes à se contempler, voulant enfin se manifester, sépara les facultés mâle et femelle qui étaient en lui, et opéra un acte de génération dont le lingam est resté l'emblême; comment de ce premier acte naquirent, trois puissances divines, appelées Brahma, Bichen ou Vichenou, et Chib ou Chiven, chargées, la première de créer, la seconde de conserver, la troisième de détruire ou de changer les formes de l'univers: et, détaillant l'histoire de leurs opérations et de leurs aventures, il expliqua comment Brahma, fier d'avoir créé le monde et les huit sphères de purifications, s'étant préféré à son égal Chib, ce mouvement d'orgueil causa entre eux un combat qui fracassa les globes ou orbites célestes, comme un panier d'œufs; comment Brahma, vaincu dans ce combat, fut réduit à servir de piédestal à Chib, métamorphosé en lingam; comment Vichenou, dieu médiateur, a pris, à des époques diverses, neuf formes animales et mortelles pour conserver le monde: comment d'abord, sous celle de poisson, il sauva du déluge universel une famille qui repeupla la terre; comment ensuite, sous la forme d'une tortue, il tira de la mer de lait la montagne Mandreguiri (le pôle); puis, sous celle de sanglier, déchira le ventre du géant Erennîachessen, qui submergeait la terre dans l'abîme du Djôle, dont il la retira sur ses défenses; comment incarné sous la forme de berger noir, et sous le nom de Chris-en, il délivra le monde du venimeux serpent Calengam, et parvint, après en avoir été mordu au pied, à lui écraser la tête.

Puis, passant à l'histoire des génies secondaires, il raconta comment l'Éternel, pour faire éclater sa gloire, avait créé divers ordres d'anges, chargés de chanter ses louanges et de diriger l'univers; comment une partie de ces anges se révoltèrent sous la conduite d'un chef ambitieux, qui voulut usurper le pouvoir de Dieu et tout gouverner; comment Dieu les précipita dans le monde de ténèbres, pour y subir le traitement de leur malfaisance; comment ensuite, touché de compassion, il consentit à les en retirer, et à les rappeler en grace après qu'ils eurent subi de longues épreuves; comment à cet effet ayant créé quinze orbites ou régions de planètes, et des corps pour les habiter, il soumit ces anges rebelles à y subir quatre-vingt-sept transmigrations; il expliqua comment les ames ainsi purifiées retournaient à la source première, à l'océan de vie et d'animation dont elles étaient émanées; comment tous les êtres vivants contenant une portion de cette ame universelle, il était très-coupable de les en priver. Enfin il allait développer les rites et les cérémonies, lorsqu'ayant parlé des offrandes et des libations de lait et de beurre à des dieux de cuivre et de bois, et des purifications par la fiente et l'urine de vache, il s'éleva de toutes parts des murmures mêlés d'éclats de rire, qui interrompirent l'orateur.

Et chaque groupe raisonnant sur cette religion: «Ce sont des idolâtres, dirent les musulmans, il faut les exterminer..... Ce sont des cerveaux dérangés, dirent les sectateurs de Confutzée, qu'il faut tâcher de guérir. Les plaisants dieux, disaient quelques autres, que ces marmousets graisseux et enfumés, qu'on lave comme des enfants malpropres, et dont il faut chasser les mouches friandes de miel, qui viennent les salir d'ordures!»

Et un brahmane indigné, prenant la parole: Ce sont des mystères profonds, s'écria-t-il, des emblêmes de vérités que vous n'êtes pas dignes d'entendre.

De quel droit, répondit un lama du Tibet, en êtes-vous plus dignes que nous! Est-ce parce que vous vous prétendez issus de la tête de Brahma, et que vous rejetez à de moins nobles parties le reste des humains? Mais, pour soutenir l'orgueil de vos distinctions d'origines et de castes, prouvez-nous d'abord que vous êtes d'autres hommes que nous. Prouvez-nous ensuite, comme faits historiques, les allégories que vous nous racontez: prouvez-nous même que vous êtes les auteurs de toute cette doctrine; car nous, s'il le faut, nous prouverons que vous n'en êtes que les plagiaires et les corrupteurs; que vous n'êtes que les imitateurs de l'ancien paganisme des Occidentaux, auquel vous avez, par un mélange bizarre, allié la doctrine toute spirituelle de notre Dieu; cette doctrine dégagée des sens, entièrement ignorée de la terre avant que Boudh l'eût enseignée aux nations.

Et une foule de groupes ayant demandé quelle était cette doctrine et quel était ce dieu, dont la plupart n'avaient jamais ouï le nom, le lama reprit la parole et dit:

Qu'au commencement un Dieu unique, existant par lui-même, après avoir passé une éternité absorbé dans la contemplation de son être, voulut manifester ses perfections hors de lui-même, et créa la matière du monde; que les quatre éléments étant produits, mais encore confus, il souffla sur les eaux, qui s'enflèrent comme une bulle immense de la forme d'un œuf, laquelle en se développant devint la voûte et l'orbe du ciel qui enceint le monde; qu'ayant fait la terre et les corps des êtres, ce Dieu, essence du mouvement, leur départit, pour les animer, une portion de son être; qu'à ce titre, l'ame de tout ce qui respire étant une fraction de l'ame universelle; aucune ne périt, mais que seulement elles changent de moule et de forme, en passant successivement en des corps divers; que de toutes les formes, celle qui plaît le plus à l'Être divin est celle de l'homme, comme approchant le plus de ses perfections; que quand un homme, par un dégagement absolu de ses sens, s'absorbe dans la contemplation de lui-même, il parvient à y découvrir la Divinité, et il la devient en effet; que parmi les incarnations de cette espèce que Dieu a déja revêtues, l'une des plus saintes et des plus solennelles fut celle dans laquelle il parut il y a vingt-huit siècles dans le Kachemire, sous le nom de Fôt ou Boudh, pour enseigner la doctrine de l'anéantissement, du renoncement à soi-même. Et traçant l'histoire de Fôt, le lama dit qu'il était né du côté droit d'une vierge de sang royal, qui n'avait pas cessé d'être vierge en devenant mère; que le roi du pays, inquiet de sa naissance, voulut le faire périr, et qu'il fit massacrer tous les mâles nés à son époque; que, sauvé par des pâtres, Boudh en mena la vie dans le désert jusqu'à l'âge de trente ans, où il commença sa mission d'éclairer les hommes, et de les délivrer des démons; qu'il fit une foule de miracles les plus étonnants; qu'il vécut dans le jeûne et dans les pénitences les plus rudes, et qu'il laissa en mourant un livre à ses disciples, où était contenue sa doctrine; et le lama, commença de lire...

