Il serait difficile de décrire l'effet produit par madame de Staël dans ce rôle éminemment dramatique, et cependant je voudrais au moins indiquer la manière pathétique dont elle rendit les émotions de douleur et de désespoir suggérées par la situation d'Agar au désert.
Quoique jouée dans un salon, l'illusion dramatique de cette scène fut parfaite. Avec ses longs cheveux épars, madame de Staël s'était complétement identifiée au personnage, comme madame Récamier, avec sa modeste et céleste beauté, était la personnification du messager du ciel.
Pour elle semblaient avoir été faits ces deux vers d'un poëte anglais:
O woman! lovely woman!
Angels are painted fair to look like you.
«Ô femme! femme charmante! pour peindre les anges beaux,
on les a fait semblables à toi.»
Dans l'expression de l'amour maternel d'Agar, madame de Staël montra toute cette exaltation d'enthousiasme et d'énergie qu'elle retrouva par la suite dans ses écrits, chaque fois qu'elle faisait allusion à son père. Inspirée par l'admiration du cercle qui l'entourait, jamais, peut-être, elle ne fut plus complétement elle-même; chaque regard était une émanation du génie. Il fallut l'avoir vue pour concevoir comment un talent tel que celui de madame de Staël peut, même sans le secours de la beauté, rendre celle qui le possède l'objet de la plus violente passion que puisse faire naître une femme[53].
Cette scène étant finie, les proverbes commencèrent, mais dans l'intervalle madame Viotte nous chanta sa dernière romance, alors en vogue à Paris, et connue sous le titre de l'Émigration du plaisir.
Dans les proverbes les différens auteurs présens rivalisèrent de talent et d'esprit.
M. Cobentzel justifia aussi tous les éloges qu'on lui avait prodigués d'avance.
Mais on remarqua qu'il excellait surtout dans la comédie bouffonne, au grand scandale de ses collègues en diplomatie, qui ne lui pardonnèrent pas volontiers d'avoir changé son habit brodé contre un manteau de Crispin.
Après les proverbes, nous nous divertîmes avec des charades en action, dans lesquelles toute la société prit part.
Nous nous déguisâmes aussi bien que nous pûmes, et nous nous acquittâmes de nos rôles les uns bien, les autres mal: les plus gauches étaient les plus amusans.
Enfin onze heures sonnèrent et le souper fut annoncé.
Le souper est toujours et partout l'acte le plus agréable de la comédie du jour.
Le marquis de Luchésini nous dit, à ce sujet, que le déjeuner était pour l'amitié, le dîner pour l'étiquette, le goûter pour les enfans, le souper pour l'amour et les confidences.
Le temps glissa si rapidement pendant cette soirée que nous ne pouvions croire qu'il fût si tard, quand vint minuit. Il en est de la vie comme de la richesse; nous en sommes prodigues quand nous l'avons en abondance devant nous, et nous ne nous y attachons que lorsqu'elle tire à sa fin.
Fête au Raincy, chez M. Ouvrard.—Magnifique hospitalité de M. Ouvrard.—Les portiers ministres d'état.—Madame Tallien.—Description de la salle du banquet.—Lord et lady Holland, madame Visconti, madame Roger.—La princesse Dolgorouki, et le prince Potemkin.—Fox et ses amis.—Généraux français, diplomates étrangers, etc.—Autre conversation de l'auteur avec M. Adair.—Fox à la Malmaison.—Amabilité de Joséphine.—Fox applaudi au théâtre français.—Fox trouvant son buste chez le premier consul.—Accueil fait à Fox, par Bonaparte.—Fox recherché avec empressement.—Le général Lafayette et Kosciusko.—Partie de chasse, à courre et au tir.—Délicatesse de M. Ouvrard.—MM. d'Hantcour et Destilières, le général Moreau.—Tentes et tables dressées dans la forêt de Bercy.—Mésaventure de Berthier et de madame Visconti.—Le cheval emporté, chute de Berthier dans une mare; retraite précipitée.—Conversation avec le général Lannes.—Opinion de Lannes sur l'état militaire.—Pressentiment et souvenir.—La forêt illuminée.—Dégoût de M. Erskine pour la chasse.—MM. de Saint-Farre et Saint-Albin, fils du duc d'Orléans.—Symphonies et fanfares pendant le dîner.—Chanson; couplets en l'honneur de lady Holland.—Bal sur la pelouse.—M. Ouvrard en butte à l'inimitié de Bonaparte.—M. Collot prenant la défense de M. Ouvrard; réponse de Bonaparte.—Bals masqués du salon des étrangers.—Jeu effrayant.—Le danseur Duport; mesdames Bigotini et Miller.—Générosité d'un Anglais.—Scène singulière; entrave secrète et conversation de Joséphine et de madame Tallien, au cercle des étrangers.
Vers le même temps, M. Ouvrard donna au Raincy une fête charmante. J'avais un grand désir d'y assister, quoique je ne fusse ni de sa société ni de celle de madame Tallien qui en faisait les honneurs; mais voyant très-souvent la princesse Dolgorouki, nous y fûmes ensemble.
M. Ouvrard avait fait arranger son orangerie du Raincy pour un déjeuner auquel il avait invité, en même temps qu'à une partie de chasse, madame Tallien et ses amis. Les préparatifs de la fête étaient dirigés par M. Bertheaux, un des premiers architectes de la capitale.
Le Raincy, situé à quatre lieues de Paris, et dont le parc touche à la forêt de Bondy, avant d'appartenir à M. Ouvrard, avait été la propriété du duc d'Orléans. Mais l'opulent munitionnaire-général n'avait pas jugé digne de lui la résidence d'un prince du sang, et il l'avait agrandie et embellie au point d'en faire un lieu véritablement enchanté. Telle était la magnificence du maître de ce palais de fée, que les diverses fabriques des jardins et du parc, les loges, les pavillons, une maison dans le village, et jusqu'au château même étaient habités pendant l'été par des amis de M. Ouvrard. Pour lui, il occupait un pavillon situé sur la hauteur de Raincy, dans le voisinage d'une pompe à feu, destinée à entretenir l'eau dans les bassins et les sources artificielles du parc. M. Ouvrard n'était pas sans tirer quelque vanité de cette hospitalité sans exemple, et il dit un jour fort plaisamment qu'il avait pour portiers trois ministres d'état. Le fait n'avait rien que de très-vrai. M. Talleyrand, ministre des relations extérieures, M. Berthier, ministre de la guerre, et Decrès, ministre de la marine, avaient choisi pour leur résidence d'été chacun un des charmans pavillons qui servaient de loges au parc de Raincy.
Toutes les descriptions de fêtes se ressemblent assez généralement. Celle-ci reçut un caractère particulier du goût délicat qui en dirigea les apprêts, et de la présence de tous les personnages distingués qu'elle réunit au Raincy. M. Ouvrard, en invitant madame Tallien, avait désiré qu'elle fît les honneurs de la maison, et la fête fut digne en tout de celle qui y présidait.
Dans une orangerie pavée de marbre, on éleva une table sur une plate-forme parallèle aux caisses de quelques beaux orangers qui, chargés de fleurs et de fruits, formaient une voûte de verdure d'où s'exhalait un délicieux parfum. Au milieu de la table était un bassin de marbre rempli d'une eau limpide avec un lit de sable d'or, et dans laquelle jouaient des poissons de toutes couleurs. Le déjeuner fut remarquable par la somptuosité, la profusion et l'arrangement des mets. Dans l'appartement voisin, où furent servis le café et les glaces, les murs étaient tapissés de pampres verts, et des rameaux de cette treille intérieure pendaient d'énormes grappes de raisin. Aux quatre coins de cette salle, il y avait quatre bassins de marbre en forme de coquille, d'où jaillissaient des fontaines de punch, d'orgeat et d'eau de fleur d'oranger. Les fruits des deux hémisphères, les uns naturels, les autres en sucre, couvraient des plats de riche porcelaine; les vins les plus exquis, les liqueurs les plus fines pétillaient dans des cristaux; enfin, l'abondance de la vaisselle d'or et d'argent réalisait presque le luxe des fictions orientales. On était tenté de croire que l'homme qui déployait tant de magnificence avait trouvé la lampe d'Aladin.
Comme le déjeuner devait précéder la chasse, le rendez-vous était pour midi, et, ce qui n'est pas très-ordinaire pour une société si nombreuse, chacun fut exact à l'heure. Madame Tallien était arrivée la première. Bientôt après arrivèrent lord et lady Holland, la marquise de Luchésini, madame Marmont, madame Diwoff, madame Visconti, la princesse Dolgorouki et madame Roger[54].
