Marie-Louise et Joséphine.—Simplicité de la jeune impératrice.—Elle se croit malade.—M. Corvisart.—Pilules de mie de pain et de sucre.—Locutions germaniques de Marie-Louise.—Tendresse de Napoléon.—Sévère étiquette.—Bonne grâce de l'impératrice.—Caen.—Acte de bienfaisance.—Cherbourg.—Une descente au fond du bassin de Cherbourg.—Baptême du roi de Rome.—Le cortége impérial.—Souvenirs de fête.—L'empereur montre son fils aux assistans.—Banquet et concert à l'hôtel-de-ville.—Paroles bienveillantes.—Le Tibre à Paris.—L'aéronaute Garnerin.—La province.—Le Puy-de-Dôme enflammé.—La mer toute en feu dans le port de Flessingue.—Encore des fêtes.—La route de Saint-Cloud.—Les fontaines d'orgeat et de groseille.—Des arbrisseaux pour lampions.—Madame Blanchard.—L'aérostat.—La grande étoile et les petites étoiles.—Féerie.—Les colombes.—L'orage.—L'empereur et le maire de Lyon.—Les courtisans.—Les musiciens.—Le prince Aldobrandini.—Le prince et la princesse Borghèse.—Les gens à mauvais présages.—Les femmes sans souliers.—Point de voitures.—Trait de galanterie et de bonté de M. de Rémusat.
Napoléon avait coutume de comparer Marie-Louise à Joséphine, en accordant à celle-ci tous les avantages de l'art et des grâces, et en attribuant à celle-là les charmes de la simplicité, de la modestie et de l'innocence. Quelquefois même cette simplicité avait quelque chose d'enfantin. Je n'en citerai qu'une anecdote qui m'est venue de bonne part. La jeune impératrice, se croyant malade, consulta M. Corvisart; celui-ci s'aperçut bien que l'imagination seule était frappée, et que ce pouvait bien être quelque vapeur de jeune femme. Aussi se contenta-t-il d'ordonner pour tout traitement une préparation de pilules composées de mie de pain et de sucre, et il en fit prendre à l'impératrice. Marie-Louise s'en trouva mieux; elle en remercia M. Corvisart, qui ne jugea pas à propos, comme on peut bien le croire, de la mettre dans la confidence de sa petite supercherie.
Élevée dans une cour allemande, et n'ayant appris le français qu'avec des maîtres, Marie-Louise parlait cette langue avec la difficulté qu'on éprouve d'ordinaire à s'exprimer dans un idiome étranger. Parmi les locutions vicieuses dont elle se servait quelquefois, et qui dans sa bouche gracieuse n'étaient pas sans charmes, celle-ci m'a particulièrement frappé, parce qu'elle revenait fort souvent: Napoléon, qu'est-ce que, veux-tu?
L'empereur montrait la plus grande affection à sa jeune épouse, et toutefois il la soumettait à toutes les règles de l'étiquette; ce à quoi l'impératrice se prêtait de la meilleure grâce. Au mois de mai 1811, Leurs Majestés firent un voyage dans les départemens du Calvados et de la Manche, et y furent reçues par les villes avec enthousiasme. L'empereur marqua son séjour à Caen par des dons, des grâces, des actes de bienfaisance. Plusieurs jeunes gens appartenant à de bonnes familles obtinrent des sous-lieutenances; cent trente mille francs furent consacrés à différentes aumônes. De Caen, Leurs Majestés se rendirent à Cherbourg. Le lendemain de leur arrivée, l'empereur sortit à cheval, de bon matin, visita les hauteurs de la ville, s'embarqua sur différens vaisseaux, et à toute heure la foule se pressa sur son passage, en criant Vive l'empereur! Le jour suivant Sa Majesté tint plusieurs conseils, et le soir elle visita tous les établissemens de la marine, et descendit au fond du bassin creusé dans le roc pour recevoir des vaisseaux de ligne et qui devait être couvert de cinquante-cinq pieds d'eau. Dans ce brillant voyage l'impératrice eut sa part dans l'enthousiasme des habitans, et en retour, dans les différentes réceptions qui eurent lieu, elle fit un gracieux accueil aux autorités du pays. J'insiste à dessein sur ces détails; ils prouvent que la joie causée par la naissance du roi de Rome n'était pas concentrée à Paris, mais qu'au contraire la province sympathisait merveilleusement avec la capitale.
Le retour à Paris de Leurs Majestés y ramena les réjouissances et les fêtes; la cérémonie du baptême du roi de Rome et les fêtes dont elle fut accompagnée furent célébrées à Paris avec une pompe digne de leur objet. Elles eurent pour spectateur la population de Paris tout entière, augmentée d'une foule prodigieuse d'étrangers de toutes les classes.
À quatre heures, le sénat partit de son palais, le conseil-d'état des Tuileries, le Corps-Législatif de son palais; la cour de cassation, la cour des comptes, le conseil de l'université, la cour impériale, du lieu ordinaire de leurs séances; le corps municipal de Paris et les députations des quarante neuf bonnes villes, de l'Hôtel-de-Ville. À leur arrivée dans l'église métropolitaine, ces corps furent placés par les maîtres et aides des cérémonies, suivant leur rang, à droite et à gauche du trône, depuis le chœur jusqu'au milieu de la nef. Le corps diplomatique se rendit à cinq heures à la tribune qui lui avait été destinée.
À cinq heures et demie, le canon annonça le départ de Leurs Majestés du palais des Tuileries; le cortége impérial était d'une magnificence éblouissante; la superbe tenue des troupes, la richesse et l'élégance des voitures, l'éclat des costumes offraient un spectacle ravissant. Ces acclamations du peuple qui retentissaient au passage de Leurs Majestés; ces maisons tapissées de festons et de draperies, ces drapeaux flottans aux fenêtres; cette longue file de voitures dont l'attelage et les ornemens augmentaient successivement de magnificence, et se suivaient comme dans un ordre hiérarchique; cet immense appareil d'une fête qu'animaient un sentiment vrai et des idées d'avenir, tout cela s'est profondément gravé dans ma mémoire, et occupe souvent encore les longs loisirs du vieux serviteur d'une famille qui a disparu. La cérémonie du baptême s'accomplit avec une pompe et une solennité inusitées. Après le baptême, l'empereur prit son auguste fils entre ses bras, et le montra aux assistans; aussitôt les acclamations, qui jusqu'alors avaient été comprimées par la sainteté de la cérémonie et la majesté du lieu, éclatèrent de toutes parts. Les prières achevées, Leurs Majestés se rendirent à l'Hôtel-de-Ville à huit heures du soir, et y furent reçues par le corps municipal. Un concert brillant et un banquet somptueux leur avaient été offerts par la ville de Paris. La décoration de la salle du banquet offrait les armes des quarante-neuf bonnes villes, Paris, Rome, Amsterdam placées les premières; les quarante-six autres par ordre alphabétique. Le banquet terminé, Leurs Majestés allèrent prendre place dans la salle du concert; après le concert, elles se rendirent dans la salle du trône, où toutes les personnes invitées faisaient cercle. L'empereur la parcourut en s'adressant avec affabilité, quelquefois même avec familiarité, au plus grand nombre des personnes qui le composaient, et dont chacune ne manqua pas de retenir les paroles bienveillantes qui lui furent adressées. Enfin, avant de se retirer, Leurs Majestés furent invitées à passer dans le jardin factice qui avait été formé au dessus de la cour de l'Hôtel-de-Ville. La décoration en était très-élégante; au fond du jardin, le Tibre était figuré par d'abondantes eaux, dont le cours était disposé avec beaucoup d'art et répandait une douce fraîcheur. Leurs Majestés quittèrent l'Hôtel-de-Ville vers onze heures et demie, et rentrèrent aux Tuileries à la lueur des illuminations les plus élégantes et des emblèmes lumineux du goût le plus délicat. Le temps le plus serein et la plus douce température avaient favorisé cette belle journée.
L'aéronaute Garnerin, parti de Paris à six heures et demie du soir, descendit le lendemain matin à Maule, département de Seine-et-Oise. Après y avoir pris quelque repos, il remonta en ballon et continua sa route.
Les provinces rivalisèrent de magnificence avec la capitale pour célébrer les fêtes de la naissance et du baptême du roi de Rome. Tout ce qu'on avait pu imaginer de plus ingénieux, soit en emblèmes, soit en illuminations, avait été exécuté pour donner plus de pompe à ces fêtes. Chaque ville avait été guidée, dans sa manière de rendre hommage au nouveau roi, soit par sa situation géographique, soit par sa destination particulière. Ainsi à Clermont-Ferrand un feu immense avait été allumé à dix heures du soir sur la cime du Puy-de-Dôme, à une hauteur de plus de cinq mille pieds. Plusieurs départemens purent jouir toute la nuit de ce majestueux et singulier spectacle. Dans le port de Flessingue, les bâtimens furent couverts de flammes et de pavillons de toutes couleurs. Le soir, l'escadre fut entièrement illuminée; des milliers de fanaux, suspendus aux mâts, aux vergues, aux cordages, offraient un coup d'œil ravissant. Tout à coup, au signal d'une fusée partie du vaisseau amiral, tous les bâtimens vomirent à la fois des gerbes de feu qui faisaient succéder à une nuit profonde l'éclat du jour le plus vif, et dessinaient majestueusement ces masses imposantes, répétées par l'eau de la mer unie comme une glace.