«Celui qui abandonne son père et sa mère pour me suivre, dit Fôt, devient un parfait samanéen (homme céleste).

«Celui qui pratique mes préceptes jusqu'au quatrième degré de perfection, acquiert la faculté de voler en l'air, de faire mouvoir le ciel et la terre, de prolonger ou de diminuer la vie (de ressusciter).

«Le samanéen rejette les richesses, n'use que du plus étroit nécessaire; il mortifie son corps; ses passions sont muettes; il ne désire rien; il ne s'attache à rien; il médite sans cesse ma doctrine; il souffre patiemment les injures; il n'a point de haine contre son prochain.

«Le ciel et la terre périront, dit Fôt: méprisez donc votre corps composé de quatre éléments périssables, et ne songez qu'à votre ame immortelle.

«N'écoutez pas la chair: les passions produisent la crainte et le chagrin; étouffez les passions, vous détruirez la crainte et le chagrin.

«Celui qui meurt sans avoir embrassé ma religion, dit Fôt, revient parmi les hommes jusqu'à ce qu'il la pratique.»

Le lama allait continuer, lorsque les chrétiens, rompant le silence, s'écrièrent que c'était leur propre religion que l'on altérait, que Fôt n'était que Iêsous lui-même défiguré, et que les lamas n'étaient que des nestoriens et des manichéens déguisés et abâtardis.

Mais le lama, soutenu de tous les chamans, bonzes, gonnis, talapoins de Siam, de Ceylan, du Japon, de la Chine, prouva aux chrétiens, par leurs auteurs mêmes, que la doctrine des samanéens était répandue dans tout l'Orient plus de mille ans avant le christianisme; que leur nom était cité dès avant l'époque d'Alexandre, et que Boutta ou Boudh était mentionné long-temps avant Iêsous. Et rétorquant contre eux leur prétention: «Prouvez-nous maintenant, leur dit-il, que vous mêmes n'êtes pas des samanéens dégénérés; que l'homme dont vous faites l'auteur de votre secte n'est pas Fôt lui même altéré. Démontrez-nous son existence par des monuments historiques à l'époque que vous nous citez; car, pour nous, fondés sur l'absence de tout témoignage authentique, nous vous la nions formellement; et nous soutenons que vos Évangiles mêmes ne sont que les livres des mithriaques de Perse et des esséniens de Syrie, qui n'étaient eux-mêmes que des samanéens réformés.»

À ces mots, les chrétiens jetant de grands cris, une nouvelle dispute plus violente allait s'élever, lorsqu'un groupe de chamans chinois et de talapoins de Siam, s'avançant en scène, dirent qu'ils allaient mettre d'accord tout le monde; et l'un d'eux prenant la parole: «Il est temps, dit-il, que nous terminions toutes ces contestations frivoles en levant pour vous le voile de la doctrine intérieure que Fôt lui-même, au lit de la mort, a révélée à ses disciples.

«Toutes ces opinions théologiques, a-t-il dit, ne sont que des chimères; tous ces récits de la nature des dieux, de leurs actions, de leur vie, ne sont que des allégories, des emblêmes mythologiques, sous lesquels sont enveloppées des idées ingénieuses de morale, et la connaissance des opérations de la nature dans le jeu des éléments et la marche des astres.

«La vérité est que tout se réduit au néant; que tout est illusion, apparence, songe; que la métempsycose morale n'est que le sens figuré de la métempsycose physique, de ce mouvement successif par lequel les éléments d'un même corps qui ne périssent point, passent, quand il se dissout, dans d'autres milieux et forment d'autres combinaisons. L'ame n'est que le principe vital qui résulte des propriétés de la matière et du jeu des éléments dans les corps où ils créent un mouvement spontané. Supposer que ce produit du jeu des organes, né avec eux, développé avec eux, endormi avec eux, subsiste quand ils ne sont plus, c'est un roman peut-être agréable, mais réellement chimérique de l'imagination abusée. Dieu lui-même n'est autre chose que le principe moteur, que la force occulte répandue dans les êtres; que la somme de leurs lois et de leurs propriétés; que le principe animant, en un mot, l'ame de l'univers; laquelle, à raison de l'infinie variété de ses rapports et de ses opérations, considérée tantôt comme simple et tantôt comme multiple, tantôt comme active et tantôt comme passive, a toujours présenté à l'esprit humain une énigme insoluble. Tout ce qu'il peut y comprendre de plus clair, c'est que la matière ne périt point; qu'elle possède essentiellement des propriétés par lesquelles le monde est régi comme un être vivant et organisé; que la connaissance de ces lois, par rapport à l'homme, est ce qui constitue la sagesse; que la vertu et le mérite résident dans leur observation; et le mal, le péché, le vice, dans leur ignorance et leur infraction; que le bonheur et le malheur en sont le résultat, par la même nécessité qui fait que les choses pesantes descendent, que les légères s'élèvent, et par une fatalité de causes et d'effets dont la chaîne remonte depuis le dernier atome jusqu'aux astres les plus élevés. Voilà ce qu'a révélé au lit du trépas notre Boudah Somona Goutama

