Pag. 232, lig. 12. (Un tarif de crimes.) Tant qu'il existera des moyens de se purger de tout crime, de se racheter de tout châtiment avec de l'argent ou de frivoles pratiques; tant que les grands et les rois croiront se faire absoudre de leurs oppressions et de leurs homicides en bâtissant des temples, en faisant des fondations; tant que les particuliers croiront pouvoir tromper et voler, pourvu qu'ils jeûnent le carême, qu'ils aillent à confesse, qu'ils reçoivent l'extrème-onction, il est impossible qu'il existe aucune morale privée ou publique, aucune saine législation pratique. Au reste, pour voir les effets de ces doctrines, lisez l'Histoire de la puissance temporelle des Papes, 2 vol. in-8º, Paris, 1811.

Ibid., lig. 19. (Jusque dans le sanctuaire du lit nuptial.) La confession est une très-ancienne invention des prêtres, qui n'ont pas manqué de saisir ce moyen de gouverner.... Elle était pratiquée dans les mystères égyptiens, grecs, phrygiens, persans, etc. Plutarque nous a conservé le mot remarquable d'un Spartiate qu'un prêtre voulait confesser. Est-ce à toi ou à Dieu que je me confesserai? À Dieu, répondit le prêtre. En ce cas, dit le Spartiate, homme, retire-toi. (Dits remarquables des Lacédémoniens.) Les premiers chrétiens confessèrent leurs fautes publiquement comme les esséniens. Ensuite commencèrent de s'établir des prêtres, avec l'autorité d'absoudre du péché d'idolâtrie.... Au temps de Théodose, une femme s'étant publiquement confessée d'avoir eu commerce avec un diacre, l'évêque Nectaire, et son successeur Chrysostôme, permirent de communier sans confession. Ce ne fut qu'au septième siècle que les abbés des couvents imposèrent aux moines et moinesses la confession deux fois l'année; et ce ne fut que plus tard encore que les évêques de Rome la généralisèrent. Quant aux musulmans, qui ont en horreur cette pratique, et qui n'accordent aux femmes ni un caractère moral, ni presque une ame, ils ne peuvent concevoir qu'un honnête homme puisse entendre le récit des actions et des pensées les plus secrètes d'une fille ou d'une femme. Nous, Français, chez qui l'éducation et les sentimens rendent beaucoup de femmes meilleures que les hommes, ne pourrions-nous pas nous étonner qu'une honnête femme pût les soumettre à l'impertinente curiosité d'un moine ou d'un prêtre?

Pag. 233, lig. 1. (Corporations ennemies de la société.) Veut-on connaître l'esprit général des prêtres envers les autres hommes, qu'ils désignent toujours par le nom de peuple, écoutons les docteurs de l'Église eux-mêmes. «Le peuple, dit l'évêque Synnésius (in Calvit., pag. 515), veut absolument qu'on le trompe; on ne peut en agir autrement avec lui.... Les anciens prêtres d'Égypte en ont toujours usé ainsi; c'est pour cela qu'ils s'enfermaient dans leurs temples, et y composaient, à son insu, leurs mystères; (et oubliant ce qu'il vient de dire) si le peuple eût été du secret, il se serait fâché qu'on le trompât. Cependant, comment faire autrement avec le peuple, puisqu'il est peuple? Pour moi, je serai toujours philosophe avec moi, mais je serai prêtre avec le peuple.»

«Il ne faut que du babil pour en imposer au peuple, écrivait Grégoire de Nazianze à Jérôme. (Hieron. ad Nep.) Moins il comprend, plus il admire.... Nos Pères et docteurs ont souvent dit, non ce qu'ils pensaient, mais ce que leur faisaient dire les circonstances et le besoin.»

«On cherchait, dit Sanchoniaton, à exciter l'admiration par le merveilleux.» (Proep. ev., lib. iii.) Tel fut le régime de toute l'antiquité; tel est encore celui des brahmes et des lamas, qui retrace parfaitement celui des prêtres d'Égypte. Pour excuser ce système de fourberie et de mensonge, on dit qu'il serait dangereux d'éclairer le peuple, parce qu'il abuserait de ses lumières. Est-ce à dire qu'instruction et friponnerie sont synonymes? Non; mais comme le peuple est malheureux par la sottise, l'ignorance, et la cupidité de ceux qui le mènent et l'endoctrinent, ceux-ci ne veulent pas qu'il y voie clair. Sans doute il serait dangereux d'attaquer de front la croyance erronée d'une nation; mais il est un art philanthropique et médical de préparer les yeux à la lumière, comme les bras à la liberté. Si jamais il se forme une corporation dans ce sens, elle étonnera le monde par ses succès.

Pag. 234, lig. 3. (Devins, magiciens. Qu'est-ce qu'un) magicien, dans le sens que le peuple donne à ce mot? C'est un homme qui, par des paroles et de gestes, prétend agir sur les êtres surnaturels, et les forcer de descendre à sa voix, d'obéir à ses ordres. Voilà ce qu'ont fait tous les anciens prêtres, ce que font encore ceux de tous les idolâtres, et ce qui, de notre part, leur mérite le nom de magiciens. Maintenant quand un prêtre chrétien prétend faire descendre Dieu du ciel, le fixer sur un morceau de levain, et rendre, avec ce talisman, les ames pures et en état de grace, que fait-il lui-même, sinon un acte de magie? Et quelle différence y a-t-il entre lui et un chaman tartare, qui invoque les génies, ou un brahme indien, qui fait descendre Vichenou dans un vase d'eau, pour chasser les mauvais esprits? Mais telle est la magie de l'habitude et de l'éducation, que nous trouvons simple et raisonnable en nous, ce qui dans autrui nous paraît extravagant et absurde....

Ibid., lig. 25. (Denrées du plus grand prix.) Ce serait une curieuse histoire que l'histoire comparée des agnus du pape et des pastilles du grand-lama! En étendant cette idée à toutes les pratiques religieuses, il y a un très-bon ouvrage à faire: ce serait d'accoler par colonnes les traits analogues ou contrastants de croyance et de superstition de tous les peuples. Un autre genre de superstition dont il serait également utile de les guérir, est le respect exagéré pour les grands; et, pour cet effet, il suffirait d'écrire les détails de la vie privée de ceux qui gouvernent le monde, princes, courtisans et ministres. Il n'est point de travail plus philosophique que celui-là: aussi avons-nous vu quels cris ils jetèrent quand on publia les Anecdotes de la cour de Berlin. Que serait-ce si nous avions celles de chaque cour? Si le peuple voyait à découvert toutes les misères et toutes les turpitudes de ses idoles, il ne serait pas tenté de désirer leurs fausses jouissances, dont l'aspect mensonger le tourmente, et l'empêche de jouir du bonheur plus vrai de sa condition.

FIN DES NOTES.

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LETTRE

AU

DOCTEUR PRIESTLEY.

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REPONSE

DE VOLNEY

AU DOCTEUR PRIESTLEY, [37]

Sur un pamphet intitulé: Observations sur les progrès de l'infidélité, avec des remarques critiques sur les écrits de divers incrédules modernes, et particulièrement sur LES RUINES de m. de Volney, portant cette épigraphe:

L'esprit peu pénétrant se tient volontiers à la surface des
choses: il n'aime pas à les creuser, parce qu'il redoute le
travail, la peine, et quelquefois il redoute plus encore
la vérité.

