Vérité des tableaux de Téniers.—Beaux paysages et affreuse population.—Influence de la vie sédentaire et de l'abus du café.—Séjour à Aix-la-Chapelle.—L'impératrice à la préfecture.—Heureux hasard.—Mauvaise habitude et mauvaise humeur de madame de L....—L'auteur citée pour modèle par Joséphine.—Lésinerie de madame de L....—L'eau de Cologne de J. M. Farina.—Adoration perpétuelle devant l'empereur.—Napoléon questionneur.—M. de R....... courtisan parfait.—Définition du courtisan par le duc d'Orléans, régent.—Jalousie excitée par la broderie d'un habit.—Colère de M. d'Aubusson.—Plaisanterie cruelle.—Portrait de madame de La Rochefoucault.—Ambition et désappointement.—Piége de cour.—Le général Franceschi.—Naïveté de sa femme.—Querelles et coups de pincettes.—Diplomatie féminine à propos de révérences.—La révérence en pirouette.—Embarras, consultations et explication.—Les visages et les masques.—Gaucherie germanique.—Passion d'une princesse pour M. de Caulaincourt.—Colère de Napoléon excitée par la laideur d'une actrice.—Réintégration de M. Méchin destitué.—Humanité du prince primat.—Attention de ce prince pour l'auteur.—L'éventail brisé et remplacé.—Erreur légère et chagrin de Joséphine.—Audiences de Marie-Louise.—Questions habituelles de l'empereur répétées par Marie-Louise.—Gaucherie impériale.—Mauvaise mémoire de Marie-Louise.
En traversant la Belgique, on retrouve toute la vérité des tableaux de Téniers; les plus beaux paysages, et le peuple le plus affreux que j'aie jamais vus. Quand tous ces ouvriers sortaient de leurs manufactures pour voir l'impératrice, ils présentaient un spectacle affligeant. Ce contraste entre ce beau pays et ses habitans m'étonna; on me dit que c'était la conséquence de la vie sédentaire des peuples manufacturiers, et surtout leur mauvaise nourriture, dont le café est la base. Avec l'argent qu'il leur coûte, ils pourraient se procurer des alimens plus substantiels.
En arrivant à Aix-la-Chapelle, nous fûmes tous très-mal logés dans une maison achetée par l'empereur. Après quelques jours, M. Méchin, préfet d'alors, quitta l'hôtel de la préfecture pour le céder à Joséphine, et fut avec toute sa famille s'établir dans une auberge. Tout le service fut dispersé dans les maisons voisines de la préfecture. Je ne sais comment il arriva, dans ce voyage que presque toujours M. de Ségur, qui faisait les fonctions de maréchal-des-logis de la cour, désignait mon logement dans la maison occupée par l'impératrice. Il m'arriva très-rarement d'être logée ailleurs. Ce hasard (car sans doute ce n'était que cela) donnait beaucoup d'humeur à madame de L***. Elle avait la mauvaise habitude de n'être jamais prête. Je n'ai jamais vu aucune promenade, aucun départ qui ne fût un peu retardé par elle; ce qui donnait beaucoup d'humeur à Joséphine. Un jour même, cette humeur fut exprimée un peu sèchement. Elle eut la bonté de me citer pour exemple, comme ayant toujours une toilette très-soignée, et cependant me trouvant toujours la première dans le salon. Madame de L*** répondit que cela m'était très-facile, que j'étais toujours logée dans le palais, ou que, si je n'y étais pas, j'étais toujours très-près; que les coureurs chargés, les jours de départ, d'aller éveiller les femmes de chambre, n'arrivaient jamais chez elle qu'après avoir fait leur tournée. C'était un peu vrai, mais aussi madame de L*** ne stimulait jamais leur zèle par quelque gratification. Avec une belle fortune, elle cherchait à éviter les plus petites dépenses. Cette lésinerie était poussée à un point ridicule. Elle faisait payer par les personnes qui se trouvaient près d'elle mille bagatelles, sous le prétexte qu'elle n'avait sur elle que des napoléons. Entre mille exemples j'en citerai un: En quittant Cologne, nous avions toutes acheté beaucoup d'eau de Jean-Marie Farina; j'en avais gardé seulement dans un nécessaire pour le temps du voyage, et j'avais fait emballer le reste. Madame de L***, qui avait fait de même, mais qui n'en avait pas gardé assez, au lieu de déballer sa caisse, me tourmenta pouf me faire défaire la mienne, et envoya un jour la chercher chez ma femme de chambre: le tout pour s'éviter la peine d'un déballage, qu'elle ne voulait, disait-elle, faire qu'à Paris.
Madame de L*** était en adoration perpétuelle devant l'empereur; sa soumission pour tout ce qu'il disait ou voulait était entière. Je ne pense pas qu'elle ait eu jamais une seule pensée à elle. Ce qui, dans ses facultés, pouvait lui appartenir, était tellement confondu avec son admiration, que je suis bien sûre qu'elle-même n'aurait pas su en faire la distinction. Un jour, en partant pour la chasse, qu'elle devait suivre en calèche, je l'entendis dire à sa fille: Mais, Lucie, allez donc changer cette robe; vous savez que l'empereur n'aime pas cette couleur. Un autre jour, avant de descendre dans le salon, elle lui fit répéter sa leçon, et revoir ses cahiers d'extraits d'histoire qu'elle avait apportés avec elle. «L'empereur vous fera des questions, et vous ne saurez que répondre,» lui disait-elle. Il est vrai que souvent il questionnait les femmes, particulièrement les jeunes, et toutes généralement avaient grand'peur de se tromper en lui répondant.
L'empereur, en quittant Boulogne, vint joindre Joséphine à Aix-la-Chapelle. Parmi les personnes qui raccompagnaient, se trouvait M. de R... On eût pu le citer comme modèle d'un parfait courtisan; non cependant dans le sens de la définition donnée par le duc d'Orléans régent, qui disait que, pour être un parfait courtisan, il fallait être sans honneur et sans humeur. M. de R... était premier chambellan, et, comme tel, l'ordonnance lui attribuait une broderie plus large que celle des habits des chambellans. Cette distinction et quelques habitudes de M. de R... mettaient M. d'Aubusson dans des colères continuelles. Un jour entre autres, en parlant de cette différence de l'habit du premier chambellan avec celui des autres, il fit une plaisanterie peu applicable d'ailleurs à celui contre qui elle était dirigée. «L'habit du premier chambellan, dit-il, doit être surtout bien rembourré sur les épaules.» M. d'Aubusson était arrivé à cette cour un peu comme un chien qu'on fouette. Vingt fois je le vis au moment de donner sa démission de sa place, tant il s'en trouvait ennuyé. Madame de La Rochefoucault ne cessait de l'encourager à rester. Elle avait un vif désir de retrouver à cette cour ses habitudes et les gens de sa société. C'était une femme d'un esprit très-agréable. Sa physionomie était fine, spirituelle. Elle eût été jolie si elle n'eût pas été contrefaite. Son esprit était empreint d'une légère teinte de moquerie, mais de cette moquerie de bonne compagnie, qui n'était jamais offensante pour personne, et qui était tempérée par une sensibilité vraie. Je la vis souvent s'attendrir au récit de belles actions. Tout en rendant justice à son cœur, aux qualités aimables qui la distinguaient, je dois, à regret, convenir qu'elle eut quelque tort avec Joséphine à l'époque du divorce. Sa place était marquée près d'elle: jamais elle n'eût dû la quitter; dans cette occasion, elle fut tout-à-fait dupe de l'empereur et de sa propre ambition.