Nous ne faisions que passer d'une fête à une autre: c'était étourdissant. Les réjouissances du baptême furent en effet suivies d'une fête donnée par l'empereur dans le parc réservé de Saint-Cloud. Dès le matin, la route de Paris à Saint-Cloud était couverte d'équipages et de gens à pied. La fête avait lieu dans le parc fermé. L'orangerie, dont toutes les caisses décoraient le devant du château, était ornée de riches tentures. Des temples, des kiosques s'élevaient dans les bosquets. Toute l'avenue de marronniers était décorée de guirlandes en verres de couleurs. Des fontaines d'orgeat, de groseille avaient été distribuées de manière à ce que toutes les personnes de la fête pussent s'y rafraîchir. Des tables élégamment servies étaient dressées dans l'allée. Tout le parc était illuminé par des pots à feu cachés dans les arbrisseaux des massifs.
Madame Blanchard avait reçu l'ordre de se tenir prête à partir à neuf heures et demie, au signal qui lui serait donné. À neuf heures, l'aérostat étant rempli, elle monta dans sa nacelle. On la conduisit à l'extrémité du bassin des cygnes, en face du château; jusqu'au moment du départ elle fut maintenue dans cette position, et à une hauteur qui dépassait celle des arbres les plus élevés; de façon que, pendant plus d'une demi-heure, elle put être vue de tous les spectateurs qui assistaient à la fête. À neuf heures trente-cinq minutes, une fusée, partie du château, ayant donné le signal qu'on attendait, les cordes qui retenaient le ballon furent coupées, et aussitôt on vit l'intrépide aéronaute s'élever majestueusement dans les airs devant l'assemblée réunie dans la salle du trône. Parvenue à une certaine hauteur, elle mit le feu à une étoile en artifice d'une grande dimension, suspendue autour de la nacelle, dont elle occupait le centre. Cette étoile, qui, pendant sept à huit minutes, lançait de ses pointes et de ses angles une grande quantité d'autres petites étoiles, produisit l'effet le plus extraordinaire. C'était la première fois qu'on voyait une femme s'élever hardiment dans les airs, entourée de feux d'artifice: elle paraissait se promener sur un char de feu à une hauteur immense. Je me croyais dans un palais de fées. Toute la partie des jardins que parcoururent Leurs Majestés présentait un coup d'œil dont il est impossible de se faire une idée. Les illuminations étaient dessinées avec un goût parfait; les jeux offraient une grande variété, et de nombreux orchestres cachés dans les arbres ajoutaient encore à l'enchantement. À un signal donné, trois colombes partirent du haut d'une colonne surmontée d'un vase de fleurs, et vinrent offrir à Leurs Majestés plusieurs devises très-ingénieuses. Plus loin des paysans allemands dansaient des valses sur une pelouse charmante, et couronnaient de fleurs le buste de sa majesté l'impératrice. Des bergers et des nymphes de l'Opéra exécutaient des danses. Enfin un théâtre avait été élevé au milieu des arbres, afin d'y représenter la Fête de village, divertissement composé par M. Étienne, et mis en musique par Nicolo. L'empereur et l'impératrice assistaient sous un dais à ce spectacle, quand tout à coup il survint une pluie abondante qui mit en émoi tous les spectateurs. Leurs Majestés ne s'aperçurent pas d'abord de la pluie, protégées qu'elles étaient par le dais. L'empereur causait alors avec le maire de la ville de Lyon. Celui-ci se plaignait du peu d'écoulement des étoffes de cette ville. Napoléon, voyant tomber une pluie effroyable, dit à ce fonctionnaire: «Je vous réponds que demain il y aura des commandes considérables.»
L'empereur tint bon à sa place pendant une grande partie de l'orage. Les courtisans, couverts d'étoffes de soie et de velours, la tête découverte, recevaient la pluie d'un air riant. Les pauvres musiciens, trempés jusqu'aux os, ne pouvaient déjà plus tirer aucun son de leurs instrumens, dont la pluie avait brisé ou détendu les cordes; il était temps que cela finît. L'empereur donna le signal du départ, et se retira.
Ce jour-là, le prince Aldobrandini, qui, en sa qualité de premier écuyer de Marie-Louise, accompagnait l'impératrice, fut fort heureux de trouver à emprunter un parapluie par-dessus un mur de séparation, afin de mettre Marie-Louise à couvert. On fut fort mécontent dans le groupe où cet emprunt se fit, de ce que le parapluie n'eût pas été rendu. Ce soir-là, le prince Borghèse et la princesse Pauline faillirent tomber dans la Seine avec leur voiture, en revenant à leur maison de campagne de Neuilly. Les personnes qui se plaisaient à tirer des présages, et celles surtout qui, en très-petit nombre, voyaient d'un œil chagrin les joies de l'empire, ne manquèrent pas de remarquer que toutes les fêtes données à Marie-Louise avaient toujours été troublées par quelque accident. On parlait avec affectation du bal donné par le prince de Schwartzenberg à l'occasion des épousailles de Leurs Majestés, et de l'incendie qui consuma la salle de danse, et de la mort tragique de plusieurs personnes, notamment de la sœur même du prince. On tirait de ce rapprochement de mauvais augures; les uns par malveillance, et pour miner l'enthousiasme inspiré par la haute fortune de Napoléon; les autres par une superstitieuse crédulité; comme s'il y avait eu matière à un rapprochement sérieux entre un incendie qui coûte la vie à plusieurs personnes, et l'accident fort ordinaire d'un orage en juin, qui flétrit des toilettes, et mouille jusqu'aux os des milliers de spectateurs.
C'était un coup d'œil tout-à-fait amusant pour celui qui n'avait pas de colifichets à gâter, et qui ne courait que le risque de s'enrhumer, que de voir ces pauvres femmes, noyées par la pluie, se sauver de côtés et d'autres, avec ou sans cavalier, et chercher des abris qui n'existaient nulle part.
Quelques-unes furent assez heureuses pour trouver de modestes parapluies; mais la plupart virent les fleurs de leur tête tomber abattues par la pluie, ou leurs garnitures, toutes dégouttantes d'eau, traîner par terre, à faire pitié. Quand il fallut retourner à Paris, les voitures manquaient. Les cochers avaient pensé prudemment que la fête durerait jusqu'au jour, et ne s'étaient pas mis en peine d'attendre les gens toute la nuit. Les personnes à équipages ne pouvaient en profiter; l'encombrement étant tel que la circulation en était devenue presque impossible. Plusieurs dames s'égarèrent, et retournèrent à Paris à pied; d'autres perdirent leurs chaussures, et c'était peine alors de voir de jolis petits pieds dans la boue. Heureusement il n'arriva que peu ou point d'accidens. Le médecin et le lit réparèrent tout. Mais l'empereur rit beaucoup de cette aventure, et il dit que cela ferait gagner les fabricans.
M. de Rémusat, si bon, si empressé à rendre service, s'oubliant pour les autres, était parvenu à se procurer un parapluie. Il rencontra ma femme et ma belle-mère, qui se sauvaient comme les autres. Il les prit chacune sous un bras, et les ramena au palais sans le moindre dommage. Pendant une heure il fit ainsi le voyage du palais au parc, et du parc au jardin, et il eut le bonheur d'être utile à un grand nombre de dames, dont il garantit les toilettes d'une entière déconfiture. Ce fut un trait de galanterie dont on lui sut généralement un gré infini, parce qu'il s'y mêlait un sentiment de bonté touchante.
1811 et 1812.—Réflexions.—Fête de l'impératrice.—Trianon.—Route de Paris à Trianon.--Les gens de cour et les gens du peuple se coudoyant à la fête.—Le public des fêtes—Tout Paris à Versailles.—Les grandes allées de Versailles et les petits salons de Paris.—La pluie.—Les lampions et les femmes.—L'impératrice adresse de gracieuses paroles aux dames.—M. Alissan de Chazet.—Une promenade de Leurs Majestés dans le parc du Petit-Trianon.—L'Île-d'Amour.—Féerie.—Barques montées par des amours.—Musique qui vient on ne sait d'où.—Un tableau flamand en action.—Toutes les provinces de l'empire sont représentées à cette fête.—Marie-Louise.—Elle parlait peu aux hommes de son service.—Son maître-d'hôtel.—Dans son intérieur elle était bonne et douce.—Sa froideur pour madame de Montesquiou.—Ce qu'on disait à ce sujet.—Froideur réciproque entre madame de Montesquiou et la duchesse de Montebello.—Crainte d'une rivale.—La duchesse de Montebello.—Visites que lui fait l'impératrice.—Reproche que faisait Joséphine à madame de Montebello.—Mécontentement sourd des dames du palais.—Joséphine et madame de Montesquiou.—Le roi de Rome est conduit à Bagatelle et présenté à Joséphine.—Joie de cette princesse.—Son désintéressement.—Elle baigne l'auguste enfant de ses larmes.—Ce que Joséphine me dit à ce sujet.—La nourrice du roi de Rome.—Marie-Louise et son fils.—Marie-Louise et Joséphine.—Anecdote d'intérieur.—Le baiser sur la joue essuyé avec un mouchoir.—Répugnance de Marie-Louise pour la chaleur et les odeurs.
