Conversation avec l'impératrice, au sujet au mariage du prince de....—Ordre donné par l'empereur au prince de se séparer de sa maîtresse.—Esprit et paresse du prince de....—Démarches de madame*** auprès de l'empereur.—Résultat de ses démarches.—Madame***, mariée au prince de.....—Sotte timidité des gens d'esprit, et audace heureuse des sots.—Mécontentement de l'empereur.—Son aversion pour madame***.—Les deux premiers maris de madame***.—Double complaisance, et argent reçu des deux mains.—Consentement acheté fort cher.—Suite de la conversation avec l'impératrice.—Détails racontés par l'impératrice sur les sœurs de l'empereur.—Toilette de la princesse Pauline.—Aisance incroyable.—Mort du fils du général Leclerc et de la princesse Pauline.—Le café et le sucre.—Économie outrée de la princesse Pauline et des frères et sœurs de Napoléon.—Traits de parcimonie de madame-mère.—La dame de compagnie à mille francs d'appointemens, et le voile de 500 francs.—Le melon au sucre.—Madame-mère se coupant des chemises.—Parcimonie du cardinal Fesch.—Louis Bonaparte.—Exaltation de ses sentimens.—Dehors froids et âme passionnée de Louis.—Sa jalousie.—Mademoiselle C., amie de la reine Hortense.—Portrait de la reine Hortense.—Hilarité d'Hortense excitée par une épithète impériale.—Gravité de Cambacérès déconcertée.—Gravité d'un jugement de Napoléon sur son frère Joseph.—Tête-à-tête de l'auteur avec Joséphine.—L'impératrice enviant le sort d'une pauvre femme.—Aversion de Joséphine pour l'étiquette.—Chagrin causé à l'impératrice par des calomnies.—Lettre de Napoléon à Joséphine au sujet d'Hortense.—Timidité d'Hortense vis-à-vis de Napoléon.—L'auteur persiste dans sa résolution de s'éloigner de la cour.
En parlant des cercles, je me suis éloignée de l'impératrice avec laquelle je me promenais; la conversation qu'elle avait commencée l'amena à me parler du mariage d'un ministre dont tout le monde s'était étonné (à commencer, je crois, par lui).
L'empereur, effrayé de la dissolution des mœurs suite nécessaire de l'anarchie dans laquelle la France avait été plongée, et de l'irréligion devenue presque générale, avait cru consolider son autorité en rétablissant le culte, et en donnant l'exemple d'une vie régulière.
Ses regards s'étendirent sur plusieurs personnes de sa cour. Un de ses ministres reçut l'ordre de renvoyer de chez lui sa maîtresse, qui jusqu'alors avait fait les honneurs de sa maison.
On trouvait très-simple qu'il eût une maîtresse s'il en avait la fantaisie, mais on voulait qu'il allât la voir chez elle, et que sa présence chez lui ne fût pas pour les représentans de tous les souverains de l'Europe une preuve de mépris pour toutes les opinions reçues.
Ce ministre, qui joint à tout l'esprit qu'il est possible d'avoir, une faiblesse, une paresse de caractère qui lui fait préférer d'être gouverné par les gens qui l'entourent à l'ennui d'avoir une volonté avec eux[60], fut charmé (ceci est une supposition) que les ordres de l'empereur missent fin à une manière de vivre qui devait lui déplaire, mais qu'il n'avait pas la force de changer.
Quant à sa maîtresse, ce fut tout autre chose; elle avait dit, écrit, répété à toute la terre qu'elle était sa femme; que ce qui manquait à la cérémonie de leur mariage était si peu de chose que ce n'était pas la peine d'en parler, et qu'à l'exception de s'être présentés à la municipalité, c'était tout-à-fait la même chose: elle n'était pas femme à abandonner ainsi la partie.
La faiblesse du ministre, son laissez-aller avec elle, lui donnaient l'assurance qu'il ne dirait pas non, si elle pouvait parvenir à vaincre la résolution de l'empereur.
Elle mit donc tout en œuvre pour parvenir à le voir.
Ce n'était pas chose facile; il ne l'aimait pas. Sa liaison avec le ministre, qu'elle s'était plu à afficher, l'avait indisposé contre elle.
Joséphine, à qui elle s'adressa pour obtenir une audience, n'osa pas même la demander. Mais madame*** ne se rebuta pas. Elle alla dans les appartemens, dans les corridors, et après bien des heures d'attente, elle saisit l'empereur au détour d'une porte, se jeta à ses pieds, et tant il est vrai que la bête la plus bête a une sorte d'éloquence de sentiment quand il s'agit d'intérêts qui touchent son bonheur, elle arracha à l'empereur ces mots: Eh bien, madame, si vous ne voulez pas le quitter, alors épousez-le.
Elle ne demandait pas mieux assurément, c'était la volonté du ministre qu'elle n'avait pu maîtriser jusqu'alors assez pour arriver à ce but désiré, qu'elle redoutait: mais une fois munie de l'ordre qu'elle se fit donner, elle sortit triomphante, et force fut au ministre de se soumettre à épouser... Dans cette circonstance on put se convaincre d'une grande vérité, c'est qu'une personne de peu d'esprit réussit dans beaucoup de choses ou échoueraient celles qui ont du tact et le sentiment des convenances; celles-là sont retenues par mille craintes, par mille bienséances qu'elles craignent de blesser. Celle qui manque de ces qualités n'aperçoit que son but, elle y marche hardiment en passant sur tous les obstacles qui arrêteraient des personnes plus délicates.
L'empereur était mécontent de lui, mécontent d'avoir cédé à ces importunes sollicitations. C'était la première fois qu'on eût emporté un ordre contraire à sa volonté.
La précipitation qu'on mit à le faire exécuter lui épargna la peine de le révoquer.
Mais il garda toujours au fond de son cœur un fond d'aversion pour la femme qui la première avait pu changer son immuable volonté. Sa vue lui rappelait toujours un souvenir désagréable; aussi l'évitait-il aussi souvent qu'il le pouvait.
