Anecdotes antérieures au second mariage de l'empereur.—Jalousie de l'impératrice Joséphine contre madame Gazani.—Interposition de l'empereur.—Changement de rôles.—Madame Gazani attaquée par l'empereur et défendue par l'impératrice.—Fournisseurs consignés à la porte.—Conciliabule féminin surpris par l'empereur.—Marchande de modes mise à Bicêtre.—Grande rumeur.—Indifférence de l'empereur.—Hardiesse d'un modiste.—L'empereur censuré en face.—Crainte de Constant.—Retraite précipitée.—L'empereur ayant besoin de la présence de Constant.—L'empereur voulant faire écrire Constant sous sa dictée.—Refus de Constant.—Permission spéciale de chasser accordée à Constant.—Fusil donné à Constant par l'empereur.—Préférence de l'empereur pour les fusils de Louis XVI.—Louis XVI excellent arquebusier.—Opinion de Napoléon sur Louis XVI.—Déjeuners diplomatiques.—Le salon et les portraits de famille.—Scène burlesque dans la loge de l'impératrice.—Singulier usage d'un cachemire.—Le chambellan peu dégoûté.—Attentions d'un chambellan pour le petit chien de l'impératrice.—Un cousin de Constant au spectacle de Saint-Cloud.—Curiosité et extase.—Prudence provinciale.—Le cousin de Constant en garde contre les filous au théâtre de la cour.—Pétitions adressées à l'empereur par Constant.—Mauvais succès des réclamations de la famille Cerf-Berr.—Heureux succès d'une demande de Constant pour le général Lemarrois.—Disgrâce d'un oncle de Constant, involontairement causée par le maréchal Bessières.—Réparation du maréchal.—Imprudence d'une femme et malheur d'un mari.
Le mariage de Sa Majesté avec l'archiduchesse Marie-Louise fut le premier pas de l'empereur dans une nouvelle carrière. Il se flattait qu'elle serait aussi glorieuse que celle qu'il avait déjà parcourue; il en a été tout autrement. Avant d'entrer dans le récit de ce que j'ai à dire sur les événemens de l'année 1810, je vais rapporter ici quelques souvenirs jetés sur des notes éparses, et qui, sans que je puisse leur assigner de date bien précise, sont néanmoins antérieurs à l'époque à laquelle je suis parvenu.
L'impératrice Joséphine avait été long-temps jalouse de la belle madame Gazani, une de ses lectrices, et la traitait assez froidement. Celle-ci s'en plaignit à l'empereur, qui en parla à Joséphine, en l'engageant à avoir plus de bienveillance pour sa lectrice, qui le méritait par son attachement à la personne de l'impératrice, et en ajoutant que celle-ci avait tort de supposer qu'il y eût encore entre madame Gazani et lui la moindre liaison. L'impératrice, sans avoir été convaincue par cette dernière assertion de l'empereur, avait néanmoins cessé de bouder madame Gazani, lorsqu'un matin, l'empereur, qui avait apparemment quelque crainte que la belle Génoise ne reprît sur lui quelque empire, entra brusquement chez l'impératrice, en lui disant: «Je ne veux plus voir chez vous madame Gazani; il faut qu'elle retourne en Italie.» Cette fois ce fut la bonne Joséphine qui prit la défense de sa lectrice. Il courait déjà des bruits de divorce. L'impératrice dit à Sa Majesté: «Vous savez bien, mon ami, que le meilleur moyen que vous ayez d'être délivré de la présence de madame Gazani, c'est de la laisser avec moi. Souffrez donc que je la garde. Nous pleurerons ensemble; elle et moi nous nous entendrons bien.»
Dès ce moment l'impératrice fut en effet pleine de bonté pour madame Gazani, qui la suivit à la Malmaison et à Navarre. Ce qui augmentait les bons procédés de l'impératrice pour cette dame, c'est qu'elle la croyait affligée pour sa part de l'inconstance de l'empereur. Pour moi, j'ai toujours douté que l'attachement de madame Gazani pour l'empereur fût sincère; son amour-propre avait pu souffrir lorsqu'elle s'était vue délaissée; mais elle s'était consolée sans peine au milieu des hommages et des adorations qui entouraient naturellement une aussi jolie femme.
En mentionnant le nom de l'impératrice Joséphine, je me rappelle deux anecdotes que l'empereur lui-même prenait plaisir à rapporter. Le gaspillage outré qui se faisait dans la maison de l'impératrice était un continuel sujet de chagrin pour lui, et il avait fait défendre la porte de Joséphine à divers fournisseurs dont il connaissait par expérience la disposition à abuser de la trop grande confiance de l'impératrice.
Un matin, qu'il était entré sans être attendu chez l'impératrice, il y trouva rassemblées quelques dames qui formaient le conseil secret de la toilette, et une célèbre marchande de modes, faisant un rapport officiel sur les nouveautés les plus riches et les plus recherchées. C'était précisément une des personnes à qui l'empereur avait interdit sévèrement l'entrée du palais, et il ne s'attendait point à la trouver là. Toutefois il ne fit point d'éclat, et Joséphine, qui le connaissait mieux que personne, fut la seule qui comprit l'ironie de son regard, lorsqu'il se retira en disant: «Continuez, Mesdames; je suis fâché de vous avoir dérangées.» La marchande, fort étonnée de n'avoir point été rudement mise à la porte, se hâta de se retirer. Mais arrivée à la dernière marche de l'escalier qui conduisait aux appartemens de Sa Majesté l'impératrice, elle se vit abordée par un agent de police, qui l'invita le plus poliment du monde à monter dans un fiacre qui l'attendait dans la cour du Carrousel. Elle eut beau protester qu'elle aimait mieux s'en aller à pied; l'agent, qui avait reçu des instructions précises, lui saisit le bras de façon à prévenir toute réplique. Il fallut obéir, et prendre avec ce fâcheux compagnon le chemin de Bicêtre.
Quelqu'un vint rapporter à l'empereur que cet enlèvement faisait grand scandale dans tout Paris; qu'on l'accusait tout haut de vouloir relever la Bastille; que beaucoup de personnes avaient été faire à la captive leurs complimens de condoléance, et qu'il y avait devant la porte de la prison de Bicêtre une queue de voitures. Sa Majesté n'en tint aucun compte, et s'amusa beaucoup de cet intérêt excité, comme disait l'empereur, par une marchande de pompons. «Je laisserai, disait encore Sa Majesté à ce sujet, je laisserai bavarder les caillettes, qui tiennent à honneur de se ruiner pour des chiffons. Mais je veux que l'on apprenne à cette vieille juive que je l'ai fait mettre dedans parce qu'elle a oublié que je l'avais mise dehors.»
