Campagne de Pologne.—Bataille d'Eylau.—Te Deum et De profundis.—Retard involontaire du prince de Ponte-Corvo.—Les généraux d'Hautpoult, Corbineau et Boursier blessés à mort.—Courage et mort du général d'Hautpoult.—Le bon coup du général Ordener.—Pressentimens du général Corbineau.—Argent de la cassette de l'empereur, avancé par Constant au général Corbineau, quelques instans avant sa mort.—Enthousiasme des Polonais.—Mauvaise humeur des Français.—Anecdotes.—Le fond de la langue polonaise.—Misère et gaîté.—Hilarité des soldats excitée par une réponse de l'empereur.—L'ambassadeur persan.—Envoi du général Gardanne en Perse.—Trésor non retrouvé.—Séjour de l'empereur à Finkenstein.—L'empereur trichant au vingt-et-un.—L'empereur partageant son gain avec Constant.—Passe-temps des grands officiers de l'empereur.—Pari gagné par le duc de Vicence.—Mystification de M. B. d'A***.—Le prince Jérôme amoureux d'une actrice de Breslau.—Mariage de l'actrice avec le valet de chambre du prince.—Complaisance et jalousie.—Les frères de l'empereur faisant antichambre.—L'empereur aimant et grondant ses frères.—Le maréchal Lefebvre nommé duc de Dantzig par l'empereur.—Anecdote du chocolat de Dantzig.—Bataille de Friedland; rapprochement de dates.—Gaîté de l'empereur pendant la bataille.—Paix avec la Russie.—Entrevue de l'empereur et du czar à Tilsitt.—Le roi et la reine de Prusse.—Galanterie et rigueur de Napoléon.—Rudesse du grand-duc Constantin.—Banquet militaire.—Concert exécuté par des musiciens haskirs.—Visite de Constant aux Baskirs.—Repas à la cosaque.—Tir à l'arc.—Succès de Constant.—Souvenir frappant.—Soldat moscovite décoré par l'empereur Napoléon.—Retour par Bautzen et Dresde, et rentrée en France.


Les Russes étaient animés dans cette campagne par le souvenir de la défaite d'Austerlitz, et par la crainte de voir la Pologne leur échapper: aussi l'hiver ne les arrêta point, et ils résolurent de venir attaquer l'empereur. Celui-ci n'était pas homme à se laisser prévenir; il leva ses quartiers d'hiver et quitta Varsovie à la fin de janvier. Le 8 février, les deux armées se rencontrèrent à Eylau, et là se livra, comme on sait, cette sanglante bataille dans laquelle des deux côtés on montra un courage égal; il resta près de quinze mille morts sur le champ de bataille, autant de Français que de Russes. L'avantage, ou plutôt la perte fut la même dans les deux armées, et un Te Deum fut chanté à Pétersbourg comme à Paris, au lieu d'un De profundis qui aurait bien mieux convenu. Sa Majesté se plaignit vivement en rentrant à son quartier de l'inexécution d'un ordre qu'elle avait fait porter au maréchal Bernadotte, dont le corps ne donna point dans cette journée; il paraît certain en effet que la victoire, restée indécise entre l'empereur et le général Beningsen, se serait fixée du côté du premier si un corps d'armée tout frais était survenu pendant la bataille, comme Sa Majesté l'avait calculé. Par malheur l'aide-de-camp porteur des ordres de l'empereur au prince de Ponte-Corvo était tombé dans les mains d'un parti de Cosaques. Lorsque le lendemain du combat, l'empereur apprit cette circonstance, son ressentiment se calma, mais non pas son chagrin. Nos troupes bivouaquèrent sur le champ de bataille, que Sa Majesté visita trois fois, faisant distribuer des secours aux blessés et ensevelir les morts.

Les généraux d'Haultpoult, Corbineau et Boursier furent blessés à mort à Eylau; il me semble encore entendre le brave d'Hautpoult dire à sa Majesté au moment de partir au galop pour charger l'ennemi: «Sire, vous allez voir mes gros talons; çà entre dans les carrés ennemis comme dans du beurre!» Une heure après il n'était plus. Un de ses régimens s'étant engagé dans un intervalle de l'armée russe, fut mitraillé et haché parles Cosaques; il ne s'en sauva que dix-huit hommes. Le général d'Hautpoult, forcé trois fois de reculer avec sa division, la ramena deux fois à la charge; la troisième, il s'élança encore sur l'ennemi en criant d'une voix forte: «Cuirassiers, en avant, au nom de Dieu! en avant, mes braves cuirassiers!» Mais la mitraille avait abattu un trop grand nombre de ces braves. Il n'y en eut que très-peu en état de suivre leur chef, qui tomba percé de coups au milieu d'un carré de Russes dans lequel il s'était jeté à peu près seul.

Ce fut aussi je crois dans cette bataille que le général Ordener tua de sa main un officier général ennemi. L'empereur lui demanda s'il n'aurait pas pu le prendre vivant. Sire, répondit le général avec son accent fortement germanique, ché né donne qu'un coup, mais ché tâche qu'il soit pon.

Le jour même de la bataille, au matin, le général Corbineau, aide-de-camp de l'empereur, étant à déjeuner avec les officiers de service, leur avoua qu'il était assiégé par les plus tristes pressentimens. Ces messieurs entreprirent de le distraire de cette idée et tournèrent la chose en plaisanterie. Le général Corbineau, reçut peu d'instans après, un ordre de Sa Majesté; ayant besoin d'argent et n'en ayant pas trouvé chez M. de Menneval, il vint m'en demander et je lui en avançai de la cassette, de l'empereur; au bout de quelques heures, je rencontrai M. de Menneyal, à qui je fis part de la demande du général Corbineau et de la somme que je lui avais remise. Je parlais encore à M. de Menneval, lorsqu'un officier passant au galop, nous jeta la triste nouvelle de la mort du général. Je n'ai point oublié l'impression que cette nouvelle fit sur moi, et je trouve encore inexplicable aujourd'hui cette espèce de trouble intérieur qui était venu avertir un brave de sa fin prochaine.

La Pologne comptait sur l'empereur pour être rétablie dans son indépendance. Aussi les Polonais furent-ils pleins d'enthousiasme et d'espoir, lorsqu'ils virent arriver l'armée française. Quant à nos soldats, cette campagne d'hiver leur déplaisait fort; le froid, la misère, le mauvais temps et les mauvais chemins, leur avaient inspiré pour ce pays une aversion extrême.

Dans une revue à Varsovie, les habitans se pressant autour de nos troupes, un soldat se mit à jurer énergiquement contre la neige et la boue, et par suite, contre la Pologne et les Polonais. «Vous avez bien tort, monsieur le soldat,» se mit à dire une demoiselle d'une bonne famille, bourgeoise de le ville, «de ne pas aimer notre pays, car nous aimons beaucoup les Français.—Vous êtes sans doute bien aimable, mademoiselle, répliqua le soldat, mais si vous voulez me persuader de la vérité de ce que vous dites, vous nous ferez faire un bon dîner à mon camarade et à moi.—Venez donc, messieurs, dirent, s'avançant à leur tour, les parens de la jeune Polonaise; nous boirons ensemble à la santé de votre empereur.» Et ils emmenèrent en effet les deux soldats, qui firent là le meilleur repas de toute la campagne.