Madame Tallien, dont l'admirable beauté n'était pas au dessous de sa réputation, méritait bien d'être la divinité d'un tel temple. La figure mignonne de madame Marmont était deux fois jolie avec le costume d'amazone qu'elle avait adopté, ainsi que la belle madame Visconti et la marquise de Luchésini, ces dames ayant l'intention de suivre la chasse à cheval. La princesse Dolgorouki a passé pour une des plus belles femmes de son temps; et qui n'a pas entendu parler de la passion ardente qu'elle a inspirée au fameux prince Potemkin[55]? on prétend que c'est pour satisfaire une fantaisie de la princesse qui était dans ce moment au camp devant Ocksacow, et qui désirait voir un assaut, que celui de cette place fut donné.
La vive et intelligente madame Roger, avec sa figure enfantine et sa grâce sans affectation, méritait bien de tenir sa place parmi les jeunes amies de madame Tallien, dont je ne cite pas les noms peu connus, du moins alors, et qu'on ne distinguait que par leur fraîcheur et leurs charmes.
Les honneurs de la fête devaient être adressés spécialement à lady Holland, la nièce de M. Fox. Cette belle Anglaise se distinguait par la dignité de ses manières. On pouvait même l'accuser de cette réserve qui voile fréquemment les dons les plus heureux de la nature: elle formait donc un contraste frappant avec la gaîté de la plupart des jeunes Françaises qui l'entouraient. Toute la société s'unit à madame Tallien, pour lui prodiguer tous les égards qu'elle méritait. Chacun s'étudiait à lui plaire et à l'amuser.
Les voitures ne tardèrent pas à se succéder. Dans la première étaient MM. Fox, Erskine, Adair, et le général Fitz-Patrik; dans une autre, le comte Markoff et le marquis de Luchésini[56], ambassadeurs de Russie et de Prusse; vinrent ensuite les généraux Junot, Berthier, Lannes et Marmont; M. de Laharpe et M. de Narbonne, le prince Dolgorouki; le chevalier d'Azara, ambassadeur d'Espagne; et Adrien de Montmorency.
Une fanfare de cors de chasse remplaça le son de la cloche du château, pour donner le signal de se mettre à table: nous nous rendîmes à la salle à manger. Madame Tallien donna à lady Holland la place d'honneur entre le prince Markoff et le ministre de la guerre; elle s'assit elle-même entre MM. Fox et Erskine, et les autres convives choisirent leurs places où ils voulurent.
Je me trouvai encore une fois placée près de M. Adair, que j'avais déjà vu chez madame Récamier, et je ne me fis point scrupule de le questionner sur son illustre ami M. Fox. Il répondit à toutes mes questions avec une extrême complaisance.—Comment, lui dis-je, M. Fox a-t-il trouvé la Malmaison?—Oh! me répondit M. Adair, il en est revenu enchanté; c'est une fort belle résidence! Madame Bonaparte nous reçut avec cette grâce séduisante qui explique l'amour du premier consul, malgré la différence de leurs âges. Sachant que M. Fox aime l'agriculture et la botanique, elle nous fit entrer dans sa serre, et nous montra sa belle collection de plantes rares. Après le dîner, nous partîmes de la Malmaison, pour aller au théâtre français, où M. Fox, étant reconnu dans la salle, fut salué par d'unanimes applaudissemens, qui le charmèrent d'autant plus qu'ils étaient spontanés.—Et le premier consul, comment M. Fox le trouve-t-il?—Le premier consul lui plaît beaucoup personnellement.—Et notre cour des Tuileries, si vite improvisée?—Il en a été charmé, comme de tout ce qu'il voit. Le premier objet qu'il y a aperçu, dans un des appartemens, a été son propre buste en marbre. Je ne sais si Pierre-le-Grand se sentit plus honoré lorsque, dans sa visite à l'hôtel de la Monnaie, on frappa une médaille en son honneur. Quand nous fûmes entrés dans la salle d'audience, le premier consul s'avança vers M. Fox, et lui dit: «Je me félicite de vous voir à Paris, Monsieur, il y a long-temps que je vous admire comme orateur, et comme sincère ami de votre pays, à qui vous êtes si désireux de rendre la paix. Je suis très-heureux de faire votre connaissance.» À ces paroles, il ajouta plusieurs complimens, qui, dans la bouche d'un homme si extraordinaire, ne pouvaient qu'être très-agréables à M. Fox. Se tournant ensuite vers M. Erskine, dont il ne connaissait évidemment ni le talent ni la réputation éclatante en Angleterre: «Vous êtes légiste, Monsieur,» lui dit-il. C'est bien peu de chose pour un tel nom; mais à l'exception de cette apostrophe insignifiante, Bonaparte nous a tous satisfaits par sa conversation. Quelques jours après, ajouta Adair, nous sommes allés à Versailles, et nous avons dîné au Petit-Trianon. Nous avons visité encore Saint-Cloud, Bellevue, et M. de Talleyrand à Neuilly. Il faudrait à M. Fox le don d'ubiquité, pour tout voir avant de quitter Paris, manufactures, musées, bibliothèques, etc. D'un autre côté, les visiteurs abondent à l'hôtel de Richelieu, où nous sommes logés. Hier matin, pendant que nous déjeunions avec lord et lady Holland, sont venus deux personnages qui forment un curieux contraste par leur extérieur. L'un, d'une taille imposante, l'air ouvert et agréable, et, quoique sur le déclin de l'âge, doué encore des grâces et de la vivacité de la jeunesse; l'autre, petit et nullement remarquable par sa tournure ou par les traits de son visage, par rien, en un mot, de ce qui révèle le héros. Le premier était Lafayette, le preux chevalier de l'indépendance américaine, le grand-seigneur citoyen de la révolution; l'autre, le général polonais Kosciusko, nom glorieux, et qui méritait, par sa valeur comme par sa noble conduite, d'être le Washington de son pays. Lafayette venait inviter M. Fox, le général Fitz-Patrick et moi à son domaine de La Grange. Kosciusko, vieux compagnon d'armes de Lafayette, sera de la partie, qui doit avoir lieu après demain.—Vous venez de nommer le général Fitz-Patrick, dis-je à M. Adair; puis-je vous demander où il est?—Le voilà assis entre madame Marmont et l'ambassadeur de Prusse. C'est un ami particulier de M. Fox; ayant connu le général Lafayette en Amérique, il parla en sa faveur à la chambre des communes, pendant sa détention à Olmutz.
Là où tant d'hommes célèbres par leurs talens et leur esprit étaient rassemblés, il est superflu de dire que le déjeuner fut animé et intéressant. Lord Holland a beaucoup des qualités de son oncle; comme lui, il réunit les deux caractères, en apparence incompatibles, de savant et d'aimable convive. Un feu roulant de saillies fut entretenu entre les Anglais et les Français: heureuses les deux nations, si une rivalité plus sérieuse n'avait pas dû les appeler bientôt à une lutte long-temps terrible!
Une fanfare de cors ayant donné le signal de la chasse, les aboiemens des chiens et les cris des piqueurs retentirent bientôt dans le lointain; les calèches les carick, les tilburys et les chevaux étaient prêts aux portes de l'orangerie. Madame Tallien, lady Holland, M. Fox et le comte Markoff se placèrent dans une des voitures; mesdames Marmont, Visconti et Luchésini montèrent à cheval, et furent escortées par une brillante cavalcade. Enfin, chacun consulta son goût et s'arrangea à sa guise. Ceux qui ne voulurent pas suivre la grande chasse furent conduits par les gardes dans le parc, où il y avait abondance de lièvres et de faisans. Le rendez-vous général était désigné dans un carré de la forêt, où nous trouvâmes une compagnie de chasseurs qui nous attendaient, entre autres M. Ouvrard, qui, ayant prêté le château de Raincy à madame Tallien, pour y recevoir ses amis, avait, par un raffinement de galanterie, refusé d'y paraître, de peur que la présence du véritable propriétaire ne gênât celle qui en faisait ce jour-là les honneurs.
Parmi ceux qu'il avait amenés était M. d'Hantcour, qui passait pour un des meilleurs chasseurs de France, et à qui cette réputation valut depuis le titre de capitaine général des chasses de Napoléon; M. Destilières, fameux par sa grande fortune, et père de la comtesse d'Osmond, et le général Moreau qui s'excusa de n'avoir pu venir le matin déjeuner.