Napoléon avait un vif désir de lui voir donner sa démission. Si elle ne l'eût pas fait, elle restait, de droit et de fait, dame d'honneur de l'impératrice Marie-Louise. On lui fit insinuer, sous le voile de l'intérêt, que puisqu'elle ne voulait pas suivre Joséphine et s'attacher à son sort, elle ne pouvait pas rester, au moins volontairement, près de la nouvelle impératrice; mais que, si elle donnait sa démission, ce moyen concilierait tout, ce qu'elle devait à Joséphine et ce qu'elle devait à sa famille, dont l'intérêt exigeait qu'elle restât à la cour de Napoléon; que celui-ci ne manquerait certainement pas de la renommer dame d'honneur de Marie-Louise; qu'il s'en était expliqué, et qu'ainsi elle aurait envers Joséphine et envers le public l'excuse de l'impossibilité de résister aux volontés de l'empereur.
Elle donna dans ce piége. Elle dit à Joséphine que sa santé, ses enfans, sa famille l'empêchaient de la suivre, si elle s'éloignait de Paris et de la France (comme on le croyait alors), mais qu'elle ne resterait pas attachée à celle qui venait occuper son trône, et qu'elle donnait sa démission. Elle la donna en effet. C'était ce que voulait l'empereur. Chacun sait que, libre par cette résolution, ce fut de madame la duchesse de Montebello qu'il fit choix. Dans cette circonstance, madame de La Rochefoucault fut mal conseillée par son ambition; elle l'eût été mieux sans doute, si elle eût écouté son cœur et qu'elle fût restée près de Joséphine.
Je reviens à Aix-la-Chapelle, dont je me suis éloignée. Le cercle habituel se composait du service, et des personnes admises à faire leur cour. Elles étaient en assez petit nombre. Le général Franceschi s'y trouvait avec sa femme. Celle-ci ne pouvait pas se consoler d'avoir pu épouser Joseph Bonaparte, et de l'avoir refusé: «Mais aussi, disait-elle naïvement, qui eut jamais pu prévoir ce qui est arrivé?» Je crois que ce souvenir entrait bien pour quelque chose dans les querelles violentes qu'elle avait avec son mari, et dans lesquelles, disait-on, les pincettes figuraient quelquefois à défaut de meilleur argument. Une autre dame allemande, dont le mari, qui était Français, commandait à Cologne, était venue passer à Aix tout le temps de notre séjour en cette ville. Comme elle savait qu'en la quittant la cour se rendrait à Cologne, elle voulait prémunir ses amies contre les gaucheries qu'elles auraient pu faire, et elle leur donna ses instructions pour les présentations. Elle leur mandait qu'on devait faire trois révérences, une à la porte du salon, une au milieu, et une troisième quelques pas plus loin, en pirouette. Cette instruction pensa tourner toutes les têtes à Cologne (au moins celles des personnes qui prétendaient à l'honneur d'être présentées.) Le plus grand nombre était des dames âgées, plusieurs étaient d'une taille qui aurait pu leur rendre très-difficile et même dangereuse la tentative d'une pirouette. Madame Duchaylar, que je connaissais, et dont le mari occupait une place à Cologne, s'empressa, aussitôt mon arrivée dans cette ville, de venir me voir et me demander l'explication de cette troisième révérence, pour laquelle ces dames s'exerçaient depuis quinze jours. Après en avoir ri beaucoup ensemble, et à force d'y penser, je me rappelai qu'en effet la dame dont j'ai parlé plus haut, en faisant sa troisième révérence, se retournait un peu vers la place où nous étions assises, sans doute pour nous y faire participer; c'était sans doute cela qu'elle appelait une révérence en pirouette.
Il y avait bien dans ce qui composait ce cercle habituel certaines personnes qui présentaient quelques traits assez plaisans à peindre. Une personne de ma connaissance me le demandait dernièrement, mais c'est une œuvre fort difficile.
À la cour, on ne voit pas de visage, on ne voit que des masques. À la vérité, ce masque se dérange quelquefois, et laisse voir le bout de l'oreille; mais si on veut le peindre, on dit qu'on est méchant. Et pour, ne dessiner que des masques, ce n'est pas la peine; on en trouve partout. Il me semble que si j'étais souverain, je serais bien ennuyé de n'avoir jamais autour de moi que des êtres pensant et agissant d'après ma volonté. Autant vaudrait n'avoir pour compagnie que sa propre image répétée dans beaucoup de miroirs.
Je trouverais au contraire piquant de pouvoir jouir de la conversation de quelques personnes bien indépendantes, ayant en toute propriété leurs pensées, qu'elles ne craindraient pas d'exprimer. Mais à la cour, il en est des pensées comme des habits: il faut qu'elles soient déguisées par un certain tour d'expression convenu, et il est quelquefois aussi impossible de montrer ses idées qu'il le serait de paraître vêtu comme on l'était il y a deux siècles.
Si les grâces sont le complément de la beauté, comme le goût est celui de l'esprit, les Françaises doivent remercier la nature qui les a si bien traitées; car, toute prévention à part, je suis obligée de dire que les femmes de notre nation se distinguent parmi toutes les autres.
Les différentes cours d'Allemagne que nous passâmes en revue pendant ce voyage nous fournirent les preuves de la justesse de cette observation; nous ne rencontrâmes pas une de ces princesses dont la tournure pût rivaliser avec celle de la moins élégante de nos ouvrières en modes.
Je suis persuadée que la princesse de ***, que nous nous honorons de compter à présent parmi nos compatriotes, et qui se met très-bien, rirait de tout son cœur, si elle revoyait la parure qu'elle portait le jour où elle fut présentée à l'empereur.