Suivant le dire des soldats, quatre mots constituaient le fond de la langue polonaise. kleba? niema; du pain? il n'y en a pas; voia sara; de l'eau? on va en apporter.

L'empereur traversant un jour une colonne d'infanterie aux environs de Mysigniez, où la troupe éprouvait de grandes privations à cause des boues qui empêchaient les arrivages: Papa, kleba, lui cria un soldat, niema, répondit aussitôt l'empereur. Toute la colonne partit d'un éclat de rire, et personne ne demanda plus rien.

Durant le séjour assez long que fit l'empereur à Finkenstein, il reçut la visite d'un ambassadeur persan à qui il donna le spectacle de quelques grandes revues. Sa Majesté envoya à son tour une ambassade au schah, à la tête de laquelle elle mit le général Gardanne, qui avait, disait-on alors, une raison particulière pour désirer d'aller en Perse. On prétendait qu'un de ses parens, après avoir long-temps résidé à Téhéran, avait été contraint par une émeute contre les Francs, de quitter cette capitale, et qu'avant de prendre la fuite il avait enterré un trésor considérable, dans un certain endroit dont il avait apporté le plan en France. J'ajouterai, pour en finir avec cette histoire, qu'on m'a dit depuis que le général Gardanne avait trouvé la place bouleversée et que n'ayant pu reconnaître les lieux, ni découvrir le trésor, il était revenu de son ambassade les mains vides.

Le séjour à Finkenstein devint fort ennuyeux. Pour passer le temps, Sa Majesté jouait quelquefois avec ses généraux et ses aides-de-camp. Le jeu était ordinairement le vingt-et-un, et le grand capitaine prenait grand plaisir à tricher; il gardait, pendant plusieurs coups de suite, les cartes nécessaires pour former le nombre exigé, et s'amusait beaucoup quand il gagnait ainsi par adresse. C'était moi qui lui remettais la somme nécessaire pour son jeu; dès qu'il rentrait, je recevais l'ordre de retirer sa mise; il me donnait toujours la moitié de son gain, et je partageais le reste avec les valets de chambre ordinaires.

Je n'ai point l'intention de m'assujettir dans ce journal à un ordre de dates bien rigoureux, et quand il se présentera à ma mémoire un fait ou une anecdote qui me paraîtront mériter d'être rapportés, je les placerai, autant que cela pourra se faire, à l'endroit de mon récit où je serai arrivé, au moment même où je me les rappellerai; en les renvoyant à leur époque, je craindrais de les oublier. C'est ainsi que je croîs pouvoir noter ici, en passant, quelques souvenirs de Saint-Cloud ou des Tuileries, quoique nous soyons au quartier-général de Finkenstein. Ce sont les passe-temps auxquels se livraient Sa Majesté et ses grands-officiers qui m'ont mis sur la voie de ces souvenirs.

Ces messieurs se portaient souvent entre eux des défis ou des gageures. J'ai vu un jour M. le duc de Vicence parier que M. Jardin fils, écuyer de Sa Majesté, monté à reculons sur son cheval, arriverait au bout de l'avenue du château dans un espace de peu de minutes; M. le grand-écuyer gagna le pari.

MM. Fain, Menneval et Ivan jouèrent une fois un singulier tour à M. B. d'A..., qu'ils savaient être sujet à de fréquens accès de galanterie. Ils firent habiller un jeune homme en femme, et l'envoyèrent se promener, ainsi déguisé, dans une avenue près du château; M. B. d'A... avait la vue fort basse et se servait ordinairement d'un lorgnon; ces messieurs l'engagèrent à sortir, et il ne fut pas plus tôt dehors qu'il aperçu; la belle promeneuse et ne put retenir, à cette vue, une exclamation de surprise et de joie.

Ses amis feignirent de partager son ravissement, et comme le plus entreprenant, ils le poussèrent à faire les premières avances. Il se rendit donc avec des airs empressés auprès de la fausse jeune dame, à laquelle on avait bien fait sa leçon. M. d'A.... s'épuisa en politesses, en attentions, en offres de service. Il voulait à toute force faire à sa nouvelle conquête les bonneurs du château. L'autre s'acquitta parfaitement de son rôle, et après bien des minauderies de son côté, bien des protestations de la part de M. d'A...., il y eut des rendez-vous pris pour le soir même. L'amant, heureux en espérance, revint près de ses amis, et fit le discret et l'indifférent sur sa bonne fortune, pendant qu'il aurait voulu pouvoir dévorer le temps qu'il avait à attendre jusqu'à la fin de la journée. Enfin le soir arrivant, amena la terme de son impatience et l'heure de l'entrevue. Mais quels ne furent pas son déboire et sa colère lorsqu'il s'aperçut que les vêtemens de femme couvraient un costume masculin! M. d'A..... voulut, dans le premier moment, appeler en duel les auteurs et l'acteur de cette mystification, et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que l'on parvint à l'apaiser.

Ce fut, je crois, au retour de cette campagne que le prince Jérôme vit à Breslau, sur le théâtre de cette ville, une jeune actrice fort jolie, jouant assez mal, mais chantant fort bien. Il fit des avances; on la disait très-sage; mais les rois ne soupirent pas long-temps en vain; ils jettent un poids trop lourd dans la balance de la sagesse. S. M. le roi de Westphalie emmena sa conquête à Cassel; où au bout de quelque temps il la maria à son premier valet de chambre Albertoni dont les mœurs italiennes ne répugnèrent pas à ce mariage. Quelques mécontentemens, dont je n'ai pas su les motifs, décidèrent Albertoni à quitter le roi; il revint à Paris avec sa femme, et fit plusieurs entreprises où il perdit ce qu'elle avait gagné. On m'a dit qu'il était retourné en Italie. Une chose qui m'a toujours paru extraordinaire, c'est la jalousie d'Albertoni pour sa femme, jalousie vigilante qui avait les yeux ouverts sur tous les hommes, hormis le roi; car je suis presque certain que la liaison continua après le mariage.

Les frères de l'empereur, même étant rois, faisaient quelquefois antichambre chez Sa Majesté. Le roi Jérôme vint un matin par ordre de l'empereur, qui, n'étant pas encore levé, me dit de prier le roi de Westphalie d'attendre. Comme l'empereur voulait se reposer un peu, je restai avec le service dans le salon qui servait d'antichambre, et où le roi attendait comme nous, je ne dis pas avec patience, car à chaque instant il quittait un siége pour un autre, allait de la fenêtre à la cheminée, et paraissait fort ennuyé. Il causait de temps en temps avec moi, pour qui il a toujours eu une grande bienveillance. Il se passa ainsi plus d'une demi-heure. Enfin j'entrai dans la chambre de l'empereur, et quand il eut passé sa robe de chambre, j'avertis le roi que Sa Majesté l'attendait, et l'ayant introduit, je me retirai. L'empereur le reçut assez mal, et le gronda beaucoup. Comme il parlait très-haut, je l'entendis malgré moi; mais le roi s'excusait si bas, que je ne pouvais entendre un mot de sa justification. De pareilles scènes se répétaient souvent. Le prince était dissipé et prodigue, ce qui déplaisait par-dessus tout à l'empereur, qui le lui reprochait durement, quoiqu'il l'aimât, ou plutôt parce qu'il l'aimait beaucoup; car il est à remarquer que, malgré les fréquens déplaisirs que sa famille lui causait, l'empereur a toujours conservé pour tous ses parens une grande tendresse.