J'ai reçu dans son temps, M. le docteur, votre brochure sur les Progrès de l'infidélité, ainsi que le billet, sans date, qui l'accompagnait. Ma réponse a été différée par des incidents d'affaires et même de santé que sûrement vous excuserez. D'ailleurs ce délai n'a pas d'inconvénients: l'affaire qui est entre nous n'est pas de celles qui pressent. Le monde n'en irait pas moins bien avec ou sans ma réponse, comme avec ou sans votre livre. J'aurais même pu me dispenser de vous répondre du tout, et j'y eusse été autorisé par la manière dont vous avez posé la question entre nous, et par l'opinion assez généralement reçue que dans certaines occasions, et avec certaines personnes la plus noble réponse est le silence. Vous-même paraissez l'avoir senti, vu l'extrême précaution que vous avez prise de m'interdire cette ressource; mais comme dans nos mœurs françaises une réponse quelconque est toujours un acte de civilité, je n'ai point voulu perdre, vis-à-vis de vous, l'avantage de la politesse; d'ailleurs, quoique le silence soit quelquefois très-expressif, tout le monde n'entend pas son éloquence; et le public, qui n'a pas le temps d'approfondir des débats souvent de peu d'intérêt, a le droit raisonnable d'exiger du moins un premier éclaircissement, sauf ensuite, si la question dégénère en clameurs opiniâtres d'un amour-propre blessé, d'accorder le droit de se taire à celui en qui il devient un acte de modération.

J'ai donc lu vos remarques critiques sur mon livre des Ruines que vous classez charitablement au rang des écrits des incrédules modernes; et puisque vous voulez absolument que je vous exprime devant le public mes opinions, je vais remplir cette tâche peu agréable avec le plus de brièveté qu'il me sera possible, pour économiser le temps de nos lecteurs communs.

D'abord, M. le docteur, il me paraît résulter clairement de votre brochure que c'est bien moins mon livre que vous avez eu dessein d'attaquer, que mon caractère moral et ma propre personne; et afin que le public prononce à cet égard avec connaissance de cause, je vais lui soumettre ici divers passages propres à l'éclairer.

1º Vous dites, page 12 de la préface de vos sermons: «Au reste il y a des incrédules plus ignorants que M. Paine, tels que MM. Volney, Lequinio et autres en France qui prétendent, etc.»

2º Dans la préface de vos Observations sur les progrès de l'infidélité: «Je puis dire avec vérité que dans les écrits de Hume, de M. Gibbon, de Voltaire, de M. Volney, il n'y a pas un seul bon raisonnement: tous sont remplis d'erreurs grossières et de faux exposés.»

Idem, page 38: «Si M. Volney eût donné quelque attention à l'histoire des premiers temps du christianisme, jamais il n'eût douté, etc. Mais il est aussi inutile de raisonner avec un tel homme, qu'avec un Chinois ou même un Hottentot.»

Idem, page 119: «M. Volney, si nous en jugeons par ses nombreuses citations d'écrivains anciens dans toutes les langues savantes de l'ancien monde oriental et occidental, doit les savoir toutes; car il ne parle jamais de traduction: cependant, à juger de son savoir par cet échantillon, il ne peut avoir la plus petite teinture de l'hébreu ni même du grec[38]

Enfin, après m'avoir placardé et affiché dans votre titre même pour un infidèle et un incrédule; après m'avoir indiqué dans votre épigraphe pour l'un de ces esprits superficiels qui ne savent pas trouver, qui même ne veulent pas voir la vérité, vous dites, page 124, immédiatement à la suite d'un article où vous avez parlé de moi sous toutes ces dénominations: «De nos jours le progrès de l'infidélité est accompagné d'une circonstance qui, dans aucun autre temps, n'avait été aussi fréquente, du moins en Angleterre, savoir que les incrédules, en fait de révélation, commencent par nier l'existence et la Providence de Dieu, c'est-à-dire deviennent proprement athées.»

De manière que, selon vous, je suis un Hottentot, un Chinois, un incrédule, un athée, un ignorant, un homme de mauvaise foi, qui n'écrit que des faussetés et des sottises, etc., etc.

Or, je vous demande, M. le docteur, qu'importait tout cela au fond de la question? qu'a de commun mon livre avec ma personne? et puis, comment voulez-vous traiter avec un homme de si mauvaise compagnie?

En second lieu, l'invitation ou plutôt la sommation que vous me faites d'indiquer au public les méprises où je croirai que vous êtes tombé à l'égard de mes opinions, m'offre plusieurs remarques.

1º Vous supposez que le public attache une haute importance à vos méprises et à mes opinions. Mais je ne puis agir sur une supposition, ne suis-je pas un incrédule?

2º Vous dites que le public attendra cela de moi. Où sont vos pouvoirs de faire agir et parler le public? est-ce là aussi une révélation?

3º Vous voulez que je redresse vos méprises: je ne m'en connais point l'obligation; je ne vous les ai pas reprochées. Sans doute il n'est pas exact de m'attribuer à choix ou indistinctement, comme vous l'avez fait, toutes les opinions semées dans mon livre, parce qu'ayant fait parler des personnages très-divers, j'ai dû leur donner des langages très-différents à raison de leurs différents caractères. Le rôle qui m'y appartient, puisque j'y parle moi-même, est celui du voyageur assis sur les ruines, méditant sur les causes des malheurs de l'humanité. Pour être conséquent, vous eussiez dû m'attribuer celui du sauvage hottentot ou samoyède qui argumente contre les docteurs, chap. 23, et je l'eusse accepté. Vous avez préféré celui de l'érudit historien, chap. 22; mais je ne puis voir là une méprise: j'y vois au contraire un projet insidieusement calculé, d'engager entre vous et moi, devant le public américain, un duel d'amour-propre dans lequel vous exciteriez tout l'intérêt des spectateurs, en soutenant la cause qu'ils approuvent, tandis que celle que vous m'imposez ne m'attirerait, même dans son succès, que des sentiments disgracieux. Telle est l'astuce de votre plan, que, m'attaquant comme incrédule à l'existence de Jésus, vous vous conciliez d'emblée la faveur de toutes les sectes chrétiennes, quoique, dans le fait, votre propre incrédulité à sa nature divine ne ruine pas moins le christianisme que l'opinion profane qui ne voit pas dans l'histoire les témoignages exigés par les lois anglaises, pour constater l'existence d'un fait; et que d'ailleurs il y ait un orgueil d'un genre extraordinaire dans la comparaison tacite, mais palpable, que vous faites de vous à saint Paul et à Jésus-Christ, par la ressemblance des mêmes travaux pour les mêmes objets. Préface, p. x.

Cependant, comme en fait d'attaque, la première impression a toujours un grand avantage, vous avez droit de vous promettre encore d'obtenir la couronne de l'apostolat: malheureusement pour votre plan, je ne me sens aucune disposition pour celle du martyre; et quelque glorieux qu'il me fût de tomber sous les coups de celui qui a terrassé Hume, Gibbon, Voltaire, et même Frédéric II, je me trouve obligé de refuser son cartel théologique, et cela pour une foule de bonnes raisons:

1º Parce que les querelles religieuses sont interminables, attendu que les préjugés de l'enfance et de l'éducation en excluent presque invinciblement une raison impartiale; que de plus, la vanité des champions se trouve, par la publicité même, intéressée à ne jamais se désister d'une première assertion; entêtement qui engendre l'esprit de secte et de faction.

2º Parce que personne au monde n'a le droit de me demander compte de mes opinions religieuses; que toute inquisition, à cet égard, est une prétention à la souveraineté, un premier pas à la persécution; et que la tolérance de ce pays, que vous invoquez, a bien moins pour but d'engager à parler que d'inviter à se taire.

3º Parce qu'en supposant que j'aie l'opinion que vous m'attribuez, je ne veux pas engager ma vanité à ne jamais s'en dédire, ni m'ôter la ressource de me convertir un jour sur un plus ample informé.

4º Parce que, en soutenant votre propre thèse, M. le docteur, si vous alliez être battu devant l'auditoire chrétien, ce serait un scandale effroyable; et je n'aime point le scandale, même pour faire le bien.

5º Parce que, dans notre combat métaphysique, les armes seraient par trop inégales; parlant votre langue naturelle qu'à peine je bégaye, vous feriez des volumes quand je ne ferais que des pages, et le public qui ne nous lirait point, prendrait le poids des livres pour celui des raisons.

6º Parce qu'encore, étant doué du don de la foi à une assez honnête dose, vous croiriez en un quart d'heure plus d'articles que ma logique n'en analyserait dans une semaine.