Tous ces messieurs étaient en costume complet de chasseur, et n'attendaient plus que les nouvelles du cerf, pour sonner de leurs cors. Si la magnificence du déjeuner avait excité l'admiration générale, les préparatifs de la chasse ne firent pas moins d'effet sur nous. Dans les clairières de la forêt, on avait dressé des tentes, et sous les tentes des tables avec des rafraîchissemens non-seulement pour les chasseurs, mais encore pour les habitans du voisinage, de toute condition, que l'intérêt du spectacle avait attirés en foule. La gaîté naturelle de cette multitude s'était encore accrue par la douce influence du vin, qui lui était généreusement versé, et la belle forêt de Bondy offrait un grand tableau composé de mille groupes différens.
Un accident, qui par bonheur n'eut aucun résultat funeste, troubla un instant la fête. Le cheval de madame Visconti, excité par l'ardeur de la chasse, se montra tout à coup indomptable, et partit au grand galop avec une espèce de fureur. Le général Berthier, le général Lannes et un troisième cavalier, coururent à toute bride au secours de la dame ainsi emportée, et qu'ils ne purent atteindre qu'auprès du village de Villemonble, environ à une lieue de distance.
Pendant ce rapide trajet, le général Berthier tomba de son cheval; de sorte que Lannes et M..... purent seuls retrouver madame Visconti, qui était dans les plus vives alarmes, quoiqu'elle en fût quitte pour la perte de son beau costume d'amazone, déchiré en lambeaux à travers la forêt. Il s'agissait de la transporter au château, car elle était trop fatiguée pour pouvoir monter à cheval. Le hasard voulut que Berthier, en se démenant dans une mare où sa monture l'avait jeté, pût faire entendre ses cris de quelques chasseurs qui étaient dans cet endroit de la forêt. Or, comme tout était prévu dans cette partie, y compris les accidens, on lui amena bientôt une calèche où s'étant placé, il arriva juste à temps pour donner asile à madame Visconti dans la voiture. Le chevalier, couvert de boue, et la dame, dans un autre désordre de toilette, se regardèrent en souriant de leurs mutuelles infortunes, et on les laissa s'en retourner en tête à tête dans cet accès de bonne humeur; mais on ne les revit plus de ce jour-là, car, déconcertés de leurs malencontreuses aventures, ils prirent la route de Paris sans s'inquiéter davantage des chasseurs et du cerf.
J'eus ce jour-là une longue conversation avec le général Lannes; il me raconta les événemens de sa vie militaire, qui, comme celle de tant d'autres guerriers de l'époque, ressemblait à un roman.
Ces hommes osaient alors se vanter de leur origine obscure. J'appris de Lannes lui-même qu'il avait quitté la boutique d'un teinturier pour les drapeaux de la république. Il devait le rang de général en chef à l'intrépidité avec laquelle il brava la mort à Lodi, à Arcole, à Aboukir, ainsi qu'à l'amitié qu'avait eue pour lui le général en chef. «Ne croyez pas, me dit le général, qu'il ne s'agisse que de bien se battre; que d'obstacles à surmonter avant de parvenir! et que de chances favorables nous sont nécessaires! Après tout, la carrière d'un soldat n'est qu'une alternative de bonne et de mauvaise fortune. Le mal y est tout physique et le bien tout moral. Cependant cette vie de privations est embrassée avec amour pour la gloire seule, dont la voix bien souvent ne proclame votre nom qu'au milieu du bruit du dernier coup de canon qui nous emporte.» Je me souvins de cette tirade philosophique cinq ans après, en lisant les bulletins de la bataille d'Esling[57].
Deux heures après notre entrée en chasse, le cerf fut forcé près de l'étang de Bondy, en présence de tous les chasseurs et de la foule dont la curiosité avait grossi nos rangs. On n'entendit plus alors que les complimens qu'on échange en pareille occasion, et le récit plus ou moins improbable que chacun faisait de ses aventures particulières; mais tout le monde s'était amusé. Le but de ce grand jour était atteint.
En retournant au Raincy, nous vîmes que M. Ouvrard n'avait rien oublié pour l'éclat de cette partie; car, supposant que la chasse pouvait se prolonger fort tard, il avait tout fait disposer pour la continuer à la lueur des torches. J'avais déjà jugé de l'effet imposant d'une chasse aux flambeaux dans une partie qui, peu de temps auparavant, avait eu lieu par les ordres de Joseph Bonaparte dans la même forêt; mais cette fois-ci la chasse finit avec le jour, et la forêt ne retentit plus que des chants joyeux des paysans, à qui furent distribués les rafraîchissemens destinés aux chasseurs.
Les chasseurs au tir, qui étaient arrivés avant nous au château, n'avaient pas été moins heureux. Nous en jugeâmes à la quantité de gibier qui encombrait la porte de l'orangerie. La vue de ces monceaux d'animaux égorgés n'était pas du goût de M. Erskine, je le pensai du moins, en le voyant partir sans attendre ses amis, qu'il avait refusé d'accompagner à la chasse.
MM. de Saint-Farre et Saint-Albin, deux fils naturels du duc d'Orléans, étaient de la partie au tir, et Ouvrard s'étudia, par la réception la plus affable, à leur faire oublier que le Raincy avait appartenu à leur père; mais c'était peut-être le leur rappeler que de mettre tout à leur disposition comme s'ils étaient chez eux.
Pendant la chasse, la plus grande activité avait présidé aux soins du dîner, qui, réunissant un plus grand nombre de convives que le déjeuner, égala ce premier repas en somptuosité. M. Ouvrard s'assit à table comme un simple convive, madame Tallien continuant à faire les honneurs.
Fox et Moreau furent charmés de se retrouver. Le général fut flatté des égards que les Anglais lui prodiguaient; il se laissa aller à causer librement et à raconter ses campagnes, en mettant de côté sa timidité ou sa réserve habituelle. Il fut même inspiré au point de s'attirer le compliment qu'il savait parler aussi bien que gagner des batailles.
Des orchestres d'instrumens à vent, placés dans les bosquets autour de l'orangerie, exécutaient des symphonies auxquelles répondaient dans le lointain les fanfares des chasseurs de Grobois et du Raincy, comme pour célébrer les amusemens du jour.
Après le dîner, plusieurs chansons de chasse furent chantées au bruit joyeux des verres; et un des convives fit en l'honneur de lady Holland des couplets qu'on trouva charmans et qui furent répétés en chœur.
Une partie si gaie ne pouvait se terminer sans danse. Le bal commença donc sur la pelouse devant le château, et chacun y prit part. Des généraux parvenus au pinacle de leur gloire, des hommes d'état riches d'honneurs et de renommée, de jeunes ambitieux à qui la fortune réservait tant de jouissances ou de revers, des exilés oubliant sur le sol natal les sévérités que la révolution exerça contre eux, Anglais, Russes, Prussiens et Français, tous payèrent leur tribut à Terpsichore. Minuit avait sonné avant qu'aucun des hôtes joyeux du Raincy se rappelât qu'il avait encore quatre lieues à faire pour retrouver son lit à Paris.
Ce fut peu de temps après cette fête enchantée que s'ouvrit pour celui qui l'avait donnée une carrière indéfinie de persécutions.
Bonaparte n'aimait pas M. Ouvrard, et celui-ci accrut encore cette inimitié du premier consul en refusant de prêter à l'État douze millions dont on avait le plus pressant besoin. Avant de s'engager de nouveau, le riche munitionnaire réclamait le paiement d'une ancienne créance de dix millions souscrite par le directoire.
Au lieu d'examiner sa demande, on le mit sous la surveillance de la gendarmerie, et les scellés furent apposés sur ses papiers.
Madame Visconti, dont j'ai raconté plus haut la mésaventure au Raincy, voulut faire en faveur de son ami quelques démarches auprès de Bonaparte; mais le général Berthier l'en empêcha en lui disant que le premier consul ne manquerait pas de les accuser, lui et madame Visconti, de faire des affaires avec M. Ouvrard. Ce fut M. Collot, depuis directeur de la monnaie, qui, bien qu'il ne connût pas M. Ouvrard, osa seul dire à Bonaparte: «C'est mal débuter, général, que d'inquiéter ainsi tout le monde.» Le premier consul répondit: «Un homme qui a trente millions et qui n'y tient pas est trop dangereux pour mon gouvernement.»
