Ce fut lorsque j'eus le bonheur de sauver la vie au prince d'Aremberg que j'appris de lui ces détails. Quant à mon pauvre ami Herz, sa liberté lui devint fatale par suite de ces inexplicables enchaînemens d'événemens. Ayant été envoyé par le maréchal Augereau à Stralsund pour y remplir une mission secrète, il y mourut, asphyxié par le feu d'un poêle de fonte allumé dans la chambre où il couchait. Son secrétaire et son domestique faillirent être victimes du même accident; mais plus heureux que lui, on parvint à les sauver. Le prince d'Aremberg me parla de la mort de Herz avec une vraie sensibilité, et il me fut facile de voir que tout prince qu'il était et allié à l'empereur, il avait voué une sincère amitié à son compagnon de captivité.


ANECDOTES MILITAIRES.

Je réunis ici, sous le titre d'Anecdotes militaires, quelques faits qui sont venus à ma connaissance pendant que j'accompagnais l'empereur dans ses campagnes, et dont je puis garantir l'authenticité. J'aurais pu les disséminer dans le cours de mes mémoires, en les plaçant à leur époque; si je ne l'ai pas fait, ce n'est pas cette fois un oubli de ma part; j'ai pensé au contraire que ces faits gagneraient à être rapprochés les uns des autres, parce que dans tous on voit les communications directes de l'empereur avec ses soldats, et qu'on pourra ainsi se faire plus aisément une idée exacte de la manière dont Sa Majesté les traitait, de sa bonté pour eux et de leur attachement à sa personne.

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* * Pendant l'automne de 1804, entre la fondation de l'empire et le couronnement de l'empereur, Sa Majesté fit plusieurs voyages au camp de Boulogne, d'où l'on croyait que partirait bientôt l'expédition contre l'Angleterre. Dans une de ses fréquentes tournées l'empereur s'arrêta un jour vers l'extrémité du camp de gauche près d'un canonnier garde-côte, causa avec lui, lui adressa plusieurs questions, entre autres celle-ci: «—Qu'est-ce qu'on pense ici de l'empereur.—Ce sacré tondu nous tient constamment en haleine quand il arrive; chaque fois qu'il est ici nous n'avons pas un seul instant de repos; on dirait qu'il est enragé contre ces chiens d'Anglais qui nous battent toujours, ce qui n'est guère honorant pour nous.

«Vous tenez donc beaucoup à la gloire?» lui dit l'empereur. Alors le canonnier garde-côte le regardant fixement: «Un peu que j'y tiens!... En douteriez vous?—Non, je n'en doute pas; mais... à l'argent, y tenez-vous aussi?—Ah çà, voyons, voulez-vous m'insulter, questionneux? Je ne connais d'autre intérêt que celui de l'état.—Non, non, mon brave, je ne prétends pas vous insulter, mais je parierais qu'une pièce de vingt francs ne vous ferait pas de peine pour boire un coup à ma santé.» Cela disant, l'empereur avait fait le geste de tirer de sa poche un napoléon, qu'il présentait au canonnier, quand celui-ci se mit à crier assez fort pour être entendu du poste voisin, qui n'était pas très-éloigné; il fit même le mouvement de se précipiter sur l'empereur, qu'il prenait pour un espion, et il allait le saisir à la gorge, lorsque l'empereur, ouvrant précipitamment sa redingote grise, se fit reconnaître. Qu'on juge de l'étonnement du canonnier! Il se prosterna aux pieds de l'empereur, confus de son erreur; mais celui-ci avançant sa main vers lui: «Relève-toi, mon brave, lui dit-il; tu as fait ton devoir; mais tu ne tiendras pas ta parole, j'en suis certain; tu accepteras bien cette pièce pour boire à la santé du sacré tondu, n'est-ce pas?» L'empereur se mit alors à poursuivre sa ronde comme si de rien n'eût été.

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* * Tout le monde reconnaît aujourd'hui que jamais peut-être aucun homme n'a été doué au même degré que l'empereur de l'art de parler aux soldats; il appréciait beaucoup cette qualité dans les autres, mais ce n'était pas des phrases qu'il fallait pour lui plaire; aussi disait-il qu'un chef-d'œuvre en ce genre était la très-courte harangue du général Vandamme aux soldats qu'il commandait le jour de la bataille d'Austerlitz. Dès que le jour commença à poindre, le général Vandamme dit aux troupes: «Mes braves! voilà les Russes!... On tire son coup de fusil; on met le chien au repos; on couvre le bassinet; on croise la baïonnette; on prend tout; et... en avant.» Je me rappelle que l'empereur parlait un jour de cette allocution devant le maréchal Berthier, qui en riait: «Voilà comme vous êtes, lui dit-il; eh bien, tous vos avocats de Paris n'auraient pas si bien dit: le soldat comprend cela, et voilà comment on gagne des batailles!»

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* * Lorsque après la première campagne de Vienne, si heureusement terminée par la paix de Presbourg, l'empereur fut de retour à Paris, il lui parvint beaucoup de plaintes contre les exactions de quelques généraux, et notamment contre le général Vandamme. On lui mandait, entre autres griefs, que dans la petite ville de Lantza ce général se faisait allouer cinq cents florins par jour, c'est-à-dire onze cent vingt-cinq francs seulement pour les frais journaliers de table. Ce fut à cette occasion que l'empereur dit de lui: «Pillard comme un enragé, mais brave comme César.» Cependant l'empereur, indigné de pareilles exigences, et voulant y mettre un terme, manda le général à Paris pour le réprimander. Celui-ci, quand il fut en présence de l'empereur, prit la parole sans que Sa Majesté ait eu le temps de la lui adresser, et lui dit: «Sire, je sais pourquoi je suis mandé près de vous; mais comme vous connaissez mon dévouement et ma bravoure, je pense que vous excuserez quelques petites altercations sur des préséances de table, détails trop petits, d'ailleurs, pour occuper Votre Majesté.» L'empereur sourit de la précaution oratoire du général Vandamme et se contenta de lui dire: «Allons! allons! n'en parlons plus; mais soyez plus circonspect à l'avenir.»