À ces mots, une foule de théologiens de toute secte s'écrièrent que cette doctrine était un pur matérialisme; que ceux qui la professaient étaient des impies, des athées, ennemis de Dieu et des hommes, qu'il fallait exterminer.—«Hé bien, répondirent les chamans, supposons que nous soyons en erreur; cela peut être, car le premier attribut de l'esprit humain est d'être sujet à l'illusion; mais de quel droit ôterez-vous à des hommes comme vous, la vie que le ciel leur a donnée? Si ce ciel nous tient pour coupables, nous a en horreur, pourquoi nous distribue-t-il les mêmes biens qu'à vous? Et s'il nous traite avec tolérance, quel droit avez-vous d'être moins indulgents? Hommes pieux, qui parlez de Dieu avec tant de certitude et de confiance, veuillez nous dire ce qu'il est: faites-nous comprendre ce que sont ces êtres abstraits et métaphysiques que vous appelez Dieu et ame, substance sans matière, existence sans corps, vie sans organes ni sensations. Si vous connaissez ces êtres par vos sens ou par leur réflexion, rendez-nous-les de même perceptibles: que si vous n'en parlez que sur témoignage et par tradition, montrez-nous un récit uniforme, et donnez à notre croyance des bases identiques et fixes.»

Alors il s'éleva entre les théologiens une grande controverse sur Dieu, et sur sa nature; sur sa manière d'agir et de se manifester; sur la nature de l'ame et son union avec le corps; sur son existence avant les organes, ou seulement depuis leur formation; sur la vie future et sur l'autre monde: et chaque secte, chaque école, chaque individu différant sur tous ces points, et motivant son dissentiment de raisons plausibles, d'autorités respectables, et cependant opposées, ils tombèrent tous dans un labyrinthe inextricable de contradictions.

Alors le législateur ayant réclamé le silence, et ramenant la question à son premier but: «Chefs et instituteurs des peuples, dit-il, vous êtes venus en présence pour la recherche de la vérité; et d'abord chacun de vous croyant la posséder, a exigé une foi implicite; mais apercevant la contrariété de vos opinions, vous avez conçu qu'il fallait les soumettre à un régulateur commun d'évidence, les rapporter à un terme général de comparaison, et vous êtes convenus d'exposer chacun vos preuves de croyance. Vous avez allégué des faits; mais chaque religion, chaque secte ayant également ses miracles et ses martyrs, chacune produisant également des témoignages et les soutenant de son dévouement à la mort, la balance, par droit de parité, est restée égale sur ce premier point.

«Vous avez ensuite passé aux preuves de raisonnement; mais les mêmes arguments s'appliquant également à des thèses contraires; les mêmes assertions, également gratuites, étant également avancées et repoussées; l'assentiment de chacun étant dénié par les mêmes droits, rien ne s'est trouvé démontré. Bien plus, la confrontation de vos dogmes a suscité de nouvelles et plus grandes difficultés; car, à travers les diversités apparentes ou accessoires, leur développement vous a présenté un fond ressemblant, un canevas commun; et chacun de vous s'en prétendant l'inventeur autographe, le dépositaire premier, vous vous êtes taxés les uns les autres d'être des altérateurs et des plagiaires; et il naît de là une question épineuse de transmission de peuple à peuple des idées religieuses.

«Enfin, pour combler l'embarras, ayant voulu vous rendre compte de ces idées elles-mêmes, il s'est trouvé qu'elles vous étaient à tous confuses et même étrangères; qu'elles portaient sur des bases inaccessibles à vos sens; que, par conséquent, vous étiez sans moyens d'en juger, et qu'à leur égard vous conveniez vous-mêmes de n'être que les échos de vos pères: de là cette autre question de savoir comment elles ont pu venir à vos pères, qui, eux-mêmes, n'avaient pas d'autres moyens que vous de les concevoir: de manière que, d'une part, la succession de ces idées étant inconnue, d'autre part leur origine et leur existence dans l'entendement étant un mystère, tout l'édifice de vos opinions théologiques devient un problème compliqué de métaphysique et d'histoire...

«Comme néanmoins ces opinions, quelque extraordinaires qu'elles puissent être, ont une origine quelconque; comme les idées les plus abstraites et les plus fantastiques ont, dans la nature, un modèle physique, une cause, quelle qu'elle soit, il s'agit de remonter à cette origine, de découvrir quel fut ce modèle; en un mot, de savoir d'où sont venues, dans l'entendement de l'homme, ces idées maintenant si obscures de la divinité, de l'ame, de tous les êtres immatériels qui font la base de tant de systèmes, et de démêler la filiation qu'elles ont suivie, les altérations qu'elles ont éprouvées dans leur succession et leurs embranchements. Si donc il se trouve des hommes qui aient porté leurs études sur ces objets, qu'ils s'avancent et qu'ils tentent de dissiper, à la face des nations, l'obscurité des opinions où depuis si long-temps elles s'égarent.

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CHAPITRE XXII.

Origine et filiation des idées religieuses.

À ces mots, un groupe nouveau, formé à l'instant d'hommes de divers étendards, mais lui-même n'en arborant point, s'avança dans l'arène; et l'un de ses membres portant la parole, dit:

«Législateur, ami de l'évidence et de la vérité!

«Il n'est pas étonnant que tant de nuages enveloppent le sujet que nous traitons, puisque, outre les difficultés qui lui sont propres, la pensée n'a, jusqu'à ce moment, cessé d'y rencontrer des obstacles accessoires, et que tout travail libre, toute discussion lui ont été interdits par l'intolérance de chaque système; mais puisqu'enfin il lui est permis de se développer, nous allons exposer au grand jour, et soumettre au jugement commun, ce que de longues recherches ont appris de plus raisonnable à des esprits dégagés de préjugés; et nous l'exposerons, non avec la prétention d'en imposer la croyance, mais avec l'intention de provoquer de nouvelles lumières et de plus grands éclaircissements.

