Mort de M. de Belloy, archevêque de Paris.—Vie d'un siècle et trop courte.—Beau trait de l'archevêque de Gênes.—L'enfant du bourreau.—Retour d'Espagne du grand-duc de Berg.—Départ de Marrac.—Tabatières prodiguées par l'empereur.—La chambre du premier roi Bourbon.—Souvenir d'Égypte.—La pyramide et les mamelucks.—Les balladeurs.—Visite de l'empereur au grand-duc de Berg.—Préparatifs inutiles.—Le plus vieux soldat de France.—Le centenaire.—Hommage de l'empereur à la vieillesse.—Le soldat d'Égypte.—Arrivée à Saint-Cloud.—Le 15 août.—L'empereur avare de louanges.—Mauvaise humeur de l'empereur.—Napoléon et le dieu Mars.—L'ambassadeur de Perse.—Audience solennelle.—Élégance et générosité d'Asker-kan.—Les sabres de Tamerlan et de Kouli-kan.—Galanterie persanne.—Goût d'Asker-kan pour les sciences et les arts.—Le prix long et le prix court.—L'indienne préférée au cachemire.—Divertissement oriental.—Les armes du sophi et le chiffre de l'empereur.—Asker-kan à la Bibliothèque impériale.—Le Coran.—Portrait du sophi.—Le grand ordre du Soleil donné au prince de Bénévent.—Chute d'Asker-kan au concert de l'impératrice.—M. de Barbé-Marbois, médecin malgré lui.
Dans ce temps-là, on apprit à Bayonne que M. de Belloy, archevêque de Paris, venait de mourir d'un catarrhe, à l'âge de plus de quatre-vingt-dix-huit ans.
Le lendemain du jour où arriva cette triste nouvelle, l'empereur, à qui elle causait un chagrin sincère, parla des grandes et bonnes qualités du vénérable prélat. Sa Majesté raconta elle-même qu'ayant un jour dit, sans trop y réfléchir, à M. de Belloy, déjà âgé de plus de quatre-vingt-seize ans, qu'il vivrait un siècle, le bon archevêque s'était écrié en souriant: «Pourquoi Votre Majesté veut-elle que je n'aie plus que quatre ans à vivre?»
Je me rappelle qu'une des personnes qui assistaient au lever de l'empereur cita à propos de M. de Belloy, le trait suivant du vertueux archevêque de Gênes, pour lequel l'empereur faisait profession du plus grand respect.
La femme du bourreau de Gênes était accouchée d'une fille, qui ne put être baptisée parce que personne ne voulait lui servir de parrain. En vain le père priait, suppliait le peu de personnes qu'il connaissait, en vain même il offrit de l'argent, ce fut une chose impossible. La pauvre petite fille resta ainsi sans baptême quatre ou cinq mois; sa santé heureusement ne donnait aucune inquiétude. Enfin on parla de cette singulière circonstance à l'archevêque. Le bon prélat écouta l'histoire avec beaucoup d'intérêt, se plaignit de ne pas avoir été instruit plus tôt, et donna l'ordre à l'instant qu'on lui amenât la petite fille. Il la fit baptiser dans son palais, et fut lui-même son parrain.
Au commencement de juillet, le grand-duc de Berg revint d'Espagne, fatigué, malade, et de mauvaise humeur. Il ne resta que deux ou trois jours; il eut à peu près autant d'entrevues avec Sa Majesté, qui ne parut guère plus contente de lui qu'il ne l'était d'elle, et partit ensuite pour les eaux de Barèges.
Leurs majestés l'empereur et l'impératrice quittèrent le château de Marrac le 10 juillet, à six heures du soir. Ce voyage de l'empereur fut un de ceux qui coûtèrent le plus de tabatières à entourage de diamans. Sa Majesté n'en était point économe.
Leurs Majestés arrivèrent à Pau le 22, à dix heures du matin. Elles descendirent au château de Gelos, situé à distance d'un quart de lieue de la patrie du bon Henri, sur le bord de la rivière. La journée fut employée en réceptions et en promenades à cheval. L'empereur alla voir le château où fut élevé le premier roi de la maison de Bourbon, et prit beaucoup d'intérêt à cette visite, qu'il prolongea jusqu'à l'heure du dîner.
Sur la limite du département des Hautes-Pyrénées, et justement dans la partie la plus aride et la plus misérable, était élevé un arc de triomphe en verdure, qui semblait un prodige tombé du ciel, au milieu de ces landes incultes et brûlées par le soleil; une garde d'honneur attendait Leurs Majestés, rangée autour de ce monument champêtre, et commandée par un ancien maréchal de camp, M. de Noé, âgé de plus de quatre-vingts ans. Ce respectable militaire prit aussitôt place à côté de la voiture, et fit son service à cheval pendant un jour et deux nuits, sans témoigner la moindre fatigue.
Nous trouvâmes plus loin, sur le plateau d'une petite montagne, une pyramide en pierre de quarante à cinquante pieds de haut, couverte aux quatre faces d'inscriptions à la louange de Leurs Majestés: une trentaine d'enfans, habillés en mamelucks, semblaient garder ce monument, qui rappelait à l'empereur de glorieux souvenirs. Au moment où Leurs Majestés parurent, nous vîmes s'élancer d'un bois voisin, des balladeurs ou danseurs du pays, costumés de la manière la plus pittoresque, portant des bannières de différentes couleurs, et reproduisant avec une souplesse et une vigueur peu commune la danse traditionnelle des montagnards méridionaux.
Plus près de la ville de Tarbes, était une montagne factice, plantée de sapins, qui s'ouvrit pour laisser passer le cortége, et fit place à un aigle impérial suspendu dans les airs, et tenant une banderolle, sur laquelle était écrit: Il ouvrira nos Pyrénées.
Arrivé à Tarbes, l'empereur monta aussitôt à cheval, pour rendre visite au grand-duc de Berg, qui était malade dans un des faubourgs. Nous repartîmes le lendemain, sans voir Barèges et Bagnères, où les préparatifs les plus brillans avaient été faits pour recevoir Leurs Majestés.
On présenta à l'empereur, lors de son passage à Agen, un brave homme, nommé Printemps, âgé de cent quatorze ans; il avait servi sous Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, et quoique chargé d'années et de fatigues, lorsqu'il se vit en présence de l'empereur, il repoussa doucement deux de ses petits-fils qui le soutenaient, disant avec une espèce de petite colère, qu'il irait bien tout seul. Sa Majesté, vivement émue, fit la moitié du chemin, et se pencha avec bonté vers le centenaire, qui, à genoux, sa tête blanche découverte et les yeux pleins de larmes, lui dit d'une voix tremblante: «Ah! Sire, j'avais bien peur de mourir avant de vous avoir vu.» L'empereur l'ayant relevé, le conduisit à une chaise sur laquelle il le fit asseoir lui-même, et s'assit à côté de lui sur une autre qu'il me fit signe de lui avancer. «Je suis content de vous voir, mon père Printemps, bien content. Vous avez entendu parler de moi dernièrement?» (Sa Majesté avait fait à ce brave homme une pension réversible sur la tête de sa femme.) Printemps mit la main sur son cœur, et dit: «Oui! j'ai entendu parler de vous!» L'empereur prit plaisir à le faire parler de ses campagnes, et le congédia après un entretien assez long, avec cinquante napoléons dont il lui fit cadeau.