Un autre célèbre modiste excita aussi un jour la surprise et la colère de Sa Majesté par des observations que personne en France, excepté cet homme, n'aurait eu la hardiesse de lui faire. L'empereur, qui avait coutume, comme je l'ai rapporté, de régler, à la fin de chaque mois, les comptes de sa maison, trouva exorbitant le mémoire du marchand de modes en question, et m'ordonna de le faire venir. Je l'envoyai chercher. Il vint en moins de dix minutes, et je l'introduisis dans la chambre de Sa Majesté, qui était à sa toilette. «Monsieur, lui dit l'empereur, ayant sous les yeux le compte du modiste, vos prix sont fous, plus fous, s'il est possible, que les niais et les sottes qui s'imaginent avoir besoin de votre industrie. Réduisez-moi cela raisonnablement, ou je me chargerai moi-même de la réduction.» Le marchand, qui tenait à la main le double de son mémoire, se mit à justifier, article par article, le prix de ses fournitures, et conclut cette énumération assez longue par une sorte de surprise et de regret que la somme totale ne s'élevât point plus haut. L'empereur, que j'habillais pendant tout ce bavardage, avait peine à contenir son impatience; et je prévoyais déjà que cette singulière scène aurait une mauvaise fin, lorsque le modiste combla la mesure, en se permettant de faire observer à Sa Majesté que la somme qu'elle destinait à la toilette de l'impératrice était insuffisante, et qu'il y avait de simples bourgeoises qui dépensaient plus que cela. J'avoue qu'à cette dernière impertinence je tremblai pour les épaules de l'imprudent personnage, et je suivis avec inquiétude les mouvemens de l'empereur. Cependant il se contenta, à mon grand étonnement, de froisser dans sa main le mémoire de l'audacieux modiste; et, les bras croisés sur sa poitrine, il fit deux pas vers lui, en prononçant ce seul mot: Vraiment! avec un tel accent et un tel regard que le marchand se précipita vers la porte, et gagna au pied sans attendre son règlement.
L'empereur ne pouvait souffrir que je m'éloignasse du château, et il voulait me savoir à sa portée, même quand mon service était fait, et qu'il n'avait pas besoin de moi. Je ne sais si c'était dans l'idée de me retenir que Sa Majesté voulut me charger plusieurs fois de lui faire des copies. Quelquefois aussi l'empereur, ayant des notes à prendre, pendant qu'il était dans son lit et dans le bain, me disait: «Constant, prenez une plume et écrivez.» Mais je m'y refusais toujours, et j'allais appeler M. Menneval. J'ai déjà raconté comment les malheurs de la révolution avaient été cause que ma première éducation n'avait point été aussi soignée qu'elle devait l'être. Mais quand j'aurais été aussi instruit que je le suis peu, je doute fort que j'eusse jamais pu me faire à écrire sous la dictée de l'empereur. Assurément ce n'était pas chose facile que de remplir cet office. Il fallait pour cela une grande habitude. Il parlait vite, tout d'une haleine, ne faisant aucune pause, et s'impatientant quand on le faisait répéter.
Afin de m'avoir toujours à sa disposition, l'empereur m'accorda la permission de chasser dans le parc de Saint-Cloud. Sa Majesté avait eu la bonté de remarquer que j'aimais beaucoup la chasse; et en m'accordant ce privilége elle daigna me dire qu'elle était fort contente d'avoir imaginé ce moyen d'accorder mon plaisir avec le besoin qu'elle avait de moi. J'étais le seul à qui la permission de chasser dans le parc eût été donnée. L'empereur me fit présent en même temps d'un superbe fusil double qui lui avait été offert à Liége, et que j'ai encore en ma possession. Sa Majesté n'aimait point pour lui-même l'usage des fusils à deux coups, et se servait de préférence de petits fusils simples qui avaient appartenu à Louis XVI, et auxquels ce monarque, excellent arquebusier, avait, dit-on, travaillé de ses mains.
La vue de ces fusils amenait souvent l'empereur à parler de Louis XVI, et il ne le faisait jamais qu'avec des sentimens et des expressions de respect et de pitié. «Cet infortuné prince, disait l'empereur, était bon, sage et instruit. À une autre époque c'eût été un excellent roi; mais il ne valait rien pour un temps de révolution. Il manquait de résolution et de fermeté, et ne sut résister ni aux sottises de la cour ni à l'insolence des jacobins. Les courtisans l'ont jeté aux jacobins, qui l'ont conduit à l'échafaud. À sa place je serais monté à cheval, et, avec quelques concessions d'un côté, quelques coups de cravache de l'autre, j'aurais tout fait rentrer dans l'ordre.»
Quand le corps diplomatique venait saluer l'empereur à Saint-Cloud (le même usage existait pour les Tuileries), on servait, dans le salon des ambassadeurs, du thé, du café, du chocolat, ou ce que ces messieurs demandaient. M. Colin, maître-d'hôtel-contrôleur, assistait à ce déjeuner, qui était servi par les garçons d'appartemens.
Il y avait à Saint-Cloud un salon que l'empereur affectionnait beaucoup; il ouvrait sur une belle allée de marronniers, dans le parc fermé, où il pouvait se promener à toute heure sans être vu. Cet appartement était entouré des portraits en pied et de grandeur naturelle de toutes les princesses de la famille impériale; on l'appelait le salon de famille.
Leurs Altesses étaient debout, entourées de leurs enfans; la reine de Westphalie était seule assise, ayant, comme je l'ai dit, un très-beau buste, mais le reste du corps moins gracieux. Sa Majesté la reine de Naples était représentée avec ses quatre enfans; la reine Hortense avec un seulement, qui est l'aîné de ses fils vivans; la reine d'Espagne avec ses deux filles; la princesse Éliza avec la sienne, habillée en garçon; la vice-reine, seule, n'ayant point encore d'enfant à l'époque où son portrait avait été fait; la princesse Pauline également seule.
Le spectacle était avec la chasse mon plus grand divertissement à Saint-Cloud. Il arriva un jour, à je ne sais quelle représentation extraordinaire, sur le théâtre de cette résidence, que l'impératrice Joséphine fut prise tout à coup, au milieu du premier acte, d'un léger mais impérieux besoin. Sa Majesté, pour ne point causer de dérangement, eut la constance d'attendre que l'acte fût fini, et alors elle se hâta de passer dans le petit salon attenant à la loge impériale. Par malheur on n'y trouva point le meuble si nécessaire à Sa Majesté dans un pareil moment, et il fallut courir dans le château pour réparer cette négligence. L'impératrice, qui déjà avait attendu trop long-temps, n'y pouvant plus tenir, mit elle-même messieurs les chambellans à la porte, pria ses dames de se ranger en cercle autour d'elle, dans la crainte de quelque surprise, et, jetant son cachemire sur le parquet, se passa du meuble absent. L'impératrice et la reine Hortense étaient naturellement fort disposées à rire; aussi cette aventure excita-t-elle de leur part, et de celle de leurs dames, les plus bruyans éclats d'hilarité. Cependant cet accès de gaîté s'était calmé, lorsqu'il recommença tout-à-coup de plus belle, et à tel point, que l'empereur, qui entendait les rires de sa loge, craignant qu'ils n'excitassent du scandale dans la salle, envoya quelqu'un pour chuter Leurs Majestés et leur suite. Ce ne fut pas sans grande peine que Sa Majesté l'impératrice parvint à se contenir; et elle fut plus d'une demi-heure à recueillir la gravité nécessaire pour reparaître dans sa loge.