Cette année semblait être celle des fêtes. Je m'y suis arrêté avec plaisir, parce qu'elle précéda une année qui fut celle des malheurs. 1811 et 1812 offrent un contraste frappant. Toutes ces fleurs qui furent prodiguées aux fêtes du roi de Rome et de son auguste mère couvraient un abîme; tout cet enthousiasme se changea en deuil quelques mois plus tard; jamais fêtes plus brillantes ne furent suivies de plus éclatans revers. Laissons-nous donc aller encore aux charmes des dernières réjouissances qui précédèrent 1812. Ce sont des souvenirs dont j'ai besoin d'être fortifié avant d'entrer dans cette époque de sacrifices sans profit, de sang versé sans conserver ni conquérir, de gloire sans résultat. Le 25 août, la fête de l'impératrice fut célébrée à Trianon. Dès le matin, la route de Paris à Trianon était couverte d'un nombre immense de voitures et de gens à pied. Le même sentiment poussait la cour, la bourgeoisie, le peuple au délicieux rendez-vous de la fête. Tous les rangs étaient confondus, tout allait pêle-mêle; je n'ai jamais vu de foule plus singulièrement bigarrée, présenter un plus touchant mélange de toutes les conditions. D'ordinaire, le public de ces sortes de fêtes n'est guère que d'une classe du peuple, et quelque peu de bourgeoisie modeste; voilà tout: rarement des gens à équipages, plus rarement encore des gens de cour. Ici, il y avait de tout. Ils n'était si petites gens qui ne pussent se donner la satisfaction de coudoyer une comtesse ou quelque autre noble habitante du faubourg Saint-Germain. Tout Paris semblait être dans Versailles. Cette ville si belle, mais d'une beauté si triste, qui depuis le dernier roi, semblait être veuve de sa population; ces rues larges où l'on ne voit personne, ces places dont la moindre contiendrait tous les habitans de Versailles, et qui contenaient à peine les courtisans du grand roi, cette magnifique solitude qu'on appelle Versailles, avait été peuplée tout à coup par le capitale: les maisons particulières ne pouvaient contenir la foule qui arrivait de toute part; le parc était inondé d'une multitude de promeneurs de tout sexe et de tout âge; dans ces immenses allées on se marchait sur les pieds, on manquait d'air sur ce vaste plateau si aëré; on était gêné sur ce théâtre d'une grande fête publique, comme on l'est dans les bals qu'on donne dans ces petits salons de Paris qui ont été construits pour une douzaine de personnes, et où la vanité en entasse cent cinquante.
De grands préparatifs avaient été faits depuis quatre ou cinq jours dans les jardins délicieux de Trianon. Mais, la veille, le ciel avait été orageux; beaucoup de toilettes, pour lesquelles on s'était pressé, avaient été prudemment serrées; mais, le lendemain, un beau ciel bleu ayant rassuré tout le monde, on était parti pour Trianon, malgré les souvenirs de l'orage qui avait dispersé les spectateurs à la fête de Saint-Cloud. Toutefois, à trois heures, une pluie abondante fit craindre un moment que la soirée ne finît mal. Pluie du soir faisant son devoir, comme dit le proverbe. Il arriva, au contraire, que ce contre-temps ne fit qu'enbellir la fête, en rafraîchissant l'air brûlant d'août, et en abattant une poussière incommode. À six heures le soleil avait reparu, et l'été de 1811 n'eut pas de soirée plus douce ni plus agréable.
Toutes les lignes d'architecture du grand Trianon étaient ornées de lampions de différentes couleurs; dans la galerie, on apercevait six cents femmes brillantes de jeunesse et de parure. L'impératrice adressa de gracieuses paroles à plusieurs d'entre elles, et on fut généralement ravi de l'affabilité et des manières aimables d'une jeune princesse qui n'habitait la France que depuis quinze mois.
À cette fête, comme à toutes les fêtes de l'empire, il ne manqua pas de poëtes pour chanter ceux qui en étaient l'objet. Il y eut spectacle, et on joua une pièce de circonstance, dont je me rappelle parfaitement l'auteur, qui était M. Alissan de Chazet, mais dont j'ai oublié le titre. À la fin de la pièce, les principaux artistes de l'Opéra exécutèrent un ballet qui fut trouvé fort joli. Le spectacle terminé, Leurs Majestés commencèrent leur promenade dans le parc du Petit-Trianon. L'empereur, le chapeau à la main, donnait le bras à l'impératrice, et était suivi de toute la cour. On se rendit d'abord à l'Île-d'Amour. Tous les enchantemens de la féerie, tous ses prestiges s'y trouvaient réunis. Le temple, situé au milieu du lac, était magnifiquement illuminé, et les eaux réfléchissaient les colonnes de feu. Une multitude de barques élégantes sillonnaient en tous sens ce lac, qui semblait enflammé, et étaient montées par un essaim d'amours qui paraissaient se jouer dans les cordages. Des musiciens cachés à bord exécutaient des airs mélodieux; et cette harmonie, à la fois douce et mystérieuse, qui semblait sortir du sein des ondes, ajoutait encore à la magie du tableau et au charme de l'illusion. À ce spectacle succédèrent des scènes d'un autre genre; des scènes champêtres; un tableau flamand en action, avec ses bonnes figures réjouies et sa rustique aisance: des groupes d'habitans de chacune des provinces de France, qui faisaient croire que toutes les parties de l'empire avaient été conviées à cette fête. Enfin les spectacles les plus divers attirèrent tour à tour les regards de Leurs Majestés. Arrivées au salon de Polymnie, elles furent accueillies par un chœur charmant, dont la musique était, si je m'en souviens, de M. Paër, et les paroles du même M. Alissan de Chazet. Enfin, après un souper magnifique qui fut servi dans la grande galerie, Leurs Majestés se retirèrent. Il était une heure du matin.
Il n'y eut qu'une voix, dans cette immense assemblée, sur la grâce et la dignité parfaite de Marie-Louise. Cette jeune princesse était en effet charmante, mais avec des singularités plutôt que des taches dans le caractère. J'ai recueilli quelques traits de sa vie domestique qui ne seront pas sans intérêt pour le lecteur.
Marie-Louise parlait peu aux hommes de son service. Soit que ce fût une habitude rapportée de la cour d'Autriche, soit crainte de se compromettre avec son accent étranger devant des personnes de condition inférieure, soit enfin timidité ou insouciance, peu de ces personnes ont eu à retenir quelques mots échappés de sa bouche. J'ai entendu dire à son maître-d'hôtel qu'en trois ans elle ne lui adressa pas une seule fois la parole.
Les dames de sa maison s'accordaient à dire que dans son intérieur elle était bonne et douce. Elle aimait peu madame de Montesquiou. C'était un tort: car il n'était soins empressés, attentions, douceurs de toutes sortes, que madame de Montesquiou n'eût pour le roi de Rome. L'empereur seul appréciait cette excellente dame, si parfaite en toutes choses. Comme homme, il appréciait hautement la dignité, la convenance parfaite, l'extrême discrétion de madame de Montesquiou. Comme père, il lui savait un gré infini des soins qu'elle prodiguait à son fils. Chacun expliquait à sa manière la froideur que témoignait à cette dame la jeune impératrice. Il courait à ce sujet plusieurs propos de cour plus ou moins frivoles. Les momens de loisir des dames du palais en étaient fort souvent occupés. Voici ce qui me parut le plus croyable et le plus conforme à la simplicité naïve de Marie-Louise. L'impératrice avait pour dame d'honneur madame la duchesse de Montebello, femme charmante et d'une conduite parfaite. Or, il entrait peu d'amitié dans les rapports de madame de Montesquiou avec madame de Montebello. Celle-ci craignait, dit-on, d'avoir une rivale dans le cœur de son auguste amie; et, en effet, la plus à craindre pour elle, était bien madame de Montesquiou, car cette dame réunissait toutes les qualités qui plaisent et qui font aimer. Née d'une famille illustre, elle avait reçu une éducation distinguée. Elle joignait le ton et les manières de la haute société à une piété solide et éclairée. Jamais la calomnie n'avait osé s'attaquer à sa conduite, aussi noble que régulière. Ce n'est pas qu'on ne l'accusât d'un peu de hauteur; mais cette hauteur était tempérée par une politesse si empressée et une obligeance si gracieuse, qu'on pouvait croire que c'était simplement de la dignité. Elle prenait du roi de Rome les soins les plus tendres et les plus assidus; et certes elle avait droit à une grande reconnaissance de la part de l'impératrice, celle que le dévouement le plus généreux porta plus tard à s'arracher à sa patrie, à ses amis, à sa famille, pour suivre le sort d'un enfant dont toutes les espérances venaient d'être anéanties.