7º Parce que, si vous alliez m'obliger d'assister à vos sermons, comme à lire votre livre, le public dévot ne croirait jamais qu'un homme poudré et vêtu comme tout autre mondain, pût avoir raison contre un homme à grand chapeau[39], à cheveux plats, à face mortifiée, quoique l'Évangile, en parlant des Pharisiens de ce temps-là, dise qu'il faut se parfumer quand on jeûne[40].

8º Parce qu'une dispute serait toute jouissance pour vous qui n'avez rien autre chose à faire, tandis qu'elle serait toute perte pour moi qui puis employer mon temps d'une manière autrement utile.

Je ne vous ferai donc point ma confession, M. le docteur, sur l'objet religieux de votre question; mais, en revanche, je puis vous dire mon avis comme littérateur sur le fond même de votre livre. Ayant lu autrefois beaucoup d'ouvrages théologiques, j'étais curieux de savoir si, par quelque procédé chimique, vous aviez aussi découvert des êtres réels dans ce monde d'êtres invisibles: malheureusement je me trouve obligé de déclarer au public, qui, selon votre expression, préface, p. xix, espère d'être instruit, d'être conduit à la vérité et non à l'erreur par moi, que je n'y ai pas vu un seul argument neuf, mais seulement la répétition de tout ce qu'ont dit et rebattu des milliers de gros volumes, dont tout le fruit a été de procurer à leurs auteurs une courte mention dans le dictionnaire des hérésies. Vous supposez partout comme prouvé ce qui est en question, avec cette circonstance singulière, que faisant feu, comme le dit Gibbon, de votre double batterie contre ceux qui croient trop et contre ceux qui ne croient pas assez, vous donnez pour mesure précise de la vérité votre propre sensation, en sorte qu'il faudra avoir tout juste votre taille pour, passer par la porte de la nouvelle Jérusalem que vous bâtissez à Northumberland.

Après cela votre réputation comme théologien eût pu me devenir un problème; mais je me suis rappelé le principe de l'association des idées, si bien développé par Locke, que vous estimez, et que par cette raison je me trouve heureux de vous citer, quoique ce soit à lui que je doive ce pernicieux usage de ma raison qui me fait refuser de croire ce que je ne comprends pas: j'ai donc compris que le public, ayant d'abord attaché l'idée du talent au nom de M. Priestley, docteur en chimie, avait continué de l'unir et de l'associer au nom de M. Priestley, devenu docteur en théologie; ce qui pourtant n'est pas la même chose, et ce qui est un mécanisme d'autant plus vicieux qu'il pourrait par la suite donner lieu à l'inverse[41]. Heureusement, vous avez vous-même élevé une barrière de séparation entre vos admirateurs, en avertissant, des la première page de votre pamphlet actuel, qu'il était spécialement destiné aux croyants. Pour coopérer à ce but judicieux, je dois néanmoins vous faire observer qu'il est deux passages essentiels à en retrancher, vu qu'ils donnent une grande prise aux arguments des incrédules.

Vous dites, préface, page xii: «Ce qui est manifestement contraire à la raison naturelle ne peut être reçu par elle:» Et page 62. «Quant à l'intellect, les hommes et les animaux naissent dans le même état, ayant les mêmes sens externes, qui sont les seuls canaux de toutes les idées, et par conséquent la source de toutes les connaissances et de toutes les habitudes, morales qu'ils acquièrent.»

Or, si vous admettez, avec Locke et avec nous autres infidèles, que chacun a le droit de rejeter ce qui répugne à sa raison naturelle, et que toutes nos idées, toutes nos connaissances ne s'acquièrent que par l'intermède de nos sens, que devient le système de la révélation, et tout cet ordre de choses du temps passé si contradictoire à l'état présent, excepté quand on le considère comme un rêve de l'esprit humain ignorant et superstitieux? Avec vos deux seules phrases, M. le docteur, je renverserais tout l'édifice de votre foi.

Mais ne redoutez point de ma part cette abondance de zèle: par la raison que je n'ai point la fantaisie du martyre, je n'ai point non plus celle des conversions; elle appartient à ces tempéraments ardents, ou plutôt acrimonieux, qui prennent la violence de leur persuasion pour l'enthousiasme de la vérité; la manie de faire du bruit, pour la passion de la gloire; et pour l'amour du prochain, la haine de ses opinions et le désir secret de le gouverner. Pour moi, qui n'ai point reçu de la nature les qualités inquiètes d'un apôtre, et qui n'eus point en Europe le caractère d'un dissenteur, je ne suis venu en Amérique, ni pour agiter les consciences, ni pour fonder une secte, pas même pour établir une colonie où, sous prétexte de religion, je me ferais un petit empire. On ne m'a vu évangéliser mes idées, ni dans les temples, ni dans les places publiques, et je n'ai point exercé ce charlatanisme de bienfaisance par lequel un prédicateur connu[42], mettant à contribution la générosité du public, s'est procuré ici les honneurs d'un auditoire plus nombreux, et le mérite de distribuer, à son gré, un argent qui ne lui coûte rien, et qui lui attire une gratitude et des remercîments dérobés à la main des vrais donateurs.

Comme étranger ou comme citoyen, ami sincère de la paix, je ne porte dans la société, ni l'esprit de dissension, ni le désir de causer des secousses; et parce que je respecte en chacun ce que je veux qu'il respecte en moi, le nom de la liberté n'est pour moi que le synonyme de la justice: comme homme, soit modération, soit paresse, spectateur du monde plutôt qu'acteur, je suis de jour en jour moins tenté de conduire les ames et les corps des autres: n'est-ce pas assez pour chacun de gouverner ses fantaisies et ses propres passions? Si par l'une de ces fantaisies, croyant être utile, je publie quelquefois mes pensées, je le fais sans entêtement, et sans exiger cette foi implicite dont vous voudriez bien me communiquer le ridicule, page 123.

Tout mon livre des Ruines, que vous traitez si mal, et qui vous a pourtant amusé, porte évidemment ce caractère: au moyen des opinions contrastantes que j'y ai jetées, il respire en général un esprit de doute et d'incertitude qui me paraît le plus convenable à la faiblesse de l'entendement humain, et le plus propre à son perfectionnement, en ce qu'il y laisse toujours une porte ouverte à des vérités nouvelles; tandis que l'esprit de certitude et de croyance fixe, bornant nos progrès à une première opinion reçue, nous enchaîne au hasard, et pourtant sans retour, au joug de l'erreur ou du mensonge, et cause les plus graves désordres dans l'état social; car, se combinant avec les passions, il engendre le fanatisme, qui, tantôt de bonne foi et tantôt hypocrite, toujours intolérant et despote, attaque tout ce qui n'est pas lui, se fait persécuter quand il est faible, devient persécuteur quand il est fort, et fonde une religion de terreur qui anéantit toutes les facultés, et démoralise toutes les consciences; tellement que, soit sous l'aspect politique, soit sous l'aspect religieux, l'esprit de doute se lie aux idées de liberté, de vérité, de génie; et l'esprit de certitude aux idées de tyrannie, d'abrutissement et d'ignorance.

D'ailleurs, si, comme il est vrai, l'expérience d'autrui et la nôtre nous apprennent chaque jour que ce qui nous a paru vrai dans un temps, nous semble ensuite prouvé faux dans un autre, comment pouvons-nous attribuer à nos jugements cette confiance aveugle et présomptueuse qui poursuit de tant de haine ceux d'autrui? Il est raisonnable, sans doute, et il est honnête d'agir selon la sensation présente et selon sa conviction; mais si, par la nature des choses, cette sensation varie en elle-même et dans ses causes, comment ose-t-on imposer à soi et aux autres une invariable conviction? comment surtout ose-t-on exiger cette conviction dans des cas où il n'y a point réellement de sensation, ainsi qu'il arrive dans les questions purement spéculatives, où l'on ne peut démontrer aucun fait présent?