Nous retrouvâmes à Mayence la princesse M... que nous avions déjà vue un instant à Aix-la-Chapelle; passionnée pour M. de Caulaincourt, elle le suivait partout; ce qu'il y a de remarquable dans cette promenade sentimentale, c'est qu'elle traînait à sa suite son mari, qui l'accompagnait toujours. Elle oubliait tellement les convenances qu'au spectacle, placée sur le côté de la salle, elle passait toute la soirée entièrement tournée du côté opposé au théâtre, parce que M. de Caulaincourt s'y trouvait, oubliant tout-à-fait la scène et les acteurs.
En parlant de ceux-ci, je me rappelle un accès de colère de Napoléon, comme je ne lui en avais jamais vu.
M. de R... fut la victime sur laquelle l'orage éclata. Le premier chambellan était chargé de l'organisation du théâtre français; c'est lui qui avait désigné ceux des acteurs qui viendraient à Mayence, pendant la réunion des princes, qui s'y rendaient pour la confédération du Rhin. Désirant leur rendre la cour agréable, on avait voulu y réunir un bon spectacle.
Ce jour on avait joué Cinna, mademoiselle Raucourt avait rempli le rôle d'Émilie, et vraiment c'était un contre-sens choquant de lui entendre dire:
Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres.
L'empereur était furieux qu'on eût donné aux princes réunis à Mayence un tel échantillon de nos actrices; il disait avec raison qu'ils devaient supposer que dans cette circonstance on avait fait un choix des meilleures, et qu'ils emporteraient dans leur pays une opinion bien désavantageuse de notre premier théâtre. Il gronda vivement M. de B... et lui dit qu'à l'exception d'un très-petit nombre de rôles dont mademoiselle Raucourt pouvait encore être chargée, on devait lui interdire tous les autres.
Ce fut à Mayence, où M. Méchin avait suivi l'empereur, qu'il obtint une nouvelle préfecture en remplacement de celle qui venait de lui être enlevée par sa destitution. Depuis le départ d'Aix-la-Chapelle, nous l'avions rencontré dans toutes les villes où la cour séjournait, à Cologne, à Coblentz; on était sûr, en traversant l'antichambre, d'y trouver M. Méchin.
L'impératrice contribua beaucoup à calmer la colère de l'empereur; c'est à elle, à ses pressantes sollicitations, que M. Méchin dut sa nomination. Mais la préfecture de la Roër n'en était pas moins regrettable; c'était la première de France pour les produits, qui excédaient 25,000 fr., tandis que celle de Laon n'en valait pas douze.
Joséphine avait beaucoup vu la famille de M. Méchin pendant le voyage d'Aix-la-Chapelle; il avait quitté l'hôtel de la préfecture pour le lui offrir, et avait passé tout le temps qu'elle l'avait habité dans une auberge avec toute sa famille. Elle mit tant d'instance et de suite dans ses sollicitations qu'elle obtint qu'il fût replacé à Laon. Le hasard d'une promenade me rendit témoin, pendant mon séjour à Mayence, de l'arrivée du prince primat (depuis grand-duc de Francfort). Le cortége qui se rendit hors de la ville à sa rencontre était la chose du monde la plus touchante.
Cet excellent prince, aussi bon que spirituel, était coadjuteur de son oncle l'électeur de Mayence.
Quoique la révolution arrivée en France l'eût privé de cette succession (puisqu'on s'était emparé de Mayence), il n'en payait pas moins des pensions à tous les anciens serviteurs de son oncle.
Je citerai de lui une attention très-aimable pour moi. Au bal donné par la ville de Mayence à l'empereur, il vint s'asseoir sur le siége que je venais de quitter pour danser une valse avec le prince d'Isembourg. J'y avais laissé mon éventail; il le brisa en s'asseyant.
La danse finie, je cherchai mon éventail un instant, mais quelqu'un m'ayant dit ce qui était arrivé, je cessai bien vite de m'en occuper.
Deux mois après je reçus à Paris un éventail charmant.
Joséphine avait l'habitude, avant les audiences diplomatiques, de voir la liste des présentations, en sorte qu'elle était ou se mettait parfaitement au courant des ambassadeurs et des ministres qui devaient en faire partie; elle savait à peu près avant ce qu'elle devait dire à chacun. Il arriva cependant un jour qu'en répondant à M. de Lima, et lui disant, je reçois avec plaisir les félicitations du prince régent de Portugal, elle se trompa et dit le prince régnant, pour le prince régent. Elle était désolée après l'audience; je ne sais quelle était la sotte personne qui avait pu l'avertir de cette bévue; lui en parler était très-inconvenant et très-méchant, car on était certain qu'elle s'en affligerait.
Au reste, je dois dire que toutes les audiences auxquelles j'ai assisté se passaient de la manière la plus convenable; et ce qui pourra surprendre, c'est qu'il n'en était pas ainsi de Marie-Louise, qui cependant devait en avoir pris l'habitude à la cour d'Autriche. Mais en vérité rien de plus pitoyable que la plupart des réceptions de cette jeune et malheureuse princesse. Madame la duchesse de Montebello tenait la feuille contenant les noms des personnes présentées; souvent elle lisait mal les noms étrangers; quand elle avait dit: «J'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté impériale et royale Monsieur...,» elle s'arrêtait, hésitait, balbutiait. Marie-Louise alors se penchait pour lire elle-même le nom; puis, à l'exemple de Napoléon, elle demandait à la personne présentée: Êtes-vous marié? avez-vous des enfans? et quelquefois elle ajoutait comme son époux: Que faites-vous? Le ministre de Saxe, le comte d'Einselden, que je voyais très-souvent alors, me disait à chaque audience de Marie-Louise: En vérité l'impératrice devrait savoir que je ne suis pas marié, que je n'ai pas d'enfans, car je le lui ai déjà dit tout autant de fois que je l'ai vue. Il paraît qu'elle a peu de mémoire.
De Mayence à Saverne.—Le général Ordener et madame de La Rochefoucault.—Plaintes de madame de La Rochefoucault à l'impératrice.—Bonté de Joséphine.—Sa douceur dégénérant en faiblesse.—Jalousie entre ses femmes de chambre.—Mademoiselle Avrillon et madame Saint-Hilaire.—Madame de La Rochefoucault grondant l'impératrice.—Larmes de Joséphine.—Joséphine parlant de la mort du duc d'Enghien.—Prières de Joséphine et regret de Napoléon.—Arrivée à Nancy.—M. d'Osmond, évêque de Nancy.—Madame Lévi.—Invitation à déjeuner refusée par l'impératrice.—Autre temps, autres mœurs.—Prodigalité de Joséphine, venant de la bonté de son cœur.—Importunités des marchands.—Joséphine achetant une bourse que son intendant refuse de payer.—Triomphe de Napoléon en voyage et froid accueil des Parisiens.—Opinion de Napoléon sur le 10 août.—Mépris de Napoléon pour le peuple.—Chagrins domestiques de l'auteur.—Spéculations sur les fonds publics.—Engagement imprudent.—Dépenses énormes et inévitables.—Vente à réméré de la terre de V...—Beau rêve et triste réveil.—Le spéculateur en perte.—Fuite de MM.*** et ruine de l'auteur.—Lettre de MM.*** à l'auteur.—Résolution soudaine.—L'auteur priant l'impératrice d'accepter sa démission.—Le général Foulers envoyé à l'auteur par l'impératrice.—Instance de Joséphine.—Explication différée.
