Souvenirs déplorables.—Les étrangers à Paris.—Ordre de l'empereur.—Départ de Sa Majesté de Troyes.—Dix lieues en deux heures.—L'empereur en cariole.—J'arrive à Essone.—Ordre de me rendre à Fontainebleau.—Arrivée de Sa Majesté.—Abattement de l'empereur.—Le maréchal Moncey à Fontainebleau.—Morne silence de l'empereur.—Préoccupation continuelle.—Seule distraction de l'empereur causée par ses soldats.—Première revue de Fontainebleau.—Paris, Paris!—Nécessité de parler de moi.—Ma maison pillée par les Cosaques.—Don de 50,000 fr.—Augmentation graduelle de l'abattement de l'empereur.—Défense à Roustan de donner des pistolets à l'empereur.—Bonté extrême de l'empereur envers moi.—Don de 100,000 fr.—Sa Majesté daignant entrer dans mes intérêts de famille.—Reconnaissance impossible à décrire.—100,000 fr. enfouis dans un bois.—Le garçon de garde-robe Denis.—L'origine de tous mes chagrins.
Quel temps, grand dieu! Quelle époque et quels événemens que ceux dont j'ai maintenant à rappeler les déplorables souvenirs! Me voilà arrivé à ce jour fatal, où les armées de l'Europe coalisée allaient fouler le sol de Paris, de cette capitale vierge depuis plusieurs siècles de la présence de l'étranger. Quel coup pour l'empereur! Et que sa grande âme expiait cruellement ses entrées triomphales à Vienne et à Berlin! C'était donc en vain qu'il avait déployé une si incroyable activité pendant l'admirable campagne de France où son génie s'était trouvé rajeuni comme au temps de ses campagnes d'Italie! C'était après Marengo que je l'avais vu pour la première fois le lendemain d'une bataille; quel contraste avec son attitude abattue quand je le revis le 31 mars à Fontainebleau!
Ayant accompagné partout Sa Majesté, je me trouvais auprès d'elle, à Troyes, le 30 mars au matin.
L'empereur en partit à dix heures, suivi seulement du grand maréchal et de M. le duc de Vicence. On savait alors au quartier-général que les troupes alliées s'avançaient sur Paris; mais nous étions loin de soupçonner qu'au moment même du départ précipité de Sa Majesté, la bataille devant Paris était engagée dans sa plus grande force; du moins je n'avais rien entendu dire qui pût me le faire croire. Je reçus l'ordre de me diriger sur Essonne, et comme les moyens de transport étaient devenus très-rares et très-difficiles, je n'y pus arriver que le 31 de grand matin. J'y étais depuis peu de temps, lorsqu'un courrier m'apporta l'ordre de me diriger sur Fontainebleau, ce que je fis sur-le-champ. Ce fut alors que j'appris que l'empereur s'était rendu de Troyes à Montereau en deux heures, ayant fait ainsi un trajet de dix lieues dans ce court espace de temps. J'appris encore que l'empereur et sa suite peu nombreuse avaient été obligés d'avoir recours au moyen d'une cariole pour se rendre sur la route de Paris, entre Essonne et Villejuif. Il s'était avancé jusqu'à la Cour de France, dans l'intention de marcher sur Paris; mais là, ayant eu la nouvelle et la cruelle certitude de la capitulation de Paris, il m'avait fait expédier le courrier dont je viens de parler tout à l'heure.
Il n'y avait pas long-temps que j'étais à Fontainebleau lorsque l'empereur y arriva; il avait un air pâle et fatigué que je ne lui avais jamais vu au même degré, et lui, qui savait si bien commander aux impressions de son âme, ne paraissait point chercher à dissimuler le découragement qui se manifestait dans son attitude et sur son visage. On voyait combien il était bourrelé de tous les événemens désastreux qui, depuis quelques jours, s'accumulaient les uns sur les autres dans une affreuse progression.
L'empereur ne dit rien à personne, et s'enferma immédiatement dans son cabinet avec les ducs de Vicence et de Bassano, et le prince de Neufchâtel. Ces messieurs restèrent long-temps avec l'empereur, qui reçut ensuite quelques officiers-généraux. Sa Majesté se coucha fort tard et me parut toujours fort accablée; de temps en temps j'entendais quelques soupirs étouffés qui sortaient de sa poitrine, et auxquels se joignait le nom de Marmont, ce que je ne savais comment m'expliquer, n'ayant encore rien appris sur la manière dont avait été faite la capitulation de Paris, et sachant que M. le duc de Raguse était un des maréchaux pour lesquels l'empereur avait toujours eu le plus d'affection. Je vis venir ce soir même à Fontainebleau le maréchal Moncey, qui la veille avait si vaillamment commandé la garde nationale à la barrière de Clichy, et le maréchal duc de Dantzig.
J'aurais peine à peindre la tristesse morne et silencieuse qui régna à Fontainebleau pendant les deux jours qui suivirent. Abattu sous tant de coups qui l'avaient frappé, l'empereur ne se rendait que très-peu dans son cabinet, où il passait ordinairement tant d'heures consacrées au travail. Il était tellement absorbé dans le conflit de ses pensées, que souvent il ne s'apercevait pas que les personnes qu'il avait fait appeler étaient près de lui; il les regardait pour ainsi dire sans les voir, et restait quelquefois près d'une demi-heure sans leur adresser la parole. Alors, comme se réveillant à peine de cet état d'engourdissement, il leur adressait une question dont il n'avait pas l'air d'entendre la réponse; la présence même du duc de Bassano et du duc de Vicence, qu'il faisait le plus fréquemment demander, ne rompait pas toujours cet état de préoccupation, pour ainsi dire léthargique. Les heures des repas étaient les mêmes, et l'on servait comme à l'ordinaire, mais tout se passait dans un silence que rompait seul le bruit inévitable du service. À la toilette de l'empereur, même silence; pas un mot ne sortait de sa bouche, et si le matin je lui proposais une de ces potions qu'il prenait habituellement, non-seulement je n'en obtenais aucune réponse, mais rien sur sa figure, que j'observais attentivement, ne pouvait me faire croire qu'il m'eût entendu. Cette situation était horrible pour toutes les personnes attachées à Sa Majesté.
L'empereur était-il réellement vaincu par sa mauvaise fortune? Son génie était-il engourdi comme son corps? Je dirai avec toute franchise que, le voyant si différent de ce que je l'avais vu, après les désastres de Moscou, et même quelques jours auparavant quand je le quittai à Troyes, je le croyais fermement: mais il n'en était rien: son âme était en proie à une idée fixe, l'idée de reprendre l'offensive et de marcher sur Paris. En effet, s'il restait consterné même dans l'intimité de ses plus fidèles ministres et de ses généraux les plus habiles, il se ranimait à la vue de ses soldats, pensant sans doute que les uns lui suggéreraient des conseils de prudence, tandis que les autres ne répondraient jamais que par les cris de vive l'empereur! aux ordres les plus téméraires qu'il voudrait leur donner. Aussi, dès le 2 d'avril, avait-il, pour ainsi dire, secoué momentanément son abattement pour passer en revue, dans la cour du palais, sa garde, qui venait de le rejoindre à Fontainebleau. Il parla à ses soldats d'une voix ferme et leur dit:
«Soldats! l'ennemi nous a dérobé trois marches et s'est rendu maître de Paris, il faut l'en chasser. D'indignes Français, des émigrés auxquels nous avons pardonné, ont arboré la cocarde blanche, et se sont joints aux ennemis. Les lâches! ils recevront le prix de ce nouvel attentat. Jurons de vaincre ou de mourir, et de faire respecter cette cocarde tricolore, qui, depuis vingt ans, nous trouve sur le chemin de la gloire et de l'honneur.»