Quelque temps après la prise de Dantzig (24 mai 1807) l'empereur, voulant récompenser le maréchal Lefebvre des services récens qu'il lui avait rendus, le fit appeler à six heures du matin. Sa Majesté travaillait avec le major général de l'armée, lorsqu'on vint lui annoncer l'arrivée du maréchal. «Ah ah! dit-il au major général, monsieur le duc ne s'est point fait attendre;» puis se retournant vers l'officier de service: «Vous direz au duc de Dantzig que c'est pour le faire déjeuner avec moi que je l'ai demandé si matin.» L'officier d'ordonnance, croyant que l'empereur se trompait de nom, lui fit observer que la personne qui attendait ses ordres n'était pas le duc de Dantzig, que c'était le maréchal Lefebvre. «Il paraît, Monsieur, que vous me croyez plus capable de faire un conte qu'un duc.» L'officier fut un instant déconcerté par cette réponse, mais l'empereur le rassura par un sourire, et lui dit: «Allez prévenir le duc de mon invitation; dans un quart d'heure nous nous mettrons à table.» L'officier retourna près du maréchal, qui était assez inquiet de ce que l'empereur voulait lui dire. «Monsieur le duc, l'empereur vous engage à déjeuner avec lui, et vous prie d'attendre un quart d'heure.» Le maréchal n'ayant point fait attention au nouveau titre que lui donnait l'officier, lui répondit par un signe de tête, et s'assit sur un pliant au dessus duquel l'épée de l'empereur se trouvait accrochée. Le maréchal la regarda et la toucha avec admiration et respect. Le quart d'heure passé, un autre officier d'ordonnance vint appeler le maréchal pour qu'il se rendît près de l'empereur, qui était déjà à table avec le major général. En l'apercevant, Napoléon le salua de la main: «Bonjour, monsieur le duc; asseyez-vous près de moi.»

Le maréchal, étonné de s'entendre donner cette qualification, crut d'abord que Sa majesté plaisantait; mais voyant qu'il affectait de l'appeler monsieur le duc, il en fut un moment interdit. L'empereur, pour augmenter son embarras, lui dit; «Aimez-vous le chocolat, monsieur le duc?—Mais..... oui, sire.—Eh bien! vous n'en déjeunerez pas, mais je vais vous en donner une livre de la ville même de Dantzig, car, puisque vous l'avez conquise, il est bien juste qu'elle vous rapporte quelque chose.» Là-dessus l'empereur quitta la table, ouvrit une petite cassette, y prit un paquet ayant la forme d'un carré long, et le donna au maréchal Lefebvre en lui disant: «Duc de Dantzig, acceptez ce chocolat; les petits cadeaux entretiennent l'amitié.» Le maréchal remercia Sa Majesté, mit le chocolat dans sa poche, et se rassit à table avec l'empereur et le maréchal Berthier. Un pâté représentant la ville de Dantzig était au milieu de la table, et quand il fut question de l'entamer, l'empereur dit au nouveau duc: «On ne pouvait donner à ce pâté une forme qui me plût davantage. Attaquez, monsieur le duc, voilà votre conquête, c'est à vous d'en faire les honneurs.» Le duc obéit, et les trois convives mangèrent du pâté, qu'ils parurent trouver fort à leur goût.

De retour chez lui, le maréchal duc de Dantzig, soupçonnant une surprise dans le petit paquet que lui avait donné l'empereur, s'empressa de l'ouvrir et y trouva cent mille écus en billets de banque. Depuis ce magnifique cadeau, l'usage s'établit dans l'armée d'appeler de l'argent, soit en espèces, soit en billets, du chocolat de Dantzig; et quand les soldats voulaient se faire régaler par quelque camarade un peu bien en fonds: «Allons, viens donc, lui disaient-ils; n'as-tu pas du chocolat de Dantzig dans ton sac?»

Le goût presque superstitieux de sa majesté l'empereur pour les rapprochemens de dates et d'anniversaires se trouva encore une fois justifié par la victoire de Friedland, gagnée le 14 juin 1807, sept ans jour pour jour après la bataille de Marengo. La rigueur de l'hiver, la difficulté des approvisionnemens (auxquels l'empereur avait néanmoins pourvu avec tout le soin et toute l'habileté possibles) et le courage obstiné des Russes avaient rendu cette campagne pénible même pour les vainqueurs, que l'incroyable rapidité de leurs succès en Prusse avaient accoutumés aux promptes conquêtes. Le partage de gloire qu'il avait fallu faire à Eylau avec les Russes était quelque chose de nouveau dans la carrière militaire de l'empereur. À Friedland, il reprit ses avantages et son ancienne supériorité. Sa Majesté, par une feinte retraite et en ne laissant voir à l'ennemi qu'une partie de ses forces, attira les Russes en deçà de l'Elbe, de sorte qu'ils se trouvèrent resserrés entre ce fleuve et notre armée. La victoire fut gagnée par les troupes de ligne et par la cavalerie; l'empereur n'eut pas besoin de faire donner sa garde. Celle de l'empereur Alexandre fut presque entièrement détruite en protégeant la retraite ou plutôt la fuite des Russes qui ne pouvaient échapper à la poursuite de nos soldats que par le pont de Friedland, quelques pontons étroits et un gué presque impraticable.

Tous les régimens de ligne de l'armée française couvraient la plaine. L'empereur, en observation sur une hauteur d'où sa vue pouvait embrasser tout le champ de bataille, était assis dans un fauteuil près d'un moulin, et son état-major l'entourait. Jamais je ne l'ai vu plus gai; il causait avec les généraux qui attendaient ses ordres, et semblait prendre plaisir à manger du pain noir russe fait en forme de brique. Ce pain, pétri avec de la mauvaise farine de seigle et rempli de longues pailles, était la nourriture de tous les soldats, qui savaient que Sa Majesté en mangeait aussi bien qu'eux.

Un temps superbe favorisait les savantes manœuvres de l'armée, qui fit des prodiges de valeur. Les charges de cavalerie furent exécutées avec tant de précision que l'empereur envoya complimenter les régimens qui les avaient faites.

Vers quatre heures après midi, et au moment où les deux armées se pressaient de toutes parts, pendant que des milliers de canons faisaient trembler la terre, l'empereur s'écria: Si cela continue encore deux heures, il ne restera debout dans la plaine que l'armée française. Peu d'instans après il donna l'ordre au comte d'Orsène, général des grenadiers à pied de la vieille garde, de faire tirer sur une briqueterie derrière laquelle des masses de Russes et de Prussiens s'étaient retranchées. En un clin d'œil, elles furent contraintes d'abandonner cette position, et des nuées de tirailleurs se mirent à la poursuite des fuyards.