En quittant Mayence, on vint coucher à Saverne; nous y trouvâmes le général qui avait commandé l'expédition d'Ettenheim; il fut, ainsi que plusieurs autres généraux, admis au souper de l'impératrice, et le hasard le plaça à côté de madame de La Rochefoucault. Ne connaissant ce général que par son nom, qui avait acquis une si funeste célébrité, et nullement par sa figure, je ne pouvais pas comprendre les signes que me faisait madame de La Rochefoucault, signes qui annonçaient un vif sujet de mécontentement. Après souper, une conversation qui eut lieu devant moi, dans l'appartement de Joséphine, m'en donna l'explication.
Madame de La Rochefoucault lui dit: «Quand j'ai refusé si long-temps l'honneur que Votre Majesté voulait me faire, c'est ce que je savais bien que ses bontés, son amitié même, ne pouvaient pas m'éviter une foule de désagrémens indépendans de sa volonté, comme, par exemple, le malheur (qui m'est arrivé ce soir) de me trouver placée à souper à côté du général***.» Madame de La Rochefoucault ne pouvait pas s'en consoler. On trouvera peut-être singulière la liberté avec laquelle elle adressait ces plaintes à l'impératrice; mais elle avait été son amie long-temps avant d'être sa dame d'honneur, et la bonté de Joséphine lui donnait tout-à-fait son franc-parler.
Dans une autre circonstance, je l'avais vue en user jusqu'au point de la faire pleurer; c'était à propos de ses femmes de chambre que cette sévère leçon lui avait été donnée.
J'ai déjà dit que l'impératrice était parfaitement bonne, d'un caractère doux, égal, mais très-faible. La dernière personne qui lui parlait avait toujours raison avec elle.
Il arrivait de là quelquefois que les deux parties, auxquels en particulier elle avait donné droit, en appelaient à elle-même, se croyant sûres chacune de leur côté de triompher. Ce fut ce qui arriva un jour avec ses femmes de chambre.
Mademoiselle Avrillon, qui avait été à madame Bonaparte, avait toutes les peines du monde à perdre avec l'impératrice la familiarité dont sa grande bonté lui avait laissé contracter l'habitude; elle venait lui faire ses plaintes. Il existait une grande jalousie entre elle et madame Saint-Hilaire, première femme de chambre, et les sujets de doléance ne manquaient jamais, surtout en voyage; c'était souvent relativement aux chambres que leur désignait M. Philippe de Ségur, maréchal-des-logis: si celle de madame Saint-Hilaire était meilleure que celle de mademoiselle Avrillon, cette dernière venait tourmenter Joséphine; il en était de même si c'était madame Saint-Hilaire qui se crût maltraitée. Jamais les prérogatives des ambassadrices entre elles n'ont occasioné autant de débats qu'il s'en élevait quelquefois entre les femmes de Joséphine.
Mademoiselle Avrillon trouvait fort mauvais que madame Saint-Hilaire se fît accompagner par sa femme de chambre, et surtout qu'elle l'envoyât dîner à la même table où elle se trouvait.
Un jour les différentes parties avaient réclamé près de Joséphine le redressement de leurs griefs respectifs; elle avait, comme d'habitude, donné raison à chacune, et il en était résulté que le désordre avait été porté au comble, chaque partie se trouvant forte de son approbation.
Madame de La Rochefoucault intervint; elle lui fit sentir qu'elle ne devait pas permettre à ses femmes de venir jamais l'entretenir de leurs débats; elle lui dit que c'était sa trop grande bonté à cet égard qui avait empiré le mal.
Joséphine le sentait si bien qu'elle en pleura. Le matin avant de partir de Saverne, ce qui s'était passé la veille amena naturellement l'impératrice à me parler de la mort du duc d'Enghien; elle me dit qu'elle l'avait apprise par Bonaparte, qui était entré de très-bonne heure chez elle, et lui avait annoncé son arrivée, sans parler encore de sa mort; qu'elle s'était précipitée vivement hors de son lit, en se jetant à ses pieds, pour le supplier d'épargner sa vie; Napoléon l'avait relevée en lui disant tristement: «Il n'est plus temps.»
Elle croyait que si elle eût été instruite à temps, elle eût peut-être pu faire changer sa détermination, Joséphine pensait qu'en venant lui annoncer le matin ce funeste événement, il éprouvait déjà le regret de l'avoir provoqué.
De Saverne on vint coucher à Nancy.
Les deux seules visites que Joséphine y reçut le soir de son arrivée présentaient un contraste bien bizarre: c'était l'évêque, M. d'Osmont, et madame Levi; la bienveillance qu'elle leur accordait les fit excepter de l'ordre qui avait été donné de ne recevoir personne. L'évêque n'était point une nouvelle connaissance pour l'impératrice, elle l'avait déjà reçu souvent à Paris; elle appréciait son esprit, et surtout les formes polies et agréables qui entouraient toutes ses actions.
La séduction des manières exerçait un grand empire sur elle, et ne manquait jamais son effet; c'était un moyen certain de lui plaire.
Quant à madame Levi, je ne sais trop ce qui lui avait acquis ses bontés, mais cette riche juive accourut avec beaucoup de familiarité, pour lui demander d'accepter un déjeuner chez elle le lendemain. Joséphine lui dit que cela était impossible; madame Levi insistait et voulait absolument savoir le pourquoi. Elle rappelait, sans faire distinction des temps, un autre déjeuner que madame Bonaparte était venue faire chez elle antérieurement, lorsqu'elle se rendait aux eaux de Plombières.
Et cependant, en révolution, il faudrait souvent rappeler cet adage: autre temps, autres mœurs.
L'impératrice, pressée par elle, lui répondit enfin: «Ma chère madame Levi, c'est tout autre chose à présent, je ne le puis plus; mais revenez encore demain matin me voir.»
Madame Levi revint et lui apporta de très-belles perles. Joséphine les acheta, pour la consoler du déjeuner qu'elle avait été obligée de refuser.