Madame de Montebello avait coutume de se lever fort tard. Le matin, quand l'empereur était absent, Marie-Louise allait s'entretenir avec elle dans sa chambre, et, pour ne pas passer dans le salon où descendaient les dames du palais, elle entrait dans l'appartement de sa dame d'honneur par un cabinet de garde-robe fort obscur, ce qui blessait beaucoup ces dames. J'ai entendu dire à Joséphine que madame de Montebello avait le tort d'instruire la jeune impératrice de plusieurs aventures scandaleuses, vraies ou fausses, attribuées à quelques-unes de ces dames, et qu'une jeune femme, simple et pure, comme l'était Marie-Louise, n'aurait pas dû savoir; que cette circonstance était cause de sa froideur avec les dames de son service, qui, de leur côté, ne l'aimaient pas, et qui faisaient partager leurs sentimens à leurs proches et à leurs amis.
Joséphine aimait tendrement madame de Montesquiou. Comme elles ne pouvaient se voir, elles s'écrivaient; la correspondance dura jusqu'à la mort de Joséphine.
Un jour, madame de Montesquiou reçut ordre de l'empereur de conduire le petit roi à Bagatelle. Joséphine y était. Elle avait obtenu la faveur de voir cet enfant, dont la naissance avait couvert l'Europe de fêtes. On sait combien l'amour de Joséphine pour Bonaparte était désintéressé, et de quel œil elle voyait tout ce qui pouvait augmenter, et surtout consolider sa fortune. Il entrait même dans les vœux qu'elle faisait pour lui-même depuis l'éclatante disgrâce du divorce, le désir sincère qu'il fût heureux dans son intérieur, et que sa nouvelle épouse lui donnât cet enfant, ce premier-né de sa dynastie, dont elle n'avait pas pu le rendre père. Cette femme, d'une bonté angélique, qui était tombée dans un long évanouissement en apprenant sa sentence de répudiation, et qui, depuis ce jour fatal, traînait une vie douloureuse dans la brillante solitude de la Malmaison; cette épouse dévouée, qui partageait depuis quinze ans toute la fortune de son époux, et qui avait contribué si puissamment à favoriser son élévation, n'avait pas été la dernière à se réjouir de la naissance du roi de Rome. Elle avait coutume de dire que le désir de laisser une postérité et d'être représentés après notre mort par des êtres qui nous doivent la vie et le rang qu'ils tiennent dans le monde, était un sentiment profondément gravé dans le cœur de l'homme; que ce désir si naturel, et qu'elle-même avait si vivement senti dans son cœur d'épouse et de mère, ce désir d'avoir des enfans qui nous survivent et nous continuent sur la terre, s'augmentait encore quand nous devions leur transmettre une haute fortune; que dans la position particulière de Napoléon, fondateur d'un vaste empire, il était impossible qu'il résistât long-temps à un sentiment qui est au fond de tous les cœurs, et que, s'il est vrai que ce sentiment s'augmente en proportion de l'héritage qu'on doit laisser à ses enfans, nul ne devait l'éprouver plus fortement que Napoléon, parce que nul n'avait encore possédé un pouvoir aussi formidable sur la terre; que le cours de la nature ayant fait de la stérilité dont elle était frappée un mal sans espérance, elle devait la première immoler les sentimens de son cœur au bien de l'état et au bonheur personnel de Napoléon: tristes, mais puissantes raisons que la politique invoquait à l'appui du divorce, et dont cette excellente princesse, dans l'illusion de son dévouement, croyait être convaincue au fond de son cœur.
Le royal enfant lui fut présenté. Je ne sache rien au monde de plus touchant que la joie de cette excellente femme à la vue du fils de Napoléon. Elle fixa d'abord sur lui des regards mouillés de larmes; puis elle le prit dans ses bras, et le pressa contre son cœur avec une inexprimable tendresse. Il n'y avait là ni témoins indiscrets, qui se fissent un plaisir de curiosité irrespectueuse en observant ironiquement les sentimens de Joséphine, ni étiquette ridicule qui glaçât l'expression de cette âme si tendre; c'était une scène de vie bourgeoise; Joséphine y allait de tout cœur. À la façon dont elle caressait cet enfant, on eût dit qu'il s'agissait d'un enfant vulgaire, et non du fils des Césars, comme disaient les flatteurs, non du fils d'un grand homme, dont le berceau venait d'être entouré de tant d'honneurs, et qui était roi en venant au monde. Joséphine le baigna de larmes, et lui dit quelques-uns de ces mots enfantins par lesquels une mère sait se faire comprendre et aimer de son nouveau-né. Il fallut enfin se séparer. L'entrevue avait été courte; mais qu'elle avait été bien remplie par l'âme aimante de Joséphine! Ce fut alors qu'on put juger par sa joie de la sincérité de son sacrifice, en même temps que par quelques soupirs étouffés on put juger de son étendue. Les visites de madame de Montesquiou ne se renouvelèrent que de loin en loin. Joséphine en ressentit un vif chagrin. Mais l'enfant grandissait; un mot indiscret bégayé par lui, un souvenir enfantin, quelque chose de moindre encore pouvait porter ombrage à Marie-Louise, qui redoutait Joséphine. L'empereur voulut s'épargner cette contrariété, qui aurait pu porter atteinte à son bonheur domestique. Il ordonna donc que les visites devinssent plus rares: on finit par les suspendre. J'ai entendu dire à Joséphine que la naissance du roi de Rome la payait de tous ses sacrifices. Jamais le dévouement d'une femme ne fut plus désintéressé ni plus complet.
Aussitôt après sa naissance, le roi de Rome avait été confié à une nourrice d'une constitution saine et robuste, prise dans la classe du peuple. Cette femme ne pouvait ni sortir du palais ni recevoir aucun homme: les précautions les plus sévères avaient été prises à cet égard. On lui faisait faire pour sa santé des promenades en voiture; et, alors même, elle était accompagnée de plusieurs femmes.
Voici comment Marie-Louise en usait avec son fils. Le matin, vers neuf heures, on portait le roi chez sa mère; elle le prenait dans ses bras, le caressait quelques instans, puis elle le rendait à sa nourrice, et se mettait à lire les journaux. L'enfant s'ennuyant, la gouvernante l'emmenait. À quatre heures, c'était le tour de la mère d'aller visiter son fils: Marie-Louise descendait dans les appartemens du roi, emportait avec elle un petit ouvrage de broderie auquel elle travaillait avec distraction. Vingt minutes après, on venait la prévenir que M. Isabey ou M. Prudhon étaient arrivés pour la leçon de dessin ou de peinture. L'impératrice remontait alors chez elle.
Ainsi se passèrent les premiers mois qui suivirent la naissance du roi de Rome. Dans l'intervalle des fêtes, l'empereur s'occupait de décrets, de revues, de monumens, de projets, travaillant beaucoup, prenant peu de distractions, infatigable à toute besogne, et pourtant ne paraissant pas avoir de quoi occuper sa tête puissante, heureux dans son intérieur par une jeune femme dont il était tendrement aimé. L'impératrice menait une vie fort simple; cela suffisait à son caractère: Joséphine avait besoin de plus de mouvement; aussi sa vie était-elle plus extérieure, plus animée, plus répandue. Cela n'empêchait pas qu'elle ne fût très-propre aux habitudes du ménage, très-tendre et très-empressée auprès de son mari, qu'elle savait aussi rendre heureux à sa façon.
Un jour que Bonaparte revenait de la chasse, harassé de fatigue, il fit prier Marie-Louise de venir le voir. Elle vint. L'empereur la prit dans ses bras, et lui donna un gros baiser sur la joue. Marie-Louise prit son mouchoir et s'essuya.--Eh bien! Louise, lui dit l'empereur, tu te dégoûtes donc de moi!—Non, répondit l'impératrice; je m'essuie ainsi par habitude; j'en fais autant pour le roi de Rome.—L'empereur parut contrarié. Joséphine était bien différente: elle recevait avec amour les caresses de son mari, et même elle allait au devant. Il arrivait quelquefois à l'empereur de dire à sa jeune femme: Louise, couche chez moi.—Il y fait trop chaud, répondait l'impératrice. Et en effet elle ne pouvait souffrir la chaleur, et les appartemens de Napoléon étaient constamment chauffés. Elle avait aussi une extrême répugnance pour les odeurs, et on ne pouvait brûler chez elle que du vinaigre ou du sucre.
L'éditeur, avant de continuer la publication des documens précieux, dont une partie a déjà été insérée dans le troisième volume des Mémoires de Constant, croit devoir rappeler quelques faits qui serviront à faire comprendre l'importance et l'intérêt des pièces suivantes.