On présenta aussi à Leurs Majestés un soldat natif d'Agen qui avait perdu la vue à la suite de l'expédition d'Égypte. L'empereur lui donna 300 francs, et lui promit une pension, qu'il lui a faite depuis.
Le lendemain de leur arrivée à Saint-Cloud, l'empereur et l'impératrice se rendirent à Paris pour assister aux fêtes du 15 août. Je n'ai pas besoin de dire que ces fêtes furent magnifiques. À peine entré aux Tuileries, l'empereur se mit à parcourir le château pour voir les réparations et les embellissemens qu'on avait faits pendant son absence. Selon son habitude, il critiqua plus qu'il ne loua ce qu'il voyait; et, regardant par la fenêtre de la salle des maréchaux, il demanda à M. de Fleurieu, gouverneur du palais, pourquoi le haut de l'arc-de-triomphe du Carrousel était couvert d'une toile. On répondit à Sa Majesté que c'était à cause des dispositions nécessaires pour la pose de sa statue dans le char auquel étaient attelés les chevaux de Corinthe, ainsi que pour l'achèvement des deux Victoires qui devaient conduire les quatre chevaux. «Comment! s'écria vivement l'empereur, mais je ne veux pas cela! je n'en ai rien dit! je ne l'ai pas demandé!» Puis, se tournant vers M. Fontaine, il continua: «Monsieur Fontaine, est-ce que ma statue était dans le dessin que vous m'avez présenté?—Non, sire; c'était celle du dieu Mars.—Eh bien, pourquoi m'avoir mis à la place du dieu Mars?—Sire, ce n'est pas moi..... M. le directeur-général des Musées....—M. le directeur-général a eu tort, interrompit l'empereur avec impatience; je veux qu'on ôte cette statue, entendez-vous, Monsieur Fontaine? je veux qu'on l'ôte... c'est la chose la plus inconvenante. Comment donc! est-ce à moi à me faire des statues? Que le char et les Victoires soient achevés, mais que le char..... que le char reste vide!» L'ordre fut exécuté, et la statue de l'empereur, descendue et cachée dans l'orangerie, y est peut-être encore. Elle était en plomb doré, fort belle et très-ressemblante.
Le dimanche qui suivit l'arrivée de l'empereur, Sa Majesté reçut aux Tuileries l'ambassadeur de Perse Asker-kan. M. Jaubert l'accompagnait, et lui servait d'interprète: ce savant orientaliste était allé, d'après les ordres de l'empereur, recevoir Son Excellence aux frontières de France, avec M. Outrey, vice-consul de France à Bagdad. Plus tard, Son Excellence eut une seconde audience. Celle-là fut solennelle et au palais de Saint-Cloud.
L'ambassadeur était un fort bel homme, de haute taille, d'une figure aimable, régulière et noble. Ses manières, pleines de politesse et d'aisance, à l'égard des dames surtout, avaient quelque chose de la galanterie française. Sa suite, composée d'hommes choisis, et tous magnifiquement habillés, était, à son départ d'Erzeroum, de plus de trois cents personnes; mais les difficultés innombrables du voyage avaient obligé Son Excellence à laisser en route une grande partie de son monde. Ainsi réduite, cette suite était encore une des plus nombreuses que jamais ambassadeur eût amenées en France. L'ambassadeur logeait avec elle rue de Fréjus, à l'ancien hôtel de mademoiselle de Conti.
Les présens que son souverain l'avait chargé d'offrir à l'empereur étaient très-précieux. C'était plus de quatre-vingts cachemires de toutes sortes; une grande quantité de perles fines de diverses grosseurs, quelques-unes énormes; une bride orientale avec son mors, ornée de perles, de turquoises, d'émeraudes, etc.; enfin le sabre de Tamerlan et celui de Thamas-Kouli-kan; le premier couvert de perles et de pierreries; le second très-simplement monté, tous deux ayant des lames indiennes d'une finesse extraordinaire, avec des arabesques en or incrustées.
J'ai pris plaisir dans le temps à recueillir quelques détails sur cet ambassadeur. Il était d'un caractère fort doux, plein de complaisance et d'égards pour toutes les personnes qui allaient le voir, donnant aux dames de l'essence de roses; aux hommes du tabac, des parfums, des pipes. Il prenait plaisir à comparer les bijoux français avec ceux qu'il avait apportés de son pays, et poussait quelquefois la galanterie jusqu'à proposer aux dames des échanges toujours avantageux pour elles: un refus le chagrinait beaucoup. Quand une jolie femme entrait chez lui, il souriait d'abord, et l'écoutait parler avec une sorte d'extase muette; puis, il s'empressait à la faire asseoir, à lui mettre sous les pieds des coussins, des tapis en cachemire (car il n'y avait que de cette étoffe chez lui), son linge de corps même et les draps de son lit étaient en tissu de cachemire extraordinairement fin. Asker-kan ne se gênait pas pour se laver la figure, la barbe et les mains devant le monde: il s'asseyait pour cette opération en face d'un esclave qui lui présentait à genoux une aiguière de porcelaine.
L'ambassadeur avait beaucoup de goût pour les sciences et les arts; il était lui-même très-savant. MM. Dubois et Loyseau tenaient à côté de son hôtel une maison d'éducation qu'il allait visiter fort souvent. Il aimait surtout à assister aux séances de physique expérimentale; et les questions qu'il faisait proposer par son interprète prouvaient de sa part une connaissance fort étendue des phénomènes de l'électricité. Les marchands de curiosités et d'objets d'art l'aimaient beaucoup, parce qu'il leur achetait sans trop marchander. Cependant, un jour qu'il avait besoin d'un télescope, il fit venir un fameux opticien, qui pensa pouvoir lui surfaire énormément le prix. Mais Asker-kan, après avoir examiné l'instrument, qu'il trouva très-convenable, fit dire à l'opticien: «Vous m'avez donné votre prix long; donnez-moi maintenant votre prix court.»
Il admirait surtout les indiennes de la manufacture de Jouy, dont il trouvait le tissu, les dessins et les couleurs préférables même aux cachemires; et il en fit acheter plusieurs robes pour les envoyer en Perse, afin de servir de modèles.
Le jour de la fête de l'empereur, Son Excellence donna dans les jardins de son hôtel un divertissement à l'orientale. Les musiciens persans attachés à l'ambassade exécutèrent des chants guerriers étonnans de vigueur et d'originalité. Il y eut un feu d'artifice, où l'on remarqua les armes du sophi, sur lesquelles se dessinait avec beaucoup d'art le chiffre de Napoléon.
Son Excellence visita la Bibliothèque impériale, où M. Jaubert lui servit d'introducteur. L'ambassadeur fut saisi d'admiration en voyant l'ordre qui règne dans cette immense collection de livres. Il s'arrêta une demi-heure dans la salle des manuscrits, qu'il trouva fort beaux, et dont il reconnut plusieurs pour avoir été copiés par des écrivains très-renommés en Perse. Un exemplaire de l'Alcoran le frappa surtout, et il dit en le regardant qu'il n'était point d'homme en Perse qui ne vendît ses enfans pour acquérir un pareil trésor.