La garde ne se mit en mouvement qu'à cinq heures, et à six heures la bataille était complétement gagnée. L'empereur dit à ceux qui étaient près de lui, en voyant la garde se développer: «Voilà des braves qui avaleraient de bon cœur les pousse-cailloux et les rintintins de la ligne pour leur apprendre à charger sans les attendre; mais ils auront beau faire, la besogne a été proprement faite sans eux.»

Sa Majesté alla complimenter plusieurs régimens qui s'étaient battus toute la journée. Quelques paroles, un sourire, un salut de la main, un signe de tête suffisait pour récompenser les braves qui venaient de vaincre.

Le nombre des morts et des prisonniers fut énorme. Soixante-dix drapeaux et tout le matériel de l'armée russe restèrent au pouvoir de l'armée française.

Après cette journée décisive, l'empereur de Russie, qui avait rejeté les propositions que Sa Majesté lui avait fait porter à la suite de la bataille d'Eylau, se trouva très-disposé à en faire lui-même à son tour. Le général Beningsen demanda un armistice au nom de son empereur; Sa Majesté l'accorda, et peu de temps après vint la signature de la paix et la fameuse entrevue des deux souverains sur le Niémen. Je passerai rapidement sur les détails de cette rencontre qui ont été cent et cent fois publiés et répétés. Sa Majesté et le jeune Czar se prirent d'une affection mutuelle, dès le moment qu'il se virent pour la première fois, et ils se donnèrent l'un à l'autre des fêtes et des divertissemens. Ils étaient inséparables en public et en particulier, et passaient des heures ensemble dans des réunions de plaisir dont les importuns étaient soigneusement écartés. La ville de Tilsitt fut déclarée neutre, et Français, Russes et Prussiens suivirent l'exemple qui leur était donné par leurs souverains en vivant ensemble dans la plus intime confraternité.

Le roi et la reine de Prusse vinrent se joindre, à Tilsitt, à leurs majestés impériales. Ce malheureux monarque à qui il restait à peine une ville de tout le royaume qu'il avait possédé, devait être peu disposé à prendre part à tant de fêtes. La reine était belle et gracieuse, peut-être un peu haute et sévère; mais cela ne l'empêchait pas d'être adorée de tout ce qui l'entourait. L'empereur cherchait à lui plaire, et elle ne négligeait aucune des innocentes coquetteries de son sexe pour adoucir le vainqueur de son époux. Je vis la reine dîner plusieurs fois avec les souverains, assise entre les deux empereurs, qui la comblaient à l'envi d'attentions et de galanteries. On sait que l'empereur Napoléon lui offrit un jour une rose superbe; qu'après avoir hésité quelque temps elle finit par accepter, en disant à Sa Majesté avec le plus charmant sourire: «Au moins avec Magdebourg.» Et l'on sait aussi que l'empereur n'accepta point l'échange. La princesse avait pour dame d'honneur une femme fort âgée à laquelle on reconnaissait un très-grand mérite.

Un soir, au moment où la reine était conduite dans la salle à manger par les deux empereurs, suivis du roi de Prusse, du prince Murat et du grand-duc Constantin, la vieille dame d'honneur se dérangea pour faire place à ces deux derniers princes. Le grand-duc Constantin ne voulut point passer, et gâtant cet acte de politesse par un ton fort rude, il lui dit: «Passez, madame, passez donc!» Puis se retournant vivement du côté du roi de Naples, il ajouta assez haut pour être entendu, cette gracieuse exclamation: la vieille bécasse!

On peut juger par là que le prince Constantin était loin d'avoir auprès des femmes cette politesse exquise et cette fine fleur de galanterie qui distinguaient son auguste frère.

La garde impériale française donna une fois à dîner à la garde de l'empereur Alexandre. Le repas fut on ne peut plus gai, et pour terminer ce banquet fraternel, chaque soldat français changea d'uniforme avec un Russe, qui lui donna le sien en échange. Ils passèrent ainsi sous les yeux des empereurs, qui s'amusèrent beaucoup de ce déguisement improvisé.

Au nombre des galanteries que l'empereur de Russie fit au nôtre, je citerai un concert exécuté par une troupe de Baskirs, à qui leur souverain fit à cet effet passer le Niémen. Certes, jamais musique plus barbare n'avait résonné aux oreilles de Sa Majesté, et cette étrange harmonie, accompagnée de gestes au moins aussi sauvages, nous procura le spectacle le plus burlesque que l'on puisse imaginer. Quelques jours après ce concert, j'obtins la permission d'aller visiter les musiciens dans leur camp, et j'y allai avec Roustan, qui pouvait me servir d'interprète. Nous eûmes l'avantage d'assister à un repas des Baskirs: autour d'immenses baquets en bois étaient rangées des escouades de dix hommes, chacun tenant à la main un morceau de pain noir qu'il assaisonnait d'une cuillerée d'eau dans laquelle ils avaient délayé quelque chose qui ressemblait à de la terre rouge. Après le repas, ils nous donnèrent le divertissement du tir à l'arc; Roustan, à qui cet exercice rappelait ceux de son jeune âge, voulut essayer de lancer une flèche; mais elle tomba à quelques pas, et je vis un sourire de mépris sur les lèvres épaisses de nos Baskirs; j'essayai l'arc à mon tour, et je m'en acquittai de manière à me faire honneur aux yeux de nos hôtes, qui m'entourèrent à l'instant en me félicitant par leurs gestes de mon adresse et de ma vigueur. Un d'eux, plus enthousiaste et plus amical encore que les autres, m'appliqua sur l'épaule une tape dont je me souvins assez long-temps.

Le lendemain de ce fameux concert, la paix entre les trois souverains fut signée, et Sa Majesté fit une visite à l'empereur Alexandre, qui la reçut à la tête de sa garde. L'empereur Napoléon demanda à son illustre allié de lui montrer le plus brave grenadier de cette belle et vaillante troupe. On le présenta à Sa Majesté, qui détacha de sa boutonnière sa propre croix de la Légion-d'Honneur et la fixa sur la poitrine du soldat moscovite, au milieu des acclamations et des houras de tous ses camarades. Les deux empereurs s'embrassèrent une dernière fois sur les bords du Niémen, et Sa Majesté prit la route de Kœnigsberg.

À Bautzen, l'empereur fut rencontré par le roi de Saxe, qui était venu au devant de lui, et Leurs Majestés entrèrent ensemble dans Dresde. Le roi Frédéric-Auguste fit la plus magnifique réception qu'il put au souverain qui, non content de lui avoir donné un sceptre, avait encore agrandi considérablement les états héréditaires des électeurs de Saxe. Les bons habitans de Dresde, pendant les huit jours que nous y passâmes, traitèrent les Français plutôt en frères et en compatriotes qu'en alliés. Mais il y avait près de dix mois que nous avions quitté Paris, et malgré toutes les douceurs de la simple et franche hospitalité allemande, j'avais grande hâte de revoir la France et ma famille.


CHAPITRE XX.