L'enthousiasme des troupes fut extrême à la voix de leur chef; tous s'écrièrent: Paris! Paris! Mais l'empereur n'en reprit pas moins son accablement en passant le seuil du Palais, ce qui venait sans doute de la crainte trop bien fondée, de voir son immense désir de marcher sur Paris, contenu par ses lieutenans. Au surplus, ce n'est que depuis, en réfléchissant sur ces événemens, que je me suis permis d'interpréter de la sorte les combats qui se livraient dans l'âme de l'empereur, car alors, tout entier à mon service, je n'aurais pas même osé concevoir l'idée de sortir du cercle de mes fonctions ordinaires.
Cependant les affaires devenaient de plus en plus contraires aux vœux et aux projets de l'empereur; M. le duc de Vicence, qu'il avait envoyé à Paris, où s'était formé un gouvernement provisoire, sous la présidence du prince de Bénévent, en revint sans avoir pu réussir dans sa mission auprès de l'empereur Alexandre, et chaque jour Sa Majesté apprenait avec une vive douleur l'adhésion des maréchaux et celle d'un grand nombre de généraux au nouveau gouvernement. Celle du prince de Neufchâtel lui fut particulièrement sensible, et je puis dire que, étrangers comme nous l'étions aux combinaisons de la politique, nous en fûmes tous frappés d'étonnement.
Ici, je me vois dans la nécessité de parler de moi, ce que j'ai fait le moins possible dans le cours de mes mémoires, et je pense que c'est une justice que me rendront tous mes lecteurs; mais ce que j'ai à dire se lie trop intimement aux derniers temps que j'ai passés auprès de l'empereur, et importe trop d'ailleurs à mon honneur personnel pour que je puisse supposer que qui que ce soit m'en fasse un reproche. J'étais, comme on peut le croire, fort inquiet du sort de ma famille, dont je n'avais depuis long-temps reçu aucune nouvelle, et en même temps la maladie cruelle dont j'étais atteint avait fait d'affreux progrès par suite des fatigues des dernières campagnes. Toutefois les souffrances morales auxquelles je voyais l'empereur en proie, absorbaient tellement toutes mes pensées, que je ne prenais aucune précaution contre les douleurs physiques qui me tourmentaient, et je n'avais pas même songé à demander une sauve-garde pour la maison de campagne que je possédais dans les environs de Fontainebleau. Des corps francs, s'en étant emparés, y avaient établi leur logement après avoir tout pillé, tout brisé, et détruit jusqu'au petit troupeau de mérinos que je devais aux bontés de l'impératrice Joséphine. L'empereur en ayant été informé par d'autres que par moi, me dit un matin à sa toilette: «Constant, je vous dois une indemnité.—Sire?—Oui, mon enfant, je sais qu'on vous a pillé; je sais que vous avez fait des pertes considérables à la campagne de Russie; j'ai donné l'ordre de vous compter cinquante mille francs pour vous couvrir de tout cela.» Je remerciai Sa Majesté, qui m'indemnisait au delà de mes pertes.
Ceci se passait dans les premiers jours de notre dernier séjour à Fontainebleau. À la même époque, comme on parlait déjà de la translation de l'empereur à l'île d'Elbe, M. le grand-maréchal du palais me demanda un jour si je suivrais Sa Majesté dans cette résidence. Dieu m'est témoin que je n'avais d'autre désir, d'autre pensée que de consacrer toute ma vie au service de l'empereur; aussi n'eus-je pas besoin d'un instant de réflexion pour répondre à M. le grand maréchal, que cela ne pouvait pas faire l'objet d'un doute, et je m'occupai presque immédiatement des préparatifs nécessaires pour un voyage qui n'était pas de long cours, mais dont aucune intelligence humaine n'aurait pu alors assigner le terme.
Cependant, dans son intérieur, l'empereur devenait de jour en jour plus triste et plus soucieux, et dès que je le voyais seul, ce qui lui arrivait souvent, je cherchais le plus possible à être auprès de lui. Je remarquai la vive agitation que lui causait la lecture des dépêches qu'il recevait de Paris; cette agitation fut plusieurs fois telle que je m'aperçus qu'il s'était déchiré la cuisse avec ses ongles, au point que le sang en sortait, sans que lui-même s'en fût aperçu. Je prenais alors la liberté de l'en prévenir le plus doucement qu'il m'était possible, dans l'espoir de mettre un terme à ces violentes préoccupations qui me navraient le cœur. Plusieurs fois aussi l'empereur demanda ses pistolets à Roustan; j'avais heureusement eu la précaution, voyant Sa Majesté si violemment tourmentée, de lui recommander de ne jamais les lui donner, quelqu'instance que fît l'empereur. Je crus devoir rendre compte de tout ceci à M. le duc de Vicence, qui m'approuva en tout point.
Un matin, je ne me rappelle plus si c'était le 10 ou le 11 d'avril, mais ce fut bien certainement un de ces deux jours-là, l'empereur, qui ne m'avait rien dit le matin, me fit appeler pendant la journée. À peine fus-je entré dans sa chambre, qu'il me dit avec le ton de la plus obligeante bonté: «Mon cher Constant, voilà un bon de cent mille francs que vous allez recevoir chez Peyrache; si votre femme arrive ici avant notre départ, vous les lui donnerez; si elle tarde, enterrez-les dans un coin de votre campagne; prenez exactement la désignation du lieu, que vous lui enverrez par une personne sûre. Quand on m'a bien servi on ne doit pas être misérable. Votre femme achètera une ferme ou placera cet argent: elle vivra avec votre mère et votre sœur, et vous n'aurez pas alors la crainte de la laisser dans le besoin.» Plus ému encore de la bonté prévoyante de l'empereur, qui daignait descendre dans les détails de mes intérêts de famille, que satisfait de la richesse du présent qu'il venait de me faire, je trouvai à peine des expressions pour lui peindre ma reconnaissance; et, telle était d'ailleurs notre insouciance de l'avenir, tant était loin de nous la seule pensée que le grand empire pût avoir une fin, que ce fut alors seulement que je pensai à l'état de détresse dans lequel j'aurais laissé ma famille, si l'empereur n'y eût aussi généreusement pourvu. Je n'avais en effet aucune fortune, et ne possédais au monde que ma maison dévastée et les cinquante mille francs destinés à la réparer.
Dans ces circonstances, ne sachant pas quand je reverrais ma femme, je me mis en mesure de suivre le conseil que Sa Majesté avait bien voulu me donner; je convertis mes cent mille francs en or, que je mis dans cinq sacs; j'emmenai avec moi le garçon de garde-robe, nommé Denis, dont la probité était à toute épreuve, et nous prîmes le chemin de la forêt, afin de n'être vus d'aucune des personnes qui habitaient ma maison. Nous entrâmes avec précaution dans un petit enclos qui m'appartenait, et dont la porte était masquée par les bois, quoique encore privés de leur feuillage; à l'aide de Denis, je parvins à enfouir mon trésor après avoir pris une exacte désignation du lieu, et je revins au palais, étant, certes, bien loin de prévoir combien ces maudits cent mille francs devaient me causer de chagrins et de tribulations, ainsi qu'on le verra dans l'un des chapitres suivans.