En quittant la Bibliothèque, Asker-kan fit faire des complimens aux conservateurs, et promit d'enrichir la bibliothèque de plusieurs manuscrits précieux qu'il avait apportés de son pays.
Quelques jours après sa présentation, l'ambassadeur alla visiter le Musée. La vue d'un tableau qui représentait le roi de Perse son maître lui fit une vive impression, et il ne sut comment témoigner sa joie et sa reconnaissance, lorsqu'on lui présenta plusieurs épreuves de la gravure de ce tableau. Les tableaux d'histoire, principalement les batailles, captivèrent ensuite toute son attention; il demeura un quart d'heure devant celui qui représente la reddition de la ville de Vienne.
Arrivé au bout de la galerie d'Apollon, Asker-kan s'assit pour se reposer, demanda une pipe, et se mit à fumer. Quand il eut fini, il se leva, et, voyant autour de lui beaucoup de dames, que la curiosité avait attirées, il leur fit, par l'organe de M. Jaubert, des complimens extrêmement flatteurs. Puis, quittant le Musée, Son Excellence alla se promener aux Tuileries, où bientôt elle se vit entourée et suivie par une foule immense: ce jour-là, Son Excellence remit au prince de Bénévent, de la part de son souverain, le grand-ordre du Soleil, décoration magnifique, qui consiste en un soleil de diamans attaché par un cordon d'étoffe rouge couvert de perles.
Asker-kan produisait à Paris plus d'effet que l'ambassadeur turc; il était plus généreux, plus galant, faisait sa cour avec plus d'adresse, et se conformait plus facilement aux usages et aux mœurs françaises. Le turc était irascible, austère et bourru, tandis que le persan entendait assez bien la plaisanterie. Un jour pourtant il se fâcha tout rouge, et il faut convenir qu'il en avait bien quelque sujet.
C'était à un concert donné dans les appartemens de l'impératrice Joséphine. Asker-kan, qu'apparemment cette musique n'amusait pas prodigieusement, commença pourtant par y applaudir par des gestes et des roulemens d'yeux. Mais la nature l'emporta à la fin sur la politesse, et l'embassadeur s'endormit d'un profond somme. L'attitude de Son Excellence n'était pourtant pas des plus commodes pour le sommeil; elle était debout, le dos appuyé au lambris, et les deux pieds étayés contre un fauteuil dans lequel une dame était assise. Quelques officiers du palais trouvèrent plaisant d'enlever prestement à Asker-kan son point d'appui. La chose était des plus faciles à exécuter; ils s'entendirent avec la dame qui occupait le fauteuil. Elle se leva subitement, le siége glissa sur le parquet, les pieds de Son Excellence suivirent le mouvement, et l'ambassadeur, privé tout à coup du contrepoids qui l'avait tenu en équilibre, allait s'étendre tout de son long, lorsqu'il se réveilla en sursaut, et s'arrêta dans sa chute en s'accrochant à ses voisins, aux meubles et aux draperies, non sans faire un bruit épouvantable. Les officiers qui lui avaient joué ce mauvais tour l'engagèrent avec le sérieux le plus comique à s'établir dans un bon fauteuil, pour éviter le retour d'un semblable accident, tandis que la dame qui s'était faite leur complice dans cette espiéglerie avait la plus grande peine à étouffer ses éclats de rire, et que Son Excellence était tout animée d'une colère qu'elle ne pouvait exprimer que par ses regards et par ses gestes.
On parla et on rit long-temps à la cour d'une autre aventure d'Asker-kan. Se sentant malade depuis plusieurs jours, il crut que la médecine française parviendrait plus promptement à le guérir que la médecine persane, et il ordonna qu'on fît venir M. Bourdois, l'un des plus habiles médecins de Paris, dont il connaissait le nom, ayant toujours soin de s'informer de toutes nos célébrités dans tous les genres. On s'empresse d'exécuter les ordres de l'ambassadeur; mais, par une singulière méprise, ce n'est pas M. le docteur Bourdois qu'on prie de se rendre auprès d'Asker-kan, mais le président de la cour des comptes, M. Marbois, qui s'étonne beaucoup de l'honneur que lui fait l'ambassadeur persan, ne voyant pas d'abord quels rapports il pouvait y avoir entre eux. Cependant il se rendit avec empressement auprès d'Asker-kan, qui put sans peine prendre le costume sévère de M. le président de la cour des comptes pour un costume de médecin. À peine M. Marbois est-il entré que l'ambassadeur lui présente la main, lui tire la langue en le regardant; M. Marbois est un peu surpris de cet accueil; mais pensant que c'était sans doute la manière orientale de saluer les magistrats, il s'incline profondément, serrant humblement la main qu'on lui présentait. Il était dans cette position respectueuse lorsque quatre des serviteurs de l'ambassadeur lui apportent et lui mettent sous le nez, à titre de renseignemens, un vase d'or à signes non équivoques. M. Marbois reconnut l'usage avec une surprise et une indignation inexprimables. Il recule avec colère, demande vivement ce que signifie tout cela, et s'entendant appeler M. le docteur,—Comment! s'écria-t-il, M. le docteur!—Mais oui, M. le docteur Bourdois.—M. Marbois est confondu. C'est la parité de désinence de son nom et de celui du docteur qui l'a exposé à cette désagréable visite.
Translation de la statue colossale de la place Vendôme.—Les chevaux de brasseur.—Dernière partie de barres de Napoléon.—Départ pour Erfurt.—Logemens des empereurs.—Garnison d'Erfurt.—Acteurs et actrices du Théâtre-Français à Erfurt.—Antipathie de l'empereur contre madame Talma.—Mademoiselle Bourgoin et l'empereur Alexandre.—Avis paternel de l'empereur au czar.—Désappointement.—Entrée de l'empereur à Erfurt.—Arrivée du czar.—Attentions du czar pour le duc de Montebello.—Rencontre de l'empereur et du czar.—Entrée des deux empereurs dans Erfurt.—Déférence réciproque.—Le czar dînant tous les jours chez l'empereur.—Intimité de l'empereur et du czar.—Nécessaire et lit donnés par Napoléon à Alexandre.—Présent de l'empereur de Russie à Constant.—Le czar faisant sa toilette chez l'empereur.—Échange de présens.—Les trois pelisses de martre-zibeline.—Histoire d'une des trois pelisses.—La princesse Pauline et son protégé.—Colère de l'empereur.—Exil.
Le lendemain ou le surlendemain de la fête de l'empereur, on transporta des ateliers de M. Launay à la place Vendôme la statue colossale en bronze qui devait être placée sur la colonne. Les brasseurs du faubourg Saint-Antoine offrirent leurs plus beaux chevaux pour traîner le chariot qui supportait la statue. On en choisit douze, un à chaque brasseur, et leurs maîtres voulurent les monter eux-mêmes. Rien n'était plus singulier que ce cortége, qui arriva sur la place à cinq heures du soir, suivi d'une foule immense, et aux cris de vive l'empereur!