Après la conclusion du traité de paix signé à Tilsitt, les 7 et 9 juillet 1807, Napoléon n'eut plus d'autres ennemis sur le continent que le roi de Suède Gustave-Adolphe, qui avait rompu à la fois avec la France, la Russie, la Prusse et le Danemarck. Un corps de l'armée française commandé par le maréchal Brune investit Stralsund. Gustave, qui s'était jeté dans cette place pour la défendre, ne soutint le siége que quelques jours; et, s'étant embarqué à la hâte, dans la nuit du 19 juillet, il laissa à un chef subalterne le soin d'obtenir une capitulation. Le maréchal Brune, l'ayant accordée, entra, le 21, à Stralsund, prit possession de l'île de Rugen, et toute la Poméranie se trouva conquise.
On sait quel a été le sort de l'imprudent roi de Suède. Comptant sur le secours de l'Angleterre, qui lui envoyait en effet des subsides, il persista à lutter contre des forces démesurément inégales, perdit la Finlande et les îles d'Aland, et laissa les Russes arriver à vingt lieues de Stockholm. La Suède était épuisée d'hommes et d'argent; des murmures éclatèrent parmi le peuple et les troupes, et jusque dans le conseil du souverain. On conjurait Gustave de faire la paix, ce moyen étant le seul de sauver sa personne et le royaume. Mais sourd à ces prières, il se disposait à sortir de sa capitale, pour commencer la guerre civile, à la tête des troupes sur lesquelles il comptait encore, lorsque, dans la matinée du 13 février 1809, les généraux Klingsporre, Adelcreutz et le maréchal de la cour Silversparre forcèrent la consigne à la porte du roi, lui représentèrent l'état déplorable des affaires, et le supplièrent de changer de système. Gustave voulut tirer son épée[70] et se jeter sur eux; mais, avant d'en avoir eu le temps, il fut saisi, porté dans une chambre du château, et gardé à vue. Le lendemain, il écrivit et signa de sa main l'acte de son abdication.
Le droit des états de Suède, de choisir leurs souverains et d'établir la succession à la couronne, avait été solennellement reconnu en diverses occasions; ils en usèrent encore cette fois, en proclamant roi, sous le nom de Charles XIII, le duc de Sudermanie, oncle de Gustave, et qui avait été régent du royaume pendant la minorité de son neveu. En outre les états décrétèrent l'exclusion perpétuelle de Gustave et de ses enfans du trône de Suède, et leur interdirent tout séjour dans ce royaume.
Personne n'ignore que le prince royal Charles-Auguste, de la maison de Holstein Sœnderbourg-Augustenberg, étant mort d'une chute de cheval, le 18 mars 1810, Charles XIII adopta pour son fils et successeur, du consentement des états, le maréchal prince de Ponte-Corvo, aujourd'hui roi de Suède. Quant au monarque dépossédé, il a, depuis son abdication, couru toute l'Europe, se faisant appeler d'abord le comte de Gottorp, puis le duc de Holstein, puis enfin le colonel Gustavson, nom qu'il porte encore aujourd'hui. Dans le cours de sa vie errante, les idées les plus bizarres lui passèrent par la tête. Après avoir eu quelque velléité d'entrer dans l'association des frères Moraves, il renonça à ce projet pour celui d'une croisade en Terre-Sainte, qu'il prêcha, par la voie des feuilles publiques, dans toute la chrétienté. De plus il proposa l'établissement d'un ordre des Frères-Noirs, dont il aurait été le chef, et qui se serait composé de pèlerins pris parmi tous les peuples de l'Europe. Enfin, en 1817, il sollicita et obtint le droit de bourgeoisie à Bâle; et l'ex-roi de Suède est ainsi devenu citoyen d'une république. Au reste, ce serait manquer de justice vis-à-vis du colonel Gustavson que d'omettre que sa rupture avec la France était venue à la suite d'une protestation énergique de ce prince contre l'arrestation et la mort du malheureux duc d'Enghien. Il est à regretter qu'une conduite si honorable dans le principe n'ait pas été marquée plus tard par plus de sagesse et de circonspection.
Tel est le prince sur le compte duquel Napoléon s'exprime avec une grande sévérité dans les pièces que l'on va lire, et particulièrement dans une note écrite de sa main au bas d'un ordre envoyé de son quartier-général au prince de Ponte-Corvo.
Tilsitt, le 3 juillet 1807.
au maréchal brune.
Je vous préviens, monsieur le maréchal, qu'il est possible que l'expédition anglaise débarque à Stralsund; l'intention de l'empereur est donc que vous retiriez les troupes qui sont devant Colberg, où vous ne laisserez que les troupes de Nassau et les Polonais. Vous ferez venir les Hollandais, les Bavarois et les Espagnols; vous entrerez en Poméranie, et mettrez le siége devant Stralsund. Vous ferez connaître de nouveau au général Blücher l'armistice conclu avec le roi de Prusse, et par cet armistice les troupes prussiennes ne peuvent rien entreprendre; vous disposerez aussi des Italiens pour renforcer votre armée. Je viens de donner l'ordre au général Rapp de faire partir de suite le 19e et le 23e régiment de chasseurs, et le 19e régiment d'infanterie de ligne, pour se rendre à grandes marches de Dantzig à la hauteur de Colberg, où ces troupes seront à vos ordres. Vous aurez donc soin de leur en envoyer.
L'intention de l'empereur, monsieur le maréchal, est que, dans le cas même où les Anglais, apprenant les suites de la bataille de Friedland, ne débarqueraient pas, vous ayez toujours à occuper la Poméranie suédoise. Sa Majesté vous défend d'avoir aucune entrevue avec le roi de Suède, qui ne se trouve point compris dans les armistices conclus entre l'empereur Alexandre et le roi de Prusse. Dans votre proclamation en entrant en Poméranie, vous devez faire connaître que le roi de Suède vous a proposé de trahir votre patrie et votre souverain. Informez-moi, monsieur le maréchal, des dispositions que vous aurez faites.
Tilsitt, le 3 juillet 1807.
au général clarke.
L'empereur, général, ordonne que vous dirigiez le 5e régiment d'infanterie légère, le régiment de dragons italiens et le 14e régiment de chasseurs, sur le lieu où les Anglais auraient débarqué ou pourraient le faire. Il ordonne au maréchal Brune, dans tous les cas, d'occuper la Poméranie. Mettez-vous en correspondance avec lui.
Tilsitt, le 3 juillet 1807.
au général loison.
Je vous envoie, général, une copie de l'armistice conclu entre le roi de Prusse et l'empire, que vous devez déjà avoir reçu. Vous êtes aux ordres du maréchal Brune, et vous devez exécuter ceux qu'il donnera aux troupes que vous commandez.
Tilsitt, le 4 juillet 1807.
à m. le maréchal brune, portée par m. louis de périgord.
Je vous ai expédié hier, par un de mes aides-de-camp, monsieur le maréchal, les ordres de l'empereur. Sa Majesté n'a reçu aucune nouvelle de vous sur l'expédition anglaise; ce qui la porte à penser que peut-être elle n'a pas mis en mer, et que la nouvelle donnée avait été prématurée. Dans tout état de cause, monsieur le maréchal, l'intention de l'empereur est que ses troupes occupent la Poméranie suédoise et assiégent Stralsund, afin d'avoir par là une province qui servira de compensation, quand on sera dans le cas de faire la paix avec l'Angleterre. Vous aurez huit régimens d'infanterie française en comprenant le 5e d'infanterie légère, que vous placerez dans la division Boudet. Vous avez quatre régimens italiens que vous retirerez de Colberg. Le 19e de ligne et les 19e et 25e régimens de chasseurs sont partis de Dantzig pour se rendre devant Colberg, d'où vous les ferez aller sur le point qui vous paraîtra le plus convenable, lorsque vous recevrez cette lettre. Le 14e régiment de chasseurs et un régiment de dragons italiens doivent être arrivés. Vous devez également avoir dans l'arrondissement de votre armée une brigade bavaroise et une brigade de Bade; ainsi, toutes ces troupes réunies vous formeront plus de trente-deux mille hommes, ce qui, joint à cinq ou six mille hommes, portera vos forces à quarante mille hommes, sans dégarnir Hambourg de la division hollandaise du centre, ni de la division espagnole en Poméranie; ce qui fera un accroissement considérable à vos forces. Vous avez donc de quoi occuper la Poméranie et faire le siége de Stralsund, occuper les îles et l'embouchure de l'Oder.
Ne perdez pas un moment pour faire les dispositions nécessaires à l'exécution des ordres de l'empereur.
Vous n'écrirez plus au roi quand bien même il serait à son armée, mais au général commandant l'armée suédoise. Désormais vous n'aurez aucune communication avec ce prince comme roi, mais ayez-en avec la nation et avec les officiers. Si le roi demandait à vous voir et à vous parler, vous vous y refuserez, et vous n'aurez d'entrevue qu'avec le général Essen, ou avec quelque Suédois raisonnable, s'il demandait à vous voir.
Vous renverrez en France les prisonniers suédois qui ne sont pas encore échangés, et vous déclarerez qu'il ne peut y avoir de cartel tant que les révoltés et le soi-disant duc de Pienne resteront dans le pays.