Besoin d'indulgence.—Notre position à Fontainebleau.—Impossibilité de croire au détrônement de l'empereur.—Pétitions nombreuses.—Effet produit par les journaux sur Sa Majesté.—M. le duc de Bassano.—L'empereur plus affecté de renoncer au trône pour son fils que pour lui.—L'empereur soldat et un louis par jour.—Abdication de l'empereur.—Grande révélation.—Tristesse du jour et calme du soir.—Coucher de l'empereur.—Réveil épouvantable.—L'empereur empoisonné.—Débris du sachet de campagne.—Paroles que m'adresse l'empereur mourant.—Affreux désespoir.—Résignation de Sa Majesté.—Obstination à mourir.—Première crise.—Ordre d'appeler M. de Caulaincourt et M. Yvan.—Paroles touchantes de Sa Majesté à M. le duc de Vicence.—Longue inutilité de nos prières réunies.—Question de l'empereur à M. Yvan et effroi subit.—Seconde crise.—L'empereur prenant enfin une potion.—Assoupissement de l'empereur.—Réveil et silence complet sur les événemens de la nuit.—M. Yvan parti pour Paris.—Départ de Roustan.—Le 12 d'avril.—Adieux de M. le maréchal Macdonald à l'empereur.—Déjeuner comme à l'ordinaire.—Le sabre de Mourad-Bey.—L'empereur plus causant que du coutume.—Variations instantanées de l'humeur de l'empereur.—Tristesse morose et la Monaco.—Répugnance que causent à l'empereur les lettres de Paris.—Preuve remarquable de l'abattement de l'empereur.—Une belle dame à Fontainebleau.—Une nuit entière d'attente et d'oubli.—Autre visite à Fontainebleau et souvenir antérieur.—Aventure à Saint-Cloud.—Le protecteur des belles près de Sa Majesté.—Mon voyage à Bourg-la-Reine.—La mère et la fille.—Voyage à l'île d'Elbe et mariage.—Triste retour aux affaires de Fontainebleau.—Question que m'adresse l'empereur.—Réponse franche.—Parole de l'empereur sur M. le duc de Bassano.
Ici je dois plus que jamais demander de l'indulgence à mes lecteurs sur l'ordre dans lequel je rapporte les faits dont j'ai été témoin pendant le séjour de l'empereur à Fontainebleau, et ceux qui s'y rapportent, mais qui ne sont venus que plus tard à ma connaissance; je demande également grâce pour les inexactitudes de dates qui pourraient m'échapper, car je me souviens pour ainsi dire en masse de tout ce qui se passa pendant les malheureux vingt jours qui suivirent l'occupation de Paris, jusqu'au départ de Sa Majesté pour l'île d'Elbe; et j'étais tellement absorbé moi-même de l'état malheureux dans lequel je voyais un si bon maître, que toutes mes facultés suffisaient à peine aux sensations du moment. Nous souffrions tous des souffrances de l'empereur; nul de nous ne songeait à graver dans sa mémoire le souvenir de tant d'angoisses: nous vivions, pour ainsi dire, sous condition.
Dans les premiers temps de notre séjour à Fontainebleau, on était loin de croire parmi ceux qui nous entouraient, que l'empereur allait bientôt cesser de régner sur la France. Il tombait sous le sens de tout le monde que l'empereur d'Autriche ne voudrait pas consentir à ce que l'on détrônât son gendre, sa fille et son petit-fils; on se trompait étrangement. Je remarquai pendant ces premiers jours qu'on adressait à Sa Majesté encore plus de pétitions que de coutume; mais j'ignore s'il leur fut fait des réponses favorables, ou si même l'empereur fit répondre à aucune. Souvent l'empereur prenait les gazettes, mais après y avoir jeté les yeux il les rejetait avec humeur, puis les reprenait et les rejetait encore, et si l'on se rappelle les horribles injures que se permirent alors des écrivains, dont quelques-uns lui avaient souvent prodigué des louanges, on concevra qu'une pareille transition fut bien capable d'exciter le dégoût de Sa Majesté. L'empereur restait très-souvent seul, et la personne qu'il voyait le plus souvent était M. le duc de Bassano, le seul de ses ministres qui se trouvât alors à Fontainebleau; car M. le duc de Vicence, chargé continuellement de missions, n'y était pour ainsi dire que de passage, surtout tant que Sa Majesté conserva l'espérance de voir une régence en faveur de son fils succéder à son gouvernement. En cherchant à me rappeler les diverses impressions dont je remarquais continuellement les signes sur la figure de l'empereur, je crois pouvoir affirmer qu'il fut encore plus violemment affecté quand il lui fallut enfin renoncer au trône pour son fils, que quand il en avait fait le sacrifice pour lui-même. Quand les maréchaux ou M. le duc de Vicence parlaient à Sa Majesté d'arrangemens relatifs à sa personne, il était facile de voir qu'il ne les écoutait qu'avec une extrême répugnance. Un jour qu'on lui parlait de l'île d'Elbe avec je ne sais plus quelle somme par an, j'entendis Sa Majesté répondre avec vivacité: «C'est trop, beaucoup trop pour moi. Si je ne suis plus qu'un soldat, je n'ai pas besoin de plus d'un louis par jour.»
Cependant le moment arriva où, pressée de toutes parts, Sa Majesté se résigna à signer l'acte d'abdication pure et simple qu'on lui demandait. Cet acte mémorable était ainsi conçu:
«Les puissances alliées ayant proclamé que l'empereur Napoléon était le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l'empereur Napoléon, fidèle à son serment, déclare qu'il renonce, pour lui et ses héritiers, au trône de France et d'Italie, et qu'il n'est aucun sacrifice personnel, même celui de la vie, qu'il ne soit prêt à faire à l'intérêt de la France.
»Fait au palais de Fontainebleau, le 11 avril 1814.
»napoléon.»
Je n'ai pas besoin de dire que je n'eus pas alors connaissance de l'acte d'abdication qu'on vient de lire: c'était un de ces hauts secrets qui émanaient du cabinet, et n'entraient guère dans les confidences de la chambre à coucher. Seulement je me rappelle qu'il en fut question le jour même, mais assez vaguement, dans toute la maison; et d'ailleurs, j'avais bien vu qu'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire; toute la journée l'empereur parut plus triste qu'il ne l'avait encore été; mais cependant, que j'étais loin de m'attendre aux tourmens de la nuit qui suivit ce jour fatal!
Je prie maintenant le lecteur de vouloir bien prêter toute son attention à l'événement que j'ai à lui raconter; en ce moment je deviens historien, puisque j'ai à retracer le douloureux souvenir d'un fait capital dans la grande histoire de l'empereur, d'un fait qui a été l'objet d'innombrables controverses, d'un fait sur lequel on n'a pu avoir que des doutes, et dont moi seul j'ai pu connaître tous les pénibles détails: l'empoisonnement de l'empereur à Fontainebleau. Je n'ai pas besoin, je l'espère, de protester de ma véracité; je sens trop l'importance d'une pareille révélation, pour me permettre, soit de retrancher, soit d'ajouter la moindre circonstance à la vérité; je dirai donc les choses telles qu'elles se sont passées, telles que je les ai vues, telles que le cruel souvenir en sera éternellement gravé dans ma mémoire.
