Prodiges de valeur du roi de Naples.—Sa beauté sur un champ de bataille.—Effet produit par sa présence.—Son portrait.—Le cheval du roi de Naples.—Éloges donnés au roi de Naples par l'empereur.—Prudence progressive de quelques généraux.—L'empereur sur le champ de bataille de Dresde.—Humanité envers les blessés et secours aux pauvres paysans.—Personnage important blessé à l'état-major ennemi.—Détails donnés à l'empereur par un paysan.—Le prince de Schwartzenberg cru mort.—Paroles de Sa Majesté.—Fatalisme et souvenir du bal de Paris.—L'empereur détrompé.—Inscription sur le collier d'un chien envoyé au prince de Neufchâtel.—J'appartiens au général Moreau.—Mort de Moreau.—Détails sur ses derniers momens donnés par son valet de chambre.—Le boulet rendu.—Résolution reprise de marcher sur Berlin.—Fatale nouvelle et catastrophe du général Vandamme.—Beau mot de l'empereur.—Résignation pénible de Sa Majesté.—Départ définitif de Dresde.—Le maréchal Saint-Cyr.—Le roi de Saxe et sa famille accompagnant l'empereur.—Exhortation aux troupes saxonnes.—Enthousiasme et trahison.—Le château de Düben.—Projets de l'empereur connus de l'armée.—Les temps bien changés.—Mécontentement des généraux hautement exprimé.—Défection des Bavarois et surcroît de découragement.—Tristesse du séjour de Düben.—Deux jours de solitude et d'indécision.—Oisiveté apathique de l'empereur.—L'empereur cédant aux généraux.—Départ pour Leipzig.—Joie générale dans l'état-major.—Le maréchal Augereau seul de l'avis de l'empereur.—Espérances de l'empereur déçues.—Résolution des alliés de ne combattre qu'où n'est pas l'empereur.—Court séjour à Leipzig.—Proclamations du prince royal de Suède aux Saxons.—M. Moldrecht et clémence de l'empereur.—M. Leborgne d'Ideville.—Leipzig centre de la guerre.—Trois ennemis contre un Français.—Deux cent mille coups de canon en cinq jours.—Munitions épuisées.—La retraite ordonnée.—L'empereur et le prince Poniatowski.—Indignation du roi de Saxe contre ses troupes et consolations données par l'empereur.—Danger imminent de Sa Majesté.—Derniers et touchans adieux des deux souverains.


Pendant la seconde journée de la bataille de Dresde, celle à la suite de laquelle l'empereur éprouva l'accès de fièvre dont j'ai parlé dans le chapitre précédent, le roi de Naples, ou plutôt le maréchal Murat avait fait des prodiges de valeur. On a beaucoup parlé de ce prince vraiment extraordinaire; mais ceux-là seulement qui l'ont vu personnellement peuvent s'en faire une idée exacte, encore ne le connaissent-ils qu'imparfaitement s'ils ne l'ont pas vu sur un champ de bataille. Il était là comme ces grands acteurs qui produisent une illusion complète au milieu des prestiges de la scène, et chez lesquels on ne retrouve pas le héros quand on les rencontre dans la vie privée. Lorsqu'à Paris j'assistais à une représentation de la Mort d'Hector de Luce de Lancival, je n'entendais jamais réciter les vers où l'auteur peint l'effet produit sur l'armée troyenne par l'apparition d'Achille sans penser au prince Murat, et l'on peut dire sans exagération que sa présence produisait le même effet, aussitôt qu'il se montrait au devant des lignes autrichiennes. Étant naturellement d'une taille presque gigantesque, qui aurait suffi pour le faire remarquer, il cherchait en outre tous les moyens possibles d'attirer sur lui les regards, comme s'il eût voulu éblouir ceux qui auraient eu l'intention de le frapper. Sa figure régulière et fortement caractérisée, ses beaux yeux bleus roulant dans leur orbite, d'énormes favoris, et ses cheveux noirs retombant en longues boucles sur le collet d'un kurtka à manches étroites, étonnaient d'abord; ajoutez à cela le costume le plus riche et le plus élégant que jamais on se soit avisé de porter même au théâtre: un habit polonais, brodé de la manière la plus brillante, et serré d'une ceinture dorée à laquelle pendait le fourreau d'un sabre léger, à lame droite et pointue seulement, sans tranchant et sans garde; un pantalon large, amaranthe, brodé en or sur les coutures, et des bottines de nankin; un grand chapeau brodé en or, à franges de plumes blanches, et surmonté de quatre grandes plumes d'autruche, au milieu desquelles s'élevait une magnifique aigrette de héron. Enfin, le cheval du roi, toujours choisi parmi les plus forts et les plus grands que l'on pût trouver, était couvert d'une housse traînante bleu de ciel, magnifiquement brodée, et maintenue par une selle de forme hongroise ou turque, d'un travail précieux, et qu'accompagnaient une bride et des étriers dont la richesse ne le cédait en rien au reste de l'équipement. Toutes ces choses réunies faisaient du roi de Naples un être à part, objet de terreur et d'admiration. Mais ce qui, pour ainsi dire, l'idéalisait, c'était une bravoure vraiment chevaleresque et souvent poussée jusqu'à la témérité, comme si le danger n'eût pas dû exister pour lui. Au surplus, cette témérité était loin de déplaire à l'empereur; sans peut-être en approuver toujours l'emploi, Sa Majesté négligeait rarement d'en faire l'éloge, lorsque surtout elle croyait nécessaire de l'opposer à la prudence progressive de quelques-uns de ses anciens compagnons d'armes.

Dans la journée du 28, l'empereur visita le champ de bataille, qui présentait le spectacle le plus affreux; il donna des ordres pour qu'on adoucît autant qu'il serait possible les souffrances des blessés, et celles des habitans, des paysans dont on avait ravagé, pillé, brûlé les champs et les maisons, puis il se porta sur des hauteurs d'où ses regards pouvaient suivre la marche de retraite de l'ennemi. Presque tout le service l'avait suivi dans cette excursion. On lui amena un paysan de Nothlitz, petit village où l'empereur Alexandre et le roi de Prusse avaient eu leur quartier-général les deux jours précédens. Ce paysan, interrogé par le duc de Vicence, dit qu'il avait vu amener à Nothlitz un grand personnage blessé la veille au milieu de l'état-major des alliés; il était à cheval à côté de l'empereur de Russie au moment où il avait reçu le coup, et l'empereur de Russie paraissait prendre à son sort le plus vif intérêt. On l'avait porté au quartier-général de Nothlitz, sur des piques de cosaques mises en travers; on n'avait trouvé pour le couvrir qu'un manteau traversé par la pluie. Arrivé à Nothlitz, le chirurgien de l'empereur Alexandre était venu lui faire l'amputation, et l'avait fait transporter sur une chaise longue à Dippodiswalde, escorté par plusieurs détachemens autrichiens, prussiens et russes.

En apprenant ces détails, l'empereur se persuada qu'il s'agissait du prince de Schwartzenberg: «C'était un brave homme, dit-il, et je le regrette...» Puis après une pause silencieuse: «C'est donc lui, reprit Sa Majesté, qui purge la fatalité! J'ai toujours eu sur le cœur l'événement du bal, comme un présage sinistre.... Il est bien évident, maintenant, que c'est à lui que le présage s'adressait.»

Cependant, tandis que l'empereur se livrait de la sorte à ses conjectures, et rappelait ses anciens pressentimens, on interrogea des prisonniers qui furent amenés devant Sa Majesté, et elle apprit par leurs rapports que le prince de Schwartzenberg n'avait point été blessé, qu'il se portait bien, et que c'était lui qui dirigeait la retraite de la grande armée autrichienne. Quel était donc le personnage important frappé par un boulet français? Les conjectures recommençaient sur ce point, quand le prince de Neufchâtel reçut de la part du roi de Saxe un collier détaché du cou d'un chien égaré, que l'on avait trouvé à Nothlitz; sur le collier étaient écrits ces mots: J'appartiens au général Moreau. Ce n'était encore qu'un indice, mais bientôt arrivèrent de nombreux renseignemens qui tous confirmèrent les soupçons qu'il avait fait naître.

Ainsi, Moreau reçut la mort la première fois qu'il porta les armes contre sa patrie, lui qui avait si souvent affronté impunément les boulets ennemis. L'histoire l'a jugé sans retour; cependant, malgré l'inimitié qui les divisait depuis long-temps, je puis assurer que l'empereur n'apprit pas sans émotion la mort du général Moreau, tout indigné qu'il était de penser qu'un général français aussi célèbre eût pu s'armer contre la France et arborer la cocarde russe.