Quant au pays de Mekclembourg, la ville de Rostock sera occupée par vos troupes; mais le souverain doit rentrer dans tous ses droits; et vous le considérerez à l'avenir comme un prince ami de l'empereur, et auquel il porte un intérêt particulier. Vous aurez le soin de prévenir M. le général de Buckler de l'armistice conclu entre l'empereur et le roi de Prusse, et que ce dernier a dû lui envoyer. Si ce général vous demandait à passer de votre côté avec les troupes prussiennes pour se soustraire aux extravagances du roi de Suède, vous l'y autoriserez; vous aurez soin de faire comprendre que c'est le roi de Suède qui a rompu l'armistice, soit en insultant la nation dans la personne d'un de ses maréchaux en osant l'engager à la trahir, soit en formant un régiment de rebelles, soit en cherchant tous les moyens d'insulter la France.
Note de la main de l'empereur.
Dans vos propos, M. le maréchal, et dans ceux que tiendront vos officiers, mais non par écrit, vous direz que nous ne reconnaissons plus le roi de Suède, que nous ne le reconnaîtrons que quand il aura aboli la constitution qui ôte les priviléges à la nation suédoise. Vous parlerez de ce souverain comme d'un fou plutôt digne de régner aux Petites-Maisons que sur la brave nation suédoise.
Tilsitt, le 3 juillet 1807.
au roi de naples.
L'empereur me charge d'avoir l'honneur d'adresser à Votre Majesté la notice qui annonce la paix entre l'empereur et roi Napoléon et l'empereur Alexandre.
Par un des articles, Corfou doit être remis à la France. Sa Majesté a nommé comme gouverneur de cette île et de ses dépendances le général César Berthier. L'intention de l'empereur est qu'un régiment français, un régiment italien du royaume d'Italie, deux compagnies d'artillerie française, deux compagnies d'artillerie italienne, deux compagnies de sapeurs, formant ensemble au moins une force de quatre mille hommes commandée par un général de brigade, soient de suite cantonnés à Otrante et à Tarente, afin d'être prêts à être transportés à Corfou aussitôt que les ordres de l'empereur de Russie arriveront; jusque là le général César Berthier continuera à exercer le poste que vous lui avez confié. Il est important, Sire, de garder le plus grand secret sur l'occupation de Corfou et de Cattaro, place qui doit également être remise au pouvoir des Français.....
Tilsitt, le 8 juillet 1807.
à s. a. s. le prince eugène, vice-roi d'italie.
L'empereur m'ordonne de faire connaître à Votre Altesse qu'il vient de signer la paix avec la Russie, ainsi qu'elle le verra par la notice ci-jointe qu'elle peut rendre publique.
L'intention de l'empereur, monseigneur, est de renforcer son armée de Dalmatie. Sa Majesté désire donc que vous envoyiez à chacun des régimens qui y sont des renforts provenant des conscriptions, mais en n'y comprenant aucun des conscrits provenant de la conscription de 1808, ces hommes étant très-jeunes et devant rester en Italie. L'intention de l'empereur serait que ces troupes passassent par mer, afin qu'elles ne se fatiguassent pas trop. Dans le cas cependant où elles seraient obligées de passer par terre, elles ne devraient se mettre en marche qu'au mois de septembre; mais, dans tous les cas, il faut les préparer de suite. Sa Majesté voudrait que vous fissiez passer assez de monde pour que les sept régimens qui se trouvent en Dalmatie reçoivent les renforts nécessaires pour que les compagnies de chaque bataillon soient portées à cent quarante hommes chacune; pour cela l'empereur désire donc que vous fassiez passer en Dalmatie la division Clozel; par là, des six cents hommes du 8e léger qui forment les six compagnies, on n'en formerait que deux; de même du 18e régiment d'infanterie légère et du 5e de ligne on formerait trois compagnies.
| Du 25e | de ligne, | idem. |
| Du 11e | — | — |
| Du 6e | — | — |
| Du 60e | — | — |
De manière que ces compagnies, formant une force de cinq à six mille hommes qui arriveraient en Dalmatie, y seraient encadrées dans les bataillons de guerre.
L'empereur, monseigneur, désire que votre altesse passe elle-même la revue des troupes dont je viens de parler, de manière à s'assurer que l'habillement et l'armement sont en bon état, que les hommes ont deux paires de souliers, leurs bidons et leurs marmites, et qu'ils ne manquent de rien. Votre altesse rendra compte directement à l'empereur de la revue qu'elle passera; de cette manière les cadres des troisièmes bataillons resteront en Italie et recevront les conscrits de 1808 qui vont y arriver; rien ne presse, monseigneur: il n'y aurait qu'une circonstance où votre altesse pourrait faire partir ces troupes sans attendre de nouveaux ordres de l'empereur; ce serait celle où son altesse jugerait que la paix avec les Russes nous laisserait pour le moment maîtres de la mer, et qu'elle prévoirait que dans quelque temps des bâtimens anglais pourraient arriver dans l'Adriatique, et empêcher ces troupes d'aller en Dalmatie.
Tilsitt, le 8 juillet 1807, quatre heures du soir.
au général rapp.
Sa Majesté me charge de vous dire, général, que vous avez eu tort de ne pas conclure avec les habitans de Dantzig. Sa Majesté accorde et approuve tout ce qui a rapport aux observations que vous lui faites.
La ville aura un territoire qui s'étendra à deux lieues autour de son enceinte et elle sera régie comme elle l'était avant sa réunion à la Prusse; enfin il ne pourra être mis aucune espèce de péage depuis Dantzig jusqu'à Varsovie; il faut donc, peu d'heures après avoir reçu cette lettre, conclure votre traité secret, et faire sentir que la ville de Dantzig trouvera en cela des avantages immenses.
Tilsitt, 8 juillet 1807.
au général marmont.
Je vous expédie un courrier général pour vous faire connaître que la paix est faite entre la France et la Russie, et que cette dernière puissance va remettre à notre pouvoir Cattaro.
Vous devez en conséquence faire vos dispositions pour prendre possession de cette place aussitôt que les ordres seront parvenus.
Vous ne devez pas, général, attaquer les Monténégrins, mais au contraire tâcher d'avoir avec eux des intelligences, et de les ramener à nous pour les ranger sous la protection de l'empereur; mais vous sentez que cette démarche doit être faite avec toute la dextérité convenable.
Aussitôt que le mois d'août sera passé, c'est-à-dire les chaleurs, les ordres sont envoyés pour que les troisièmes bataillons des régimens de votre armée complètent ceux que vous avez en Dalmatie, de manière à porter chaque compagnie à cent quarante hommes, et par conséquent chaque bataillon à douze cent soixante.
Raguse doit définitivement rester uni à la Dalmatie; vous devrez donc faire continuer les fortifications et les mettre dans le meilleur état.
Occupez-vous essentiellement à obtenir des renseignemens, soit par des officiers que vous enverrez à cet effet, soit par toute autre manière, et que vous adresserez directement à l'empereur, pour lui faire connaître, par des officiers sûrs, géographiquement et administrativement, 1º ce que vous pourrez obtenir sur la Bosnie, la Macédoine, la Thrace, l'Albanie, etc.; 2º quelle population turque, quelle population grecque, quelles ressources ces pays offriraient en habillemens, vivres, argent, pour une puissance européenne qui posséderait ce pays; enfin quel revenu on pourrait tirer de suite au moment de l'occupation, car les améliorations sont sans bases.
Le second Mémoire sera un mémoire militaire.
Si deux armées européennes entraient à la fois, l'une par Cattaro et la Dalmatie et dans la Bosnie; l'autre par Corfou, quelles devraient être les forces de toute arme, pour être certain de la réussite, quelle espèce d'arme serait la plus avantageuse, comment passerait l'artillerie, comment pourrait-on la remonter, comment se recruterait-on, quel serait le meilleur temps pour agir? Tout ceci, général, ne doit être regardé que comme un calcul hypothétique; tous ces rapports doivent être envoyés par des hommes de confiance qui puissent arriver à bon port.
Faites connaître aux Russes que la paix est faite avec eux, et envoyez-leur des ampliations de la notice ci-incluse.
Faites tenir très-stricte la prise de possession des forteresses; faites seulement dire aux croisières russes que vous leur donnerez tous les secours qu'elles demanderont. La Russie a accepté la médiation de la France pour faire sa paix avec la Porte; tenez-vous toujours en bonne amitié avec le pacha de Bosnie, auquel vous ferez part de ce qui se passe; mais néanmoins vous resterez dans une situation plus circonspecte que ci-devant; envoyez des officiers, faites tous ce qui vous sera possible pour bien connaître le pays.
Tilsitt, 9 juillet 1807.
instructions pour m. l'adjudant-commandant guillemimot.
L'empereur, monsieur l'adjudant-commandant, vous charge d'une mission importante de confiance. L'intention de Sa Majesté est que vous partiez de Tilsitt avec un officier russe que vous désignera M. le lieutenant russe Labanoff de Rostow; vous vous rendrez, le plus promptement possible, avec cet officier, au camp de M. le général Michelson, auquel vous porterez une lettre de M. le prince de Bénévent.
Vous serez aussi porteur d'une autre lettre chiffrée de ce ministre pour le général Sébastiani; votre mission, monsieur l'adjudant-commandant, a deux objets importans, le premier sur le Danube, le second à Constantinople.
Sur le Danube vous porterez une lettre du prince de Bénévent au grand-visir, ou au pacha qui commande l'armée turque; vous aurez outre cela ouvert l'article du traité qui regarde la poste, signé du prince de Bénévent; vous demanderez au grand-visir, s'il est encore à l'armée, s'il adhère aux dispositions de ce traité; dans tout état de cause, vous exigerez que les hostilités cessent de suite entre les deux empires de Russie et de Turquie; de là vous expédierez à l'empereur un des officiers qui vous accompagneront, pour rendre compte de ce qui se sera passé, et faire connaître la situation des choses. Cet officier passera par Varsovie, et vous lui remettrez une lettre pour le général français commandant les troupes, par laquelle vous lui ferez connaître ce que vous aurez fait, et la situation, et enfin si tout marche selon les désirs de l'empereur.
Après avoir rempli votre mission près le grand-visir, vous continuerez votre route pour Constantinople. Arrivé dans cette ville, vous remettrez les dépêches au général Sébastiani; vous aurez soin d'insister fortement auprès des ministres de l'empereur et roi pour que la Porte déclare si elle accorde ou non les conditions du traité de paix qui la concernent; de là vous retournerez au quartier-général du général Michelson pour présider à la conclusion de l'armistice et à tous les arrangemens provisoires qui se feront entre la Porte et la Russie, conformément au traité de paix; vous ne perdrez pas de vue que l'empereur, en soutenant la Porte, est dans l'intention d'extrêmement ménager la Russie, tant dans les choses que dans les formes; vous emmenerez avec vous deux officiers d'état-major, M. M... et un ingénieur-géographe, M... Vous expédierez un de vos officiers du Danube, après avoir vu le général Michelson, et l'autre à votre retour de Constantinople sur le Danube. Un des buts importans de votre mission est de prendre, soit à Constantinople, soit dans tous les pays que vous parcourrez, tout ce qui peut vous mettre à même de rapporter une bonne statistique sur la population, les richesses, et enfin sur la configuration topographique des pays que vous parcourrez; c'est à quoi vous emploierez l'ingénieur-géographe, qui marchera avec vous.
Cette instruction, monsieur l'adjudant-commandant-général, vous fait assez connaître la confiance que l'empereur a dans vos talens.
Kœnisberg, le 12 juillet 1807.
au général dejean, ministre, etc.
L'empereur me charge de faire connaître à Votre Excellence que son intention est que tous les prisonniers russes qui sont en France soient sur-le-champ formés en régimens provisoires, et que le baron de Muller Lakometsky, général major au service de Russie, auquel l'empereur de Russie donne le commandement de ces troupes, soit chargé de désigner les officiers russes qui seront attachés à chaque compagnie des bataillons provisoires. Sa Majesté me charge de vous faire connaître que sa volonté est que tous les prisonniers russes qui sont en France soient sur-le-champ habillés à neuf, suivant l'uniforme de leur nation. Vous leur ferez fournir la buffleterie, la coiffure, sacs, etc, redingotes, etc.; vous leur ferez donner des fusils neufs; et enfin ils seront arrangés de manière à ce que ces prisonniers, formés en bataillons provisoires, puissent servir et entrer en campagne, si le cas l'exigeait. Quant aux prisonniers russes qui sont encore à la rive droite du Rhin, quand mes ordres parviendront, ils doivent rétrograder pour se rendre en Russie, dans l'état où ils seront. Je pense que vous n'avez pas plus de dix mille Russes en France.
Prenez, général, les mesures les plus promptes pour l'exécution de ces ordres, auxquels Sa Majesté attache beaucoup de prix.
Faites parvenir à M. le général Muller, prisonnier de guerre en France, la lettre ci-jointe de l'empereur Alexandre, et celle que je lui écris.
Berlin, le 25 juillet 1807.
au général chasseloup.
L'empereur, général, ordonne que vous vous rendiez sur-le-champ devant Stralsund, pour prendre directement le commandement du génie. L'intention de Sa Majesté est qu'on fasse à la fois trois attaques, et que la place soit enlevée le plus tôt qu'il sera possible. Je donne des ordres au général Songis pour faire arriver toute l'artillerie et les munitions nécessaires de votre côté; portez devant Stralsund le personnel et le matériel du génie que vous jugerez nécessaire pour déployer promptement la plus grande vigueur contre cette place. Destinez le reste de l'argent que pouvez encore avoir à votre disposition, aux ouvrages à faire devant Stralsund. L'empereur me charge de vous dire qu'il compte sur votre zèle.
Berlin, le 25 juillet 1807.
au général songis.
Je vous préviens, général, que je viens de donner ordre au général Chasseloup d'aller prendre le commandement du siége de Stralsund, auquel Sa Majesté porte une grande sollicitude. L'intention de l'empereur, général, est que vous donniez sur-le-champ les ordres nécessaires pour que l'artillerie de siége arrive le plus promptement possible, et en grande quantité, devant Stralsund, de manière que l'on puisse faire à la fois trois attaques, et que cette place soit promptement enlevée. Envoyez le personnel et le matériel d'artillerie nécessaire. Désignez un général pour commander l'artillerie de siége sous le général Lacombe-Saint-Michel. Donnez les ordres pour que toutes les nouvelles compagnies d'artillerie qui arrivent de France, et qui sont à Magdebourg ou ailleurs, qui n'ont point fait la guerre, soient envoyées directement sur Stralsund pour y pousser vigoureusement le siége.
Faites-moi connaître à Berlin les dispositions que vous aurez faites. Je compte me rendre moi-même à Stralsund pour en voir l'effet.
L'empereur s'en rapporte à votre zèle et à l'activité ordinaire du corps de l'artillerie.
Berlin, le 25 juillet 1807.
à s. a. r. le prince de ponte-corvo.
Vous verrez, M. le maréchal, par les ordres que j'ai expédiés aujourd'hui, que les Hollandais qui sont aux ordres du maréchal Brune retournent en Hollande, passant par Hambourg. Je donne également l'ordre à tous les Espagnols, même à ceux qui viennent de France, de se réunir à Hambourg, où ils serviront à former le noyau de l'armée qui vous est destinée; vous aurez donc sous vos ordres quinze cents Espagnols et quinze cents Hollandais; les quinze cents Hollandais se réuniront dans l'Oldembourg et dans l'Ostfrise sous les ordres du général hollandais, qui, en cas d'événement, y recevrait des ordres de vous. Les Espagnols formant le noyau de votre armée se réuniront à Hambourg, où vous établirez votre quartier-général.
Berlin, le 25 juillet 1807.
à m. daru, intendant-général de l'armée.
Je vous envoie par un officier de mon état-major, des paquets de M. de Talleyrand; je vous renvoie ampliation des lettres qu'il m'a adressées dans le cas où votre paquet ne contiendrait pas la même chose. Conformez-vous à leur contenu dans ce qui peut vous concerner. Jusqu'à nouvel ordre, je reste à la grande armée. Je compte aller passer un jour ou deux devant Stralsund au corps d'armée du maréchal Brune; je reviendrai à Berlin, où je désire vous trouver, afin de nommer les commissaires français ou plénipotentiaires qui, conformément à l'article de la convention, doivent se réunir à Berlin avec les plénipotentiaires ou commissaires prussiens. Il faudrait donc que M. de Golz se rendît à Berlin si c'est lui le plénipotentiaire ou commissaire pour l'exécution de l'article 6 de la convention. Je verrai avec vous quels sont les Français que nous pourrions désigner.
Quant à M. le maréchal Soult, il continuera à avoir son quartier-général à Elbing, et successivement sur l'Oder aux époques déterminées.
Quand je vous aurai vu, et que la commission sera installée, s'il n'y a rien de nouveau, je me rendrai à Hanovre. Je compte donc vous retrouver à Berlin au retour de la Poméranie suédoise.
Berlin, le 25 juillet 1807.
au général legrand, à bayreuth.
L'empereur, M. le général Legrand, m'ordonne de vous faire connaître que son intention est que vous pressiez l'entier paiement, non-seulement de la contribution frappée sur le pays de Bayreuth, mais encore ce que le pays doit sur les revenus. Prenez telles mesures que vous jugerez nécessaires, et mettez-moi à même de faire connaître à l'empereur que ses intentions sont exécutées.
Berlin, le 25 juillet 1807.
à m. le maréchal comte de kalkreuth.
Je vous préviens, M. le maréchal, que je suis chargé d'entrer avec vous dans quelques explications sur l'exécution du traité de paix entre sa majesté l'empereur et sa majesté le roi de Prusse; elles n'ont pour but que de lever toute incertitude et de prévenir toute discussion qui pourrait retarder l'évacuation de la Prusse.
Les articles 16, 25 et 26 doivent avoir reçu leur entière exécution avant l'évacuation des provinces prussiennes; en conséquence, les troupes françaises ne quitteront le pays, entre l'Oder et la Vistule, que lorsque:
1º La convention qui, au terme de l'article 16, doit avoir lieu pour la fixation d'une route de communication entre le royaume de Saxe et le duché de Varsovie, aura été conclue avec M. le maréchal Soult, qui a reçu des plénipotentiaires à cet effet.