Aussi lorsqu'ouvrant le livre de la nature, bien plus authentique et bien plus facile à lire que des feuilles de papier noirci de grec ou d'hébreu; lorsque je considère que la différence d'opinions de trente ou quarante religions, et de deux ou trois mille sectes, n'a pas apporté et n'apporte pas encore le plus petit changement dans le monde physique; lorsque je considère que le cours des saisons, la marche du soleil, la quantité de pluie et de beau temps sont les mêmes pour les habitants de chaque pays, chrétiens, musulmans, idolâtres, catholiques, protestants, etc., etc., je suis porté à croire que l'univers est gouverné par d'autres lois de justice et de sagesse que celles que suppose un égoïsme étroit et intolérant: et comme, en vivant avec des hommes de cultes très-divers, j'ai remarqué qu'ils avaient cependant des mœurs très-semblables; c'est-à-dire que dans toute secte chrétienne, mahométane, et même parmi des gens qui n'appartiennent à aucune, j'ai trouvé des hommes qui pratiquaient toutes les vertus privées ou publiques, et cela sans affectation; tandis que d'autres, parlant sans cesse de Dieu et de la religion, se livraient à toutes les habitudes perverses condamnées par leur propre croyance, je me suis persuadé que la partie morale était la seule essentielle comme elle est la seule démontrable des systèmes religieux; et comme de votre aveu même, page 62, le seul but de la religion est de rendre les hommes meilleurs pour les rendre plus heureux, j'ai conclu qu'il n'y avait réellement dans le monde que deux religions, celle du bon sens et de la bienfaisance, et celle de la malice et de l'hypocrisie.

En terminant cette lettre, M. le docteur, je me trouve embarrassé du sentiment que je dois vous offrir; car en me déclarant, page 123, qu'en tout cas vous ne vous souciez guère du mépris de gens comme moi[43], quoique je ne vous en eusse jamais témoigné, vous m'indiquez clairement que vous ne vous souciez pas non plus de mon estime: c'est donc à votre bon goût et à votre discernement que je laisse le soin d'apprécier le sentiment qui convient à ma situation, et qui appartient à votre caractère.

C.-F. VOLNEY.

Philadelphie, 2 mars 1797.

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DISCOURS

SUR

L'ÉTUDE PHILOSOPHIQUE

DES LANGUES.

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AVERTISSEMENT

DE L'AUTEUR.

L'académie française a des séances de trois espèces, qu'il ne faut pas confondre: chaque semaine, elle tient une séance d'office, consacrée à la rédaction du Dictionnaire, objet spécial de son institution; chaque année, elle tient une séance publique, où elle rend compte de ses travaux; enfin, depuis deux ans, le premier mardi de chaque mois elle tient une séance privée, que l'on pourrait appeler réunion de famille. En s'imposant librement celle-ci, avec l'agrément du gouvernement, l'Académie française a eu le double but de resserrer les liens de l'amitié entre ses membres, et d'exciter leur émulation réciproque par la communication confidentielle de leurs ouvrages, projetés ou exécutés: ces lectures, auxquelles les seuls membres de l'Institut sont admis, procurent à leurs auteurs des observations dictées par la bienveillance et le bon goût. De ces séances, sont déja sorties, sur le sujet toujours profond de la grammaire, des idées lumineuses, et des fragmens d'histoire et de poésie d'un mérite éminent. À la séance d'octobre dernier, un académicien, dont le public a toujours accueilli les productions ingénieuses, termina la lecture d'une Dissertation sur l'origine, la formation, la variété, le progrès et le déclin des langues: les opinions se partagèrent sur certains points de sa théorie déja indiquée dans une feuille du Moniteur, il y a quelques années; ce partage est devenu le motif du présent discours.... Son auteur, conduit par ses études à d'autres résultats, a trouvé convenable de les exposer à son tour. Son travail, préparé rapidement pour novembre, n'a été lu que le premier mardi de décembre.... Les avis ont pu se partager aussi; mais le temps qui appartenait à une autre lecture, n'a pas permis d'entrer en discussion sur celle-ci......[44]; c'est donc sur sa propre responsabilité qu'il publie aujourd'hui son opinion, à laquelle le principal intérêt qu'il attache est d'appeler l'attention des esprits méditatifs sur une branche de connaissances trop peu cultivée en France.

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DISCOURS

SUR

L'ÉTUDE PHILOSOPHIQUE

DES LANGUES.

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§. 1er.

nouveauté de cette étude chez les modernes: ignorance absolue des anciens à cet égard.

Messieurs,

J'appelle étude philosophique des langues toute recherche impartiale tendante à connaître ce qui concerne les langues en général; à expliquer comment elles naissent et se forment; comment elles s'accroissent, s'établissent, s'altèrent et périssent; à montrer leurs affinités ou leurs différences, leur filiation, l'origine même de cette admirable faculté de parler, c'est-à-dire de manifester les idées de l'esprit par les sons de la bouche, sons qui à leur tour deviennent, à titre d'éléments, un sujet digne de méditation. L'un de nos confrères, pour qui nous professons tous des sentimens d'estime et d'amitié, a déja mérité nos remercîments par le soin qu'il a pris de porter notre attention vers un sujet si intimement lié à nos fonctions de grammairiens français: M. Andrieux, en s'interrogeant sur la plupart des questions que je viens de citer, nous en a fait sentir l'importance et l'étendue, en même temps que, par le doute méthodique dont il a revêtu ses opinions et ses vues, il nous a indiqué combien ce sujet nous est encore neuf et difficile. Aujourd'hui, Messieurs, si je marche sur sa trace, c'est moins avec la prétention de vous apporter un surcroît d'instruction qu'un surcroît de preuves de notre inexpérience, permettez-moi de dire nationale, et de notre infériorité, sur ces questions, relativement aux étrangers.

Eh! comment serions-nous avancés dans l'étude des langues, surtout dans l'étude philosophique, lorsque rien, dans notre éducation française, ne nous y prépare, lorsque, dans notre éducation littéraire et religieuse, divers préjugés y sèment des obstacles: nous nous vantons d'avoir eu pour maîtres les beaux esprits de Rome et de la Grèce; voyons-nous qu'aucun d'eux se soit occupé de l'étude des langues sous les rapports étendus que je viens de citer? Trouvons-nous dans leurs écrivains d'autre mention de langues et de langage que pour mépriser, sous le nom de Barbare, ce qui n'est pas romain ou grec? L'encyclopédiste Pline l'ancien nous instruit agréablement, sans doute, quand il nous dit que dans une ville de la Colchide, Rome entretenait cent trente interprètes pour répondre à cent trente peuples divers qui venaient y pratiquer un commerce déja déclinant, puisque Pline ajoute qu'antérieurement ils venaient au nombre de trois cents. J'entends encore avec un vif intérêt cet auteur me dire que dans l'Ibérie, la Gaule, l'Italie, on avait compté les langues par centaines; et je le conçois, quand je songe qu'avant les conquérants, chaque ville, chaque territoire nourrissait un peuple ennemi de son voisin, et séparé de lui en toutes choses; mais de telles citations et autres semblables n'atteignent point à nos questions: il y a plus, je ne me rappelle point avoir lu, en aucun auteur grec ou latin, la mention d'aucune grammaire étrangère composée par curiosité ou par motif de commerce ou d'instruction. Avons-nous même aucune grammaire grecque composée avant notre ère? Chez les Romains de la république, ce genre d'étude fut tardif; Varron seul le signale par son érudition et ses vues philosophiques.

§. II.

école grecque: systèmes établis avant les faits observés.