Après avoir été comblé des adulations que lui attiraient ses richesses, M. Ouvrard se vit obligé à deux époques différentes, et sous deux gouvernement antipathiques, de solliciter la faveur de sortir de prison accompagné d'un gardien, la première fois pour recevoir la bénédiction de sa mère mourante, la seconde pour se rendre auprès du lit de douleur de sa fille chérie, madame la comtesse de Rochechouart, dont une grave maladie menaçait les jours.
De tous les plaisirs auxquels on courait à cette époque, le plus recherché et le plus à la mode était le bal masqué du salon des Étrangers. Le marquis de Livry en faisait les honneurs. La meilleure société de l'Europe était alors rassemblée à Paris, et la France, à peine échappée aux derniers orages de la révolution, semblait saisir avec empressement tous les plaisirs qui pouvaient bannir de sa mémoire le souvenir de ses troubles politiques. Le salon des Étrangers était chaque soir rempli d'une foule immense.
De quel jeu effrayant j'ai été témoin! J'ai vu perdre trois cent mille francs d'un seul coup; et quels quadrilles! quels danseurs! c'était Duport, c'étaient Bigottini et Miller, qui rivalisaient de grâce et de légèreté dans les divertissemens de la soirée.
Les soupers étaient servis par Robert avec tout le luxe de la gastronomie, non pas à un seul couvert, mais sur plusieurs tables, de sorte que chacun pouvait choisir sa compagnie aussi bien que ses mets.
Il y avait un Anglais qui donnait régulièrement au garçon un louis chaque fois qu'il demandait quelque chose.
Un soir que le garçon avait reçu de cet Anglais généreux jusqu'à dix pièces d'or: «Milord, lui dit-il tout surpris, peut-être ignorez vous qu'on ne paie pas ici?—Oh! oh! peu importe garçon, reprit l'Anglais froidement; quand un homme risque cent mille francs sur une carte, il a bien de quoi donner quelques louis pour qu'on lui serve à souper. Voilà dix autres louis pour t'apprendre que je ne me trompe pas.»
Que de gens de tout sexe, de tout âge, de tout rang venaient chez le marquis de Livry, pour y hasarder, à la faveur du domino, le fruit de vingt ans de travail et d'économie sur une carte! Que d'intrigues, de politique ou d'amour se trouvaient sous le masque! Combien de personnes se cherchaient sans avoir la bonne fortune de se rencontrer! Combien d'autres se coudoyaient qui ne pensaient qu'à se fuir!
Le hasard me rendit le témoin d'une scène singulière dans un de ces bals: Il était près de deux heures du matin, la foule était immense, et la chaleur excessive; je m'en trouvai incommodée, et montai à l'étage supérieur pour respirer un peu plus librement; l'air frais m'eut bientôt remise, et je me préparais à descendre, lorsque mon attention fut attirée par une conversation très-animée qui se tenait dans un appartement voisin. Beaumarchais dit que pour entendre il faut écouter. Soupçonnant qu'il s'agissait de quelque intrigue sous le masque, je m'approchai de la cloison, et je reconnus les voix de deux femmes; mais comme le sujet de l'entretien paraissait n'avoir d'intérêt que pour elles, je me préparais à m'éloigner, lorsqu'à mon grand étonnement, l'une des interlocutrices prononça le nom de Bonaparte. Ce nom fixa de nouveau mon attention, et j'entendis que cette dame disait: «Je vous déclare, ma chère Thérésina, que j'ai fait tout ce que l'amitié pouvait me dicter, mais inutilement. Pas plus tard que ce matin, j'ai tenté un nouvel effort; mais il n'a rien écouté de ce que je voulais lui dire. Je ne saurais comprendre ce qui a pu le prévenir si fortement contre vous. Vous êtes la seule femme dont il a effacé le nom de la liste de mes amies intimes, et c'est de peur qu'il ne nous montrât directement son déplaisir (ce qui me désolerait), que je suis venue ici seule avec mon fils. Dans ce moment, on me croit bien endormie dans mon lit au château; mais j'étais décidée à venir pour vous voir, et vous prévenir, pour vous consoler et surtout me justifier.
»Joséphine, répondit l'autre dame, je n'ai jamais douté de la bonté de votre cœur ni de la sincérité de votre affection.
»Le ciel m'est témoin que la perte de votre amitié serait pour moi bien plus pénible que la crainte de Bonaparte.
»J'ai tenu, dans ces temps difficiles, une conduite telle qu'on pourrait peut-être s'honorer de mes visites; mais je ne vous importunerai pas sans son consentement. Il n'était pas consul quand Tallien le suivit en Égypte..., lorsque je vous reçus tous deux chez moi..., lorsque je partageai avec vous...» (Ici des sanglots interrompirent la voix de la dame.) «Calmez-vous, reprit l'autre, calmez-vous, ma chère Thérésina..., laissez passer l'orage..., je vous préparerai une réconciliation, mais il ne faut pas l'irriter davantage; vous savez qu'il n'aime pas Ouvrard, et l'on dit qu'il vous voit souvent!—Quoi donc! parce qu'il gouverne la France, espère-t-il tyranniser nos foyers? Faudra-t-il lui sacrifier nos amitiés privées?» Comme elle prononçait ces mots, on frappa à la porte.
C'était Eugène Beauharnais, qui cherchait partout sa mère.
«Madame, lui dit-il, voilà plus d'une heure que vous êtes absente; le conseil des ministres est peut-être terminé; que dira le premier consul, s'il ne vous trouve pas à son retour?»
Les deux dames et Eugène descendirent lentement, et je quittai aussi le bal quelques minutes après.
Je venais d'être témoin d'une scène très-intéressante; car une des deux dames devint par la suite impératrice des Français; l'autre était madame Tallien, à qui la France devait la chute de Robespierre.
Sépulture de mon père dans le parc de sa maison de campagne.—Imprévoyance.—Maison ruineuse.—Confiance de mon mari en moi.—Son insouciance.—Visite à ma mère.—Maladie.—Travaux d'embellissement à ma maison de campagne.—Voyage en Angleterre, à la paix d'Amiens.—Le Ranelagh.—Madame Fitzhebert et le prince de Galles.—Lady Jersey.—Perfidie attribuée à une femme.—La première nuit des noces du prince de Galles (depuis George IV) et de la reine Caroline.—Dureté et froideur du prince de Galles envers sa femme.—Manières étranges de la princesse de Galles.—Courte faveur de lady Jersey.—Retour du prince de Galles à madame Fitzhebert.—Passion du prince pour cette dame.—Toast porté par le prince à sa maîtresse.—Le prince de Galles et les femmes de quarante ans.—Le prince de Galles inséparable de madame Fitzhebert.—Amabilité du prince à mon égard.—Il me présente à la duchesse de Devonshire.—Conversation avec le prince.—Son genre d'esprit.—Bonhomie d'un voyageur.—Le prince de Galles parlant parfaitement français.—Le prince régent et Henri V.—Excès de familiarité puni.—Fête magnifique chez la duchesse de Devonshire.—Monseigneur le duc d'Orléans et le duc de Beaujolais, son frère.—Les routs de Londres.—Les parties de thé.—Les belles pommes de terre et le capital beefstake.—Les peines d'estomac.—Timidité des Anglaises.—Leurs bonnes qualités.—Les femmes mariées en France et en Angleterre.
Mon père avait acquis, peu de temps avant sa mort, une maison de campagne charmante près de Paris; l'étendue du parc me permit d'en faire consacrer une partie pour lui servir de sépulture. Dans l'égarement de la douleur, je ne vis que la possibilité d'aller chaque jour visiter son tombeau.