«Vous le savez, docteurs et instituteurs des peuples! d'épaisses ténèbres couvrent la nature, l'origine, l'histoire des dogmes que vous enseignez: imposés par la force et l'autorité, inculqués par l'éducation, entretenus par l'exemple, ils se perpétuent d'âge en âge, et affermissent leur empire par l'habitude et l'inattention. Mais si l'homme, éclairé par la réflexion et l'expérience, rappelle à un mûr examen les préjugés de son enfance, il y découvre bientôt une foule de disparates et de contradictions qui éveillent sa sagacité et provoquent son raisonnement.

«D'abord, remarquant la diversité et l'opposition des croyances qui partagent les nations, il s'enhardit contre l'infaillibilité que toutes s'arrogent; et, s'armant de leurs prétentions réciproques, il conçoit que les sens et la raison, émanés immédiatement de Dieu, ne sont pas une loi moins sainte, un guide moins sûr que les codes médiats et contradictoires des prophètes.

«S'il examine ensuite le tissu de ces codes eux-mêmes, il observe que leurs lois prétendues divines, c'est-à-dire immuables et éternelles, sont nées par circonstances de temps, de lieux et de personnes; qu'elles dérivent les unes des autres dans une espèce d'ordre généalogique, puisqu'elles s'empruntent mutuellement un fonds commun et ressemblant d'idées, que chacune modifie à son gré.

«Que s'il remonte à la source de ces idées, il trouve qu'elle se perd dans la nuit des temps, dans l'enfance des peuples, jusqu'à l'origine du monde même, à laquelle elles se disent liées; et là, placées dans l'obscurité du chaos et dans l'empire fabuleux des traditions, elles se présentent accompagnées d'un état de choses si prodigieux, qu'il semble interdire tout accès au jugement; mais cet état même suscite un premier raisonnement, qui en résout la difficulté; car, si les faits prodigieux que nous présentent les systèmes théologiques ont réellement existé; si, par exemple, les métamorphoses, les apparitions, les conversations d'un seul ou de plusieurs dieux, tracées dans les livres sacrés des Indiens, des Hébreux, des Parsis, sont des événements historiques, il faut convenir que la nature d'alors différait entièrement de celle qui subsiste; que les hommes actuels n'ont rien de commun avec ceux de ces siècles-là, et qu'ils ne doivent plus s'en occuper.

«Si, au contraire, ces faits prodigieux n'ont pas réellement existé dans l'ordre physique, dès lors on conçoit qu'ils sont du genre des créations de l'entendement; et sa nature, capable encore aujourd'hui des compositions les plus fantastiques, rend d'abord raison de l'apparition de ces monstres dans l'histoire; il ne s'agit plus que de savoir comment et pourquoi ils se sont formés dans l'imagination: or, en examinant avec attention les sujets de leurs tableaux, en analysant les idées qu'ils combinent et qu'ils associent, et pesant avec soin toutes les circonstances qu'ils allèguent, l'on parvient à découvrir, à ce premier état incroyable, une solution conforme aux lois de la nature; on s'aperçoit que ces récits d'un genre fabuleux ont un sens figuré autre que le sens apparent; que ces prétendus faits merveilleux sont des faits simples et physiques, mais qui, mal conçus ou mal peints, ont été dénaturés par des causes accidentelles dépendantes de l'esprit humain; par la confusion des signes qu'il a employés pour peindre les objets; par l'équivoque des mots, le vice du langage, l'imperfection de l'écriture; on trouve que ces dieux, par exemple, qui jouent des rôles si singuliers dans tous les systèmes, ne sont que les puissances physiques de la nature, les éléments, les vents, les astres, et les météores, qui ont été personnifiés par le mécanisme nécessaire du langage et de l'entendement; que leur vie, leurs mœurs, leurs actions ne sont que le jeu de leurs opérations, de leurs rapports; et que toute leur prétendue histoire n'est que la description de leurs phénomènes, tracée par les premiers physiciens qui les observèrent, et prise à contre-sens par le vulgaire, qui ne l'entendit pas, ou par les générations suivantes, qui l'oublièrent. On reconnaît, en un mot, que tous les dogmes théologiques sur l'origine du monde, sur la nature de Dieu, la révélation de ses lois, l'apparition de sa personne, ne sont que des récits de faits astronomiques, que des narrations figurées et emblématiques du jeu des constellations. On se convaincra que l'idée même de la divinité, cette idée aujourd'hui si obscure, n'est, dans son modèle primitif, que celle des puissances physiques de l'univers, considérées tantôt comme multiples à raison de leurs agents et de leurs phénomènes, et tantôt comme un être unique et simple par l'ensemble et le rapport de toutes leurs parties: en sorte que l'être appelé Dieu a été tantôt le vent, le feu, l'eau, tous les éléments; tantôt le soleil, les astres, les planètes et leurs influences; tantôt la matière du monde visible, la totalité de l'univers; tantôt les qualités abstraites et métaphysiques, telles que l'espace, la durée, le mouvement et l'intelligence; et toujours avec ce résultat, que l'idée de la divinité n'a point été une révélation miraculeuse d'êtres invisibles, mais une production naturelle de l'entendement, une opération de l'esprit humain; dont elle a suivi les progrès et subi les révolutions dans la connaissance du monde physique et de ses agents.