Le général Vandamme, heureux d'en être quitte pour une admonition aussi douce, retourna à Lantza pour y reprendre son commandement. Il fut en effet plus circonspect que par le passé, mais il trouva et saisit l'occasion de se venger sur la ville de la circonspection forcée que lui avait imposée l'empereur. En arrivant il trouva dans les environs un grand nombre de recrues venues de France en son absence. Il imagina alors de les faire tous entrer en ville, alléguant que cela lui était indispensable pour leur faire faire l'exercice sous ses yeux, ce qui coûta énormément à cette place, qui aurait bien voulu reprendre ses plaintes, et s'être tenue au régime de cinq cents florins par jour.

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* * L'empereur ne figure point dans l'anecdote qui suit; je la rapporterai toutefois comme propre à faire connaître les mœurs et l'astuce de nos soldats en campagne.

Pendant l'année 1806, une partie de nos troupes ayant leurs cantonnemens en Bavière, un soldat du quatrième régiment de ligne, nommé Varengo, se trouvait logé à Indersdorff chez un menuisier. Varengo voulait contraindre son hôte à lui payer deux florins, ou quatre livre dix sous par jour pour ses menus plaisirs. L'exiger, il n'en avait pas le droit. Pour parvenir à lui faire une douceur de cette condition, il se met à faire dans la maison un sabbat continuel. Le pauvre menuisier, n'y pouvant plus tenir, résolut de se plaindre, mais il crut prudent de ne pas porter ses plaintes aux officiers de la compagnie où servait Varengo; il savait, par sa propre expérience ou tout au moins par celle de ses voisins, que ces messieurs n'étaient guère accessibles aux plaintes de ce genre. Son parti est donc pris de s'adresser au général qui commandait, et le voilà en route pour Augsbourg, chef-lieu de l'arrondissement.

Arrivé au bureau de la place, il est accueilli par le général, et se met en devoir de lui soumettre ses griefs. Malheureusement pour lui le général ne savait pas mot de la langue allemande; il fit donc venir son interprète, dit au menuisier de s'expliquer, et demanda ensuite de quoi il se plaignait. Or, le secrétaire interprète du général était un fourrier attaché à sa personne depuis la paix de Presbourg, et qui se trouva, comme par un fait exprès, être le cousin germain de Varengo, contre lequel la plainte était portée. Sans se déferrer, à peine le fourrier eut-il vu le nom de son cousin, qu'il donna un sens tout contraire à la traduction du rapport qu'il fit pour le général, l'assurant que ce paysan, quoique fort à son aise, contrevenait à l'ordre du jour, au point de se refuser à donner de la viande fraîche au brave soldat logé chez lui, et que c'était là le motif du bruit dont il se plaignait, n'alléguant pas d'autres motifs pour demander son changement. Le général courroucé donna l'ordre à son secrétaire de prescrire, sous des peines sévères, au paysan de donner de la viande fraîche à son commensal. L'ordre fut expédié, mais au lieu d'en référer à la décision du général, le secrétaire interprète y écrivit tout au long, que le menuisier paierait deux florins par jour à Varengo. Le pauvre diable, lisant cela en allemand, ne put retenir un mouvement d'humeur, ce que voyant le général, et croyant qu'il y avait de la résistance de la part du paysan, le mit à la porte en le menaçant de sa cravache. Ainsi, grâce à son cousin l'interprète, Varengo reçut régulièrement deux florins par jour, ce qui le mit à même d'être un des plus jolis soldats de sa compagnie.

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* * L'empereur n'aimait pas les duels: souvent il fermait les yeux pour ne point voir; mais quand il ne pouvait pas faire autrement que d'avoir vu, il laissait éclater tout son mécontentement. Je me rappelle, à ce sujet, deux ou trois circonstances dont je vais essayer de retracer le souvenir.

Peu de temps après la fondation de l'empire eut lieu un duel qui fit beaucoup de bruit dans Paris, à cause de la qualité des deux adversaires. L'empereur venait d'autoriser la formation du premier régiment étranger qu'il voulut bien admettre au service de France, le régiment d'Aremberg; malgré la dénomination de ce corps, la plupart des officiers qui y furent admis étaient des Français; c'était une porte ouverte, sans bruit, à quelques jeunes gens riches et distingués qui, en achetant des compagnies, quoique avec l'autorisation du ministre de la guerre, pouvaient ainsi franchir plus rapidement les premiers grades. Parmi les officiers d'Aremberg se trouvaient M. Charles de Sainte-Croix, qui sortait du ministère des affaires étrangères, et un jeune homme charmant que j'ai vu plus d'une fois à la Malmaison, M. de Mariolles, et qui était assez proche parent de l'impératrice Joséphine. Il paraît que le même grade leur avait été promis à tous les deux, et ils résolurent de se le disputer les armes à la main. M. de Mariolles succomba; il mourut sur la place, et sa mort jeta dans la consternation les dames du salon de la Malmaison. La famille se réunit pour porter plainte à l'empereur, qui était courroucé, qui parlait d'envoyer M. de Sainte-Croix au Temple et de le faire juger. Celui-ci s'était prudemment caché pendant le premier éclat de cette aventure, et la police, que l'on mita ses trousses, aurait eu beaucoup de peine à le trouver, car il était particulièrement protégé par M. Fouché, rentré depuis peu au ministère; et qui était fort lié avec madame de Sainte-Croix la mère. Tout s'exhala donc en menaces de la part de Sa Majesté, M. Fouché lui ayant fait observer que, par une rigueur inusitée, les malveillans ne manqueraient pas de dire qu'il exerçait moins un acte de souveraineté qu'un acte de vengeance personnelle, la victime ayant eu l'honneur de lui être alliée.

L'affaire en resta là, et ici j'admire comme quoi un souvenir en amène un autre, car je me rappelle que, par la suite, l'empereur aima beaucoup M. de Sainte Croix, qui eut dans l'armée un avancement aussi brillant que rapide, puisque, entré au service à vingt-deux ans, il n'en avait que vingt-huit lorsqu'il fut tué en Espagne étant déjà général de division. J'ai vu plusieurs fois le général Sainte-Croix au quartier général de l'empereur. Il me semble le voir encore, petit, mince, d'une charmante figure, ayant à peine de la barbe; on l'aurait pris pour une jeune femme plutôt que pour un brave guerrier comme il l'était; enfin ses traits étaient si doux, ses joues si roses, ses cheveux blonds si naturellement bouclés, que quand l'empereur était de bonne humeur, il ne l'appelait jamais autrement que mademoiselle de Sainte-Croix!