Je ne calculai pas si l'avenir pouvait amener tels événemens qui me forçassent de renoncer à cette maison; je ne calculai pas que la moitié de la fortune de mon mari avait été abandonnée au gouvernement, par le partage qu'on en avait fait pendant son émigration; que sur la moitié qu'il nous était échu il restait les droits des personnes auxquelles il avait donné sa signature, avant l'émigration, en cautionnemens, dans le cas où les personnes qu'il avait cautionnées ne payeraient pas, et que par conséquent la fortune qui me restait n'était pas suffisante pour conserver une maison qui par son agrément, par l'étendue de ses jardins, et surtout par sa position entre Paris et Versailles, avait causé de grandes dépenses au dernier propriétaire. En effet, on attribuait en grande partie la ruine de M. de L. T. D. P., au séjour de cette maison, dans laquelle il recevait la cour et la ville. Je ne vis rien de ces dangers, aucune voix amie ne vint m'avertir de leur existence. Mon mari, si bon, si aimable pour tout ce qui le connaît, trouvait que j'avais sauvé avec beaucoup de bonheur et d'adresse une partie de sa fortune, et pensait qu'il pouvait sans danger m'en laisser la direction. Il n'avait jamais eu l'habitude de s'occuper d'affaires d'intérêt; il ne pouvait souffrir qu'on lui en parlât. S'il voyait entrer un fermier ou un homme d'affaires, il prenait son chapeau et sortait. Sa confiance en moi, sa parfaite bonté qui l'empêchait de me contrarier en rien, eurent une influence funeste sur le reste de ma vie, et malheureusement aussi sur la sienne. Aussitôt que mes forces me le permirent, je partis pour aller porter à ma mère (qui habitait loin de Paris) les seules consolations que je pusse lui offrir après la perte affreuse que nous venions de faire: pleurer ensemble était un besoin pour toutes deux.... À mon retour, ma santé, qui avait beaucoup souffert, ne me permit pas d'arriver jusqu'à Paris; je fus retenue près de six mois à cinquante lieues de la capitale; enfin, le temps, ce consolateur donné par la nature, vint calmer mes regrets et les rendre supportables; il ne me fit pas oublier mon excellent père, mais son souvenir, dont j'aime toujours à m'entourer, cessa d'être accompagné de ces déchiremens qui suivent les premiers instans d'une perte si cruelle.
À mon retour à Paris, je mis tous mes soins à embellir l'habitation qui m'était devenue précieuse depuis qu'elle renfermait un dépôt si cher.
J'abandonnai la direction des travaux que je me proposais d'y faire à un architecte, et, profitant de la liberté laissée par la paix d'Amiens de voyager en Angleterre, mon mari et moi nous partîmes pour Londres. Le but principal de notre voyage était de visiter une tante de M. de V..., à laquelle il était fort attaché, et qui habitait l'Angleterre depuis son émigration; le rang qu'elle occupait, ainsi que ses qualités personnelles, lui avaient attaché de nombreux amis qui nous accueillirent parfaitement mon mari et moi, qui s'empressèrent de rendre notre séjour à Londres aussi agréable qu'il pouvait l'être.
Le lendemain de mon arrivée, je fus conduite au Ranelagh. Cet établissement, qui est tombé depuis, était alors très à la mode. J'étais accompagnée de M. Smith, frère de madame Fitzhebert. On prétendait que cette dame avait été unie au prince de Galles par une sorte de mariage nul devant la loi, puisque madame Fitzhebert était catholique. Lorsque ce prince, cédant aux vœux de sa famille et du parlement, consentit à épouser la princesse de Brunswick, madame Fitzhebert s'était brouillée avec lui.
On disait que lady Jersey, dame d'honneur de la princesse de Galles, avait formé le projet de subjuguer le prince et remplacer dans son cœur madame Fitzhebert. On ajoutait que le jour de son mariage, désirant l'éloigner de sa jeune épouse, elle avait mêlé de l'eau-de-vie dans le vin destiné à la princesse, que les résultats de cette mixtion furent tels qu'ils inspirèrent au prince un profond dégoût pour elle.
Je ne sais quel degré de confiance on doit accorder à ces détails odieux, mais le fait que je vais citer est certain, je le tiens de la personne même qui en a été le témoin.
Le lendemain de son mariage, la princesse traversant un salon dans lequel se trouvait son auguste époux, s'approcha de lui et prit sa main d'une manière caressante; le prince la retira vivement et dit à l'ami qui se trouvait près de lui: Touchez ma main, sentez comme elle est froide; cette femme me glace en me touchant.
Sans attribuer à lady Jersey l'horrible action dont elle fut accusée, il est permis de penser que les manières seules de la princesse avaient suffi pour faire naître cette aversion, qui s'est manifestée dès la première nuit de leur mariage. Je serais d'autant plus disposée à le croire que je tiens de madame Egerton, dame d'honneur de la feue reine Charlotte, que, la veille du mariage de la princesse de Galles, les dames qui l'entouraient avaient été indignées de sa gaîté et des mauvaises plaisanteries qu'elle se permettait (plaisanteries qui m'ont été rendues, mais que je n'oserais répéter ici).
Quoiqu'il en soit, lady Jersey, qui était parvenue à plaire au prince pour quelques instans, fut bientôt délaissée; il revint à madame Fitzhebert avec tout l'empressement de la plus violente passion; il la suivait partout; on le voyait à cheval courant après sa voiture. Vainement elle voulut le fuir et mettre la mer entre eux en venant se réfugier en France; bientôt elle y apprit que le désespoir du prince avait altéré sa santé, qu'il était malade. Cédant alors à l'attachement qu'il lui avait inspiré, elle consentit à revenir en Angleterre.
Cette passion durait encore lorsque j'étais à Londres, quoique madame Fitzhebert eût alors plus de quarante ans. On sait que dans un dîner avec ses amis, dans lequel on discutait quel était l'âge le plus favorable à la beauté d'une femme, et quels étaient les avantages qui établissent cette beauté, le prince décida la question par un toast qu'il porta à une femme blonde, grasse et âgée de quarante ans.
En effet, les trois femmes qui ont successivement occupé son cœur avaient toutes plus de quarante ans.
En invitant madame Fitzhebert à une soirée on était sûr que le prince l'honorerait de sa présence; c'est ainsi que je me suis trouvée plusieurs fois avec lui chez lady Warren à Kensington, où elle avait une maison charmante, chez madame Daff et chez la duchesse de Saint-Albans sa sœur. Le lendemain de mon arrivée, il était au Ranelagh lorsque j'y fus accompagnée du frère de madame Fitzhebert; ce dernier s'approcha du prince et lui dit qu'il regrettait que la duchesse de Devonshire eût déjà quitté le Ranelagh, parce qu'il lui aurait demandé une invitation pour une dame française qui venait d'arriver à Londres, à laquelle il eût voulu faire voir la fête que la duchesse donnait le lendemain à Chiswick. Le prince répondit avec beaucoup de grâce que je n'avais pas besoin de billet, qu'il y serait, et qu'en le faisant avertir de mon arrivée il me présenterait à la duchesse. En effet, le lendemain M. Smith, qui nous accompagnait, alla prévenir le prince, qui non-seulement me présenta, mais qui se promena assez long-temps sur la pelouse avec moi. Le lendemain, les journaux de Londres, qui remplissent leurs longues colonnes de tous ces détails de la société, et de la description la plus minutieuse de la toilette des dames firent un long article de ma présentation et de ma promenade avec le prince. J'ai pu, dans cette circonstance, où j'ai joui assez long-temps de sa conversation, apprécier le charme de son esprit, remarquable surtout par une légère teinte de causticité et de moquerie d'un ton parfait. Il me parut fort amusé d'un M. Michel qui était venu depuis peu en Angleterre en même temps que madame Récamier, qui lui avait offert ses services et promis ses bons offices si le prince venait à Paris, comme si chacun ne devait pas savoir que l'héritier de la couronne d'Angleterre ne peut jamais quitter ses états, ou qu'il pût avoir besoin d'un M. Michel. Je fus étonnée de la perfection avec laquelle le prince parlait français sans le moindre accent étranger.
La conduite qu'il a tenue lorsqu'il devint régent du royaume a fait trouver de grands rapports entre lui et Henri V: tous deux eurent une jeunesse fort orageuse, tous deux surent éloigner d'eux à leur avènement au trône les compagnons de leurs joyeuses folies.
Mais, même au temps où il n'était que prince de Galles, il savait réprimer la trop grande familiarité que quelques-uns de ses amis, encouragés par celle qu'il avait avec eux, se permettaient quelquefois. On cite en exemple monsieur B..., qui un jour le pria de sonner pour un verre d'eau dont il avait besoin. Le prince sonna et dit froidement au valet de chambre, lorsqu'il ouvrit la porte: «Faites avancer la voiture de monsieur B...»
Cette correction infligée si à propos fit sentir à ses amis que lorsqu'un souverain veut bien oublier la distance qui le sépare de ses sujets, c'est un motif de plus pour que ceux-ci s'en souviennent. Monsieur B... ne reparut jamais depuis devant le prince; malheureux à l'excès par cette disgrâce, il quitta l'Angleterre, et depuis ce temps il habite Calais. Cette fête donnée par la duchesse de Devonshire était un déjeuner offert à cinq cents personnes. Des tables étaient dressées dans les appartemens et dans quelques fabriques du parc; le plus beau temps la favorisait. Après le déjeuner on forma plusieurs contredanses sur le gazon; j'eus l'honneur de me trouver de la même que messeigneurs le duc d'Orléans et son frère, qui vivait alors, monsieur le duc de Beaujolais.