Le 11 d'avril, j'avais couché l'empereur comme à l'ordinaire, je crois même un peu plus tôt que de coutume, car, si je me le rappelle bien, il n'était pas tout-à-fait dix heures et demie. À son coucher, il me parut mieux que pendant le jour, et à peu près dans l'état où je l'avais vu les soirs précédens. Je couchais dans une chambre en entresol, située au-dessus de la chambre de l'empereur, à laquelle elle communiquait par un petit escalier dérobé. Depuis quelque temps j'avais l'attention de me coucher tout habillé pour être plus promptement auprès de Sa Majesté quand elle me faisait appeler. Je dormais assez profondément lorsque, à minuit, je fus réveillé par M. Pelard, qui était de service. Il me dit que l'empereur me demandait, et en ouvrant les yeux, je vis sur sa figure un air d'effroi dont je fus consterné. Cependant je m'étais jeté en bas de mon lit, et, en descendant l'escalier, M. Pelard ajouta: «L'empereur a délayé quelque chose dans un verre, et il l'a bu.» J'entrai dans la chambre de Sa Majesté, en proie à des angoisses qu'il est impossible de se figurer. L'empereur s'était recouché, mais en m'avançant vers son lit, je vis par terre devant la cheminée les débris d'un sachet de peau et de taffetas noir, le même dont j'ai parlé précédemment. C'était en effet celui qu'il portait à son cou depuis la campagne d'Espagne, et que je lui gardais avec tant de soin dans l'intervalle d'une campagne à une autre. Ah! si j'avais pu me douter de ce qu'il contenait! En ce moment fatal, l'affreuse vérité me fut soudain révélée!
Cependant j'étais au chevet du lit de l'empereur. «Constant, me dit-il d'une voix tantôt faible et tantôt violemment saccadée, Constant, je vais mourir!... Je n'ai pu résister aux tourmens que j'éprouve, surtout à l'humiliation de me voir bientôt entouré des agens de l'étranger!... On a traîné mes aigles dans la boue!... Ils m'ont mal connu!... Mon pauvre Constant, ils me regretteront quand je ne serai plus!... Marmont m'a porté le dernier coup. Le malheureux!.. Je l'aimais!... L'abandon de Berthier m'a navré!... Mes vieux amis, mes anciens compagnons d'armes!...» L'empereur me dit encore plusieurs autres choses que je craindrais de rapporter d'une manière infidèle, et l'on concevra que, livré comme je l'étais au plus violent désespoir, je ne cherchais pas à graver dans ma mémoire les paroles qui s'échappaient par intervalles de la bouche de l'empereur; car il ne parla pas de suite, et les plaintes que j'ai rapportées furent proférées après des momens de repos ou plutôt d'abattement. Les yeux fixés sur la figure de l'empereur, j'y remarquai, autant que mes larmes me permettaient d'y voir, quelques mouvemens convulsifs; c'étaient les symptômes d'une crise qui me causaient le plus violent effroi; heureusement que cette crise amena un léger vomissement qui me rendit quelque espérance. L'empereur, dans la complication de ses souffrances physiques et morales, n'avait pas perdu son sang-froid; il me dit après cette première évacuation: «Constant, faites appeler Caulaincourt et Yvan.» J'entrouvris la porte afin de communiquer cet ordre à M. Pelard, sans sortir de la chambre de l'empereur. Revenu auprès de son lit, je le priai, je le suppliai de prendre une potion adoucissante; tous mes efforts furent vains, il repoussa toutes mes instances, tant il avait une ferme volonté de mourir, même en présence de la mort.
Malgré les refus obstinés de l'empereur, je continuais toujours mes supplications, quand M. de Caulaincourt et M. Yvan entrèrent dans sa chambre. Sa Majesté fit signe de la main à M. le duc de Vicence de s'approcher de son lit, et lui dit: «Caulaincourt, je vous recommande ma femme et mon enfant; servez-les comme vous m'avez servi. Je n'ai pas long-temps à vivre!...» En ce moment l'empereur fut interrompu par un nouveau vomissement, mais plus léger encore que le premier. Pendant ce temps-là j'essayai de dire à M. le duc de Vicence que l'empereur avait pris du poison: il me devina plus qu'il ne me comprit, car mes sanglots m'étouffaient la voix au point de ne pouvoir prononcer un mot distinctement. M. Yvan s'étant approché, l'empereur lui dit: «Croyez-vous que la dose soit assez forte?» Ces paroles étaient réellement énigmatiques pour M. Yvan, car il n'avait jamais connu l'existence du sachet, du moins à ma connaissance; aussi répondit-il: «Je ne sais ce que Votre Majesté veut dire;» réponse à laquelle l'empereur ne répliqua rien.
Ayant tous les trois, M. le duc de Vicence, M. Yvan et moi, réuni nos instances auprès de l'empereur, nous fûmes assez heureux pour le déterminer, mais non sans beaucoup de peine, à prendre une tasse de thé; encore, l'ayant fait en toute hâte, me refusa-t-il quand je le lui présentai, me disant: «Laisse-moi, Constant, laisse-moi.» Mais ayant redoublé nos efforts, il but enfin, et les vomissemens cessèrent. Peu de temps après avoir pris cette tasse de thé, l'empereur parut plus calme; il s'assoupit; ces messieurs se retirèrent doucement, et je restai seul dans sa chambre, où j'attendis son réveil.
Après un sommeil de quelques heures, l'empereur se réveilla, étant presque comme à son ordinaire, quoique sa figure portât encore des traces de ce qu'il avait souffert, et quand je l'aidai à se lever, il ne me dit pas un seul mot qui se rapportât, même de la manière la plus indirecte, à la nuit épouvantable que nous venions de passer. Il déjeuna comme à son ordinaire, seulement un peu plus tard que de coutume; son air était redevenu tout-à-fait calme, et même il paraissait plus gai qu'il ne l'avait été depuis long-temps. Était-ce par suite de la satisfaction d'avoir échappé à la mort, qu'un moment de découragement lui avait fait désirer, ou n'était-ce pas plutôt parce qu'il avait acquis la certitude de ne pas la craindre plus dans son lit que sur le champ de bataille? Quoi qu'il en soit, j'attribuai l'heureuse conservation de l'empereur à ce que le poison contenu dans le fatal sachet avait perdu de son efficacité.
Quand tout fut rentré dans l'ordre accoutumé, sans qu'aucune personne du palais, excepté celles que j'ai nommées, ait pu se douter de ce qui s'était passé, j'appris que M. Yvan avait quitté Fontainebleau. Désespéré de la question que lui avait adressée l'empereur en présence du duc de Vicence, et craignant qu'elle ne fît soupçonner qu'il avait donné à Sa Majesté les moyens d'attenter à ses jours, cet habile chirurgien, depuis si long-temps et si fidèlement attaché à la personne de l'empereur, avait pour ainsi dire perdu la tête en songeant à la responsabilité qui pouvait peser sur lui. Étant donc descendu rapidement de chez l'empereur, et ayant trouvé un cheval tout sellé et tout bridé dans une des cours du palais, il s'était élancé dessus, et avait suivi en toute hâte la route de Paris. Ce fut dans la matinée du même jour que Roustan quitta Fontainebleau.
