«Ayant dit qu'une planète entrait dans un signe, on fit de leur conjonction un mariage, un adultère, un inceste. Ayant dit qu'elle était cachée, ensevelie, parce qu'après avoir disparu elle revenait à la lumière et remontait en exaltation, on la dit morte, ressuscitée, enlevée au ciel, etc.
«Une seconde cause de confusion fut les figures matérielles elles-mêmes par lesquelles on peignit d'abord les pensées, et qui, sous le nom d'hiéroglyphes ou caractères sacrés, furent la première invention de l'esprit. Ainsi, pour avertir de l'inondation et du besoin de s'en préserver, l'on avait peint une nacelle, le navire Argo; pour désigner le vent, l'on avait peint une aile d'oiseau; pour spécifier la saison, le mois, l'on avait peint l'oiseau de passage, l'insecte, l'animal qui apparaissait à cette époque; pour exprimer l'hiver, on peignit un porc, un serpent, qui se plaisent dans les lieux humides; et la réunion de ces figures avait des sens convenus de phrases et de mots. Mais comme ce sens ne portait par lui-même rien de fixe et de précis; comme le nombre de ces figures et de leurs combinaisons devint excessif, et surchargea la mémoire, il en résulta d'abord des confusions, des explications fausses. Ensuite le génie ayant inventé l'art plus simple d'appliquer les signes aux sons, dont le nombre est limité, et de peindre la parole au lieu des pensées, l'écriture alphabétique fit tomber en désuétude les peintures hiéroglyphiques; et, de jour en jour, leurs significations oubliées donnèrent lieu à une foule d'illusions, d'équivoques et d'erreurs.
«Enfin, une troisième cause de confusion fut l'organisation civile des anciens États. En effet, lorsque les peuples commencèrent de se livrer à l'agriculture, la formation du calendrier rural exigeant des observations astronomiques continues, il fut nécessaire d'y préposer quelques individus chargés de veiller à l'apparition et au coucher de certaines étoiles; d'avertir du retour de l'inondation, de certains vents, de l'époque des pluies, du temps propre à semer chaque espèce de grain: ces hommes, à raison de leur service, furent dispensés des travaux vulgaires, et la société pourvut à leur entretien. Dans cette position, uniquement occupés de l'observation, ils ne tardèrent pas de saisir les grands phénomènes de la nature, de pénétrer même le secret de plusieurs de ses opérations: ils connurent la marche des astres et des planètes; le concours de leurs phases et de leurs retours avec les productions de la terre et le mouvement de la végétation; les propriétés médicinales ou nourrissantes des fruits et des plantes; le jeu des éléments et leurs affinités réciproques. Or, parce qu'il n'existait de moyens de communiquer ces connaissances que par le soin pénible de l'instruction orale, ils ne les transmettaient qu'à leurs amis et à leurs parents; et il en résulta une concentration de toute science et de toute instruction dans quelques familles, qui, s'en arrogeant le priviléges exclusif, prirent un esprit de corps et d'isolement funeste à la chose publique. Par cette succession continue des mêmes recherches et des mêmes travaux, le progrès des connaissances fut à la vérité plus hâtif; mais par le mystère qui l'accompagnait, le peuple, plongé de jour en jour dans de plus épaisses ténèbres, devint plus superstitieux et plus asservi. Voyant des mortels produire certains phénomènes, annoncer, comme à volonté, des éclipses et des comètes, guérir des maladies, manier des serpents, il les crut en communication avec les puissances célestes; et pour obtenir les biens ou repousser les maux qu'il en attendait, il les prit pour ses médiateurs et ses interprètes; et il s'établit, au sein des États, des corporations sacriléges d'hommes hypocrites et trompeurs, qui attirèrent à eux tous les pouvoirs; et les prêtres, à la fois astronomes, théologues, physiciens, médecins, magiciens, interprètes des dieux, oracles des peuples, rivaux des rois, ou leurs complices, établirent, sous le nom de religion, un empire de mystère et un monopole d'instruction, qui ont perdu jusqu'à ce jour les nations.....»
À ces mots, les prêtres de tous les groupes interrompirent l'orateur; et jetant de grands cris, ils l'accusèrent d'impiété, d'irréligion, de blasphème, et voulurent l'empêcher de continuer: mais le législateur ayant observé que ce n'était qu'une exposition de faits historiques; que, si ces faits étaient faux ou controuvés, il serait aisé de les démentir; que jusque-là l'énoncé de toute opinion était libre, sans quoi il était impossible de découvrir la vérité, l'orateur reprit:
«Or, de toutes ces causes et de l'association continuelle d'idées disparates, résultèrent une foule de désordres dans la théologie, dans la morale, dans les traditions; et d'abord, parce que les animaux figurèrent les astres, il arriva que les qualités des brutes, leurs penchants, leurs sympathies, leurs aversions passèrent aux dieux, et furent supposés être leurs actions: ainsi, le dieu ichneumon fit la guerre au dieu crocodile, le dieu loup voulut manger le dieu mouton, le dieu ibis dévora le dieu serpent; et la divinité devint un être bizarre, capricieux, féroce, dont l'idée dérégla le jugement de l'homme, et corrompit sa morale avec sa raison.
«Et parce que, dans l'esprit de leur culte, chaque famille, chaque nation avait pris pour patron spécial un astre, une constellation, les affections et les antipathies de l'animal-symbole passèrent à ses sectateurs; et les partisans du dieu chien furent ennemis de ceux du dieu loup; les adorateurs du dieu bœuf eurent en horreur ceux qui le mangeaient; et la religion devint un mobile de haine et de combats, une cause insensée de délire et de superstition.
«D'autre part, les noms des astres-animaux ayant, par cette même raison de patronage, été imposés à des peuples, à des pays, à des montagnes, à des fleuves, ces objets furent pris pour des dieux, et il en résulta un mélange d'êtres géographiques, historiques et mythologiques, qui confondit toutes les traditions.
«Enfin, par l'analogie des actions qu'on leur supposa, les dieux-astres ayant été pris pour des hommes, pour des héros, pour des rois, les rois et les héros prirent à leur tour les actions des dieux pour modèles, et devinrent par imitation guerriers, conquérants, sanguinaires, orgueilleux, lubriques, paresseux; et la religion consacra les crimes des despotes, et pervertit les principes des gouvernements.
§ IV. Quatrième système. Culte des deux principes, ou dualisme.
«Cependant les prêtres astronomes, dans l'abondance et la paix de leurs, temples, firent de jour en jour de nouveaux progrès dans les sciences; et le système du monde s'étant développé graduellement à leurs yeux, ils élevèrent successivement diverses hypothèses de ses effets et de ses agents, qui devinrent autant de systèmes théologiques.
«Et d'abord les navigations des peuples maritimes et les caravanes des nomades d'Asie et d'Afrique leur ayant fait connaître la terre depuis les îles Fortunées jusqu'à la Sérique, et depuis la Baltique jusqu'aux sources du Nil, la comparaison des phénomènes de diverses zones leur découvrit la rondeur du globe, et fit naître une nouvelle théorie. Ayant remarqué que toutes les opérations de la nature, dans la période annuelle, se résumaient en deux principales, celle de produire et celle de détruire; que, sur la majeure partie du globe, chacune de ces opérations s'accomplissait également de l'un à l'autre équinoxe; c'est-à-dire que pendant les six mois d'été tout se procréait, se multipliait, et que pendant les six mois d'hiver tout languissait, était presque mort, ils supposèrent, dans la nature, des puissances contraires en un état continuel de lutte et d'effort; et, considérant sous ce rapport la sphère céleste, ils divisèrent les tableaux qu'ils en figuraient en deux moitiés ou hémisphères, tels que les constellations qui se trouvaient dans le ciel d'été formèrent un empire direct et supérieur, et celles qui se trouvaient dans le ciel d'hiver formèrent un empire antipode et inférieur. Or, de ce que les constellations d'été accompagnaient la saison des jours longs, brillants et chauds, ainsi que des fruits et des moissons, elles furent censées des puissances de lumière, de fécondité, de création, et, par transition du sens physique au moral, des génies, des anges de science, de bienfaisance, de pureté et de vertu: et de ce que les constellations d'hiver se liaient aux longues nuits, aux brumes polaires, elles furent des génies de ténèbres, de destruction, de mort, et, par transition, des anges d'ignorance, de méchanceté, de péché et de vice. Par une telle disposition, le ciel se trouva partagé en deux domaines, en deux factions: et déja l'analogie des idées humaines ouvrait une vaste carrière aux écarts de l'imagination; mais une circonstance particulière détermina, si même elle n'occasiona, la méprise et l'illusion. (Suivez la planche III.)