Cette fête est une des plus agréables que j'aie vues pendant mon séjour en Angleterre.
En général, les assemblées si nombreuses, à la mode à Londres, me semblent peu agréables. Quand on a fait le tour des salons avec beaucoup de difficultés, et souvent en y laissant une partie de sa parure, on va se montrer dans un autre. La perfection pour un homme, et même pour quelques femmes, est d'être vues dans plusieurs le même jour.
Lorsqu'on veut témoigner à une personne une bienveillance particulière, on ne se contente pas de l'inviter à ces grandes assemblées, mais on la prie de venir prendre le thé. Que Dieu garde les voyageurs qui iront en Angleterre après moi de cette bienveillante politesse.
Rien dans le monde n'est plus ennuyeux que ces réunions (au moins pour des Français). Sur vingt ou vingt-cinq femmes, à peine y compte-t-on un ou deux hommes. La conversation assez généralement est relative au dîner qu'on a eu ou au souper qu'on aura. Je me rappelle qu'à une de ces réunions une dame placée près de moi parla beaucoup des beautiful potatoes et du capital beefstake qu'elle avait eus à son dîner, ainsi que des peines d'estomac qu'elle éprouvait.
Ce mot peine, dont nous nous servons en parlant de douleurs morales, me parût la chose du monde la plus drôle, appliquée aux douleurs physiques, ainsi que les belles pommes de terre et le capital beefstake. Mais s'il est difficile à une jeune femme de ne pas rire des choses qui sont en opposition directe avec ses habitudes, il serait fort injuste de juger sur des rapports semblables la société anglaise. Si la timidité, la mauvaise honte (comme ils disent), paralyse les moyens d'un grand nombre, elles n'en sont pas moins pour la plupart d'excellentes femmes, et il n'est pas rare d'en trouver qui réunissent beaucoup de talens et d'agrémens dans l'esprit. On a dit (et on a eu raison) que les mœurs sont plus pures en Angleterre que dans aucun autre pays (les personnes de la cour exceptées); mais on aurait tort d'en conclure que les femmes des autres pays valent moins.
En France, elles jouissent d'une grande liberté: elles font et reçoivent des visites sans leur mari; elles vont au bal, au spectacle sans lui; enfin celles qui se conduisent bien (et il y en a beaucoup) ne doivent qu'à elles seules leur vertu. En Angleterre, une jeune femme ne sort jamais seule à la promenade, au spectacle; partout enfin elle est entourée d'une protection qui ne lui manque jamais.
Ce genre de vie, si bien fait pour assurer le repos, le bonheur des familles, est une sauve-garde pour les femmes. Les mœurs du pays qui a adopté ces usages doivent être généralement bonnes; mais les individus ne valent pas mieux. Il ne faut jamais oublier que les hommes (et avec bien plus de raison les femmes) ne sont jamais que le produit des circonstances dans lesquelles ils se trouvent placés. Cela est si vrai, que si vous isolez une Française et une Anglaise de toute espèce de protection, la Française trouvera en elle-même plus de force de résistance pour échapper à la séduction qu'une Anglaise lorsqu'elle sera séparée de tout ce qui forme son bouclier ordinaire.
Beauté des Anglaises.—Comparaison entre les Anglaises et les Françaises.—Les enfans.—Les veuves.—Liberté des jeunes filles.—Respect et froideur filiale.—Le poëte Shandy.—L'aïeul et les petits-fils.—Autorité paternelle absolue en Angleterre.—Les maisons de Londres.—Une ville de bourgeois.—Commodité et tristesse.—Les salles de spectacle.—L'opéra italien à Londres.—Un bal masqué.—Gaîté anglaise, gravité française.—Les voyages.—Manie du changement chez les Anglais.—Les voyages d'agrément.—La reine Caroline, reine de la canaille.—Bergami et les caricatures.—La reine à Hammersmith.--L'alderman Hood.—Costume et coiffure de la reine.—Les corporations.—Équipage grotesque des dames de la cour de Hammersmith.—Le parc de la reine dévasté par ses courtisans.—Audace et humiliation de la reine au couronnement de George IV.—Maladie et mort de la reine attribués à son désappointement.—Convoi de la reine.—Patience des soldats anglais mise à l'épreuve.—Insolence et poltronnerie de la canaille.—Visite dans une brasserie.—M. Brunel, ingénieur.
En général, les Anglaises sont parfaitement belles; ce n'est point sur le petit nombre de celles qui voyagent et viennent sur le continent qu'on doit former son opinion.
Mais qu'on aille un dimanche, dans une belle matinée de printemps, se promener sur les beaux gazons de Kensington-Garden, sous ces ombrages si beaux, si frais, c'est là qu'on prendra une opinion juste de la beauté des femmes; leur toilette du matin, dépouillée de tous les ornemens dont elles la surchargent le soir, qui la rendent souvent de mauvais goût, est plus simple, est plus favorable à leur beauté.
Il existe une différence bien remarquable entre les Françaises et les Anglaises. À la promenade des Tuileries, à dix pas, toutes les femmes paraissent charmantes; leurs grâces, leur tournure, leur mise, l'éclat de leurs yeux, les font paraître parfaitement jolies à distance; en s'approchant ce n'est plus la même chose: sur dix souvent il n'y en a pas une de véritablement jolie.
À Kensington-Garden, au contraire, à dix pas il n'y a pas une femme de jolie, l'ensemble est sans grâces, la toilette de mauvais goût; mais arrive-t-on jusqu'à elles on est étonné du charme de leur figure, de la délicatesse de leurs traits, mais surtout, de la transparence de leur peau, qui paraît encore plus belle au jour qu'aux lumières. Les enfans y sont plus beaux que dans aucun autre pays. Il est vrai de dire qu'il n'y en a pas où l'on s'en occupe autant; je ne sais quel auteur a dit que les Anglaises ressemblaient aux animaux qui n'aiment leurs petits qu'autant qu'ils ont besoin d'eux, et qui les méconnaissent dès qu'ils peuvent se passer de leurs soins. Sans accorder tout-à-fait la justesse de cette opinion, elle renferme bien pourtant quelque chose de vrai. J'ai vu un grand nombre de veuves anglaises se remarier, oubliant tout-à-fait les intérêts de leurs enfans; en France ces exemples sont bien plus rares.
Il est assez commun en Angleterre de voir de jeunes demoiselles aller passer plusieurs mois en visite chez des amies, et leur mère ne s'en inquiéter nullement. C'est surtout parmi les hommes que je n'ai pas trouvé cette confiance, cette intimité qui règne souvent entre un père et ses fils; en Angleterre, une fois que ces derniers ont passé l'enfance, et qu'ils atteignent la jeunesse, ils sont très-respectueux, mais très-froids pour leurs parens; enfin je ne sais pourquoi, en voyageant dans ce pays, je me suis rappelé cette horrible explication de l'amour des grands-pères pour leurs petits-enfans qui a été donnée par le poëte Shandy, qui prétend que les pères ne voient dans leurs enfans que des héritiers avides, et que c'est à cette cause qu'on doit attribuer l'amour extrême de l'aïeul pour ses petits-fils, parce qu'il les regarde comme les ennemis de ses ennemis. S'il y a un pays au monde où une pareille opinion ait pu prendre naissance, ce doit être en Angleterre, quoiqu'en général je pense qu'en tous pays l'enfance est l'époque de la vie qui inspire aux parens l'attachement le plus vif.
Si on voulait en analyser la cause, peut-être la trouverait-on dans l'empire absolu qu'ils exercent alors sur leurs enfans; cet empire les identifiant en quelque sorte avec eux-mêmes, leur inspire une sorte d'intérêt pour toutes leurs actions, qui se perd lorsque ces enfans, devenus libres de leurs pensées, de leur conduite, ne doivent plus leurs succès qu'à eux-mêmes.
Serait-il donc vrai qu'il n'est pas un seul des sentimens qui font le charme de notre existence qui soit tout-à-fait exempt d'égoïsme?...
D'autres causes peuvent aussi déterminer la préférence accordée à l'enfance.