Le 12 avril, l'empereur reçut aussi les derniers adieux du maréchal Macdonald. Quand il fut introduit, l'empereur était encore souffrant des suites de la nuit, et je pense bien que M. le duc de Tarente dut s'apercevoir, mais peut-être sans en deviner la cause, que Sa Majesté n'était pas dans son état ordinaire. Quand il vint, il était accompagné de M. le duc de Vicence, et en ce moment l'empereur était encore très-accablé, et paraissait tellement plongé dans ses réflexions, qu'il n'aperçut pas d'abord ces messieurs, quoiqu'il fût déjà levé. M. le duc de Tarente apportait à l'empereur le traité de Sa Majesté avec les alliés, et je sortis de sa chambre au moment où il se disposait à le signer. Quelques momens après, M. le duc de Vicence vint m'appeler, et l'empereur me dit: «Constant, allez me chercher le sabre que me donna Mourad-Bey en Égypte. Vous savez bien lequel?—Oui, Sire.» Je sortis et rapportai presque immédiatement ce sabre magnifique, que l'empereur avait porté à la bataille du Mont-Thabor, ainsi que je le lui ai entendu dire plusieurs fois. Je le remis au duc de Vicence, des mains duquel le prit l'empereur pour le donner au maréchal Macdonald; et comme je me retirais, j'entendis l'empereur lui parler avec une vive affection, et l'appeler son digne ami.
Ces messieurs, autant que je puis me le rappeler, assistèrent au déjeuner de l'empereur, où, comme je l'ai déjà dit, Sa Majesté se montra plus calme et plus gaie qu'elle ne l'avait été depuis long-temps; nous fûmes même tous surpris de voir l'empereur causer familièrement et de la manière la plus aimable avec des personnes auxquelles depuis long-temps il n'adressait ordinairement que des paroles brèves et souvent même très-sèches. Au surplus, cette gaîté ne fut que momentanée; et, en général, je ne saurais dire combien l'humeur de l'empereur variait de moment en moment pendant toute la durée de notre séjour à Fontainebleau. Je l'ai vu dans la même journée plongé pendant plusieurs heures dans la plus affreuse tristesse; puis, un instant après, marchant à grands pas dans sa chambre en sifflant ou en fredonnant la Monaco; puis il retombait tout à coup dans une sorte de marasme, au point de ne rien voir de ce qui était autour de lui, et d'oublier jusqu'aux ordres qu'il m'avait donnés. Il est, en outre, un point sur lequel je ne saurais trop insister; c'est l'effet inconcevable que produisait sur l'empereur la seule vue des lettres qu'on lui adressait de Paris; dès qu'il en apercevait, son agitation devenait extrême, je pourrais même dire convulsive, sans crainte d'être taxé d'exagération.
À l'appui de ce que j'ai dit des préoccupations inouïes de l'empereur; je puis citer un fait qui me revient à la mémoire. Pendant notre séjour à Fontainebleau, madame la comtesse W..., dont j'ai déjà parlé, s'y rendit, et m'ayant fait appeler, me dit combien elle avait le désir de voir l'empereur. Pensant que ce serait une distraction pour Sa Majesté, je lui en parlai le soir même, et je reçus l'ordre de la faire venir à dix heures. Madame W... fut, comme on peut le croire, exacte au rendez-vous, et j'entrai dans la chambre de l'empereur pour lui annoncer son arrivée. Il était couché sur son lit et plongé dans ses méditations, tellement que ce ne fut qu'à un second avertissement de ma part qu'il me répondit: «Priez-la d'attendre.» Elle attendit donc dans l'appartement qui précédait celui de Sa Majesté, et je restai avec elle pour lui tenir compagnie. Cependant la nuit s'avançait; les heures paraissaient longues à la belle voyageuse, et son affliction était si vive de voir que l'empereur ne la faisait pas demander, que j'en pris pitié. Je rentrai dans la chambre de l'empereur pour le prévenir de nouveau. Il ne dormait pas; mais il était si profondément absorbé dans ses pensées, qu'il ne me fit aucune réponse. Enfin, le jour commençant à paraître, la comtesse, craignant d'être vue par les gens de la maison, se retira, la mort dans le cœur de n'avoir pu faire ses adieux à l'objet de toutes ses affections. Elle était partie depuis plus d'une heure quand l'empereur, se rappelant qu'elle attendait, la fit demander. Je dis à Sa Majesté ce qu'il en était; je ne lui cachai point l'état de désespoir de la comtesse[81] au moment de son départ. L'empereur en fut vivement affecté: «La pauvre femme, me dit-il, elle se croit humiliée! Constant, j'en suis vraiment fâché; si vous la revoyez, dites-le lui bien. Mais j'ai tant de choses là!» ajouta-t-il d'un ton très-énergique, en frappant son front avec sa main.
Cette visite d'une dame à Fontainebleau m'en rappelle une autre à peu près du même genre, mais pour laquelle il est indispensable que je reprenne les choses d'un peu plus haut.
Quelque temps après son mariage avec l'archiduchesse Marie-Louise, quoique l'empereur trouvât en elle une femme jeune et belle, quoiqu'il l'aimât réellement beaucoup, il ne se piquait guère plus que du temps de l'impératrice Joséphine de pousser jusqu'au scrupule la fidélité conjugale. Pendant un de nos séjours à Saint-Cloud, il éprouva un caprice pour une demoiselle L..., dont la mère était mariée en secondes noces à un chef d'escadron. Ces dames habitaient alors le Bourg-la-Reine, où elles avaient été découvertes par M. de***, l'un des protecteurs les plus zélés des jolies femmes auprès de l'empereur. Il lui avait parlé de cette jeune personne, qui avait alors dix-sept ans. Elle était brune, d'une taille ordinaire, mais parfaitement bien prise; de jolis pieds, de jolies mains, remplie de grâces dans toute sa personne, qui présentait réellement un ensemble ravissant: de plus, elle joignait à la plus agaçante coquetterie la réunion de tous les talens d'agrément, dansant avec beaucoup de grâce, jouant de plusieurs instrumens, et remplie d'esprit; enfin, elle avait reçu cette éducation brillante qui fait les plus délicieuses maîtresses et les plus mauvaises femmes. L'empereur me dit un jour, à huit heures de l'après-midi, de l'aller chercher chez sa mère, de l'amener, et de revenir à onze heures du soir au plus tard. Ma visite ne causa aucune surprise, et je vis que ces dames avaient été prévenues, sans doute par leur obligeant patron; car elles m'attendaient avec une impatience qu'elles ne cherchèrent point à dissimuler. La jeune personne était éblouissante de parure et de beauté, et la mère rayonnait de joie à la seule idée de l'honneur destiné à sa fille. Je vis bien que l'on s'était figuré que l'empereur ne pouvait manquer d'être captivé par tant de charmes, et qu'il allait être pris d'une grande passion; mais tout cela n'était qu'un rêve, car l'empereur n'était amoureux que fort à son aise. Quoi qu'il en soit, nous arrivâmes à Saint-Cloud à onze heures, et nous entrâmes au château par l'orangerie, dans la crainte de regards indiscrets. Comme d'ailleurs j'avais les passe-partout de toutes les portes du château, je la conduisis, sans être vu de personne, jusque dans la chambre de l'empereur, où elle resta environ pendant trois heures. Au bout de ce temps, je la reconduisis chez elle, en prenant les mêmes précautions pour notre sortie du château.