Mort du jeune Napoléon, fils du roi de Hollande.--Gentillesse de cet enfant.—Faiblesse de nourrice et fermeté du jeune prince.--Soumission du jeune prince à l'empereur.--Tendresse de cet enfant pour l'empereur.--Joli portrait de famille.--Le cordonnier et le portrait de mon oncle Bibiche.—Les gazelles de Saint-Cloud.—Le roi et la reine de Holande réconciliés par le jeune Napoléon.--Affection de l'empereur pour son neveu.—L'héritier désigné de l'empire.—Présage de malheurs.—Première idée du divorce.--Douleurs de l'impératrice Joséphine à la mort du jeune Napoléon.—Désespoir de la reine Hortense.--Idée d'un chambellan.—Douleur universelle causée par la mort du jeune prince.


Ce fut dans le cours de la glorieuse campagne de Prusse et Pologne que la famille impériale fut plongée dans la douleur la plus amère, Le jeune Napoléon, fils aîné du roi Louis de Hollande, mourut. Cet enfant ressemblait beaucoup à son père, et, par conséquent, à son oncle. Ses cheveux étaient blonds; mais il est probable qu'ils auraient bruni avec le temps. Ses yeux bleus, grands, admirablement bien fendus, brillaient d'un éclat extraordinaire quand une impression forte frappait sa jeune tête. Bon, aimant, plein de franchise et de gaieté, il faisait les délices de l'empereur, surtout à cause de la fermeté de son caractère, si grande que, malgré son extrême jeunesse, rien ne pouvait le faire manquer à sa parole. Le trait suivant, dont je me souviens, en donnera la preuve.

Il aimait les fraises avec passion; mais elles lui causaient de longs et fréquens vomissemens. Sa mère, alarmée, défendit expressément de lui en laisser manger dorénavant, et témoigna le désir qu'on prît toutes les précautions possibles afin de soustraire aux regards du jeune prince un fruit si malfaisant pour lui. Mais le petit Napoléon, que l'effet dangereux des fraises n'en dégoûtait pas, s'étonna bientôt de ne plus voir son mets favori. D'abord il prit patience, puis un jour il avisa sa nourrice, et lui demanda très-sérieusement à ce sujet des explications que la bonne femme ne sut comment lui donner. Elle était complaisante pour lui jusqu'à le gâter; il connaissait sa faiblesse; aussi en abusait-il fort souvent. Dans cette circonstance, par exemple, il se fâcha, et dit à sa nourrice, d'un ton qui lui en imposait autant pour le moins qu'auraient pu le faire l'empereur ou le roi de Hollande: «J'en veux, moi, des fraises. Donne-m'en tout de suite.» La pauvre nourrice, en le conjurant de s'apaiser, lui dit qu'elle lui en donnerait bien, mais que, s'il lui arrivait quelque chose, elle avait peur qu'il n'avouât à la reine comment ces fraises lui étaient venues.... «N'est-ce que ça? répondit vivement Napoléon. Oh! n'aie pas peur, je te promets de ne pas le dire.» Et la nourrice céda. Les fraises firent leur effet accoutumé, et la reine entra pendant que le prince subissait le châtiment de sa gourmandise. Il ne put nier qu'il eût mangé le fruit défendu: la preuve était là. La reine, irritée, voulut savoir qui lui avait désobéi; elle pria, menaça l'enfant, qui répondait toujours avec le plus grand sang-froid: «J'ai promis de ne pas le dire;» et malgré tout l'empire qu'elle avait sur lui, elle ne put lui arracher le nom du coupable[65].

Le jeune Napoléon aimait beaucoup son oncle; il était avec lui d'une patience, d'une tranquillité bien éloignée de son caractère. L'empereur le mettait souvent sur ses genoux pendant le déjeuner, et s'amusait à lui faire manger des lentilles une à une. Le rouge montait à la jolie figure de l'enfant; toute sa physionomie peignait le dépit et l'impatience; mais Sa Majesté pouvait prolonger ce jeu sans craindre que son neveu se fâchât, ce que certainement il n'eût pas manqué de faire avec tout autre.

À cet âge si tendre, avait-il donc le sentiment de la supériorité de son oncle sur tous ceux qui l'entouraient? Le roi Louis, son père, lui donnait tous les jours des joujoux nouveaux, choisis parmi ceux qui étaient le plus de son goût; l'enfant préférait ceux qu'il tenait de son oncle; et quand son père lui disait: «Mais regarde donc, Napoléon, ils sont laids, ceux-là; les miens sont plus jolis.—Non, disait le jeune prince, ils sont très-bien: c'est mon oncle qui me les a donnés.»

Un matin qu'il venait voir Sa Majesté, il traversa un salon où, parmi plusieurs grands personnages, se trouvait le prince Murat, à cette époque, je crois, grand-duc de Berg. L'enfant passait tout droit sans saluer personne, quand le prince l'arrêta et lui dit: «Ne veux-tu pas me dire bonjour?—Non, répond Napoléon en se dégageant des bras au grand-duc, non, pas avant mon oncle l'empereur.

À la suite d'une revue qui venait d'avoir lieu dans la cour des Tuileries et sur la place du Carrousel, l'empereur, étant remonté dans ses appartements, jeta son chapeau sur un fauteuil, et son épée sur un autre. Le petit Napoléon entre, prend l'épée de son oncle, en passe le ceinturon à son cou, met le chapeau sur sa tête, puis marche au pas gravement, en fredonnant une marche derrière l'empereur et l'impératrice. Sa Majesté se retourne, l'aperçoit et l'embrasse en s'écriant: «Ah! le joli tableau!» Ingénieuse à saisir toutes les occasions de plaire à son époux, l'impératrice fit venir M. Gérard, et lui commanda le portrait du jeune prince dans ce costume. Le tableau fut apporté au palais de Saint-Cloud le jour même où l'impératrice apprit la mort de cet enfant chéri.

Il avait à peine trois ans lorsque, voyant payer le mémoire de son cordonnier avec des pièces de cinq francs, il jeta les hauts cris, ne voulant pas, disait-il, que l'on donnât ainsi le portrait de mon oncle Bibiche. Ce nom de Bibiche, donné par le jeune prince à Sa Majesté, venait de ce que, dans le parc de Saint-Cloud, l'impératrice avait fait mettre plusieurs gazelles fort peu familières avec les habitans du palais, excepté pourtant avec l'empereur qui leur faisait manger du tabac dans sa boîte, et se faisait ainsi suivre par elles. Il avait plaisir à leur faire donner du tabac par le petit Napoléon, qu'il mettait ensuite à cheval sur l'une d'elles. Il ne désignait jamais ces jolis animaux par un autre nom que celui de bibiche, nom qu'il trouva amusant de donner aussi à son oncle.

Ce charmant enfant, adoré de son père et de sa mère, usait sur tous deux de son influence presque magique pour les ramener l'un à l'autre. Il prenait par la main son père, qui se laissait conduire par cet ange de paix vers la reine Hortense; il lui disait ensuite: «Embrasse-la, papa, je t'en prie;» et sa joie éclatait en vifs et bruyans transports lorsqu'il était ainsi parvenu à réconcilier deux êtres qu'il aimait avec une égale tendresse.