Une autre circonstance que je ne saurais non plus oublier est celle qui se rapporte au duel qui eut lieu à Burgos, en 1808, entre le général Franceschi, aide-de-camp du roi Joseph, et le colonel Filangieri, colonel de sa garde, et tous deux écuyers de Sa Majesté. L'objet de la querelle était à peu près le même qu'entre MM. de Mariolles et de Sainte-Croix, puisque tous deux se disputaient la place de premier écuyer du roi Joseph, prétendant tous les deux qu'elle leur avait été promise.

Il n'y avait pas cinq minutes que nous étions entrés dans le palais de Burgos, quand l'empereur fut informé de ce duel, qui venait d'avoir lieu près des murs du palais même, et seulement quelques heures auparavant. L'empereur apprit en même temps que le général Franceschi avait été tué, et qu'à cause de leur inégalité de grade, afin de ne point compromettre la hiérarchie militaire, ils s'étaient battus en habit d'écuyer. L'empereur fut frappé de ce que la première nouvelle qu'il apprenait était une mauvaise nouvelle, et avec ses idées de fatalité, cela pouvait avoir sur lui une influence réelle. Il donna ordre de faire chercher sur-le-champ le colonel Filangieri et de le lui amener. Il vint quelques instans après. Je ne le vis pas, étant dans une pièce à côté, mais l'empereur lui parla d'une voix si ferme, d'un ton tellement incisif, que j'entendis distinctement tout ce que lui dit Sa Majesté. «Des duels! des duels! toujours des duels! s'écria l'empereur; je n'en veux point!... je dois punir!... vous savez que je les abhorre!...—Sire, faites-moi juger si vous le voulez, mais écoutez moi.—Que pouvez-vous me dire, tête de Vésuve? Je vous ai déjà pardonné votre affaire avec Saint-Simon[82]!... il n'en sera plus de même!... D'ailleurs, je ne le puis! au moment d'entrer en campagne, quand tout le monde devrait être uni!... Cela est d'un effet déplorable!» Ici l'empereur garda un moment de silence, puis il reprit, quoique d'un ton de voix un peu moins courroucé: «Oui!... vous avez une tête de Vésuve. Voyez, la belle équipée!... j'arrive, et du sang dans mon palais!» Après une nouvelle pause et avec un peu plus de calme: «Voyez ce que vous avez fait!... Joseph a besoin de bons officiers, et voilà que vous lui en arrachez deux d'un seul coup, Franceschi que vous avez tué, et vous, qui ne pouvez plus rester à son service. «Ici l'empereur se tut encore quelques secondes, ensuite il ajouta: «Allons, sortez, partez!... Rendez-vous prisonnier à la citadelle de Turin!... Vous y attendrez mes ordres!... Ou bien, faites-vous réclamer par Murat; il sait ce que c'est; il y a aussi du Vésuve dans sa tête; il vous accueillera bien... Allons, partez tout de suite.»

Le colonel Filangieri ne se fit pas prier, je pense, pour hâter l'exécution de l'ordre que lui donnait l'empereur, et je n'ai pas su la suite de cette aventure; ce que je sais c'est que cet événement causa à Sa Majesté une vive émotion, car le soir, pendant que je la déshabillais, elle répéta plusieurs fois: «Des duels! c'est une indignité! c'est du courage de cannibales.» Si, au surplus, l'empereur se radoucit en cette occasion, c'est qu'il aimait beaucoup le jeune Filangieri, d'abord à cause de son père, que l'empereur estimait particulièrement, ensuite parce que, élevé par lui et à ses frais au Prytanée français, il le regardait comme un de ses enfans d'adoption, surtout parce qu'il avait su que M. Filangieri, filleul de la reine de Naples, avait refusé un régiment que celle-ci lui avait fait offrir alors qu'il n'était encore que simple lieutenant dans la garde des consuls, et enfin parce qu'il n'avait consenti à redevenir Napolitain que lorsqu'un prince français fut appelé au trône de Naples.

Ce qui me reste à dire actuellement au sujet des duels sous l'empire, et de la part que l'empereur y prit à ma connaissance, ressemblera un peu à la petite pièce que l'on représente après une tragédie. J'ai en effet à raconter comment il advint que l'empereur joua lui-même le rôle de conciliateur entre deux sous-officiers qui s'étaient épris de la même beauté.

L'armée française occupait Vienne. C'était quelque temps après la bataille d'Austerlitz. Deux sous-officiers appartenant au quarante-sixième et au cinquantième régiment de ligne, ayant eu une dispute et déterminés à se battre en duel, avaient choisi pour le lieu de leur combat un terrain situé à l'extrémité d'une plaine qui avoisinait le palais de Schœnbrunn, lieu de la résidence de l'empereur. Nos deux champions avaient déjà dégainé et faisaient échange de coups de briquets, qu'heureusement ils avaient parés l'un et l'autre, quand l'empereur vint à passer tout près d'eux, accompagné de quelques généraux. Qu'on juge, s'il est possible, de leur stupéfaction à la vue de l'empereur! Les armes leur tombèrent pour ainsi dire des mains.

L'empereur s'informa du sujet de la querelle, et il apprit qu'une femme qui leur accordait ses faveurs à tous les deux en était le motif, chacun des deux voulant posséder sa conquête sans partage. Ces deux champions se trouvèrent par hasard être connus de l'un des généraux qui accompagnaient Sa Majesté, qui apprit ainsi que c'étaient deux braves de Marengo et d'Austerlitz, appartenant à tels et tels régimens, que même ils avaient déjà été portés pour avoir la croix; alors l'empereur les harangua de la sorte: «Mes enfans, la femme est capricieuse... la fortune l'est aussi, et puisque vous êtes des braves de Marengo et d'Austerlitz, il est inutile de faire de nouvelles preuves. Retournez à vos corps, et soyez amis dorénavant comme de bons chevaliers.» Plus n'eurent ces deux soldats l'envie de se battre, et ils virent bientôt que leur auguste conciliateur ne les avait pas oubliés, car ils ne tardèrent pas à recevoir le brevet de la légion-d'honneur.