Elle oubliait quelquefois qu'il est plus facile d'acheter que de payer, et cet oubli lui donnait souvent beaucoup d'embarras. On lui en a fait bien des reproches, et on avait tort. Cette prodigalité tenait particulièrement à la bonté de son cœur, qui ne lui permettait pas de rien refuser. Sa condescendance à cet égard excédait souvent les sommes destinées pour sa toilette.
C'était aux personnes de son service, qui la connaissaient, à lui éviter les tentations, en ne laissant pas arriver jusqu'à elle cette foule de marchands, sollicitant chacun l'achat de ce qu'ils lui apportaient. Un jour un joaillier vint la tourmenter pour acheter une charmante bourse ornée de diamans; Joséphine la trouva très-jolie et l'acheta mais son intendant ne voulut jamais délier les cordons de la sienne pour la payer. Le pauvre joaillier, après mille courses et deux ans d'attente, se trouva fort heureux qu'on la lui rendît. Ces refus de payer, qu'on opposait souvent à de justes demandes, faisaient un très-mauvais effet. C'était le tort des personnes qui l'entouraient, et non le sien.
En arrivant à Paris, je ne m'étonnai plus si Napoléon aimait tant à voyager. Sur sa route partout il foulait des fleurs, en passant sous des arcs de triomphe; toujours il était accompagné des cris de vive l'empereur! mais en entrant à Paris, tout était froid et silencieux autour de lui; sa voiture passait presque inaperçue; aussi il détestait bien cordialement les Parisiens. Pendant notre séjour à Mayence, un jour je lui avais entendu parler du 10 août, et dire: À cette époque je n'étais qu'un simple officier d'artillerie; j'étais sur la terrasse du bord de l'eau, et je me rongeais les poings (c'est l'expression dont il se servit) en voyant un souverain attendre dans son palais l'attaque de toute cette populace, qu'il devait balayer à coups de canon.
Il parla long-temps et vivement à ce sujet, s'exprimant avec beaucoup de mépris pour le peuple, qui, disait-il, est comme l'eau qui prend la forme de tous les vases, et dont les volontés doivent être enchaînées, ayant besoin qu'on pense et qu'on agisse pour lui.
Mon retour à Paris fut suivi de beaucoup de chagrins; avant d'en parler, je dois retracer quelques circonstances antécédentes.
Lorsque j'avais perdu mon père, j'étais restée en rapports avec M. G..., son homme d'affaires; je vis chez lui un M. M..., qui faisait quelques opérations très-avantageuses. M. G... regarda comme une très-grande faveur qu'il voulût bien se charger d'une petite somme que je lui confiai, pour joindre à ses opérations; j'ignorais de quelle nature elles étaient; mais depuis j'ai eu lieu de croire qu'elles consistaient tout simplement en spéculations sur la hausse et la baisse des fonds publics. Mes rapports avec lui me firent rencontrer quelquefois dans son cabinet un M. Odra, qu'on disait chargé de beaucoup d'affaires de ce genre pour M. de Talleyrand.
Depuis, j'ai cru souvent que les opérations si avantageuses de M. M..., auxquelles je participai pendant plusieurs années, avaient dû provenir de ses liaisons avec M. Odra, qui avait dû être toujours parfaitement au courant de tout ce qui devait assurer le succès de ce genre d'affaires.
Pendant long-temps M. M... me renvoyait mes fonds avec le bénéfice, et quand il se présentait une circonstance qui lui paraissait favorable, il venait les reprendre.
Si j'eusse été prudente, je me serais contentée d'augmenter ce capital avec les bénéfices, sans compromettre d'autres fonds. Mais c'est ici que je dois m'avouer coupable. Enchantée de ces succès, non-seulement j'augmentai ce capital de tout ce qu'il me fut possible d'y joindre, mais j'eus l'imprudence d'en parler à des amis, à des personnes de ma propre famille, qui désiraient participer à ces avantages.
J'en parlai à M. M...; il me dit qu'il ne s'occupait de ce genre d'affaires que pour lui, qu'il avait consenti à s'en charger pour moi à la recommandation de M. G..., son ami intime, mais qu'il ne voulait accepter aucune responsabilité envers personne autre que moi. J'eus l'imprudence de donner ma reconnaissance personnelle pour les fonds que mes amis lui confièrent par mon entremise.
Les changemens qu'on avait faits dans ma maison et mon jardin pendant mon voyage en Angleterre avaient été tellement mal ordonnés, qu'il y avait eu nécessité de les faire disparaître. J'avais confié ces nouveaux travaux à un autre architecte, qui avait un goût particulier pour la distribution des jardins; mais au lieu de commencer ces changemens en détail et successivement, il avait bouleversé vingt-deux arpens de terrain dans toute leur étendue; il avait détruit l'ancienne avenue, et en avait pratiqué une nouvelle au milieu du parc, pour arriver à la maison; mais n'ayant pas calculé exactement la durée de ces travaux, il arriva que la saison des pluies survint avant qu'ils ne fussent terminés. Bientôt la nouvelle route, qui n'avait pas été ferrée encore, devint impraticable; les voitures, pour parvenir à la maison, furent obligées de se frayer de nouvelles routes à travers le parc, et l'ouvrage d'une centaine d'ouvriers, qui y avaient été employés pendant trois mois, se trouva perdu. Non-seulement ce travail et les sommes qu'il avait coûtées étaient regrettables, mais le piétinement des chevaux, le passage des voitures sur ces terres les avaient transformées en pierre; au printemps, il fallut des travaux immenses pour les défoncer de nouveau, et les mettre au point de recevoir les plantations et la semence de gazon. On se formera une idée des sommes qui furent enfouies dans ce lieu, quand on saura qu'il y eut pour deux mille francs de graine de gazon, et cependant cet article, dans les travaux de ce genre, est communément une des moindres dépenses.
J'étais tout-à-fait malheureuse de me trouver ainsi entraînée, malgré ma volonté, dans des travaux interminables; mais la totalité des terrains ayant été bouleversée, il fallait ou les finir, ou vendre cette habitation à vil prix, car dans l'état où elle se trouvait personne n'en eût voulu. La vendre me paraissait impossible, je manquais de force pour me résigner à ce cruel sacrifice. Une partie du parc avait été consacrée pour la sépulture de mon père, je devais donc conserver à jamais cette habitation.
Jusqu'alors les bénéfices qui m'avaient été remis par M. M*** avaient couvert une grande partie de ces dépenses. Mais elles finirent par les absorber, et le capital même s'en trouva fort diminué.