Comment un aussi aimable caractère n'eût-il pas fait chérir cet ange par tous ceux qui le connaissaient? Comment l'empereur, qui aimait tous les enfans, ne se fût-il pas passionné pour celui-là, quand bien même il n'eût pas été son neveu et le petit-fils de cette bonne Joséphine qu'il ne cessa pas d'aimer un seul instant? À l'âge de sept ans, lorsque cette maladie si terrible aux enfans, le croup, l'enleva à sa famille désolée, il annonçait les plus heureuses dispositions, et donnait les plus belles espérances. Son caractère fier et altier, en le rendant susceptible des plus nobles impressions, était loin d'exclure l'obéissance et la docilité. L'idée de l'injustice le révoltait; mais il se rendait bien vite à un sage conseil, à des représentations mesurées. Premier-né de la nouvelle dynastie, il devait attirer, comme effectivement il attira sur lui toute la sollicitude et toute la tendresse du chef. La malignité et l'envie, qui cherchent toujours à noircir et à souiller ce qui est grand, donnèrent des explications calomnieuses à cet attachement presque paternel; mais les gens sages et de bonne foi ne virent dans cette tendresse adoptive que ce qu'il fallait vraiment y voir, le désir et l'espoir de transmettre une puissance immense et le plus beau nom de l'univers à un héritier indirect, à la vérité, mais du sang impérial, et qui, élevé sous les yeux et par les soins de l'empereur, eût été pour lui tout ce qu'un fils pouvait être. La mort du jeune Napoléon, apparaissant comme un présage de malheurs au milieu de sa plus grande gloire, vint déranger tous les plans que le monarque avait conçus, et le décider à concentrer dans sa ligne directe l'espérance d'un héritier. C'est alors que naquit dans son esprit l'idée d'un divorce, qui n'eut lieu que deux ans plus tard, mais dont on commença à s'entretenir tout bas durant le voyage de Fontainebleau. L'impératrice devina facilement le funeste résultat que devait avoir pour elle la mort de son petit-fils; dès lors cette terrible idée vint se fixer dans son cerveau, et empoisonner son existence. Cette mort prématurée fut pour elle une douleur sans consolation. Elle s'enferma pendant trois jours, pleurant avec amertume, ne voyant personne que ses femmes, et ne prenant, pour ainsi dire, aucune nourriture. Il semblait qu'elle craignît de se distraire de son chagrin; car elle s'entourait avec une sorte d'avidité de tout ce qui pouvait lui rappeler un malheur sans remède. Elle obtint, non sans peine, de la reine Hortense la chevelure du jeune prince, que cette mère infortunée conservait religieusement. L'impératrice fit encadrer cette chevelure sur un fond de velours noir. Ce tableau ne la quittait pas. Je l'ai vu souvent à la Malmaison, et jamais sans une vive émotion.

Mais comment essaierai-je de peindre le désespoir de la reine Hortense, de cette mère aussi parfaite qu'elle était tendre fille? Elle ne quitta pas son fils un seul instant pendant sa maladie; il expira dans ses bras, et la reine, voulant rester auprès de son corps inanimé, passa ses bras dans ceux de son fauteuil pour qu'on ne pût l'enlever à ce déchirant tableau. Enfin, la nature succombant à une douleur si poignante, la malheureuse mère s'évanouit et on prit ce moment pour la transporter dans son appartement, toujours sur ce fauteuil qu'elle n'avait point quitté, et que ses bras étreignaient convulsivement. Revenue à la lumière, la reine poussa des cris perçans. Ses yeux secs et fixes, ses lèvres bleues firent craindre pour ses jours. Rien ne pouvait appeler les larmes sur ses paupières. Enfin, un chambellan eut l'idée de faire apporter le corps du jeune prince et de le placer sur les genoux de sa mère. Cette vue lui fit un tel effet que ses larmes jaillirent en abondance, et la sauvèrent. De combien de baisers ne couvrit-elle pas ces restes froids et adorés!

Toute la France partagea la douleur de la reine de Hollande.


CHAPITRE XXI.

Retour de la campagne de Prusse et Pologne.--Restauration du château de Rambouillet.--Peinture de la salle de bain.—Surprise et mécontentement de l'empereur.--Séjour de la cour à Fontainebleau.--Exigence des aubergistes.--Pillage exercé sur les voyageurs.--Le cardinal Caprara et bouillon de 600 francs.--Tarif imposé par l'empereur.—Arrivée à Paris de la princesse Catherine de Wurtemberg.—Mariage de cette princesse avec le roi de Westphalie.--Relations du roi Jérôme avec sa première femme.—Le valet de chambre Rico envoyé en Amérique.—Tendresse de la reine de Westphalie pour son époux.—Lettre de la reine à son père.—Arrestation de la reine par le marquis de Maubreuil.--Vol de diamans.—Présens du czar à l'empereur.--Promenades de l'empereur dans Fontainebleau.—Bonté de l'empereur et de l'impératrice pour un vieil ecclésiastique, et entretien de l'empereur avec ce vieillard.—Le cardinal de Belloy, archevêque de Paris.--Touchante allocution d'un prélat presque centenaire.—Chasse de l'empereur.—Costumes et équipages de chasse.—Intrigue galante de l'empereur à Fontainebleau.--Commission mystérieuse donnée à Constant, dans l'obscurité.--Mauvaise ambassade.—Gaîté de l'empereur.--L'empereur guidé par Constant, dans les ténèbres.—Plaisanteries et remercîment de l'empereur.—Refroidissement subit de l'empereur.—Spectacle à Fontainebleau.—Mésaventure de mademoiselle Mars.—Perte promptement réparée.


Nous arrivâmes le 27 juillet à Saint-Cloud. L'empereur passa l'été, partie dans cette résidence, et partie à Fontainebleau. Il ne venait à Paris que pour les grandes réceptions, et n'y restait pas plus de vingt-quatre heures. Pendant l'absence de Sa Majesté, on s'était occupé de restaurer et de meubler à neuf le château de Rambouillet; l'empereur alla y passer quelques jours. La première fois qu'il entra dans la salle de bain, il s'arrêta tout court à la porte, et jeta les yeux autour de lui avec toutes les marques de la surprise et du mécontentement. J'en cherchai aussitôt la cause, en suivant la direction des regards de Sa Majesté, et je vis qu'ils s'arrêtaient sur divers portraits de famille que l'architecte avait fait peindre sur les murs de la salle. C'étaient ceux de Madame-Mère, des sœurs de Sa Majesté, de la reine Hortense, etc., etc.; la vue d'une telle galerie dans un tel lieu excita au plus haut point l'humeur de l'empereur. «Quelle sottise! s'écria-t-il. Constant, faites appeler le maréchal Duroc.» Lorsque le grand maréchal parut: «Quel est, dit Sa Majesté, l'imbécile qui a pu avoir une pareille idée? Qu'on fasse venir le peintre et qu'il efface tout cela. Il faut avoir bien peu de respect pour les dames pour commettre une pareille indécence.»