«Dans la projection de la sphère céleste que traçaient les prêtres astronomes, le zodiaque et les constellations, disposés circulairement, présentaient leurs moitiés en opposition diamétrale; l'hémisphère d'hiver, antipode à celui d'été, lui était adverse, contraire, opposé. Par la métaphore perpétuelle, ces mots passèrent au sens moral; et les anges, les génies adverses devinrent des révoltés, des ennemis. Dès lors, toute l'histoire astronomique des constellations se changea en histoire politique; le ciel fut un État humain où tout se passa ainsi que sur la terre. Or, comme les États, la plupart despotiques, avaient leur monarque, et que déja le soleil en était un apparent des cieux, l'hémisphère d'été, empire de lumière, et ses constellations, peuple d'anges blancs, eurent pour roi un dieu éclairé, intelligent, créateur et bon. Et, comme toute faction rebelle doit avoir son chef, le ciel d'hiver, empire souterrain de ténèbres et de tristesse, et ses astres, peuple d'anges noirs, géans ou démons, eurent pour chef un génie malfaisant, dont le rôle fut attribué à la constellation la plus remarquée par chaque peuple. En Égypte, ce fut d'abord le scorpion, premier signe zodiacal après la balance, et long-temps chef des signes de l'hiver; puis ce fut l'ours, ou l'âne polaire, appelé Typhon, c'est-à-dire déluge, à raison des pluies qui inondent la terre pendant que cet astre domine. Dans la Perse, en un temps postérieur, ce fut le serpent qui, sous le nom d'Ahrimanes, forma la base du système de Zoroastre; et c'est lui, ô chrétiens et juifs! qui est devenu votre serpent d'Ève (la vierge céleste) et celui de la croix, dans les deux cas, emblème de Satan, l'ennemi, le grand adversaire de l'ancien des jours, chanté par Daniel.
«Dans la Syrie, ce fut le porc ou le sanglier ennemi d'Adonis, parce que, dans cette contrée, le rôle de l'ours boréal fut rempli par l'animal dont les inclinations fangeuses sont emblématiques de l'hiver; et voilà pourquoi, enfants de Moïse et de Mahomet! vous l'avez pris en horreur, à l'imitation des prêtres de Memphis et de Baalbek, qui détestaient en lui le meurtrier de leur dieu soleil. C'est aussi le type premier de votre Chib-en, ô Indiens! lequel fut jadis le Pluton de vos frères les Romains et les Grecs: ainsi que votre Brahma, ce dieu créateur n'est que l'Ormuzd persan et l'Osiris égyptien, dont le nom même exprime un pouvoir créateur, producteur de formes. Et ces dieux reçurent un culte analogue à leurs attributs vrais ou feints, lequel, à raison de leur différence, se partagea en deux branches diverses. Dans l'une, le dieu bon reçut le culte d'amour et de joie, d'où dérivent tous les actes religieux du genre gai; les fêtes, les danses, les festins, les offrandes de fleurs, de lait, de miel, de parfums, en un mot, de tout ce qui flatte les sens et l'ame. Dans l'autre, le dieu mauvais reçut, au contraire, un culte de crainte et de douleur, d'où dérivent tous les actes religieux du genre triste; les pleurs, la désolation, le deuil, les privations, les offrandes sanglantes et les sacrifices cruels.
«De là vient encore ce partage des êtres terrestres en purs ou impurs, en sacrés ou abominables, selon que leurs espèces se trouvèrent du nombre des constellations de l'un des deux dieux, et firent partie de leur domaine: ce qui produisit d'une part les superstitions de souillures et de purifications, et de l'autre les prétendues vertus efficaces des amulettes et des talismans.
«Vous concevez maintenant, continua l'orateur en s'adressant aux Indiens, aux Perses, aux juifs, aux chrétiens, aux musulmans; vous concevez l'origine de ces idées de combats, de rébellions, qui remplissent également vos mythologies. Vous voyez ce que signifient les anges blancs et les anges noirs, les chérubins et les séraphins à la tête d'aigle, de lion ou de taureau; les deûs, diables ou démons à cornes de bouc, à queue de serpent; les trônes et les dominations rangés en sept ordres ou gradations comme les sept sphères des planètes; tous êtres jouant les mêmes rôles, ayant les mêmes attributs dans les Védas, les Bibles ou le Zend-avesta, soit qu'ils aient pour chef Ormuzd ou Brachma, Typhon ou Chiven, Michel ou Satan; soit qu'ils se présentent sous la forme de géants à cent bras et à pieds de serpent, ou de dieux métamorphosés en lions, en ibis, en taureaux, en chats, comme dans les contes sacrés des Grecs et des Égyptiens; vous apercevez la filiation successive de ces idées, et comment, à mesure qu'elles se sont éloignées de leurs sources, et que les esprits se sont policés, ils en ont adouci les formes grossières pour les rapprocher d'un état moins choquant.
«Or, de même que le système de deux principes, ou dieux opposés, naquit de celui des symboles, entrés tous dans sa contexture, de même vous allez voir naître de lui un système nouveau, auquel il servit à son tour de base et d'échelon.»
§ V. Culte mystique et moral, ou système de l'autre monde.
«En effet, alors que le vulgaire entendit parler d'un nouveau ciel et d'un autre monde, il donna bientôt un corps à ces fictions; il y plaça un théâtre solide, des scènes réelles; et les notions géographiques et astronomiques vinrent favoriser, si même elles ne provoquèrent cette illusion.
«D'une part, les navigateurs phéniciens, ceux qui, passant les colonnes d'Hercule, allaient chercher l'étain de Thulé et l'ambre de la Baltique, racontaient qu'à l'extrémité du mondé, au bout de l'Océan (la Méditerranée), où le soleil se couche pour les contrées asiatiques, étaient des îles fortunées, séjour d'un printemps éternel, et plus loin des régions hyperboréennes placées sous terre (relativement aux tropiques), où régnait une éternelle nuit[29]. Sur ces récits mal compris, et sans doute confusément faits, l'imagination du peuple composa les Champs Élysées[30], lieux de délices placés dans un monde inférieur, ayant leur ciel, leur soleil, leurs astres; et le Tartare, lieu de ténèbres, d'humidité, de fange, de frimas. Or, parce que l'homme, curieux de tout ce qu'il ignore et avide d'une longue existence, s'était déja interrogé sur ce qu'il devenait après sa mort, parce qu'il avait de bonne heure raisonné sur le principe de vie qui anime son corps, qui s'en sépare sans le déformer, et qu'il avait imaginé les substances déliées, les fantômes, les ombres, il aima à croire qu'il continuerait, dans le monde souterrain, cette vie qu'il lui coûtait trop de perdre; et les lieux infernaux furent un emplacement commode pour recevoir les objets chéris auxquels il ne pouvait renoncer.