Moins cette femme possédait de séduction d'esprit, plus l'humeur de lui avoir cédé s'en augmentait. On dit que cette personne qui a été si belle a été très-profitable à ses deux premiers maris. On prétend que le premier qui l'épousa la perdit le premier jour de son mariage. Elle lui fut enlevée par le second, qui, ainsi que cela se pratique dans les pays soumis à la domination anglaise, lui paya une somme très-considérable pour le dédommager de la privation de sa femme.
Ce second mari avait été vivement sollicité par elle depuis long-temps pour consentir au divorce. Elle lui donnait beaucoup d'argent dans l'espérance d'obtenir qu'il céderait à ses instances; d'un autre côté, on dit que le ministre, qui était bien aise d'avoir un obstacle à opposer aux sollicitations de madame***, pour l'épouser, payait fort chèrement le mari pour qu'il gardât son titre. Celui-ci, qui trouvait très-doux de recevoir des deux mains, ne demandait pas mieux de prolonger cette importante négociation; mais on prétend que lorsqu'il vit qu'il allait perdre cette double pension et qu'il fallait se décider, il mit un prix très-haut à son consentement.
Joséphine, qui me raconta l'histoire du mariage que je viens de rapporter, y ajouta cet épisode qu'elle ne me donna que comme un on dit. Cette conversation l'amena à parler des sœurs de l'empereur; nous étions seules. Je pus juger qu'elle les aimait peu. Elle s'étonnait que la sévérité qu'il voulait introduire dans les mœurs de sa cour ne s'étendît pas à sa propre famille. La princesse Pauline fut en grande partie le sujet de cette conversation; elle était parfaitement jolie, et elle voulait qu'on ne pût pas douter de la perfection de sa personne. Souvent les dames de service près d'elle étaient admises dans son appartement pendant sa toilette, qu'elle prolongeait à dessein de se faire admirer. Souvent un intervalle assez long séparait le moment où on lui offrait sa chemise de celui où on la lui passait; pendant ce temps elle se promenait dans sa chambre avec autant d'aisance que si elle eut été totalement vêtue. Il y a sur cette toilette des détails qui paraissent incroyables, mais dont je n'aime pas à rappeler le souvenir même dans le secret de ma pensée. Joséphine me parla du fils que la princesse Pauline avait eu de son premier mariage avec le général Leclerc; cet enfant charmant fut envoyé en Italie au milieu de la famille du second mari de sa mère. On prétendait que cette famille l'aimait peu, que croyant qu'il naîtrait des enfans de ce mariage, elle voyait avec peine qu'ils auraient pour frère un fils du général Leclerc: quoi qu'il en soit, cet enfant mourut.
Joséphine disait qu'il était très-intéressant; elle me cita de lui une naïveté pleine de malice.
Un jour, sa mère, avec beaucoup d'affectation, refusait de prendre du café[61], et donnait pour raison qu'il lui avait coûté trop cher (voulant faire entendre que c'était pour ces denrées coloniales que l'empereur avait fait partir l'expédition de Saint-Domingue, dans laquelle le général Leclerc avait perdu la vie). Mais, maman, lui dit son fils, tu manges bien du sucre tous les jours.»
L'impératrice parlait de cet enfant avec beaucoup d'intérêt, et regrettait sa fin prématurée.
La princesse Pauline avait en commun avec toute la famille de Napoléon une parcimonie qui eût été ridicule dans une personne d'un rang peu élevé, et qui le paraissait bien davantage quand c'était la sœur du chef de l'état qui en était capable. À côté de grandes dépenses d'ostentation se trouvaient des économies qu'on a peine à concevoir. J'en citerai un exemple: Étant aux bains de Lucques, il y avait sur la cheminée de son salon des candélabres portant des bougies; à l'instant où les visites sortaient on les éteignait; et lorsqu'on entendait une voiture entrer, on les rallumait précipitamment. Cet exercice se renouvelait plusieurs fois dans la soirée.
Mais tout ce qui dans ce genre paraissait ridicule parmi les frères et sœurs de Napoléon était effacé par ce qu'on racontait de sa mère.
Dans le temps du consulat, sa maison n'était pas encore montée comme elle l'a été depuis; elle n'avait qu'une dame de compagnie à laquelle elle donnait mille francs d'appointemens. Cette dame avait été chanoinesse, et appartenait à une très-bonne famille de Franche-Comté.
Dans un voyage à Rome, pendant lequel madame Bonaparte fut présentée au pape, elle dit à madame D..., sa dame de compagnie, qu'elle devait avoir pour cette présentation une toilette convenable, et particulièrement un grand voile lamé, tel qu'on en portait alors. Sur l'observation que madame D... lui fit que ce voile lui coûterait 500 fr., ce qui, avec le reste de sa parure, excéderait la somme qu'elle pouvait y consacrer, madame Bonaparte lui dit: «Je vous avancerai six mois de vos appointemens. Cette dame ne pouvant pas consacrer six mois de ses appointemens pour un seul voile, se détermina, lors de son retour à Paris, à donner sa démission. Depuis, lorsque la maison de madame-mère (comme on la nommait alors) fut montée, obligée d'avoir une table bien servie, elle s'était aperçue que plusieurs des dames faisant partie de sa maison demandaient du sucre avec des melons; elle fit défendre à son cuisinier d'en servir pour éviter cette double consommation.
Dans ce temps elle se faisait conduire quelquefois dans la rue des Moineaux, dans les magasins du Gagne-Petit, descendait à quelque distance de la maison, de peur que la vue de sa voiture ne l'exposât à payer quelques sous de plus: elle y achetait de la toile pour des chemises, et, revenue à son hôtel, elle s'enfermait dans sa chambre pour les couper elle-même, dans la crainte qu'une lingère pût lui prendre un peu plus de toile.
Le cardinal Fesch, son frère, qui a dépensé tant de millions dans son hôtel de la rue de la Chaussée-d'Antin, participait à cette maladie de famille. Lorsqu'il fut nommé cardinal, sa sœur se trouvait à Borne, et il logeait chez elle.
Donnant un grand dîner à tous les cardinaux, le cuisinier de madame Bonaparte lui dit qu'il avait besoin de beaucoup de vases communs en terre, pour mettre les jus, etc. Le cardinal lui dit d'en acheter. Lorsque le chef de cuisine lui présenta la facture de 18 fr. jointe à la dépense du dîner, il lui donna l'ordre de rapporter toutes ces poteries dans une armoire de son antichambre, ne voulant pas les laisser dans la cuisine de sa sœur, puisque c'était lui qui les payait...