Lorsque la cour séjournait à Fontainebleau, les habitans se dédommageaient amplement des longues absences de Sa Majesté par le prix élevé qu'ils mettaient aux objets de consommation. Leurs profits étaient alors de scandaleuses curées, et plus d'un étranger, faisant une excursion à Fontainebleau, a dû se croire tenu à rançon par une troupe de Bédouins. Durant le séjour de la cour, un mauvais lit de sangle, dans une mauvaise auberge, se payait douze francs pour une seule nuit; le moindre repas coûtait un prix fou, et encore était-il détestable; c'était enfin un vrai pillage exercé sur les voyageurs. Le cardinal Caprara, dont tout Paris a connu la stricte économie, alla un jour à Fontainebleau faire sa cour à l'empereur. Il ne prit dans l'hôtel où il était descendu, qu'un seul bouillon, et les six personnes de sa suite se contentèrent d'un fort léger repas. Le cardinal s'apprêta à repartir trois heures après son arrivée. Au moment où il remontait en voiture, l'hôte eut l'impudence de lui présenter un mémoire de six cents francs! Le prince de l'église s'indigna, se récria, s'emporta, menaça, etc.; tout fut inutile, et il finit par payer. Mais un abus aussi révoltant vint aux oreilles de l'empereur, qui s'en mit fort en colère, et ordonna qu'il serait fait sur-le-champ un tarif portant une fixation de prix, dont il fut défendu aux aubergistes de s'écarter. Cette mesure mit un terme aux exactions des sangsues de Fontainebleau.

Le 21 août, arriva à Paris la princesse Catherine de Wurtemberg, future épouse du prince Jérôme Napoléon, roi de Westphalie. Cette princesse était âgée d'environ vingt-quatre ans, et très-belle, avec l'air le plus noble et le plus affable. La politique seule avait fait ce mariage; mais jamais l'amour et un choix libre et mutuel n'auraient pu en faire un plus heureux. On connaît la courageuse conduite de sa majesté la reine de Westphalie en 1814; son dévouement à son époux détrôné, et ses admirables lettres à son père, qui voulait l'arracher des bras du roi Jérôme. J'ai entendu dire que ce prince n'avait pas cessé, même après ce mariage, si flatteur pour son ambition, d'être en correspondance avec sa première femme, mademoiselle Patterson, et qu'il envoyait souvent en Amérique Rico, son valet de chambre, pour avoir des nouvelles de cette dame et de l'enfant qu'il en avait eu. Si cela est vrai, il ne l'est pas moins que ces égards, non seulement bien excusables, mais même, selon moi, dignes d'éloges, du prince Jérôme pour sa première femme, n'empêchaient pas sa majesté la reine de Westphalie, qui probablement n'en était pas ignorante, de se trouver heureuse avec son époux. Il ne peut y avoir sur ce point d'autorité plus croyable que la reine elle-même, qui s'exprime ainsi dans la seconde de ses lettres à son père, sa majesté le roi de Wurtemberg:

«Forcée par la politique d'épouser le roi mon époux, le sort a voulu que je me trouvasse la femme la plus heureuse qui puisse exister. Je porte à mon mari tous les sentimens réunis, amour, tendresse, estime; en ce moment douloureux le meilleur des pères voudrait-il détruire mon bonheur intérieur, le seul qui me reste? J'ose vous le dire, mon cher père, vous, et toute ma famille, méconnaissez le roi mon époux. Un temps viendra, je l'espère, où vous serez convaincu que vous l'avez mal jugé, et alors vous retrouverez toujours en lui comme en moi, les enfans les plus respectueux et les plus tendres.»

Sa majesté parle ensuite d'un événement affreux auquel elle dit avoir été exposée; cet événement, affreux en effet, n'était autre chose que la violence et le vol commis sur une femme fugitive, sans défense et sans escorte, par une bande à la tête de laquelle s'était mis le fameux marquis de Maubreuil, qui avait été écuyer du roi de Westphalie. Je reviendrai, en traitant des événemens de 1814, sur ce honteux guet-apens, et je donnerai à ce sujet quelques détails que je crois peu connus sur les principaux auteurs et acteurs d'un acte si effronté de brigandage..

Au mois de septembre suivant, un courrier du cabinet russe, arrivant de Pétersbourg, présenta à Sa Majesté une lettre de l'empereur Alexandre, et entre autres présens magnifiques, deux pelisses de renard noir et de martre-zibeline de la plus grande beauté.

Pendant le séjour de Leurs Majestés à Fontainebleau, l'empereur se promenait souvent en calèche, avec l'impératrice, dans les rues de la ville, sans avoir ni suite ni gardes. Un jour, en passant devant l'hospice du Mont-Pierreux, Sa Majesté l'impératrice aperçut à une fenêtre, un ecclésiastique d'un grand âge qui saluait Leurs Majestés. L'impératrice, après avoir rendu le salut du vieillard avec sa grâce habituelle, le fit remarquer à l'empereur, qui s'empressa de le saluer à son tour. En même, temps l'empereur ordonna à son cocher d'arrêter, et envoya un des valets de pied demander de la part de Leurs Majestés au vénérable prêtre s'il ne lui serait pas trop pénible de sortir un instant de sa chambre pour venir leur parler. Le vieillard, qui marchait encore facilement, se hâta de descendre; et pour lui épargner quelques pas, l'empereur fit approcher sa voiture tout près de la porte de l'hospice.

Sa Majesté entretint le bon ecclésiastique avec les plus touchantes marques de bienveillance et de respect. Il dit à Leurs Majestés qu'il avait été avant la révolution prêtre habitué d'une des paroisses de Fontainebleau; qu'il avait fait tout ce qu'il avait pu pour ne point émigrer; mais que la terreur l'avait forcé de s'expatrier, quoiqu'il eût alors plus de soixante-quinze ans; qu'il était rentré en France à l'époque de la proclamation du concordat, et vivait d'une modique retraite, à peine suffisante pour payer sa pension dans l'hospice. «Monsieur l'abbé, dit Sa Majesté après avoir écouté le vieux prêtre avec attention, j'ordonnerai que votre pension de retraite soit doublée; et si cela ne suffit pas; j'espère que vous vous adresserez à l'impératrice ou à moi.» Le bon ecclésiastique avait les larmes aux yeux, en remerciant l'empereur. «Malheureusement, Sire, dit-il en autres choses, je suis trop vieux pour voir long-temps le règne de votre Majesté, et pour profiter de vos bontés.--Vous? reprit l'empereur en souriant, mais vous êtes un jeune homme. Voyez M, de Belloy, il est votre aîné de beaucoup, et nous espérons bien le posséder encore long-temps.» Leurs Majestés prirent alors congé du vieillard attendri, le laissant au milieu d'une foule d'habitans qui s'étaient rassemblés pendant l'entretien devant la porte de l'hospice, et que cette scène intéressante et la bonté généreuse de l'empereur avaient profondément émus.