Chez les Grecs comme chez les Romains, on peut dire que l'étude du langage n'a eu qu'un but rhétorique, je veux dire l'art d'émouvoir les passions, art suscité par la nature du gouvernement de ces peuples, long-temps resté plus ou moins démocratique: on ne peut le nier, ces peuples furent d'habiles artistes à cet égard; mais sous le point de vue d'étude philosophique du langage, je ne crains pas de dire qu'ils sont restés presque aussi enfants que les sauvages de l'Amérique du nord, les uns et les autres nous racontant gravement, sur l'autorité de leurs ancêtres, que l'art de parler fut inventé par les manitous, les génies et les dieux. Un peuple peut produire de grands peintres, de grands poëtes, de grands orateurs, sans être avancé dans aucune science exacte: ces talents tiennent à l'art d'exprimer les sensations et les passions; mais approfondir des connaissances métaphysiques telles que la formation des idées et leur manifestation par le langage, cela est d'une tout autre difficulté. Je ne vois que Platon, cette abeille de toute science, ce poëte de toute philosophie, qui montre en ce genre quelques aperçus dans son dialogue intitulé Kratyle; et cependant, après la lecture de ce morceau, on se trouve peu avancé dans la solution des deux questions proposées à Socrate: il est même permis de dire que le résultat le plus clair est l'artificieux procédé du compositeur, qui, ayant posé la double question de savoir si le langage est né de la nature des choses, ou de la convention des hommes, a déguisé son embarras sous les tergiversations de Socrate, qui raisonne tantôt pour et tantôt contre, et qui indique plutôt le faible que le fort de chaque opinion.

Aujourd'hui que, par les progrès généraux de la civilisation humaine et de toutes les connaissances physiques et morales, nous avons sous nos yeux plus de six cents vocabulaires de nations diverses, et plus de cent grammaires; aujourd'hui que, dans ces vocabulaires, nous voyons les objets des besoins les plus simples et les plus naturels exprimés par des noms totalement divers, les raisonnements de Platon deviennent bien peu de chose, et c'est aux faits que nous devons demander de l'instruction.

À côté des tâtonnements systématiques et des théories prématurées des anciens, je ne vois qu'un seul fait, presque puéril en apparence, mais qui donne lieu à des inductions assez lumineuses: je veux parler de expérience imaginée par un roi d'Égypte, dans l'intention de découvrir la race d'hommes là plus ancienne. Cette expérience nous est racontée par un historien dont les anciens n'ont point su apprécier le mérite, mais dont la fidélité, et l'instruction, constatées aujourd'hui par une élite de savants dans l'expédition française en Égypte, replacent l'autorité et le crédit au premier rang des témoignages anciens. Voici ce que dit cet historien, qui est Hérodote:

§. III.

école égyptienne.

«Le roi Psamméticus fit remettre deux enfants nouveau-nés, pris au hasard, entre les mains d'un berger, chargé de les élever au milieu de ses troupeaux royaux, avec l'injonction de ne jamais proférer devant eux une seule parole, et de les laisser constamment seuls dans une habitation séparée. Ce berger devait leur amener des chèvres, à certains intervalles, les faire téter, et ne plus s'en occuper ensuite. Psamméticus, en prescrivant ces diverses précautions, se proposait de connaître, lorsque le temps des vagissements du premier âge serait passé, dans quel langage ces enfants commenceraient à s'exprimer. Les choses s'étant exécutées comme il l'avait ordonné, il arriva qu'après deux ans écoulés, au moment où le berger, qui s'était conformé aux instructions qu'il avait reçues, ouvrait la porte et se préparait à entrer, les deux enfants, tendant les mains vers lui, se mirent à crier ensemble, Bêkos. Le berger n'y fit d'abord pas beaucoup d'attention; mais en réitérant ses visites et ses observations, il remarqua que les enfants répétaient toujours le même mot: il en instruisit le roi, qui ordonna de les amener en sa présence. Psamméticus ayant ouï de leur bouche le mot bêkos, fit rechercher si cette expression avait un sens dans la langue de quelque peuple; il apprit que les Phrygiens s'en servaient pour dire du pain. Les Égyptiens, après avoir pesé les conséquences de cette expérience, consentirent à regarder les Phrygiens comme d'une race plus ancienne qu'eux.»

Raisonnons sur ce fait: des savants d'Égypte veulent, par l'entremise de leur roi, savoir quelle est la langue naturelle de l'homme; quelle langue il parle avant d'avoir eu aucun maître, et reçu ou fait aucune convention.

Ils ont donc cru, ces savants, qu'il y a une langue naturelle, un langage inné, un instinct de parler comme un instinct de manger et de marcher. Si leur opinion était vraie, toute langue originale, toute langue de peuple sauvage devrait être la même; tout individu égaré dans les forêts de Hanovre et de Champagne, comme nous en avons vu, devait dire bêk; or, nous ne voyons rien de semblable.

Nos savants de Psammétique ont cru que deux enfants séquestrés parleraient sans maître; ils n'ont donc pas cru le langage né des conventions de l'état social. Mais que serait, à quoi servirait une langue sans la société?

Les deux enfants ont prononcé un premier mot; ce mot, vous le sentez, n'a pas été précisément le grec bêk-os: l'historien s'est plié au génie de sa langue, à l'intolérante habitude de sa nation, qui veut toujours ajouter ses finales harmonieuses à la roideur des mots barbares. Les enfants ont dit bêk: les savants égyptiens ont supposé que ce mot était de pure invention; mais vous, Messieurs, qui calculez toutes les circonstances de cette épreuve, vous n'oubliez pas que ces enfants ont chaque jour entendu le cri de deux chèvres, et vous sentez qu'ils n'ont fait qu'imiter ce cri: cette imitation est une chose naturelle, et ici nous voyons l'onomatopée se montrer comme moyen premier du langage. Ces petites machines nerveuses ont répété le cri qui les frappait, et qui, s'étant lié à l'action de l'animal dont elles tiraient leur subsistance, est devenu l'indice de leurs besoins, de leur désir de boire et de manger; par cette liaison, la convention s'est établie entre les deux enfants et le berger ou tout autre être humain, même entre les enfants et la chèvre; et comme nous savons que la chèvre sent elle-même ce langage, nous y voyons la preuve que les animaux mêmes y participent dans la proportion de leurs facultés.

En vérité, c'est un sujet d'étonnement que de voir les savants de Psamméticus, sourds et aveugles à de tels indices; mais en même temps, c'est pour nous une nouvelle preuve que, quand notre esprit est imbu d'un préjugé, il perd la faculté de voir tout ce qui est hors de sa ligne; ce sont les yeux d'un malade de la jaunisse, qui ne peut voir les objets que jaunes; pourrions-nous bien répondre de notre santé à nous-mêmes, sur un nombre de sujets?

Nos Égyptiens s'enquièrent chez quel peuple existe le mot bêk; le hasard veut que dans la langue phrygienne il signifie pain, et les voilà qui concluent qu'il y a liaison intime, affinité naturelle entre le mot bêk et la substance pain: quelle misérable logique! D'abord le mot bêk a pu exister en d'autres langues; les Égyptiens en ont-ils fait la recherche chez les Chinois, les Tartares, les Indous, les Celtes, mêmes chez leurs voisins Arabico-Phéniciens? nous le trouverions, s'il était nécessaire, certainement avec d'autres sens. Mais en outre, comment ont-ils pu supposer un mot naturel, pour un objet qui ne l'est pas, qui est objet d'art, inventé tardivement, pour une opération très-compliquée, puisqu'il a fallu semer du froment, le recueillir, le battre, le moudre, le pétrir, le lever, le cuire pour en faire du pain; ensuite, comment sur un seul mot fonder une opinion généralisée? comment n'avoir pas continué l'expérience pour en voir le développement, et surtout la solution de la grande difficulté, celle de la construction grammaticale? Qui pourra nier qu'à cette époque tous ces savants n'aient été de grands enfants dans l'art des expériences, dans l'étude de la nature, dans la science subtile de l'idéologie?

Prenons acte de ce fait, pour apprécier les connaissances métaphysiques de l'ancien monde connu à cette époque; nous pouvons croire que les druides et les brahmanes n'étaient pas plus avancés.