Louis était, de toute la famille de l'empereur, celui qui participait le moins à ce défaut, et celui qui réunissait quelques belles qualités. C'est un honnête homme un peu exagéré dans tous ses sentimens. Il eût été passionné pour sa femme, si elle l'eût aimé; mais elle n'éprouvait pour lui que de l'éloignement; elle avait sacrifié ses affections aux désirs de sa mère, mais l'attrait peut-il se commander? Sans doute la conduite dépend de nous, mais nos sentimens sont involontaires. J'ai vu souvent dans le monde confondre la conduite et les affections, ce qui me semble très-injuste: on doit à soi-même et au mari qu'on aime le moins une conduite régulière, mais l'aimer est tout autre chose. La volonté est souvent insuffisante à cet égard.
Louis cachait sous des dehors assez froids une âme passionnée: il ne put se contenter des seuls sentimens que sa femme put lui accorder; ses affections les plus pures, sa tendresse pour sa mère, son attachement pour son frère, excitaient son envie; il était jaloux de tout ce qui pouvait la distraire de lui; il eût voulu lui interdire la musique, le dessin, qu'elle cultivait avec beaucoup de succès. Ces innocentes occupations excitaient souvent son humeur.
La reine Hortense avait une amie dans la personne d'une de ses lectrices, mademoiselle C..., qui était détestée de Louis. Je pense que l'affection de sa femme pour elle était le seul motif de cette antipathie.
Mademoiselle C... conduisait toute la maison de la reine. Elle passait pour avoir de l'esprit; on a dit (je ne sais sur quoi cette supposition est fondée) que loin de calmer l'irritation des deux époux, elle y avait ajouté par ses conseils. C'est un on dit que je répète sans y croire, Hortense ayant bien assez d'esprit pour se conduire d'après ses propres lumières. C'était une femme fort agréable par ses grâces, ses talens, ses manières et son aimable caractère; elle n'était pas jolie; la conformation de sa bouche, qui laissait paraître ses dents longues et saillantes, gâtait sa figure, qui sans ce défaut eût été remarquable par de jolis yeux bleus, une belle peau et des cheveux d'un blond charmant; sa taille était moyenne et sa tournure fort agréable. Dans les premiers momens de son élévation, et de celle de sa famille, elle eut à écouter un jour un discours de Cambacérès. Peu faite encore à l'épithète d'auguste qu'on se croyait obligé d'ajouter au nom de sa mère, elle partit d'un grand éclat de rire. La gravité du grand chancelier en fut presque altérée; mais il fut bientôt remis; chacun sait avec quelle sérieuse importance il remplissait les fonctions de sa place.
L'empereur, en parlant de son frère Joseph, disait qu'il avait l'esprit de commérage d'une vieille femme.
Deux jours après cette promenade à la Malmaison, je reçus un message de Joséphine qui désirait me voir à Saint-Cloud. La maison de campagne que j'occupais en était peu éloignée. En arrivant, je la trouvai dans sa chambre à coucher. Elle pleurait et paraissait profondément affectée. Elle prit ma main, et me fit asseoir sur un siége placé près de celui qu'elle occupait, en gardant ma main dans la sienne. Elle continuait de pleurer; je voulus essayer quelques paroles consolantes, toujours embarrassantes à prononcer quand on ignore le sujet qui fait couler les larmes qu'on voudrait tarir.
«Vous voyez ce tableau[62], me dit-elle en élevant la main pour me le désigner; eh bien! la femme qu'il représente était plus heureuse que moi. Ah! souvent tous mes vœux se sont réunis pour envier son sort bien préférable au mien. Je voudrais être à sa place, et cependant on croit mon sort heureux! on l'envie! Ah! si on pouvait bien le connaître, on le plaindrait loin de l'envier. L'impératrice n'est qu'une esclave parée; l'expression de ma pensée ne m'appartient même pas, on veut me la dicter, on voudrait anéantir tous mes souvenirs, et paralyser tous mes sentimens.» Sans s'expliquer positivement, je vis qu'elle venait d'éprouver une vive contrariété, relative, je crois, à quelques amies qu'elle avait voulu servir sans avoir pu y réussir. Cette contrariété qu'elle venait d'éprouver ajoutait à l'humeur qu'elle avait si souvent contre l'étiquette dont on l'entourait.
«On exige, me dit-elle, que je reste assise lorsque des femmes qui naguère m'étaient supérieures, entrent chez moi, c'est impossible, je ne le puis pas. Quelle jouissance pourrais-je trouver à faire sentir aux personnes qui m'entourent, la différence du rang qu'elles occupent à celui auquel je suis parvenue? non, cela est impossible.
»Être aimée est le premier besoin de mon cœur...» Nous restâmes long-temps seules.
Elle me parla des horribles calomnies imprimées dans les journaux anglais au sujet de sa fille, et répétées par le public parisien. Dans ce moment, disposée à l'attendrissement auquel elle venait de se livrer, elle alla chercher dans une cassette quelques lettres; elle en prit une qui lui avait été écrite en dernier lieu par l'empereur, du camp de Boulogue à Aix-la-Chapelle.
Il se plaignait de n'avoir reçu aucune nouvelle de sa fille, il lui disait que ses enfans lui étaient aussi chers que s'ils tenaient de lui la vie, et paraissait blessé de ce silence.
Joséphine avait écrit à Hortense pour l'engager à être moins négligente envers Napoléon; elle me montra sa réponse.
Hortense lui disait qu'il était impossible que l'empereur pût douter de son attachement, qu'il faudrait qu'elle fût un monstre d'ingratitude pour ne pas lui rendre en reconnaissance et en affection, tout ce qu'il avait fait pour elle et son frère; mais qu'elle ne pouvait pas se défendre d'un peu de timidité avec lui, que c'était cette timidité qui gênait souvent l'expression de son affection, et qui était la cause de son silence.
Ces calomnies affectaient vivement Joséphine, chaque fois qu'elles étaient répétées.