Or, voici ce qui avait redoublé les rires de ces dames. Lorsque Sa Majesté eût fait de son châle de cachemire un usage inaccoutumé, messieurs les chambellans de service étaient rentrés dans le petit salon, et l'un d'eux, M. le comte de B***, trouvant le précieux tissu en si piteux état, et ne le jugeant plus digne de figurer sur les épaules de sa souveraine, l'avait ramassé et mis dans sa poche, humide comme il était, pour en faire hommage à madame la comtesse sa femme, au détriment et surtout au grand mécontentement des femmes de chambre de Sa Majesté l'impératrice, auxquelles le châle revenait de droit.
J'ai vu à la Malmaison ce même M. de B*** se charger officieusement et presque officiellement d'administrer de ses mains le plus rafraîchissant des remèdes au petit chien de l'impératrice Joséphine. Ce devoir rempli, il poussait la complaisance jusqu'à suivre son malade au jardin, pour s'assurer du résultat de l'opération, et en faire son rapport à Sa Majesté.
Pendant un séjour à Saint-Cloud, j'y reçus la visite d'un cousin éloigné, que je n'avais pas vu depuis des années. Tout ce qu'il avait entendu dire du luxe qui entourait l'empereur, et de la magnificence de la cour, excitait au plus haut point sa curiosité; je me fis un plaisir de la satisfaire: à chaque pas il était émerveillé. Un soir, qu'il y avait spectacle au château, je le conduisis dans ma loge, qui était une baignoire près du parterre. Le coup d'œil qu'offrit la salle lorsqu'elle fut remplie enchanta mon parent. Il fallut lui nommer chaque personnage, car son infatigable curiosité les passa tous en revue, l'un après l'autre. C'était peu de temps avant le mariage de l'empereur avec l'archiduchesse d'Autriche, et la cour était plus brillante que jamais. Je montrai donc successivement à mon cousin Leurs Majestés, le roi de Bavière, le roi et la reine de Westphalie, le roi et la reine de Naples, la reine de Hollande; leurs altesses la grande-duchesse de Toscane, le prince et la princesse Borghèse, la princesse de Bade, le grand-duc de Wurtzbourg, etc., etc., sans compter tous les dignitaires, princes, maréchaux, ambassadeurs, dont la salle était pleine. Mon cousin était dans l'extase, et se trouvait plus grand d'un pied en se voyant mêlé à cette multitude toute dorée. Aussi ne fit-il aucune attention au spectacle; l'intérieur de la salle l'intéressait bien plus vivement que ce qui se passait sur la scène; et lorsque nous fûmes sortis du théâtre, il ne put me dire quelle pièce on avait jouée. Son enthousiasme n'alla pas jusqu'à lui faire oublier les histoires qu'on lui avait contées dans son pays sur l'adresse incroyable des filous de la capitale, et les recommandations qui lui avaient été faites à ce sujet. Dans les promenades, au spectacle, dans les réunions quelconques, mon cousin veillait avec une inquiète sollicitude sur sa montre, sa bourse et son mouchoir. Sa prudence habituelle ne l'abandonna point au spectacle de la cour. Au moment de quitter notre baignoire, pour nous mêler à la foule brillante qui sortait du parterre et descendait des loges, il me dit avec le plus grand sang-froid, en couvrant de sa main la chaîne et les cachets de sa montre: Après tout, il est bon de prendre ses précautions. On ne connaît pas tout le monde ici.
À l'époque de son mariage, l'empereur fut plus que jamais accablé de pétitions, et il accorda, comme je le dirai plus tard, un grand nombre de faveurs et de grâces.
Toutes les pétitions remises à l'empereur étaient données par lui à l'aide de camp de service, qui les portait au cabinet de Sa Majesté, où l'ordre était donné de lui en rendre compte le lendemain. Il ne m'est peut-être pas arrivé dix fois d'en trouver dans les poches de l'empereur, que je visitais exactement; et quand il s'en trouvait, c'est qu'il n'avait pas eu, au moment même de leur remise, l'aide de camp assez près de lui. C'est donc à tort que l'on a dit et imprimé que l'empereur mettait dans une poche particulière, que l'on appelait la bonne poche, les demandes qu'il voulait accorder même sans examen; toutes les pétitions qui en valaient la peine étaient répondues. J'en ai présenté un grand nombre à Sa Majesté; elle ne les mettait point dans sa poche, et presque toujours j'ai eu le bonheur de les voir réussir. Il faut en excepter plusieurs, que j'ai présentées pour les frères Cerf-Berr, qui réclamaient le paiement de fournitures faites aux armées de la république; pour celles-là, l'empereur fut toujours inexorable. Cela venait, disait-on, de ce que MM. Cerf-Berr avaient refusé au général Bonaparte une certaine somme dont il avait besoin, dans le temps, pour la campagne d'Italie.
Ces messieurs m'avaient vivement intéressé, et je présentai plusieurs fois leurs placets à l'empereur. Malgré le soin que j'avais de ne remettre ces demandes aux mains de Sa Majesté que quand je la voyais de bonne humeur, je ne recevais aucune réponse. Je continuai toutefois à lui remettre pétition sur pétition, et je m'aperçus que, quand l'empereur jetait les yeux dessus, il avait toujours un mouvement d'humeur. Enfin, un matin, la toilette étant terminée, je lui remis comme de coutume ses gants, son mouchoir, sa tabatière, et j'y joignis encore ce malencontreux papier. Sa Majesté passa dans son cabinet, et je restai dans la chambre où j'avais quelques dispositions à faire. Je m'en occupais, lorsque je vis rentrer l'empereur un papier à la main. Il me dit: «Tenez, Constant, lisez ceci, vous verrez qu'on vous trompe. Le gouvernement ne doit rien aux frères Cerf-Berr. Ne m'en parlez plus, ce sont des Arabes.» Je jetai les yeux sur le papier, et en lus quelques mots par obéissance. Je n'y compris presque rien, mais je dus dès ce moment être certain qu'il ne serait jamais fait droit à la réclamation de ces messieurs. J'en étais désolé, et les sachant malheureux, je leur fis des offres de services qu'ils refusèrent. Malgré mon peu de succès, MM. Cerf-Berr furent persuadés du zèle que j'avais apporté à leur faire rendre justice, et m'en remercièrent. Chaque fois que j'adressais une pétition à l'empereur, je voyais M. de Menneval, que je priais de s'en occuper; il était extrêmement obligeant, et avait la bonté de m'avertir si ma demande pouvait ou non espérer du succès. Il m'avait dit de celle de MM. Cerf-Berr qu'il ne croyait pas que jamais l'empereur y fît droit.