Les avantages que j'avais recueillis pendant plusieurs années me perdirent. Sans calculer qu'ils pouvaient cesser, j'eus l'imprudence, la folie de vendre à réméré la superbe terre de V..., dont le fourneau seul était loué vingt mille francs. Le terme pour exercer le réméré était une année; je vendis ma terre pour rien, me croyant certaine de rentrer dans sa possession, en remboursant dans le cours de l'année la somme qui avait été donnée. Je pensais que les bénéfices des opérations de M. M... suffiraient pour achever les travaux de ma maison, et payer les sommes qui étaient restées à la charge de mon mari par suite de plusieurs cautionnemens qu'il avait donnés avant son émigration. Je me voyais en espérance rentrée, à la fin de l'année, en possession de ma terre, et libérée de tout engagement.
Ce rêve était beau, le réveil fut cruel... Hélas! si la conscience des intentions pouvait suffire, je pourrais me reposer sur les miennes; elles étaient parfaites; mais combien est faible cette consolation! elle ne peut avoir d'effet que lorsque nos fautes n'ont atteint que nous-mêmes; mais si d'autres en sont aussi les victimes, elle devient bien insuffisante.
M. M***, dont les opérations depuis six mois étaient beaucoup moins avantageuses, et quelquefois en perte, avait cessé dès long-temps de rapporter les fonds, et de les reprendre lorsque l'occasion de s'en servir se présentait; ces fonds restaient alors toujours entre ses mains; seulement j'y puisais pour payer mes dépenses et celles des travaux de ma maison.
Le lendemain de mon arrivée à Paris, j'envoyai chez lui; on vint me dire qu'il n'y logeait plus, et qu'on ignorait où il était. Inquiète, effrayée, j'y courus moi-même, et je reçus la même réponse; il avait cédé son appartement et ses meubles à un Allemand, qui ne put me donner aucune lumière sur le lieu où il s'était retiré. J'exprimerais mal ce qui se passa en moi dans ce moment. Si j'eusse été veuve, si tous les fonds emportés ou perdus par M. M... eussent été à moi seule, avec le caractère que j'ai reçu de la nature, je n'en aurais pas été affectée un seul instant; mais les bontés de mon beau-père et de ma belle-mère m'avaient donné l'entière propriété de tout ce que mes soins avaient pu sauver de leur fortune. Toujours je m'étais regardée comme dépositaire de cette fortune; mon mari, au retour de l'émigration, m'en avait laissé la libre disposition. Jamais il ne m'avait demandé compte de ma gestion. Il ignorait toutes les opérations de M. M...; l'adresse ou le bonheur que j'avais eu de lui conserver une belle fortune, malgré la sévérité des lois contre les émigrés, lui avait donné une parfaite confiance dans ma capacité; sa bonté pour moi m'en accordait même beaucoup plus que je n'en avais reçu réellement. Il ne cessait de faire mon éloge à ses amis, à ses parens.
Si l'on ajoute à cette confiance illimitée l'éloignement naturel qu'il avait pour s'occuper de toute espèce d'affaires, on concevra comment il était resté dans l'ignorance totale des siennes. Qu'on juge donc de ce que je dus éprouver quand mon imprudence funeste eut compromis toute cette brillante fortune, et que je pensai que cet excellent homme, qui avait été élevé au milieu d'un luxe proportionné à l'opulence qui entourait sa famille, allait partager les privations que je devais m'imposer.
Pour moi personnellement, mon parti était pris; mais avec quels déchiremens je commençai à entrevoir l'impossibilité de garder cette maison qui m'était si précieuse par le dépôt qu'elle renfermait!
Hélas! les sommes énormes qui y avaient été enfouies auraient presque suffi, pour réparer les pertes résultant de la fuite de M. M..., ou du moins elles eussent pu former encore une belle fortune.
Mais elles étaient perdues sans retour; car on sait qu'en vendant une maison de campagne, on ne retrouve jamais que sa valeur primitive, et qu'en général le prix de tous les changemens qu'on y a faits se trouve perdu. En revenant de chez M. M..., je trouvai chez moi une lettre de lui, timbrée de La Haye; il me disait «qu'il était au désespoir, beaucoup plus pour moi que pour lui-même; que je devais me rappeler que c'était presque malgré lui qu'il s'était chargé de mes fonds, puisqu'il n'avait jamais travaillé que sur son propre argent. Qu'il n'avait rien emporté, absolument rien autre que la valeur de son mobilier, qui n'était pas considérable. Qu'il avait quelques réclamations à faire en Hollande pour quelques sommes qui lui étaient dues. Que s'il réussissait à s'en faire payer, ces sommes me seraient envoyées, puisque j'étais la seule personne compromise dans cette affaire. Que tout ce qu'il pourrait recueillir de ce qui lui était dû, ou gagner par son industrie, me serait acquis[58].»
Cette lettre ne devait me laisser aucune espérance. Je dus de suite prendre courageusement mon parti, et renoncer à un monde dans lequel je ne pouvais plus paraître avec l'éclat qui m'avait entourée jusqu'alors.
J'écrivis à l'impératrice; sans entrer dans aucun détail, je lui disais qu'une circonstance imprévue et impérieuse me prescrivait de quitter Paris, que je la priais d'accepter ma démission.
Quelques heures après le départ de ma lettre, le général Fouler, son écuyer cavalcadour, arriva chez moi, avec l'invitation de me rendre de suite à Saint-Cloud. J'y fus, j'y trouvai Joséphine seule; elle vint à moi avec l'empressement le plus aimable. «Que vous est-il donc arrivé? me demanda-t-elle; quelque chose que ce soit, je puis, je crois, le réparer, et c'est là, sans doute, la plus heureuse prérogative de ma position. Parlez, ouvrez-moi franchement votre cœur. Vous savez si je vous aime; dans les mois que nous venons dépasser ensemble, j'ai su vous apprécier[59]; je ne veux pas que nous soyons séparées. Non, ajouta-t-elle en m'embrassant, nous ne le serons pas, nous ne pouvons pas l'être.»
J'allais répliquer et lui dire que j'étais pénétrée de sa bonté, mais qu'il m'était impossible d'en profiter, que les circonstances dans lesquelles je me trouvais étaient irréparables, et nécessitaient le parti que je prenais, lorsque l'empereur entra chez elle. Le salon fut bientôt rempli de monde; je dus remettre cette explication à un autre jour.