Je la quittai sans lui parler de ma démission, et sans prendre congé d'elle, comme j'en avais eu l'intention. Les bontés dont elle m'avait comblée, l'attachement dont j'avais reçu tant de preuves, m'imposaient le devoir de ne pas choisir le moment où je la voyais tristement affectée, pour l'occuper de moi. Mais en partant de Saint-Cloud, je pris la résolution formelle de n'y plus retourner, de prendre congé de Joséphine en lui écrivant, et de quitter Paris sous très-peu de jours.
Préparatifs de départ.—Devoirs pénibles.—Suppositions ridicules.—Calomnies.—Souvenir redouté.—Faiblesse de caractère de Joséphine.—Contes absurdes.—Pensée accablante.—Désespoir.—Imprudence.—Horreur du monde.—Confiance trompée.—Les domestiques de madame de V*** la suivent dans sa retraite.—Goût de madame de V*** pour l'agriculture.—Les laquais valets de ferme.—Souvenirs de Paris effacés.—Tranquillité parfaite.—Un seul chagrin.—Bonté et empressement de Joséphine.—Place accordée à M. de V***, sur la recommandation de l'impératrice.—Rancune de l'amour-propre offensé.—Le créancier par vengeance.—Mémoire de M. Lacroix-Frainville.—Beaucoup de mots et peu de choses.—Réponse de l'auteur à ce mémoire.—Danger de l'éloquence.—Mot du cardinal Duperron à ce sujet.—L'éloquence pernicieuse à la tribune et au barreau.—Translation à Montmartre des restes du général D...., père de l'auteur.—Nouvel abus de confiance.—Retour de l'auteur dans sa terre.—Infidélité et ingratitude de ses domestiques.—L'auteur renonce à l'agriculture.
Je m'occupai sans différer de toutes les mesures qui pouvaient hâter mon départ; mais il en était une pour laquelle je manquais de force, c'était la translation du corps de mon père. Décidée à vendre ma maison, je ne voulais pas y laisser ce dépôt précieux; je voulais qu'il fût transporté dans un cimetière, où je pourrais trouver un jour ma place près de lui. Cette translation m'était si pénible, que je l'ajournai jusqu'à l'époque encore incertaine où cette maison serait vendue.
La parfaite bonté de mon mari, qui ne me faisait pas un reproche, la satisfaction intérieure qui suit toujours un grand sacrifice fait à la raison, et mon caractère qui mêle toujours un peu d'exaltation à toutes mes actions, soutenaient mon courage dans tous les préparatifs de ce départ. En classant tous mes bijoux que je destinais à être vendus ainsi que ma maison, pour payer tous mes engagemens, j'éprouvais plus de plaisir que je n'en avais jamais trouvé à m'en parer, et leur vue ne fit pas naître un seul regret.
Mais cette force, ce courage s'évanouirent bientôt, quand j'appris toutes les suppositions auxquelles ma démission donnait lieu dans le monde.
Je n'en avais pas fait un mystère, le bruit s'en répandit bientôt, et dans ce moment on me fit payer bien cher toutes les bontés dont Joséphine m'avait comblée.
Si j'avais été l'objet de quelque préférence, si ces préférences avaient fait naître quelques sentimens de jalousie, avec quel plaisir on s'en dédommageait alors! il semblait que, même en mon absence, on redoutât le souvenir que je laissais dans le cœur de l'impératrice; on cherchait aie détruire; on connaissait la faiblesse de son caractère, qui ne lui permettait pas toujours de défendre ses amis absens.
Hélas! c'était sa bonté pour moi, qui avait donné naissance à tous les contes absurdes qui se débitaient; si elle eût accepté ma démission le jour où je la donnai, l'effet en eût été tout différent. Mais le temps qui s'était écoulé depuis, les instances qu'elle avait faites pour m'attirer souvent à Saint-Cloud, donnèrent carrière à mille propos plus ridicules les uns que les autres. Si on avait pour but de m'affliger, on y réussit bien complétement.
Je manquai tout-à-fait de courage pour supporter la pensée d'avoir excité tant de malveillances. Jusque là je croyais n'avoir pas un ennemi; il me fut affreux de m'en trouver un si grand nombre.
Mon désespoir pensa me coûter la vie....
Les soins de ma famille, de mes amis y m'arrachèrent à la mort que je désirais, et dont je me trouvai bien près.
Aussitôt que, mes forces furent rétablies, je m'occupai de nouveau de mon départ; mais j'étais si pressée de l'effectuer, que je négligeai les mesures que la prudence me commandait. L'exaltation dont mes actions sont si souvent empreintes, me faisait trouver trop de lenteur dans les apprêts de ce déplacement, malgré tout l'empressement que j'apportais pour les hâter. Ce monde, où j'avais paru entourée de quelque éclat, m'était devenu en horreur; j'étais pressée de mettre entre lui et moi une grande distance, et mon empressement ne me permit pas de prendre les précautions nécessaires pour conserver la valeur de ce que je laissais à Paris.
Je confiai le tout à un homme que je ne nommerai pas par respect pour le corps respectable auquel il appartenait alors. J'avais en lui une grande confiance; je lui laissai une procuration générale, non seulement pour vendre les propriétés, mais je lui laissai mes chevaux, mes voitures, tout mon mobilier qui était fort considérable, mes bijoux, tous les objets enfin qui pouvaient avoir quelque valeur, n'emportant avec moi que les choses les plus simples.
Si j'avais eu la force de rester à Paris, de faire moi-même la vente de tout ce que j'y laissais, j'en aurais recueilli bien plus qu'il n'était nécessaire pour l'acquittement de toutes mes dettes.
Je ne le voulus pas, et ma confiance avait été si mal placée, qu'on ne trouva pas la moitié de la valeur de ce que j'avais laissé.
En partant, j'allai me fixer dans une propriété que j'avais à douze lieues de Paris; les sacrifices que j'avais faits ne portaient que sur les objets de luxe qui m'étaient personnels. Je n'avais pas eu le courage de congédier des domestiques que je croyais m'être attachés. Lorsque j'avais parlé de les renvoyer, ils m'avaient paru si malheureux, qu'à l'exception d'un petit nombre je les emmenai avec moi.