Et en effet, cette famille, riche autrefois, et qui avait perdu un immense patrimoine, en avances faites au directoire, n'a jamais vu la fin des liquidations qu'elle réclamait, et qui étaient confiées à un homme d'une grande probité, mais trop disposé peut-être à justifier le surnom[68] qu'on lui donnait alors.
Madame Théodore Cerf-Berr, sur mon invitation, s'était rendue plusieurs fois avec ses enfans soit à Rambouillet, soit à Saint-Cloud, pour implorer la justice de l'empereur. Cette respectable mère de famille, que rien ne rebutait, se rendit de nouveau au mois d'octobre 1811, avec l'aînée de ses filles, à Compiègne; elle attendit l'empereur dans la forêt, et, s'étant jetée au milieu des chevaux, elle parvint à remettre sa pétition; mais cette fois qu'en advint-il? madame et mademoiselle Cerf-Berr étaient à peine rentrées à l'hôtel où elles étaient descendues, qu'un officier de gendarmerie d'élite vint leur intimer l'ordre de les suivre. Il les fit monter dans une mauvaise charrette remplie de paille, et les conduisit, sous l'escorte de deux gendarmes, à la préfecture de police, à Paris. Là, on leur fit signer l'engagement de ne jamais se présenter devant l'empereur, et, à ces conditions, on les rendit à la liberté.
Il se présenta environ dans ce temps-là une occasion où je fus plus heureux dans mes démarches. Le général Lemarrois, un des plus anciens aides-de-camp de Sa Majesté, d'une bravoure à toute épreuve, et qui avait su gagner tous les cœurs par ses excellentes qualités, fut quelque temps dans la disgrâce de l'empereur, et tenta plusieurs fois de faire demander une audience; mais, soit que la demande ne fût pas présentée à Sa Majesté, soit qu'elle n'y voulût pas répondre, M. Lemarrois n'en entendait pas parler. Pour savoir à quoi s'en tenir, il eut l'idée de s'adresser à moi, en me priant de remettre sa pétition dans un moment opportun. J'eus le bonheur de réussir. M. le comte Lemarrois obtint son audience, en sortit satisfait, et ce fut peu de temps après qu'il obtint le gouvernement de Magdebourg.
L'empereur était quelquefois fort distrait, et oubliait souvent où il avait déposé les pétitions qu'on lui remettait quand elles restaient dans ses habits. Je les portais au cabinet de Sa Majesté, et les remettais à M. Menneval et à M. Fain. Souvent aussi on trouvait chez l'impératrice les papiers qu'il demandait. Il est arrivé plusieurs fois à l'empereur de me donner des papiers à lui serrer. Je les mettais alors dans un nécessaire dont j'avais seul la clef. Il y eut un jour une grande agitation dans l'intérieur des appartemens pour un papier qui ne se retrouvait plus. Voici comment cela arriva. Il y avait près du cabinet de l'empereur, où se tenaient les secrétaires, un petit salon avec un bureau, sur lequel des notes ou des pétitions étaient souvent déposées. Ce salon était celui où se tenait habituellement l'huissier du cabinet, et l'empereur avait coutume d'y passer pour causer confidentiellement avec les personnes dont la conversation ne devait pas être entendue, même par les secrétaires de Sa Majesté. Quand l'empereur entrait dans ce salon, l'huissier se retirait, et restait à la porte extérieure. Il avait donc la responsabilité de ce qui pouvait se distraire de cet appartement, qui n'était ouvert que sur un ordre exprès de Sa Majesté.
M. le maréchal Bessières avait remis quelques jours auparavant une demande d'avancement pour un colonel de l'armée, et l'avait vivement appuyée auprès de l'empereur. Un matin le maréchal entra dans le petit salon dont je viens de parler, et, trouvant sur le bureau sa demande apostillée, il ne vit point d'inconvénient à la prendre, et l'emporta, sans que l'oncle de ma femme, qui était de service, s'en aperçût. Peu d'heures après, l'empereur voulut revoir cette pétition. Il était sûr de l'avoir déposée dans le salon; elle ne s'y trouvait plus; l'huissier avait donc laissé entrer quelqu'un sans l'ordre de Sa Majesté. On chercha partout dans la chambre et dans le cabinet de l'empereur, dans les appartemens de l'impératrice, et il fallut venir annoncer à Sa Majesté que les recherches avaient été infructueuses. Alors l'empereur eut une de ces colères si terribles, et heureusement si rares, qui bouleversaient tout le château. Le pauvre huissier eut ordre de ne plus paraître devant ses yeux. Enfin le maréchal Bessières, apprenant tout ce désordre, vint s'accuser lui-même. L'empereur s'apaisa; l'huissier rentra en grâce, et tout fut oublié. Mais chacun veilla plus que jamais à ce que rien ne fût dérangé, et que l'empereur pût trouver sous sa main les papiers dont il avait besoin.
L'empereur ne pouvait souffrir que personne fût introduit, sans sa permission, dans ses appartemens, ou dans ceux de sa majesté l'impératrice. C'était de la part des gens du service la seule faute pour laquelle il n'y avait point de pardon à espérer. Je ne sais à quelle époque la femme d'un des suisses du palais laissa un amant, qu'elle avait, entrer dans les appartemens de l'impératrice. Ce misérable, à l'insu de son imprudente maîtresse, prit, avec de la cire molle, l'empreinte de la serrure d'un coffre à joyaux, qui était celui dont j'ai déjà parlé comme ayant appartenu à la reine Marie-Antoinette. À l'aide d'une fausse clef fabriquée d'après cette empreinte, il parvint un jour à voler divers bijoux. La police eut bientôt découvert l'auteur du vol, qui fut puni comme il le méritait. Mais une autre personne fut aussi punie, qui certes ne le méritait pas; le pauvre mari perdit sa place.
Diverses opinions au château sur le mariage de l'empereur.—Conjectures mises en défaut.—Constant chargé de renouveler la garde-robe de l'empereur.—Sa Majesté reçoit le portrait de Marie-Louise.—Souvenir de l'École-Militaire.—Étourdissemens causés à l'empereur par la valse.—Les chaises cassées.—Leçon de valse donnée par la princesse Stéphanie à l'empereur.—Départ du prince de Neufchâtel pour Vienne.—Mariage par procuration.—Formation de la maison de l'impératrice.—Présens de noce de l'impératrice.—Gaîté de l'empereur.—Le soulier de bon augure.—Opinions de l'empereur sur la reine Caroline de Naples.—Erreur de la reine Caroline sur la nouvelle impératrice.—Ambition désappointée.—L'impératrice privée de sa grande-maîtresse.—Ressentiment de Marie-Louise contre la reine Caroline.—Correspondance de Leurs Majestés.—L'empereur envoie sa chasse à l'impératrice.—Sévérité de M. le duc de Vicence.—Un ordre du duc de Vicence plus tôt exécuté qu'un ordre de l'empereur.—Impatience de Sa Majesté.—Actes de bienfaisance.—La coquetterie de gloire.—Rencontre de Leurs Majestés Impériales.—Un moment d'humeur.—Amabilité de Marie-Louise.