Événement tragique raconté par madame de La Rochefoucault.—Dernière précaution d'une mourante.—Désespoir d'un jeune homme.—Réflexions de la maréchale... sur cette aventure.—Le voleur de cœur.—Attendrissement suivi d'hilarité.—Le diamant volé et retrouvé.—Empressement des jeunes femmes auprès de la maréchale...—La devise de la république brodée en garniture de robe par ordre de la maréchale...—Tendresse du prince de Talleyrand pour mademoiselle Charlotte.—Conjectures.—Stupéfaction du corps diplomatique.—Question de M. d'Azara à madame Duroc.—Méprise de celle-ci.—Madame Duroc prise pour habile diplomate.—Désolation de madame Duroc qui craint de passer pour sotte.—Promenade proposée par l'empereur.—Correspondance mystérieuse.—Lettres anonymes.—Napoléon dénoncé à Joséphine, et Joséphine dénoncée à Napoléon.—L'espion cherchant à exciter la jalousie de l'empereur.—Secret impénétrable.—Promenade à la Malmaison.—Noms rayés par l'empereur.—Bonne mémoire de Napoléon.—Spectacle et cercle à la cour.—Mésaventure d'un riche banquier.—Mot de la princesse Dolgorouki sur la cour impériale.
La maréchale*** était du nombre des personnes qui venaient d'arriver dans le salon de l'impératrice. Madame de La Rochefoucault, encore tout émue d'un événement que son médecin venait de lui raconter, nous dit qu'il avait été appelé pour donner ses soins à une jeune femme qui était tombée sous les roues d'une voiture, qu'elle était tellement blessée qu'elle mourut quelques minutes après qu'il fut près d'elle, mais qu'elle avait eu encore assez de force pour lui dire avant de mourir: «Monsieur, il va arriver ici quelqu'un qui sera bien malheureux de ma perte, je vous le recommande, ne l'abandonnez pas à son désespoir. Emportez les pistolets qui se trouvent dans mon secrétaire, car je craindrais que dans le premier moment de sa douleur il ne pût en faire un usage funeste.»
En effet, ce médecin avait vu arriver peu de temps après un jeune homme dont le désespoir était si déchirant, qu'il lui avait inspiré un véritable intérêt.
La maréchale***, présente à ce récit que madame de La Rochefoucault nous faisait avec beaucoup d'émotion, l'interrompit pour lui demander bien gravement: «Ce jeune homme était-il son mari?—Je ne le crois pas, répondit la comtesse, mais il est bien malheureux, et par conséquent il inspire de l'intérêt.—Comment, Madame, dit la maréchale; d'une voix éclatante, pouvez-vous vous intéresser à un de ces voleurs de cœur, car il est bien clair qu'il n'était que cela, un voleur de cœur...» Cette expression de voleur de cœur, qui nous paraissait si drôle, ainsi que la sévérité de la maréchale, séchèrent les larmes que le récit de madame de La Rochefoucault avait presque fait couler.
Joséphine avait raconté à quelques-unes de nous le vol d'un diamant de la maréchale, qui paraissait presque incroyable; elle se pencha vers moi, et me dit tout bas: «Je vais vous faire répéter l'histoire du diamant.»
La conversation ayant été mise sur ce sujet, la maréchale entra de nouveau dans tous les détails: elle nous dit qu'elle avait un frotteur qu'elle soupçonnait fort de lui avoir volé un très-beau diamant; elle était entrée dans la chambre où il était, un pistolet à la main, en avait fermé la porte à la clef, et lui avait dit qu'elle ne quitterait pas la chambre sans avoir retrouvé son diamant; que l'homme avait voulu protester de son innocence; que, pour la prouver, il s'était mis nu comme un ver, et que c'était dans cet état qu'elle avait su retrouver son diamant caché sur lui. Ce récit fut accompagné de beaucoup de détails que je dois omettre ici...
Chaque fois que la maréchale*** venait voir l'impératrice, l'empressement des jeunes femmes autour d'elle était extrême. Elles espéraient toujours recueillir quelques-uns de ces mots qui ont fait fortune dans le monde.
Je crois qu'on lui en a prêté beaucoup plus qu'elle n'en a jamais dit.
Mais aussi un proverbe vulgaire nous apprend qu'on ne prête qu'aux riches.
Au temps où les édifices publics étaient couverts de cette devise: Vivre libre ou mourir; unité, indivisibilité de la république, la maréchale l'ayant trouvée jolie, la fit broder sur un ruban dont elle fit garnir une robe.
Au reste, toutes les plaisanteries qu'on a faites sur elle n'ont pour objet que des ridicules; combien de femmes seraient heureuses que les reproches qu'on peut leur adresser n'eussent pas des motifs plus graves!
Ce même jour madame Duroc revint toute triste d'une visite qu'elle venait de faire chez la princesse de Talleyrand; en se rappelant une réponse qu'elle avait faite à M. d'Azara, elle craignit qu'il ne l'eût prise pour une sotte. Avant de raconter ce qui fit naître cette crainte, il faut rappeler l'extrême tendresse de M. de Talleyrand pour une jolie petite fille qui tomba un jour des nues chez lui. Elle se nommait Charlotte; non-seulement elle était l'objet des soins de la princesse, mais le prince en raffolait; il en parlait sans cesse, les occupations les plus graves, la présence des ambassadeurs, rien ne pouvait l'en distraire.
Lorsqu'il vint à Aix-la-Chapelle, elle était malade. Il attendait l'arrivée des courriers avec une anxiété dont l'excès excitait la curiosité de tout le monde; le vaste champ des conjectures fut parcouru en tous sens pendant long-temps, sans qu'il fût possible de deviner; mais enfin on sut très-positivement que l'extrême tendresse du prince ne prouvait que la gentillesse de l'enfant, et non aucun lien de parenté; cette tendresse n'en était pas moins un sujet d'étonnement. Souvent, au milieu d'intérêts très-graves, si cet enfant s'approchait de lui, tout entier aux caresses qu'elle lui prodiguait, il la pressait dans ses bras, interrompait pour elle la conversation la plus sérieuse, et laissait autour de lui tous les diplomates stupéfaits.
Ce même jour, M. d'Azara, dont la conversation avait été ainsi interrompue, vint se placer près de madame Duroc, et se penchant vers elle, il lui demanda bien bas: «Madame, pourriez-vous me dire ce que c'est que Charlotte?»
La duchesse, qui dans cet instant ne pensait pas du tout à cet enfant, regarda M. d'Azara avec étonnement, et lui dit: «Monsieur, c'est un entremet qu'on fait avec des pommes.» M. d'Azara, en recevant cette réponse à bâtons rompus, se persuada que la jeune duchesse était une diplomate beaucoup plus fine que lui, et qu'elle ne voulait pas répondre à sa question, dont la solution, devait sans doute rester un problème; il s'inclina, et n'ajouta pas un mot.
Madame Duroc, en sortant de chez le prince, pensait à la singulière question de M. d'Azara, ne pouvant pas comprendre à quel propos il lui avait parlé de cuisine, quant tout à coup un souvenir de cet enfant vint la frapper, et lui faire penser que la question de M. d'Azara pouvait bien avoir eu cette petite fille pour objet. Alors elle se désolait de sa réponse.