Les terres du domaine où je m'étais retirée n'étaient pas affermées; je pris la fantaisie de les faire cultiver. Le génie de l'imagination, qui dans presque toutes les situations de ma vie fournissait toujours un aliment à mon activité, me fit adopter avec plaisir et empressement cette occupation. Je transformai donc tous ces grands laquais de Paris, habitués à l'oisiveté des antichambres, en valets de ferme. On peut juger, d'après cette métamorphose, du succès que devait présenter cette exploitation: la lecture des œuvres de l'abbé Rozier et de la Maison rustique remplissait mes soirées, et mes journées se passaient dans un exercice dont ma santé se trouva parfaitement, et dont le mouvement eut bientôt effacé les souvenirs de Paris.
Quelquefois j'étais disposée à croire que ces souvenirs appartenaient à un autre vie que la mienne, tant le présent différait du passé.
Cette transition subite d'un luxe extrême à la plus grande simplicité, d'une vie toujours agitée au milieu du monde, à une solitude complète, ne fit pas naître en moi un seul regret. J'étais heureuse du calme dont je jouissais; la belle propriété que j'avais laissée à Paris, ainsi qu'un mobilier très-considérable, me laissaient sans inquiétude sur l'entier acquittement de mes engagemens. Douter du zèle ou de la probité de la personne qui avait reçu ce dépôt m'eût semblé un tort dont j'étais bien loin d'être coupable, ma confiance était entière. J'avais encore cet abandon que donne la jeunesse; tout ce que je venais d'éprouver ne m'avait pas corrigée. Hélas! le temps et les nombreuses déceptions de ce genre dont j'ai eu souvent à gémir, n'ont pas eu encore le pouvoir de le faire. Ma volonté et toutes mes résolutions à cet égard n'ont jamais pu me sauver du danger de la confiance.
Le peu de goût que mon mari avait pour la campagne était la seule chose qui troublât le bonheur dont j'y jouissais. Il s'ennuyait de cette solitude. Je fis pour lui un sacrifice énorme; je soulevai ce linceul dont je m'étais entourée. J'aurais voulu qu'on me crût morte, qu'on m'oubliât complétement; il m'en coûtait beaucoup de me rappeler à ce monde que j'avais quitté. Je vins à Paris, j'écrivis à Joséphine, que sans me croire les mêmes droits que par le passé à solliciter ses bontés, j'osais lui rappeler la promesse qu'elle avait bien voulu me faire d'une place pour mon mari dans les haras, ses connaissances comme ancien officier de cavalerie le rendant parfaitement propre à la remplir. Le lendemain même je vis arriver chez moi M. Deschamps, son secrétaire des commandemens; il m'apportait une lettre de Joséphine: elle me disait que j'avais tort de croire qu'elle m'eût oubliée. M. Deschamps ajouta de sa part qu'à l'instant où elle avait reçu ma lettre, elle avait donné l'ordre qu'on lui rendît de suite compte des places dont on pouvait disposer dans les haras; que d'après la réponse qu'on était venu lui faire, que tout était donné, elle me faisait demander si une recette principale dans les droits-réunis pouvait convenir à mon mari.
Ce genre de place ne donnait aucun rapport désagréable; elle consistait à recevoir et garder en caisse les fonds que les receveurs particuliers venaient y verser. Elle demandait peu de travail; j'acceptai pour lui, et M. Deschamps m'assura que sa nomination serait très-prompte. En effet, trois jours après M. Français de Nantes l'envoya à Joséphine, tant la demande qu'elle lui avait faite était pressante. Mon voyage à Paris avait plus d'un motif: indépendamment de la demande d'une place pour mon mari, tous mes amis m'avaient écrit pour me prévenir des démarches actives que faisait contre moi M.***. J'ai dit plus haut comment j'avais blessé son amour-propre, en me justifiant au sujet de mon portrait qu'il avait fait faire aux Français. Il avait cherché à s'en venger en achetant une créance contre moi au moyen de laquelle il m'intentait alors un procès. Son avocat, M. Lacroix-Frainville, venait de publier un mémoire très-volumineux, dans lequel il avait masqué le défaut de raison par des phrases éloquentes. Mes amis, effrayés de l'effet de ces phrases, avaient désiré ma présence à Paris, craignant que je ne perdisse ma cause si elle n'était pas défendue.
J'écrivis moi-même ma réponse à M. Lacroix-Frainville; dans un précis de quatre pages, je réduisis tous les faits (qu'il avait noyés dans un déluge de mots) à un simple exposé, tout-à-fait dépouillé du secours de l'éloquence. J'ai toujours pensé que cet art dangereux n'est propre qu'à égarer le jugement: en portant tout l'effort de l'esprit sur un côté spécieux d'une question, on peut parvenir à faire disparaître sous le charme oratoire tout ce qu'il importe de cacher. Pour se convaincre du danger de l'éloquence, il ne faut que se rappeler le cardinal Duperron; après avoir, dans un discours à Henri III, prouvé l'existence de Dieu, il lui dit: Si votre majesté le désire, je lui en prouverai tout aussi évidemment la non-existence.
Si j'étais souverain, je défendrais l'éloquence dans mes états. À la tribune nous avons pu en reconnaître les dangers. L'introduction des spectateurs dans la chambre des représentans de la nation les a conduits souvent bien plus loin qu'ils ne voulaient aller; le désir d'obtenir des applaudissemens a fait commettre des erreurs et des crimes.
Au barreau, l'éloquence est encore plus dangereuse: une mauvaise cause ne doit pas être défendue, et une bonne n'en a pas besoin. On doit seulement donner un simple exposé des faits, dépouillé de toute cette coquetterie d'esprit dont messieurs les avocats abusent souvent, en détournant l'attention des juges du véritable état de la question. Je gagnai mon procès, malgré toutes les peines que s'était données mon adversaire pour que je le perdisse.
Le gain de mon procès, et la place accordée à à M. de V... ne me dédommagèrent que bien faiblement des peines que j'éprouvai pendant mon séjour à Paris. La première de toutes fut la translation du corps de mon père dans le cimetière de Montmartre; j'y préparai ma place près de la sienne. J'ignore dans quel lieu je finirai ma vie, mais la seule prière que je ferai aux amis qui me survivront sera celle de me réunir à lui. Désirant leur éviter toute espèce de peine à ce sujet, ils n'auront que mon nom à inscrire sur la pierre déjà préparée.