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* * Au commencement de la campagne de Tilsitt, l'empereur étant à Berlin, il prit un jour fantaisie à Sa Majesté d'aller faire une excursion à pied du côté où nos soldats se livraient, dans les guinguettes, au plaisir de la danse. Il vit un maréchal-des-logis des chasseurs à cheval de sa garde, se promenant avec une grosse et rotonde allemande, et s'amusa à écouter les propos galans que le maréchal-des-logis adressait à sa belle. «Amusons-nous, mon chou, disait celui-ci; c'est le tondu qui paye les violons avec les kriches de votre souverain; allons notre train; vive la joie! et en avant...—Pas si vite, dit l'empereur en s'approchant de lui; certes, il faut toujours aller en avant; mais ici attendez que je sonne la charge.» Le maréchal-des-logis se retourne et reconnaît l'empereur; alors, sans se déconcerter, il porte la main à son schakos, et lui dit: «C'est peine inutile, Votre Majesté n'a pas besoin de sonner pour faire du bruit.» Cette repartie fit sourire l'empereur, et valut, peu de temps après, l'épaulette au sous-officier, qui l'aurait peut-être attendue encore long-temps, sans la fantaisie de Sa Majesté. Au surplus, si le hasard contribuait ainsi à faire donner des récompenses, ce n'était jamais qu'après s'être assuré que ceux auxquels on les accordait en étaient dignes.

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* * À Eylau, les vivres manquaient. Depuis huit jours les provisions de pain étaient épuisées, et le soldat se nourrissait comme il le pouvait. La veille de la première attaque, l'empereur, qui voulait tout voir par lui-même, alla faire une ronde de bivouac en bivouac. Arrivé à un de ces bivouacs, où tous les hommes étaient endormis, il aperçoit des pommes de terre au feu; il lui prit fantaisie d'en manger, et se mit en devoir de la tirer du feu avec la pointe de son épée. À l'instant un soldat s'éveille et dit à celui qui usurpait une part de son souper: «Dis donc! tu n'es pas gêné, toi, de manger nos pommes de terre.—Mon camarade! j'ai tellement faim, que tu dois bien me le pardonner.—Allons, passe pour une, deux, si cela t'est nécessaire; mais disparais...» Alors, comme l'empereur ne se hâtait pas de disparaître, le soldat insista plus vivement, et bientôt une discussion très-chaude s'éleva entre l'empereur et lui; la discussion dégénérait en lutte, et déjà le soldat commençait à taper quand l'empereur jugea qu'il était temps de se faire reconnaître. Rien ne saurait peindre la confusion du soldat. Il venait de frapper l'empereur!... Il s'était jeté aux pieds de Sa Majesté, où il implorait sa grâce: elle ne se fit pas long-temps attendre. «C'est moi qui ai tort, lui dit l'empereur; j'ai été entêté; je ne t'en veux pas; relève-toi, et sois tranquille pour le présent et pour l'avenir.» L'empereur, ayant fait prendre des informations sur ce soldat, apprit que c'était un bon sujet, qui ne manquait pas d'instruction. À la promotion suivante il fut fait sous-lieutenant. Or, je défie qui que ce soit de peindre l'effet que produisaient de pareils faits dans l'armée; ils devenaient le continuel entretien des soldats, les stimulaient d'une manière incroyable, et il jouissait d'une véritable considération dans sa compagnie, celui dont on pouvait dire: «L'empereur lui a parlé.»

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* * À la bataille d'Esling, le brave général Daleim, commandant une division du quatrième corps, se trouvait, pendant le plus fort de l'action, sur un point criblé par l'artillerie ennemie. L'empereur, passant près de lui, lui dit: «Il fait chaud de ton côté!—Eh bien, sire, permettez-moi d'éteindre le feu.—Va.» Ce seul mot suffit: en un clin d'œil, la terrible batterie fut enlevée. Le soir, l'empereur, apercevant le général Daleim, s'approcha de lui, et lui dit: «Il paraît que tu n'as fait que siffler dessus!» Sa Majesté faisait ainsi allusion à une habitude du général Daleim, qui en effet sifflait presque toujours.

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* * Parmi les braves officiers-généraux dont l'empereur était entouré, quelques-uns n'étaient pas extrêmement lettrés, mais ils se recommandaient par d'autres qualités; quelques-uns même étaient célèbres pour d'autres causes que leur mérite militaire: ainsi le général Junot et le général Fournier passaient pour les plus habiles tireurs au pistolet; le général Lasellette était connu par sa passion pour la musique, qu'il poussait au point d'avoir toujours un piano dans un de ses fourgons. Ce général ne buvait jamais que de l'eau, mais en revanche, il n'en était pas de même du général Bisson. Qui n'en a entendu parler comme du plus intrépide buveur de toute l'armée! Un jour l'empereur, l'ayant rencontré à Berlin, lui dit: «Eh bien, Bisson, bois-tu toujours bien?—Comme çà, sire, çà ne passe plus les vingt-cinq bouteilles.» C'était, en effet, un grand amendement chez lui, car il avait plus d'une fois atteint la quarantaine, et toujours sans se griser. Au surplus, ce n'était pas un vice chez le général Bisson, mais un besoin impérieux. L'empereur le savait, et comme il l'aimait beaucoup, il lui faisait une pension de douze mille francs sur sa cassette, et lui donnait en outre de fréquentes gratifications.

Parmi les officiers qui n'étaient pas très-lettrés, il est permis de citer le général Gros, et la manière même dont il fut élevé au grade de général le prouve que de reste; mais c'était un brave à toute épreuve, homme superbe, et d'une beauté mâle. La plume seule lui était très-peu familière; à peine s'il savait s'en servir pour signer son nom, et il ne passait pas pour être beaucoup plus fort sur la lecture que sur l'écriture. Étant colonel de la garde, il se trouvait un jour seul aux Tuileries dans un salon, où il attendait que l'empereur fût visible. Là, il se complaisait devant une glace à rajuster son col, à rehausser sa cravate, et l'admiration que lui causait sa propre figure l'entraîna à se parler tout haut à lui-même, ou plutôt à son image répétée dans la glace. Ah! se disait-il, si tu connaissais les bachébachiques (les mathématiques), un homme comme toi... Avec un cœur de soldat comme le tien... Ah!... l'empereur te ferait général!—Tu l'es,» lui dit l'empereur en lui frappant sur l'épaule. Sa Majesté était entrée dans le salon sans être entendue, et s'était plue à écouter l'allocution que le Colonel Gros s'adressait à lui-même. Telle fut sa promotion au grade de général, et qui plus est de général dans la garde.