«Qu'aura pensé M. d'Azara? il aura cru que j'étais folle,» nous disait-elle tristement. Au contraire, cette réponse, qu'elle croyait si ridicule, avait paru le nec plus ultra de l'adresse diplomatique, pour répondre sans rien dire.
Je n'avais pas vu l'empereur depuis ma démission; ce souvenir, auquel se joignait celui de ce terrible regard lancé sur moi la veille de notre départ de Mayence, me troubla un peu lorsqu'il entra chez l'impératrice; mais étant accompagné de plusieurs personnes, et beaucoup d'autres étant survenues, je me remis bientôt. Il venait proposer à Joséphine une promenade qui fut acceptée; elle eut la bonté de m'engager à l'accompagner.
Pendant la promenade, j'espérais profiter d'un instant de solitude pour lui rappeler ma démission et ses motifs, dont rien malheureusement ne pouvait atténuer la force, mais nous ne fûmes jamais seules.
Joséphine nous parla d'une circonstance assez extraordinaire et jusqu'alors parfaitement inexplicable; et cependant la police du château et celle de Paris avaient été employées successivement pour en découvrir les auteurs.
Chaque fois que l'empereur faisait une action, quelle qu'elle fût, dont il désirait dérober la connaissance à Joséphine, elle recevait peu d'heures après une lettre qui l'en instruisait dans tous les détails qui y étaient relatifs.
De même tout ce que faisait Joséphine et qui pouvait donner lieu à interprétation était toujours transmis par la même voie à l'empereur.
Ces lettres arrivaient toutes par la poste du gouvernement; elles étaient de la même écriture. Pendant le séjour de la cour à Saint-Cloud, elles arrivaient si promptement, qu'on s'étonnait quelquefois qu'on eût le temps de les envoyer à la poste à Paris.
À une époque où le prince Eugène partait pour l'armée, il dit à Joséphine qu'il avait dans son régiment un jeune officier qu'il aimait beaucoup, qui venait de perdre sa mère qui lui avait laissé de très-beaux diamans, qu'il en était fort embarrassé, ne pouvant pas les emporter à l'armée, et qu'il lui avait offert de les faire garder, avec ceux de l'impératrice, par la personne préposée à cet effet; Joséphine lui dit qu'elle y consentait, que cet officier pouvait se présenter chez sa première femme pour y déposer ses diamans, mais qu'on la fît prévenir, attendu qu'elle voulait connaître ce qu'on déposait.
Le lendemain à l'issue de son déjeuner, on vint l'avertir de l'arrivée de cet officier; elle monta un instant très-court dans l'appartement de cette première femme de chambre, pour s'assurer de la valeur de ce qu'on lui confiait. L'amitié que le prince Eugène avait pour cet officier la portait à prendre tous ces soins; aussitôt que la remise de ces objets fut faite, elle revint dans son appartement.
Deux heures après, l'empereur était instruit de tous ces détails par le correspondant anonyme, à la réserve qu'on lui avait tu la circonstance du dépôt qui avait motivé cette visite; on voyait qu'on aurait voulu pouvoir y donner une apparence coupable. L'heure, le signalement de l'officier étaient bien exacts.
Pendant plusieurs années, cette mystérieuse correspondance a été suivie à chaque circonstance qui pouvait présenter quelques malignes interprétations. Il n'y avait aucun doute que l'auteur ne fût une personne du château, et même il fallait qu'elle y occupât une place qui lui donnât l'entrée des salons, car souvent ces lettres avaient pour objet des choses qui devaient rester inconnues aux personnes du service subalterne. L'écriture de ces lettres, qui était toujours la même, ne paraissait pas contrefaite.
Jamais on n'a pu avoir aucune lumière sur ce génie invisible qui suivait leurs majestés partout. Deux jours après, Joséphine m'envoya chercher pour l'accompagner à la Malmaison. L'empereur était de cette promenade; en y arrivant, nous nous assîmes quelques instans dans le salon. M. de Rémuzat en profita pour s'approcher de l'empereur; il tenait un papier d'une main et une écritoire de l'autre; il lui présenta le papier; l'empereur le parcourut, prit la plume, et biffa vivement avec humeur deux noms.
C'était la liste pour les invitations d'un cercle. Joséphine, qui était près de moi, sourit et prit mon bras pour passer dans le parc. J'étais curieuse de connaître les deux noms rayés qui avaient fait naître ce sourire; mais je ne devais pas me permettre de question. L'impératrice ne laissa pas long-temps ma curiosité en suspens; elle me dit que Napoléon voulait qu'on lui présentât toujours la liste des invitations des cercles; souvent il rayait quelques noms, mais qu'il y en avait deux qu'on était presque certain de trouver dans les raturés. Si l'empereur les laissait quelquefois, c'était à regret, et par des considérations relatives à l'entourage de ces dames; car pour elles-mêmes, leurs noms eussent toujours été rayés: l'une était madame de V***, l'autre madame de T... L'empereur avait une mémoire des noms et des personnes qui le trompait rarement.
Lorsqu'il y avait spectacle à la cour, le cercle dans les appartemens y succédait; beaucoup de personnes de la ville recevaient des billets pour le spectacle: ces billets ne leur donnaient aucun droit de se présenter au cercle.
Un soir, M. de ***, riche banquier, était dans le parterre en habit habillé très-brillant, sa toilette ne le cédait en rien à celle de beaucoup de personnes de la cour, près desquelles il se trouvait. En sortant, il rencontra plusieurs membres du corps diplomatique qu'il connaissait, et, tout en causant avec eux, il les suivit et arriva dans les salons.
Il y avait fort peu de temps qu'il y était, lorsque l'empereur distingua au milieu de cette foule de courtisans une figure qui lui était inconnue; il lui fit dire de sortir. L'existence honorable dont M. de *** jouissait dans le monde rendit cette commission fort dure à exécuter pour celui qui en fut chargé. M. de *** en fut frappé d'autant plus douloureusement, qu'il aimait à s'entourer habituellement de beaucoup de personnes de la cour, qu'il recevait chez lui tous les ambassadeurs, et en général fort bonne compagnie.
Ces cercles furent définis un soir devant moi par la princesse Dolgorouki; cette femme, fort spirituelle, avait fait par son esprit les délices de la cour de l'impératrice Catherine. Elle arriva chez la baronne de Saint-Marceau où j'étais, en sortant du château; on lui demanda ce qu'elle en pensait; elle répondit: On trouve bien là une grande puissance, mais non pas une cour.