C'était vers l'an 648, Thalès venait de naître; moins de deux siècles après, l'an 460, Hérodote était en Égypte, où il recevait cette anecdote consignée dans des mémoires historiques; il la racontait, quatorze ans plus tard, à la multitude des Grecs assemblés dans le Cirque Olympique (vers 446); quarante-six ans plus tard (vers l'an 400), Platon, qui avait voyagé et séjourné en Égypte, et qui connaissait le livre d'Hérodote, professait dans son dialogue de Kratyle l'opinion des savants égyptiens. Ne devient-il pas très-probable que Platon, ici, comme sur tant d'autres points, n'a été que l'écho des métaphysiciens d'Égypte?

Aristote, qui suivit Platon, et qui lui est supérieur en toute branche de science positive, n'est pas plus avancé ici; dira-t-on qu'il a implicitement résolu la question de la formation du langage par son axiome profond et célèbre, Nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu (Rien n'est dans l'entendement qui n'ait d'abord été dans la sensation)? Sans doute, la conséquence est bien que l'homme seul a pu inventer les signes de ses idées; qu'aucun agent extérieur n'a pu lui souffler ou suggérer ces signes quand leurs modèles n'existaient pas; qu'en un mot le langage est le fruit de son organisation physique, et de ses conventions artificielles et sociales. Mais quand on voit combien peu Aristote lui-même a su tirer parti de son grand principe métaphysique, on ne peut nier que les conséquences n'en soient restées bien occultes, jusqu'à ce que Locke, il y a cent trente ans seulement, soit venu les mettre en une évidence qui a paru une création; encore est-il vrai que malgré qu'après lui l'esprit lumineux des Condillac et des Tracy ait de plus en plus éclairci le problème, il n'a point encore reçu tous les développements qu'il requiert.

L'école d'Alexandrie, qui fut le plus heureux fruit des conquêtes d'Alexandre, dut produire des recherches et des raisonnements sur nos questions; mais on a droit de penser qu'elle ne fut que l'écho du passé.

§ IV.

école juive.

À côté de cette école, je ne dirai pas, naquit, je dis, sortit de son obscurité l'école juive, qui, loin d'offrir rien de nouveau, ne fit que reproduire des doctrines surannées. En effet, lorsque la cosmogonie juive nous parle d'un premier couple humain, crée par Dieu, ou par les dieux, elle nous présente d'une manière seulement différente ce que disent la plupart des autres cosmogonies; et lorsqu'elle ajoute que le premier homme donna des noms propres à tous les oiseaux du ciel, à tous les animaux de la terre; comme plusieurs de ces noms, en langue hébraïque, sont caractéristiques de leurs facultés ou actions et propriétés, c'est-à-dire, de leur nature, il s'ensuit que l'auteur, ou les auteurs de cette cosmogonie, ont été dans l'opinion égyptienne que nous venons de voir, et à laquelle les idées innées de Platon ont du donner une nouvelle force. Cette induction en acquiert elle-même, quand les Juifs nous attestent que les sciences égyptiennes ont été la souche des leurs.

Je n'aperçois pas une semblable analogie à un autre fait qu'ils nous citent, relatif encore à la question des langues, je veux dire, celui de leur confusion à l'occasion de la tour de Babel, c'est-à-dire de la pyramide de Babylone, qui fut l'observatoire astronomique des prêtres chaldéens, cité par tous les historiens, comme existant depuis un temps immémorial. Il m'est d'autant plus nécessaire d'exposer ici le propre texte, Messieurs, que, par un cas étrange, vous allez voir qu'il se trouve ne pas porter le sens qu'on lui a donné jusqu'à ce jour.

«Toute la terre avait une seule lèvre (c'est-à-dire un seul langage, et un seul parler ou discours), et des hommes partis de l'Orient, s'établirent dans la vallée de Sennar, et ils se dirent: Pétrissons de la terre, cuisons des briques; et la brique leur devint pierre, la boue, mortier; et ils se dirent: Bâtissons-nous une ville et une tour dont la tête soit dans le ciel; faisons-nous un nom (ou un signal: le mot hébreu a les deux sens), afin que nous ne soyons pas dispersés sur la terre: et Dieu, descendit pour voir cette tour, et il dit: Ce peuple n'a qu'une lèvre ou langue: rien ne les empêchera d'exécuter leur pensée (leur projet): descendons, et confondons leur lèvre; qu'ils ne s'entendent plus l'un l'autre; et Dieu les dispersa ainsi, et ils cessèrent de bâtir leur ville...»

Voilà, Messieurs, le texte littéral: il veut quelques observations grammaticales. D'abord, le mot hébreu traduit, la terre (Ars, en arabe Ard), n'a pas rigoureusement le sens que les interprètes lui donnent; ils avouent que les Hébreux n'ont eu aucune idée de la terre globe; que ce peuple a cru confusément qu'elle était une grande île portée sur l'eau, sans savoir sur quoi portait l'eau; que ce peuple parfaitement ignorant en toutes choses physiques[45], ne connaissait rien à trois cents lieues au delà de ses frontières, etc. La vérité est que dans la langue hébraïque, le mot terre est habituellement pris pour pays, lequel n'a point de terme propre; partout on lit, la terre de Juda, la terre d'Israël, la terre de Chanaan, la terre d'Égypte, la terre de Sennar, ce qui ne signifie que pays: or, l'on n'a aucun droit de distinguer en français ou en latin, ce que l'original ne distingue pas; et si l'on veut raisonner par probabilités naturelles, on ouvre la porte à un genre de discussions que les interprètes entendent rejeter à leur gré.

Secondement, les interprètes et la Vulgate, qui les guide, ont traduit: «Faisons-nous un nom, une renommée, afin que nous ne soyons pas dispersés». Entre les deux membres de cette phrase, il n'y a aucune analogie. Je traduis avec le savant Vossius, faisons-nous un signal; ce qui est un des sens reconnus du mot hébreu (shem): là, il y a analogie; un signal élevé, visible de loin, est propre à empêcher la dispersion. Serai-je hérétique pour ces observations? Je pourrais en faire encore une sur ce mot: Dieu descendit, et de suite il est dit: descendons. Si je ne comprends pas ce surcroît de descente, l'une au singulier et l'autre au pluriel, serai-je traduit devant un jury anglais? J'arrive au fond de la question.

Le narrateur dit que toute la terre ou contrée n'avait qu'une langue, il ne la spécifie pas cette langue. Quelqu'un a-t-il le droit de décréter que ce fut l'hébraïque? il me semble que non; d'abord parce que le texte lui-même ne le spécifie pas; 2º parce que dans l'histoire d'Abraham, ce père de la race hébraïque, lorsque le texte dit qu'il naquit dans la terre de Sennar (bien connue pour être un pays syrien), qu'ensuite son père l'emmena dans le pays de Harran (également syrien), ce texte donne droit de penser que la langue nationale de la famille d'Abraham fut le syrien ou syriaque, dont, au temps de Jacob et de Laban, l'existence formelle nous est attestée, et se continue sans interruption jusqu'à des époques postérieures et certaines; 3º enfin, parce que l'on peut démontrer historiquement et grammaticalement que l'hébreu n'est qu'un dialecte phénicien formé depuis Abraham, par l'incorporation que lui et ses descendants ne cessèrent de faire à leur naissante et faible tribu, des naturels du pays où ils s'établirent.

Je ne prétends point contester aux interprètes, que les constructeurs de la tour de Babylone aient tout à coup oublié leur langue; je ne me fais pas juge des possibilités naturelles: une langue peut s'oublier par un mal subit de cerveau; mais décréter, comme le font nos infaillibles, que ces constructeurs parlèrent tout à coup des langues nouvelles, c'est ce que je nierais dans un concile, parce que le texte m'y autorise par son silence; il dit nûment: Confondons leur langage, afin qu'ils ne s'entendent plus l'un l'autre; or, ceci ne dit pas du tout qu'ils parlèrent d'autres langues, mais seulement qu'ils cessèrent de se comprendre; et ils purent cesser par défaut de prononciation, par bredouillage, par confusion de termes, par emploi involontaire d'un mot pour l'autre; enfin, d'une manière que l'on n'a ni l'obligation, ni le droit de spécifier; ils ne s'entendirent plus, voilà tout.

Actuellement, Messieurs, appréciez l'extrême légèreté, la préoccupation aveugle de tant de docteurs qui ont voulu, qui veulent encore que cet événement soit la source où il faut chercher l'origine des innombrables langues qu'a parlées et que parle l'espèce humaine. Lesquels des savants de Psamméticus ou des nôtres sont les plus aveugles, les plus entêtés de préjugés?

Si je trouve à l'ancienne doctrine juive, sur le langage naturel, une analogie, et presqu'une origine profane, je n'assurerai pas que j'en trouve une semblable au récit historique que je viens de vous présenter; néanmoins, vous me permettrez une citation qui est du moins singulière; elle m'est fournie par les historiens de cette même ville de Babylone, dans un récit que nous a transmis Diodore de Sicile.

«Après la mort de Ninus, fondateur de l'empire assyrien, sa femme, Sémiramis, compagne et rivale de sa gloire, voulut, par des actions étonnantes, surpasser son mari. Ninus avait employé plusieurs années à bâtir une ville, immense à la vérité, mais qui, placée en pays montueux, sur un fleuve rebelle (le Tigre), n'était qu'une grande et inerte bourgade. Sémiramis voulut construire une cité commerciale et militaire, qui fût à la fois l'entrepôt des marchandises de l'Inde et de la basse Asie, le boulevard d'un pays riche par lui-même, l'asyle d'une population nombreuse contre l'invasion de l'ennemi, l'épouvantail des Arabes du désert, et en même temps le marché nécessaire et opulent qui les attirât en temps de paix: en un mot, Sémiramis traça le plan de Babylone; ce fut un carré de douze mille mètres, ou trois lieues de longueur sur chaque côté, flanqué d'un mur de soixante-quinze pieds de hauteur, etc. Sémiramis projetant déja d'autres grandes entreprises, statua que celle-ci ne durerait qu'un an; pour cet effet, elle leva une corvée de deux millions d'hommes, pris dans la population bigarrée de son vaste empire, depuis les sources de l'Indus jusqu'à l'Euxin (ou mer Noire), et depuis le Caucase jusqu'à l'Arabie Heureuse. Qu'on se figure la sensation, la rumeur que dut causer le spectacle d'une telle multitude diverse de costumes, de mœurs, et surtout de langages ou de dialectes dont le nombre a pu passer quatre-vingts ou cent! Qu'on voie cette multitude, jetée confusément, distribué militairement sur ses ateliers; occupée principalement à fabriquer l'incroyable quantité de briques qu'exigèrent de telles murailles, et des quais proportionnés sur l'Euphrate, et un pont, et deux châteaux forts; enfin, une pyramide appelée tour par les gens du pays, c'est-à-dire par les Arabes chaldéens, dont le dialecte, comme l'hébreu et le syrien, n'a que le mot tour pour exprimer tout édifice saillant et élevé[46]. Cette tour, encore subsistante au temps d'Hérodote, et qui, sur trois cent sept pieds de base, et autant d'élévation, dut être un objet si frappant dans une plaine rase, ne fut pas un stérile monument comme ceux d'Égypte: ce fut un magnifique et utile cadeau que l'habile Sémiramis fit aux prêtres du pays, les chaldéens, pour leur servir d'observatoire astronomique, et favoriser de plus en plus l'étude d'une science qui les avait rendus célèbres au dehors, et puissants au dedans, sur l'esprit d'un peuple conquis que cette reine voulait apprivoiser. Qu'on juge de l'étonnement de ce peuple ignorant et superstitieux, ne connaissant que sa langue arabe et que le désert qui entourait son île. Supposons que deux ou trois cents ans après ont eût demandé à de telles gens pourquoi et comment avait été bâtie cette montagne, il me semble entendre ces Arabes répondre:

«Aux temps anciens, il vint du côté de la Perse (qui est l'Orient) des hommes puissants à qui il prit fantaisie d'élever cette tour; ils voulaient, dit-on, monter au ciel, et cela pour regarder nos dieux (c'est-à-dire les astres, dieux du temps et du pays); mais la confusion se mit dans leur langage, par un pouvoir divin, et ils furent obligés de se disperser (comme firent les ouvriers de Sémiramis); en mémoire de cet événement, cette ville a gardé chez nous le nom de Babul, c'est-à-dire confusion[47]

Entre ce récit et celui des Juifs, je conviens que plusieurs circonstances diffèrent, et surtout que des objections chronologiques peuvent être suscitées contre l'identité; mais en traitant mon sujet didactique et sec par lui-même, en traversant les plaines arides du vieil Orient, j'ai pensé, Messieurs, que vous me permettriez de cueillir une fleur historique pour vous l'offrir en délassement.

§ V.

école chrétienne.

Du sein de l'école juive sortit l'école chrétienne; pendant le premier siècle, ses disciples, tous illettrés, tous de la classe du peuple, uniquement livrés à la morale pratique, négligèrent et repoussèrent, comme futilité, toute étude qui n'eût pas pour but d'obtenir l'autre vie. Dans le second et troisième siècle, des hommes lettrés, convertis aux idées nouvelles, y joignirent celles de leur éducation, c'est presque dire celles de Platon, alors dominantes. Il ne put manquer de naître bientôt des dissentiments sur toute question abstraite; mais parce que l'essence du système naissant était la charité fraternelle, l'égalité des droits, la communauté des biens, tout ce qui n'attaqua point ces bases fut laissé au libre arbitre; on put disserter sur le langage d'Adam, savoir s'il fut hébreu ou syriaque; sur la manière dont il put donner des noms aux animaux sans les connaître; sur la confusion du langage, sur la prétendue naissance des langues, dont quelques docteurs voulurent compter soixante-douze, quand d'autres les réduisaient à quatre, qu'ils nommaient langues mères, etc.

Un évêque, père de l'Église, put nier cette confusion, comme cause, et l'admettre seulement comme conséquence de la dispersion, sans en être moins reconnu pour un saint. (Grégoire de Nysse.)

Cet état de liberté dura jusqu'au commencement du quatrième siècle; alors se fit une véritable révolution dans la société chrétienne, et cela par suite des décrets de l'assemblée de Nicée, qui introduisant dans le régime des fidèles la hiérarchie civile et presque militaire de l'empereur gréco-romain, changea la démocratie de l'Église primitive en une oligarchie sacerdotale rapidement devenue despotique. Dès lors il ne fut plus permis d'établir des raisonnements sans l'approbation des supérieurs surveillants (epi-scopoi); comme toute opinion devint affaire de parti, il devint dangereux ou inutile de suivre toute étude opposée ou étrangère aux passions ou aux volontés des puissants: tout emploi de la raison humaine fut une acte d'indépendance vis-à-vis des docteurs qui se constituèrent interprètes de Dieu, qui se firent presque dieux parlants. Tout ce que nous appelons idéologie, étude raisonnable de l'entendement humain, fut décrédité au point que je pourrais citer des sentences d'évêques qui ont interdit l'étude de la grammaire: elles me seraient fournies par un de nos savants confrères à qui je dois ma remarque.

On peut dire que cette léthargie de l'esprit humain n'a cessé qu'au seizième siècle, et cela, par le concours de plusieurs circonstances; par la prise de Constantinople (1453), qui tout à coup jeta en Europe une quantité de livres et d'hommes savants; par le désir que firent naître ces livres de multiplier leurs copies; par la naissance de l'imprimerie, qui étendit rapidement l'instruction ou le moyen de l'acquérir; enfin, par l'insurrection de l'Allemagne contre la théocratie italienne, d'où sont nées des libertés de tout genre, qui chaque jour ont tendu à développer le bon sens naturel et la raison de l'homme.

Parmi les études qui se ranimèrent, celle des langues fut une des premières, à raison du besoin d'entendre et d'interpréter les livres anciens. Les esprits curieux ne tardèrent pas d'établir des comparaisons rendues plus piquantes par leur nouveauté. Le premier essai connu en ce genre, fut un vocabulaire que l'italien Pigafetta fit imprimer vers 1536, contenant un recueil de mots de divers peuples chez qui il avait voyagé. Deux travaux plus réguliers, plus importants, le suivirent; l'un de Guillaume Postel, né Français, qui, à la date de 1536, publia en langue latine, à Paris, son livre intitulé, Linguarum XII, characteribus differentium, alphabeti introductio ac legendi modus facillimus, avec une dissertation sur l'origine et l'antiquité de l'hébreu, et une comparaison des langues orientales entre elles, et avec le latin et le français: l'autre, de Teseo Ambrogio, né à Pavie, où il fit imprimer aussi en latin, en 1539, son Introduction aux langues chaldaïque, syriaque, arménienne, et ses remarques sur dix autres langues. Ces deux productions ont le mérite de présenter les essais ou tâtonnements de l'art en tout genre. Ambrogio avait eu pour maîtres des moines syriens, arméniens, abyssins, appelés à Rome par les largesses des papes: Postel avait voyagé au Levant aux frais du roi de France; ceci donne un mérite particulier à leur méthode de prononciation. Dix ans plus tard (1548), le Hollandais Théodore Buchmann, qui a grécisé son nom en celui de Bibliander, mit au jour son livre intitulé, de Ratione communi omnium linguarum, etc., où il prétendit expliquer leurs principes communs par les exemples de dix ou de douze langues: il faut lui savoir gré d'avoir excité l'émulation de ses successeurs, en leur ayant présenté le premier essai du Pater noster, traduit ou écrit en quatorze langues.

Il serait trop long de citer en détail tous les ouvrages accumulés depuis lui sur cette matière; il me suffira d'indiquer les principaux qui suivent:

En 1558, le livre de Conrad Gesner, intitulé, Mithridates, seu de differentiis linguarum;

En 1580, le traité de Jean Gorop Békan, intitulé, Hermathena, ou Mercure et Minerve;

En 1592 et 1593, Specimen 40 diversarum linguarum et dialectorum, de Jérôme Mejeser, avec le Pater noster en cinquante langues;

En 1610, le fragment de Scaliger, de Europeorum linguis;

En 1613, le Trésor de l'histoire des langues, par Duret;

En 1616, l'Harmonie étymologique des langues, par Étienne Guichart;

En 1667, les Prolégomènes de Walton, auteur de la célèbre Polyglotte;

En 1679, l'Atlantica de Olaüs Rudbek, en même temps que le jésuite Kirker publiait sa Tour de Babel;

En 1697, le Glossarium universale hebraicum, de Thomassin;

En 1703, le Pater noster en plus de cent langues, par l'anglais Muller;

En 1715, le même Pater, par Chamberlayne, encore plus étendu et plus correct.

À cette époque, l'on avait déja beaucoup fait pour l'érudition; beaucoup de matériaux étaient rassemblés pour le raisonnement: presque aucun pas n'était fait encore vers la connaissance de la vérité, parce qu'aucun pas n'avait été dirigé par un sens droit, libre de préjugé. Tous les écrivains que j'ai cités, et leurs semblables que j'ai omis, étaient partis de deux faits principaux, considérés comme indubitables; savoir, qu'un premier homme, appelé Adam, avait naturellement ou miraculeusement parlé la langue hébraïque; et en second lieu, qu'un événement, appelé la confusion de Babel, avait subitement introduit dans le monde une foule de langues, d'où procédaient toutes les diversités que nous voyons. Les efforts des savants n'avaient tendu qu'à mieux démontrer l'un et l'autre fait par des étymologies dont l'abus était d'autant plus grand, que très-souvent la vraie prononciation des mots était dénaturée.

En voyant cette unanimité de tant de docteurs, qui ne croirait que réellement leurs opinions avaient des bases positives? Ici se montre un nouvel exemple de l'aveuglement invincible que causent les préjugés de l'éducation, rivés par une autorité coërcitive. Vous venez de voir, Messieurs, qu'au sujet de la confusion et de la dispersion, le texte original ne disait point ce qu'on lui faisait dire sur l'apparition de langues nouvelles; eh bien! en scrutant le texte relatif au langage d'Adam, vous allez voir qu'il n'autorise pas mieux l'idée que ce langage ait été l'idiome hébraïque. Voici ce texte très-littéral; Genèse, chap. ii, vers. 6:

«Et Dieu forma l'homme de la poussière de la terre; il souffla sur sa face un souffle de vie, et l'homme devint une ame vivante.» Puis, même chap., vers. 26: «Et Dieu forma de la terre, toute bête des champs, tout volatile du ciel, et il les amena à l'homme, pour voir comme il les nommerait; et tout ce que l'homme nomma est le nom de cette ame vivante; et l'homme donna des noms à tout gros animal, et à tout volatile du ciel, et à toute bête des champs.»

Rien autre que ces passages n'est relatif au langage d'Adam; l'on ne saurait me citer aucune autre phrase qui y ait trait. Or, il est évident que ce texte ne décide point qu'Adam ait donné des noms en langue hébraïque: aucune autorité n'a le droit de voir ici plus qu'il ne s'y trouve: dira-t-on que cela est probable, que cela est conforme au raisonnement naturel? J'accepterai l'arbitrage des probabilités et de la raison naturelle, si l'on veut l'établir constant; mais par ces moyens mêmes, je prouverais que ce put, que ce dut être plutôt en langue syriaque. Toute dispute à part, je m'en tiens au texte; rien n'y est spécifié; les assertions des savants ne sont que des hypothèses, et les interprètes ont posé en principe ce qui est en problème; aussi ne peuvent-ils s'accorder entre eux.

§ VI.

école philosophique. observation des faits, établie comme préliminaire indispensable à toute théorie.

Ce ne fut que vers 1710, qu'un homme d'un esprit simple et droit, sortant de la route commune, émit les premières idées judicieuses sur la manière de poser la question de l'étude des langues; cet homme fut Guillaume Leibnitz. En lisant dans les Mélanges de Berlin sa dissertation ou méditation sur les origines des peuples, déduites principalement des indices de leurs langues, on voit qu'il n'osa heurter de front des préjugés qui ont pour logique ordinaire le sabre ou le tison. Il prend un circuit ingénieux, mais efficace, pour arriver à son but; sa doctrine peut se résumer dans les articles suivants:

«L'étude des langues ne doit pas être conduite par d'autres principes que ceux des autres sciences exactes. Pourquoi commencer par l'inconnu afin d'arriver au connu? Le bon sens n'indique-t-il pas d'étudier d'abord les langues modernes qui nous sont palpables, afin de les comparer l'une à l'autre, de constater leurs différences ou leurs affinités, et de passer ensuite aux langues qui les ont précédées dans les siècles antérieurs, afin de rendre sensibles leur filiation, leur origine, et par ce moyen remonter d'échelon en échelon aux langues les plus anciennes, dont l'analyse devra fournir les seules conclusions que nous puissions nous permettre?»

L'on voit que Leibnitz proposa aux juges d'un grand procès, de ne pas prononcer sans avoir examiné les pièces; il est des temps où le cœur passionné rejetterait même cette évidence; à son époque on se lassait de disputes ténébreuses: ce rayon produisit un effet conciliant. L'idée de Leibnitz est devenue le guide des recherches philologiques qui se sont multipliées dans le dix-huitième siècle; des voyageurs de toute nation, des missionnaires de toute secte, ont rivalisé à recueillir des grammaires et des vocabulaires. Les savants d'Europe ont pu comparer une foule d'idiomes des tribus sauvages d'Amérique, d'Afrique, de Tartarie, et des îles de l'Océan. Il restait à mettre en ordre tous ces matériaux; la fin du siècle dernier et le commencement de celui-ci ont vu, en moins de trente ans, trois grandes tentatives de cette opération, aussi honorables pour leurs auteurs qu'instructives pour leur auditoire[48].