Depuis son divorce avec l'impératrice Joséphine, l'empereur paraissait fort préoccupé. On savait qu'il songeait à se remarier, et, au château, toutes les personnes du service de Sa Majesté s'entretenaient de ce futur mariage. Mais toutes nos conjectures sur les princesses destinées à partager la couronne impériale se trouvèrent en défaut. Les uns avaient parlé d'une princesse de Russie, les autres disaient que l'empereur ne voulait épouser qu'une Française; personne n'avait songé à une archiduchesse d'Autriche. Quand le mariage eut été décidé, il ne fut question à la cour que de la jeunesse, de la grâce, de la bienveillance naturelle de la nouvelle impératrice. L'empereur se montrait fort gai, se soignait davantage. Il me chargea de renouveler sa garde-robe, et de lui commander des habits plus justes et d'une forme plus moderne. Sa Majesté posa pour son portrait, qui fut porté à Marie-Louise par le prince de Neufchâtel. L'empereur reçut dans le même temps celui de sa jeune épouse, et en parut enchanté.
Sa Majesté fit, pour plaire à Marie-Louise, plus de frais qu'elle n'en avait jamais fait pour aucune femme. Un jour que l'empereur était seul avec la reine Hortense et la princesse Stéphanie, celle-ci lui demanda malicieusement s'il savait valser: Sa Majesté répondit qu'elle n'avait jamais pu aller au delà d'une première leçon, et qu'au bout de deux ou trois tours il lui prenait un éblouissement qui l'empêchait de continuer. «Quand j'étais à l'École-Militaire, ajouta l'empereur, j'ai essayé, je ne sais combien de fois, de surmonter les étourdissemens que la valse me causait, sans pouvoir y parvenir. Notre maître de danse nous avait conseillé de prendre, pour valser, une chaise entre nos bras, en guise de dame. Je ne manquais jamais de tomber avec la chaise que je serrais amoureusement, et de la briser. Les chaises de ma chambre et celles de deux ou trois de mes camarades y passèrent l'une après l'autre.» Ce récit, fait on ne peut plus gaîment par Sa Majesté, excita des éclats de rire de la part des deux princesses.
Cet accès d'hilarité s'étant un peu calmé, la princesse Stéphanie revint à la charge, et dit à l'empereur: «Il est fâcheux, vraiment, que Votre Majesté ne sache pas valser: les Allemandes sont folles de la valse; et l'impératrice doit nécessairement partager le goût de ses compatriotes. Elle ne pourra avoir d'autre cavalier que l'empereur, et se trouvera ainsi privée d'un grand plaisir par la faute de Votre Majesté.—Vous avez raison, reprit l'empereur. Eh bien! donnez-moi une leçon. Vous allez voir un échantillon de mon savoir-faire.» Il se leva là-dessus, et fit quelques pas avec la princesse Stéphanie, en fredonnant lui-même l'air de la reine de Prusse. Mais il ne put faire plus de deux ou trois tours, et encore s'y prit-il d'une manière si gauche, qu'il redoubla la gaîté de ces dames. La princesse de Bade l'arrêta en disant: «Sire, en voilà bien assez pour me convaincre que vous ne serez jamais qu'un mauvais écolier. Vous êtes fait pour donner des leçons, mais non pour en recevoir.»
Dans les premiers jours de mars, le prince de Neufchâtel partit pour Vienne, chargé de faire officiellement la demande de l'impératrice. L'archiduc Charles épousa au nom de l'empereur l'archiduchesse Marie-Louise, qui partit sans délai pour la France. La petite ville de Braunau, frontière de l'Autriche et de la Bavière, avait été désignée pour le remise de Sa Majesté, et bientôt la route de Strasbourg fut couverte de voitures qui conduisaient à Braunau la maison de la nouvelle impératrice. Voici de quelles personnes elle fut primitivement composée:
Le prince Aldobrandini Borghèse, premier écuyer, en remplacement du général Ordener, nommé gouverneur du château de Compiègne; le comte de Beauharnais, chevalier d'honneur.
Dame d'honneur, madame de Montebello; dame d'atours, madame la comtesse de Luçay.
Dames du palais: mesdames les duchesses de Bassano et de Rovigo, et mesdames les comtesses de Montmorency, de Mortemart, de Talhouet, de Lauriston, Duchâtel, de Bouille, de Montalivet, de Perron, de Lascaris, de Noailles, de Brignolle, de Gentile et de Canisy (depuis duchesse de Vicence).
La plupart de ces dames avaient passé de la maison de l'impératrice Joséphine dans celle de l'impératrice Marie-Louise[69].
L'empereur voulut voir par lui-même si la corbeille et les présens de noce qu'il destinait à sa nouvelle épouse étaient dignes d'elle et de lui. Tous les vêtemens, le linge, en furent apportés aux Tuileries, étalés sous ses yeux, et emballés en sa présence. Le bon goût et l'élégance en égalaient seuls la richesse. Les fournisseurs et ouvriers de Paris avaient travaillé sur des mesures et des modèles envoyés de Vienne. Lorsque ces modèles avaient été présentés à l'empereur, il avait pris un des souliers, qui étaient remarquablement petits, et m'en donnant, par forme de caresse, un coup sur la joue: «Voyez, Constant, m'avait dit Sa Majesté; voilà un soulier de bon augure. Avez-vous vu beaucoup de pieds comme celui-là? C'est à prendre dans la main!»
Sa Majesté la reine de Naples avait été envoyée à Braunau par l'empereur pour recevoir l'impératrice. La reine Caroline, dont l'empereur disait qu'elle était un homme parmi ses sœurs, tandis que le prince Joseph était une femme parmi ses frères, se trompa, dit-on, sur la timidité de l'impératrice Marie-Louise, qu'elle prit pour de la faiblesse; elle crut qu'elle n'aurait qu'à parler pour que sa jeune belle-sœur s'empressât d'obéir. Arrivée à Braunau, et après la remise, solennellement faite, l'impératrice avait congédié toute sa maison autrichienne, ne gardant auprès d'elle que sa grande-maîtresse, madame de Lajanski, qui l'avait élevée et ne s'était jamais éloignée d'elle. Cependant l'étiquette exigeait que la nouvelle maison de l'impératrice fût toute française; et d'ailleurs les ordres de l'empereur étaient précis à cet égard. Je ne sais s'il est vrai, comme on l'a dit quelque part, que l'impératrice avait demandé et obtenu de l'empereur l'autorisation d'avoir sa grande-maîtresse auprès d'elle pendant un an. Quoi qu'il en soit, la reine de Naples crut qu'il était dans son intérêt d'écarter une personne dont elle redoutait l'influence sur l'esprit de l'impératrice. Les dames de la maison de Sa Majesté impériale, empressées elles-mêmes de se débarrasser de la rivalité de madame de Lajanski, travaillèrent à exciter de plus en plus la jalousie de Son Altesse Impériale. Un ordre positif fut demandé à l'empereur, et madame de Lajanski fut renvoyée de Munich à Vienne. L'impératrice obéit sans se plaindre; mais, sachant de quelle main ce coup lui était venu, elle en garda un profond ressentiment contre Sa Majesté la reine de Naples.