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* * Me voici maintenant au bout de mon chapelet en fait d'anecdotes militaires. Je viens de parler de la promotion d'un général; je terminerai par l'histoire d'un tambour, mais d'un tambour renommé dans toute l'armée, d'un farceur de première force, enfin du fameux Rata, que le général Gros, comme on va le voir, aimait beaucoup.

L'armée marchait sur Lintz, pendant la campagne de 1809. Rata, tambour de grenadiers au quatrième régiment de ligne, et bouffon très-renommé, ayant appris que la garde allait passer, et qu'elle était commandée par le général Gros, voulut voir cet officier, qui avait été son chef de bataillon, et avec lequel il s'était autrefois permis toutes sortes de familiarités. Rata cire donc sa moustache, se pare de son mieux, et va saluer le général, en le haranguant ainsi: «Eh! vous voilà, sacré nom de D..., général; comment vous portez-vous, f...?—Très-bien, Rata; et toi?—Toujours bien, f...; mais, sacré nom de D..., pas si bien que vous, à ce qu'il me paraît. Depuis que vous le portez beau, vous ne pensez plus au pauvre Rata, car s'il ne venait pas vous voir, vous ne penseriez seulement pas à lui envoyer quelques sous pour acheter du tabac.» En disant: vous le portez beau, Rata s'était rapidement emparé du chapeau du général Gros, et l'avait mis sur sa tête à la place du sien. En ce moment même l'empereur vient à passer, et voit un tambour coiffé du chapeau d'un général de sa garde. À peine s'il en croit ses yeux; il pousse son cheval, et demande ce que c'est. Le général Gros lui dit alors en riant, et avec le franc-parler dont il s'était fait l'habitude, même avec l'empereur: «C'est un brave soldat de mon ancien bataillon, habitué à faire des niches pour amuser ses camarades; c'est un brave, Sire, oh! mais, là, un homme solide, et je le recommande à Votre Majesté. D'ailleurs, Sire, il peut à lui seul faire plus que tout un parc d'artillerie. Allons, Rata, en batterie, et point de quartier.» L'empereur écoutait et regardait, presque stupéfait de ce qui se passait sous ses yeux, lorsque Rata, sans être intimidé par la présence de l'empereur, se mit en devoir d'exécuter l'ordre du général: alors, enfonçant un doigt dans sa bouche, il fait un vacarme tel qu'on eût cru entendre d'abord siffler et ensuite éclater un obus. L'imitation était si parfaite, que l'empereur ne put s'empêcher d'en rire; et se tournant vers le général Gros: «Allons, lui dit-il, prends cet homme-là dès ce soir dans ta garde, et rappelle-le à mon souvenir à la prochaine occasion.» Peu de temps après, Rata eut la croix, que n'eurent peut-être pas ceux qui lancèrent le plus de véritables obus à l'ennemi: tant il entre de bizarrerie dans la destinée des hommes!


AVIS DE L'AUTEUR.

Ce qui suit m'a été remis par une personne de ma connaissance qui a long-temps habité le Piémont sous l'empire; j'ai pensé que mes lecteurs verraient avec plaisir les détails curieux que renferme ce manuscrit.

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LE PIÉMONT

SOUS L'EMPIRE,

et

LA COUR DU PRINCE BORGHÈSE.

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SOUVENIRS D'UN INCONNU.

1808 ET 1809.

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CHAPITRE PREMIER.

Différence des temps.—Le prince Borghèse à Paris.—Le prince Pignatelli et M. Demidoff.—Première société du prince Borghèse et le concierge d'un hôtel garni.—La veuve du général Leclerc.—Mariage du prince.—Le faubourg Saint-Germain et la seule vraie princesse de la famille de Bonaparte.—Le prince chef d'escadron dans la garde.—Courage et avancement.—Projets de l'empereur.—Conversation entre l'auteur et le lecteur.—Tilsitt, la femme, l'homme et le bon prince.—Le prince Borghèse destiné à annoncer la paix.—Désintéressement de Moustache.—Paris en 1808.—Retour de l'empereur.—Enthousiasme causé par Napoléon.—Le fils de madame Visconti.—Rencontre au Palais-Royal.—Gardanne et Sopransi.—Le rendez-vous donné sur le champ de bataille d'Eylau.—Les bals de madame de La Ferté et la jolie danseuse.—Dîner chez Cambacérès.—Les deux extrêmes et questions de physiologie.—Projet de Tilsitt réalisé à Paris.—Création de nouveaux titres.—Réédification de l'université.—Le général Jourdan et le général Menou.—Le gouvernement général des départemens au delà des Alpes érigé en grande dignité de l'empire.—Sénatus-consulte et message au sénat.—Contradictions et bon conseil.—Conflits inévitables.—Le prince Borghèse nommé gouverneur-général.—Brevet magnifique.—Départ du prince et le colonel Curto.—Départ de l'empereur pour Bayonne et déguerpissement général.


Bonaparte, premier consul, rechercha l'alliance d'un prince romain. Six années s'écoulèrent à peine, et Napoléon, empereur, eut à choisir entre la fille des Césars et la sœur du czar de toutes les Russies. L'aîné des arrière-neveux de Paul V, le prince Camille Borghèse, était venu dans la capitale des plaisirs étaler le faste de sa magnificence. Jeune, bien fait, adroit aux exercices du corps, d'une taille un peu au dessous de la moyenne, mais doué d'une figure charmante, et possédant une fortune immense, il partagea, dès son arrivée, avec le prince de Fuentès-Pignatelli et M. Demidoff, l'honneur souvent ruineux de faire admirer aux Parisiens la richesse de ses équipages. Le prince Borghèse n'était pas dépourvu d'un certain esprit naturel; et s'il était presque entièrement privé d'éducation, ce n'était pas sa faute: c'était celle de son père, homme d'un rare mérite, mais systématique, et qui disait que ses enfans en sauraient toujours assez pour être les sujets d'un pape. Quoi qu'il en soit, le prince aurait été, au besoin, un des plus habiles cochers de toute la chrétienté, car il comptait peu de rivaux dans l'art de conduire à grandes guides un phaéton attelé de quatre chevaux fringans. En arrivant à Paris, le prince Borghèse occupa le grand hôtel d'Oigny, rue Grange-Batelière; sa première société fut le concierge de l'hôtel et sa famille. Depuis, il disait souvent que ce qui l'avait le plus surpris à Paris était l'éducation et l'amabilité de la famille du concierge. Bientôt il se trouva lié avec tout ce qu'il y avait de plus élégant dans la capitale, et particulièrement avec MM. de l'Aigle. Dès lors il se trouva de proche en proche lancé dans le grand monde, où il rencontra la jeune et ravissante veuve du général Leclerc, tout nouvellement revenue de Saint-Domingue. L'idée d'une telle alliance flatta les calculs du premier consul. On persuada au jeune prince qu'il était amoureux; et, par l'entremise du chevalier Angiolini, envoyé de Toscane en France, la veuve du général Leclerc ne tarda pas à devenir la princesse Borghèse.