La certitude que je dus acquérir pendant ce voyage, de l'infidélité de la personne dépositaire de ma confiance, fut aussi un sujet de douleur très-vive. J'avais espéré, j'avais dû croire qu'en restant pauvre je serais au moins libérée envers tous mes créanciers; je pus me convaincre que mes espérances étaient bien loin d'être réalisées; ma confiance avait été si entière, j'avais pris si peu de précautions, que les réclamations judiciaires eussent été peut-être difficiles. À la vérité, une dénonciation au corps respectable dont cette personne faisait partie m'eût vengée.
J'en eus la pensée; je montai en voiture avec l'intention de me rendre au lieu où ses confrères se réunissaient, et près d'y arriver, je donnai l'ordre au cocher de retourner chez moi.
La faiblesse de mon caractère, toujours extrême quand il s'agit de sévir, même contre mes ennemis, me retint.
Je n'eus pas la force de perdre une personne alors entourée de considération.
Quelques-unes de ces paroles trompeuses qui m'avaient abusée vinrent encore me présenter des espérances qu'on ne voulait pas réaliser. Mon désir de retourner à la campagne se réunit à ma faiblesse, et je quittai Paris sans avoir fait aucune démarche contre cette personne, dont j'avais tant à me plaindre.
En arrivant chez moi, je n'avais pas annoncé mon retour, non assurément par aucune espèce de défiance, mais dans l'incertitude où j'étais, qui m'empêchait d'en fixer le jour.
On ne m'attendait pas, et je pus me convaincre en arrivant, que la plus grande partie de ces domestiques que je n'avais pas voulu renvoyer en quittant Paris, par excès de bonté ou de faiblesse, me volaient de la manière la plus impudente. On faisait disparaître des sacs de blé, et jusqu'à des voitures de foin. Malheureusement c'était un peu tard que j'acquérais cette connaissance. J'en fus tout-à-fait découragée. Parmi ces domestiques qui me dépouillaient à l'envi l'un de l'autre, il y avait un jardinier et sa famille dont un fils fou et imbécile faisait partie. Cet homme ne pouvait se placer nulle part à cause de l'infirmité de son fils, qui effrayait beaucoup de personnes; ce motif me l'avait fait garder.
Il était un de ceux dont j'avais le plus à me plaindre. Je fus obligée de reconnaître qu'une femme seule ne pouvait pas gouverner une telle exploitation sans s'exposer à être trompée par tous ceux qu'elle emploierait. Je me déterminai à vendre cette propriété, sur laquelle il restait dû encore une partie du prix d'acquisition, et je louai une petite maison dans l'Orléanais, sur les bords de la Loire.
Là, je regrettai quelquefois l'activité de la vie rurale dont je venais de jouir pendant plusieurs années. Si j'étais maîtresse de choisir tel genre de vie qui pourrait me plaire davantage, je voudrais vivre, avec quelques amis, dans une terre que je ferais cultiver. Jamais le monde et tous ses plaisirs ne m'ont offert la moitié des jouissances que j'ai trouvées dans ce genre de vie. Il me fut pénible d'y renoncer.
Moment d'ennui.—L'ennui chassé par la régularité.—L'alarme du coup de cloche dans les couvens.—Faiblesses d'amour-propre.—Amour de la solitude.—Devoirs de la société rendant plus amer le changement de fortune.—Les commérages politiques et les soirées de province.—Expérience faite par madame de Y*** sur elle-même.—Abstinence volontaire pendant trois mois.—Bon succès de l'expérience.—Un mot sur l'ambition.—Le septuagénaire marié à une jeune femme.—Honteux calcul.—Une place et la tombe.—La ronde des fous.—L'auteur revient à Paris.—Insomnies.—Abus de l'opium.—Absences de raison.—Maison de santé pour les aliénés.—Folie périodique.—Effets opposés de la folie.—Mémoire trop fidèle.—Indifférence pour les malades.—La folie causée souvent par de légères causes.—Guérison.—La restauration.—Démission donnée par M. de V***.—Réflexions sur la chute de Napoléon.—Les généraux de l'empire et le cortége de Monsieur.—Cérémonie à Notre-Dame.—Départ pour l'exil et retour de l'exil.—Abandon et fidélité.—Épisode.
Dans les premiers momens de mon séjour dans ma petite maison, où nul intérêt ne me fixait, j'étais tentée de croire que la journée se composait de plus de vingt-quatre heures; mais en réglant mes occupations d'une manière régulière, je sus en abréger la durée. La lecture, la promenade, la musique, quelques ouvrages à l'aiguille remplirent bientôt mes heures, qui s'écoulèrent alors toujours trop rapidement. Cette régularité me fit concevoir ce que j'avais entendu dire plusieurs fois sans le comprendre, que dans les couvens, le coup de cloche auquel obéissent les religieuses est la seule chose qui rende leur existence supportable. On s'étonnera peut-être que je ne sois pas allée vivre près de ma mère, ou avec mon mari, et sans doute on aura raison de me blâmer; cependant peut-être doit-on quelque indulgence à la faiblesse humaine. Dans la ville habitée par ma mère, j'avais occupé le premier rang; la terre que j'avais vendue était une des plus belles de la province, il m'était pénible de retourner sur ce théâtre de ma prospérité passée. Quant à la ville où résidait M. de V..., je n'avais pas les mêmes motifs; mais il était incertain s'il l'habiterait long-temps; il était question pour lui de changer sa place pour celle d'un autre département. Mais indépendamment de ce motif, je préférais ma solitude. Mes goûts sont si simples, mes besoins si peu dispendieux, que je puis vivre avec la somme la plus faible, sans donner un regret à aucun des objets de luxe dont ma jeunesse fut entourée. Seule, je n'ai jamais connu l'ennui; dans toutes les situations, je sais me créer des occupations; il n'en est pas de même si je suis obligée de vivre avec des ennuyeux, alors je n'ai aucune patience pour les supporter. Seule, je ne m'apercevais pas du changement de ma fortune, je n'en éprouvais pas le besoin. Dans la province habitée par mon mari, je me serais trouvée pauvre. Quand il eût fallu remplir les devoirs que la société impose, je me serais souvenue que je n'avais plus de voiture; quand j'aurais eu des dîners à accepter ou à donner, je me serais aperçue que mon cuisinier me manquait; et à l'heure de ma toilette, le goût que j'avais eu dans le choix de mes habillemens m'aurait rappelé que ceux qui me restaient étaient plus que simples. Quelle compensation aurais-je trouvée à ces souvenirs? J'aurais entendu quelques commères, dignes émules de madame Glinet, parler politique. Quand j'ai lu deux journaux d'opinions différentes, j'en sais bien assez pour fixer mes idées. J'aurais pu écouter la chronique de la ville? eh! que m'importent les actions des autres? j'ai assez de peine à bien diriger les miennes. Le soir, il eût fallu m'occuper essentiellement du quinola au reversi, ou de la misère au boston, et c'est alors que j'aurais senti celle qui ne peut jamais m'atteindre quand je vis seule. Au temps de ma prospérité j'avais fait sur moi-même une épreuve que je conseillerais à toute personne sage.