L'impératrice ne voyageait qu'à petites journées; et une fête l'attendait dans chaque ville qui se trouvait sur le passage de Sa Majesté. Tous les jours l'empereur lui envoyait une lettre de sa main, et elle y répondait régulièrement. Les premières lettres de l'impératrice étaient fort courtes, et probablement assez froides, car l'empereur n'en disait rien. Mais les autres s'allongèrent et s'échauffèrent peu à peu, et l'empereur les lisait avec des transports de plaisir. Il attendait l'arrivée de cette correspondance avec l'impatience d'un amoureux de vingt ans, et trouvait toujours que les courriers ne marchaient pas, quoique ceux-ci crevassent leurs chevaux.
L'empereur rentra un jour de la chasse tenant à la main deux faisans qu'il avait abattus lui-même, et suivi de quelques valets de pied portant les fleurs les plus rares des serres de Saint-Cloud; il écrivit un billet, fit aussitôt mander son premier page, et lui dit: «Dans dix minutes, soyez prêt à monter en voiture. Vous y trouverez cet envoi, que vous remettrez de votre main à sa majesté l'impératrice avec la lettre que voici. Et surtout n'épargnez pas les chevaux; allez train de page, et ne craignez rien. M. le duc de Vicence n'aura rien à vous dire.» Le jeune homme ne demandait pas mieux que d'obéir à Sa Majesté. Fort de cette autorisation, qui lui mettait la bride sur le cou, il ne plaignit pas les pour-boire aux postillons, et en vingt-quatre heures il avait atteint Strasbourg, et s'était acquitté de son message.
Je ne sais s'il fut grondé à son retour par M. le grand-écuyer; mais, s'il y avait eu matière à gronderies, celui-ci ne s'en serait pas fait faute, en dépit de l'assurance donnée au premier page par l'empereur. Le duc de Vicence avait organisé et il dirigeait admirablement le service des écuries, où rien ne se faisait que par sa volonté, qui était des plus absolues. L'empereur lui-même ne pouvait que difficilement changer quelque chose à ce que M. le grand-écuyer avait ordonné. C'est ainsi qu'un jour Sa Majesté, qui allait à Fontainebleau, et était très pressée d'arriver, ayant fait donner l'ordre au piqueur qui réglait l'allure d'aller plus vite, celui-ci transmit cet ordre à M. le duc de Vicence, dont la voiture précédait celle de l'empereur. M. le grand-écuyer n'en tenant compte, l'empereur se mit à jurer, et cria au piqueur par la portière: «Faites passer ma voiture en avant, puisque la première ne veut pas marcher.» Les piqueurs et les postillons allaient exécuter cette manœuvre, lorsque M. le grand-écuyer mit la tête à la portière à son tour, en criant: «Au trot, f...; le premier qui galope, je le chasse en arrivant.» On savait bien qu'il tiendrait sa parole; aussi n'osa-t-on point passer outre, et ce fut sa voiture qui continua de régler l'allure. Arrivé à Fontainebleau, l'empereur demanda à M. le duc de Vicence l'explication de sa conduite. «Sire, répondit le duc à Sa Majesté, quand vous me rognerez les ongles un peu moins court pour la dépense de vos écuries, vous pourrez à votre aise crever vos chevaux.»
L'empereur maudissait à chaque instant le cérémonial et les fêtes qui retardaient l'arrivée de sa jeune épouse. Un camp avait été formé auprès de Soissons pour la réception de l'impératrice. L'empereur était à Compiègne, où il rendit un décret contenant divers actes de bienfaisance et d'indulgence à l'occasion de son mariage: mise en liberté d'individus condamnés, paiement de dettes pour mois de nourrice, mariage de six mille militaires avec des dots de l'empereur, amnistie, institution de majorats, etc. Lorsque Sa Majesté sut que l'impératrice n'était plus qu'à dix lieues de Soissons, elle ne put contenir son impatience; et m'appelant de toutes ses forces: «Ohé! ho! Constant; commandez une voiture sans livrée, et venez m'habiller.» L'empereur voulait surprendre l'impératrice, et se présenter à elle sans s'être fait annoncer; et il riait comme un enfant de l'effet que cette entrevue devait produire. Il soigna sa toilette avec une recherche de propreté plus exquise encore, s'il eût été possible, qu'à l'ordinaire; et, par une coquetterie de gloire, il se vêtit de la redingote grise qu'il avait portée à Wagram.
Ainsi préparé, Sa Majesté monta en voiture avec le roi de Naples. On sait comment se fit la rencontre de Leurs Majestés impériales. L'empereur rencontra, dans le petit village de Courcelles, le dernier courrier, qui ne précédait que de quelques minutes les voitures de l'impératrice. Il pleuvait par torrens, et Sa Majesté l'empereur, pour se mettre à l'abri, descendit sous le porche de l'église du village. Lorsque la voiture de l'impératrice vint à passer, l'empereur fit signe aux postillons d'arrêter. L'écuyer qui était à la portière de l'impératrice, apercevant l'empereur, se hâta de baisser le marche-pied et d'annoncer Sa Majesté, qui en fut passablement contrariée, et lui dit: «N'avez-vous pas vu que je vous faisais signe de vous taire?» Mais ce petit moment d'humeur passa comme un éclair. L'empereur sa jeta au cou de Marie-Louise, qui tenait à la main le portrait de son époux, à qui elle dit, avec un charmant sourire, en regardant alternativement l'empereur et son image: «Votre portrait n'est pas flatté.» On avait préparé à Soissons un magnifique souper pour l'impératrice et pour son cortége; mais l'empereur ordonna de passer outre et de pousser jusqu'à Compiègne, sans avoir égard à l'appétit des officiers et des dames de la suite de l'impératrice.