Quelques jours avant le départ de Sa Majesté pour Erfurt, l'empereur, l'impératrice et leurs familiers jouèrent aux barres pour la dernière fois. C'était le soir. Des valets de pied portaient des torches allumées, et suivaient les joueurs, lorsque ceux-ci s'éloignaient hors de la portée des lumières. L'empereur tomba une fois en courant après l'impératrice; il fut fait prisonnier, mais rompit bientôt son ban, se remit à courir; et quand il fut las, il emmena Joséphine, malgré les réclamations des joueurs. Ainsi finit la dernière partie de barres que j'aie vu faire à l'empereur.
Il avait été décidé que l'empereur Alexandre et l'empereur Napoléon se réuniraient à Erfurt le 27 septembre; et la plupart des souverains formant la confédération du Rhin avaient été invités à assister à cette entrevue, qui devait être majestueuse et brillante. En conséquence, M. le duc de Frioul, grand-maréchal du palais, fit partir M. de Canouville, maréchal-des-logis du palais, M. de Beausset, préfet du palais, et deux fourriers, afin de préparer à Erfurt les logemens nécessaires à tant d'illustres voyageurs, et d'organiser le service du grand-maréchal.
On choisit pour le logement de l'empereur Napoléon le palais du gouvernement, lequel, à cause de son étendue, convenait parfaitement à l'intention que l'empereur avait d'y tenir sa cour. On prépara pour l'empereur Alexandre l'hôtel de M. Triebel, le plus joli de la ville, et celui du sénateur Remann pour S. A. I. le grand-duc Constantin. D'autres hôtels furent également réservés pour les princes de la confédération, ainsi que pour les personnages de leur suite; un détachement de tous les services de la maison impériale fut établi dans chacun de ces différens logemens.
On avait envoyé du garde-meuble de la couronne, des meubles magnifiques et en immense quantité; des tapis et des tapisseries des Gobelins et de la Savonnerie; des bronzes; des lustres, candélabres, girandoles; des porcelaines de Sèvres; enfin tout ce qui pouvait contribuer au luxe de l'ameublement des deux palais impériaux, et de ceux qui devaient être occupés par les autres souverains. On fit venir de Paris une foule d'ouvriers.
M. le général Oudinot fut nommé gouverneur d'Erfurt. Il avait sous ses ordres le Ier régiment de hussards, le 6e de cuirassiers et le 17e d'infanterie légère, que le major général avait désignés pour composer la garnison. Vingt gendarmes d'élite avec un bataillon choisi parmi les plus beaux grenadiers de la garde, furent envoyés pour faire le service des palais impériaux.
L'empereur, qui songeait aux moyens de rendre cette entrevue d'Erfurt aussi agréable que possible aux souverains, qu'il avait pris en affection à Tilsitt, eut l'idée de les faire jouir de la représentation des chefs-d'œuvre de la scène française. C'était sans doute le plus digne amusement qu'il pût leur procurer. Il donna donc des ordres pour que la salle de spectacle fût embellie et réparée; M. Dazincourt fut nommé directeur du théâtre, et partit de Paris avec MM. Talma, Lafon, Saint-Prix, Damas, Després, Varennes, Lacave; mesdames Duchesnois, Raucourt, Talma, Bourgoin, Rose Dupuis, Gros et Patrat. Tout fut organisé avant l'arrivée des souverains.
Napoléon ne pouvait pas souffrir madame Talma, quoique pourtant elle fît preuve d'un talent remarquable. On connaissait cette aversion, dont je n'ai jamais pu découvrir le motif; aussi ne voulut-on pas d'abord la porter sur la liste des acteurs qui allaient à Erfurt; mais M. Talma fit tant d'instances, qu'enfin on y consentit. Il arriva ce que tout le monde avait prévu, excepté peut-être M. Talma et sa femme, c'est que l'empereur l'ayant vu jouer une fois, se plaignit beaucoup de ce qu'on l'avait laissé venir, et la fit rayer de la liste.
Mademoiselle B......., jeune alors, et extrêmement jolie, eut tout d'abord plus de succès. Il faut dire aussi que pour y parvenir, elle s'y prit autrement que madame Talma. Dès qu'elle parut au théâtre d'Erfurt, elle excita l'admiration, et devint l'objet des hommages de tous les illustres spectateurs. Cette préférence marquée fit naître des jalousies, dont elle était fort contente, et qu'elle entretenait de son mieux, par toutes sortes de moyens. Lorsqu'elle ne jouait pas, elle venait se placer dans la salle, magnifiquement parée; alors tous les regards se portaient sur elle, et se détournaient de la scène, ce qui déplaisait fort aux acteurs. L'empereur s'aperçut un jour de ces distractions fréquentes, et y mit fin en faisant défendre à mademoiselle B....... de paraître au théâtre ailleurs que sur la scène.
Cette mesure prise par Sa Majesté, fort sagement à mon avis, dut la mettre fort mal dans les papiers de mademoiselle B....... Un autre incident vint ajouter au déplaisir de l'actrice. Les deux souverains allaient ensemble presque tous les soirs au spectacle. L'empereur Alexandre trouvait mademoiselle B....... charmante, et ne s'en cachait pas. Celle-ci le savait, et tout ce qu'elle jugeait capable d'exciter le goût du monarque, elle le mettait en usage. Un jour enfin, le czar amoureux fit part à l'empereur de ses dispositions à l'égard de mademoiselle B....... «Je ne vous conseille pas de lui faire des avances, dit l'empereur Napoléon.—Vous croyez qu'elle refuserait?—Oh! non; mais c'est demain jour de poste, et dans cinq jours tout Paris saurait comment des pieds à la tête est faite Votre Majesté; et puis votre santé m'intéresse..... Ainsi je souhaite que vous puissiez résister à la tentation.» Ces mots refroidirent singulièrement l'ardeur de l'autocrate, qui remercia l'empereur de son bon avertissement, et lui dit: «Mais à la manière dont parle Votre Majesté, je serais tenté de croire que vous gardez à cette charmante actrice quelque rancune personnelle.—Non, en vérité, répliqua l'empereur, je n'en sais que ce que l'on en dit.» Cette conversation eut lieu dans la chambre à coucher, pendant la toilette. L'empereur Alexandre quitta Sa Majesté, parfaitement convaincu, et mademoiselle B....... en fut pour ses œillades et ses espérances.
Sa Majesté fit son entrée dans Erfurt, le matin du 27 septembre 1808. Le roi de Saxe, qui était arrivé le premier, suivi du comte de Marcolini, du comte de Haag et du comte de Boze, attendait l'empereur au bas de l'escalier du palais du gouvernement. Puis vinrent les membres de la régence et de la municipalité d'Erfurt, qui le complimentèrent dans la formule usitée. Après quelques instans de repos, l'empereur monta à cheval et sortit d'Erfurt par la porte de Weimar après avoir, en passant, fait une visite au roi de Saxe. Il trouva hors de la ville toute la garnison rangée en bataille. Les grenadiers de la garde étaient commandés par M. d'Arquies; le 1er régiment de hussards par M. de Juniac; le 17e d'infanterie par M. de Cabannes-Puymisson, et le 6e de cuirassiers, les plus beaux hommes qu'il fût possible d'imaginer, par le colonel d'Haugeranville. L'empereur passa la revue, fit changer quelques positions, puis continua son chemin à la rencontre de l'empereur Alexandre.