Je dois vous observer, relativement à cet article du traité de paix, que le terme de route militaire qui y est employé ne peut s'entendre exclusivement du passage de troupes, et que les communications commerciales entre le royaume de Saxe et le duché de Varsovie doivent être libres de manière à ce que les productions agricoles et manufacturières de la Saxe et du duché de Varsovie puissent y être voiturées sans être assujéties à d'autres droits qui seront indispensables pour l'entretien de cette route, stipulant d'ailleurs les précautions convenables pour empêcher la contrebande.
Il serait à désirer que sa majesté le roi de Prusse consentît à ce que les relations commerciales s'établissent entre la Saxe et le duché de Varsovie par les principales villes de la Silésie. Les objets transportés par ces routes seraient assujétis à un droit de transit qui ne pourrait excéder celui qu'on perçoit en Saxe pour les objets de même nature. Cette convention présenterait des avantages réciproques, et serait un heureux présage pour l'avenir.
2º Les papiers, titres et documens, cartes et plans relatifs au duché de Varsovie auront été remis.
3º Les fonds capitaux et valeurs quelconques, pris par sa majesté le roi de Prusse dans le duché de Varsovie, auront été restitués.
4º Toutes les contributions, tant ordinaires qu'extraordinaires, qui peuvent encore être dues par les Prussiens à l'est de la Poméranie et de la Nouvelle-Marche, auront été acquittées, ou du moins il aura été donné pour ces paiemens des sûretés trouvées suffisantes par M. l'intendant-général de l'armée.
Quant à l'évacuation de la Silésie et des provinces à la gauche de l'Oder, elle ne doit avoir lieu qu'après,
1º La remise de tous les papiers, documens, cartes et plans appartenant aux provinces cédées par sa majesté le roi de Prusse à la gauche de l'Elbe;
2º La restitution des fonds, capitaux et valeurs quelconques qui auraient été pris par sa majesté le roi de Prusse, et qui doivent être restitués;
3º Le paiement de toutes les contributions, tant ordinaires qu'extraordinaires, qui peuvent encore être dues par la Silésie, la Poméranie, la Nouvelle-Marche et les autres provinces prussiennes situées entre l'Elbe et l'Oder, ou la remise des sûretés trouvées suffisantes par M. l'intendant-général, le tout conformément aux stipulations antérieures.
L'article 2 du traité de paix met la nouvelle Silésie au nombre des pays qui doivent être rendus au roi de Prusse. Lorsqu'on s'est servi de cette dénomination, les négociateurs français ignoraient que des provinces polonaises avaient été réunies à la nouvelle Silésie. L'ensemble du traité, et surtout l'article 13, qui porte que, de toutes les provinces ayant appartenu au ci-devant royaume de Pologne antérieurement au 1er janvier 1792, le roi de Prusse ne doit conserver que l'Ermeland, les pays à l'ouest de la vieille Prusse, à l'est de la Poméranie et de la Nouvelle-Marche, au nord du cercle de Culm, de Bromberg et de la chaussée allant de Schneidemüchz à Driesen, avec la ville et citadelle de Grandenz, et trois villages qui se trouvent dans le voisinage, ne laissent aucune incertitude sur le véritable sens de l'article 2 du même traité. Il ne doit donc être restitué à la Prusse de la nouvelle Silésie que ce qui a pu faire partie du duché de ce nom antérieurement au 1er janvier 1772, et ce qui, à cette époque, appartenait à la Pologne appartient maintenant au duché de Varsovie.
J'ai l'honneur de vous prévenir, monsieur le maréchal, que le maréchal Soult a reçu les pleins-pouvoirs nécessaires pour passer toutes les conventions auxquelles ces observations pourront donner lieu.
Fontainebleau, le 30 décembre 1807.
à monsieur l'intendant-général.
L'empereur, M. l'intendant-général, me charge de vous écrire que vous m'envoyiez le plus tôt possible,
1º L'état de situation de l'armée d'après les revues passées par les inspecteurs aux revues à la date du 1er octobre;
2º L'état de situation de l'habillement de l'armée, afin que l'empereur puisse fixer l'état de ses magasins. Sa Majesté sait qu'il y a à Dantzig plus de cent vingt mille paires de souliers, et ces souliers pourriront. Au reste, il ne faut prendre aucune détermination jusqu'à ce que je connaisse la décision de l'empereur.
Je dois vous rappeler que les magasins ne sauraient être trop bien approvisionnés à Stetein, parce que cette place tient à la Poméranie suédoise, que nous conserverons jusqu'à la paix maritime.
Quant à l'argent, il est indispensable que les fonds soient faits et préparés pour tout 1807, car il est vraisemblable que l'armée achèvera de passer l'année en Allemagne. Il faut non-seulement assurer la solde du corps du maréchal Davoust pour 1807, mais encore pour les trois premiers mois de 1808.
En général, de préférence à tout, assurez la solde de l'armée, ainsi qu'il est dit ci-dessus, dans la caisse du payeur-général et de ses proposés.
Envoyez-moi un état de caisse qui me fasse connaître toutes les recettes faites depuis le 1er novembre et ce qui reste à recouvrer; un autre état de tout ce que peut avoir produit la grande armée en argent, et où se trouvent les différentes sommes, enfin un troisième qui indique ce qu'elle a produit en denrées ou effets, ce qui a été employé, ce qui reste et où sont les magasins. Par là l'empereur sera à même de connaître où sont les fonds et les magasins, car aujourd'hui Sa Majesté trouve tout cela si confus, qu'elle ne peut faire aucune disposition. Il ne faut pas, dans ces états, entrer dans de petits détails, et quand vous les aurez établis, au 1er novembre, l'empereur désire que tous les dix jours vous m'en envoyiez de nouveaux qui fassent connaître la situation des magasins et des caisses, d'après les mutations ou emploi pendant les dix jours.
Instruisez-moi de ce qui peut être dû à l'armée pour 1806 et 1807. Tâchez de ne rien omettre.
L'empereur a dû vous écrire directement pour le traité que vous aurez à faire à l'égard des cent cinquante millions; mais Sa Majesté croirait n'avoir rien si les effets devaient passer l'armée, car le commerce du pays n'a point les moyens nécessaires pour les acquitter. En pressant le gouvernement prussien et en tenant bon, l'empereur ne doute pas qu'il ne paye, et il peut le faire s'il est quelques années sans armée.
L'empereur vous autorise à faire rentrer les auditeurs dont vous n'avez plus besoin; mais Sa Majesté vous recommande d'envoyer des inspecteurs aux revues pour bien établir l'effectif de l'armée, et pour faire rayer des contrôles ceux dont on n'a point de nouvelles, et qui doivent être rayés d'après les lois; car, en comparant les états de l'effectif avec le présent sous les armes et les détachés dont on a connaissance, on trouve une différence de quarante mille hommes, lesquels doivent être ou des hommes morts, ou désertés à l'ennemi ou à l'intérieur, qu'il faut rayer des contrôles.
L'intention de l'empereur est que vous établissiez l'administration de la Poméranie suédoise, de l'île Rugen, etc., que vous y frappiez une contribution de guerre dans la proportion de celle imposée aux autres pays; faites-moi connaître le nombre des troupes que l'on peut y laisser pour bien y vivre.
Fontainebleau, le 30 décembre 1807.
au même.
L'intention de l'empereur, monsieur le l'intendant-général, est que l'évacuation des hôpitaux se fasse sur plusieurs routes afin de n'écraser aucun pays. Il peut y avoir une ligne d'évacuation de Magdebourg sur Menden, Wesd, etc.; une autre par Wittemberg, Leipsick, Erfurt, Fulde et Francfort; une autre par Dresde, Schleitz, Bamberg, Wurtzbourg et Francfort.
En général, il faut laisser guérir les malades en Allemagne. Alors, il faut que les pays de Westphalie, d'Erfurt et de Saxe supportent le fardeau de l'existence de ces hôpitaux.
Fontainebleau, le 30 décembre 1807.
au même.
L'intention de l'empereur, monsieur l'intendant-général, est que toutes les troupes qui sont à Bremen, Hambourg et Lubeck soient nourries et soldées au compte de ces villes anséatiques.
Sa Majesté pense qu'elles ont assez gagné avec le commerce anglais pour supporter cette dépense.
Paris, le 23 février 1808.
à s. a. le prince de ponte-corvo.
Prince, l'empereur m'ordonne de vous faire connaître qu'il est nécessaire que vous vous rendiez de votre personne auprès du prince royal de Danemarck, et que vous vous assuriez des moyens de passer en Seelande. Vous pouvez employer à cette expédition les Français qui sont à Hambourg, les Espagnols et une division hollandaise. Mais tant de troupes ne pourront point passer; on fera des démonstrations du côté de Rugen, quoiqu'il ne soit pas possible de pénétrer de ce côté en Suède, puisque nous n'avons point de vaisseaux et que le trajet de mer est trop long.