Il faut se reporter à l'époque de ce mariage, il faut avoir été à même d'apprécier tout ce qu'il y a de misérable dans la vanité de ceux qui s'appellent les grands, pour se faire une idée de l'effet que produisit une telle alliance dans les salons aristocratiques. Depuis le dix-huit brumaire, l'ancienne noblesse, caressée à la cour de Joséphine, avait repris un peu de sa morgue et de son importance; et quoique l'on convînt dans le faubourg Saint-Germain que MONSIEUR DE BONAPARTE fût un assez bon gentilhomme, on y disait avec une sorte d'ironie: «Il y aura donc une véritable princesse dans la famille de Bonaparte.» Oui, on disait cela! Aux yeux de bien des gens, une alliance avec un prince romain était un honneur très-grand pour le chef du gouvernement. Ni les lauriers de l'Italie, ni ceux de l'Égypte, ni les lauriers plus jeunes de Marengo, n'étaient, aux yeux d'un certain monde, des titres égaux au droit de porter deux clefs en croix dans des armoiries. Pitié! dira-t-on; oui, pitié, sans doute; mais qu'y puis-je faire? Ne sont-ce pas des choses d'hommes que j'ai à raconter?

Voulant attacher son nouveau beau-frère au service de France, le premier consul lui donna seulement le grade de chef d'escadron dans un régiment à cheval de la garde consulaire. Le temps n'était pas venu où il serait possible de froisser les droits de la hiérarchie militaire en considération d'une haute position sociale; mais cela ne tarda pas à venir. Ainsi, par exemple, le frère même du prince Borghèse, le prince Aldobrandini, reçut quelques années après, pour premières épaulettes, les épaulettes de colonel du quatrième régiment de cuirassiers. Mais c'était à Bayonne; mais c'était après Tilsitt! Quoi qu'il en soit, le prince Borghèse se montra tout d'abord digne des rangs dans lesquels il servait. Après la campagne d'Austerlitz, l'empereur lui confia le commandement du deuxième régiment de carabiniers. Ce fut à la tête de ce corps que le prince se fit remarquer par sa bravoure dans une charge brillante pendant la campagne de Prusse. Très-satisfait de la conduite de son beau-frère, l'empereur le fit général à Tilsitt, et jeta alors les yeux sur lui pour en faire un grand dignitaire de l'empire; car déjà c'était trop peu pour un beau-frère de l'empereur de n'être qu'un prince romain; ce qui n'empêcha pas le faubourg Saint-Germain de continuer à dire que la princesse Borghèse était la seule véritable princesse de la famille.

Je passe ici sur une foule de circonstances relatives à cette grande époque; car, Dieu merci, je n'ai ni la prétention, ni la témérité d'écrire l'histoire de ce temps, si fécond en merveilles: je cherche tout simplement à rassembler quelques souvenirs; mais malheureusement ils sont d'autant plus confus dans ma mémoire que je n'ai jamais pensé à les en faire sortir un jour. Je le fais cependant; pourquoi cela? Parce qu'il était dans ma destinée de le faire: voilà tout.

J'entends le lecteur me dire: «Mais quelle garantie donnez-vous à l'exactitude de ces souvenirs?—Aucune.—Comment alors y ajouter foi?—Il ne m'importe.—Mais enfin aviez-vous une place qui vous ait mis à même de savoir?...—C'est mon secret.—Aviez-vous une position?—Tout comme il vous plaira. D'ailleurs, qu'entendez-vous par une position? et ne faut-il pas bien que chacun en ait une, quelle qu'elle soit, jusqu'au jour où nous aurons tous la même, la position horizontale? Au surplus, comme au moment où j'écris ceci il ne tiendrait qu'à moi de poser là ma plume et de m'arrêter tout court, vous, qui tenez le livre, vous avez le droit d'en rester là; et, si vous voulez que je vous parle franchement, c'est peut-être ce que vous pourriez faire de mieux. Après un pareil avertissement, vous n'aurez point de reproche à me faire. Je poursuis donc.»

L'entrevue avait eu lieu entre les deux empereurs; Alexandre et Napoléon s'étaient embrassés sur le bateau du Niémen en présence des deux armées, rangées sur les bords du fleuve; la belle Louise de Prusse avait quitté le moulin qui lui servait de demeure, hors de l'enceinte de la ville que se partageaient les deux empereurs; elle avait pleuré beaucoup, prié, boudé, sollicité, obtenu la Silésie, mais versé d'inutiles larmes sur la perte de Magdebourg; enfin elle avait été femme; mais Napoléon était resté homme, et Alexandre bon prince: chacun son métier dans ce monde. Bref, la paix était signée. À peine les bases en furent arrêtées, que l'empereur fit venir le prince Borghèse, et lui dit: «Je suis content de toi; voilà un bon d'un million; c'est ta gratification de campagne; Estève te paiera: mais pars sur-le-champ et fais toute diligence. C'est toi que je charge de porter à Paris la première nouvelle de la paix.» Il est facile de voir ici que Napoléon, roulant déjà dans sa pensée un projet d'élévation pour son beau-frère, ne le rendait porteur d'une si grande nouvelle que pour attirer sur lui l'attention des Parisiens; mais il y eut alors, comme toujours, le chapitre des événemens. Moustache ne partit de Tilsitt que quelque temps après le prince, lorsque seulement on eut rédigé et signé les dépêches diplomatiques; mais ce diable de Moustache, dont l'ardeur semblait doubler la rapidité des chevaux, rejoignit le prince à trente lieues de Paris. Le prince, l'ayant aperçu, lui fit offrir vingt mille francs pour lui laisser seulement une heure d'avance; mais l'incorruptible Moustache fit noblement claquer son fouet; et déjà ses dépêches étaient remises à Cambacérès quand la voiture du prince arriva aux barrières.