«Oui, vainement les nations reportent leur culte à des inspirations célestes; vainement leurs dogmes invoquent un premier état de choses surnaturel: la barbarie originelle du genre humain, attestée par ses propres monuments, dément d'abord toutes ces assertions; mais de plus, un fait subsistant et irrécusable dépose victorieusement contre les faits incertains et douteux du passé. De ce que l'homme n'acquiert et ne reçoit d'idées que par l'intermède de ses sens, il suit avec évidence que toute notion qui s'attribue une autre origine que celle de l'expérience et des sensations, est la supposition erronée d'un raisonnement dressé dans un temps postérieur: or, il suffit de jeter un coup d'œil réfléchi sur les systèmes sacrés de l'origine du monde, l'action des dieux, pour découvrir à chaque idée, à chaque mot, l'anticipation d'un ordre de choses qui ne naquit que long-temps après; et la raison, forte de ces contradictions, rejetant tout ce qui ne trouve pas sa preuve dans l'ordre naturel, et n'admettant pour bon système historique que celui qui s'accorde avec les vraisemblances, la raison établit le sien, et dit avec assurance:

«Avant qu'une nation eût reçu d'une autre nation des dogmes déja inventés; avant qu'une génération eût hérité des idées acquises par une génération antérieure, nul de tous les systèmes composés n'existait encore dans le monde. Enfants de la nature, les premiers humains, antérieurs à tout événement, novices à toute connaissance, naquirent sans aucune idée, ni de dogmes issus de disputes scolastiques; ni de rites fondés sur des usages et des arts à naître; ni de préceptes qui supposent un développement de passions; ni de codes qui supposent un langage, un état social encore au néant; ni de divinité, dont tous les attributs se rapportent à des choses physiques, et toutes les actions à un état despotique de gouvernement; ni enfin d'ame et de tous ces êtres métaphysiques que l'on dit ne point tomber sous les sens, et à qui cependant, par toute autre voie, l'accès à l'entendement demeure impossible. Pour arriver à tant de résultats, il fallut parcourir un cercle nécessaire de faits préalables; il fallut que des essais répétés et lents apprissent à l'homme brut l'usage de ses organes; que l'expérience accumulée de générations successives eût inventé et perfectionné les moyens de la vie, et que l'esprit, dégagé de l'entrave des premiers besoins, s'élevât à l'art compliqué de comparer des idées, d'asseoir des raisonnements, et de saisir des rapports abstraits.

§. I. Origine de l'idée de Dieu: culte des éléments et des puissances physiques de la nature.

«Ce ne fut qu'après avoir franchi ces obstacles et parcouru déja une longue carrière dans la nuit de l'histoire, que l'homme, méditant sur sa condition, commença de s'apercevoir qu'il était soumis à des forces supérieures à la sienne et indépendantes de sa volonté. Le soleil l'éclairait, l'échauffait; le feule brûlait, le tonnerre l'effrayait, l'eau le suffoquait, le vent l'agitait; tous les êtres exerçaient sur lui une action puissante et irrésistible. Long-temps automate, il subit cette action sans en rechercher la cause; mais du moment qu'il voulut s'en rendre compte, il tomba dans l'étonnement; et passant de la surprise d'une première pensée à la rêverie de la curiosité, il forma une série de raisonnements.

«D'abord, considérant l'action des éléments sur lui, il conclut de sa part une idée de faiblesse, d'assujettissement, et de leur part une idée de puissance, de domination; et cette idée de puissance fut le type primitif et fondamental de toute idée de la divinité.

«Secondement, les êtres naturels, dans leur action, excitaient en lui des sensations de plaisir ou de douleur, de bien ou de mal: par un effet naturel de son organisation, il conçut pour eux de l'amour ou de l'aversion; il désira ou redouta leur présence: et la crainte ou l'espoir furent le principe de toute idée de religion.

«Ensuite, jugeant de tout par comparaison, et remarquant dans ces êtres un mouvement spontané comme le sien, il supposa à ce mouvement une volonté, une intelligence de l'espèce de la sienne; et de là, par induction, il fit un nouveau raisonnement.—Ayant éprouvé que certaines pratiques envers ses semblables avaient l'effet de modifier à son gré leurs affections et de diriger leur conduite, il employa ces pratiques avec les êtres puissants de l'univers; il se dit: «Quand mon semblable, plus fort que moi, veut me faire du mal, je m'abaisse devant lui, et ma prière a l'art de le calmer. Je prierai les êtres puissants qui me frappent; je supplierai les intelligences des vents, des astres, des eaux, et elles m'entendront; je les conjurerai de détourner les maux, de me donner les biens dont elles disposent; je les toucherai par mes larmes, je les fléchirai par mes dons, et je jouirai du bien-être

«Et l'homme, simple dans l'enfance de sa raison, parla au soleil, à la lune; il anima de son esprit et de ses passions les grands agents de la nature; il crut, par de vains sons, par de vaines pratiques, changer leurs lois inflexibles: erreur funeste! Il pria la pierre de monter, l'eau de s'élever, les montagnes de se transporter, et substituant un monde fantastique au monde véritable, il se constitua des êtres d'opinion, pour l'épouvantail de son esprit et le tourment de sa race.

«Ainsi les idées de Dieu et de religion, à l'égal de toutes les autres, ont pris leur origine dans les objets physiques, et ont été, dans l'entendement de l'homme, le produit de ses sensations, de ses besoins, des circonstances de sa vie et de l'état progressif de ses connaissances.

«Or, de ce que les idées de la divinité eurent pour premiers modèles les êtres physiques, il résulta que la divinité fut d'abord variée et multiple, comme les formes sous lesquelles elle parut agir: chaque être fut une puissance, un génie; et l'univers pour les premiers hommes fut rempli de dieux innombrables.

«Et de ce que les idées de la divinité eurent pour moteurs les affections du cœur humain, elles subirent un ordre de division calqué sur ses sensations de douleur et de plaisir, d'amour ou de haine; les puissances de la nature, les dieux, les génies furent partagés en bienfaisants et en malfaisants, en bons et en mauvais; et de là l'universalité de ces deux caractères dans tous les systèmes de religion.

«Dans le principe, ces idées analogues à la condition de leurs inventeurs, furent long-temps confuses et grossières. Errants dans les bois, obsédés de besoins, dénués de ressources, les hommes sauvages n'avaient pas le loisir de combiner des rapports et des raisonnements: affectés de plus de maux qu'ils n'éprouvaient de jouissances, leur sentiment le plus habituel était la crainte, leur théologie la terreur; leur culte se bornait à quelques pratiques de salut, et d'offrande à des êtres qu'ils se peignaient féroces et avides comme eux. Dans leur état d'égalité et d'indépendance, nul ne s'établissait médiateur auprès de dieux insubordonnés et pauvres comme lui-même. Nul n'ayant de superflu à donner, il n'existait ni parasite sous le nom de prêtre, ni tribut sous le nom de victime, ni empire sous le nom d'autel; le dogme et la morale confondus n'étaient que la conservation de soi-même; et la religion, idée arbitraire, sans influence sur les rapports des hommes entre eux, n'était qu'un vain hommage rendu aux puissances visibles de la nature.

«Telle fut l'origine nécessaire et première de toute idée de la divinité.»

Et l'orateur s'adressant aux nations sauvages:

«Nous vous le demandons, hommes qui n'avez pas reçu d'idées étrangères et factices; dites-nous si jamais vous vous en êtes formé d'autres? Et vous, docteurs, nous vous en attestons; dites-nous si tel n'est pas le témoignage unanime de tous les anciens monuments?

§ II. Second système. Culte des astres, ou sabéisme.

«Mais ces mêmes monuments nous offrent ensuite un système plus méthodique et plus compliqué, celui du culte de tous les astres, adorés tantôt sous leur forme propre, tantôt sous des emblèmes et des symboles figurés; et ce culte fut encore l'effet des connaissances de l'homme en physique, et dériva immédiatement des causes premières de l'état social, c'est-à-dire des besoins et des arts de premier degré qui entrèrent comme éléments dans la formation de la société.

«En effet, alors que les hommes commencèrent de se réunir en société, ce fut pour eux une nécessité d'étendre leurs moyens de subsistance, et par conséquent de s'adonner à l'agriculture: or, l'agriculture, pour être exercée, exigea l'observation et la connaissance des cieux. Il fallut connaître le retour périodique des mêmes opérations de la nature, des mêmes phénomènes de la voûte des cieux; en un mot, il fallut régler la durée, la succession des saisons et des mois de l'année. Ce fut donc un besoin de connaître d'abord la marche du soleil, qui, dans sa révolution zodiacale, se montrait le premier et suprême agent de toute création; puis de la lune, qui, par ses phases et ses retours, réglait et distribuait le temps; enfin des étoiles et même des planètes, qui, par leurs apparitions et disparitions sur l'horizon et l'hémisphère nocturnes, formaient de moindres divisions; enfin il fallut dresser un système entier d'astronomie, un calendrier; et de ce travail résulta bientôt et spontanément une manière nouvelle d'envisager les puissances dominatrices et gouvernantes. Ayant observé que les productions terrestres étaient dans des rapports réguliers et constants avec les êtres célestes; que la naissance, l'accroissement, le dépérissement de chaque plante étaient liés à l'apparition, à l'exaltation, au déclin d'un même astre, d'un même groupe d'étoiles; qu'en un mot la langueur ou l'activité de la végétation semblaient dépendre d'influences célestes, les hommes en conclurent une idée d'action, de puissance de ces êtres célestes, supérieurs, sur les corps terrestres; et les astres dispensateurs d'abondance ou de disette, devinrent des puissances, des génies, des dieux auteurs des biens et des maux.

«Or, comme l'état social avait déja introduit une hiérarchie méthodique de rangs, d'emplois, de conditions, les hommes, continuant de raisonner par comparaison, transportèrent leurs nouvelles notions dans leur théologie; et il en résulta un système compliqué de divinités graduelles, dans lequel le soleil, dieu premier, fut un chef militaire, un roi politique; la lune, une reine sa compagne; les planètes, des serviteurs, des porteurs d'ordre, des messagers; et la multitude des étoiles, un peuple, une armée de héros, de génies chargés de régir le monde sous les ordres de leurs officiers; et chaque individu eut des noms, des fonctions, des attributs tirés de ses rapports et de ses influences, enfin même un sexe tiré du genre de son appellation.

«Et comme l'état social avait introduit des usages et des pratiques composés, le culte, marchant de front, en prit de semblables: les cérémonies, d'abord simples et privées, devinrent publiques et solennelles; les offrandes furent plus riches et plus nombreuses, les rites plus méthodiques; on établit des lieux d'assemblée, et l'on eut des chapelles, des temples; on institua des officiers pour administrer, et l'on eut des pontifes, des prêtres; on convint de formules, d'époques, et la religion devint un acte civil, un lien politique. Mais dans ce développement, elle n'altéra point ses premiers principes, et l'idée de Dieu fut toujours l'idée d'êtres physiques agissant en bien ou en mal, c'est-à-dire imprimant des sensations de peine ou de plaisir; le dogme fut la connaissance de leurs lois ou manières d'agir; la vertu et le péché, l'observation ou l'infraction de ces lois; et la morale, dans sa simplicité native, fut une pratique judicieuse de tout ce qui contribue à la conservation de l'existence, au bien-être de soi et de ses semblables.

«Si l'on nous demande à quelle époque naquit ce système, nous répondrons, sur l'autorité des monuments de l'astronomie elle-même, que ses principes paraissent remonter avec certitude au delà de quinze mille ans: et si l'on demande à quel peuple il doit être attribué, nous répondrons que ces mêmes monuments, appuyés de traditions unanimes, l'attribuent aux premières peuplades de l'Égypte: et lorsque le raisonnement trouve réunies dans cette contrée toutes les circonstances physiques qui ont pu le susciter; lorsqu'il y rencontre à la fois une zone du ciel, voisine du tropique, également purgée des pluies de l'équateur et des brumes du nord; lorsqu'il y trouve le point central de la sphère antique, un climat salubre, un fleuve immense et cependant docile, une terre fertile sans art, sans fatigue, inondée sans exhalaisons morbifiques, placée entre deux mers qui touchent aux contrées les plus riches, il conçoit que l'habitant du Nil, agricole par la nature de son sol, géomètre par le besoin annuel de mesurer ses possessions, commerçant par la facilité de ses communications, astronome enfin par l'état de son ciel, sans cesse ouvert à l'observation, dut le premier passer de la condition sauvage à l'état social, et par conséquent arriver aux connaissances physiques et morales qui sont propres à l'homme civilisé.