Cette mort inopinée produisit beaucoup d'effet dans les deux camps. Nos soldats y voyaient une juste punition du ciel, et un présage favorable à l'empereur. Quoi qu'il en soit, voici quelques détails qui vinrent peu de temps après à ma connaissance, tels qu'ils ont été racontés par le valet de chambre du général Moreau.

Les trois souverains de Russie, d'Autriche et de Prusse avaient assisté le 27 à la bataille sur la hauteur de Nothlitz, d'où ils s'étaient retirés aussitôt qu'ils eurent vus que la bataille était perdue pour eux. Ce même jour, le général Moreau a été blessé par un boulet de canon, auprès des retranchemens établis devant Dresde. Vers quatre heures de l'après-midi, on le transporta à Nothlitz, dans la maison de campagne d'un négociant nommé Salir, chez lequel les empereurs de Russie et d'Autriche avaient établi leur quartier-général. On fit au général l'amputation des deux jambes au-dessous du genou. Après l'amputation, il demanda quelque chose à manger et une tasse de thé: on lui présenta trois œufs sur le plat et du thé, mais il ne prit que le thé. Vers sept heures, on le plaça sur un brancard, et on le transporta le soir même à Passendorf. Des soldats russes le portaient. Il passa la nuit dans la maison de campagne de M. Tritschier, grand-maître des forêts. Là, il ne prit qu'une nouvelle tasse de thé, et se plaignait beaucoup des souffrances qu'il éprouvait. Le lendemain, 28 août, à quatre heures du matin, il fut transporté, toujours par des soldats russes, de Passendorf à Dippodiswalde, où il prit un peu de pain blanc et un verre de limonade chez un boulanger nommé Watz. Une heure après, on le conduisit plus près des frontières de la Bohême. Des soldats russes le portaient dans une caisse de carrosse séparée du train. Dans ce trajet, il ne cessait de pousser des cris que lui arrachait la vivacité de ses douleurs.

Tels sont les détails que j'appris alors sur la catastrophe de Moreau, et l'on sait assez que ce général ne survécut pas long-temps à sa blessure. Le boulet qui lui avait brisé les deux jambes emporta un bras au prince Ipsilanti, alors aide-de-camp de l'empereur Alexandre; de sorte que, si le mal que l'on fait pouvait réparer le mal que l'on éprouve, on pourrait dire que le coup de canon qui nous enleva le général Kirschner et le maréchal Duroc fut ce jour-là renvoyé à l'ennemi; mais, hélas! ce sont de tristes consolations que celles que l'on tire des représailles.

On a vu par ce qui précède, et surtout par le gain qui paraissait décisif de la bataille de Dresde, que depuis la reprise des hostilités, partout où nos troupes avaient été soutenues par la présence toute-puissante de l'empereur, elles n'avaient remporté que des avantages; mais, malheureusement, il n'en fut pas de même sur quelques points éloignés de la ligne d'opérations. Cependant, voyant les alliés en déroute devant l'armée qu'elle commandait en personne, sûre, d'ailleurs, que le général Vandamme aurait conservé la position qu'elle lui avait fait indiquer par le général Haxo, Sa Majesté revint à sa première idée de marcher sur Berlin; déjà même elle ordonnait des dispositions en conséquence, quand la fatale nouvelle arriva que Vandamme, victime de sa témérité, avait disparu du champ de bataille, et que ses dix mille hommes, enveloppés de toutes parts et accablés par le nombre, avaient été taillés en pièces. On crut Vandamme mort, et ce ne fut que par des nouvelles postérieures que l'on sut qu'il avait été fait prisonnier avec une partie de ses troupes. On apprit aussi que Vandamme, emporté par son intrépidité naturelle, n'ayant pu résister au désir d'attaquer un ennemi qu'il voyait à sa portée, avait quitté ses défilés pour combattre. Il avait vaincu d'abord, mais quand, après la victoire, il avait voulu reprendre sa position, il la trouva occupée par les Prussiens, qui s'en étaient emparés. Alors il se livra tout entier au désespoir, mais ce fut inutilement, et le général Kleist, fier de ce beau trophée, le conduisait en triomphe à Prague. Ce fut en parlant de l'audacieuse tentative de Vandamme que l'empereur se servit de cette expression, que l'on a si justement admirée: «À un ennemi qui fuit, il faut faire un pont d'or, ou opposer un mur d'acier.»

L'empereur entendit avec son calme accoutumé le détail des pertes qu'il venait d'éprouver. Cependant ses paroles exprimèrent à plusieurs reprises l'étonnement que lui causait la déplorable témérité de Vandamme; il ne pouvait revenir de ce que ce général expérimenté s'était laissé entraîner hors de sa position. Mais le mal était fait, et, en pareil cas, l'empereur ne se perdait jamais en vaines récriminations. «Allons, dit-il en s'adressant à M. le duc de Bassano, vous venez d'entendre... Voilà la guerre! bien haut le matin et bien bas le soir.»

Après divers ordres donnés à l'armée et à ses chefs, l'empereur quitta Dresde le 3 de septembre au soir, pour essayer de regagner ce qu'avait perdu l'audacieuse imprudence du général Vandamme. Mais cet échec, le premier que nous eussions éprouvé depuis la reprise des hostilités, devint comme le signal de la longue série de revers qui nous attendait. On aurait dit que la victoire, faisant en notre faveur un dernier effort à Dresde, s'était enfin lassée; le reste de la campagne ne fut qu'une suite de désastres, aggravés par des trahisons de tous genres, et qui se terminèrent par l'horrible catastrophe de Leipzig. Déjà, avant de quitter Dresde, on avait appris la désertion à l'ennemi d'un régiment westphalien, avec armes et bagages.

L'empereur laissa dans Dresde le maréchal Saint-Cyr avec trente mille hommes, et l'ordre d'y tenir jusqu'à la dernière extrémité; l'empereur voulait conserver cette capitale à tout prix. Le mois de septembre se passa en marches et en contre-marches autour de cette ville, sans événemens d'une importance décisive: hélas! l'empereur ne devait plus revoir la garnison de Dresde. Les circonstances, devenues plus difficiles, commandaient impérieusement à Sa Majesté d'opposer un prompt obstacle aux progrès des alliés. Le roi de Saxe, rare modèle de fidélité parmi les rois, voulut accompagner l'empereur; il monta en voiture avec la reine et la princesse Augusta, sous l'escorte du grand quartier-général. Deux jours après son départ, eut lieu à Eilenbourg, sur les bords de la Mulda, la jonction des troupes saxonnes avec l'armée française. L'empereur exhorta ces alliés, qu'il devait croire fidèles, à soutenir l'indépendance de leur patrie. Il leur montra la Prusse menaçant la Saxe et convoitant ses plus belles provinces; leur rappela les proclamations de leur souverain, son digne et fidèle allié; puis, enfin, leur parlant au nom de l'honneur militaire, il les somma en terminant de le prendre toujours pour guide et de se montrer les dignes émules des soldats de la grande armée, avec lesquels ils faisaient cause commune et auprès desquels ils allaient combattre. Les paroles de l'empereur furent traduites et répétées aux Saxons par M. le duc de Vicence. Ce langage, dans la bouche de celui qu'ils regardaient comme l'ami de leur souverain, comme le sauveur de leur capitale, parut produire sur eux une profonde impression. On se mit donc en marche avec confiance, loin de prévoir la défection prochaine de ces mêmes hommes, qui tant de fois avaient salué l'empereur de leurs cris d'enthousiasme en jurant de combattre jusqu'à la mort plutôt que de l'abandonner jamais.

Le projet de Sa Majesté était alors de tomber sur Blücher et sur le prince royal de Suède, dont l'armée française n'était séparée que par une rivière. Nous quittâmes donc Eilenbourg, l'empereur laissant dans cette résidence le roi de Saxe et sa famille, M. le duc de Bassano, le grand parc d'artillerie, tous les équipages, et nous nous dirigeâmes sur Düben. Blücher et Bernadotte s'étaient retirés laissant Berlin à découvert. Alors les plans de l'empereur furent connus: on sut que c'était sur Berlin et non sur Leipzig qu'il se dirigeait, et que Düben n'était qu'un lieu de jonction, d'où les divers corps qui s'y trouvaient réunis devaient marcher ensemble sur la capitale de la Prusse, dont l'empereur s'était déjà emparé deux fois.