M. de Belloy, cardinal et archevêque de Paris, dont l'empereur cita le nom dans la conversation que je viens de rapporter, avait alors quatre-vingt-dix-huit ans. Sa santé était excellente, et il paraissait encore souvent, en public. Jamais je n'ai vu de vieillard qui eût l'air aussi vénérable que ce digne prélat. L'empereur avait pour lui le plus profond respect et ne manquait aucune occasion de lui en donner des témoignages. Durant ce même mois de septembre, un grand nombre de fidèles s'étant rassemblés, suivant l'usage, sur le Mont-Valérien, monseigneur l'archevêque s'y rendit pareillement et entendit la messe. Au moment de se retirer, voyant que beaucoup de personnes pieuses attendaient sa bénédiction, il leur adressa, avant de la leur donner, quelques paroles qui peignaient sa bonté et sa simplicité évangélique: «Mes enfans, je sens que je suis bien vieux, à la diminution de mes forces, mais non de mon zèle et de ma tendresse pour vous. Priez Dieu, mes enfans, pour votre vieil archevêque, qui ne manque jamais de le prier pour vous tous les jours.»

Durant ce séjour à Fontainebleau l'empereur se livra, plus fréquemment qu'il n'avait jamais fait, au plaisir de la chasse. Le costume obligé était, pour homme, un habit à la française vert-dragon, boutons et galons d'or, culotte de Casimir blanc, bottes à l'écuyère sans revers; c'était l'habit de grande chasse, une chasse au cerf. Le costume de la chasse au tir était un simple habit français, vert, sans aucune espèce d'ornement que des boutons blancs, sur lesquels étaient gravés des attributs du genre. Le costume était le même et sans aucune espèce de distinction pour toutes les personnes faisant partie de la chasse de l'empereur et pour Sa Majesté elle-même.

Les princesses partaient du rendez-vous en calèche, à six ou à quatre chevaux, équipage à l'espagnole, et suivaient ainsi les diverses directions de la chasse. Leur costume était une élégante amazone et un chapeau surmonté de plumes noires ou blanches.

Une des sœurs de l'empereur (je ne sais plus laquelle.) ne manquait jamais de suivre la chasse, et elle avait avec elle plusieurs dames charmantes, qui étaient habituellement invitées à déjeuner au rendez-vous, comme cela avait toujours lieu en pareille occasion pour les personnes de la cour. Une de ces dames, belle et spirituelle, attira les regards de l'empereur. Il y eut d'abord quelques billets doux d'échangés; enfin, un soir, l'empereur m'ordonna de porter une nouvelle lettre. Dans le palais de Fontainebleau est un jardin intérieur appelé le jardin de Diane, où Leurs Majestés seules avaient accès. Ce jardin est entouré des quatre côtés par des bâtimens. À gauche, la chapelle avec sa galerie sombre et son architecture gothique; à droite, la grande galerie (autant que je puis m'en souvenir). Le bâtiment du milieu contenait les appartemens de Leurs Majestés; enfin, en face et fermant le carré, de grandes arcades derrière lesquelles étaient des bâtimens destinés à diverses personnes attachées, soit aux princes, soit à la maison impériale.

Madame de B......, la dame que l'empereur avait remarquée, logeait dans un appartement situé derrière ces arcades, au rez-de-chaussée. Sa Majesté me prévint que je trouverais une fenêtre ouverte, par laquelle j'entrerais avec précaution; que dans les ténèbres, je remettrais son billet à une personne qui me le demanderait. Cette obscurité était nécessaire, parce que la fenêtre ouverte derrière les arcades, mais sur le jardin, aurait pu être remarquée s'il y eût eu de la lumière. Ne connaissant pas l'intérieur de ces appartemens, j'arrivai et j'entrai par la fenêtre; croyant alors marcher de plain-pied, je fis une chute bruyante, occasionée par une haute marche qui était dans l'embrasure de la croisée. Au bruit que je fis en tombant, j'entendis pousser un cri et une porte se fermer brusquement. Je m'étais légèrement blessé au genou, au coude et à la tête.

Je me relevai avec peine tant j'étais endolori, et je me mis à chercher à tâtons autour de cet appartement obscur; mais n'entendant plus rien, craignant de faire un nouveau bruit qui pourrait être entendu par des personnes qui ne devaient pas me savoir là, je pris mon parti et retournai auprès de l'empereur auquel je contai ma mésaventure. Voyant qu'aucune de mes blessures n'était grave l'empereur se prit à rire de tout son cœur; puis il ajouta: «Oh! oh! il paraît qu'il y aune marche, c'est bon à savoir. Attendons que madame de B... soit remise de sa frayeur, j'irai chez elle, et vous m'accompagnerez.» Au bout d'une heure, l'empereur sortit avec moi par la porte de son cabinet donnant sur le jardin; je le conduisis en silence vers la croisée qui était encore ouverte. Je l'aidai à entrer, et cette fois, ayant appris à mes dépens la connaissance des lieux, je le dirigeai de manière à lui éviter la chute que j'avais faite. Sa Majesté, entrée sans accident dans la chambre, me dit de me retirer; je n'étais pas sans inquiétude, et j'en fis part à l'empereur, qui me répondit que j'étais un enfant, et qu'il ne pouvait y avoir aucun danger. Il paraît que Sa Majesté réussit mieux que je n'avais fait à trouver une issue, car elle ne revînt qu'au point du jour. En rentrant, elle m'adressa encore quelques plaisanteries sur ma maladresse, en avouant toutefois que si je ne l'avais pas prévenue, pareille mésaventure aurait pu lui arriver.

Quoique madame de B... fût digne d'un véritable attachement, sa liaison avec l'empereur ne dura, pas long-temps. Ce ne fut qu'une fantaisie. Je pense que la difficulté de ses visites nocturnes refroidît singulièrement Sa Majesté; car l'empereur n'était pas tellement amoureux qu'il voulut tout braver pour voir sa belle maîtresse. Sa Majesté me conta l'effroi qu'avait causé ma chute, et l'inquiétude où cette aimable dame était sur mon compte. L'empereur l'avait cependant rassurée; mais cela ne l'empêcha pas, d'envoyer le lendemain savoir de mes nouvelles: par une personne de confiance qui me renouvela tout l'intérêt que madame de B... avait pris à mon accident.

Souvent il y avait à Fontainebleau spectacle à la cour. Les acteurs des premiers théâtres reçurent ordre d'y venir pour jouer devant Leurs Majestés des pièces choisies dans leurs divers répertoires. Mademoiselle Mars devait jouer le soir même de son arrivée; mais à Essonne, où elle fut obligée de s'arrêter un moment à cause de l'encombrement de la route qui était couverte de vaches qui allaient ou revenaient de Fontainebleau, sa malle lui fut volée, et elle ne s'en aperçut que fort loin de là. Non-seulement ses costumes lui manquaient, mais il ne lui restait même plus d'autres vêtemens que ceux qu'elle portait sur elle. Il fallait au moins douze heures pour faire venir de Paris ce qui lui était nécessaire. Il était deux heures après midi, et le soir même il fallait paraître dans le rôle brillant de Célimène. Quoique désolée de ce contre-temps, mademoiselle Mars ne perdit pas la tête, elle courut dans tous les magasins de la ville, fit couper et confectionner en quelques heures un habillement complet d'un très-bon goût, et sa perte fut entièrement réparée.


CHAPITRE XXII.