J'avais voulu savoir de quelle somme j'avais réellement besoin pour vivre, et pendant trois mois, avec une table bien servie chez moi, je n'y avais pas touché, j'avais vécu avec du lait et du pain; dans un cabinet attenant à ma chambre, j'avais dormi parfaitement sur quelques bottes de paille. Le temps de cette épreuve passé, j'avais vu que ma santé était restée parfaite, et j'avais eu un véritable bonheur à penser que, dans quelques circonstances que je pusse me trouver, quelques malheurs que l'avenir pût me réserver, je n'en serais jamais dépendante, puisque je pouvais toujours trouver en moi-même les moyens de suffire aux besoins de ma vie.
Quand on considère combien ces besoins sont bornés pour les personnes sages qui ne s'en font pas de factices, on s'étonne de toutes ces ambitions qui s'agitent en tous sens dans le monde pour augmenter leur fortune.
Je pense que rien ne tendrait autant au perfectionnement de la morale que l'épreuve dont je viens de parler. Si tous les hommes étaient bien convaincus du peu dont ils ont besoin, ils seraient en général plus probes et meilleurs.
Mais aussi il faudrait que la société, pénétrée de ce principe qu'on doit juger l'homme par ses qualités personnelles, et non par l'habit qui le couvre, accueillit aussi bien le mérite mal vêtu que la sottise dorée.
Ces réflexions sur l'ambition me rappellent l'étonnement que j'éprouvai un jour, lorsqu'un homme de soixante-dix ans, M. de B..., vint m'annoncer son mariage avec une des plus belles femmes qui aient paré la cour de Napoléon. Cette charmante personne avait peu de fortune; on jugea que ce ne serait pas la payer trop cher que de l'acquérir à ce prix, et on la sacrifia à ce vieillard.
Je demande si tous les diamans dont on para cette victime ont jamais pu la dédommager d'un tel sacrifice.
Et ce mari de soixante-dix ans, quel pouvait être le motif qui le portait à ce mariage extravagant? Ce n'est pas quand on n'a plus le sentiment de l'amour qu'on peut en éprouver le besoin! non; ce n'étaient pas les qualités aimables de cette charmante personne qui l'avaient déterminé, c'était sa beauté remarquable: il avait espéré qu'elle fixerait tous les regards, et que l'intérêt qu'elle inspirerait lui obtiendrait une place.
Une place? Eh! malheureux vieillard, ne voyais-tu pas celle qui t'attendait, vers laquelle tu t'avançais chaque jour?
Mais non, tous les hommes sont ainsi... Souvent je crois voir une troupe d'aliénés s'agitant, dansant une ronde autour de la tombe qu'ils n'aperçoivent pas, et dans laquelle il vont successivement tomber.
Après quelques années de séjour dans l'Orléanais, des amis qui avaient une terre près de Blois vinrent m'enlever à ma solitude; ils me ramenèrent à Paris. J'ai déploré souvent depuis cette bonté de leur part, et la faiblesse que j'avais eue d'y céder.
Je ne sais si ce fut le changement d'air, ou le défaut d'exercice, ou même le bruit de Paris dont j'avais perdu l'habitude, mais j'y perdis entièrement le sommeil. Après avoir été fatiguée bien long-temps de ces insomnies, je consultai un médecin, qui me conseilla de prendre le soir une très-petite dose d'opium; à la longue, l'habitude rendit ce remède sans effet, et j'en doublai graduellement la quantité, tellement que ce remède si dangereux me porta à la tête, et produisit en moi plusieurs absences de raison.
Loin de ma famille et de mon mari, ces absences n'étant pas continuelles, n'excitèrent pas assez l'attention des personnes qui m'entouraient pour qu'on y portât remède de suite. Ce ne fut qu'après un temps assez long, et lorsque le mal fut porté au comble, qu'on pensa à le guérir. L'homme d'affaires de ma mère confia ce soin à un médecin qui avait une maison destinée au traitement des maladies d'aliénations. Ces agitations violentes, causées par l'usage de l'opium, se calmèrent peu à peu, quand je fus dans l'impossibilité d'en prendre; les intervalles de raison furent plus longs, ils revinrent plus souvent. Après une année, j'étais totalement guérie; mais je ne le dus qu'à la nature, et non à aucun remède.
Un médecin que j'ai consulté depuis, sur les craintes que j'éprouvais d'une rechute, m'a parfaitement rassurée en me disant que cette maladie n'avait été chez moi que l'effet de l'opium dont j'avais fait un usage abusif; qu'en évitant d'en prendre, je pouvais être parfaitement tranquille.
Ce que j'ai souffert pendant cette année ne peut être bien décrit.
Mon séjour dans cette maison m'a fait connaître plusieurs de ces maladies, très-différentes les unes des autres. Quelques-unes sont périodiques, et n'attaquent ceux qui en sont affligés qu'un jour par semaine; d'autres n'ont à en souffrir qu'un jour par mois. À la réserve de ce temps, on pouvait les croire dans un état de parfaite raison.