Que tout était grand, que tout était beau alors, et que Paris était réellement une ville d'enchantemens! Il y avait je ne sais quelle vitalité dans les choses de cette époque. Ce que nous voyions s'accomplir sous nos yeux était plus grand que ce que nous avions admiré dans les histoires de l'antiquité. La Prusse conquise en courant; la monarchie du grand Frédéric livrée à la merci du vainqueur dans une seule bataille; la paix enfin, cette paix si douce, tant souhaitée des peuples, et qui jette en arrière un reflet si brillant sur les batailles qui l'ont précédée! Qui peut avoir oublié cet empressement avec lequel on recherchait les bulletins de la grande armée, quand, le matin, le canon des Invalides avait proclamé le sommaire du Moniteur du jour!

Suivant de près la nouvelle de la paix conclue, l'empereur arriva à Paris le premier de janvier 1808. C'est à cette époque, sans doute, qu'il faut placer le point culminant de la gloire de l'empereur, qui était encore celle de la France. Le chancre de l'Espagne ne dévorait pas encore nos soldats et nos trésors, et déjà le bronze de Vienne se fondait en bas-reliefs pour dresser sur la place Vendôme le plus beau monument des temps modernes. Enfin, il restait encore, quoique bien effacées, quelques traces de la république, puisque les titres nobiliaires n'existaient encore que dans le cerveau de l'empereur; mais ils ne tardèrent pas à en sortir. Au reste, l'enthousiasme était si plein, si vrai, si général, qu'on se trouvait involontairement entraîné à approuver tout ce que voulait l'empereur. Je le demande aux hommes de mon temps: y a-t-il ici la moindre exagération? et n'est-il pas vrai qu'une joie immense se manifesta alors partout où se montra Napoléon?

La fin de l'hiver ne fut qu'une longue série de fêtes. On se livrait aux plaisirs pour se réjouir, et non pour se distraire, ce qui est bien différent; presque point de figures sinistres, plus de querelles de parti, et chez presque tout le monde cette confiance de la vie qui aujourd'hui n'est plus même, hélas! l'apanage de la jeunesse. Chaque jour voyait revenir au sein de la capitale les étrangers que la guerre en avait momentanément éloignés, et nos généraux, que l'empereur, après Tilsitt, avait comblés de riches gratifications. Un de mes amis, alors chef de bataillon dans la garde, m'a dit avoir reçu pour sa part une somme de quarante mille francs. Jamais je n'avais vu à Paris les boutiques aussi brillantes, et surtout aussi fréquentées; et je m'en rapporte aux marchands pour établir la différence qui existe entre les curieux et les acheteurs. Pour ma part, je déclare que je ne professe aucune estime pour ces promeneurs qui s'arrêtent devant l'étalage d'un libraire, regardent la couverture d'un livre, en lisent le titre, puis le remettent à sa place, et s'en vont sans l'acheter.

Dans le mouvement continuel que présentait Paris pendant l'hiver que j'appellerais volontiers l'hiver de Tilsitt, le Palais-Royal était un lieu de rendez-vous presque général: car le Palais-Royal est la capitale de Paris, aussi bien que Paris est la capitale de France. À cinq heures on y voyait circuler une foule nombreuse, on se pressait autour de la Rotonde, et de là on se répandait dans les salons des plus brillans restaurateurs et ensuite dans les spectacles alors très-fréquentés. À cette occasion je puis citer un fait vraiment caractéristique et qui peint bien cette importance qu'avait le Palais-Royal, et dont je parlais tout à l'heure. J'y passais un jour par hasard, quelques minutes avant cinq heures. Je rencontre un de mes anciens camarades de collége, Sopransi, fils de la célèbre madame Visconti, qui l'avait eu de son premier mari, le comte Sopransi, général au service de Prusse. Il était alors aide-de-camp de Berthier, et revenait de la campagne de Russie. Nous voir et nous embrasser ne fut pour ainsi dire qu'un même mouvement; puis les questions d'usage: «Où vas-tu?... Que fais-tu?...—Que viens-tu faire ici? demandais-je.—Ma foi! j'y viens parce que j'y ai donné rendez-vous à Gardanne[83]; je l'attends. Parbleu, puisque te voilà, nous dînerons tous les trois, ou tous les deux s'il ne vient pas.—Comment! tu n'es donc pas sûr qu'il vienne? Quel jour l'as-tu vu?—Ma foi! il y a déjà assez long-temps; je ne l'ai aperçu qu'un instant à la tête de sa compagnie de dragons, à la bataille d'Eylau, comme j'allais porter un ordre du maréchal. Nous nous sommes donné rendez-vous ici pour le premier février, et c'est bien aujourd'hui.» Nous continuâmes à nous promener, en devisant sur tout ce qui nous passait par la tête, et au bout de dix minutes environ nous vîmes arriver Gardanne, qui n'avait pas plus que Sopransi oublié ce rendez-vous si singulièrement donné. Nous dînâmes tous les trois, bien plus occupés de nos souvenirs du collége que des affaires du temps, et je me rappelle que nous passâmes une fort joyeuse soirée.

On se fait difficilement aujourd'hui une idée des mœurs du temps dont je parle; Paris n'était pas mort à onze heures du soir, on n'avait pas peur de vivre trop long-temps, et pour tous ceux qui fréquentaient le monde, la nuit n'était qu'un heureux prolongement du jour. Ah! si je ne craignais d'abuser de la patience du lecteur, que j'aimerais à le rajeunir de vingt et quelques années, pour le conduire aux bals brillans de madame de La Ferté. «Invitez, lui dirais-je, cette jeune et jolie personne que vous voyez là auprès de sa mère; c'est mademoiselle Georgette Ducrest, une des meilleures danseuses d'ici!» Que j'aimerais encore à le faire asseoir à la table de Cambacérès, entre M. d'Aigrefeuil et M. de Villevieille! Chacun de ces deux messieurs était doué d'un appétit on ne peut plus recommandable, qui donnait à l'un et à l'autre une très-grande valeur; mais leur réunion m'a toujours paru un des phénomènes de l'empire. Dissertez maintenant sur l'influence que peut avoir la bonne chère sur l'embonpoint humain! Égaux en estomac, héros de la même table, nourris des mêmes sucs, l'un était le plus gras, l'autre le plus maigre des hommes! Messieurs les physiologistes, c'est à vous que ceci s'adresse. Au reste, voilà de ces souvenirs auxquels je n'ose me livrer que dans la solitude, car alors, quoi de plus doux que de revivre le temps que l'on a déjà vécu? mais de souvenir en souvenir on peut devenir indiscret, et l'indiscrétion est une horreur.