Arrivée de Leurs Majestés à Compiègne.—Jalousie de l'empereur.—Passe-droit fait par Sa Majesté à M. de Beauharnais.—Oubli du cérémonial.—Coquetterie de l'empereur.—Première visite nocturne de Sa Majesté à l'impératrice.—Opinion de l'empereur sur les Allemands.—Gaîté de l'empereur.—Ses attentions continuelles pour Marie-Louise.—Bruit démenti.—Portrait de l'impératrice Marie-Louise.—Instructions de l'impératrice.—Parallèle des deux épouses de l'empereur.—Différence et rapports entre les deux impératrices.—Le mémorial de Sainte-Hélène.—Partialité de l'empereur en faveur de sa seconde épouse.—Économie de l'impératrice Marie-Louise.—Défaut de goût.—L'empereur excellent mari.—Paroles de l'empereur contredites par Constant.—Souvenirs de Joséphine non effacés par Marie-Louise.—Préventions de Marie-Louise contre sa maison et celle de l'empereur.—Retour de Constant de la campagne de Russie.—Bonté de l'empereur et de la reine Hortense.—Froideur dédaigneuse de l'impératrice.—Bonté excessive de l'impératrice Joséphine.—Intrigues parmi les dames de l'impératrice.—Ordre rétabli par l'empereur.—Vigilance de l'empereur sur l'impératrice.—Sévérité envers les dames de l'impératrice.—Anecdote démentie.
Leurs Majestés étant arrivées à Compiègne l'empereur présenta lui-même la main à l'impératrice, et la conduisit à son appartement. Il ne voulait point qu'un autre eût avant lui approché et touché sa jeune épouse, et sa jalousie était si délicate sur ce point, qu'il avait défendu lui-même à M. le sénateur de Beauharnais, chevalier d'honneur de l'impératrice, de présenter la main à Sa Majesté impériale, quoique ce fût un des priviléges de sa place. L'empereur devait, suivant le programme, se séparer de l'impératrice pour aller coucher à l'hôtel de la Chancellerie; il n'en fit rien. Après une longue conversation avec l'impératrice, il rentra dans sa chambre, se déshabilla, se parfuma d'eau de Cologne, et, vêtu seulement d'une robe de chambre, il retourna secrètement chez l'impératrice.
Le lendemain au matin, l'empereur me demanda à sa toilette si l'on s'était aperçu de l'accroc qu'il avait fait au programme. Je répondis que non, au risque de mentir. En ce moment entra un des familiers de l'empereur qui n'était point marié. Sa Majesté, lui tirant les oreilles, lui dit: «Mon cher, épousez une Allemande. Ce sont les meilleures femmes du monde: douces, bonnes, naïves, et fraîches comme des roses.» À l'air de satisfaction de Sa Majesté, il était facile de voir qu'elle faisait un portrait, et qu'il n'y avait pas long-temps que le peintre avait quitté le modèle. Après quelques soins donnés à sa personne, l'empereur retourna chez l'impératrice, et, vers midi, il fit monter à déjeuner pour elle et pour lui, se faisant servir près du lit, et par les femmes de Sa Majesté. Tout le reste du jour, il fut d'une gaîté charmante. Ayant, contre sa coutume, fait une seconde toilette pour dîner, il remit l'habit qu'il avait fait faire par le tailleur du roi de Naples; mais, le lendemain, il n'en voulut plus entendre parler, disant que décidément il s'y trouvait trop à la gêne.
L'empereur, comme on peut le voir par les détails qui précèdent, aimait tendrement sa nouvelle épouse. Il avait pour elle de continuelles attentions, et toute sa conduite était celle d'un amant vivement épris. Toutefois il n'est pas vrai, comme on l'a dit, qu'il resta trois mois sans presque travailler, au grand étonnement de ses ministres. Le travail n'était pas seulement un devoir pour l'empereur, c'était un besoin et un plaisir dont aucun autre plaisir n'aurait pu le distraire. Dans cette occasion, comme dans toute autre, il sut parfaitement accorder les soins de son empire et de ses armées avec son amour pour sa charmante épouse.
L'impératrice Marie-Louise avait à peine dix-neuf ans à l'époque de son mariage; ses cheveux étaient blonds, ses yeux bleus et expressifs, sa démarche noble et sa taille imposante; sa main et son pied auraient pu servir de modèles; enfin toute sa personne respirait la jeunesse, la santé et la fraîcheur; elle était timide, et se tenait dans une réserve de hauteur devant la cour; mais on la disait affectueuse et amicale dans l'intimité. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle était fort tendre avec l'empereur, et dévouée à toutes ses volontés. Dans leur première entrevue, l'empereur lui avait demandé quelles recommandations on lui avait faites à son départ de Vienne: «D'être à vous, avait répondu l'impératrice, et de vous obéir en toutes choses.» Et elle parut se conformer sans peine à ses instructions. Du reste, rien ne ressemblait moins à la première impératrice que la seconde. Hormis un seul point, l'égalité de leur humeur et leur complaisance extrême pour l'empereur, l'une était précisément tout l'opposé de l'autre, et (il faut en convenir) l'empereur se félicitait souvent de cette différence, dans laquelle il trouvait du piquant et du charme. Il a fait ainsi lui-même le parallèle de ses deux épouses:
«L'une (Joséphine) était l'art et les grâces; l'autre (Marie-Louise) l'innocence et la simple nature. Dans aucun moment de la vie, la première n'avait de manières ou d'habitudes qui ne fussent pas agréables ou séduisantes. Il eût été impossible de la prendre en défaut sur ce point; elle s'étudiait à ne produire que des impressions avantageuses, et atteignait son but sans laisser apercevoir l'étude. Tout ce que l'art peut imaginer pour relever les attraits était mis en usage par elle, mais avec un tel mystère, qu'on ne pouvait tout au plus que le soupçonner. La seconde, au contraire, ne se doutait même pas qu'il pût y avoir rien à gagner dans d'innocens artifices. L'une était toujours à côté de la vérité; son premier mouvement était la négative. L'autre ignorait la dissimulation; tout détour lui était étranger. La première ne demandait jamais rien, mais elle devait partout. La seconde n'hésitait pas à demander quand elle n'avait plus; ce qui était fort rare. Jamais elle ne prenait rien sans se croire obligée, en conscience, de payer aussitôt. Du reste, toutes les deux étaient bonnes, douces, et fort attachées à leur mari.»
Tels, ou à peu près, étaient les termes dans lesquels l'empereur parlait de ses deux impératrices. On peut voir qu'il paraissait vouloir que la comparaison fût à l'avantage de la seconde; et à cet effet il lui prêtait des qualités qu'elle n'avait pas, ou du moins exagérait singulièrement celles qu'elle pouvait avoir.