Le temps était malheureusement passé où la seule indication des intentions de l'empereur était regardée comme un signal de victoire; les chefs de l'armée, jusqu'alors soumis, commençaient à réfléchir et se permettaient même de désapprouver des projets dont l'exécution les effrayait. Quand on connut dans l'armée l'intention de l'empereur, de marcher sur Berlin, ce fut le signal d'un mécontentement presque général; les généraux qui avaient échappé aux désastres de Moscou et aux dangers de la double campagne d'Allemagne étaient fatigués, et peut-être pressés de jouir de leur fortune et de goûter enfin du repos dans le sein de leur famille. Quelques-uns allaient jusqu'à accuser l'empereur de vouloir traîner la guerre en longueur: «N'en a-t-on pas assez tué? disaient-ils, faut-il donc que nous y restions tous?» Et ces plaintes ne se bornaient pas à des confidences secrètes, on les proférait publiquement, souvent même assez haut pour qu'elles vinssent jusqu'aux oreilles de l'empereur; mais, en pareil cas, Sa Majesté savait ne pas entendre.

Ce fut au milieu de cette disposition douteuse d'un nombre considérable des chefs de l'armée que l'on apprit la défection de la Bavière. Cette défection ajouta une nouvelle force aux inquiétudes et aux mécontentemens nés de la résolution de l'empereur; on vit alors ce que l'on n'avait pas encore vu, son état major en corps se réunir, le supplier d'abandonner ses plans sur Berlin et de marcher sur Leipzig. Je vis combien l'âme de l'empereur souffrit de la nécessité d'écouter de pareilles remontrances.

Malgré les formes respectueuses dont elles étaient enveloppées, deux jours entiers Sa Majesté resta indécise; et que ces quarante-huit heures furent longues! Jamais bivouac ni cabane abandonnée ne fut plus triste que le triste château de Düben. Dans cette lamentable résidence, je vis pour la première fois l'empereur complétement désœuvré; l'indécision à laquelle il était en proie le tenait tellement absorbé, qu'il aurait été impossible de le reconnaître. Qui le croirait? à cette activité qui le poussait, qui, pour ainsi dire, le dévorait sans cesse, avait succédé une nonchalance apparente, dont on ne peut se faire une idée. Je le vis, pendant presque toute une journée, couché sur un canapé, ayant devant lui une table couverte de cartes et de papiers qu'il ne regardait pas, sans autre occupation pendant des heures entières que de tracer lentement de grosses lettres sur des feuilles de papier blanc. C'est qu'alors sa pensée flottait entre sa propre volonté et les supplications de ses généraux. Après deux jours de la plus douloureuse anxiété, il céda, et dès lors tout fut perdu. Plût à Dieu qu'il n'eût point écouté leurs plaintes, et que cette fois encore il eût obéi au pressentiment qui le dominait! et combien de fois répéta-t-il avec douleur, en pensant à la concession qu'il fit alors: «J'aurais évité bien des désastres en suivant toujours ma première impulsion. Je n'ai failli qu'en cédant à celles d'autrui.»

L'ordre du départ fut donné. Alors, comme si l'armée eût été plus fière d'avoir triomphé de la volonté de son empereur que de battre l'ennemi sous l'empire de ses hautes prévisions, on se livra aux accès d'une joie presque immodérée. Tous les visages étaient rayonnans: «Nous allons, répétait-on de toutes parts, nous allons revoir la France, embrasser nos enfans, nos parens, nos amis!» L'empereur, et seul avec lui le maréchal Augereau, ne partageait pas l'allégresse générale. M. le duc de Castiglione venait d'arriver au quartier-général, après avoir vengé en partie sur l'armée de Bohême la défaite de Vandamme; il était frappé comme l'empereur de noirs pressentimens sur les suites de ce mouvement rétrograde, il savait que les défections allaient échelonner sur la route des ennemis, d'autant plus dangereux que la veille encore ils étaient nos alliés et connaissaient nos positions. Quant à Sa Majesté, elle céda avec la conviction du mal qui en résulterait, et je l'entendis terminer un entretien de plus d'une heure qu'elle venait d'avoir avec le maréchal par ces mots, qu'elle prononça comme une sentence de malheur: «Ils l'ont voulu!...»

L'empereur, en se dirigeant sur Düben, était à la tête d'une force que l'on pouvait évaluer à cent vingt-cinq mille hommes; il avait pris cette direction dans l'espoir de trouver encore Blücher sur la Mulda; mais le général prussien avait repassé cette rivière, ce qui contribua beaucoup à accréditer un bruit qui s'était répandu depuis quelque temps: on disait que dans un conseil des souverains alliés, tenu précédemment à Prague, et auquel avaient assisté Moreau et le prince royal de Suède, il avait été convenu que l'on éviterait autant que possible l'engagement d'une bataille, partout où l'empereur commanderait son armée en personne, et que les opérations seraient seulement dirigées contre les corps commandés par ses lieutenans. Il était impossible, sans doute, de rendre un hommage plus éclatant à la supériorité du génie de l'empereur; mais c'était en même temps l'enchaîner dans sa gloire, et paralyser son action ordinairement toute-puissance.

Quoi qu'il en soit, le mauvais génie de la France l'ayant emporté sur le bon génie de l'empereur, nous prîmes la route de Leipzig, et nous y arrivâmes le 15 d'octobre de grand matin. En ce moment le roi de Naples était aux prises avec le prince de Schwartzenberg, et Sa Majesté ayant entendu le bruit du canon, ne fit que traverser la ville et alla visiter la plaine où l'action paraissait vivement engagée. À son retour, il reçut la famille royale de Saxe, qui était venue le rejoindre.

Pendant son court séjour à Leipzig, l'empereur fit un acte de clémence que l'on jugera sans doute bien méritoire, si l'on veut se reporter à la gravité des circonstances où nous nous trouvions. Un négociant de cette ville, nommé Moldrecht, fut accusé et convaincu d'avoir distribué parmi les habitans, et jusque dans l'armée, plusieurs milliers d'exemplaires d'une proclamation dans laquelle le prince royal de Suède invitait les Saxons à déserter la cause de l'empereur. Traduit devant un conseil de guerre, M. Moldrecht ne put se justifier; et comment l'aurait-il fait, puisqu'on avait trouvé chez lui plusieurs paquets de la fatale proclamation? Il fut condamné à mort. Sa famille tout éplorée fut se jeter aux pieds du roi de Saxe; mais les faits étaient si évidens et d'une nature telle que toute excuse était impossible, et le fidèle roi n'osa se livrer à l'indulgence pour un crime commis encore plus envers son allié qu'envers lui-même. Une seule ressource restait à cette malheureuse famille, c'était de s'adresser à l'empereur; mais il était difficile d'arriver jusqu'à lui. M. Leborgne d'Ideville, secrétaire interprète, voulut bien se charger de déposer une note sur le bureau de l'empereur. Sa Majesté l'ayant lue, ordonna un sursis, ce qui équivalait à une grâce plénière. Les événemens suivirent leur cours, et M. Moldrecht fut sauvé.

Leipzig, à cette époque, était le centre d'un cercle où l'on se battait sur plusieurs points, et presque sans interruption. Les combats continuèrent pendant les journées du 16 et du 17; et, le 18, Sa Majesté, mal récompensée de sa clémence envers M. Moldrecht, recueillit les tristes fruits de la proclamation répandue par les soins de ce négociant. Ce jour-là, l'armée saxonne déserta notre cause, et alla se rendre à Bernadotte. Il ne restait plus à l'empereur que cent dix mille hommes, en ayant contre lui trois cent trente mille, de sorte que, si, lors de la reprise des hostilités, nous étions déjà seulement un contre deux, nous n'étions plus alors qu'un contre trois. La journée du 18 fut, comme l'on sait, le jour fatal. Le soir, l'empereur assis sur un pliant de maroquin rouge au milieu des feux du bivouac, dictait au prince de Neufchâtel des ordres pour la nuit, quand deux commandans d'artillerie se présentèrent à Sa Majesté, et lui rendirent compte de l'état d'épuisement ou se trouvaient les munitions. Depuis cinq jours on avait tiré plus de deux cent mille coups de canon; les réserves étaient épuisées, et l'on pouvait à peine réunir de quoi nourrir encore le feu pendant deux heures. Les dépôts les plus voisins étaient Magdebourg et Erfurt, d'où il était impossible de tirer des secours assez prompts; ainsi, il n'y avait plus d'autre parti à tenter que la retraite.

La retraite fut donc ordonnée, et commença le lendemain, 19, après une bataille dans laquelle trois cent mille hommes se livrèrent à une lutte à mort, dans un espace tellement resserré qu'il n'avait pas plus de sept à huit lieues de circuit. Avant de quitter Dresde, l'empereur chargea le prince Poniatowski, qui venait de gagner le bâton de maréchal de France, de la défense d'un des faubourgs. «Vous défendrez le faubourg du midi, lui avait dit Sa Majesté.—Sire, répondit le prince, j'ai bien peu de monde.—Eh bien! vous vous défendrez avec ce que vous avez.—Ah! sire, nous tiendrons. Nous sommes tous prêts à périr pour Votre Majesté.» L'empereur, ému de ces paroles, tendit les bras au prince, qui s'y précipita les larmes aux yeux. C'était une scène d'adieux; car cet entretien du prince avec l'empereur fut le dernier, et bientôt le neveu du dernier roi de Pologne, comme on le verra dans peu, trouva une mort glorieuse autant que déplorable dans les flots de l'Elster.

À neuf heures du matin, l'empereur alla prendre congé de la famille royale de Saxe. L'entrevue fut courte, mais bien affectueuse et bien douloureuse de part et d'autre. Le roi manifesta l'indignation la plus profonde de la conduite de ses troupes: «Jamais je n'aurais pu le penser, disait-il; je croyais mes Saxons meilleurs; ils ne sont que des lâches.» Sa douleur était telle que l'empereur, malgré le mal immense que lui avait fait la désertion des Saxons pendant la bataille, cherchait à consoler cet excellent prince.

Comme Sa Majesté le pressait de quitter Leipzig, pour ne point demeurer exposé aux dangers d'une capitulation devenue indispensable: «Non, répondit ce prince vénérable: vous avez assez fait, et maintenant c'est pousser la générosité trop loin que de risquer votre personne pour rester quelques instans de plus à nous consoler.» Tandis que le roi de Saxe s'exprimait ainsi, on entendit la détonation d'une forte fusillade; alors la reine et la princesse Augusta joignirent leurs instances à celles du monarque. Dans l'excès de leur frayeur, elles voyaient déjà l'empereur pris et égorgé par les Prussiens. Des officiers étant survenus, ceux-ci annoncèrent que le prince royal de Suède avait forcé l'entrée d'un des faubourgs; que le général Beningsen, le général Blücher et le prince de Schwartzenberg entraient de tous côtés dans la ville, et que nos troupes étaient réduites à se défendre de maison en maison. Le péril auquel l'empereur était exposé était imminent; il n'y avait plus une seule minute à perdre, il consentit donc enfin à se retirer; et le roi de Saxe l'ayant reconduit jusqu'au bas de l'escalier du palais, là ils s'embrassèrent pour la dernière fois.


CHAPITRE XVI.

Offre d'incendie rejeté par l'empereur.—Volonté de sauver Leipzig.—Le roi de Saxe délié de sa fidélité.—Issue de Leipzig fermée à l'empereur.—Sa Majesté traversant de nouveau la ville.—Bonne contenance du duc de Raguse et du maréchal Ney.—Horrible tableau des rues de Leipzig.—Le pont du moulin de Lindenau.—Souvenirs vivans.—Ordres donnés directement par l'empereur.—Sa Majesté dormant au bruit du combat.—Le roi de Naples et le maréchal Augereau au bivouac impérial.—Le pont sauté.—Ordres de l'empereur mal exécutés, et son indignation.—Absurdité de quelques bruits mensongers.—Malheurs inouïs.—Le maréchal Macdonald traversant l'Elster à la nage.—Mort du général Dumortier et d'un grand nombre de braves.—Mort du prince Poniatowski.—Profonde affliction de l'empereur et regrets universels.—Détails sur cette catastrophe.—Le corps du prince recueilli par un pasteur.—Deux jours à Erfurt.—Adieux du roi de Naples à l'empereur.—Le roi de Saxe traité en prisonnier, et indignation de l'empereur.—Brillante affaire de Hanau.—Arrivée à Mayence.—Trophées de la campagne et lettre de l'empereur à l'impératrice.—Différence des divers retours de l'empereur en France.—Arrivée à Saint-Cloud.—Questions que m'adresse l'empereur et réponses véridiques.—Espérances de paix.—Enlèvement de M. de Saint-Aignan.—Le négociateur pris de force.—Vaines espérances.—Bonheur de la médiocrité.


Rien n'était plus difficile que de sortir de Leipzig, cette ville étant environnée de toutes parts de corps ennemis. On avait proposé à l'empereur d'incendier les faubourgs où se présentaient les têtes de colonnes des armées alliées, afin de mieux assurer sa retraite; mais il avait repoussé cette proposition avec indignation, ne voulant pas laisser pour dernier adieu au fidèle roi de Saxe une de ses villes livrée aux flammes. Après l'avoir délié de sa fidélité, exhorté à songer à ses seuls intérêts, l'empereur, en le quittant, s'était dirigé vers la porte de Ranstadt; mais il la trouva tellement encombrée qu'il lui fut de toute impossibilité de s'y frayer un passage; il fut donc contraint de revenir sur ses pas, de traverser la ville, d'en sortir par la porte du nord, et de regagner le point par lequel seul il pouvait, selon son intention, se diriger sur Erfurt, en longeant les boulevards de l'ouest. Les ennemis n'étaient pas tout-à-fait maîtres de la ville, et c'était le sentiment général, qu'on aurait pu la défendre encore long-temps si l'empereur n'eût craint de l'exposer aux horreurs d'une prise d'assaut. Le duc de Raguse continuait à faire bonne contenance au faubourg de Halle contre les attaques réitérées du général Blücher, et le maréchal Ney, de son côté, voyait encore se briser devant son intrépidité les efforts réunis du général Woronzow, du corps prussien aux ordres du général Bülow et de l'armée suédoise.

Tant de valeur dut cependant céder au nombre, et surtout à la trahison: car, pendant le plus fort du combat aux portes de Leipzig, un bataillon badois, qui jusque-là avait vaillamment combattu dans les rangs français, abandonna tout à coup la porte Saint-Pierre, qu'il était chargé de défendre, et livra ainsi l'entrée de la ville à l'ennemi. Dès lors, selon ce que j'ai entendu raconter à plusieurs officiers qui se trouvaient dans cette bagarre, les rues de Leipzig présentèrent le tableau le plus horrible. Les nôtres, contraints de se retirer, ne le firent toutefois qu'en disputant le terrain. Mais un malheur irréparable vint bientôt jeter le désespoir dans l'âme de l'empereur.

Voici les faits qui signalèrent cette déplorable journée, tels que ma mémoire me les rappelle encore aujourd'hui. Je ne sais à quoi l'attribuer, mais aucun des grands événemens dont j'ai été témoin ne se présente plus clairement à mes souvenirs qu'une scène qui eut lieu, pour ainsi dire, sous les murs de Leipzig. Après avoir triomphé d'incroyables obstacles, nous étions enfin parvenus à passer l'Elster, sur le point du moulin de Lindenau. Il me semble voir encore l'empereur, plaçant lui-même sur la route des officiers qu'il chargeait d'indiquer le point de réunion des corps aux hommes isolés qui se présenteraient. Ce jour-là, après un immense désavantage causé par le nombre, sa sollicitude s'étendait à tout comme après un triomphe décisif. Mais il était tellement accablé de fatigue que quelques momens de sommeil lui furent indispensables, et il dormait profondément au bruit du canon, qui tonnait de toutes parts, quand une explosion terrible se fit entendre. Peu de temps après, je vis entrer au bivouac de Sa Majesté le roi de Naples, accompagné du maréchal Augereau; ils lui apportaient une triste nouvelle. Le grand pont de l'Elster venait de sauter, et c'était le dernier point de communication avec l'arrière-garde, forte encore de vingt mille hommes, et laissée de l'autre côté du fleuve sous le commandement du maréchal Macdonald. «Voilà donc comme on exécute mes ordres!» s'écria l'empereur, en se serrant la tête avec violence entre ses deux mains. Puis il resta un moment pensif et comme absorbé dans ses réflexions.

Sa Majesté avait effectivement donné l'ordre de miner tous les ponts sur l'Elster et de les faire sauter, mais seulement lorsque toute l'armée française serait mise à couvert par le fleuve. J'ai entendu depuis parler de cet événement en sens divers; j'en ai lu beaucoup de relations contradictoires. Il ne m'appartient pas de chercher à répandre la lumière sur un point d'histoire aussi controversé que celui-ci; j'ai dû me borner à rapporter ce qui était parfaitement à ma connaissance, et c'est ce que j'ai fait. Toutefois, qu'il me soit permis de soumettre ici à mes lecteurs une simple observation, qui s'est présentée à mon esprit quand j'ai lu ou entendu dire que l'empereur avait donné l'ordre lui-même de faire sauter le pont, pour mettre sa personne à l'abri des poursuites de l'ennemi. Je demande pardon du terme, mais cette supposition me paraît d'une absurdité qui passe toute croyance: car il est bien évident que, si, dans ces désastreuses circonstances, l'empereur avait pensé à sa sûreté personnelle, nous ne l'aurions pas vu peu de temps auparavant prolonger volontairement son séjour au palais du roi de Saxe, étant exposé alors à un danger bien plus imminent que celui qu'il pouvait courir après sa sortie de Leipzig. Certes, d'ailleurs, l'empereur ne joua pas la consternation dont il fut frappé, quand il apprit que vingt mille de ses braves étaient séparés de lui, et peut-être séparés pour toujours.

Combien de malheurs furent les suites inévitables de la destruction du dernier pont sur la route de Leipzig à Lindenau! et quels traits d'héroïsme, dont la plupart resteront éternellement inconnus, ont signalé ce désastre! Le maréchal Macdonald, se voyant séparé de l'armée, s'élança à cheval dans l'Elster et fut assez heureux pour atteindre l'autre rive; mais le général Dumortier, voulant suivre son chef intrépide, disparut et périt dans les flots, ainsi qu'un grand nombre d'officiers et de soldats; car tous avaient juré de ne point se rendre à l'ennemi, et ce ne fut que le petit nombre qui obéit à la cruelle nécessité de se reconnaître prisonniers. La mort du prince Poniatowski causa de vifs regrets à l'empereur, et l'on peut dire que tout ce qui se trouvait au quartier général fut profondément affligé de la perte du héros polonais. On était empressé d'apprendre des détails sur ce malheur, tout irréparable qu'il était. On savait que Sa Majesté l'avait chargé de couvrir la retraite de l'armée, et personne n'ignorait que l'empereur ne pouvait mieux placer sa confiance. Les uns racontaient que, se voyant serré par l'ennemi contre une rivière sans issue, ils l'avaient entendu dire à ceux qui l'entouraient: «Messieurs, c'est ici qu'il faut succomber avec honneur.» On ajoutait que, mettant bientôt en action son héroïque résolution, il avait traversé à la nage les eaux de la Pleisse, malgré les blessures qu'il avait reçues dans un combat opiniâtre qu'il soutenait depuis le matin. Enfin nous apprîmes que, ne trouvant plus de refuge contre une captivité inévitable que dans les flots de l'Elster, le brave prince s'y était précipité, sans considérer l'escarpement impraticable du bord opposé, et qu'en peu d'instans il fut englouti avec son cheval. Nous sûmes ensuite que son corps ne fut retrouvé que cinq jours après, et retiré de l'eau par un pêcheur. Telle fut la fin déplorable ensemble et glorieuse d'un des officiers les plus brillans et les plus chevaleresques qui se soient montrés dignes de figurer parmi l'élite des généraux français.

Cependant la pénurie des munitions de guerre obligeait l'empereur à se retirer promptement, quoique dans le plus grand ordre, sur Erfurt, ville richement approvisionnée de vivres, de fourrages, d'effets d'armement et d'équipement, enfin de toute sorte de munitions. Sa Majesté y arriva le 23, ayant eu chaque jour des combats à soutenir, pour assurer sa retraite, contre des forces quatre ou cinq fois plus nombreuses que celles qui restaient à sa disposition. À Erfurt l'empereur ne resta que deux jours, et en partit le 25, après avoir reçu les adieux de son beau-frère, le roi de Naples, qu'il ne devait plus revoir. Je fus témoin d'une partie de cette dernière entrevue, et je crus remarquer je ne sais quoi de contraint dans l'attitude du roi de Naples; ce dont, au surplus, l'empereur n'eut pas l'air de s'apercevoir. Il est vrai que le roi ne lui annonça pas son départ précipité, et que Sa Majesté ignorait que ce prince avait reçu secrètement un général autrichien[76]. L'empereur n'en fut informé que par des rapports postérieurs, et en parut peu surpris. Au surplus (je dois le faire observer, parce que j'ai eu souvent l'occasion d'en faire la remarque), tant de coups, précipités, pour ainsi dire, les uns sur les autres, frappaient l'empereur depuis quelque temps, qu'il y paraissait presque insensible; on eût dit qu'il était entièrement retranché dans ses idées de fatalité. Cependant Sa Majesté, impassible pour ses propres malheurs, laissa éclater toute son indignation quand elle apprit que les souverains alliés avaient considéré le roi de Saxe comme leur prisonnier, et l'avaient déclaré traître, précisément parce qu'il était le seul qui ne l'eût pas trahi. Certes, si la fortune lui était redevenue favorable comme par le passé, le roi de Saxe se serait trouvé maître d'un des plus vastes royaumes de l'Europe; mais la fortune ne nous fut plus que contraire, nos triomphes mêmes n'étaient plus suivis que d'une gloire inutile.

Ainsi, par exemple, l'armée française eut bientôt à se couvrir de gloire à Hanau, quand il lui fallut traverser en la renversant la nombreuse armée autrichienne et bavaroise réunie sur ce point sous les ordres du général Wrede. Six mille prisonniers furent le résultat de ce triomphe, qui nous ouvrit en même temps les approches de Mayence, où l'on croyait arriver sans de nouveaux obstacles. Ce fut le 2 novembre, après une marche de quatorze jours depuis Leipzig, que nous revîmes enfin les bords du Rhin, et que l'on put respirer avec quelque sécurité.

Après avoir consacré cinq jours à la réorganisation de l'armée, donné ses ordres, assigné à chacun des maréchaux et des chefs de corps le poste qu'il devait occuper en son absence, l'empereur quitta Mayence le 7, et le 9 il coucha à Saint-Cloud, où il revint, précédé de quelques trophées; car d'Erfurt à Francfort nous avions pris vingt drapeaux aux Bavarois. Ces drapeaux, apportés au ministère de la guerre par M. Lecouteulx, aide-de-camp du prince de Neufchâtel, avaient précédé de deux jours l'arrivée de Sa Majesté à Paris; et déjà ils avaient été présentés à l'impératrice, à qui l'empereur en avait fait hommage dans les termes suivans: «Madame et très-chère épouse, je vous envoie vingt drapeaux pris par mes armées aux batailles de Wachau, de Leipzig et de Hanau; c'est un hommage que j'aime à vous rendre. Je désire que vous y voyiez une marque de ma grande satisfaction de votre conduite pendant la régence que je vous ai confiée.»

Sous le consulat et pendant les six premières années de l'empire, lorsque l'empereur revenait à Paris à la suite d'une campagne, c'est que cette campagne était terminée; la nouvelle d'une paix conclue après la victoire l'avait toujours précédé. Pour la seconde fois, il n'en fut plus de même au retour de Mayence. En cette circonstance, comme au retour de Smorghoni, l'empereur laissait la guerre toujours vivante, et revenait, non plus pour présenter à la France les fruits de ses victoires, mais pour lui demander de nouveaux secours d'hommes et d'argent, afin de parer aux échecs et aux pertes éprouvées par nos armées. Cependant, malgré cette différence dans le résultat de nos guerres, l'accueil fait par la nation à Sa Majesté était toujours le même, du moins en apparence. Les adresses des différentes villes de l'intérieur n'étaient ni moins nombreuses ni moins remplies d'expressions de dévouement; ceux-là même qui concevaient des craintes pour l'avenir se montraient encore plus dévoués que les autres, de peur que l'on ne vînt à deviner leurs fatales prévisions. Pour moi, il ne me vint pas une seule fois à l'idée que l'empereur pût succomber en définitive dans la lutte qu'il soutenait: car mes idées ne se portaient pas si loin, et ce n'est qu'en y réfléchissant depuis que j'ai pu apprécier les dangers qui déjà le menaçaient à l'époque où nous sommes parvenus. J'étais comme ces hommes qui, ayant passé de nuit sur les bords d'un précipice, ne connaissent le péril auquel ils ont été exposés que quand le jour le leur a révélé. Pourtant je dois dire que tout le monde était las de la guerre, et que ceux de mes amis que je vis en revenant de Mayence me parlèrent tous du besoin de la paix.

Dans l'intérieur même du palais, j'entendais beaucoup de personnes attachées à l'empereur tenir, loin de sa présence, un pareil langage; mais c'était une toute autre version devant Sa Majesté. Quand elle daignait m'interroger, ce qui arrivait assez souvent, sur ce que j'avais entendu dire, je lui rapportais exactement la vérité; et quand, dans ces rapports confidentiels de la toilette de l'empereur, le mot de paix sortait de ma bouche, il s'écria plusieurs fois: «La paix! la paix!... Eh! qui la désire plus que moi?... Ce sont eux qui ne la veulent pas. Plus j'accorde, plus ils exigent.»

Un événement extraordinaire, qui eut lieu précisément le jour où Sa Majesté arriva à Saint-Cloud, donna quelques motifs de croire, quand il fut connu, que les alliés avaient conçu le dessein d'entamer de nouvelles négociations. On apprit en effet que M. de Saint-Aignan, ministre de Sa Majesté près des cours ducales de Saxe, avait été enlevé de vive force et conduit à Francfort, où se trouvaient alors réunis M. de Metternich, le prince de Schwartzenberg, et les ministres de Russie et de Prusse. Là on lui fit des ouvertures toutes pacifiques au nom des souverains alliés; après quoi M. de Saint-Aignan eut la faculté de se rendre sur-le-champ auprès de l'empereur, pour lui faire connaître les détails de son enlèvement et des propositions qui en avaient été la suite. Les offres des alliés, dont je n'eus point connaissance, et dont par conséquent je ne puis rien dire, durent toutefois paraître dignes d'examen à l'empereur; car ce fut bientôt un bruit général dans le palais qu'un nouveau congrès allait s'assembler à Manheim, que M. le duc de Vicence avait été désigné par Sa Majesté comme son ministre plénipotentiaire, et que, pour donner plus d'éclat à sa mission, elle venait en même temps de lui confier le porte-feuille des affaires étrangères. Je me rappelle que cette nouvelle fit renaître l'espérance, et fut reçue très-favorablement; car, bien que ce fût sans doute l'effet d'une prévention, personne n'ignorait que l'opinion générale ne voyait pas avec plaisir M. le duc de Bassano dans le poste où M. le duc de Vicence était appelé à lui succéder. M. le duc de Bassano passait pour aller au devant de ce qu'il croyait être les désirs secrets de l'empereur, et pour être contraire à la paix. On verra plus tard, par une réponse que me fit Sa Majesté à Fontainebleau, combien ces bruits étaient gratuits et dépourvus de fondement.

Il semblait alors d'autant plus probable que les alliés avaient réellement l'intention de traiter de la paix, qu'en se procurant à force ouverte un négociateur français, ils avaient été au devant de tout ce que l'on aurait pu dire pour attribuer les premières démarches à l'empereur; et, ce qui surtout donnait un grand poids à la croyance accordée aux dispositions pacifiques de l'Europe, c'est qu'il ne s'agissait pas seulement d'une paix continentale, comme à Tilsitt et à Schœnbrunn, mais bien d'une paix générale dans laquelle l'Angleterre intervenait comme partie contractante; de sorte que l'on espérait gagner en sécurité pour la suite ce que l'on perdrait peut-être par la rigidité des conditions. Mais, malheureusement, l'espoir auquel on se livrait avec une joie anticipée fut de peu de durée. On ne tarda pas à apprendre que les propositions communiquées à M. de Saint-Aignan, après son enlèvement, n'étaient qu'un leurre, une vieille ruse diplomatique à laquelle les étrangers n'avaient eu recours que pour gagner du temps en berçant l'empereur d'une fausse espérance. En effet, un mois ne s'était pas écoulé, on n'avait pas même eu le temps de compléter l'échange des correspondances préliminaires qui ont lieu en pareil cas, lorsque l'empereur eut connaissance de la fameuse déclaration de Francfort, dans laquelle, bien loin d'entrer en négociations avec Sa Majesté, on affectait de séparer sa cause de celle de la France. Que d'intrigues! Et que l'on bénit de bon cœur sa médiocrité quand on se compare aux hommes condamnés à vivre dans ce dédale de hautes fourberies et d'hypocrisies honorifiques! La triste certitude étant acquise que les étrangers voulaient une guerre d'extermination, ramena la consternation où régnait déjà l'espérance; mais le génie de Sa Majesté n'en fut point abattu, et dès lors tous ses efforts se dirigèrent vers la nécessité de faire encore une fois face à l'ennemi, non plus pour conquérir ses provinces, mais pour garantir d'une invasion le sol sacré de la patrie.


CHAPITRE XVII.

Souvenirs récens.—Sociétés secrètes d'Allemagne.—L'empereur et les francs-maçons.—L'empereur riant de Cambacérès.—Les fanatiques assassins.—Promenade sur les bords de l'Elbe.—Un magistrat saxon.—Zèle religieux d'un protestant.—Détails sur les sociétés de l'Allemagne.—Opposition des gouvernemens au Tugendweiren.—Origine et réformation des sectes de 1813.—Les chevaliers noirs et la légion noire.—La réunion de Louise.—Les concordistes.—Le baron de Nostitz et la chaîne de la reine de Prusse.—L'Allemagne divisée entre trois chefs de secte.—Madame Brede et l'ancien électeur de Hesse-Cassel.—Intrigue du baron de Nostitz.—Les secrétaires de M. de Stein.—Véritable but des sociétés secrètes.—Leur importance.—Questions de l'empereur.—Histoire ou historiette.—Réception d'un carbonari.—Un officier français dans le Tyrol.—Ses mœurs, ses habitudes, son caractère.—Partie de chasse et réception ordinaire.—Les Italiens et les Tyroliens.—Épreuves de patience.—Trois rendez-vous.—Une nuit dans une forêt.—Apparence d'un crime.—Preuves évidentes.—Interrogatoire, jugement et condamnation.—Le colonel Boizard.—Révélations refusées.—L'exécuteur et l'échafaud.—Religion du serment.—Les carbonari.


On ne doit point omettre, en parlant de l'année 1813, le nombre incroyable des affiliations qui eurent lieu pendant cette année aux sociétés secrètes, récemment formées en Italie et en Allemagne. L'empereur, dès le temps où il n'était encore que premier consul, non-seulement ne s'était point opposé à la réouverture des loges maçonniques, mais il est permis de penser qu'il l'avait favorisée sous main. Il était bien sûr que rien ne sortirait de ces réunions qui pût être dangereux pour sa personne ou contraire à son gouvernement, puisque la franc-maçonnerie comptait parmi ses adeptes, et avait même pour chefs, les plus grands personnages de l'état. D'ailleurs, il aurait été de toute impossibilité que dans ces sociétés, où se glissaient quelques faux-frères, un secret dangereux, s'il y en avait eu de tel, pût échapper à la vigilance de la police. L'empereur en parlait quelquefois, mais comme de purs enfantillages bons pour amuser les badauds; et je puis assurer qu'il riait de bon cœur quand on lui racontait que l'archi-chancelier, en sa qualité de chef du Grand-Orient, ne présidait pas un banquet maçonnique avec moins de gravité qu'il n'en apportait à la présidence du sénat et du conseil-d'état. Toutefois l'insouciance de l'empereur ne s'étendait pas jusqu'aux sociétés si connues en Italie sous le nom de carbonari, et en Allemagne sous diverses dénominations. Il faut convenir, en effet, qu'après les entreprises de deux jeunes allemands affiliés à l'illuminisme, il était bien permis à Sa Majesté de ne pas voir sans inquiétudes la propagation de ces liens de vertu, où de jeunes fanatiques se transformaient en assassins.

Je n'ai rien su de particulier relativement aux carbonari, puisque aucune circonstance ne nous rapprocha de l'Italie. Quant aux sociétés secrètes de l'Allemagne, je me rappelle que, pendant notre séjour à Dresde, j'en entendis parler avec beaucoup d'intérêt, et non sans effroi pour l'avenir, à un magistrat saxon avec lequel j'eus l'honneur de me trouver souvent. C'était un homme de soixante ans environ, parlant bien le français, et joignant au plus haut degré le flegme allemand à la gravité de l'âge. Dans sa jeunesse, il avait habité la France, et avait même fait une partie de ses études au collége de Sorrèze. J'attribuai l'amitié qu'il voulait bien me témoigner au plaisir qu'il éprouvait à entendre parler d'un pays dont la mémoire paraissait lui être toujours chère. Je me souviens parfaitement aujourd'hui de la profonde vénération avec laquelle cet excellent homme me parlait d'un de ses anciens professeurs de Sorrèze, qu'il appelait don Ferlus; et il faudrait que j'eusse la mémoire bien ingrate pour oublier un nom que je lui ai entendu répéter si souvent.

Mon excellent saxon se nommait M. Gentz, mais n'était point parent du diplomate du même nom attaché à la chancellerie autrichienne. Il était de la religion réformée, très-exact à remplir ses devoirs religieux; et je puis assurer que je n'ai jamais connu un homme plus simple dans ses goûts et plus pénétré de ses devoirs d'homme et de magistrat. Je n'oserais hasarder de dire quel était le fond de sa pensée sur l'empereur, car il en parlait rarement; et s'il eût eu quelque chose de désobligeant à en dire, on conçoit facilement qu'il aurait pour cela choisi un autre confident que moi. Un jour que nous étions ensemble à examiner les travaux que Sa Majesté faisait élever de toutes parts sur la rive gauche de l'Elbe, je ne sais comment la conversation vint à tomber sur les sociétés secrètes de l'Allemagne, sujet qui m'était totalement étranger. Comme je lui adressais des questions pour m'instruire, M. Gentz me dit: «Il ne faut pas croire que les sociétés secrètes qui se multiplient en Allemagne d'une manière si extraordinaire aient été protégées par les souverains. Le gouvernement prussien les vit naître avec effroi, quoiqu'il cherche actuellement à en tirer parti pour donner une apparence nationale à la guerre qu'il vous fait depuis la défection du général Yorck. Des réunions aujourd'hui tolérées ont été, même en Prusse, l'objet de vives persécutions. Il n'y a pas long-temps, par exemple, que le gouvernement prussien prit des mesures sévères pour supprimer la société dite tugendverein. Il parvint à la dissoudre; mais au moment même de sa dissolution, il s'en forma trois autres qui devaient être dirigées par les membres du tugendverein, en prenant toutefois la précaution de les déguiser sous des dénominations différentes. Le docteur Jahn se mit à la tête des chevaliers noirs, qui ont depuis donné naissance à un corps de partisans connu sous le nom de la légion noire, commandé par le colonel Lutzoff. Le souvenir toujours vivant en Prusse de la feue reine exerce une grande influence sur la nouvelle direction imprimée à ses institutions; elle en est comme la divinité occulte. De son vivant, elle avait donné au baron de Nostitz une chaîne d'argent qui devint entre ses mains la décoration, ou pour mieux dire le signe de ralliement d'une nouvelle société à laquelle il donna le nom de réunion de Louise. Enfin M. Lang s'est déclaré le chef d'un ordre de concordistes qu'il institua à l'instar des associations de ce nom qui s'étaient établies depuis quelque temps dans les universités.

«Mes fonctions de magistrat, ajouta M. Gentz, m'ont plusieurs fois mis à même d'avoir des renseignemens exacts sur ces nouvelles institutions, et vous pouvez regarder ce que je vous dis à ce sujet comme parfaitement authentique. Les trois chefs, dont je viens de vous parler, dirigent bien en apparence trois sociétés; mais il est bien certain que les trois n'en font qu'une, puisque ces messieurs se sont engagés à suivre en tout point les erremens du Tugendverein. Seulement ils se sont partagés l'Allemagne pour rendre, par leur présence, leur influence plus immédiate. M. Jahn s'est réservé plus particulièrement la Prusse, M. Lang le nord, et le baron de Nostitz le midi de l'Allemagne. Ce dernier sachant quelle peut être l'influence d'une femme sur de jeunes adeptes, s'est associé une très-belle actrice de Prague, nommée madame Brede, et elle a déjà fait faire à la Réunion de Louise une conquête fort importante et qui peut le devenir beaucoup plus pour l'avenir, si les Français éprouvaient des revers. L'ancien électeur de Hesse, affilié par l'entremise de madame Brede, a accepté, presque immédiatement après sa réception, la grande maîtrise de la Réunion de Louise, et le jour même de son installation il a remis entre les mains de M. de Nostitz les fonds nécessaires pour créer et équiper un corps franc de sept cents hommes destiné à entrer au service de la Prusse. Il est vrai qu'une fois nanti de la somme, le baron ne s'est nullement occupé de la formation du corps, ce qui a causé beaucoup d'humeur au vieil électeur; mais à force d'adresse et d'intrigues, madame Brede est parvenue à les réconcilier. Il a été démontré en effet que M. de Nostitz ne s'était pas approprié les fonds dont il était dépositaire, mais qu'il leur avait donné une autre destination que l'armement d'un corps franc. M. de Nostitz est sans contredit le plus zélé, le plus ardent et le plus habile des trois chefs; je ne le connais pas personnellement, mais je sais que c'est un des hommes les plus capables d'exercer un grand empire sur ceux qui l'écoutent. C'est ainsi qu'il a captivé M. de Stein, ministre prussien, au point que celui-ci entretient deux de ses secrétaires à la disposition du baron de Nostitz, pour rédiger sous sa direction les pamphlets dont l'Allemagne est inondée; mais je ne puis trop vous répéter, poursuivit M. Gentz, que la haine vouée aux Français par ces diverses sociétés n'est qu'une chose accidentelle et née uniquement des circonstances; car leur but primitif était le renversement des gouvernemens, tels qu'ils existaient en Allemagne; et leur principe fondamental, l'établissement d'un système d'égalité absolue. Cela est si vrai, qu'il a été vivement question parmi les adeptes du Tugendverein, de proclamer la souveraineté du peuple dans toute l'Allemagne, et ceux-ci disaient tout haut que la guerre ne devait point être faite au nom des gouvernemens qui, selon eux, ne sont que des instrumens. Je ne sais quel sera en définitive le résultat de toutes ces machinations; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'à force de se donner de l'importance, les sociétés secrètes s'en créent une réelle. À les entendre, eux seuls ont déterminé le roi de Prusse à se déclarer ouvertement contre la France, et ils se vantent hautement de n'en pas demeurer là. Après tout, il leur arrivera probablement ce qui arrive presque toujours en pareil cas; si on les croit utiles, on leur promettra monts et merveilles pour en tirer parti, et on les laissera là quand on n'aura plus besoin d'eux, car il est de toute impossibilité que des gouvernemens raisonnables perdent de vue le but réel de leur institution.»

Tel est le résumé que je crois exact, non pas de tout ce que me dit M. Gentz sur les sociétés secrètes de l'Allemagne, mais ce dont je me suis souvenu, et je me rappelle que lorsque je me permis d'en rendre compte à l'empereur, Sa Majesté daigna m'écouter avec beaucoup d'attention, me faisait même répéter certains détails, ce qui n'a pas peu contribué à les graver dans ma mémoire. Quant aux carbonari, on a tout lieu de penser qu'ils tenaient par des ramifications secrètes aux sociétés allemandes; mais, comme je l'ai déjà dit, je n'ai point été à même de recueillir sur eux des documens certains. Cependant, j'essaierai de reproduire ici ce que j'ai entendu dire de la réception d'un carbonari.

Le récit de cette histoire qui, peut-être, n'est qu'une historiette, m'a vivement frappé; au surplus, je ne la donne ici que sous toute réserve, ne sachant même pas si quelqu'un n'en a pas déjà fait son profit, attendu que je ne fus pas le seul auditeur de cette narration. Je la tiens d'un Français qui habitait le nord de l'Italie, à l'époque même à laquelle se rapporte mon entretien avec M. Gentz.

«Un officier français, autrefois attaché au général Moreau, homme d'un esprit ardent et en même temps sombre et mélancolique, avait quitté le service après le procès instruit à Paris contre son général. Il n'avait point été compromis dans la conspiration, mais invariablement attaché aux principes républicains, cet officier, de mœurs très-simples, et possédant de quoi vivre, quoique médiocrement, avait quitté la France lors de la fondation de l'empire, et il ne prenait nullement la peine de déguiser son aversion pour le chef d'un gouvernement absolu; enfin, quoique fort paisible dans sa conduite, il était un de ceux que l'on désignait sous le nom de mécontens. Après avoir voyagé pendant plusieurs années en Grèce, en Allemagne et en Italie, il s'était fixé dans une simple bourgade du Tyrol vénitien. Là, il vivait fort retiré, n'ayant que peu de communications avec ses voisins, occupé de l'étude des sciences naturelles, se livrant à la contemplation et ne s'occupant, pour ainsi dire, plus des affaires publiques. Il était dans cette position, qui paraissait mystérieuse à quelques personnes, quand les affiliations aux ventes des carbonari firent de si incroyables progrès, dans la plupart des provinces italiennes et notamment sur les confins de l'Adriatique. Plusieurs habitans notables du pays, ardens carbonari, conçurent le projet d'enrôler dans leur société, l'officier français qui leur était connu, et dont ils n'ignoraient point les implacables ressentimens contre le chef du gouvernement impérial, qu'il regardait, à la vérité, comme un grand homme, mais en même temps comme le destructeur de sa chère république.

»Pour ne point effaroucher la susceptibilité présumée de l'officier, on résolut d'organiser une partie de chasse, dans laquelle on se dirigerait vers les lieux qu'il avait l'habitude de choisir pour ses promenades solitaires. Ce plan fut adopté et suivi, de sorte que la rencontre souhaitée eut lieu et parut toute fortuite. L'officier n'hésita point à se lier de conversation avec les chasseurs, dont quelques-uns lui étaient connus, et après plusieurs détours on amena la conversation sur les carbonari, ces nouveaux adeptes d'une sainte liberté. Ce mot magique de liberté n'avoit cessé de vivre au fond du cœur de l'officier; aussi, produisit-il sur lui tout l'effet que l'on en pouvait espérer; il réveilla les souvenirs enthousiastes de sa jeunesse et le fit frémir d'une joie depuis long-temps inaccoutumée. Lors donc qu'on en vint à lui proposer d'augmenter le nombre des frères dont il se trouvait entouré, ceux-ci n'éprouvèrent aucune difficulté. L'officier fut reçu; on lui fit connaître les signes sacramentels, les mots de reconnaissance; on reçut son serment; il s'engagea à être toujours et à toute heure à la disposition de ses frères, et à périr plutôt que de jamais trahir leur secret: Dès lors, il fut affilié et continua à vivre comme par le passé, attendant à tout moment une convocation.

»Le caractère aventureux des habitans du Tyrol vénitien offre de grandes différences avec le caractère des habitans de l'Italie, mais il lui ressemble par une méfiance naturelle qui leur est commune, et chez eux du soupçon à la vengeance la pente est rapide. À peine l'officier français fut-il admis au nombre des carbonari, qu'il s'en trouva parmi eux qui blâmèrent cette affiliation, et la regardèrent comme dangereuse; il y en eut même qui allèrent jusqu'à dire que la qualité de Français aurait dû être un motif suffisant de réprobation, et que, d'ailleurs, dans un moment où la police employait des hommes habiles à prendre tous les masques, il fallait que la fermeté et la constance du nouvel élu fussent soumises à d'autres épreuves que les simples formalités auxquelles on s'était borné. Les parrains de l'officier, ceux qui l'avaient pour ainsi dire convoité pour frère, ne firent point d'objection, étant sûrs de la bonté de leur choix.

»Les choses en étaient là, quand la nouvelle des désastres de l'armée française à Leipzig parvint dans les provinces voisines de l'Adriatique, et redoubla le zèle des carbonari. Trois mois environ s'étaient écoulés depuis la réception de l'officier français, sans que celui-ci eût reçu aucun avis de ses frères, et il pensait que les travaux du carbonarisme se bornaient à bien peu de chose. Alors, il reçoit un jour une lettre mystérieuse dans laquelle on lui enjoint de se rendre la nuit suivante, armé d'une épée, dans un bois qui lui était indiqué, de s'y trouver à minuit précis, et d'y attendre jusqu'à ce que l'on vînt le chercher. Exact au rendez-vous, l'officier s'y rendit à l'heure prescrite, et y resta jusqu'au jour sans avoir vu paraître personne; alors, il retourna chez lui pensant qu'on avait seulement voulu le soumettre à une épreuve de patience. Son opinion à cet égard fut presque changée en conviction lorsque, quelques jours après, une nouvelle lettre lui ayant prescrit de se rendre de la même manière au même endroit, il y eut passé encore la nuit à attendre vainement.

»Il n'en fut plus de même lors d'un troisième et semblable rendez-vous. L'officier français s'y rendit encore avec la même ponctualité, sans que sa patience se trouvât lassée. Il attendait depuis plusieurs heures quand tout à coup, au lieu de voir venir ses frères, il entend le cliquetis d'épées froissées les unes contre les autres. Entraîné par un premier mouvement, il s'élance du côté d'où vient le bruit, et le bruit semble reculer à mesure qu'il s'en approche. Il arrive cependant au lieu où un crime affreux venait d'être commis: il voit un homme baigné dans son sang, que deux assassins venaient de frapper. Prompt comme l'éclair, il s'élance l'épée à la main sur les deux meurtriers; mais ils ont disparu dans l'épaisseur du bois, et il se disposait à prodiguer des secours à leur victime, lorsque quatre gendarmes arrivent sur le lieu de la scène. L'officier se trouvait alors seul, l'épée nue, auprès de l'homme assassiné; celui-ci, qui respirait encore, fait un dernier effort pour parler, et expire en désignant son défenseur comme étant son meurtrier. Alors les gendarmes l'arrêtent; deux enlèvent le cadavre, et les deux autres attachent les bras de l'officier avec des cordes, et le conduisent dans un village situé à une lieue, où ils arrivent à la pointe du jour. Là il est conduit devant le magistrat, interrogé, et écroué dans la prison du lieu.

»Qu'on se figure la situation de l'officier; sans amis dans le pays, n'osant se recommander de son propre gouvernement auquel ses opinions connues l'auraient rendu suspect, accusé d'un crime horrible, voyant toutes les preuves contre lui, et surtout invinciblement accablé par les dernières paroles de la victime mourante! Comme tous les hommes d'un caractère ferme et résolu, il envisagea sa position sans se plaindre, vit qu'elle était sans remède, et se résigna à son sort.

»Cependant on avait nommé une commission spéciale, pour conserver au moins le simulacre de la justice. Amené devant la commission, il ne put que répéter ce qu'il avait dit devant le magistrat qui l'avait interrogé le premier; c'est-à-dire, raconter les faits tels qu'ils s'étaient passés, protester de son innocence, et reconnaître en même temps que toutes apparences étaient contre lui. Que pouvait-il répondre quand on lui demandait pourquoi, pour quel motif il s'était trouvé seul, pendant la nuit et armé d'une épée dans l'épaisseur d'un bois? Ici son serment de carbonari enchaînait ses paroles, et ses hésitations devenaient autant de preuves. Que répondre encore à la déposition des gendarmes qui l'avaient arrêté en flagrant d'élit. Il fut donc, d'une voix unanime, condamné à mort, et reconduit dans sa prison, où il dut rester jusqu'au moment fixé pour l'exécution du jugement.

»D'abord, on lui envoya un prêtre: l'officier le reçut avec les plus grands égards, mais s'abstint de recourir à son ministère; ensuite, il fut importuné de la visite d'une confrérie de pénitens. Enfin, les exécuteurs vinrent le chercher pour le conduire au lieu du supplice. Comme il s'y rendait, accompagné de plusieurs gendarmes, et d'une longue et double haie de pénitens, le cortége funèbre fut interrompu par l'arrivée inopinée du colonel de la gendarmerie, que le hasard amenait sur le lieu de la scène. Cet officier supérieur portait le nom du colonel Boizard, nom connu dans toute la haute Italie, et redouté de tous les malfaiteurs. Le colonel ordonna un sursis pour interroger lui-même le condamné, et se faire rendre compte des circonstances du crime et du jugement. Lorsqu'il fut seul avec l'officier: «Vous le voyez, lui dit-il, tout est contre vous, et rien ne peut vous soustraire à la mort qui vous attend; cependant je puis vous sauver, mais à une seule condition: je sais que vous êtes affilié à la secte des carbonari; faites-moi connaître vos complices dans ces ténébreuses machinations, et votre vie est à ce prix.—Jamais.—Considérez cependant.....—Jamais, vous dis-je; qu'on me mène au supplice.

»Il fallut donc s'acheminer de nouveau vers la place où l'instrument du supplice était dressé. L'exécuteur était à son poste. L'officier monte d'un pas ferme la fatale échelle. Le colonel Boizard s'y élance après lui, le supplie encore de sauver sa vie aux conditions dont il lui a parlé: «Non! non! jamais...» Alors la scène change, le colonel, l'exécuteur, les gendarmes, le prêtre, les pénitens, les spectateurs, tous s'empressent autour de l'officier; chacun veut le presser dans ses bras; enfin on le reconduit en triomphe à sa demeure. Tout ce qui s'était passé n'était en effet qu'une réception; les assassins de la forêt et leur victime avaient, aussi bien que les juges et le prétendu colonel Boizard, joué leur rôle, et les carbonari les plus soupçonneux surent jusqu'à quel point leur nouvel affilié poussait l'héroïsme de la constance et la religion du serment.»

Tel est à peu près le récit que j'ai entendu faire, comme je l'ai dit, avec le plus vif intérêt; et j'ai cru qu'il me serait permis d'en retracer ici le souvenir, sans me dissimuler toutefois combien il doit perdre à être écrit. Faut-il y ajouter toute confiance? C'est ce que je n'oserais décider; mais ce que je puis certifier, c'est que le narrateur le donnait comme vrai, et assurait même que l'on en trouverait les détails aux archives de Milan, attendu que cette réception extraordinaire avait été, dans le temps, l'objet d'un rapport circonstancié adressé au vice-roi, pour lequel la destinée avait déjà prononcé qu'il ne reverrait plus l'empereur.


CHAPITRE XVIII.