Celui-ci était parti de Saint-Pétersbourg, le 14 septembre. Le roi et la reine de Prusse l'attendaient à Kœnigsberg, où il arriva le 18. Le duc de Montebello eut l'honneur de le recevoir à Bromberg au bruit d'une salve de vingt et un coups de canon. Étant descendu de voiture, l'empereur Alexandre monta à cheval, accompagné des maréchaux de l'empire Soult, duc de Dalmatie, et Lannes, duc de Montebello, et partit au galop pour aller joindre la division Nansouty, qui l'attendait rangée en bataille. Il fut accueilli par une nouvelle salve de vingt-et-un coups de canon, et par les cris mille fois répétés de Vive l'empereur Alexandre! Le monarque, en parcourant les différens corps qui formaient cette belle division, dit aux officiers: «Je tiens à grand honneur, Messieurs, de me trouver parmi d'aussi braves gens et de si beaux militaires.»
Par les ordres du maréchal Soult, qui ne faisait en cela qu'exécuter ceux que l'empereur Napoléon lui avait donnés, des relais de poste avaient été préparés sur toute la route que le monarque du nord devait parcourir. Défense était faite de rien recevoir. À chaque relais se trouvaient des escortes de dragons ou de cavalerie légère qui rendaient les honneurs militaires au czar, lorsqu'il venait à passer.
Après avoir dîné avec les généraux et les colonels de la division Nansouty, l'empereur de Russie remonta dans sa voiture qui était une calèche à deux places, et fit asseoir à côté de lui le duc de Montebello qui a raconté depuis de combien de marques d'estime et de bonté le czar l'avait comblé pendant le voyage, arrangeant le manteau du maréchal sur les épaules de celui-ci pendant son sommeil.
Sa majesté impériale russe, arrivée à Weimar, le 26 au soir, continua le lendemain sa route sur Erfurt, escortée par le maréchal Soult, son état-major et les officiers supérieurs de la division Nansouty qui ne l'avaient point quittée depuis Bromberg. Ce fut à une lieue et demie d'Erfurt qu'Alexandre trouva Napoléon, qui venait au devant de lui à cheval.
Dès l'instant où le czar aperçut l'empereur, il descendit de voiture et s'avança vers Sa Majesté, qui de son côté avait mis pied à terre. Ils s'embrassèrent avec l'affection de deux amis de collége qui se reverraient après une longue absence, puis ils montèrent à cheval tous deux, ainsi que le grand duc Constantin, et passant au galop devant les régimens qui leur présentaient les armes, ils entrèrent dans la ville, tandis que les troupes et une immense population accourue de vingt lieues à la ronde faisait retentir l'air de leurs acclamations. L'empereur de Russie portait, en entrant à Erfurt, la grande décoration de la Légion-d'Honneur, et l'empereur des Français, celle de Saint-André de Russie. Les deux souverains continuèrent à se donner cette marque mutuelle de déférence pendant leur séjour. On remarqua aussi que dans son palais l'empereur donnait toujours la droite à Alexandre. Le soir de l'arrivée de ce souverain, ce fut lui qui, sur l'invitation de Sa Majesté, donna le mot d'ordre de la place au grand-maréchal. Il fut donné ensuite alternativement par les deux souverains.
Ils allèrent d'abord au palais de Russie, où ils restèrent une heure. Ensuite Alexandre vint rendre visite à l'empereur, qui le reçut au bas de l'escalier, et le reconduisit, lorsqu'il se retira, jusqu'à la porte d'entrée de la salle des gardes. À six heures, les deux souverains dînèrent chez Sa Majesté; il en fut de même tous les jours. À neuf heures, l'empereur ramena l'empereur de Russie à son palais; ils eurent alors un entretien tête à tête qui dura plus d'une heure. Ce soir-là toute la ville fut illuminée.
Le lendemain de son arrivée, l'empereur reçut à son lever les officiers de la maison du czar, et il leur accorda les grandes entrées pour toute la durée du séjour. L'empereur Alexandre fit de même à l'égard des officiers français[66].
Les deux souverains se témoignaient l'amitié la plus sincère et la confiance la plus intime. L'empereur Alexandre venait presque tous les matins chez Sa Majesté, et entrait dans sa chambre à coucher, où il causait familièrement avec elle. Un jour il examina le nécessaire de l'empereur, meuble en vermeil, qui avait coûté six mille francs, très-bien disposé, et ciselé par l'orfèvre Biennais, et le trouva de son goût. Aussitôt qu'il fut sorti, l'empereur m'ordonna de prendre un nécessaire pareil, que l'on venait de recevoir de Paris, et de le porter au palais du czar.
Une autre fois, l'empereur Alexandre ayant remarqué l'élégance et la solidité du lit en fer de Sa Majesté, le lendemain même, d'après l'ordre de Napoléon, et par mes soins, un lit semblable, garni de tout ce qui était nécessaire, fut monté dans la chambre de l'empereur de Russie, qui fut enchanté de cette galanterie, et qui, deux jours après, pour me témoigner sa satisfaction, chargea M. de Rémusat de me remettre en son nom deux riches bagues en diamans.
Le czar refit un jour sa toilette chez l'empereur, dans sa chambre, et là j'aidai le monarque à se rhabiller. Je pris dans le linge de l'empereur une cravate blanche et un mouchoir de batiste, que je lui donnai. Il me fit beaucoup de remerciemens; c'était un prince extrêmement doux, bon, aimable, et d'une politesse extrême.
Il y avait échange de présens entre les illustres souverains. Alexandre fit don à l'empereur de trois superbes pelisses en martre-zibeline. L'empereur en donna une à la princesse Pauline, sa sœur, et une autre à madame la princesse de Ponte-Corvo. Quant à la troisième, il la fit couvrir en velours vert et garnir de brandebourgs en or. C'est cette pelisse qu'il a constamment portée en Russie. L'histoire de celle que j'avais portée de sa part à la princesse Pauline est assez curieuse pour que je la rapporte ici, quoiqu'elle ait été déjà racontée ailleurs.
La princesse Pauline avait témoigné beaucoup de joie en recevant le présent de l'empereur, et elle se plaisait à faire admirer sa pelisse aux personnes de sa maison. Un jour qu'elle se trouvait au milieu d'un cercle de dames à qui elle faisait remarquer la finesse et la rareté de cette fourrure, survint M. de Canouville, à qui la princesse demanda son avis sur le cadeau qu'elle avait reçu de l'empereur. Le beau colonel n'en parut pas aussi émerveillé qu'elle s'y attendait, et elle en fut piquée. «Comment, Monsieur, vous ne trouvez pas cela délicieux?—Mais... non, Madame.—En vérité! oh bien, pour vous punir, je veux que vous gardiez cette pelisse, je vous la donne, et j'exige que vous la portiez; je le veux, entendez-vous? Il est probable qu'il y avait eu récemment quelque brouillerie entre son altesse impériale et son protégé, et que la princesse s'était hâtée de saisir la première occasion de rétablir la paix. Quoi qu'il en soit, M. de Canouville se fit un peu prier, pour la forme, et la riche fourrure fut portée chez lui.