Cette jeune personne, que l'empereur revit depuis trois ou quatre fois tout au plus, vint aussi à Fontainebleau, accompagnée de sa mère; mais n'ayant pu voir Sa Majesté, ces dames se déterminèrent à faire, comme la comtesse W..., le voyage de l'île d'Elbe, où, m'a-t-on dit, l'empereur maria mademoiselle L... à un colonel d'artillerie.
Ce que l'on vient de lire m'a reporté presque involontairement vers des temps plus heureux. Il faut cependant bien revenir au triste séjour de Fontainebleau; et, d'après ce que j'ai dit de l'accablement dans lequel vivait l'empereur, on ne doit pas être surpris que, frappé d'autant de coups accablans, il n'eût pas l'esprit disposé à la galanterie. Il me semble voir encore les traces de cette mélancolie sombre qui le dévorait; et, au milieu de tant de douleurs, la bonté de l'homme, qui semblait s'accroître en même temps que les tortures du souverain déchu. Avec quelle aménité il nous parlait dans ces derniers temps! Souvent, alors, il daignait m'interroger sur ce que l'on disait des derniers événemens. Avec ma franchise ordinaire et toute simple, je lui rapportais exactement tout ce que j'avais entendu dire, et je me rappelle qu'un jour lui ayant dit, comme je l'avais moi-même entendu dire à beaucoup de personnes, que l'on attribuait généralement à M. le duc de Bassano la continuation des dernières guerres, qui nous avaient été si fatales: «C'est un grand tort que l'on a, me dit-il. Ce pauvre Maret! On l'accuse bien à tort!... Il n'a jamais fait qu'exécuter mes ordres.» Puis, selon son habitude quand il m'avait parlé un moment de choses sérieuses, il ajoutait: «Quelle honte! quelle humiliation! Faut-il que j'aie là, dans mon palais, un tas de commissaires étrangers!»
Le grand-maréchal et le général Drouot, seuls grands personnages auprès de l'empereur.—Destinée connue de Sa Majesté.—Les commissaires des alliés.—Demande et répugnance de l'empereur.—Préférence pour le commissaire anglais.—Vie silencieuse dans le palais.—L'empereur plus calme.—Mot de Sa Majesté.—La veille du départ et jour de désespoir.—Fatalité des cent mille francs que m'avait donnés l'empereur.—Question inattendue et inexplicable de M. le grand-maréchal.—Ce que j'aurais dû faire.—Inconcevable oubli de l'empereur.—Les cent mille francs déterrés.—Terreur d'avoir été volé.—Affreux désespoir.—Erreur de lieu et le trésor retrouvé.—Prompte restitution.—Horreur de ma situation.—Je quitte le palais.—Mission de M. Hubert auprès de moi.—Offre de trois cent mille francs pour accompagner l'empereur.—Ma tête est perdue et crainte d'agir par intérêt.—Cruelles réflexions.—Tortures inouïes.—L'empereur est parti.—Situation sans exemple.—Douleurs physiques et souffrances morales.—Complète solitude de ma vie.—Visite d'un ami.—Fausse interprétation de ma conduite dans un journal.—M. de Turenne accusé à tort.—Impossibilité de me défendre par respect pour Sa Majesté.—Consolations puisées dans le passé.—Exemples et preuves de désintéressement de ma part.—Refus de quatre cent mille francs.—M. Marchand placé par moi près de l'empereur.—Reconnaissance de M. Marchand.
L'empereur après le 12 d'avril n'eut pour ainsi dire plus auprès de lui, de tous les grands personnages qui entouraient ordinairement Sa Majesté, que M. le grand-maréchal du palais et M. le comte Drouot. Ce ne fut plus long-temps un secret dans le palais que le sort réservé à l'empereur et qu'il avait accepté. Le 16 nous vîmes arriver à Fontainebleau les commissaires des alliés, chargés d'accompagner Sa Majesté jusqu'au lieu de son embarquement pour l'île d'Elbe. C'étaient MM. le comte Schuwaloff, aide-de-camp de l'empereur Alexandre, pour la Russie; le colonel Neil-Campbell pour l'Angleterre; le général Kohler pour l'Autriche, et enfin le comte de Waldbourg-Truchefs pour la Prusse. Bien que Sa Majesté eut demandé elle-même à être accompagnée par ces quatre commissaires, leur présence à Fontainebleau me parut influer sur elle d'une manière extrêmement désagréable. Cependant ces messieurs reçurent de l'empereur un accueil fort différent, et d'après quelques mots que j'entendis dire à Sa Majesté je pus me convaincre en cette occasion, comme dans beaucoup d'autres circonstances précédentes, qu'elle avait une prédilection d'estime très-marquée pour les Anglais entre tous ses ennemis; aussi le colonel Campbell fut-il particulièrement mieux accueilli que les autres commissaires; tandis que la mauvaise humeur de l'empereur tomba surtout sur le commissaire du roi de Prusse, qui n'en pouvait mais, et faisait la meilleure contenance possible.
À l'exception du changement très-peu apparent apporté à Fontainebleau par la présence de ces messieurs, aucun incident remarquable, du moins à ma connaissance, ne vint troubler la triste et uniforme vie de l'empereur dans le palais. Tout demeura morne et silencieux parmi les habitans de cette dernière demeure impériale; mais cependant l'empereur me parut de sa personne plus calme depuis qu'il avait définitivement pris son parti que lorsque son âme flottait encore au milieu des plus douloureuses indécisions. Il parla quelquefois devant moi de l'impératrice et de son fils, mais pas aussi souvent que je m'y serais attendu. Mais une chose qui me frappa profondément, c'est que jamais un seul mot ne sortit de sa bouche qui pût rappeler la fatale résolution que Sa Majesté avait prise dans la nuit du 11 au 12, et qui, comme on l'a vu, n'eut heureusement pas les suites funestes que l'on en pouvait redouter. Quelle nuit! quelle nuit! De ma vie il ne me sera possible d'y penser sans frémir.
Après l'arrivée des commissaires des puissances alliées, l'empereur parut peu à peu s'acclimater, pour ainsi dire, à leur présence, et la principale occupation de toute la maison consista dans les soins à donner aux préparatifs du départ. Un jour, pendant que j'habillais Sa Majesté: «Hé bien, mon fils, me dit-elle en souriant, faites préparer votre charrette; nous irons planter nos choux.» Hélas! j'étais bien loin de penser, en entendant ces paroles familières, que, par un concours inouï de circonstances, j'allais me trouver forcé de céder à une inexplicable fatalité qui ne voulait pas que, malgré l'ardent désir que j'en avais, j'accompagnasse l'empereur sur la terre d'exil.