«D'autre part, les prêtres astrologues et physiciens faisaient de leurs cieux des récits, et ils en traçaient des tableaux qui s'encadraient parfaitement dans ces fictions. Ayant appelé, dans leur langage métaphorique, les équinoxes et les solstices, les portes des cieux ou entrées des saisons, ils expliquaient les phénomènes terrestres en disant «que par la porte de corne (d'abord le taureau, puis le belier) et par celle du cancer, descendaient les feux vivifiants qui animent au printemps la végétation, et les esprits aqueux qui causent au solstice le débordement du Nil; que par la porte d'ivoire (la balance, et auparavant l'arc ou sagittaire) et par celle du capricorne ou de l'urne, s'en retournaient à leur source et remontaient à leur origine les émanations ou influences des cieux; et la voie lactée, qui passait par ces portes des solstices, leur semblait placée là exprès pour leur servir de route et de véhicule; de plus, dans leur atlas, la scène céleste présentait un fleuve (le Nil, figuré par les plis de l'hydre), une barque (le navire Argo) et le chien Sirius, tous deux relatifs à ce fleuve, dont, ils présageaient l'inondation. Ces circonstances, associées aux premières et y ajoutant des détails, en augmentèrent les vraisemblances; et pour arriver au Tartare ou à l'Élysée, il fallut que les ames traversassent les fleuves du Styx et de l'Achéron dans la nacelle du nocher Caron, et qu'elles passassent par les portes de corne ou d'ivoire, que gardait le chien Cerbère. Enfin, un usage civil se joignit à toutes ces fictions, et acheva de leur donner de la consistance.
«Ayant remarqué que dans leur climat brûlant, la putréfaction des cadavres était un levain de peste et de maladies, les habitants de l'Égypte avaient, dans plusieurs états, institué l'usage d'inhumer les morts hors de la terre habitée, dans le désert qui est au couchant. Pour y arriver, il fallait passer les canaux du fleuve, et par conséquent être reçu dans une barque, payer un salaire au nocher, sans quoi, le corps privé de sépulture eût été la proie des bêtes féroces. Cette coutume inspira aux législateurs civils et religieux un moyen puissant d'influer sur les mœurs; et saisissant par la piété filiale et par le respect pour les morts, des hommes grossiers et féroces, ils établirent pour condition nécessaire, d'avoir subi un jugement préalable qui décidât si le mort méritait d'être admis au rang de sa famille dans la noire cité. Une telle idée s'adaptait trop bien à toutes les autres pour ne pas s'y incorporer; le peuple ne tarda pas de l'y associer, et les enfers eurent leur Minos et leur Rhadamanthe, avec la baguette, le siége, les huissiers et l'urne, comme dans l'état terrestre et civil. Alors la divinité devint un être moral et politique, un législateur social d'autant plus redouté, que ce législateur suprême, ce juge final, fut inaccessible aux regards: alors ce monde fabuleux et mythologique, si bizarrement composé de membres épars, se trouva un lieu de châtiment et de récompense, où la justice divine fut censée corriger ce que celle des hommes eut de vicieux, d'erroné; et ce système spirituel et mystique acquit d'autant plus de crédit, qu'il s'empara de l'homme par tous ses penchants: le faible opprimé y trouva l'espoir d'une indemnité, la consolation d'une vengeance future; l'oppresseur comptant, par de riches offrandes, arriver toujours à l'impunité, se fit de l'erreur du vulgaire une arme de plus pour le subjuguer; et les chefs des peuples, les rois et les prêtres y virent de nouveaux moyens de le maîtriser, par le privilége qu'ils se réservèrent de répartir les graces ou les châtiments du grand juge, selon des délits ou des actions méritoires qu'ils caractérisèrent à leur gré.
«Voilà comment s'est introduit, dans le monde visible et réel, un monde invisible et imaginaire; voilà l'origine de ces lieux de délices et de peines dont vous, Perses! avez fait votre terre rajeunie, votre ville de résurrection placée sous l'équateur, avec l'attribut singulier que les heureux n'y donneront point d'ombre. Voilà, juifs et chrétiens, disciples des Perses! d'où sont venus votre Jérusalem de l'Apocalypse; votre paradis, votre ciel, caractérisés par tous les détails du ciel astrologique d'Hermès. Et vous, musulmans! votre enfer, abîme souterrain, surmonté d'un pont, votre balance des ames et de leurs œuvres, votre jugement par les anges Monkir et Nékir, ont également pris leurs modèles dans les cérémonies mystérieuses de l'antre de Mithra; et votre ciel ne diffère en rien de celui d'Osiris, d'Ormuzd et de Brahma.
§ VI. Sixième système. Monde animé, ou culte de l'univers sous divers emblèmes.
«Tandis que les peuples s'égarèrent dans le labyrinthe ténébreux de la mythologie et des fables, les prêtres physiciens, poursuivant leurs études et leurs recherches sur l'ordre et la disposition de l'univers, arrivèrent à de nouveaux résultats; et dressèrent de nouveaux systèmes de puissances et de causes motrices.
«Long-temps bornés aux simples apparences, ils n'avaient vu dans les mouvements des astres qu'un jeu inconnu de corps lumineux, qu'ils croyaient rouler autour de la terre, point central de toutes les sphères; mais alors qu'ils eurent découvert la rondeur de notre planète, les conséquences de ce premier fait les conduisirent à des considérations nouvelles; et, d'induction en induction, ils s'élevèrent aux plus hautes conceptions de l'astronomie et de la physique.
«En effet, ayant conçu cette idée lumineuse et simple, que le globe terrestre est un petit cercle inscrit dans le cercle plus grand des cieux, la théorie des cercles concentriques s'offrit d'elle-même à leur hypothèse, pour résoudre le cercle inconnu du globe terrestre par des points connus du cercle céleste; et la mesure d'un ou de plusieurs degrés du méridien donna avec précision la circonférence totale. Alors, saisissant pour compas le diamètre obtenu de la terre, un génie heureux l'ouvrit d'une main hardie sur les orbites immenses des cieux; et, par un phénomène inouï, du grain de sable qu'à peine il couvrait, l'homme embrassant les distances infinies des astres, s'élança dans les abîmes de l'espace et de la durée: là se présenta à ses regards un nouvel ordre de l'univers; le globe atome qu'il habitait ne lui en parut plus le centre: ce rôle important fut déféré à la masse énorme du soleil; et cet astre devint le pivot enflammé de huit sphères environnantes, dont les mouvements furent désormais soumis à la précision du calcul.
«C'était déja beaucoup pour l'esprit humain, d'avoir entrepris de résoudre la disposition et l'ordre des grands êtres de la nature; mais non content de ce premier effort, il voulut encore en résoudre le mécanisme, en deviner l'origine et le principe moteur; et c'est là qu'engagés dans les profondeurs abstraites et métaphysiques du mouvement et de sa cause première, des propriétés inhérentes ou communiquées de la matière, de ses formes successives, de son étendue, c'est-à-dire de l'espace et du temps sans bornes, les physiciens théologues se perdirent dans un chaos de raisonnements subtils et de controverses scolastiques.
«Et d'abord l'action du soleil sur les corps terrestres leur ayant fait regarder sa substance comme un feu pur et élémentaire, ils en firent le foyer et le réservoir d'un océan de fluide igné, lumineux, qui, sous le nom d'éther, remplit l'univers, et alimenta les êtres. Ensuite, les analyses d'une physique savante leur ayant fait découvrir ce même feu, ou un autre parfaitement semblable, dans la composition de tous les corps, et s'étant aperçus qu'il était l'agent essentiel de ce mouvement spontané que l'on appelle vie dans les animaux et végétation dans les plantes, ils conçurent le jeu et le mécanisme de l'univers comme celui d'un tout homogène, d'un corps identique, dont les parties, quoique distantes, avaient cependant une liaison intime; et le monde fut un être vivant, animé par la circulation organique d'un fluide igné ou même électrique, qui, par un premier terme de comparaison pris dans l'homme et les animaux, eut le soleil pour cœur ou foyer.
«Alors, parmi les philosophes théologues, les uns partant de ces principes, résultats de l'observation, «que rien ne s'anéantit dans le monde; que les éléments sont indestructibles; qu'ils changent de combinaisons, mais non de nature; que la vie et la mort des êtres né sont que des modifications variées des mêmes atomes; que la matière possède par elle-même des propriétés d'où résultent toutes ses manières d'être; que le monde est éternel, sans bornes d'espace et de durée;» les uns dirent que l'univers entier était Dieu; et selon eux, Dieu fut un être à la fois effet et cause, agent et patient, principe moteur et chose mue, ayant pour lois les propriétés invariables qui constituent la fatalité; et ceux-là peignirent leur pensée tantôt par l'emblème de Pan (le grand tout), ou de Jupiter au front d'étoiles, au corps planétaire, aux pieds d'animaux, ou de l'œuf orphique, dont le jaune, suspendu au milieu d'un liquide enceint d'une voûte, figura le globe du soleil nageant dans l'éther au milieu de la voûte des cieux: tantôt par celui d'un grand serpent rond, figurant les cieux où ils plaçaient le premier mobile, par cette raison de couleur d'azur, parsemé de taches d'or (les étoiles), dévorant sa queue, c'est-à-dire rentrant en lui-même et se repliant éternellement comme les révolutions des sphères: tantôt par celui d'un homme ayant les pieds liés et joints, pour signifier l'existence immuable; enveloppé d'un manteau de toutes les couleurs, comme le spectacle de la nature, et portant sur la tête une sphère d'or, emblème de la sphère des étoiles: ou par celui d'un autre homme quelquefois assis sur la fleur du lotos portée sur l'abîme des eaux; quelquefois couché sur une pile de douze carreaux, figurant les douze signes célestes. Et voilà Indiens, Japonais, Siamois, Tibetains, Chinois! la théologie qui, fondée par les Égyptiens, s'est transmise et gardée, chez vous dans les tableaux que vous tracez de Brahma, de Beddou, de Sommonacodom, d'Omito: Voilà même, hébreux et chrétiens! l'opinion dont vous avez conservé une parcelle dans votre dieu, souffle porté sur les eaux, par une illusion au vent, qui, à l'origine du monde, c'est-à-dire au départ des sphères du signe du cancer, annonçait l'inondation, du Nil, et semblait préparer la création.
§ VII. Septième système. Culte de l'amedu monde, c'est-à-dire de l'élément du feu, principe vital de l'univers.
«Mais d'autres, répugnant à cette idée d'un être à la fois effet et cause, agent et patient, et rassemblant en une même nature des natures contraires, distinguèrent le principe moteur de la chose mue; et posant que la matière était inerte en elle-même, ils prétendirent que ses propriétés lui étaient communiquées par un agent distinct, dont elle n'était que l'enveloppe et le fourreau. Cet agent pour les uns fut le principe igné, reconnu l'auteur de tout mouvement; pour les autres ce fut le fluide appelé éther, cru plus actif et plus subtil; or, comme ils appelaient dans les animaux le principe vital et moteur, une ame, un esprit, et comme il raisonnaient sans cesse par comparaison, surtout par celle de l'être humain, ils donnèrent au principe moteur de tout l'univers le nom d'ame, d'intelligence, d'esprit; et Dieu fut l'esprit vital qui, répandu dans tous les êtres, anima le vaste corps du monde. Et ceux-là peignirent leur pensée tantôt par You-piter, essence du mouvement et de l'animation, principe de l'existence, ou plutôt l'existence elle-même; tantôt par Vulcain on Phtha, feu-principe et élémentaire, ou par l'autel de Vesta, placé centralement dans son temple, comme le soleil dans les sphères; et tantôt par Kneph, être humain vêtu de bleu foncé, ayant en main un sceptre et une ceinture (le zodiaque), coiffé d'un bonnet de plumes, pour exprimer la fugacité de sa pensée, et produisant de sa bouche le grand œuf.
«Or, par une conséquence de ce système, chaque être contenant en soi une portion du fluide igné ou éthérien, moteur universel et commun; et ce fluide ame du monde étant la divinité, il s'ensuivit que les ames de tous les êtres furent une portion de Dieu même, participant à tous ses attributs, c'est-à-dire étant une substance indivisible, simple, immortelle; et de là tout le système de l'immortalité de l'ame, qui d'abord fut éternité. De là aussi ses transmigrations connues sous le nom de métempsycose, c'est-à-dire de passage du principe vital d'un corps à un autre; idée née de la transmigration véritable des éléments matériels. Et voilà, Indiens, boudhistes, chrétiens, musulmans! d'où dérivent toutes vos opinions sur la spiritualité de l'ame: voilà quelle fut la source des rêveries de Pythagore et de Platon, vos instituteurs, qui eux-mêmes ne furent que les échos d'une dernière secte de philosophes visionnaires qu'il faut développer.
§ VIII. Huitième système. Monde-Machine: culte du Démi-Ourgos ou Grand-Ouvrier.
«Jusque-là les théologiens, en s'exerçant sur les substances déliées et subtiles de l'éther et du feu-principe, n'avaient cependant pas cessé de traiter d'êtres palpables et perceptibles aux sens, et la théologie avait continué d'être la théorie des puissances physiques, placées tantôt spécialement dans les astres, tantôt disséminées dans tout l'univers; mais à cette époque, des esprits superficiels, perdant le fil des idées qui avaient dirigé ces études profondes, ou ignorant les faits qui leur servaient de base, en dénaturèrent tous les résultats par l'introduction d'une chimère étrange et nouvelle. Ils prétendirent que cet univers, ces cieux, ces astres, ce soleil, n'étaient qu'une machine d'un genre ordinaire; et à cette première hypothèse appliquant une comparaison tirée des ouvrages de l'art, ils élevèrent l'édifice des sophismes les plus bizarres. «Une machine, dirent-ils, ne se fabrique point elle-même: elle a un ouvrier antérieur, elle l'indique par son existence. Le monde est une machine: donc il existe un fabricateur.»
«De là, le démi-ourgos ou grand-ouvrier, constitué divinité autocratrice et suprême. Vainement l'ancienne philosophie objecta que l'ouvrier même avait besoin de parents et d'auteurs, et que l'on ne faisait qu'ajouter un échelon en ôtant l'éternité au monde pour la lui donner. Les innovateurs, non contents de ce premier paradoxe, passèrent à un second; et, appliquant à leur ouvrier la théorie de l'entendement humain, ils prétendirent que le démi-ourgos avait fabriqué sa machine sur un plan ou idée résidant en son entendement. Or, comme leurs maîtres, les physiciens, avaient placé dans la sphère des fixes le grand mobile régulateur, sous le nom d'intelligence, de raisonnement, les spiritualistes, leurs mimes, s'emparant de cet être, l'attribuèrent au démi-ourgos, en en faisant une substance distincte, existante par elle-même, qu'ils appelèrent mens ou logos (parole et raisonnement). Et comme d'ailleurs ils admettaient l'existence de l'ame du monde, ou principe solaire, ils se trouvèrent obligés de composer trois grades ou échelons de personnes divines, qui furent 1º le démi-ourgos ou dieu-ouvrier; 2º le logos, parole et raisonnement; et 3º l'esprit ou l'ame (du monde). Et voilà, chrétiens! le roman sur lequel vous avez fondé votre Trinité; voilà le systême qui, né hérétique dans les temples égyptiens, transporté païen dans les écoles de l'Italie et de la Grèce, se trouve aujourd'hui catholique orthodoxe par la conversion de ses partisans, les disciples de Pythagore et de Platon devenus chrétiens.
«Et c'est ainsi que la divinité, après avoir été dans son origine l'action sensible, multiple, des météores et des éléments;
«Puis la puissance combinée des astres considérés sous leurs rapports avec les êtres terrestres;
«Puis ces êtres terrestres eux-mêmes par la confusion des symboles avec leurs modèles;
«Puis la double puissance de la nature dans ses deux opérations principales de production et de destruction;
«Puis le monde animé sans distinction d'agent et de patient, d'effet et de cause;
«Puis le principe solaire ou l'élément du feu reconnu pour moteur unique;
«C'est ainsi que la divinité est devenue, en dernier résultat, un être chimérique et abstrait; une subtilité scolastique de substance sans forme, de corps sans figure; un vrai délire de l'esprit, auquel la raison n'a plus rien compris. Mais vainement dans ce dernier passage veut-elle se dérober aux sens: le cachet de son origine lui demeure ineffaçablement empreint; et ses attributs, tous calqués, ou sur les attributs physiques de l'univers, tels que l'immensité, l'éternité, l'indivisibilité, l'incompréhensibilité; ou sur les affections morales de l'homme, telles que la bonté, la justice, la majesté, etc; ses noms mêmes, tous dérivés des êtres physiques qui lui ont servi de types, et spécialement du soleil, des planètes et du monde, retracent incessamment, en dépit de ses corrupteurs, les traits indélébiles de sa véritable nature.
«Telle est la chaîne des idées que l'esprit humain avait déja parcourue à une époque antérieure aux récits positifs de l'histoire; et puisque leur continuité prouve qu'elles ont été le produit d'une même série d'études et de travaux, tout engage à en placer le théâtre dans le berceau de leurs éléments primitifs, dans l'Égypte: et leur marche y put être rapide, parce que la curiosité oiseuse des prêtres physiciens n'avait pour aliment, dans la retraite des temples, que l'énigme toujours présente de l'univers; et que, dans la division politique qui long-temps partagea cette contrée, chaque État eut son collége de prêtres, lesquels tour à tour auxiliaires ou rivaux, hâtèrent, par leurs disputes, les progrès des sciences et des découvertes.
«Et déja il était arrivé sur les bords du Nil ce qui depuis s'est répété par toute la terre. À mesure que chaque système s'était formé, il avait suscité dans sa nouveauté des querelles et des schismes: puis, accrédité par la persécution même, tantôt il avait détruit les idoles antérieures, tantôt il se les était incorporées en les modifiant; et les révolutions politiques étant survenues, l'agrégation des États et le mélange des peuples confondirent toutes les opinions; et le fil des idées s'étant perdu, la théologie tomba dans le chaos, et ne fut plus qu'un logogriphe de vieilles traditions, qui ne furent plus comprises. La religion, égarée d'objet, ne fut plus qu'un moyen politique de conduire un vulgaire crédule, dont s'emparèrent tantôt des hommes crédules eux-mêmes et dupes de leurs propres visions, et tantôt des hommes hardis et d'une ame énergique, qui se proposèrent de grands objets d'ambition.
§ IX. Religion de Moïse, ou culte de l'ame du monde (You-piter).
«Tel fut le législateur des Hébreux, qui, voulant séparer sa nation de toute autre, et se former un empire isolé et distinct, conçut le dessein d'en asseoir les bases sur les préjugés religieux, et d'élever autour de lui un rempart sacré d'opinions et de rites. Mais vainement proscrit-il le culte des symboles régnant dans la Basse-Égypte et la Phénicie; son dieu n'en fut pas moins un dieu égyptien de l'invention de ces prêtres dont Moïse avait été le disciple; et Yahouh, décelé par son propre nom, l'essence (des êtres), et par son symbole, le buisson de feu, n'est que l'ame du monde, le principe moteur, que, peu après, la Grèce adopta sous la même dénomination dans son You-piter, être générateur, et sous celle d'Êi, l'existence; que les Thébains consacraient sous le nom de Kneph; que Saïs adorait sous l'emblème d'Isis voilée, avec cette inscription: Je suis tout ce qui a été, tout ce qui est, tout ce qui sera, et nul mortel n'a levé mon voile; que Pythagore honorait sous le nom de Vesta, et que la philosophie stoïcienne définissait avec précision en l'appelant le principe du feu. Moïse voulut en vain effacer de sa religion tout ce qui rappelait le culte des astres: une foule de traits restèrent malgré lui pour le retracer; et les sept lumières ou planètes du grand chandelier, les douze pierres ou signes de l'urim du grand-prêtre, la fête des deux équinoxes, ouvertures et portes de deux hémisphères, la cérémonie de l'agneau ou belier céleste; enfin, le nom d'Osiris même conservé dans son cantique, et l'arche ou coffre imité du tombeau où ce dieu fut enfermé, demeurent pour servir de témoins à la filiation de ses idées et à leur extraction de la source commune.
§ X. Religion de Zoroastre.
«Tel fut aussi Zoroastre, qui, deux siècles après Moïse, rajeunit et moralisa, chez les Mèdes et les Bactriens tout le système égyptien d'Osiris et de Typhon, sous le nom d'Ormuzd et d'Ahrimanes; qui, pour expliquer le système de la nature, supposa deux grands dieux ou pouvoirs, l'un occupé a créer, à produire, dans un empire de lumière et de douce chaleur (dont le type est l'été), et par cela, dieu de science, de bienfaisance, de vertu; l'autre occupé à détruire dans un empire de ténèbres et de froid (dont le type est le pôle d'hiver), et par cela dieu d'ignorance, de malfaisance et de pèché; qui, par des expression figurées, ensuite méconnues, appela création du monde le renouvellement de la scène physique à chaque printemps; appela résurrection le renouvellement des périodes des astres dans leurs conjonctions; vie future, enfer, paradis, ce qui n'était que le Tartare et l'Élysée des astrologues et des géographes; en un mot, qui ne fit que consacrer les rêveries déja existantes du système mystique.
§ XI. Brahmisme, ou système indien.
«Tel encore fut le législateur indien, qui, sous le nom de Mênou, antérieur à Zoroastre et à Moïse, consacra, sur les bords du Gange, la doctrine des trois principes ou dieux que connut la Grèce, l'un desquels, nommé Brahuma ou Ioupiter, fut l'auteur de toute production ou création (le soleil du printemps); le second, nommé Chiven ou Pluton, fut le dieu de toute destruction (le soleil d'hiver); et le troisième, nommé Vichenou ou Neptune, fut le dieu conservateur de l'état stationnaire (le soleil solstitial, stator), tous trois distincts, et cependant tous trois ne formant qu'un seul dieu ou pouvoir, lequel, chanté dans les vedas comme dans les hymnes orphiques, n'est autre chose que le Youpiter aux trois yeux[31], ou soleil aux trois formes d'action, dans les trois ritous ou saisons: là vous avez la source de tout le système trinitaire subtilisé par Pythagore et Platon, totalement défiguré par leurs interprètes.
§ XII. Boudhisme, ou systèmes mystiques.
«Tels enfin ont été les réformateurs moralistes révérés depuis Mênou, sous les noms de Boudah, Gaspa, Chekia, Goutama, etc., qui des principes de la métempsycose, diversement modifiés, ont déduit des doctrines mystiques d'abord utiles en ce qu'elles inspiraient à leurs sectateurs l'horreur du meurtre, la compassion pour tout être sensible, la crainte des peines et l'espoir des récompenses destinées à la vertu et au vice, dans une autre vie, sous une forme nouvelle; mais ensuite devenues pernicieuses par l'abus d'une métaphysique visionnaire, qui, prenant à tâche de contrarier l'ordre naturel, voulut que le monde palpable et matériel fût une illusion fantastique; que l'existence de l'homme fût un rêve dont la mort était le vrai réveil, que son corps fût une prison impure dont il devait se hâter de sortir, ou une enveloppe grossière que, pour rendre perméable à la lumière interne, il devait atténuer, diaphaniser, par le jeûne, les macérations, les contemplations, et par une foule de pratiques anachorétiques si étranges, que le vulgaire étonné ne put s'expliquer le caractère de leurs auteurs qu'en les considérant comme des êtres surnaturels, avec cette difficulté de savoir s'ils furent dieu devenu homme, ou l'homme devenu dieu.
«Voilà les matériaux qui, depuis des siècles nombreux, existaient épars dans l'Asie, quand un concours fortuit d'événements et de circonstances vint, sur les bords de l'Euphrate et de la Méditerranée, en former de nouvelles combinaisons.
§ XIII. Christianisme, ou culte allégorique du soleil, sous ses noms cabalistiques de Chris-en ou Christ, et d'Yêsus ou Jésus.
«En constituant un peuple séparé, Moïse avait vainement prétendu le défendre de l'invasion de toute idée étrangère: un penchant invincible, fondé sur les affinités d'une même origine, avait sans cesse ramené les Hébreux vers le culte des nations voisines; et les relations indispensables du commerce et de la politique qu'il entretenait avec elles en avaient de jour en jour fortifié l'ascendant. Tant que le régime national se maintint, la force coërcitive du gouvernement et des lois, en s'opposant aux innovations, retarda leur marche; et cependant les hauts lieux étaient pleins d'idoles, et le dieu soleil avait son char et ses chevaux peints dans les palais des rois et jusque dans le temple d'Yâhouh; mais lorsque les conquêtes des sultans de Ninive et de Babylone eurent dissous le lien de la puissance publique, le peuple, livré à lui-même, et sollicité par ses conquérants, ne contraignit plus son penchant pour les opinions profanes, et elles s'établirent publiquement en Judée. D'abord les colonies assyriennes, transportées à la place des tribus, remplirent le royaume de Samarie des dogmes des mages, qui bientôt pénétrèrent dans le royaume de Juda; ensuite Jérusalem ayant été subjuguée, les Égyptiens, les Syriens, les Arabe, accourus dans ce pays ouvert, y apportèrent de toutes parts les leurs, et la religion de Moïse fut déja doublement altérée. D'autre part les prêtres et les grands, transportés à Babylone et élevés dans les sciences des Kaldéens, s'imburent, pendant un séjour de cinquante ans, de toute leur théologie; et de ce moment se naturalisèrent chez les Juifs les dogmes du génie ennemi (Satan), de l'archange Michel, de l'ancien des jours (Ormuzd), des anges rebelles, du combat des cieux, de l'ame immortelle et de la résurrection; toutes choses inconnues à Moïse, ou condamnées par le silence même qu'il en avait gardé.
«De retour dans leur patrie, les émigrés y rapportèrent ces idées; et d'abord leur innovation y suscita les disputes de leurs partisans les Pharisiens, et de leurs opposants les Sadducéens, représentants de l'ancien culte national. Mais les premiers, secondés du penchant du peuple et de ses habitudes déja contractées, appuyés de l'autorité des Perses, leurs libérateurs et leurs maîtres, terminèrent par prendre l'ascendant sur les seconds, et les enfants de Moïse consacrèrent la théologie de Zoroastre.
«Une analogie fortuite entre deux idées principales favorisa surtout cette coalition, et devint la base d'un dernier système, non moins étonnant dans sa fortune que dans les causes de sa formation.
«Depuis que les Assyriens avaient détruit le royaume de Samarie, des esprits judicieux, prévoyant la même destinée pour Jérusalem, n'avaient cessé de l'annoncer, de la prédire; et leurs prédictions avaient toutes eu ce caractère particulier, d'être terminées par des vœux de rétablissement et de régénération, énoncés sous la forme de prophéties: les hiérophantes, dans leur enthousiasme, avaient peint un roi libérateur qui devait rétablir la nation dans son ancienne gloire; le peuple hébreu devait redevenir un peuple puissant, conquérant, et Jérusalem la capitale d'un empire étendu surtout l'univers.
«Les événements ayant réalisé la première partie de ces prédictions, la ruine de Jérusalem, le peuple attacha à la seconde une croyance d'autant plus entière, qu'il tomba dans le malheur; et les Juifs affligés attendirent avec l'impatience du besoin et du désir, le roi victorieux et libérateur qui devait venir sauver la nation de Moïse et relever l'empire de David.
«D'autre part, les traditions sacrées et mythologiques des temps antérieurs avaient répandu dans toute l'Asie un dogme parfaitement analogue. On n'y parlait que d'un grand médiateur, d'un juge final, d'un sauveur futur, qui, roi, dieu conquérant et législateur, devait ramener l'âge d'or sur la terre, la délivrer de l'empire du mal, et rendre aux hommes le règne du bien, la paix et le bonheur. Ces idées occupaient d'autant plus les peuples, qu'ils y trouvaient des consolations de l'état funeste et des maux réels où les avaient plongés les dévastations successives des conquêtes et des conquérants, et le barbare despotisme de leurs gouvernements. Cette conformité entre les oracles des nations et ceux des prophètes, excita l'attention des Juifs; et sans doute les prophètes avaient eu l'art de calquer leurs tableaux sur le style et le génie des livres sacrés employés aux mystères païens: c'était donc en Judée une attente générale que celle du grand envoyé, du sauveur final, lorsqu'une circonstance singulière vint déterminer l'époque de sa venue.
«Il était écrit dans les livres sacrés des Perses et des Kaldéens, que le monde, composé d'une révolution totale de douze mille, était partagé en deux révolutions partielles, dont l'une, âge et règne du bien, se terminait au bout de six mille, et l'autre, âge et règne du mal, se terminait au bout de six autres mille.
«Par ces récits, les premiers auteurs avaient entendu la révolution annuelle du grand orbe céleste, appelé le monde (révolution composée de douze mois ou signes, divisés chacun en mille parties); et les deux périodes systématiques de l'hiver et de l'été, composée chacune également de six mille. Ces expressions, toutes équivoques, ayant été mal expliquées, et ayant reçu un sens absolu et moral au lieu de leur sens physique et astrologique, il arriva que le monde annuel fut pris pour un monde séculaire, les mille de temps pour des mille d'années; et supposant, d'après les faits, que l'on vivait dans l'âge du malheur, on en inféra qu'il devait finir au bout des six mille ans prétendus.
«Or, dans les calculs admis par les Juifs, on commençait à compter près de six mille ans depuis la création (fictive) du monde. Cette coïncidence produisit de la fermentation dans les esprits. On ne s'occupa plus que d'une fin prochaine; on interrogea les hiérophantes et leurs livres mystiques, qui en assignèrent divers termes; on attendit le réparateur; à force d'en parler, quelqu'un dit l'avoir vu, ou même un individu exalté crut l'être et se fit des partisans, lesquels, privés de leur chef par un incident vrai sans doute, mais passé obscurément, donnèrent lieu, par leurs récits, à une rumeur graduellement organisée en histoire: sur ce premier canevas établi, toutes les circonstances des traditions mythologiques vinrent bientôt se placer, et il en résulta un système authentique et complet, dont il ne fut plus permis de douter.
«Elles portaient, ces traditions mythologiques: Que dans l'origine, une femme et un homme avaient, par leur chute, introduit dans le monde le mal et le péché.» (Suivez la pl. III.)
«Et par-là elles indiquaient le fait astronomique de la vierge céleste et de l'homme bouvier (Bootes), qui, en se couchant héliaquement à l'équinoxe d'automne, livraient le ciel aux constellations de l'hiver, et semblaient, en tombant sous l'horizon, introduire dans le monde le génie du mal, Ahrimanes, figuré par la constellation du serpent.
«Elles portaient, ces traditions: «Que la femme avait entraîné, séduit l'homme.»
«Et en effet, la vierge se couchant la première, semble entraîner à sa suite le bouvier.
«Que la femme l'avait tenté en lui présentant des fruits beaux à voir et bons à manger, qui donnaient la science du bien et du mal.»
«Et en effet, la vierge tient en main une branche de fruits qu'elle semble étendre vers le bouvier; et le rameau, emblème de l'automne, placé dans le tableau de Mithra, sur la frontière de l'hiver et de l'été, semble ouvrir la porte et donner la science, la clef du bien et du mal.
«Elles portaient: «Que ce couple avait été chassé du jardin céleste, et qu'un chérubin à épée flamboyante avait été placé à la porte pour le garder.»
«Et en effet, quand la vierge et le bouvier tombent sous l'horizon du couchant, Persée monte de l'autre côté, et, l'épée à la main, ce génie semble les chasser du ciel de l'été, jardin et règne des fruits et des fleurs.