Peu de jours après, l'empereur passant une revue sur la place du Carrousel, M. de Canouville y parut, monté sur un cheval ombrageux, et qu'il avait assez de peine à calmer. Cela causa quelque désordre, et attira l'attention de Sa Majesté, qui, en jetant les yeux sur M. de Canouville, reconnut que la pelisse qu'elle avait offerte à sa sœur avait été métamorphosée en dolman de hussard. L'empereur eut grande peine à maîtriser sa colère: «Monsieur de Canouville, s'écria-t-il d'une voix tonnante, votre cheval est jeune, il a le sang trop chaud; vous irez le rafraîchir en Russie.» Trois jours après, M. de Canouville avait quitté Paris.
Bienveillance du czar envers les acteurs français.—Parties fines.—Camaraderie du roi de Westphalie et du grand-duc Constantin.—Farces d'écoliers.—Singulière commande du prince Constantin.—Les souvenirs au théâtre d'Erfurt.—Surdité du czar, attention de l'empereur.—Cinna, Œdipe.—Allusion saisie par le czar.—Alarme nocturne.—Terreur de Constant.—Cauchemar de Napoléon.—Un ours mangeant le cœur de l'empereur.—Singulière coïncidence.—Partie de chasse.—Suite des deux empereurs.—Massacre de gibier.—Début du czar à la chasse.—Bal ouvert par le czar.—Étonnement des seigneurs moscovites.—Déjeuner sur le mont Napoléon.—Visite du champ de bataille d'Iéna.—Habitans d'Iéna et propriétaires indemnisés par l'empereur.—Don de 100,000 écus fait par l'empereur aux victimes de la bataille d'Iéna.—Leçon de stratégie donnée par Napoléon à ses alliés.—Représentation du maréchal Berthier.—Réponse de l'empereur.—Conversation entre l'empereur et les souverains alliés.—Érudition de l'empereur.—Décorations et présens distribués par les deux empereurs.—Fin de l'entrevue d'Erfurt.—Séparation.
L'empereur Alexandre ne cessait de témoigner aux acteurs sa satisfaction par des cadeaux et des complimens, et quant aux actrices, j'ai dit plus haut jusqu'où il serait allé avec l'une d'elles, si l'empereur Napoléon ne l'en eût détourné. Le grand-duc Constantin faisait tous les jours avec le prince Murat, et d'autres personnages distingués, des parties de plaisir où rien n'était épargné, et dont quelques-unes de ces dames faisaient les honneurs. Aussi que de fourrures et de diamans elles rapportèrent d'Erfurt! Les deux empereurs n'ignoraient pas ce qui se passait, et ils s'en amusaient beaucoup. C'était le sujet favori des conversations du lever. C'était principalement le roi Jérôme que le grand-duc Constantin avait pris en affection. De son côté le roi poussait sa familiarité avec le grand-duc jusqu'à le tutoyer, et voulait qu'il en fît autant. «Est-ce, lui dit-il un jour, parce que je suis roi que tu parais craindre de me tutoyer? Allons donc, entre camarades faut-il se gêner?» Ils faisaient ensemble de vraies farces d'écoliers, jusqu'à courir les rues la nuit en sonnant et frappant à toutes les portes, enchantés quand ils avaient fait lever quelques honnêtes bourgeois. Au moment du départ de l'empereur, le roi Jérôme dit au grand-duc: «Voyons, dis-moi ce que tu veux que je t'envoie de Paris?—Ma foi, rien, reprit le grand-duc; ton frère m'a fait présent d'une magnifique épée: je suis content, et ne désire rien de plus.—Mais encore une fois, je veux t'envoyer quelque chose; dis-moi ce qui te ferait plaisir.—Eh bien, envoie-moi six demoiselles du Palais-Royal».
Le spectacle à Erfurt devait commencer à sept heures; mais les deux empereurs, qui y venaient toujours ensemble, n'arrivaient jamais avant sept heures et demie. À leur entrée, tout le parterre de rois se levait pour leur faire honneur, et la première pièce commençait aussitôt.
À la représentation de Cinna, l'empereur crut remarquer que le czar, placé à côté de lui, dans une loge située en face de la scène, au premier rang, n'entendait pas très-bien, à cause de la faiblesse de son ouïe. En conséquence, il donna des ordres à M. le comte de Rémusat, premier chambellan, pour qu'une estrade fut élevée sur l'emplacement de l'orchestre. On y plaça deux fauteuils pour Alexandre et Napoléon; à droite et à gauche, des chaises garnies pour le roi de Saxe et les autres souverains de la confédération. Les princesses allèrent occuper la loge abandonnée par leurs majestés. Par ces dispositions, les deux empereurs se trouvaient tellement en évidence, qu'il leur était impossible de faire un mouvement qui ne fût point aperçu de tout le monde. Le 3 octobre, on donna Œdipe; tous les souverains, comme disait l'empereur, assistaient à cette représentation. Au moment où l'acteur prononça ce vers de la première scène:
L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux;
le czar se leva et tendit la main avec grâce à l'empereur. Aussitôt des applaudissemens que la présence des souverains ne put contenir s'élevèrent de tous les points de la salle.
Le soir de ce même jour, je couchai l'empereur comme à l'ordinaire. Toutes les portes qui donnaient dans sa chambre à coucher étaient soigneusement fermées, ainsi que les volets et les croisées. On ne pouvait donc entrer chez Sa Majesté que par le salon où je couchais avec Roustan. Un factionnaire était placé au bas de l'escalier. Toutes les nuits je m'endormais fort tranquille, sûr qu'il était impossible qu'on arrivât jusqu'à Napoléon sans me réveiller. Cette nuit-là, vers deux heures du matin, comme j'étais le plus profondément endormi, un bruit étrange me réveilla en sursaut. Je me frottai les yeux, j'écoutai avec la plus grande attention, et n'entendant absolument rien, je pris ce bruit pour l'effet d'un rêve, et je me disposais à me rendormir, quand mon oreille fut frappée de cris sourds et plaintifs, semblables à ceux que pourrait pousser un homme que l'on étrangle. À deux reprises je les entendis. J'étais sur mon séant, immobile, les cheveux dressés, et les membres inondés d'une sueur froide. Tout à coup je crois qu'on assassine l'empereur, je me jette à bas de mon lit, j'éveille Roustan..... Les cris recommencent avec une force effrayante. Alors, j'ouvre la porte avec toutes les précautions que mon trouble me permettait de prendre, et j'entre dans la chambre à coucher. J'y jette à la hâte un coup d'œil, et j'acquiers la preuve que personne n'était entré. En avançant vers le lit, j'aperçois Sa Majesté étendue en travers, dans une posture convulsive, ses draps et sa couverture jetés loin d'elle, et toute sa personne dans un état effrayant de crispation nerveuse. Sa bouche ouverte laissait échapper des sons inarticulés, sa poitrine paraissait fortement oppressée, et elle avait une de ses mains appuyée, toute fermée, sur le creux de l'estomac. J'eus peur en la regardant. Je l'appelle, elle ne répond pas; je l'appelle encore une fois, deux fois... même, silence. Enfin, je pris le parti de la pousser doucement. À cette secousse, l'empereur s'éveilla en poussant un grand cri, et en disant: «Qu'est-ce? qu'est-ce?» Puis il se mit sur son séant, en ouvrant de grands yeux. Je me dépêchai de lui dire que, le voyant tourmenté par un cauchemar horrible, je m'étais permis de le réveiller. «Et vous avez bien fait, mon cher Constant, interrompit Sa Majesté. Ah! mon ami, quel rêve affreux! un ours m'ouvrait la poitrine et me dévorait le cœur!» Là-dessus l'empereur se leva, et, pendant que je raccommodais son lit, il se promena dans la chambre. Il fut obligé de changer de chemise, car la sienne était toute trempée de sueur. Enfin il se recoucha.
