Passage de la Bérésina.—La délibération.—Les aigles brûlées.—Les Russes n'en ont que la cendre.—L'empereur prête ses chevaux pour les atteler aux pièces d'artillerie.—Les officiers simples canonniers.—Les généraux Grouchy et Sébastiani.—Grands cris près de Borizof.—Le maréchal Victor.—Les deux corps d'armée.—La confusion.—Voracité des soldats de l'armée de retraite.—L'officier se dépouillant de son uniforme pour le donner à un pauvre soldat.—Inquiétude générale.—Le pont.—Crédulité de l'armée.—Conjectures sinistres.—Courage des pontonniers.—Les glaçons.—L'empereur dans une mauvaise bicoque.—Sa profonde douleur.—Il verse de grosses larmes.—On conseille à Sa Majesté de songer à sauver sa personne.—L'ennemi abandonne ses positions.—L'empereur transporté de joie.—Les radeaux.—M. Jacqueminot.—Le comte Predziecski.—Le poitrail des chevaux entamé par les glaçons.—L'empereur met la main aux attelages.—Le général Partonneaux.—Le pont se brise.—Les canons passent sur des milliers de corps écrasés.—Les chevaux tués à coups de baïonnettes.—Horrible spectacle.—Les femmes élevant leurs enfans au dessus de l'eau.—Beaux traits de dévouement.—Le petit orphelin.—Les officiers s'attellent à des traîneaux.—Le pont est brûlé.—La cabane où couche l'empereur.—Les prisonniers russes.—Ils périssent tous de fatigue et de faim.—Arrivée à Malodeczno.—Entretiens confidentiels entre l'empereur et M. de Caulaincourt.—Vingt-neuvième bulletin.—L'empereur et le maréchal Davoust.—Projet de départ de l'empereur connu de l'armée.—Son agitation au sortir du conseil.—L'empereur me parle de son projet.—Il ne veut pas que je parte sur le siége de sa voiture.—Impression que fait sur l'armée la nouvelle du départ de Sa Majesté.—Les oiseaux raidis par la gelée.—Le sommeil qui donne la mort.—La poudre des cartouches servant à saler les morceaux de cheval rôti.—Le jeune Lapouriel.—Arrivée à Wilna.—Le prince d'Aremberg demi-mort de froid.—Les voitures brûlées.—L'alerte.—La voiture du trésor est pillée.


Ce fut un jour de solennité effrayante que celui qui précéda le passage de la Bérésina. L'empereur paraissait avoir pris son parti avec la résolution froide d'un homme qui tente un acte de désespoir; cependant on tint conseil. Il fut résolu que l'armée se dépouillerait de tous les fardeaux inutiles qui pouvaient entraver sa marche; jamais il n'y eut plus d'union dans les avis; jamais délibération ne fut plus calme; c'était le calme de gens qui s'en remettent une dernière fois à la volonté de Dieu et à leur courage. L'empereur se fit apporter les aigles de tous les corps; elles furent brûlées; il pensait que des fuyards n'en avaient que faire. Ce fut un spectacle bien triste, que ces hommes sortant des rangs un à un, et jetant là ce qu'ils aimaient plus que leur vie; je n'ai jamais vu d'abattement plus profond, de honte plus durement sentie; car cela ressemblait fort à une dégradation générale de tous les braves de la Moskowa. L'empereur avait attaché à ces aigles un talisman; alors il fit trop comprendre qu'il n'y avait plus foi. Il fallait qu'il fût bien malheureux pour en venir là; du moins ce fut une consolation pour les soldats de penser que les Russes n'en auraient que la cendre. Quel tableau que celui de l'incendie des aigles, surtout pour ceux qui comme moi avaient assisté à la magnifique cérémonie de leur distribution à l'armée au camp de Boulogne, avant la campagne d'Austerlitz!

Les chevaux manquaient pour l'artillerie, et dans ce moment critique l'artillerie était la sauve-garde de l'armée. L'empereur donna ordre que l'on prît ses chevaux; il estimait que la perte d'un seul canon ou d'un caisson était incalculable; l'artillerie fut confiée à un corps composé seulement d'officiers; il montait à cinq cents hommes environ; Sa Majesté fut touchée de voir ces braves officiers redevenir soldats, mettre la main aux pièces comme de simples canonniers, et redescendre aux leçons de l'école par dévouement. L'empereur appela cet escadron son escadron sacré! Par la même raison que les officiers redevenaient soldats, les autres commandans supérieurs descendirent de leur rang sans s'inquiéter de la désignation de leur grade. Les généraux de division Grouchy et Sébastiani reprirent le rang de simples capitaines.

Près de Borizof, nous fûmes arrêtés par de grands cris; nous nous crûmes coupés par l'armée russe; je vis l'empereur pâlir: c'était un coup de tonnerre; quelques lanciers furent dépêchés au plus vite; nous les vîmes revenir agitant en l'air leurs drapeaux; Sa Majesté comprit les signaux, et bien avant que nous eussions été rassurés par les cuirassiers, elle dit, tant elle avait présente dans sa tête la position même présumée de chacun des corps de son armée: Je parie que c'est Victor; en effet, le maréchal Victor nous attendait à notre passage avec une vive impatience. Il paraît que l'armée du maréchal avait reçu d'assez vagues renseignemens sur nos malheurs; aussi était-ce avec enthousiasme et bonheur qu'elle se préparait à recevoir l'empereur. Ses soldats, encore frais et vigoureux, du moins comparativement au reste de l'armée, n'en purent croire leurs yeux quand ils nous virent dans un si misérable état; les cris de «Vive l'empereur!» n'en retentirent pas moins.

Ce fut une toute autre impression quand l'arrière-partie de l'armée vint à défiler devant eux; il se fit alors une grande confusion. Tous ceux de l'armée du maréchal qui reconnaissaient quelques-uns de leurs compagnons, sortirent de leurs rangs et coururent à eux, leur offrant du pain et des habits; ils étaient effrayés de la voracité avec laquelle ces malheureux mangeaient; plusieurs s'embrassèrent en pleurant. Un des bons et braves officiers du maréchal se dépouilla de son uniforme pour le donner à un pauvre soldat dont les vêtemens en lambeaux l'exposaient nu au froid; pour lui, il remit sur son dos une mauvaise capote en guenilles; car il avait plus de force pour tenir contre la rigueur de la température. Si l'excès de la misère dessèche l'âme, quelquefois elle l'élève bien haut, comme on le voit. Beaucoup des plus misérables se brûlèrent la cervelle de désespoir: il y avait dans cet acte, le dernier que la nature indique pour en finir avec la misère, une résignation et une froideur qui font frémir. Ceux qui attentaient ainsi à leurs jours se donnaient moins la mort qu'ils ne cherchaient à mettre un terme à des souffrances insupportables, et j'ai vu dans toute cette désastreuse campagne combien sont choses vaines la force physique et le courage humain, là où n'existe pas cette force morale qui naît d'une volonté bien déterminée.

L'empereur marchait entre l'armée du maréchal Victor et celle du maréchal Oudinot; c'était effrayant de voir ces masses mobiles s'arrêter quelquefois avec progression, les premières d'abord, puis celles qui suivaient, puis les dernières; quand le maréchal Oudinot, en avant de toutes, suspendait sa marche pour quelque cause inconnue, alors il y avait un mouvement d'inquiétude générale, alors commençaient les dictons alarmans, et, comme des gens qui ont tout vu sont disposés à croire à tout, les vraies comme les fausses nouvelles trouvaient facilement crédit; l'effroi durait jusqu'à ce que, le front de l'armée s'ébranlant, on reprît un peu de confiance.

Le 25, à cinq heures du soir, on avait établi sur le fleuve quelques chevalets construits avec le bois des poutres prises aux cabanes polonaises. Le bruit courait dans l'armée que le pont serait fini dans la nuit. L'empereur était très-fâché quand l'armée s'abusait ainsi, parce qu'il savait combien le découragement vient plus vite quand on a espéré en vain: aussi avait-il grand soin de faire instruire les derrières de l'armée des moindres incidens, afin de ne jamais laisser les soldats dans une illusion aussi cruelle. À cinq heures et quelque chose les chevalets avaient cédé. Ils étaient trop faibles. Il fallut attendre au lendemain, et l'armée retomba dans ses sinistres conjectures. Il était évident que le lendemain on devait essuyer le feu de l'ennemi; mais il n'y avait plus à opter. C'est à la fin de cette nuit d'angoisses et de souffrances de toutes sortes, que les premiers chevalets furent enfoncés dans la rivière. On ne comprend pas que des hommes se soient mis jusqu'à la bouche dans une eau chargée de glaçons, ramassant tout ce que la nature leur avait donné de force, tout ce que l'énergie du dévouement leur laissait de courage pour enfoncer des pieux à plusieurs pieds dans un lit fangeux, luttant contre les plus horribles fatigues, éloignant de leurs mains d'énormes glaçons qui les auraient assommés et submergés de leur poids, en un mot, ayant guerre, et guerre à mort, avec le plus grand ennemi de la vie, le froid. Eh bien, c'est ce que firent nos pontonniers français. Plusieurs périrent entraînés par les courans ou suffoqués par le froid. C'est une gloire, ce me semble, qui en vaut bien d'autres.

L'empereur attendait le jour dans une mauvaise bicoque. Le matin il dit au prince Berthier: «Eh bien! Berthier, comment sortir de là?» Il était assis dans sa chambre; de grosses larmes coulaient lentement le long de ses joues, plus pâles que de coutume. Le prince était près de lui.

Mais à peine échangèrent-ils quelques mots. L'empereur paraissait abîmé dans sa douleur. Je laisse à penser ce qui se passait alors dans son âme. Ce fut alors que le roi de Naples s'ouvrit avec franchise à son beau-frère, et le supplia, au nom de l'armée, de songer à son salut; tant le péril était imminent. De braves Polonais s'offrirent pour former l'escorte de l'empereur. Il pouvait remonter plus haut la Bérésina et gagner en cinq jours Wilna. L'empereur hocha la tête en signe de refus, et ne dit rien de plus. Le roi le comprit, et il n'en fut plus question.

Dans les grandes infortunes, le peu de bien-être qui nous arrive est doublement senti. J'ai pu faire mille et mille fois cette observation pour Sa Majesté et sa malheureuse armée. Sur les bords de la Bérésina, alors qu'on avait à peine jeté les premiers appuis du pont, le maréchal Ney et le roi de Naples accoururent bride abattue vers l'empereur, en lui criant que l'ennemi avait abandonné sa position menaçante. Je vis l'empereur, tout hors de lui, et n'en pouvant croire ses oreilles, aller lui-même au pas de course jeter un coup d'œil du côté où l'on disait que s'était dirigé l'amiral Tschitzakoff. Le fait était vrai. L'empereur, transporté de joie, et tout essoufflé de sa course, s'écria: «J'ai trompé l'amiral!» On eut peine à concevoir ce mouvement rétrograde de l'ennemi, quand l'occasion était si bonne de nous accabler; et je ne sais pas si l'empereur, malgré sa satisfaction apparente, était bien sûr des conséquences heureuses que pouvait entraîner pour nous cette retraite de l'ennemi.

Avant que le pont fût achevé, quatre cents hommes environ furent transportés partiellement de l'autre côté du fleuve sur deux chétifs radeaux qui avaient peine à tenir contre le courant. Nous les voyions, de la rive, fortement secoués par les gros glaçons que chariait la rivière. Ces glaçons arrivaient jusqu'au bord des radeaux: là, trouvant un obstacle, ils s'arrêtaient quelque temps, puis s'engouffraient avec force dessous ces faibles planches, et produisaient d'horribles secousses. Nos soldats arrêtaient les plus gros avec leurs baïonnettes, et les faisaient dévier insensiblement au delà des radeaux.

L'impatience de l'armée était à son plus haut point. Les premiers qui arrivèrent à l'autre bord furent le brave M. Jacqueminot, aide-de-camp du maréchal Oudinot, et le comte Predziecski. C'était un brave Lithuanien que l'empereur aimait beaucoup, alors surtout qu'il partageait nos souffrances par fidélité et dévouement. Tous deux traversèrent la rivière à cheval. L'armée poussa des cris d'admiration en voyant que ses chefs étaient les premiers à lui donner l'exemple de l'intrépidité. Il y avait là en effet de quoi troubler les plus fortes têtes. Le courant forçait les pauvres chevaux à nager en biais: ce qui doublait la longueur de la traversée. Puis venaient les glaçons qui, heurtant contre leur poitrail et leurs flancs, y faisaient des entailles à faire pitié.

À une heure, le général Legrand et sa division encombraient le pont construit pour l'infanterie. L'empereur était sur la rive opposée. Quelques canons embarrassés les uns dans les autres avaient arrêté un instant la marche. L'empereur s'élance sur le pont, met la main aux attelages, et aide à débarrasser les pièces. L'enthousiasme des soldats était au comble. Ce fut aux cris de «vive l'empereur!» que l'infanterie prit pied sur l'autre bord.

Quelque temps après l'empereur apprit que le général Partonneaux avait mis bas les armes. Il en fut vivement affecté, et se répandit en reproches un peu injustes contre le général. Plus tard, quand il fut mieux informé, il fit parfaitement la part de la nécessité et du désespoir. Il est vrai de dire que le brave général n'en vint à ce parti extrême qu'après avoir fait tout ce qu'un homme de cœur peut faire en pareille circonstance. Il est permis à un homme de réfléchir, quand il n'a plus qu'à se faire tuer inutilement.

Quand l'artillerie et les bagages passèrent, le pont était tellement encombré qu'il rompit. Alors eut lieu ce mouvement rétrograde qui refoula d'une manière horrible toute la multitude des traîneurs qui s'avançaient, comme des troupeaux chassés, sur les derrières de l'artillerie. Un autre pont avait été construit à la hâte, comme si l'on eût eu la triste prévision que le premier romprait; mais le second était étroit, sans rebord: pourtant ce fut un pis-aller qui dans le premier moment parut encore bien précieux dans une aussi effroyable calamité; mais que de malheurs y arrivèrent! Les traîneurs s'y portèrent en foule. Comme l'artillerie, les bagages, en un mot tout le matériel de l'armée avaient pris les devans sur le premier pont, quand il fut rompu, et que, par le refoulement subit qui eut lieu sur les derrières de cette multitude, on connut la catastrophe, alors les derniers se trouvèrent les premiers pour gagner l'autre pont; mais il était urgent que l'artillerie passât la première. Elle se porta donc avec impétuosité vers la seule voie de salut qui lui restât. Ici la plume se refuse à tracer les scènes d'horreurs qui alors eurent lieu. Ce fut exactement sur un chemin de corps écrasés que les chariots de toute sorte arrivèrent au pont. On vit dans cette occasion ce que l'instinct de la conservation peut mettre de dureté, et même de férocité raisonnée dans l'âme. Il y eut des traîneurs, les plus forcenés de tous, qui blessèrent et même tuèrent à coups de baïonnettes les malheureux chevaux qui n'obéissaient pas au fouet de leurs guides. Ainsi plusieurs caissons demeurèrent en route, par suite de cet odieux moyen.

J'ai dit que le pont était sans rebords. On voyait une foule de malheureux qui s'efforçaient de le traverser tomber dans le fleuve et s'abîmer au milieu des glaces. D'autres essayaient de s'accrocher aux misérables planches du pont, et restaient suspendus sur l'abîme jusqu'à ce que leurs mains, écrasées par les roues des voitures, lâchassent prise; alors ils allaient rejoindre leurs camarades, et les flots les engloutissaient. Des caissons entiers, conducteurs et chevaux, furent précipités dans les eaux.

On vit de pauvres femmes tenir leurs enfans au dessus de l'eau, comme pour retarder de quelques secondes leur mort, et la plus affreuse des morts. Scène maternelle vraiment admirable, que le génie de la peinture a cru deviner en traçant une scène du déluge et dont nous avons vu la touchante et affreuse réalité! L'empereur voulait retourner sur ses pas, espérant que sa présence ramenerait l'ordre; on l'en dissuada d'une manière tellement significative qu'il lutta contre l'impulsion de son cœur et demeura, et certes, ce n'était pas sa grandeur qui l'attachait au rivage. On voyait tout ce qu'il éprouvait de souffrances, quand à chaque instant il demandait où en était le passage, si l'on entendait encore les canons rouler sur le pont, si les cris cessaient un peu de ce côté-là. «Les imprudens! pourquoi n'ont-ils pas attendu un peu,» disait-il.

Il y eut de beaux exemples de dévouement dans cette malheureuse circonstance. Un jeune artilleur se jeta dans le fleuve pour sauver une pauvre mère chargée de ses deux enfans, qui essayait de gagner, dans un petit bateau, l'autre bord. La charge était trop forte. Un énorme glaçon vint qui fit sombrer le batelet. Le canonnier saisit un des enfans, et, nageant avec vigueur, il le porta sur la rive. La mère et son autre enfant avaient péri. Ce bon jeune homme éleva le petit orphelin comme son fils. Je ne sais s'il a eu le bonheur de regagner la France.

Des officiers s'attelèrent eux-mêmes à des traîneaux pour emmener quelques-uns de leurs compagnons que leurs blessures avaient rendus impotens. Ils enveloppaient ces malheureux le plus chaudement possible, de temps à autre les réconfortaient avec un verre d'eau-de-vie quand ils pouvaient s'en procurer, et leur prodiguaient les soins les plus touchans.

Il y en eut beaucoup qui se conduisirent ainsi; et pourtant combien dont on ignore le nom! combien peu revinrent jouir dans leur pays des plus beaux souvenirs de leur vie!

Le pont fut brûlé à huit heures du matin. Le 29, l'empereur quitta les bords de la Bérésina, et nous allâmes coucher à Kamen. Sa Majesté y occupa une mauvaise maison de bois. Un air glacial y arrivait de tous les côtés par de mauvaises fenêtres dont presque toutes les vitres avaient été brisées. Nous fermâmes les ouvertures laissées au vent avec des bottes de foin. À quelque distance de nous, sur un vaste emplacement, on avait parqué comme du bétail des malheureux prisonniers russes que l'armée chassait devant elle. J'avais peine vraiment à comprendre cette allure de victorieux que nos pauvres soldats se donnaient encore en traînant après eux un misérable luxe de prisonniers qui ne pouvaient que les gêner en appelant leur surveillance. Quand les vainqueurs meurent de faim, où en sont les vaincus? Aussi ces malheureux Russes, exténués par les marches et par le besoin, périrent presque tous dans cette nuit. On les vit le matin serrés pêle-mêle les uns contre les autres. Ils avaient espéré trouver ainsi un peu de chaleur. Les plus faibles avaient succombé, et leurs cadavres raidis furent pendant toute la nuit accolés à ceux qui survécurent, sans que ces derniers s'en aperçussent. Il y en eut qui, dans leur voracité, mangèrent leurs compagnons morts. On a souvent parlé de la dureté avec laquelle les Russes supportent la douleur; j'en puis citer un trait qui passe toute croyance. Un de ces malheureux étant éloigné du corps auquel il appartenait, avait été atteint d'un boulet qui lui avait coupé les deux jambes et tué son cheval. Un officier français allant en reconnaissance sur le bord de la rivière où le Russe était tombé, aperçut à quelque distance une masse qu'il reconnut pour un cheval mort, et pourtant il distingua que cette masse n'était pas sans mouvement. Il s'approche et voit le buste d'un homme dont les extrémités étaient cachées dans le ventre du cheval. Ce malheureux était là depuis quatre jours, s'enfermant dans son cheval pour y chercher un abri contre le froid et se repaissant des lambeaux infectes de ce gîte effroyable.

Le 3 décembre nous arrivâmes à Malodeczno. Pendant tout le jour, l'empereur parut pensif et inquiet. Il avait de fréquens entretiens confidentiels avec le grand-écuyer M. de Caulaincourt. Je me doutai de quelque mesure extraordinaire. Je ne me trompais pas dans mes conjectures. À deux lieues de Smorghoni le duc de Vicence me fit appeler, et me dit d'aller en avant pour donner des ordres, afin de faire mettre sur ma calèche, qui était la plus légère, les six meilleurs chevaux des attelages, et de les tenir constamment sur les traits. J'étais à Smorghoni avant l'empereur, qui n'arriva qu'à la nuit tombante. Le froid était excessif. L'empereur descendit dans une pauvre maison sur une place, où il établit son quartier-général. Il prit un léger repas, écrivit de sa main le vingt-neuvième bulletin de son armée, et manda tous les maréchaux auprès de lui.

Rien n'avait encore transpiré du projet de l'empereur; mais dans les grandes et dernières mesures il y a toujours quelque chose d'insolite qui n'échappe pas aux plus clairvoyans. L'empereur n'avait jamais été aussi aimable, aussi communicatif. On sentait qu'il avait besoin de préparer ses amis les plus dévoués à cette accablante nouvelle. Il causa long-temps de choses vagues; puis il parla des grandes choses qui avaient été faites pendant la campagne, revenant avec plaisir sur la retraite du maréchal Ney, qu'ils avaient enfin retrouvé.

Le maréchal Davoust paraissait soucieux; l'empereur lui disait: «Parlez donc un peu, maréchal.» Il y avait eu depuis quelque temps un peu de froideur entre lui et l'empereur; Sa Majesté lui fit des reproches du peu de fréquence de ses visites; mais elle ne pouvait dissiper le nuage qui chargeait tous les fronts, car le secret n'avait pas été si bien gardé qu'elle l'avait espéré. Après le repas, l'empereur chargea le prince Eugène de lire le vingt-neuvième bulletin; alors il s'ouvrit franchement sur son projet, ajoutant que son départ était essentiel pour envoyer des secours à l'armée. Il donna ses ordres aux maréchaux; tous étaient tristes et découragés. Il était dix heures du soir, quand l'empereur dit qu'il était temps d'aller prendre du repos; il embrassa affectueusement tous les maréchaux, et se retira. Il sentait le besoin de cette séparation, car il avait beaucoup souffert de la gêne de cette entrevue; on pouvait du moins en juger par l'extrême agitation qui régnait sur sa figure après le conseil. Environ une demi-heure après, l'empereur me fit appeler dans sa chambre, et me dit: «Constant, je pars; je croyais pouvoir vous emmener avec moi: mais j'ai réfléchi que plusieurs voitures attireraient les regards; il est essentiel que je n'éprouve aucun retard; j'ai donné des ordres pour que vous puissiez partir aussitôt après le retour de mes chevaux vous me suivrez donc à peu de distance.» J'étais fort souffrant de ma maladie: c'est pourquoi l'empereur ne voulut pas que je partisse sur le siége comme je le lui demandai, afin de pouvoir lui donner tous mes soins, auxquels il était habitué; il me dit: «Non, Constant; vous me suivrez en voiture, et j'espère que vous pourrez arriver un jour au plus tard après moi.» Il partit avec M. le duc de Vicence, et Roustan sur le siége; on fit dételer ma voiture, et je restai, à mon grand regret. L'empereur était parti dans la nuit.

Le lendemain à la pointe du jour, l'armée savait tout; l'impression que fit cette nouvelle ne peut se peindre; le découragement fut à son comble, beaucoup de soldats blasphémaient et reprochaient à l'empereur de les abandonner; c'était un cri de malédiction générale. Le prince de Neufchâtel était dans une vive inquiétude, et demandait à tout le monde si l'on savait des nouvelles, quoiqu'il dût en recevoir le premier; il redoutait que Napoléon ne fût enlevé par les Cosaques, car il avait une faible escorte, et si l'on avait pu apprendre son passage, nul doute que l'on eût fait les plus grands efforts pour s'en emparer.

Cette nuit du 6, le froid augmenta encore; il fallait qu'il fût bien vif puisque l'on trouva à terre des oiseaux tout raidis par la gelée. Des soldats qui s'étaient assis, la tête dans les mains et le corps incliné, pour sentir moins le vide de leur estomac, se laissèrent aller au sommeil, et furent trouvés morts dans cette position. Quand nous respirions, la vapeur de notre haleine allait se congeler à nos sourcils; de petits glaçons blancs s'étaient formés aux moustaches et à la barbe des soldats; pour s'en débarrasser, ils se chauffaient le menton au feu des bivouacs; on conçoit qu'un bon nombre ne le fit pas impunément; des artilleurs approchaient leurs mains des narines des chevaux pour y chercher un peu de chaleur au souffle puissant de ces animaux. Leur chair était la nourriture ordinaire des soldats; on les voyait jeter sur les charbons de larges tranches de cette viande, et comme le froid la gelait, alors elle se transportait sans se gâter, comme du porc salé, la poudre des cartouches tenait lieu de sel.

Dans cette même nuit nous avions avec nous un jeune Parisien d'une famille fort riche, qui avait voulu un emploi dans la maison de l'empereur; il était fort jeune, et avait été reçu dans les garçons d'appartement; le pauvre enfant faisait son premier voyage. Il fut pris de la fièvre en quittant Moscou, et il était si mal ce soir-là qu'on ne put l'enlever du fourgon de la garde-robe dans lequel on l'avait mis pour qu'il fût mieux; il y mourut dans la nuit, fort regretté de tous ceux qui le connaissaient. Le pauvre Lapouriel était d'un caractère charmant, d'une grande instruction, l'espoir de sa famille; c'était un fils unique. La terre était si dure qu'on ne put lui faire une fosse, et nous éprouvâmes le chagrin d'abandonner ses tristes restes sans sépulture.

Je partis le lendemain muni d'un ordre du prince de Neufchâtel pour que sur toute la route on me donnât des chevaux de préférence à tout autre. À la première poste après Smorghoni, d'où l'empereur était parti avec le duc de Vicence, cet ordre me fut de la plus grande utilité, car il n'y avait de chevaux que pour une seule voiture; je m'y trouvai en concurrence pour les avoir avec M. le comte Daru, arrivé en même temps que moi. Je n'ai pas besoin de dire que sans l'ordre de l'empereur de le rejoindre le plus tôt possible, je n'aurais pas usé de mon droit pour prendre le pas sur l'intendant-général de l'armée; mais commandé par mon devoir je montrai l'ordre du prince de Neufchâtel à M. le comte Daru, qui, après l'avoir examiné, me dit: «C'est juste, M. Constant; prenez les chevaux; mais, je vous en prie, renvoyez-les-moi le plus vite possible.»

Que cette retraite fut désastreuse! Après bien des peines et des privations, nous arrivâmes à Wilna; il fallait passer sur un pont long et étroit pour entrer dans cette ville; l'artillerie, les fourgons encombraient l'espace de manière à empêcher toute autre voiture de passer; on avait beau dire «Service de l'empereur;» on était accueilli par des malédictions. Voyant l'impossibilité d'avancer, je descendis de ma calèche, et vis alors le prince d'Aremberg, officier d'ordonnance de l'empereur, dans un état pitoyable; sa figure était décomposée, il avait le nez, les oreilles et les pieds gelés. Il était assis derrière ma voiture. J'en fus navré. Je dis au prince que, s'il m'avait prévenu de son délaissement, je lui aurais donné ma place. À peine s'il pouvait me répondre. Je le soutins quelque temps; mais, voyant combien il était urgent pour tous les deux d'avancer, je pris le parti de le porter. Il était mince, svelte, de taille moyenne. Je le pris dans mes bras, et, avec ce fardeau, coudoyant, pressant, heurtant et heurté, j'arrivai enfin, et déposai le prince au quartier-général du roi de Naples, en recommandant qu'il reçût les soins que réclamait son état; après quoi je m'occupai de ma voiture.

Nous manquions de tout. Long-temps avant d'arriver à Wilna, les chevaux étant morts, nous avions reçu ordre de brûler nos voitures avec tout ce qu'elles contenaient. Je perdis considérablement dans ce voyage. J'avais fait emplète de plusieurs choses de prix. Tout fut brûlé avec mes effets, dont j'avais toujours une grande quantité dans mes voyages. Une grande partie des effets de l'empereur furent perdus de la même manière.

Une fort belle voiture du prince Berthier, qui venait d'arriver et n'avait point encore servi, fut aussi brûlée. À chacun de ces feux se tenaient quatre grenadiers qui, la baïonnette en avant, devaient empêcher que personne ne prît ce qui devait être sacrifié. Le lendemain on fit la visite des voitures qui avaient été épargnées pour s'assurer qu'il n'y restait aucun effet. Je ne pus garder que deux chemises. Nous couchâmes à Wilna. Mais le lendemain de grand matin l'alarme se répandit. Les Russes étaient aux portes de la ville. Des gens arrivaient tout effarés en criant: Nous sommes perdus. Le roi de Naples fut réveillé brusquement, sauta de son lit, et en un instant l'ordre fut donné pour que le service de l'empereur partît sur-le-champ. Je laisse à penser avec quelle confusion tout cela se fit. On n'eut le temps de faire aucune provision. On nous obligea à partir sans retard. Le prince d'Aremberg fut mis dans une voiture du roi avec ce qu'on put se procurer pour les besoins les plus pressans. Nous étions à peine sortis de la ville, que nous entendîmes de grands cris derrière nous et des coups de canon, accompagnés de vives fusillades. Nous avions à gravir une montagne de glace. Les chevaux étaient fatigués. On n'avançait pas. La voiture du trésor fut laissée à l'abandon, et une partie de l'argent fut pillée par des gens qui, à cent pas de là, étaient obligés de jeter ce qu'ils avaient pris pour sauver leur vie.


CHAPITRE VIII.

L'empereur est mal logé durant toute la campagne.—Bicoques infestées de vermine.—Manière dont on disposait l'appartement de l'empereur.—Salle du conseil.—Proclamations de l'empereur.—Habitans des bicoques russes.—Comment l'empereur était logé, quand les maisons manquaient.—La tente.—Le maréchal Berthier.—Moment de refroidissement entre l'empereur et lui.—M. Colin contrôleur de la bouche.—Roustan.—Insomnies de l'empereur.—Soin qu'il avait de ses mains.—Il est très-affecté du froid.—Démolition d'une chapelle à Witepsk.—Mécontentement des habitans.—Spectacle singulier.—Les soldats de la garde se mêlant aux baigneuses.—Revue des grenadiers.—Installation du général Friand.—L'empereur lui donne l'accolade.—Réfutation de ceux qui pensent que la suite de l'empereur était mieux traitée que le reste de l'armée.—Les généraux mordant dans le pain de munition.—Communauté de souffrances entre les généraux et les soldats.—Les maraudeurs.—Lits de paille.—M. de Beausset.—Anecdote.—Une nuit des personnes de la suite de l'empereur.—Je ne me déshabille pas une fois de toute la campagne.—Sacs de toile pour lits.—Sollicitude de l'empereur pour les personnes de sa suite.—Vermine.—Nous faisons le sacrifice de nos matelas pour les officiers blessés.


Durant toute la campagne de Russie l'empereur fut généralement fort mal logé. Il fallait pourtant bien se plier à la nécessité. La chose était un peu dure, il est vrai, pour des gens qui avaient presque toujours logé dans des palais. L'empereur en prenait son parti courageusement, et tout le monde par conséquent. Grâce au système d'incendie adopté par la politique russe, il en résultait que les gens aisés du pays, en se retirant plus avant dans les terres, abandonnaient à l'ennemi leurs maisons en ruines. À dire vrai, sur toute la route qui conduisait à Moscou, à l'exception des villes un peu importantes, les habitations étaient assez misérables. Après des marches longues et fatigantes, nous étions bien heureux de rencontrer une bicoque sur la place que l'empereur indiquait pour le quartier-général. Les propriétaires de ces misérables réduits, en les quittant, y laissaient parfois deux ou trois mauvais siéges et des bois de lit, où logeait à foison la vermine que nulle invasion n'épouvante. On prenait la pièce la moins sale, quand elle se trouvait heureusement la plus aérée. Quand vint le froid, on sait que les courans d'air ne nous manquaient pas. Quand le local était choisi et le parti pris de s'y fixer, on mettait un tapis par terre. On dressait le lit de fer de l'empereur. On posait sur une mauvaise table le nécessaire ouvert dans lequel était renfermé tout ce qui peut être agréable ou utile dans une chambre à coucher. Le nécessaire contenait un service de déjeuner pour plusieurs personnes. On déployait tout ce luxe quand l'empereur conviait ses maréchaux. Il fallait à toute force redescendre aux habitudes des petits bourgeois de province. Si la maison avait deux pièces, l'une servait à la fois de chambre à coucher et de salle à manger; et l'autre était prise pour le cabinet de Sa Majesté. La caisse aux livres, les cartes géographiques, le porte-feuille, une table couverte d'un tapis vert formaient tout l'ameublement. C'était là la salle des conseils. C'est de ces galetas de mendians que partaient ces décisions promptes et tranchantes qui changeaient un ordre de bataille et souvent la fortune d'une journée; ces proclamations vives et énergiques qui remontaient si vite l'armée découragée. Quand notre appartement se composait de trois pièces, cas extrêmement rares, alors la troisième pièce ou cabinet était destinée au prince de Neufchâtel, qui couchait toujours le plus près possible. Nous trouvions très-souvent dans ces mauvaises habitations de vieux meubles pourris d'une forme bizarre; de petites images, en plâtre ou en bois, de saints ou de saintes que les propriétaires y avaient laissées. Mais assez ordinairement nous trouvions de pauvres gens dans ces demeures. N'ayant rien à sauver de la conquête, ils restaient. Ces bonnes gens paraissaient très-honteux de recevoir si mal l'empereur des Français. Ils donnaient ce qu'ils avaient, et n'en étaient pas plus mal vus de nous. Plus de pauvres que de riches en Russie ont reçu l'empereur dans leurs maisons. Le Kremlin fut le dernier des palais des rois étrangers où dormit Sa Majesté pendant la campagne de Russie.

Quand les maisons nous manquaient sur la route, on dressait la tente de l'empereur. Alors, pour la diviser de manière à y pratiquer plusieurs appartemens, on la séparait en trois pièces par des rideaux. Dans une couchait l'empereur, dans la seconde était le cabinet, dans la troisième se tenaient ses aides-de-camp et officiers de service. Cette pièce servait ordinairement à l'empereur pour prendre ses repas, qui étaient préparés au dehors. Je couchais seul dans la chambre. Roustan, qui suivait Sa Majesté à cheval quand elle sortait, couchait dans les couloirs de la tente pour n'être point interrompu dans un repos qui lui était bien nécessaire. Les secrétaires couchaient ou dans les cabinets ou dans les couloirs. Les grands officiers et les officiers de service mangeaient où et comme ils pouvaient. Comme les simples soldats ils ne se faisaient pas scrupule de manger tous sur le pouce.

Le prince Berthier avait sa tente près de celle de l'empereur. Le prince déjeunait et dînait toujours avec Sa Majesté. C'étaient les deux amis inséparables. Cette liaison était très-touchante. Elle se démentit rarement. Pourtant il y eut, je crois, un peu de brouille entre l'empereur et le maréchal, lorsque Sa Majesté quitta l'armée de Moscou. Le vieux maréchal voulait partir avec elle. L'empereur s'y refusa. Il s'ensuivit une discussion un peu vive qui n'eut aucune suite.

Les repas étaient servis en campagne par M. Colin, contrôleur de la bouche, et Roustan ou un valet de chambre de toilette.

Dans cette campagne plus que dans aucune autre l'empereur se relevait souvent la nuit, passait sa robe de chambre, et travaillait dans son cabinet. Très-souvent il avait des insomnies, qu'il ne pouvait combattre. Alors, comme le lit lui paraissait insupportable, il en sortait soudain, allait prendre un livre, et se mettait à lire en se promenant de long en large. Quand il se sentait la tête un peu rafraîchie, il se recouchait. Il était rare qu'il passât deux nuits de suite à dormir tout d'un somme. Souvent il restait ainsi dans le cabinet jusqu'à l'heure de la toilette. Alors il rentrait dans sa chambre, et je l'habillais. L'empereur avait un grand soin de ses mains. Pourtant il lui arriva mainte fois de se relâcher dans cette campagne de cette petite coquetterie. Dans les grandes chaleurs, il ne portait plus de gants, parce qu'il s'en trouvait fort incommodé. Aussi, à force d'être exposées au soleil, ses mains étaient devenues très-brunes. Quand vinrent les froids, ce qui était mesure de coquetterie devint aussi précaution sanitaire. L'empereur reprit ses gants. Il supportait le froid avec beaucoup de courage. Pourtant on s'apercevait qu'il en était physiquement très-affecté.

C'est à Witepsk que l'empereur, trouvant la place devant la maison qu'il habitait trop étroite pour passer ses revues, fit abattre plusieurs mauvais bâtimens pour l'élargir. Il y avait une vieille chapelle délabrée qu'il fallait aussi éliminer pour arriver complétement à ce but. Déjà on en commençait la démolition, quand les habitans se rassemblèrent en grand nombre, exprimant hautement leur mécontentement de cette mesure. Mais l'empereur leur ayant permis d'emporter tous les objets sacrés renfermés dans la chapelle, ils se calmèrent. En conséquence de cette autorisation plusieurs d'entre eux s'introduisirent dans le saint lieu; et nous les vîmes sortir portant en grande pompe des saints de bois d'une haute dimension qu'ils déposèrent dans les autres églises.

Nous fûmes témoin dans cette ville d'un spectacle singulier et fait pour choquer la décence de nos usages. Pendant plusieurs jours nous vîmes, par une grande chaleur, les habitans, hommes et femmes, courir sur les bords de la rivière, se déshabiller avec le plus grand sang-froid, et se baigner ensemble, la plupart presque nus. Les soldats de la garde trouvèrent plaisant de se mêler parmi les baigneurs et les baigneuses, puisqu'il y avait des uns et des autres. Mais, comme ils n'étaient pas à beaucoup près aussi calmes qu'eux, et comme les folies allaient déjà bon train du côté des nôtres, les braves gens cessèrent de se livrer au plaisir du bain, fort mécontens que l'on rît d'un exercice auquel ils apportaient toute la gravité et tout le sérieux possibles.

Un matin, j'assistai à une grande revue des grenadiers à pied de la garde. Tous les régimens paraissaient dans une grande joie. C'est qu'en effet il s'agissait de l'installation du général Friand comme commandant du corps. L'empereur lui donna l'accolade. C'est la seule fois que je vis Sa Majesté le faire en campagne. Comme le général était très-aimé de l'armée, ce fut aux acclamations de tous qu'il reçut cette faveur de l'empereur. En général toutes les promotions étaient accueillies par les soldats avec un grand enthousiasme, parce que l'empereur tenait à ce qu'elles se fissent avec solennité et représentation.

Beaucoup de personnes s'imaginent qu'il suffisait d'être auprès de l'empereur, pour être parfaitement bien, même en campagne. C'est une grande erreur que pourraient démentir les rois et les princes qui ont suivi Sa Majesté dans ses guerres. Si d'aussi grands personnages manquaient des commodités nécessaires, on doit penser que les employés des différens services étaient fort mal. On a vu l'empereur lui-même se passer bien souvent de ces commodités ordinaires, qui lui eussent paru bien douces après les fatigues de ses journées. On peut dire qu'à l'heure des bivouacs, c'était un loge-qui-peut général. Le pauvre soldat n'eut jamais, dans son dénuement, le déplaisir de voir chez ses supérieurs une abondance et un luxe scandaleux. Les premiers généraux de l'armée mordirent bien souvent dans leur pain de munition avec autant de plaisir qu'un simple soldat. Dans la retraite, jamais misère ne fut plus générale. Cette idée d'un malheur partagé de tous venait fort à propos rendre l'espoir et l'énergie aux plus découragés. On peut dire aussi que jamais sympathie ne fut plus réciproque entre les chefs et les soldats. Il y aurait mille exemples pour un à citer à l'appui de ce que j'avance.

Quand venait le soir, les feux s'allumaient; les plus heureux maraudeurs invitaient quelques-uns de leurs compagnons à partager leur régal. Aux jours de la misère, ce fut un bien pauvre et pourtant bien bon repas à offrir que des tranches de cheval grillées. On vit beaucoup de soldats se priver de quelque bonne prise pour l'offrir à leurs chefs. L'égoïsme ne fut pas tellement général que cette noble courtoisie française ne reparût de temps en temps pour rappeler les heureux jours de France. La paille était le lit de tous. Et tels des maréchaux qui couchaient à Paris dans d'excellens lits de plume ne trouvèrent pas cette couche trop dure en Russie.

M. de Bausset m'a raconté fort plaisamment une de ces nuits, où, couchés pêle-mêle sur un peu de paille dans un local fort étroit, les aides-de-camp appelés près de l'empereur passaient sans miséricorde sur les jambes de leurs compagnons endormis, qui tous heureusement n'avaient pas les douleurs de goutte dont M. de Bausset souffrait, et qui n'étaient pas diminuées par des pressions aussi brusques et aussi répétées. Il s'écriait d'une voix lamentable, «C'est donc une boucherie,» et retirait ses jambes sous lui, se blottissant dans son coin, jusqu'à ce que les allées et venues eussent cessé pour quelque temps.

Qu'on se représente de grandes chambres sales et démeublées, ouvertes au vent par toutes les fenêtres dont les vitres étaient pour la plupart cassées, des murs dégradés, un air fétide que nous échauffions le mieux possible de nos haleines, une vaste litière de paille préparée comme pour des chevaux, sur cette litière des hommes grelottans de froid, s'agitant, se pressant les uns contre les autres, murmurant, jurant; les uns ne pouvant fermer l'œil, d'autres, plus heureux, ronflans de plus belle; et, au milieu de cet encombrement de pieds et de jambes, des cris d'alertes dans la nuit, quand venait un ordre de l'empereur; et l'on aura une idée de l'hôtellerie et des hôtes.

Quant à moi, tout le temps que dura la campagne, je ne me suis pas une seule fois déshabillé pour entrer dans un lit, car nous n'en trouvâmes nulle part. Il fallait y suppléer par quelque moyen. Or on sait que nécessité n'est jamais à court d'inventions. Voici comme nous nous pourvûmes dans cette partie défectueuse de notre ameublement. Nous avions fait faire de grands sacs de grosse toile, dans lesquels nous entrions tout entiers, pour nous jeter ensuite sur un peu de paille, quand la fortune nous favorisait assez pour en trouver. Pendant plusieurs mois, c'est de cette manière que je pris quelque repos pendant la nuit; et encore ai-je passé plusieurs fois cinq ou six nuits sans en pouvoir jouir, mon service étant continuel.

Si l'on songe que toutes ces petites souffrances de détail se renouvelaient chaque jour; que la nuit venue, nous n'avions pas même le repos du lit pour refaire nos membres harassés, on se fera une idée des charges de notre service. Jamais il n'échappa à l'empereur le moindre murmure d'impatience, quand il était assailli de tant d'incommodités. Son exemple nous donnait un grand courage; et à la fin nous nous habituâmes tellement à cette vie nomade et fatigante, que, malgré le froid et les privations de toute sorte auxquelles nous étions soumis, nous plaisantâmes fort souvent sur la mince apparence de nos appartemens. L'empereur ne fut jamais affecté dans la campagne que des souffrances des autres. Assez fréquemment sa santé s'altéra au point d'inspirer de l'inquiétude, surtout quand il s'interdisait tout repos extraordinaire. Cependant je le vis toujours s'informer comment tout allait autour de lui, s'il y avait des gîtes pour tout le monde. Il n'était tranquille qu'après avoir été parfaitement instruit de tous ces détails.

Quoique l'empereur eût presque toujours son lit, les pauvres abris dans lesquels on le dressait étaient souvent si sales que, malgré les soins que l'on prenait pour les nettoyer, j'ai plus d'une fois trouvé dans ses vêtemens une vermine fort incommode et très-commune en Russie. Nous avons plus que l'empereur souffert de cette malpropreté, étant privés, comme nous l'étions, de linge propre et d'autres vêtemens de rechange; car la plus grande partie de nos effets avaient été brûlés avec les voitures qui les contenaient. Cette mesure extrême avait été prise, comme l'on sait, pour une bonne raison. Tous les chevaux étaient morts de froid ou de besoin.

Nous ne fûmes guère mieux couchés dans le palais des czars qu'au bivouac. Pendant quelques jours nous eûmes des matelas; mais un grand nombre d'officiers blessés en manquaient, et l'empereur leur fit donner les nôtres. Nous en fîmes le sacrifice de bien bon cœur, et la pensée que nous soulagions de plus malheureux que nous, nous aurait fait trouver bonnes les couches les plus dures. Du reste, dans toute cette guerre nous eûmes plus d'une fois l'occasion d'apprendre à mettre de côté tout sentiment d'égoïsme et d'étroite personnalité. Nous nous fussions rendus coupables de pareils oublis que l'empereur eût toujours été là pour nous rappeler à ce devoir simple et si facile.


CHAPITRE IX.

Publication à Paris du vingt-neuvième bulletin.—Deux jours d'intervalle, et arrivée de l'empereur.—Marie-Louise, et première retraite.—Joséphine et des succès.—Les deux impératrices.—Ressources de la France.—Influence de la présence de l'empereur.—Première défection et crainte des imitateurs.—Mon départ de Smorghoni.—Le roi de Naples commandant l'armée.—Route suivie par l'empereur.—Espérance des populations polonaises.—Confiance qu'inspire l'empereur.—Mon arrivée aux Tuileries.—Je suis appelé chez Sa Majesté en habit de voyage.—Accueil plein de bonté.—Mot de l'empereur à Marie-Louise et froideur de l'impératrice.—Bontés de la reine Hortense.—Questions de l'empereur, et réponses véridiques.—Je reprends mon service.—Adresses louangeuses.—L'empereur plus occupé de l'entreprise de Mallet que des désastres de Moscou.—Quantité remarquable de personnes en deuil.—L'empereur et l'impératrice à l'Opéra.—La querelle de Talma et de Geoffroy.—L'empereur donne tort à Talma.—Point d'étrennes pour les personnes attachées au service particulier.—L'empereur s'occupant de ma toilette.—Cadeaux portés et commissions gratuites.—Dix-huit cents francs de rente réduits à dix-sept.—Sorties de l'empereur dans Paris.—Monumens visités sans suite avec le maréchal Duroc.—Passion de l'empereur pour les bâtimens.—Fréquence inaccoutumée des parties de chasse.—Motifs politiques et les journaux anglais.


Le trop fameux vingt-neuvième bulletin de la grande armée ne fut publié à Paris, où l'on sait quelle consternation il répandit dans toutes les classes, que le 16 décembre; et l'empereur, suivant de près ce manifeste solennel de nos désastres, arriva dans sa capitale quarante-huit heures après, comme afin de paralyser par sa présence le mauvais effet que cette communication devait produire. Le 28, à onze heures et demie du soir, Sa Majesté descendit au palais des Tuileries. C'était la première fois, depuis son avénement au consulat, que Paris le revoyait après une campagne sans qu'il rapportât une nouvelle paix conquise par la gloire de nos armes. Dans cette circonstance, les nombreuses personnes qui, par attachement pour l'impératrice Joséphine, avaient toujours vu ou cru voir en elle une espèce de talisman protecteur des succès de l'empereur, ne manquèrent pas de remarquer que la campagne de Russie était la première qui eût été entreprise depuis le mariage de l'empereur avec Marie-Louise. Sans être superstitieux on ne saurait disconvenir que, si l'empereur fut toujours grand, même quand la fortune lui fut contraire, il y eut une différence bien marquée entre le règne des deux impératrices. L'une ne vit que des victoires suivies de la paix, et l'autre que des guerres, non sans gloire, mais sans résultats, jusqu'au grand et funeste résultat de l'abdication de Fontainebleau.

Mais ce serait trop anticiper sur les événemens que de s'occuper de malheurs qu'un petit nombre d'hommes osait encore prévoir, même après les désastres de Moscou. Personne n'ignorait que le froid et une température dévorante avaient plus contribué à nos revers que l'ennemi, que nous avions été chercher jusque dans le sein de sa capitale incendiée; la France offrait encore d'immenses ressources, et l'empereur était là pour en activer l'emploi et en multiplier la valeur. D'ailleurs aucune défection ne s'était encore manifestée, et, à l'exception de l'Espagne, de la Suède et de la Russie, l'empereur ne comptait que des alliés dans toutes les puissances du continent européen. Il est vrai que le moment approchait où le général Yorck donnerait le signal; car, autant que je puis me le rappeler, la première nouvelle en parvint à l'empereur vers le 10 de janvier suivant, et il fut facile de voir que Sa Majesté en était profondément affectée, prévoyant bien que la Prusse ne manquerait pas d'avoir des imitateurs dans les autres corps de l'armée alliée.

À Smorghoni, où l'empereur m'avait laissé, partant, comme je l'ai dit, avec M. le duc de Vicence, dans la calèche qui m'était destinée, personne ne songeait guère qu'à se retirer de l'effroyable bagarre où nous étions. Je me rappelle toutefois qu'après quelques momens de regrets de ce que l'empereur n'était plus au milieu de ses lieutenans, l'idée de le savoir hors de tout danger devint le sentiment dominant: tant on avait confiance dans son génie! d'ailleurs, en partant, il avait remis le commandement au roi de Naples, dont l'armée admirait la valeur, quoique quelques maréchaux, m'a-t-on dit, fussent en secret jaloux de sa couronne royale. J'ai su depuis que l'empereur était arrivé le 10 à Varsovie, après avoir évité de traverser la ville de Wilna, qu'il avait tournée par les faubourgs, et qu'enfin, après avoir traversé la Silésie, il était arrivé à Dresde, où le bon et fidèle roi de Saxe, tout malade qu'il était, s'était fait porter auprès de l'empereur. De là, Sa Majesté avait suivi la route de Nassau et de Mayence.

Je suivis aussi la même route; mais non pas avec la même rapidité, quoique je ne perdisse pas de temps. Partout, et surtout en Pologne, dans les lieux où je m'arrêtais, j'étais étonné de trouver autant de sécurité que j'en voyais manifester. J'entendais dire continuellement que l'empereur allait revenir à la tête d'une armée de trois cent mille hommes. On avait vu de l'empereur des choses si surprenantes que rien ne semblait impossible, et j'appris que lui-même avait fait répandre ces bruits sur son passage pour remonter le courage des populations. Dans plusieurs endroits je ne trouvai que difficilement des chevaux: aussi, malgré tout mon empressement, n'arrivai-je à Paris que six ou huit jours après l'empereur.

À peine étais-je descendu de voiture que l'empereur, étant informé de mon arrivée, me fit appeler. Comme je fis observer à la personne qu'il avait envoyée que je n'étais pas dans un état qui me permît de me présenter devant Sa Majesté, «Cela ne fait rien, me fut-il répondu; l'empereur veut que vous veniez tout de suite, tel que vous êtes.» J'obéis à la minute, et j'allai ou plutôt je courus jusqu'au cabinet de l'empereur, où il était avec l'impératrice, la reine Hortense, et une autre personne que je ne me rappelle pas assez positivement pour pouvoir la désigner. L'empereur daigna me faire l'accueil le plus bienveillant; et comme l'impératrice ne paraissait faire aucune attention à moi: «Louise, lui dit-il avec un accent de bonté que je n'oublierai jamais, est-ce que tu ne reconnais pas Constant?—Je l'ai aperçu.» Telle fut la seule réponse de Sa Majesté l'impératrice. Mais il n'en fut pas de même de la reine Hortense, qui voulut bien m'accueillir comme l'avait toujours fait son adorable mère.

L'empereur était très-gai, et semblait avoir oublié toutes ses fatigues. J'allais me retirer par respect quand Sa Majesté me dit: «Non, Constant; restez encore un moment. Dites-moi ce que vous avez vu sur la route.» Quand même j'aurais eu l'intention de déguiser à l'empereur une partie de la vérité, pris à l'improviste, le temps m'aurait manqué pour préparer un mensonge obligeant: je lui dis donc que partout, jusqu'à la Silésie, mes yeux avaient été frappés d'un spectacle effroyable; que partout j'avais vu des morts, des mourans, des malheureux luttant sans espoir contre le froid et la faim. «C'est bien, c'est bien me dit-il; allez vous reposer, mon enfant; vous devez en avoir besoin. Demain vous reprendrez votre service.»

Le lendemain, en effet, je repris mon service auprès de l'empereur, et je le retrouvai absolument comme il était avant d'entrer en campagne; la même sérénité se peignait sur sa figure; on aurait dit que le passé n'était plus rien pour lui, et que, vivant déjà dans l'avenir, il voyait la victoire rangée de nouveau sous ses drapeaux, et ses ennemis humiliés et vaincus. Il est vrai que le langage des nombreuses adresses qu'il reçut, et des discours que prononcèrent en sa présence les présidens du sénat et du conseil-d'état, n'avaient rien de moins louangeur que par le passé; mais il fut facile de démêler dans ses réponses que, s'il avait pu feindre d'oublier les désastres éprouvés en Russie, il était plus vivement préoccupé de l'échauffourée du général Malet, que de toute autre chose[71]. Quant à moi, je ne tairai point le sentiment pénible que j'éprouvai la première fois que je sortis dans Paris, et que je traversai les promenades publiques à mes heures de loisir: je fus frappé de la quantité extraordinaire de personnes en deuil que je rencontrai; c'étaient des femmes, des sœurs de nos braves moissonnés dans les champs de la Russie; mais je gardai pour moi cette pénible observation.

Quelques jours après mon retour à Paris, Leurs Majestés assistèrent à une représentation à l'Opéra, où l'on donnait la Jérusalem délivrée; je m'y rendis de mon côté dans une loge qu'avait eu la bonté de me donner pour ce soir-là M. le comte Rémusat, premier chambellan de l'empereur, et chargé des théâtres. Je fus témoin de la réception qui fut faite à l'empereur et à l'impératrice. Jamais je n'avais vu plus d'enthousiasme, et je dois avouer que la transition était brusque pour moi du passage récent de la Bérésina à une représentation vraiment magique. C'était un dimanche. Je quittai le spectacle un peu avant la fin, afin de me trouver au palais au retour de l'empereur. Je me trouvai à temps pour le déshabiller, et je me rappelle que ce soir-là Sa Majesté me parla de la querelle que Talma avait eue peu de jours avant son arrivée avec Geoffroy. L'empereur, quoiqu'il aimât beaucoup Talma, lui donnait complétement tort. Il répéta plusieurs fois: «Un vieillard!... Un vieillard!... Cela n'est pas excusable!... Parbleu! ajouta-t-il en souriant, est-ce qu'on ne dit pas du mal de moi?... N'ai-je pas aussi mes critiques qui ne m'épargnent guère? Il n'aurait pas dû être plus susceptible que moi.» Cette affaire passa cependant sans désagrément pour Talma; car, je le répète, l'empereur l'aimait beaucoup, et le comblait de pensions et de cadeaux.

Talma, sous ce rapport, était du petit nombre des privilégiés: car le chapitre des cadeaux n'était pas le fort de Sa Majesté, surtout à l'égard de son service particulier. Nous approchions alors du 1er janvier: mais nous n'avions point à bâtir sur cette époque de châteaux en Espagne: car l'empereur ne donnait jamais d'étrennes; nous savions que nous ne devions compter que sur nos émolumens, et, à moi particulièrement, il m'était bien impossible de faire aucune économie; car l'empereur voulait que ma toilette fût extrêmement recherchée. C'était vraiment une chose bien extraordinaire que de voir le maître de la moitié de l'Europe, ne pas dédaigner de s'occuper de la toilette de son valet de chambre; c'était au point que lorsqu'il me voyait un habit neuf qui lui plaisait, il ne manquait jamais de m'en faire compliment; puis il ajoutait: «Vous êtes bien beau, M. Constant.»

À l'époque même du mariage de l'empereur et de Marie-Louise, et à celle de la naissance du roi de Rome, les personnes composant le service particulier de Sa Majesté n'avaient reçu aucun présent; l'empereur avait trouvé que les dépenses de ces deux cérémonies s'étaient élevées trop haut. Une fois cependant, mais sans que cela fût déterminé par aucune circonstance particulière, l'empereur me dit un matin, comme je finissais de l'habiller: «Constant, allez trouver M. Mennevalle, je lui ai donné l'ordre de vous acheter dix-huit cents livres de rente[72].» Or il arriva que, la rente ayant monté dans l'intervalle de l'ordre à l'achat, au lieu de dix-huit cents livres de rente je n'en eus que dix-sept, que je vendis peu de temps après; et c'est avec le produit de cette vente que j'achetai une modeste propriété dans la forêt de Fontainebleau.

Quelquefois l'empereur faisait des cadeaux aux princes et aux princesses de sa famille; j'étais presque toujours chargé de les porter, et je puis assurer qu'à deux ou trois exceptions près, les fonctions du commissionnaire furent des fonctions parfaitement gratuites, circonstance que je ne rappelle ici que comme un simple souvenir. La reine Hortense et le prince Eugène ne furent jamais compris, du moins à ma connaissance, dans la distribution des largesses impériales: la princesse Pauline était la plus favorisée.

Malgré les nombreuses occupations de l'empereur qui, depuis son retour de l'armée, passait un temps considérable des jours et une partie des nuits à travailler dans son cabinet, il se montrait plus fréquemment en public que par le passé. Il sortait presque sans suite; le 2 janvier 1813, par exemple, je me souviens qu'il alla, accompagné seulement du maréchal Duroc, visiter la basilique de Notre-Dame, les travaux de l'archevêché, ceux du dépôt central des vins; puis, traversant le pont d'Austerlitz, les greniers d'abondance, la fontaine de l'Éléphant, et enfin le palais de la Bourse, dont Sa Majesté parlait souvent comme du plus beau monument qui existerait en Europe. Au surplus la passion des monumens était, après celle de la guerre, celle qui était la plus vive dans l'empereur. Le froid était assez rigoureux pendant que Sa Majesté se livrait à ces excursions presque solitaires; mais, en vérité, le froid de Paris était une température bien douce pour tous ceux qui revenaient de Russie.

Je remarquai à cette époque, c'est-à-dire à la fin de 1812 et au commencement de 1813, que jamais l'empereur n'avait été aussi fréquemment à la chasse. Deux ou trois fois par semaine je l'aidais à endosser l'habit de sa livrée, qu'il portait comme toutes les personnes de sa suite, conformément à l'usage renouvelé de l'ancienne monarchie. Plusieurs fois l'impératrice l'accompagna en calèche, quoique le froid fût très-vif; mais quand il avait dit quelque chose, il n'y avait point d'observation à faire. Sachant combien le plaisir de la chasse était ordinairement fastidieux pour Sa Majesté, je m'étonnais du nouveau goût qui lui était survenu; mais j'appris bientôt que l'empereur n'agissait ainsi que par politique. Un jour que le maréchal Duroc était dans sa chambre, pendant qu'il mettait son habit vert à galons d'or, j'entendis l'empereur dire au maréchal: «Il faut bien que je me donne du mouvement et que les journaux en parlent, puisque ces imbéciles de journaux anglais répètent tous les jours que je suis malade, que je ne puis remuer, que je ne suis plus bon à rien. Patience!... Je leur ferai bientôt voir que je suis aussi sain de corps que d'esprit.» Au surplus, je crois que l'exercice de la chasse, pris modérément, était très-favorable à la santé de l'empereur; car je ne l'avais jamais vu mieux portant qu'au moment où les journaux anglais se plaisaient à le faire malade, et peut-être par leurs annonces mensongères contribuèrent-ils à le rendre encore mieux portant.


CHAPITRE X.