«Elles portaient: «Que de cette vierge devait naître, sortir un rejeton, un enfant qui écraserait la tête du serpent, et délivrerait le monde du péché.»
«Et par-là elles désignaient le soleil, qui, à l'époque du solstice d'hiver, au moment précis où les mages des Perses tiraient l'horoscope de la nouvelle année, se trouvait placé dans le sein de la vierge, en lever héliaque à l'horizon oriental, et qui, à ce titre, était figuré dans leurs tableaux astrologiques sous la forme d'un enfant allaité par une vierge chaste, et devenait ensuite, à l'équinoxe du printemps, le belier ou l'agneau, vainqueur de la constellation du serpent, qui disparaissait des cieux.
«Elles portaient: «Que, dans son enfance, ce réparateur de nature divine ou céleste vivrait abaissé, humble, obscur, indigent.»
«Et cela, parce que le soleil d'hiver est abaissé sous l'horizon, et que cette période première de ses quatre âges ou saisons, est un temps d'obscurité, de disette, de jeûne, de privations.
«Elles portaient: «Que, mis à mort par des méchants, il était ressuscité glorieusement; qu'il était remonté des enfers aux cieux, où il régnerait éternellement.»
«Et par-là elles retraçaient la vie du soleil, qui, terminant sa carrière au solstice d'hiver, lorsque dominaient Typhon et les anges rebelles, semblait être mis à mort par eux; mais qui, bientôt après, renaissait, résurgeait dans la voûte des cieux, où il est encore.
«Enfin ces traditions, citant jusqu'à ses noms astrologiques et mystérieux, disaient qu'il s'appelait tantôt Chris, c'est-à-dire le conservateur; et voilà ce dont vous, Indiens, avez fait votre dieu Chris-en ou Chris-na; et vous, chrétiens, Grecs et Occidentaux, votre Cris-tos, fils de Marie; et tantôt, qu'il s'appelait Yês, par la réunion de trois lettres, lesquelles, en valeur numérale, formaient le nombre 608, l'une des périodes solaires: et voilà, ô Européens! le nom qui, avec la finale latine, est devenu votre Iês-us ou Jésus, nom ancien et cabalistique attribué au jeune Bacchus, fils clandestin (nocturne) de la vierge Minerve, lequel, dans toute l'histoire de sa vie et même de sa mort, retrace l'histoire du dieu des chrétiens, c'est-à-dire de l'astre du jour, dont ils sont tous les deux l'emblème.»
À ces mots, un grand murmure s'éleva de la part des groupes chrétiens: mais les musulmans, les lamas, les Indiens les rappelèrent à l'ordre, et l'orateur achevant son discours:
«Vous savez maintenant, dit-il, comment le reste de ce système se composa dans le chaos et l'anarchie des trois premiers siècles; comment une foule d'opinions bizarres partagèrent les esprits, et les partagèrent avec un enthousiasme et une opiniâtreté réciproques, parce que, fondées également sur des traditions anciennes, elles étaient également sacrées. Vous savez comment, après trois cents ans, le gouvernement s'étant associé à l'une de ces sectes, en fit la religion orthodoxe, c'est-à-dire dominante, à l'exclusion des autres, lesquelles, par leur infériorité, devinrent des hérésies; comment et par quels moyens de violence et de séduction cette religion s'est propagée, accrue, puis divisée et affaiblie; comment, six cents ans après l'innovation du christianisme, un autre système se forma encore de ses matériaux et de ceux des juifs, et comment Mahomet sut se composer un empire politique et théologique aux dépens de ceux de Moïse et des vicaires de Jésus....
«Maintenant, si vous résumez l'histoire entière de l'esprit religieux, vous verrez que dans son principe il n'a eu pour auteur que les sensations et les besoins de l'homme; que l'idée de Dieu n'a eu pour type et modèle que celle des puissances physiques, des êtres matériels agissant en bien ou en mal, c'est-à-dire en impressions de plaisir ou de douleur sur l'être sentant; que, dans la formation de tous ces systèmes, cet esprit religieux a toujours suivi la même marche, les mêmes procédés; que dans tous, le dogme n'a cessé de représenter, sous le nom des dieux, les opérations de la nature, les passions des hommes et leurs préjugés; que dans tous, la morale a eu pour but le désir du bien-être et l'aversion de la douleur; mais que les peuples et la plupart des législateurs, ignorant les routes qui y conduisaient, se sont fait des idées fausses, et par-là même opposées, du vice et de la vertu, du bien et du mal, c'est-à-dire de ce qui rend l'homme heureux ou malheureux; que dans tous, les moyens et les causes de propagation et d'établissement ont offert les mêmes scènes de passions et d'événements, toujours des disputes de mots, des prétextes de zèle, des révolutions et des guerres suscitées par l'ambition des chefs, par la fourberie des promulgateurs, par la crédulité des prosélytes, par l'ignorance du vulgaire, par la cupidité exclusive et l'orgueil intolérant de tous: enfin, vous verrez que l'histoire entière de l'esprit religieux n'est que celle des incertitudes de l'esprit humain, qui, placé dans un monde qu'il ne comprend pas, veut cependant en deviner l'énigme; et qui, spectateur toujours étonné de ce prodige mystérieux et visible, imagine des causes, suppose des fins, bâtit des systèmes: puis, en trouvant un défectueux, le détruit pour un autre non moins vicieux; hait l'erreur qu'il quitte, méconnaît celle qu'il embrasse, repousse la vérité qui l'appelle, compose des chimères d'êtres disparates, et, rêvant sans cesse sagesse et bonheur, s'égare dans un labyrinthe de peines et de folies.»
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Identité du but des religions.
Ainsi parla l'orateur des hommes qui avaient recherché l'origine et la filiation des idées religieuses....
Et les théologiens des divers systèmes raisonnant sur ce discours: «C'est un exposé impie, dirent les uns, qui ne tend à rien moins qu'à renverser toute croyance, à jeter l'insubordination dans les esprits, à anéantir notre ministère et notre puissance: c'est un roman, dirent les autres, un tissu de conjectures dressées avec art, mais sans fondement. Et les gens modérés et prudents ajoutaient: Supposons que tout cela soit vrai, pourquoi révéler ces mystères? Sans doute nos opinions sont pleines d'erreurs; mais ces erreurs sont un frein nécessaire à la multitude. Le monde va ainsi depuis deux mille ans, pourquoi le changer aujourd'hui?»
Et déja la rumeur du blâme qui s'élève contre toute nouveauté, commençait de s'accroître, quand un groupe nombreux d'hommes des classes du peuple et de sauvages de tout pays et de toute nation, sans prophètes, sans docteurs, sans code religieux, s'avançant dans l'arène, attirèrent sur eux l'attention de toute l'assemblée; et l'un d'eux, portant la parole, dit au législateur:
«Arbitre et médiateur des peuples! depuis le commencement de ce débat, nous entendons des récits étranges, inouïs pour nous jusqu'à ce jour; notre esprit, surpris, confondu de tant de choses, les unes savantes, les autres absurdes, qu'également il ne comprend pas, reste dans l'incertitude et le doute. Une seule réflexion nous frappe: en résumant tant de faits prodigieux, tant d'assertions opposées, nous nous demandons: Que nous importent toutes ces discussions? Qu'avons nous besoin de savoir ce qui s'est passé il y a cinq ou six mille ans, dans des pays que nous ignorons, chez des hommes qui nous resteront inconnus? Vrai ou faux, à quoi nous sert de savoir si le monde existe depuis six ou depuis vingt mille ans, s'il s'est fait de rien ou de quelque chose, de lui-même ou par un ouvrier, qui, à son tour, exige un auteur? Quoi! nous ne sommes pas assurés de ce qui se passe près de nous, et nous répondrons de ce qui peut se passer dans le soleil, dans la lune ou dans les espaces imaginaires! Nous avons oublié notre enfance, et nous connaîtrons celle du monde? Et qui attestera ce que nul n'a vu? qui certifiera ce que personne ne comprend?