La veille du jour fixé pour le départ, M. le grand-maréchal du palais me fit appeler. Après m'avoir donné quelques ordres relatifs au voyage, il me dit que l'empereur désirait savoir à combien pouvait s'élever la somme d'argent que j'avais à lui. J'en donnai tout de suite le compte à M. le grand-maréchal, et il vit que cette somme s'élevait à 300,000 francs environ, en y comprenant l'or renfermé dans une cassette que M. le baron Fain m'avait remise, attendu qu'il ne devait pas être du voyage. M. le grand-maréchal me dit qu'il en rendrait compte à l'empereur. Une heure après il me fit appeler de nouveau et me dit que Sa Majesté croyait avoir 100,000 francs de plus: je répondis que j'avais en effet 100,000 francs que l'empereur m'avait donnés en me disant de les enterrer dans mon jardin; enfin je lui racontai tous les détails qu'on a lus précédemment, et je le priai de vouloir bien demander à l'empereur si c'était de ces 100,000 fr. là que Sa Majesté voulait parler. M. le comte Bertrand me promit de le faire, et je commis alors la faute énorme de ne pas m'adresser moi-même directement à l'empereur. Rien, dans ma position, ne m'eût été plus facile, et j'avais souvent éprouvé qu'il valait toujours mieux, quand on le pouvait, aller directement à lui que d'avoir recours à quelque intermédiaire que ce fût. J'aurais d'autant mieux fait, en agissant de la sorte, que si l'empereur m'avait redemandé les 100,000 fr. qu'il m'avait donnés, ce qui, après tout, n'était guère supposable, j'étais plus que disposé à les lui rendre sans me permettre la moindre réflexion. Qu'on juge de mon étonnement quand M. le grand-maréchal me rapporta que l'empereur ne se rappelait pas de m'avoir donné la somme en question. Dans le premier moment je devins rouge d'indignation et de colère. Quoi! l'empereur avait pu laisser croire à M. le comte Bertrand que j'avais voulu, moi, son fidèle serviteur, m'approprier une somme qu'il m'avait donnée avec toutes les circonstances que j'ai rapportées! Je n'avais plus la tête à moi à cette seule pensée. Je sortis dans un état impossible à décrire, en assurant M. le grand-maréchal que dans une heure au plus je lui restituerais le funeste présent de Sa Majesté.
En traversant rapidement la cour du palais je rencontrai M. de Turenne, à qui je racontai tout ce qui venait de m'arriver: «Cela ne m'étonne pas, me répondit-il, et nous allons en voir bien d'autres.» En proie à une sorte de fièvre morale, la tête brisée, le cœur navré, je cherchai Denis, le garçon de garde-robe dont j'ai parlé précédemment; je le trouvai bien heureusement, et je courus avec lui en toute hâte à ma campagne, et Dieu m'est témoin que la perte des 100,000 fr. n'entrait pour rien dans ma profonde affliction; je n'y pensais seulement pas. Comme la première fois, nous passâmes pour n'être point vus par le côté de la forêt. Nous nous mîmes à creuser la terre pour en retirer l'argent que nous y avions déposé; et dans l'ardeur que je mettais à reprendre ce misérable or pour le rendre à M. le grand-maréchal, je fis creuser plus loin qu'il ne fallait. Non, je ne saurais dire de quel désespoir je fus saisi quand voyant que nous ne trouvions rien, je crus que quelqu'un nous avait vus et suivis, qu'enfin j'étais volé. C'était pour moi un coup de foudre plus écrasant encore que le premier; j'en voyais les suites avec horreur; qu'allait-on dire, qu'allait-on penser de moi? me croirait-on sur ma parole? c'était bien alors que M. le grand-maréchal, déjà prévenu par l'inexplicable réponse de l'empereur, allait me prendre pour un homme sans honneur. J'étais anéanti sous ces fatales pensées quand Denis me fit observer que nous n'avions pas fouillé dans le bon endroit et que nous nous étions trompés de quelques pieds. J'embrassai avec ardeur cette lueur d'espérance; nous nous remîmes à creuser la terre avec plus d'empressement que jamais, et je puis dire sans exagération que j'éprouvai une joie qui tenait du délire, quand j'aperçus le premier des sacs. Nous les retirâmes successivement tous les cinq, et à l'aide de Denis je les rapportai au palais. Alors je les déposai sans retard entre les mains de M. le grand-maréchal, avec les clefs du nécessaire de l'empereur et la cassette que m'avait remise M. le baron Fain. Je lui dis en le quittant: «Monseigneur, je vous prie de vouloir bien faire savoir à Sa Majesté que je ne la suivrai pas.—Je le lui dirai.»
Après cette réponse froide et laconique, je sortis à l'instant du palais, et je fus tout auprès, rue du Coq-Gris, chez M. Clément, huissier, qui depuis long-temps était chargé de mes petits intérêts et des soins à donner à ma maison pendant les longues absences que nécessitaient les voyages et les campagnes de l'empereur. Là je donnai un libre cours à mon désespoir. J'étouffais de rage en songeant que l'on avait pu suspecter ma probité, moi qui, depuis quatorze ans, servais l'empereur avec un désintéressement poussé jusqu'au scrupule, à tel point que beaucoup de gens appelaient cela de la niaiserie; moi qui n'avais jamais rien demandé à l'empereur ni pour moi ni pour les miens! Ma tête se perdait quand je cherchais à m'expliquer comment il se pouvait que l'empereur, qui le savait bien, avait pu me faire passer auprès d'un tiers pour un homme sans honneur; plus j'y pensais plus mon irritation devenait extrême, et moins il m'était possible de trouver l'ombre d'un motif au coup qui me frappait. J'étais dans la plus grande violence de mon désespoir lorsque M. Hubert, valet de chambre ordinaire de l'empereur, vint me dire que Sa Majesté me donnerait tout ce que je voudrais si je voulais la suivre, que 300,000 fr. me seraient comptés sur-le-champ. Dans ce premier moment, je le demande à tous les hommes honnêtes, que pouvais-je faire, et qu'auraient-ils fait à ma place? Je répondis, que quand j'avais pris la résolution de consacrer ma vie entière au service de l'empereur malheureux, ce n'était point en vue d'un vil intérêt; mais j'avais le cœur brisé qu'il eût pu me faire passer auprès de M. le comte Bertrand pour un imposteur et un malhonnête homme. Ah! qu'alors j'aurais été heureux que l'empereur n'eût jamais songé à me donner ces maudits cent mille francs! ces idées me mettaient au supplice. Ah! si du moins, j'avais pu prendre vingt-quatre heures de réflexion, quelque juste que fût mon ressentiment, comme j'en aurais fait le sacrifice! Je n'aurais plus pensé qu'à l'empereur; je l'aurais suivi: une funeste et inexplicable fatalité ne l'a pas voulu.