Le bonheur qu'on attend de ses enfans étant alors en espérance, il est entouré de toutes les illusions qui suivent cette puissance décevante, on jouit de ce qu'on a et de ce qu'on espère; mais quand les enfans s'élancent dans la vie, où ils vont exister pour d'autres que ceux qui les ont élevés, toutes ces illusions se perdent successivement, et le sentiment qui attache les parens à leurs enfans n'est plus qu'une affection raisonnable.
N'ayant jamais eu d'enfans, mon opinion, à cet égard, n'est que le fruit de mes observations, et non de mon expérience personnelle; aussi je suis bien loin de la donner comme autorité.
En arrivant à Londres, je fus frappée de la construction des maisons: toutes ces petites portes me faisaient demander où étaient les maisons des grands seigneurs; ne voyant partout que des habitations pour des bourgeois, je voulais toujours chercher des hôtels comme les nôtres. Après quelque séjour à Londres, je trouvai que, malgré la différence de l'extérieur, quelques maisons offraient des habitations aussi belles qu'élégantes.
Les rues de Londres sont belles, larges, bien alignées, garnies de trottoirs qui les rendent très-commodes aux piétons. Ces rues sont coupées par de belles places; la plupart renferment au milieu des jardins charmans, entourés d'une grille dont la jouissance est commune à tous les propriétaires du square. La construction des maisons en brique, et la fumée du charbon de terre, donnent à Londres un aspect un peu triste, particulièrement le soir. Personne ne se promène jamais après son dîner; toutes les affaires se font le matin. On va au spectacle et dans le monde, mais c'est en voiture qu'on s'y fait conduire; et comme ce n'est jamais qu'un petit-nombre comparé à la population, il en résulte que les rues, les places publiques, présentent un aspect fort triste le soir.
Nos cafés brillans, qui offrent un point de réunion aux oisifs de toutes les classes, sont inconnus à Londres; aussi les Anglais qui viennent à Paris sont charmés de l'aspect animé de nos boulevards.
Les salles de spectacles sont toutes fort belles; les dames y allant toujours en grande toilette, le coup d'œil de ces grandes réunions est très-imposant. Une femme bien mise n'est pas exposée à se trouver (comme cela arrive souvent à Paris) à côté d'une femme du peuple. Les loges, particulièrement à l'Opéra, sont toutes généralement louées à l'année; une loge du quatrième rang est du même prix qu'au premier; heureux ceux qui possèdent les meilleures. Les étrangers qui veulent aller à l'Opéra, s'ils n'ont pas la connaissance de quelques propriétaires de loges, sont forcés d'aller au parterre; ils ne trouveraient pas une loge à louer.
Quoique la bonne compagnie n'aille point au bal masqué de l'Opéra en général, je voulus en voir un qu'on donna je ne sais à quelle occasion. Nous fûmes nous établir dans une loge appartenant à une dame qui eut la bonté de me l'offrir, et de là nous pûmes voir parfaitement le bal.
Je fus surprise au dernier point, je n'avais aucune idée de rien de semblable: d'après l'idée qu'on se forme assez généralement de la gravité anglaise et de la gaîté française, si un étranger se trouvait transporté tout à coup au milieu d'un de nos bals de l'Opéra, dont l'aspect est rendu si triste par les dominos noirs, et dont tout le plaisir se réduit à se promener, il n'hésiterait pas à se croire sous les brumes de la Tamise, entouré de la gravité britannique, comme au contraire, si on le ramenait subitement dans un bal masqué de Londres, il pourrait se croire au milieu de ces Français réputés si gais, si turbulens.
Dans un bal masqué, en Angleterre, chacun adopte un caractère, et doit agir et parler en conséquence: l'avocat plaide une cause au milieu d'un nombreux auditoire, la marchande de poissons promène son panier et offre sa marchandise, le watchman porte sa lanterne et étourdit tout le monde avec sa cresselle; dans un coin on danse une écossaise, dans un autre on walse, un peu plus loin une contredanse française; il résulte de cette multiplicité d'orchestres une discordance, un bruit qui, en se mêlant aux cris, aux discours des masques, forment un véritable charivari.
Ce bal dérangea singulièrement les idées que je m'étais formées de la gravité des Anglais. Au reste, j'ai cru remarquer qu'ils recherchent beaucoup plus le plaisir que nous; peut-être que leurs efforts sont en proportion de la peine qu'ils ont à le trouver: ils font beaucoup de frais pour s'amuser et n'y réussissent pas toujours; de là, ce besoin de changer de place, dont les Anglais de toutes les classes sont atteints, et qui les porte sans cesse d'un lieu dans un autre.
Sans doute voyager est un plaisir quand on a une bonne voiture, des domestiques qui font ou défont nos paquets, et qui, en nous évitant tous les pénibles détails, nous laissent jouir sans trouble de la beauté des sites qui se trouvent sur notre passage, ou de ce qu'il y a de remarquable dans les villes que nous parcourons.
Mais parmi le grand nombre d'Anglais voyageant pour ce qu'ils appellent leur plaisir, il n'y en a que très-peu qui se servent de leur voiture; les autres ont le courage de s'entasser dans des diligences et de courir ainsi le monde d'auberge en auberge. Je ne puis concevoir qu'eux, qui ont tant de ce qu'ils appellent comforts, chez eux, puissent se résigner à passer un quart de leur vie dans ces tristes voitures, et l'autre quart dans des auberges; le tout pour changer d'air et de place. Ce changement d'air leur paraît indispensable: c'est un préjugé établi dans toute la nation, que ce changement est nécessaire à leur santé. Nous autres Français qui souvent naissons, vivons et mourons à la même place, nous trouvons ce besoin fort extraordinaire. Il m'est arrivé souvent, en rencontrant de ces grandes et lourdes masses, qu'on nomme diligences, de plaindre de tout mon cœur les gens qui y sont entassés, les trouvant les plus malheureux du monde. Je comprends très-bien que, dans la nécessité de se transporter d'un lieu dans un autre, on soit heureux de trouver ces voitures. Mais que ce soit par choix, par plaisir, qu'on se condamne à se promener ainsi, c'est ce que je ne puis concevoir. Il me semble que c'est intervertir le sens des mots que d'appeler cela des voyages d'agrément: je les nommerais plutôt de cruelles pénitences.
Dans un voyage que je fis postérieurement en Angleterre, je fus témoin de toutes les scènes qui accompagnèrent le retour de la reine Caroline, son séjour et sa mort.
On la nommait la reine de la canaille, et en vérité, rien ne lui allait mieux que cette dénomination. Elle ne paraissait jamais sans que sa voiture fût environnée d'une foule immense de gens déguenillés, dont l'aspect était vraiment effrayant.
Je pus observer, à son occasion, toute l'inconséquence du bas peuple, et apprécier son suffrage tout ce qu'il vaut.
Lors de son arrivée à Londres, j'étais placée dans Saint-James-Street, pour voir passer son cortége. Une boutique de caricatures occupait le dessous de la fenêtre où j'étais; le vitrage était couvert de celles de la reine et de Bergami; il y en avait de toutes sortes, et toutes faites dans le but de la couvrir du plus profond mépris.
Je croyais à chaque instant que l'immense populace qui s'était portée dans cette rue pour attendre le passage de sa reine chérie allait se jeter sur cette boutique, et déchirer ces caricatures outrageantes pour son idole; c'était une conséquence naturelle à prévoir; mais non, ces caricatures, au contraire, les amusèrent beaucoup et les occupèrent jusqu'au moment de l'arrivée de la reine: ils montaient sur les épaules les uns des autres pour les mieux voir.
Lorsqu'elle passa, le plaisir qu'ils avaient trouvé à voir la représentation de ses vices ne les empêcha pas de se retourner en criant: Caroline for ever! À entendre leurs acclamations, on eût pu croire qu'en même temps qu'elle était la princesse la plus chérie, elle était la plus digne de l'être.
Cet exemple doit apprendre aux souverains toute la valeur de ces acclamations qu'ils aiment à entendre sur leur passage. Pendant son séjour à Hammersmith, dans la maison de campagne qui avait été embellie par la margrave d'Anspach, elle reçut les députations de toutes les corporations des ouvriers de Londres, qui s'y rendirent en bateau sur la Tamise. Curieuse de voir cette cour si nombreuse et d'espèce si nouvelle, j'y fus conduite par une personne de la maison de la reine, qui me fit placer dans un salon à côté de celui où elle était, dont la porte resta ouverte. Une seule dame et quatre hommes parmi lesquels se trouvait l'alderman Hood, y étaient avec elle.