Quelques-uns n'avaient aucun souvenir de leur maladie; d'autres avaient le malheur, dans leurs momens de bon sens, de se rappeler tout ce qu'ils avaient fait ou dit dans leurs accès de folie.
J'étais malheureusement de ce nombre, et cette cruelle faculté de la mémoire doublait pour moi les angoisses de cette affreuse maladie.
Le spectacle continuel que j'avais sous les yeux n'était pas propre à avancer ma guérison; quand je me voyais entourée de tous ces insensés, et que je me rappelais qu'il était des instans où je l'étais autant qu'eux, je m'abandonnais à un désespoir qui contribuait à ramener ces accès.
Une chose qui m'indignait dans cette maison, c'était l'indifférence, et je dirais presque l'espèce de mépris qu'on y montrait pour les malheureux malades, qu'on y amenait. Et cependant à quoi tient cette supériorité de raison dont ces gens croient pouvoir abuser pour opprimer ceux qui en sont privés? je ne dirai pas à une affection morale; ils ne sont pas doués d'une sensibilité assez vive pour que cette faculté dérange jamais l'équilibre de leur humeur. Mais combien de causes physiques, auxquelles nous ne pensons jamais, peuvent altérer cette raison dont ils sont si fiers! Pendant que j'habitais cette maison, un homme y fut amené, qui était devenu fou par une transpiration arrêtée. Un rhume s'était fixé fortement sur son cerveau, et il fut guéri par un grand nombre de vésicatoires appliqués sur le col.
Quand on a vu de près les asiles où l'on traite cette cruelle maladie, quand on a observé quelles faibles causes peuvent la produire, on se demande comment les hommes peuvent être si fiers des facultés de leur esprit.
Lorsque je fus totalement guérie, je ne voulus plus vivre seule; mes craintes d'être attaquée de nouveau par cette maladie n'étaient pas totalement dissipées. Je voulais habiter avec des amis qui pussent me protéger et veiller sur moi.
J'allai loger au faubourg Saint-Germain, dans un très-joli hôtel, sur le boulevard des Invalides, avec M. et madame B..., que je regardais comme mes enfans, par l'affection que j'avais pour eux. Pendant ma maladie, une grande révolution s'était opérée, et l'époque de ma guérison fut celle du retour de la famille royale. Mon mari, ennuyé dès long-temps de sa place, que l'oisiveté et l'ennui de vivre à la campagne lui avaient fait seuls désirer, donna sa démission et vint me rejoindre à Paris. Je me réjouis pour mon pays d'un ordre de choses qui allait lui donner quelque liberté, et rendre aux Français un peu de cette dignité qu'ils avaient perdue sous la verge de fer de l'empereur. À la vérité, nous achetions cette liberté par le malheur d'avoir été conquis par des armées étrangères; mais loin d'en faire supporter la honte à la nation, je la rejetais tout entière sur Napoléon.
C'étaient son orgueil et son insatiable ambition qui, en effrayant les souverains, les avaient armés contre nous. C'était son despotisme qui, en fatiguant les Français, leur avait ôté leur énergie et paralysé leur défense. Tout ce qui possédait une âme susceptible de quelques sentimens généreux éprouvait le besoin de briser les liens qui nous retenaient dans la dégradation.
C'est l'opinion qui a renversé Bonaparte. Qu'on ne pense pas que la volonté de l'Angleterre, aidée de toutes les baïonnettes de la Russie et de l'Autriche, eût pu abattre ce colosse moral, si les Français n'eussent pas eux-mêmes miné les fondemens du piédestal sur lequel ils l'avaient élevé. En 1804, lorsque Bonaparte était à l'apogée de sa puissance, je ne l'aimais pas pour l'avoir vu de près dans sa vie privée. En 1814, je le haïssais pour les malheurs qu'il attirait sur la France, et pour la honte qu'elle n'eut jamais subie sans lui, dont je prenais ma part comme Française. Recevoir des lois des étrangers, après en avoir imposé à toute l'Europe, ajoutait à mon ressentiment contre lui. Mais ce ressentiment n'ôta rien à mon indignation lorsque je vis à Notre-Dame tous les généraux que j'avais rencontrés dans les salons de Napoléon se presser en foule sur les pas de Monsieur. Jamais je n'avais reçu aucun bienfait de l'empereur, mon opinion pouvait être indépendante. Mais tous ces enfans de la victoire, qu'il avait comblés de faveurs et de richesses, pouvaient-ils l'abandonner si promptement? Quelques lieues les séparaient seulement de lui, et ils formaient déjà le cortége de celui qui le précipitait du trône. Ce n'était pas assez des richesses dont Bonaparte les avait comblés, et dont ils eussent dû (au moins pour les premiers momens) aller jouir dans la retraite; il leur fallait encore des broderies et des honneurs, dussent-ils les payer de tout celui qu'ils avaient acquis à la pointe de leur épée.
Cette conduite opposée à tant de gloire acquise, précédemment m'affligea profondément; je cherchai à en faire retomber l'odieux sur Napoléon, et je ne pus l'expliquer qu'en me disant qu'un maître dont on avait reçu tant de faveurs, et qu'on abandonnait ainsi, devait être bien haïssable! puisque le souvenir de ses bienfaits n'avait pas pu effacer ses torts. Malgré cette explication, je quittai Notre-Dame avant la fin de la cérémonie; la vue de tous ces ingrats m'était pénible.
On put faire alors un parallèle entre le maître qui partait et celui qui arrivait. Celui qui partait était déjà abandonné; celui qui arrivait ramenait de vieux serviteurs qui depuis vingt-cinq ans s'étaient dévoués à la pauvreté et à l'exil pour suivre son sort. Je laisse la politique, dont la discussion ne convient guère à mon sexe, pour raconter l'histoire d'une femme que j'eus l'occasion de connaître dans la maison que j'occupais, et dont la vie a offert plusieurs circonstances qui paraissent si étrangères à la destinée ordinaire des femmes, qu'elle pourrait passer pour un conte (mais non un conte moral). Je la raconterai ici pour montrer qu'il est quelques maris assez imprudens pour jeter eux-mêmes leurs femmes sur une mauvaise route.