Ceci se passa le 19 d'avril, jour qui fut le plus malheureux de ma vie. Quelle soirée, quelle nuit et je passai! quelle douleur fut la mienne quand le lendemain j'appris que l'empereur était parti à midi, après avoir fait ses adieux à sa garde! Dès le matin tout mon ressentiment était tombé, en songeant à l'empereur. Vingt fois je voulus rentrer au palais; vingt fois après son départ je voulus prendre la poste jusqu'à ce que j'aie pu le rejoindre; mais j'étais enchaîné par l'offre même qu'il m'avait fait faire par M. Hubert. «Peut-être, pensais-je, croira-t-il que c'est cela qui me ramène; on le dira sans doute autour de lui, et quelle opinion aura-t-on de moi?» Dans cette cruelle perplexité je n'osai prendre un parti; je souffris tout ce qu'il est possible à un homme de souffrir, et par momens ce qui n'était que trop vrai ne me semblait pas réel, tant il me paraissait impossible que je fusse où l'empereur n'était pas. Tout dans cette affreuse position contribuait à aggraver ma douleur; je connaissais assez l'empereur pour savoir qu'alors même que je serais revenu auprès de lui, il n'aurait jamais oublié que j'avais voulu le quitter; je ne me sentais pas la force d'entendre un pareil reproche sortir de sa bouche; d'un autre côté les souffrances physiques causées par la maladie dont j'étais atteint étaient devenues extrêmement aiguës, et je fus contraint de garder le lit assez long-temps. J'aurais bien encore triomphé de ces souffrances physiques, quelque cruelles qu'elles fussent, mais dans l'affreuse complication de ma position, j'étais anéanti jusqu'à l'hébètement; je ne voyais rien de ce qui m'environnait; je n'entendais rien de ce qu'on me disait, et le lecteur ne s'attend sûrement pas d'après cela que j'aie rien à lui dire sur les adieux de l'empereur à sa vieille et fidèle garde, dont au surplus on a publié un assez grand nombre de relations pour que la vérité soit connue sur un événement qui d'ailleurs se passa en plein jour. Là pourraient se terminer mes mémoires; mais le lecteur, je le pense, ne peut me refuser encore quelques momens d'attention pour des faits que j'ai le droit d'expliquer, et pour quelques autres, relatifs au retour de l'île d'Elbe. Je continue sur le premier point; le second sera le sujet d'un dernier chapitre.
L'empereur était donc parti, et moi, enfermé seul dans ma campagne, devenue désormais bien triste pour moi; je me tins hors de communication avec qui que ce soit, ne lisant point de nouvelles, ne cherchant point à en apprendre. Au bout de quelque temps, j'y reçus la visite d'un de mes amis de Paris, qui me dit que les journaux parlaient de ma conduite sans la connaître, et qu'ils la blâmaient fort: il ajouta que c'était M. de Turenne qui avait envoyé aux rédacteurs la note dans laquelle j'étais jugé avec une extrême sévérité. Je dois dire que je ne le crus pas; je connaissais trop M. de Turenne pour le croire capable d'un procédé aussi peu honorable, d'autant que je lui avais dit tout avec franchise, et que l'on a vu la réponse qu'il m'avait faite. Mais d'où que cela vînt le mal n'en était pas moins fait, et par l'incroyable complication de ma position je me trouvais réduit au silence. Certes, rien ne m'eût été plus facile que de répondre, que de repousser la calomnie par le récit exact des faits; mais devais-je me justifier de la sorte, et pour ainsi dire en accusant l'empereur, dans un moment surtout où régnait une si grande effervescence parmi les ennemis de Sa Majesté? Quand je voyais un si grand homme en butte aux traits de la calomnie, je prouvais bien, moi, chétif et jeté dans la foule obscure, souffrir que quelques-uns de ces traits envenimés vinssent tomber jusque sur moi. Aujourd'hui le temps était venu de dire la vérité, et je l'ai dite sans restriction, non point pour m'excuser, car je m'accuse au contraire de n'avoir pas fait une totale abnégation de moi et de ce que l'on en pourrait dire en suivant l'empereur à l'île d'Elbe. Toutefois, qu'il me soit permis de dire en ma faveur que dans ce mélange de souffrances physiques et morales qui m'assaillirent ensemble, il faudrait être bien sûr de n'avoir jamais failli pour condamner entièrement cette irritabilité si naturelle à un homme d'honneur que l'on accuse d'une soustraction frauduleuse. C'est donc là, me disais-je, la récompense de tant de soins, de tant de fatigues, d'un dévouement sans bornes et d'une délicatesse dont l'empereur, je puis le dire hautement, m'avait souvent loué, et à laquelle il a rendu justice plus tard, comme on le verra quand j'aurai à parler de quelques circonstances qui se rattachent à l'époque du 20 mars de l'année suivante.
C'est bien gratuitement et bien méchamment que l'on a attribué à des motifs d'intérêt le parti que dans mon désespoir je pris de quitter l'empereur. Il suffirait au contraire du plus simple bon sens pour voir que si j'eusse été capable de me laisser guider par mes intérêts, tout aurait voulu que j'accompagnasse Sa Majesté. En effet le chagrin qu'elle me causa, et la manière vive dont j'en fus accablé, ont plus nui à ma fortune que toute autre détermination ne pouvait le faire. Que pouvais-je espérer en France, où je n'avais droit à rien? N'est-il pas d'ailleurs bien évident pour quiconque voudra se rappeler ma position, toute de confiance auprès de l'empereur, que si j'avais été guidé par l'amour de l'or, ma place m'aurait mis à même d'en faire d'abondantes moissons, sans nuire en rien à ma réputation; mais mon désintéressement était si bien connu, que je puis défier qui que ce soit de dire que pendant tout le temps que dura ma faveur, j'en aie jamais usé pour rendre d'autres services que des services désintéressés. Maintes fois j'ai refusé d'appuyer une demande pour cela seulement, que la sollicitation était accompagnée d'une offre d'argent, et ces offres étaient souvent très-considérables. Qu'il me sait permis d'en citer un seul exemple entre beaucoup d'autres de la même nature: je reçus un jour l'offre d'une somme de quatre cent mille francs, qui me fut faite par une dame d'un nom très-noble, si je voulais faire accueillir favorablement par l'empereur une pétition dans laquelle elle réclamait ce qui lui était dû pour un terrain à elle appartenant, sur lequel avait été construit le port de Bayonne. J'avais réussi dans des demandes plus difficiles que celle-ci; eh bien, je refusai de me charger de l'appuyer, uniquement à cause de l'offre qui m'avait été faite: j'aurais voulu obliger cette dame, mais uniquement pour le plaisir de l'obliger, et ce ne fut jamais que dans ce seul but que je me permis de solliciter de l'empereur des grâces qu'il m'a presque toujours accordées. On ne peut pas dire non plus que j'aie jamais demandé à Sa Majesté des licences, des bureaux de loterie, ni aucune autre chose de ce genre, dont on sait qu'il s'est fait plus d'une fois un commerce scandaleux, et sans aucun doute, si j'en avais demandé l'empereur m'en aurait accordé.
La confiance que m'avait toujours témoignée l'empereur était telle qu'à Fontainebleau même, comme il avait été décidé qu'aucun des valets de chambre ordinaire de Sa Majesté ne l'accompagnerait à l'île d'Elbe, l'empereur s'en remit à moi du choix d'un jeune homme qui pût me seconder dans mon service. Je jetai les yeux sur un garçon d'appartement, dont la probité m'était parfaitement connue, et qui d'ailleurs était le fils de madame Marchand, première berceuse du roi de Rome. J'en parlai à l'empereur, qui l'agréa, et j'allai sur-le-champ en donner la nouvelle à M. Marchand, qui accepta avec reconnaissance, et me témoigna par ses remerciemens combien il se trouvait heureux de nous accompagner; je dis nous, car en ce moment j'étais bien loin de prévoir l'enchaînement de circonstances fatales que j'ai fidèlement rapportées; et l'on verra dans la suite, par la manière dont M. Marchand s'exprima sur mon compte aux Tuileries pendant les cent jours, que je n'avais point placé ma confiance dans un ingrat.