Le lendemain, à son réveil, il m'apprit qu'il avait eu toutes les peines du monde à se rendormir, tant était vive et terrible l'impression qu'il avait éprouvée. Le souvenir de ce rêve le poursuivit très-long-temps. Il en parlait très-souvent, et chaque fois il cherchait à en tirer des inductions différentes, à faire des rapprochemens de circonstances. Quant à moi, je l'avoue, j'ai été frappé de la coïncidence du compliment d'Alexandre au spectacle et de ce cauchemar épouvantable, d'autant plus qu'il s'en fallait de beaucoup que l'empereur fût sujet à des incommodités nocturnes de ce genre. J'ignore si Sa Majesté a raconté son rêve à l'empereur de Russie.
Le 6 octobre, leurs majestés se rendirent à une partie de chasse que le grand-duc de Weimar leur avait préparée dans la forêt d'Ettersbourg. L'empereur partit d'Erfurt à midi, avec l'empereur de Russie, dans le même carrosse. Ils arrivèrent à une heure dans la forêt, et trouvèrent pour les recevoir un pavillon de chasse qui avait été construit exprès, et décoré avec beaucoup de soin. Ce pavillon était divisé en trois pièces séparées entre elles par des colonnes à jour. Celle du milieu, plus élevée que les autres, formait un joli salon, disposé et meublé pour les deux empereurs. Autour du pavillon étaient placés de nombreux orchestres qui jouaient des fanfares auxquelles se mêlaient les acclamations d'une foule immense attirée par le désir de voir l'empereur.
Les deux souverains furent reçus à leur descente de voiture par le grand-duc de Weimar et son fils, le prince héréditaire Charles-Frédéric. Le roi de Bavière, le roi de Saxe, le roi de Wurtemberg, le prince Guillaume de Prusse, les princes de Mecklembourg, le prince primat et le duc d'Oldembourg les attendaient à l'entrée du salon.
L'empereur avait à sa suite le prince de Neufchâtel, le prince de Bénévent; le grand-maréchal du palais, duc de Frioul; le général Caulaincourt, duc de Vicence; le duc de Rovigo; le général Lauriston, aide-de-camp de Sa Majesté; le général Nansouty, premier écuyer; le chambellan Eugène de Montesquiou; le comte de Beausset, préfet du palais, et M. Cavaletti.
L'empereur de Russie avait avec lui le grand-duc Constantin, le comte de Tolstoï, grand-maréchal, et le comte Oggeroski, aide-de-camp de Sa Majesté.
La chasse dura près de deux heures, pendant lesquelles environ soixante cerfs et chevreuils furent tués. L'espace que ces pauvres animaux avaient à parcourir était fermé par des toiles, de sorte que les monarques pouvaient les tirer à plaisir, sans se déranger, assis aux croisées du pavillon. Je n'ai jamais rien trouvé en ma vie de plus absurde que ces sortes de chasses qui donnent pourtant à ceux qui les font la réputation de tireurs habiles. La grande adresse, en effet, que de tuer un animal que des piqueurs vont, pour ainsi dire, prendre par les oreilles, pour le placer en face du coup de fusil!
L'empereur de Russie avait la vue très-faible, et cette infirmité l'avait toujours détourné d'un amusement qu'il aurait aimé peut-être sans cela. Ce jour-là, pourtant, il eut envie d'essayer; il en témoigna le désir, et tout aussitôt le duc de Montebello lui présenta un fusil. M. de Beauterne eut l'honneur de donner à l'empereur une première leçon; un cerf fut poussé de manière à passer à huit pas environ d'Alexandre, qui le jeta à bas du premier coup.
Après la chasse, leurs majestés se rendirent au palais de Weimar; la duchesse régnante les reçut à la descente de leur voiture, suivie de toute sa cour. L'empereur salua affectueusement la duchesse, se souvenant de l'avoir vue deux ans auparavant dans une circonstance bien différente, et dont j'ai parlé dans son temps. Le duc de Weimar avait fait demander au grand-maréchal, duc de Frioul, des cuisiniers français, pour préparer le dîner de l'empereur; mais Sa Majesté préféra manger à l'allemande.
Leurs majestés admirent à dîner avec elles le duc et la duchesse de Weimar, la reine de Westphalie, le roi de Wurtemberg, le roi de Saxe, le grand-duc Constantin, le prince Guillaume de Prusse, le prince primat, le prince de Neufchâtel, le prince de Talleyrand, le duc d'Oldembourg, le prince héréditaire de Weimar et le prince de Mecklembourg-Schwerin.
Après le dîner, il y eut spectacle et bal, spectacle au théâtre de la ville, où les comédiens ordinaires de Sa Majesté jouèrent la Mort de César; et bal au palais ducal. Ce fut l'empereur Alexandre qui l'ouvrit avec la reine de Westphalie, au grand étonnement de tout le monde; car on savait que ce monarque n'avait jamais dansé depuis son avénement au trône, réserve que les vieillards de la cour de Russie trouvaient fort louable, pensant qu'un souverain est trop haut placé pour partager les goûts, et se plaire dans les amusemens du commun des hommes. Au reste, il n'y avait pas au bal du duc de Weimar de quoi les scandaliser: on n'y dansait pas, mais on se promenait deux à deux, tandis que l'orchestre jouait des marches.
Le lendemain matin, leurs majestés montèrent en voiture pour se rendre sur le mont Napoléon, près d'Iéna. Un déjeuner splendide les attendait sous une tente que le duc de Weimar avait fait dresser sur le lieu même où se trouvait le bivouac de l'empereur, le jour de la bataille d'Iéna. Après déjeuner, les deux empereurs montèrent à un pavillon en charpente qu'on avait construit sur le mont Napoléon. Ce pavillon était fort grand; on l'avait décoré des plans de la bataille. Une députation de la ville et de l'université d'Iéna s'y rendit, et fut reçue par leurs majestés. L'empereur entra, avec les députés, dans de grands détails relativement à leur ville, à ses ressources, aux mœurs et au caractère de ses habitans; il les interrogea sur la valeur approximative des dommages qu'avait pu causer aux gens d'Iéna l'hôpital militaire qui était demeuré si long-temps en permanence au milieu d'eux; il voulut savoir les noms de ceux qui avaient le plus souffert de l'incendie et de la guerre, et donna ordre que des gratifications leur fussent distribuées. Les petits propriétaires devaient être entièrement indemnisés. Sa Majesté s'informa avec intérêt de l'état du culte catholique, et promit de doter à perpétuité le presbytère. Elle accorda trois cent mille francs pour les premiers besoins, et promit de donner plus encore.