«Qu'ajoutera d'ailleurs ou que diminuera à notre existence de dire oui ou non sur toutes ces chimères? Jusqu'ici nos pères et nous n'en avons pas eu la première idée, et nous ne voyons pas que nous en ayons eu plus ou moins de soleil, plus ou moins de subsistance, plus ou moins de mal ou de bien.
«Si la connaissance en est nécessaire, pourquoi avons-nous aussi-bien vécu sans elle, que ceux qui s'en inquiètent si fort? Si elle est superflue, pourquoi en prendrons-nous aujourd'hui le fardeau?» Et s'adressant aux docteurs et aux théologiens: «Quoi! il faudra que nous, hommes ignorants et pauvres, dont tous les moments suffisent à peine aux soins de notre subsistance et aux travaux dont vous profitez, il faudra que nous apprenions tant d'histoires que vous racontez, que nous lisions tant de livres que vous nous citez, que nous apprenions tant de diverses langues dans lesquelles ils sont composés! Mille ans de vie n'y suffiraient pas....
«Il n'est pas nécessaire, dirent lès docteurs, que vous acquériez tant de science: nous l'avons pour vous....
«Mais vous-mêmes, répliquèrent les hommes simples, avec toute votre science vous n'êtes pas d'accord! à quoi sert de la posséder?
«D'ailleurs, comment pouvez-vous répondre pour nous? Si la foi d'un homme s'applique à plusieurs, vous-mêmes quel besoin avez-vous de croire? Vos pères auront cru pour vous, et cela sera raisonnable; puisque c'est pour vous qu'ils ont vu.
«Ensuite, qu'est-ce que croire, si croire n'influe sur aucune action? Et sur quelle action influe, par exemple, de croire le monde éternel ou non?
«Cela offense Dieu, dirent les docteurs.—Où en est la preuve? dirent les hommes simples.—Dans nos livres, répondirent les docteurs.—Nous ne les entendons pas, répliquèrent les hommes simples.
«Nous les entendons pour vous, dirent les docteurs.
«Voilà la difficulté, reprirent les hommes simples. De quel droit vous établissez-vous médiateurs entre Dieu et nous?
«Par ses ordres, dirent les docteurs.
«Où est la preuve de ses ordres? dirent les hommes simples.—Dans nos livres, dirent les docteurs.—Nous ne les entendons pas, dirent les hommes simples; et comment ce Dieu juste vous donne-t-il ce privilége sur nous? Comment ce père commun nous oblige-t-il de croire à un moindre degré d'évidence que vous? Il vous a parlé, soit; il est infaillible, et il ne vous trompe pas; vous nous parlez, vous! qui nous garantit que vous n'êtes pas en erreur, ou que vous ne sauriez nous y induire? Et si nous sommes trompés, comment ce Dieu juste nous sauvera-t-il contre la loi, ou nous condamnera-t-il sur celle que nous n'avons pas connue?
«Il vous a donné la loi naturelle, dirent les docteurs.
«Qu'est-ce que la loi naturelle? répondirent les hommes simples. Si cette loi suffit, pourquoi en a-t-il donné d'autres? si elle ne suffit pas, pourquoi l'a-t-il donnée imparfaite?
«Ses jugements sont des mystères, reprirent les docteurs, et sa justice n'est pas comme celle des hommes.—Si sa justice, répliquèrent les hommes simples, n'est pas comme la nôtre, quel moyen avons-nous d'en juger? et, de plus, pourquoi toutes ces lois, et quel est le but qu'elles se proposent?
«De vous rendre plus heureux, reprit un docteur, en vous rendant meilleurs et plus vertueux: c'est pour apprendre aux hommes à user de ses bienfaits, et à ne point se nuire entre eux, que Dieu s'est manifesté par tant d'oracles et de prodiges.
«En ce cas, dirent les hommes simples, il n'est pas besoin de tant d'études ni de raisonnements: montrez-nous quelle est la religion qui remplit le mieux le but qu'elles se proposent toutes.»
Aussitôt, chacun des groupes vantant sa morale, et la préférant à toute autre, il s'éleva de culte à culte une nouvelle dispute plus violente. «C'est nous, dirent les musulmans, qui possédons la morale par excellence, qui enseignons toutes les vertus utiles aux hommes et agréables à Dieu. Nous professons la justice, le désintéressement, le dévouement à la Providence, la charité pour nos frères, l'aumône, la résignation; nous ne tourmentons point les ames par des craintes superstitieuses; nous vivons sans alarmes et nous mourons sans remords.»
«Comment osez-vous, répondirent les prêtres chrétiens, parler de morale, vous dont le chef a pratiqué la licence et prêché le scandale? vous dont le premier précepte est l'homicide et la guerre? Nous en prenons à témoin l'expérience: depuis douze cents ans votre zèle fanatique n'a cessé de répandre chez les nations le trouble et le carnage; et si aujourd'hui l'Asie, jadis florissante, languit dans la barbarie et l'anéantissement, c'est à votre doctrine qu'il en faut attribuer la cause; à cette doctrine ennemie de toute instruction, qui, d'un côté, sanctifiant l'ignorance et consacrant le despotisme le plus absolu dans celui qui commande, de l'autre, imposant l'obéissance la plus aveugle et la plus passive à ceux qui sont gouvernés, a engourdi toutes les facultés de l'homme, étouffé toute industrie, et plongé les nations dans l'abrutissement.
«Il n'en est pas ainsi de notre morale sublime et céleste; c'est elle qui a retiré la terre de sa barbarie primitive, des superstitions insensées ou cruelles de l'idolâtrie, des sacrifices humains, des orgies honteuses des mystères païens; qui a épuré les mœurs, proscrit les incestes, les adultères, policé les nations sauvages, fait disparaître l'esclavage, introduit des vertus nouvelles et inconnues, la charité pour les hommes, leur égalité devant Dieu, le pardon, l'oubli des injures, la répression de toutes les passions, le mépris des grandeurs mondaines; en un mot, une vie toute sainte et toute spirituelle.»
«Nous admirons, répliquèrent les musulmans, comment vous savez allier cette charité, cette douceur évangélique, dont vous faites tant d'ostentation, avec les injures et les outrages dont vous blessez sans cesse votre prochain. Quand vous inculpez si gravement les mœurs du grand homme que nous révérons, nous pourrions trouver des représailles dans la conduite de celui que vous adorez; mais dédaignant de tels moyens, et nous bornant au véritable objet de la question, nous soutenons que votre morale évangélique n'a point la perfection que vous lui attribuez; qu'il n'est point vrai qu'elle ait introduit dans le monde des vertus inconnues, nouvelles: et, par exemple, cette égalité des hommes devant Dieu, cette fraternité et cette bienveillance qui en sont la suite, étaient des dogmes formels de la secte des hermétiques ou samanéens, dont vous descendez. Et quant au pardon des injures, les païens mêmes l'avaient enseigné; mais, dans l'extension que vous lui donnez, loin d'être une vertu, il devient une immoralité, un vice. Votre précepte si vanté de tendre une joue après l'autre, n'est pas seulement contraire à tous les sentiments de l'homme, il est encore opposé à toute idée de justice; il enhardit les méchants par l'impunité; il avilit les bons par la servitude; il livre le monde au désordre, à la tyrannie; il dissout la société; et tel est l'esprit véritable de votre doctrine: vos évangiles, dans leurs préceptes et leurs paraboles, ne représentent jamais Dieu que comme un despote sans règle d'équité; c'est un père partial, qui traite un enfant débauché, prodigue, avec plus de faveur que ses autres enfants respectueux et de bonnes mœurs; c'est un maître capricieux, qui donne le même salaire aux ouvriers qui ont travaillé une heure et à ceux qui ont fatigué pendant toute la journée, et qui préfère les derniers venus aux premiers: partout c'est une morale misanthropique, antisociale, qui dégoûte les hommes de la vie, de la société, et ne tend qu'à faire des ermites et des célibataires.