«Ce fut donc sur les bords supérieurs du Nil, et chez un peuple de race noire, que s'organisa le système compliqué du culte des astres, considérés dans leurs rapports avec les productions de la terre et les travaux de l'agriculture; et ce premier culte, caractérisé par leur adoration sous leurs formes ou leurs attributs naturels, fut une marche simple de l'esprit humain: mais bientôt la multiplicité des objets, de leurs rapports, de leurs actions réciproques, ayant compliqué les idées et les signes qui les représentaient, il survint une confusion aussi bizarre dans sa cause que pernicieuse dans ses effets.

§ III. Troisième système. Culte des symboles, ou idolâtrie.

«Dès l'instant où le peuple agricole eut porté un regard observateur sur les astres, il sentit le besoin d'en distinguer les individus ou les groupes, et de les dénommer chacun proprement, afin de s'entendre dans leur désignation: or, une grande difficulté se présenta pour cet objet: car d'un côté les corps célestes, semblables en formes, n'offraient aucun caractère spécial pour être dénommés; de l'autre, le langage, pauvre en sa naissance, n'avait point d'expressions pour tant d'idées neuves et métaphysiques. Le mobile ordinaire du génie, le besoin, sut tout surmonter. Ayant remarqué que dans la révolution annuelle, le renouvellement et l'apparition périodiques des productions terrestres étaient constamment associés au lever ou au coucher de certaines étoiles et à leur position relativement au soleil, terme fondamental de toute comparaison, l'esprit, par un mécanisme naturel, lia dans sa pensée les objets terrestres et célestes qui étaient liés dans le fait; et leur appliquant un même signe, il donna aux étoiles ou aux groupes qu'il en formait, les noms mêmes des objets terrestres qui leur répondaient.

«Ainsi l'Ethiopien de Thèbes appela astres de l'inondation ou du verse-eau, ceux sous lesquels le fleuve commençait son débordement; astres du bœuf ou du taureau, ceux sous lesquels il convenait d'appliquer la charrue à la terre; astres du lion, ceux où cet animal, chassé des déserts par la soif, se montrait sur les bords du fleuve; astres de l'épi ou de la vierge moissonneuse, ceux où se recueillait la moisson; astres de l'agneau, astres des chevreaux, ceux où naissent ces animaux précieux: et ce premier moyen résolut une première partie des difficultés.

«D'autre part, l'homme avait remarqué, dans les êtres qui l'environnaient, des qualités distinctives et propres à chaque espèce; et, par une première opération, il en avait retiré un nom pour les désigner; par une seconde, il y trouva un moyen ingénieux de généraliser ses idées; et, transportant le nom déja inventé à tout ce qui présentait une propriété, une action analogue ou semblable, il enrichit son langage d'une métaphore perpétuelle.

«Ainsi le même Éthiopien, ayant observé que le retour de l'inondation répondait constamment à l'apparition d'une très-belle étoile qui, à cette époque, se montrait vers la source du Nil, et semblait avertir le laboureur de se garder de la surprise des eaux, il compara cette action à celle de l'animal qui, par son aboiement, avertit d'un danger, et il appela cet astre le chien, l'aboyeur (Sirius); de même, il nomma astres du crabe ceux où le soleil, parvenu à la borne du tropique, revenait sur ses pas, en marchant à reculons et de côté, comme le crabe ou cancer; astres du bouc sauvage, ceux où, parvenu au point le plus culminant du ciel, au faîte du gnomon horaire, le soleil imitait l'action de l'animal qui se plaît à grimper aux faîtes des rochers; astres de la balance, ceux où les jours et les nuits égaux semblaient en équilibre comme cet instrument; astres du scorpion, ceux où certains vents réguliers apportaient une vapeur brûlante comme le venin du scorpion. Ainsi encore, il appela anneaux et serpents la trace figurée des orbites des astres et des planètes; et tel fut le moyen général d'appellation de toutes les étoiles, et même des planètes prises par groupes ou par individus, selon leurs rapports aux opérations champêtres et terrestres, et selon les analogies que chaque nation y trouva avec les travaux agricoles et avec les objets de son climat et de son sol.

«De ce procédé il résulta que des êtres abjects et terrestres entrèrent en association avec les êtres supérieurs et puissants, des cieux; et cette association se resserra chaque jour par la constitution même du langage et le mécanisme de l'esprit. On disait, par une métaphore naturelle: «Le taureau répand sur la terre les germes de la fécondité (au printemps); il ramène l'abondance et la création des plantes (qui nourrissent). L'agneau (ou belier) délivre les cieux des génies malfaisants de l'hiver; il sauve le monde du serpent (emblème de l'humide saison), et il ramène le règne du bien (de lété, saison de toute jouissance). Le scorpion verse son venin sur la terre, et répand les maladies et la mort, etc.; et ainsi de tous les effets semblables.»

«Ce langage, compris de tout le monde, subsista d'abord sans inconvénient; mais, par le laps du temps, lorsque le calendrier eut été réglé, le peuple, qui n'eut plus besoin de l'observation du ciel, perdit de vue le motif de ces expressions; et leur allégorie, restée dans l'usage de la vie, y devint un écueil fatal à l'entendement et à la raison. Habitué à joindre aux symboles les idées de leurs modèles, l'esprit finit par les confondre: alors, ces mêmes animaux, que la pensée avait transportés aux cieux, en redescendirent sur la terre; mais dans ce retour, vêtus des livrées des astres, ils s'en arrogèrent les attributs, et ils en imposèrent à leurs propres auteurs. Alors le peuple, croyant voir près de lui ses dieux, leur adressa plus facilement sa prière; il demanda au belier de son troupeau les influences qu'il attendait du belier céleste; il pria le scorpion de ne point répandre son venin sur la nature; il révéra le crabe de la mer, le scarabée du limon, le poisson du fleuve; et, par une série d'analogies vicieuses, mais enchaînées, il se perdit dans un labyrinthe d'absurdités conséquentes.