Après avoir visité à cheval les positions que les deux armées avaient tenues la veille et le jour de la bataille d'Iéna, ainsi que la plaine d'Aspolda, dans laquelle le duc avait fait préparer une chasse au tir, les deux empereurs retournèrent à Erfurt, où ils arrivèrent à cinq heures du soir, presque en même temps que le grand-duc héréditaire de Bade, et la princesse Stéphanie.
Pendant toute la durée de l'excursion des souverains sur le champ de bataille, l'empereur avait donné avec une complaisance extrême au jeune czar, des explications, que celui-ci, de son côté, écoutait avec une extrême curiosité. Sa Majesté semblait prendre plaisir à développer devant son auguste allié, et en présence des souverains dont les deux empereurs étaient entourés, d'abord le plan qu'il avait combiné et suivi à Iéna, ensuite les divers plans de ses autres campagnes, les manœuvres qu'il jugeait les meilleures, sa tactique habituelle, et enfin ses idées sur l'art de la guerre. L'empereur fit ainsi tout seul, durant quelques heures, les frais de la conversation, et son auditoire de rois lui prêtait autant d'attention que des écoliers avides de s'instruire en montrent aux leçons de leur maître.
Lorsque Sa Majesté rentra dans son appartement, j'entendis le maréchal Berthier qui lui disait: «Sire, ne craignez-vous pas que les souverains ne profitent un jour contre vous de tout ce que vous venez de leur apprendre? Votre Majesté semblait tout à l'heure avoir oublié ce qu'elle nous dit quelquefois, qu'il faut agir avec nos alliés comme s'ils devaient plus tard devenir nos ennemis.—Berthier, répondit l'empereur en souriant, voilà de votre part une observation courageuse, et je vous en remercie; je crois, Dieu me pardonne! que je vous ai fait l'effet d'un étourdi. Vous pensez donc,» poursuivit Sa Majesté en saisissant fortement une des oreilles du prince de Neufchâtel, «que j'ai fait la sottise de leur donner des verges pour qu'ils reviennent nous en fouetter? Soyez tranquille, je ne leur dis pas tout.»
La table de l'empereur à Erfurt était de forme semi-elliptique. Sur le haut bout, et par conséquent à la partie arrondie de cette table se plaçaient leurs majestés; à droite et à gauche, les souverains de la confédération selon leur rang. Le côté qui faisait face au couvert de leurs majestés était toujours vide. Là, se tenait debout le préfet du palais, M. de Beausset, qui raconte dans ses mémoires qu'un jour il entendit la conversation suivante:
«Ce jour (le 7 octobre), il fut question de la bulle d'Or, qui, jusqu'à l'établissement de la confédération du Rhin, avait servi de constitution et de règlement pour l'élection des empereurs, le nombre et la qualité des électeurs, etc. Le prince primat entra dans quelques détails sur cette bulle d'Or, qu'il disait avoir été faite en 1409. L'empereur Napoléon lui fit observer que la date qu'il assignait à la bulle d'Or n'était pas exacte, et qu'elle fut proclamée en 1336, sous le règne de l'empereur Charles IV. «C'est vrai, Sire, répondit le prince primat, je me trompais; mais comment se fait-il que Votre Majesté sache si bien ces choses-là?—Quand j'étais simple lieutenant en second d'artillerie, dit Napoléon....» À ce début, il y eut, de la part des augustes convives, un mouvement d'intérêt très-marqué. Il reprit en souriant.... «Quand j'avais l'honneur d'être simple lieutenant en second d'artillerie, je restai trois années en garnison à Valence. J'aimais peu le monde, et vivais très-retiré. Un heureux hasard m'avait logé près d'un libraire instruit et des plus complaisans.... J'ai lu et relu sa bibliothèque pendant ces trois années de garnison, et n'ai rien oublié, même des matières qui n'avaient aucun rapport avec mon état. La nature d'ailleurs m'a doué de la mémoire des chiffres; il m'arrive très-souvent, avec mes ministres, de leur citer le détail et l'ensemble numérique de leurs comptes les plus anciens.»
Quelques jours avant son départ d'Erfurt, l'empereur donna la croix de la Légion-d'Honneur à M. de Bigi, commandant d'armes de la place, à M. Vegel, bourguemestre d'Iéna; à MM. Wieland et Goëthe; à M. Starlk, médecin-major à Iéna. Il donna au général comte de Tolstoï, ambassadeur de Russie, rappelé de ce poste par son souverain, pour être employé dans l'armée, la grande décoration de la Légion-d'Honneur, à M. le doyen Meimung, qui deux fois avait dit la messe au palais, une bague de brillans avec le chiffre N couronné, et cent napoléons pour les deux prêtres qui l'avaient assisté; enfin au grand-maréchal du palais, comte de Tolstoï, les belles tapisseries des Gobebelins, les tapis de la Savonnerie et les porcelaines de Sèvres, que l'on avait fait venir de Paris pour meubler le palais d'Erfurt. Les ministres, grands officiers et officiers de la suite d'Alexandre, reçurent de Sa Majesté de magnifiques présens. L'empereur Alexandre en fit de même à l'égard des personnes attachées à Sa Majesté. Il donna au duc de Vicence le grand-cordon de Saint-André, et la plaque du même ordre en diamans, aux princes de Bénévent et de Neufchâtel.
Charmé du talent des comédiens français, et principalement de Talma, l'empereur Alexandre lui fit remettre de fort beaux présens, ainsi qu'à tous ses camarades; il fit complimenter les actrices, et le directeur, M. Dazincourt, qu'il n'oublia pas dans ses largesses.
Cette entrevue d'Erfurt, si éblouissante d'illustrations, de richesse et de luxe, se termina le 14 octobre. Tous les grands personnages qu'elle avait attirés partirent du 8 au 14 octobre[67].
Le jour de son départ, l'empereur donna audience après son lever à M. le baron de Vincent, envoyé extraordinaire d'Autriche, et lui remit une lettre pour son souverain. À onze heures, l'empereur de Russie vint chez Sa Majesté, qui le reçut et le reconduisit en grande cérémonie. Bientôt après Sa Majesté se rendit au palais de Russie, accompagné de toute sa cour. Après de mutuels complimens, les deux souverains montèrent en voiture et ne se quittèrent qu'à l'endroit où ils s'étaient rencontrés à l'arrivée, sur la route de Weimar. Là, ils s'embrassèrent affectueusement et se séparèrent. Le 18 octobre à 9 heures et demie du soir, l'empereur était à Saint-Cloud, après avoir fait toute la route incognito.