Sa parure se composait d'une robe de mousseline des Indes, brodée d'un semis en or; cette robe était dans la forme ordinaire, mais un grand schall de mousseline lamée, pareille, était attaché sur l'épaule d'un côté, et passait de l'autre sous le bras, en se rattachant sous le sein. Cette draperie, portée par une grande femme, eût eu assez de grâce; mais la reine étant assez petite, et d'une taille très-épaisse, cette forme de robe la faisait paraître encore plus grosse.
Elle était coiffée d'un turban de la même mousseline, qui cachait entièrement ses cheveux, à l'exception de deux mèches en tire-bouchons, qui paraissaient de chaque côté; mais ces mèches, qui étaient blondes, et qui par conséquent ne lui appartenaient pas, contrastaient désagréablement avec son teint, qui était celui d'une brune. L'ensemble de sa figure et de sa personne n'avait rien de distingué. Un collier et des boucles d'oreilles de diamans complétaient sa parure.
Chaque corporation, qui était débarquée dans le parc qui touche à la Tamise, envoya des députés pour la complimenter et lui baiser la main; le grand nombre de ces députés rendit cette cérémonie très-longue. On conçoit qu'un ouvrier savetier, revêtu de ses habits du dimanche, était charmé de pouvoir raconter qu'il avait été présenté à la reine et se vanter de lui avoir baisé la main; aussi de ces processions se succédèrent à Hammersmith jusqu'à ce qu'elle eût passé en revue toute la populace. Celles qui présentaient les plus grotesques caricatures étaient celles dont les femmes faisaient partie: voulant singer les dames de la cour, qui en Angleterre portent beaucoup de plumes, elles s'en couvraient la tête; ces plumes, longues d'une demi-aune, qui menaçaient le ciel, complétaient leurs étranges parures.
Lorsque ces dames allaient faire leur cour à la reine, c'était toujours en grand cortége: ordinairement tout un quartier se réunissait, on prenait des voitures découvertes, pour en rendre les frais moins dispendieux, on y faisait entrer autant de personnes que la voiture pouvait en contenir, et par ce motif on s'y tenait presque toujours debout.
Le coup d'œil de toutes ces femmes coiffées de leur forêt de plumes, entassées dans ces voitures, dont plusieurs étaient à quatre chevaux, valait la peine d'être vu.
Le jour de la députation en bateau, ces courtisans d'espèce nouvelle détruisirent presque entièrement les arbustes qui se trouvaient dans le parc; ils montaient sur des arbres qui se brisaient sous leur poids, ils arrachaient les fleurs. Si ces processions eussent encore été admises dans le parc, il est probable que bientôt il n'y serait pas resté un arbre. Pendant que la reine recevait les hommages de cette multitude, je méditais sur sa dégradation; je me disais que la nécessité de s'entourer d'une cour si différente de celle qu'elle eût dû avoir, devait être pour elle une bien forte punition de ses désordres.
Je la vis au couronnement du roi, lors de ses tentatives pour y assister: quand elle se présenta à six heures du matin dans la grande galerie qu'on avait pratiquée extérieurement, pour conduire de Westminster-Hall à Westminster-Abbey, le poste des officiers lui observa qu'il avait reçu l'ordre de l'empêcher d'entrer; mais comme elle insista pour passer plus loin, malgré leur respectueuse défense, on juge qu'ils ne durent pas employer la force, ils baissèrent les pointes de leurs épées, elle passa; mais un peu plus loin, une foule de constables, moins galans, lui opposèrent une barrière insurmontable; force fut à elle de retourner sur ses pas. Pour arriver à sa voiture, elle fut obligée de parcourir un espace de la galerie assez long, au milieu des huées des spectateurs qui couvraient les vastes amphithéâtres construits de chaque côté. On criait qu'elle s'était levée trop matin, qu'elle devait retourner près de Bergami, et mille autres choses du même genre. Le dépit, la colère, tous les sentimens d'irritation se peignaient sur sa figure, qui fut bientôt couverte d'une extrême pâleur; ses lèvres étaient tremblantes; ce fut avec peine qu'elle atteignit sa voiture.
Je n'ai jamais douté que la maladie qui se manifesta en elle quelques jours après, et qui l'emporta au tombeau, n'ait pris sa cause dans la révolution qu'elle dut éprouver dans ce moment d'humiliation; et je ne conçois pas comment elle avait pu s'exposer à cette honte publique, étant parfaitement instruite qu'on ne la laisserait pas entrer à Westminster-Abbey.
J'avais vu son arrivée à Londres; j'avais été témoin des principales circonstances qui avaient marqué son séjour dans cette ville; je voulus assister à son enterrement.
Il faisait un temps déplorable, la pluie tombait par torrens. Je me rendis dans New-Road, où le convoi devait passer; ce chemin tournant autour de la ville avait été désigné, parce qu'on ne voulait pas qu'il traversât les rues de Londres. Cet ordre se trouvant en opposition aux désirs de la populace, il s'ensuivit des rixes dans lesquelles plusieurs personnes perdirent la vie; c'est probablement ce qui me fût arrivé si, par suite de cette activité qui ne peut jamais me laisser stationnaire, je n'avais donné l'ordre à mon cocher de quitter la première place que j'avais choisie à Tottenham Court-Road, pour aller un peu plus loin: ce fut précisément à cette place que je quittai que plusieurs personnes furent tuées.
Celle où je m'arrêtai un peu plus loin ne fut pas exempte de quelques dangers. À peine ma voiture y était-elle arrivée que le convoi commença à défiler; quelques escadrons de cavalerie le précédaient.
Le peuple, mécontent de ce qu'on fît passer le convoi hors de la ville, accablait les soldats d'injures et les couvrait de boue. C'est alors que je pus admirer la discipline et la patience des soldats anglais; ils étaient impassibles comme des soldats de marbre; mais à la fin, quelques pierres ayant été mêlées à la boue, le casque d'un des cavaliers en fut renversé, et quelques coups de plat de sabre furent distribués autour d'eux.
À l'instant tout ce peuple se hâta de fuir. Ma voiture leur paraissant apparemment un abri, en une seconde les chevaux, le siége, la voiture, disparurent sous la foule qui s'était précipitée dessus. Je manquai être étouffée.
Heureusement le convoi, qui avait été arrêté un moment, ayant continué sa route, nous nous trouvâmes dégagés. Ne voulant pas exposer plus long-temps une dame qui m'accompagnait, et qui était très-effrayée, je donnai l'ordre de ne pas attendre la fin du convoi, et de s'éloigner par une rue transversale près de laquelle nous nous trouvions.
Cette précaution de ma part nous sauva, sinon d'un grand danger, au moins d'un spectacle effrayant, car la place que nous quittions se trouvait encore très-près de Tottenham Court-Road, où peu d'instans après plusieurs personnes furent tuées.
Puisque je me suis éloignée de l'époque de mon premier voyage en Angleterre, pour raconter quelques circonstances relatives à la reine, qui ne se passèrent que bien des années après, je dirai un mot d'un moment vraiment heureux pour moi dont je jouis vers le même temps 1821. J'en fais mention ici pour que ceux de mes compatriotes qui iront en Angleterre puissent se procurer le même plaisir.
Parmi les établissemens dignes de fixer l'attention des étrangers, la brasserie de M. Meux me semble devoir tenir le premier rang.
Pour donner une idée de l'étendue, de l'importance de cet établissement, je citerai une de ses moindres parties, celle des cuves pour recevoir la bière: elles sont au nombre de quatre-vingts, et la plus petite, la moins chère, coûte quatre mille livres sterling, ou cent mille francs de notre monnaie.
Toutes les parties de cette vaste et magnifique brasserie reçoivent le mouvement par une machine à vapeur. Lorsqu'après en avoir admiré tous les détails, on me conduisit devant la petite roue dont l'effet était si prodigieux, je demandai avec empressement le nom de l'inventeur. Il faut aimer son pays comme moi, pour savoir tout le plaisir que j'éprouvai, lorsque entourée de plusieurs Anglais, fiers avec raison de leurs talens et de leur industrie, on me nomma un Français, M. Brunel. Cet homme si justement apprécié, admiré en Angleterre, avait voulu consacrer ses grands talens à sa patrie. Il fut repoussé par Bonaparte, et obligé de porter son industrie et son génie parmi les Anglais.
La brasserie de M. Meux vaut à elle seule qu'on fasse le voyage de Londres pour la voir.
Je reviens aux détails de mon premier voyage.