L'empereur accordait à Marie-Louise 500,000 francs pour sa toilette; mais jamais, à beaucoup près, elle n'a dépensé cette somme. Elle avait peu de goût dans ses ajustemens, et se serait habillée sans grâce, si elle n'eût point été bien conseillée. L'empereur assistait à sa toilette les jours où il désirait qu'elle fût bien. Il lui faisait essayer des parures, et les essayait lui-même sur la tête, le cou, les bras de l'impératrice, et il se décidait toujours pour le magnifique. L'empereur était excellent mari, et l'a prouvé avec ses deux femmes. Il adorait son fils: comme père et comme époux, il aurait pu servir de modèle à tous ses sujets. Toutefois, et quoi qu'il en ait dit lui-même, je ne crois pas qu'il ait aimé Marie-Louise autant que Joséphine. Celle-ci avait un charme, une bonté, un esprit, un dévouement à son époux que l'empereur connaissait, et dont il sentait tout le prix. Marie-Louise était plus jeune, mais froide, peu gracieuse. Je crois qu'elle aimait son mari; mais elle était réservée, peu expansive; elle ne fit nullement oublier Joséphine aux personnes qui avaient eu le bonheur d'approcher de celle-ci.
Malgré la soumission apparente avec laquelle elle avait congédié sa maison autrichienne, il est certain qu'elle avait de grandes préventions non-seulement contre sa propre maison, mais encore contre celle de l'empereur. Jamais elle n'adressait une parole de bienveillance aux personnes du service personnel de l'empereur. Je l'ai vue bien des fois; mais jamais un sourire, un regard, un signe de sa part ne vint m'apprendre si j'étais à ses yeux autre chose qu'un étranger. Au retour de Russie, d'où je n'arrivai qu'après l'empereur, je ne perdis point de temps pour me rendre dans sa chambre, où il m'avait fait demander. J'y trouvai Sa Majesté dans la compagnie de l'impératrice et de la reine Hortense. L'empereur me plaignit beaucoup des souffrances que j'avais éprouvées, et me dit mille choses flatteuses, et qui prouvaient sa bonté pour moi. La reine, avec cette grâce charmante dont elle est le seul modèle depuis la mort de son auguste mère, me parla long-temps, et dans des termes pleins de bienveillance. L'impératrice seule garda le silence. L'empereur lui dit: «Louise, tu n'as rien à dire à ce pauvre Constant?—Je ne l'avais pas aperçu,» répondit l'impératrice. Cette réponse était dure; car il était impossible que Sa Majesté ne m'eût pas aperçu. Il n'y avait en ce moment dans la chambre que l'empereur, la reine Hortense et moi.
L'empereur prit tout d'abord les plus grandes précautions pour que personne, et surtout aucun homme, ne pût approcher l'impératrice que devant témoin. Il y avait eu du temps de l'impératrice Joséphine quatre dames, dont l'unique emploi était d'annoncer les personnes qui étaient reçues par Sa Majesté. La bonté excessive de Joséphine l'empêcha de réprimer les jalouses prétentions de quelques personnes de sa maison; et de là vinrent, entre les dames du palais et les dames d'annonces, des rivalités et des débats sans fin. L'empereur avait conçu beaucoup d'humeur de toutes ces tracasseries; et, pour se les épargner à l'avenir, il choisit parmi les dames chargées de l'éducation des filles des membres de la Légion-d'Honneur, dans la maison d'Écouen, quatre nouvelles dames d'annonces pour l'impératrice Marie-Louise. La préférence fut d'abord donnée à des filles ou veuves de généraux, et l'empereur décida que les places vacantes appartiendraient de droit aux meilleures élèves de la maison impériale d'Écouen, et seraient la récompense de leur bonne conduite. Quelque temps après, le nombre de ces dames ayant été porté à six, ce furent deux élèves de madame de Campan qui furent nommées. Ces six dames changèrent ensuite leur premier titre contre celui de premières dames de l'impératrice. Mais ce changement ayant indisposé les dames du palais, et excité leurs réclamations auprès de l'empereur, celui-ci décida que les dames d'annonces prendraient le titre de premières femmes de chambre. Grandes réclamations des dames d'annonces à leur tour: elles plaidèrent leur cause elles-mêmes devant l'empereur, et il leur donna le titre de lectrices de l'impératrice, pour concilier les exigences des deux parties belligérantes.
Les dames d'annonces, ou premières dames, ou premières femmes de chambre, ou lectrices, comme il plaira au lecteur de les appeler, avaient sous leurs ordres six femmes de chambre, qui n'entraient chez l'impératrice que quand la sonnette les y appelait. Celles-ci habillaient, chaussaient et coiffaient, le matin, Sa Majesté. Mais les six premières n'avaient rien à faire avec la toilette, excepté pour les diamans, dont elles étaient spécialement chargées. Leur principal, et presque leur unique emploi, était de s'attacher à tous les pas de l'impératrice, qu'elles ne quittaient pas plus que son ombre. Elles entraient chez elle avant qu'elle fût levée, et ne la quittaient plus qu'elle ne fût au lit. Alors toutes les issues donnant dans sa chambre étaient fermées, à l'exception d'une seule qui conduisait dans une pièce voisine où était le lit de celle de ces dames qui avait le principal service. L'empereur lui-même ne pouvait entrer la nuit chez son épouse sans passer par cette chambre. Hormis M. de Menneval, secrétaire des commandemens de l'impératrice, et M. Ballouhai, intendant de ses dépenses, aucun homme n'était admis dans les appartemens intérieurs de l'impératrice, sans un ordre de l'empereur. Les dames même, excepté la dame d'honneur et la dame d'atours, n'y étaient reçues qu'après avoir obtenu un rendez-vous de l'impératrice. Les dames de l'intérieur étaient chargées de faire exécuter ces règlemens, et elles étaient responsables de leur exécution. Une d'elles assistait aux leçons de musique, de dessin, de broderie, que prenait l'impératrice. Elles écrivaient ses lettres sous sa dictée, ou par son ordre.
L'empereur ne voulait pas, disait-il, qu'un homme au monde pût se vanter de s'être trouvé en tête-à-tête avec l'impératrice pendant deux minutes; et il réprimanda un jour très-sévèrement la lectrice de service, parce qu'elle se tenait à une extrémité du salon pendant que M. Biennais, orfévre de la cour, montrait à Sa Majesté les secrets d'un serre-papier, qu'il avait fait pour elle. Une autre fois l'empereur gronda encore, parce que la dame de service ne se trouvait point tout à côté de l'impératrice pendant que celle-ci prenait sa leçon de musique avec M. Paër.
Il n'est donc pas vrai, comme on l'a prétendu, que le marchand de modes Leroy ait été exclu du palais pour s'être permis de dire à l'impératrice, en lui essayant une robe, qu'elle avait de belles épaules. M. Leroy faisait faire dans ses magasins les robes de l'impératrice sur un modèle qu'on lui avait remis. Jamais ni lui, ni personne de la maison, ne les a essayées à Sa Majesté. Les femmes de chambre lui indiquaient les changemens qu'il y avait à faire. Il en était de même des autres marchands et fournisseurs, du faiseur de corsets, du cordonnier, du gantier, etc.; aucun d'eux n'a pu voir l'impératrice, ni lui parler dans son intérieur.