«Voilà quelle fut l'origine de ce culte antique et bizarre des animaux; voilà par quelle marche d'idées le caractère de la divinité passa aux plus viles des brutes, et comment se forma le système théologique très-vaste, très-compliqué, très-savant, qui, des bords du Nil, porté de contrée en contrée par le commerce, la guerre et les conquêtes, envahit tout l'ancien monde; et qui, modifié par les temps, par les circonstances, par les préjugés, se montre encore à découvert chez cent peuples, et subsiste comme base intime et secrète de la théologie de ceux-là mêmes qui le méprisent et le rejettent.»

À ces mots, quelques murmures s'étant fait entendre dans divers groupes: «Oui, continua l'orateur, voilà d'où vient, par exemple, chez vous, peuples africains! l'adoration de vos fétiches, plantes, animaux, cailloux, morceaux de bois, devant qui vos ancêtres n'eussent pas eu le délire de se courber, s'ils n'y eussent vu des talismans en qui la vertu des astres s'était insérée. Voilà, nations tartares, l'origine de vos marmousets et de tout cet appareil d'animaux dont vos chamans bigarrent leurs robes magiques. Voilà l'origine de ces figures d'oiseaux, de serpents, que toutes les nations sauvages s'impriment sur la peau avec des cérémonies mystérieuses et sacrées. Vous, Indiens! vainement vous enveloppez-vous du voile du mystère: l'épervier de votre dieu Vichenou n'est que l'un des mille emblèmes du soleil en Égypte; et vos incarnations d'un dieu en poisson, en sanglier, en lion, en tortue, et toutes ces monstrueuses aventures, ne sont que les métamorphoses de l'astre qui, passant successivement dans les signes des douze animaux, fut censé en prendre les figures et en remplir les rôles astronomiques. Vous, Japonais! votre taureau qui brise l'œuf du monde n'est que celui du ciel qui, jadis, ouvrait l'âge de la création, l'équinoxe du printemps. C'est ce même bœuf Apis qu'adorait l'Égypte, et que vos ancêtres, ô rabbins juifs! adorèrent aussi dans l'idole du veau d'or. C'est encore votre taureau, enfants de Zoroastre! qui, sacrifié dans les mystères symboliques de Mithra, versait un sang fécond pour le monde. Et vous, chrétiens! votre bœuf de l'Apocalypse, avec ses ailes, symbole de l'air, n'a pas une autre origine; et votre agneau de Dieu, immolé, comme le taureau de Mithra, pour le salut du monde, n'est encore que ce même soleil au signe du belier céleste, lequel, dans un âge postérieur, ouvrant à son tour l'équinoxe, fut censé délivrer le monde du règne du mal, c'est-à-dire de la constellation du serpent, de cette grande couleuvre, mère de l'hiver, et emblème de l'Ahrimanes ou Satan des Perses, vos instituteurs. Oui, vainement votre zèle imprudent dévoue les idolâtres aux tourments du Tartare qu'ils ont inventé; toute la base de votre système n'est que le culte du soleil, dont vous avez rassemblé les attributs sur votre principal personnage. C'est le soleil qui, sous le nom d'Orus, naissait, comme votre dieu, au solstice d'hiver, dans les bras de la vierge céleste, et qui passait une enfance obscure, dénuée, disetteuse, comme l'est la saison des frimas. C'est lui qui, sous le nom d'Osiris, persécuté par Typhon et par les tyrans de l'air, était mis à mort, renfermé dans un tombeau obscur, emblème de l'hémisphère d'hiver, et qui ensuite, se relevant de la zone inférieure vers le point culminant des cieux, ressuscitait vainqueur des géants et des anges destructeurs.

«Vous, prêtres! qui murmurez, vous portez ses signes sur tout votre corps: votre tonsure est le disque du soleil, votre étole est son zodiaque, vos chapelets sont l'emblème des astres et des planètes. Vous, pontifes et prélats! votre mitre, votre crosse, votre manteau, sont ceux d'Osiris; et cette croix, dont vous vantez le mystère sans le comprendre, est la croix de Sérapis, tracée par la main des prêtres égyptiens sur le plan d'un monde figuré, laquelle, passant par les équinoxes et par les tropiques, devenait l'emblème de la vie future et de la résurrection, parce qu'elle touchait au portes d'ivoire et de corne, par où les ames passaient aux cieux.»

À ces mots, les docteurs de tous les groupes commencèrent de se regarder avec étonnement; mais nul ne rompant le silence, l'orateur continua:

«Et trois causes principales concoururent à cette confusion des idées. Premièrement, les expressions figurées par lesquelles le langage naissant fut contraint de peindre les rapports des objets; expressions qui, passant ensuite d'un sens propre à un sens général, d'un sens physique à un sens moral, causèrent, par leurs équivoques et leurs synonymes, une foule de méprises.

«Ainsi, ayant dit d'abord que le soleil surmontait, venait à bout de douze animaux, on crut par la suite qu'il les tuait, les combattait, les domptait; et l'on en fit la vie historique d'Hercule.

«Ayant dit qu'il réglait le temps des travaux, des semailles, des moissons, qu'il distribuait les saisons, les occupations; qu'il parcourait les climats, qu'il dominait sur la terre, etc., on le prit pour un roi législateur, pour un guerrier conquérant; et l'on en composa l'histoire d'Osiris, de Bacchus et de leurs semblables.