Cependant la saison des plaisirs s'avançait et le temps approchait où les fatales affaires de l'Espagne allaient attirer l'empereur à Bayonne, et où chacun par conséquent allait retourner à son poste, ou occuper pour la première fois celui qui venait de lui être assigné. Au nombre de ces derniers se trouvait le prince Borghèse, pour lequel l'empereur, avant de partir, avait réalisé les projets conçus à Tilsitt. À la même époque furent récréés, par un sénatus-consulte, des comtes, des barons et des chevaliers de l'empire; il n'y manqua que les marquis. Cette mesure, je dois le dire, eut la désapprobation générale de tous les républicains qui ne furent pas titrés, et ce fut un vaste champ ouvert aux épigrammes du faubourg Saint-Germain. À parler sérieusement, les hommes les plus sages ne virent pas avec plaisir cette restauration de titres que la révolution avait détruits, et, en vérité, la gloire de l'empire n'avait pas besoin d'être entourée d'un essaim de glorioles ridicules. L'empereur rétablit aussi dans le même temps l'ancienne Université, c'est-à-dire cet échafaudage monstrueux où l'instruction et l'éducation redevenaient l'objet d'un monopole, aussi bien que le sel et le tabac. Mais, je le répète, la masse presque entière de la nation était emportée par la confiance que lui inspirait Napoléon.

Les départemens du Piémont réunis à la France formaient déjà un gouvernement général, dont le commandement avait été d'abord confié au général Jourdan, puis au général Menou, qui l'occupait alors; mais je glisse sur cet objet, attendu que j'aurai à y revenir quand nous serons installés à Turin. Il ne faut pas que j'oublie que nous ne sommes pas même encore en route, puisqu'il s'agit seulement de l'érection de notre gouvernement en grande dignité de l'empire. Tout se fit de la manière la plus solennelle; l'empereur envoya un message au sénat, et le sénat y répondit le deux de février, par le sénatus-consulte suivant:

«art. I. Le gouvernement général des départemens au delà des Alpes est érigé en grande dignité de l'empire, sous le titre de gouverneur général.

»art. II. Le prince gouverneur-général jouira des titres, rangs et prérogatives attribués aux autres princes grands dignitaires.

»art. III. Dans l'étendue de son gouvernement, et lorsque Sa Majesté Impériale ne sera pas présente, il prendra rang avant les autres titulaires des grandes dignités et immédiatement après les princes français.

»art. IV. Il exercera dans les départemens au delà des Alpes les fonctions suivantes, concurremment avec les princes grands dignitaires, auxquels elles sont attribuées:

»1º. Il portera à la connaissance de l'empereur les réclamations formées par les colléges électoraux, ou par les assemblées de canton desdits départemens, pour la conservation de leurs priviléges.

»2º. Il recevra le serment des présidens des colléges électoraux, et des assemblées de canton, des présidens et des procureurs généraux des cours et des tribunaux, des administrateurs civils et des finances, des majors, chefs de bataillon et d'escadron de toutes armes.

»3º. Lorsque Sa Majesté Impériale se trouvera dans les départemens au delà des Alpes, le gouverneur général présentera au serment les généraux et fonctionnaires publics admis à prêter serment devant elle.

»Il présentera également les députations des colléges électoraux, des villes, des cours et des tribunaux.

»art. V. Il présidera l'assemblée du collége électoral du département de Gênes.»

Telle fut la Charte octroyée par le sénat au gouverneur général des départemens au delà des Alpes, qui n'était encore nommé que in petto. Quand j'en eus pris connaissance, je vis que les pouvoirs du prince gouverneur-général étaient assez vaguement définis, sous le rapport de l'autorité administrative qu'il aurait à exercer, et que, par conséquent, ce serait à lui à se faire la meilleur part possible dans l'exercice du pouvoir. Je fus frappé en outre de l'idée que, sous le prétexte de fonder un gouvernement général, l'empereur avait voulu seulement faire naître l'occasion de donner une cour à l'ancienne capitale des états du roi de Sardaigne. Je ne concevais pas non plus comment il avait pu échapper, à des rédacteurs aussi habiles que ceux qui avaient rédigé le sénatus-consulte, une contradiction qui me semblait absurde. Il est dit au troisième paragraphe de l'art. IV: «Le prince gouverneur-général recevra le serment des présidens des colléges électoraux, etc.;» et, aux termes de l'article V: «Il présidera le collége électoral du département de Gênes;» d'où il résultait que le prince recevrait son propre serment. Cela me paraissait tellement contraire à toute raison, à tout esprit de législation, que je crus devoir soumettre mes observations à un grand fonctionnaire de l'état, qui m'avait toujours témoigné beaucoup de bienveillance. Quand il m'eut écouté, au lieu de me répondre, il m'adressa cette question, à laquelle, je l'avoue, je ne m'attendais guère: «Quel âge avez-vous?—Bientôt vingt-trois ans.—Ah!... Vos observations sont justes; mais vous avez tort, et je vous engage à les garder pour vous.—Comment donc...?—Oui, vous dis-je, vous êtes trop jeune pour avoir raison.» En cette circonstance je profitai de cet excellent conseil, dont malheureusement je ne profitai pas toujours depuis.

Mais revenons à notre fameux sénatus-consulte et à ce qui en fut la suite. L'empereur l'approuva le sept février; et le quinze du même mois il adressa au sénat un nouveau message pour lui faire connaître, ce qu'aucun sénateur n'ignorait, le choix qu'il avait fait du nouveau grand dignitaire de l'empire. Napoléon s'exprima en ces termes: