Manie des Français de se prendre pour termes de comparaison.—Usages piémontais.—Les dames romaines et la valeur du temps.—Singulière signification d'un mot français en Piémont.—Mœurs piémontaises.—Bizarrerie d'un jaloux.—L'empereur content de nous.—Quelques souvenirs sur la suite de Pauline.—Organisation de ma table et les capitaines de garde au palais.—Madame Hamelin, mérite et résignation.—La lettre de recommandation.—Histoire véridique du capitaine Poulet.—Son portrait, sa jeunesse et sa femme.—Bonnes manières des officiers sortis des pages et des gendarmes d'ordonnance.—Motifs de l'empereur en créant les gendarmes d'ordonnance.—Craintes et plaintes de quelques chefs de l'armée.—Licenciement des gendarmes d'ordonnance.—Le capitaine Aubriot.—Détails curieux sur le corps licencié.—Le général Montmorency, d'Albignac, et leçon de hiérarchie militaire.—Notre gouvernement un joli petit royaume.—M. Vincent de Margnolas, préfet de Turin, conseiller d'état à vingt-sept ans.—Jeu inouï de la fatalité.—Le naissance et la mort ensemble sous le même toit.—Position de nos neuf départemens.—Notre statistique préfectorale.—M. de Chabrol notre préfet modèle.—M. Bourdon de Vatry à Gênes.—Nos trois départemens maritimes.—Somnolence du préfet de Chiavari.—M. Nardau à Parme; bal le vendredi-saint et destitution immédiate.—M. Robert, préfet de Marengo.—Mot remarquable de l'empereur sur Alexandrie.—M. de la Vieuville, chambellan de l'empereur.—Convoitise d'un département et envoi dans un autre.—M. de la Vieuville, préfet de Coni.—M. Soyris et le beau idéal d'un directeur des douanes.—Auto-da-fé de marchandises anglaises.—Saisie de soixante cachemires adressés à Joséphine.—Sévérité de l'empereur.—Le quintal de tableaux de Raphaël!—Le département de la Doire, Ivrée et madame Jubé.—Promenade à Racconiggi.—Le souper impromptu et la cave de Garda.


J'aime beaucoup que l'on soit fier de son pays, que l'on tienne à ses mœurs, à ses usages; mais ce que je ne puis souffrir, c'est l'exclusion, l'esprit de dénigrement envers les usages ou les mœurs d'une autre contrée. Mes chers compatriotes, je vous le dis en vérité: ce besoin ou plutôt cette manie de trouver les choses bien ou mal, selon qu'elles se rapportent aux manières françaises ou en diffèrent, est notre défaut capital. Nous nous prenons très-volontiers pour le mètre général d'après lequel on doit tout mesurer; et, comme cela m'est arrivé à moi-même plus d'une fois, j'ai bien le droit de dire que c'est extrêmement ridicule. J'ai vu de fort bons Français trouver que la bourgeoisie de Turin était en retard de plus d'un siècle, parce qu'il lui plaît de commencer son dîner par une friture et de ne manger son potage qu'en second ou en troisième. Faites comme vous voulez, mais laissez faire aux autres comme ils veulent; voilà mon grand principe. Certes, une petite maîtresse de Paris rougirait de honte, si on la surprenait buvant un verre de liqueur sur le comptoir d'un distillateur; je l'approuve fort; mais je ne veux pas qu'elle empêche les belles dames de Turin d'entrer quelquefois chez Michel Armandi, à côté de la mairie, pour y prendre du rosoglio, parce que l'usage le leur permet. Je ne dis point que les beautés sentimentales du doux pays de France soient blâmables pour faire soupirer leurs amans pendant un temps plus ou moins long; mais je me récrie aussitôt qu'elles médisent des Romaines, parce que les dames romaines connaissent mieux la valeur du temps. Je le répète: faites comme vous voulez, mais laissez faire aux autres comme ils veulent.

Je conviens que, quand on arrive dans un pays nouveau, il y a des choses qui surprennent par l'inaccoutumance où l'on en est; mais est-ce une raison pour les blâmer? Là, souvent, un mot a une signification tout autre que celle que nous avons l'habitude de lui donner. Ainsi, par exemple, ayant un jour demandé à une fort jolie et tout innocente demoiselle de Turin des nouvelles de sa santé, jugez quelle fut ma surprise quand elle me répondit, en français, avec une naïveté égale à celle d'Agnès mettant une tarte à la crème au jeu du corbillon: «Je me porte assez bien, Monsieur; mais je suis un peu constipée.» Or besoin n'est de vous dire ce que cela signifie en bon français, et vous comprenez, par conséquent, combien mon oreille fut effarouchée en entendant une expression qui me sembla la plus incroyable confidence de garde-robe. Eh bien! j'avais tort, et vous serez obligé d'en convenir, puisque, à Turin, une constipation n'est autre chose que cette indisposition gênante que nous appelons un rhume de cerveau.

À Turin, la bourgeoisie se voit peu entre elle; chacun vit beaucoup chez soi et en famille, l'hiver en ville et l'été dans de charmantes habitations que l'on nomme des Vignes, disséminées sur toute la colline au milieu des bois et des jardins. Les banquiers de Turin n'étalent aucun luxe; ils font leurs affaires dans des bureaux beaucoup moins élégans que l'antichambre d'un courtier de Paris, n'ont ni morgue ni brillans équipages, et reçoivent fort poliment les étrangers que leurs correspondans leur adressent; c'est bien bourgeois, mais aussi, pendant plusieurs années, n'ai-je pas vu une seule banqueroute un peu importante à Turin. La plupart des hommes se font donner le titre d'avocat, du moins il en était ainsi à l'époque dont je parle, et la société, proprement dite, se composait presque exclusivement, de l'ancienne noblesse piémontaise et des Français, encore s'en trouvait-il très-peu parmi nous qui fussent admis dans l'intimité des maisons, hormis les jours de bal et de réception d'apparat. Ici je raconterai un fait assez bizarre, et qui est cependant d'une parfaite exactitude; il prouve, ce me semble, quelle singulière influence peut avoir la vanité du rang même sur la jalousie. Un des plus nobles et des plus riches seigneurs du Piémont avait une femme fort agréable et très-aimable, mais coquette au par-dessus. La coquetterie n'est bien souvent que l'antichambre de la galanterie, et il en advint ainsi pour la noble dame. Tant que ses amans ne furent que des jeunes gens sans trop de conséquence, le mari ferma les yeux, et se contenta de se divertir de son côté, ce dont, peut-être, il avait le premier donné l'exemple. Mais un homme, qui lui était au moins égal en nom et en qualité, s'étant mis sur les rangs, la chose prit une toute autre couleur à ses yeux. Il alla trouver le nouveau venu, et lui proposa de se battre s'il remettait les pieds chez sa femme; des amis intervinrent et le duel n'eut pas lieu. Quant à la susceptibilité du seigneur piémontais, l'explique qui voudra ou qui pourra; pour moi je ne m'en charge pas. Je prends soin, comme l'on voit, de taire les noms; car mon intention n'est pas de faire une chronique scandaleuse. Ah! si je le voulais!... Rassurez-vous; il n'en sera rien. Cependant il faudra bien que je vous dise quelques mots de Mariette; mais pas encore: attendez. Quant à la jolie madame Jubé, femme du préfet d'Ivrée, je ne sais pas encore si je vous en parlerai; cela dépendra d'un caprice.

Depuis le départ de la princesse, nous avions pris une assiette plus posée; tout marchait bien, et nous avions le bonheur de voir que l'empereur était satisfait. C'était alors le but commun des efforts de tous ceux qui se trouvaient entraînés dans la sphère d'activité de son gouvernement. Le prince passait en revue les troupes de la garnison, ou celles qui traversaient Turin pour se rendre à leur destination. Ces jours-là étaient les jours de fête de Gruyer, qui était si heureux quand il commandait la parade. J'avais perdu, par le départ de la princesse, la société de M. de Clermont-Tonnerre et de M. de Montbreton, que je regrettais beaucoup; mais je m'étais casé; j'avais distribué l'emploi de mon temps; enfin j'avais, comme on dit, pris des habitudes. Au lieu d'avoir à ma table la jolie mademoiselle Millo, mademoiselle de Quincy, Blangini et sa sœur, qui était venue rejoindre la princesse à Turin, et une excellente femme, madame Hamelin, qui n'était pas traitée avec tous les égards qu'elle méritait, j'avais les capitaines et les officiers de garde au palais; et si cela était moins amusant, au moins en trouvai-je parmi ces messieurs qui étaient fort bons à connaître. Mais avant d'aller plus avant, il faut que je dise quelques mots sur madame Hamelin. Veuve d'un officier de marine, sans fortune, n'étant plus jeune, mais encore assez pour que l'on vît qu'elle avait dû être très-belle, madame Hamelin, par amour pour ses enfans, jeunes encore et qui venaient d'entrer dans la carrière de leur père, avait eu la résignation, d'accepter les fonctions de femme de charge chez la princesse. Vertueuse comme elle l'était, obligée de voir des choses dont je ne veux pas me souvenir, madame Hamelin avait à souffrir horriblement, et je l'ai vue bien souvent pleurer sur son sort; mais elle pensait à ses fils, et son courage revenait. J'imaginai, pour lui donner quelque consolation, de les faire recommander par le prince au ministre de la marine; et certes, si jamais lettre a été pressante, ce fut la lettre du prince à M. Decrès. Je n'en avais rien dit à madame Hamelin, et je ne saurais peindre la joie que j'eus le bonheur de lui causer en lui remettant la lettre. Il y a vingt-deux ans de cela; j'ai à peine revu madame Hamelin pendant nos séjours à Paris. Je ne sais ce qu'elle est devenue depuis seize ans: mais, si l'on oublie facilement des maîtresses, on n'oublie pas de même une femme que tout honnête homme aurait souhaité d'avoir pour amie.

Je reviens maintenant à mes officiers, et pour vous mettre en joie je commencerai par vous parler de M. Poulet.

M. Poulet était un capitaine d'infanterie de je ne sais plus quel régiment. M. Poulet était très-maigre, très-grand, très-rouge de figure, très-blanc de cheveux, comptant cinquante ans d'âge, trente de service et vingt ans de grade de capitaine. Il était, comme Napoléon, le fils de ses œuvres; mais n'ayant été élevé ni à Brienne, ni à l'École Militaire, ni probablement ailleurs, il avait un langage tout particulier; si bien qu'un jour, voulant préciser l'époque d'un de ses plus beaux faits d'armes qu'il venait de me raconter, il me dit: «C'est quand les austérités recommença avec les Quinze-reliques.» Vous ne comprenez peut-être pas très-bien?... Eh bien! moi, qui m'étais déjà familiarisé avec l'idiome de M. Poulet, je compris tout de suite qu'il voulait me dire: «C'est quand les hostilités recommencèrent avec les Autrichiens.»

Il faut vous dire que dans ce temps-là je ne buvais presque que de l'eau; mais je versais très-volontiers rasade à M. Poulet, et quand son verre était plein, il aurait fallu qu'une mouche fût bien adroite pour trouver le temps de s'y noyer. Si, à jeun, M. Poulet était un héros, il devenait après boire extrêmement sentimental, et ne me laissait rien ignorer des égaremens de sa jeunesse. À peine eut-il endossé l'uniforme qu'il regarda comme un devoir de ne point laisser s'éteindre en lui la dynastie des Poulet, qu'un boulet de canon pouvait écraser dans l'œuf. Il y travailla de concert avec une jeune vivandière qui, me disait-il, lui repassait toujours quelque chose à boire. M. Poulet devint père, et comme c'était un honnête homme, il fit légitimer devant l'autel une union commencée à la buvette et consommée sur le lit de camp. Après son mariage, madame Poulet continua son commerce ambulant, suivant toujours M. Poulet à l'armée, où, M. Poulet me l'a avoué, il donna plus d'un atout à la boutique de sa femme. Mais voilà que M. Poulet devint sous-lieutenant. Dès lors il comprit que l'honneur de l'épaulette exigeait le sacrifice du sacré-chien-tout-pur et du riquiqui. Malheureusement madame Poulet, en changeant d'état, ne put changer de manières, et son mari les trouvait trop communes pour oser la produire. Il ne m'a pas caché que son mariage de soldat l'avait plus d'une fois gêné depuis qu'il était capitaine. Il aurait souhaité que sa femme eût un meilleur ton; que, par exemple, elle jurât moins souvent: mais je dois à la vérité de dire que M. Poulet n'en aimait pas moins sa femme; je suis du moins, autorisé à le croire d'après l'éloge qu'il m'en fit un jour dans un accès de sensibilité conjugale: «Le croiriez-vous? me disait-il, le croiriez-vous? Voilà vingt-huit ans qu'elle est ma femme: eh bien! il n'y a rien de si rare que j'aie été obligé de lever la main.» À cet éloge M. Poulet ajoutait que sa femme était de la première force dans l'art de faire de la soupe aux choux et au lard fumé. Du reste, je n'ai jamais eu l'honneur de voir madame Poulet.

Tous mes officiers ne ressemblaient pas à M. Poulet: parmi eux se trouvaient des hommes très-bien élevés, notamment ceux qui sortaient des pages de l'empereur, des écoles de Fontainebleau et de Saint-Cyr, et particulièrement des gendarmes d'ordonnance. Dans le cas où vous auriez oublié ce que c'était que les gendarmes d'ordonnance, je vous demanderai la permission de vous le rappeler. Dès avant la campagne de Tilsitt, l'empereur avait déjà résolu dans sa pensée de rapprocher de son trône les débris de l'ancienne aristocratie, et les gendarmes d'ordonnance étaient, selon toute probabilité, destinés à devenir une partie privilégiée de la garde; on le croyait du moins, et beaucoup de jeunes gens riches et appartenant à de bonnes familles s'enrôlèrent volontairement et s'équipèrent à leurs frais, ayant chacun un domestique à eux pour panser leurs chevaux. Ceci, comme on peut le croire, donna de la jalousie à quelques chefs sortis des rangs plébéiens, qui crurent même lire les intentions futures de l'empereur dans le choix du vieux général Montmorency-Laval pour colonel des gendarmes d'ordonnance. Le premier échec qui leur fut porté dès que l'armée commença ses opérations en Prusse, fut le retrait de leurs domestiques, d'où il résulta que ce corps, composé d'hommes braves, mais habitués aux douceurs de la vie, fut assez mal tenu; autre chose est de marcher droit à l'ennemi ou d'être le palefrenier de son cheval quand on n'en a pas l'habitude. Ceux que la création des gendarmes d'ordonnance avait le plus offusqués revinrent plusieurs fois à la charge auprès de Napoléon; ils finirent par l'emporter, et ce corps fut licencié après la campagne. Tous ceux qui en avaient fait partie furent nommés officiers dans des régimens de cavalerie, et plusieurs même méritèrent un avancement rapide. C'est par suite de cette dissémination des gendarmes d'ordonnance que quelques-uns furent envoyés à Turin dans le 7e régiment de cuirassiers, dont le dépôt faisait partie de notre garnison. Le major Berlioz, qui en avait le commandement, était, je me le rappelle, un bon et excellent homme. Parmi les officiers sortis des gendarmes d'ordonnance, il en était un avec lequel je me liai très-étroitement. Il se nommait Aubriot. Il approchait de la quarantaine, ayant servi dans sa jeunesse et ensuite à l'armée de Condé; mais il était revenu de toutes les rêveries de l'émigration. Nous nous trouvâmes, comme l'on dit, en pays de connaissance, parce que j'avais connu à Paris plusieurs de ses anciens camarades dont il me parlait, et notamment d'Albignac, qui devint en très-peu de temps général au service de Jérôme, et ensuite ministre de la guerre du royaume de Westphalie. C'était un homme extrêmement capable et doué d'un caractère très-gai. Aubriot m'en raconta un trait où je le reconnus tout entier.

Quand les gendarmes d'ordonnance furent arrivés en Prusse, d'Albignac, qui était pour ainsi dire à tu et à toi avec leur colonel le général Montmorency, s'approcha un jour de lui, et lui demanda directement quelque chose dont il avait besoin pour son équipement. Là-dessus, M. de Montmorency le prenant au grand sérieux: «Mon cher d'Albignac, lui dit-il, à Paris, chez madame de Luynes, quand nous jouons au creps, nous causons familièrement, comme de bons amis, comme des camarades; mais ici n'est pas la même chose; il faut que je vous dise ce que c'est que la hiérarchie militaire. Vous avez besoin d'une bride, d'une souventrière; c'est très-bien: mais vous me demandez cela à moi, et cela n'est pas dans l'ordre. Il faut vous adresser à votre maréchal-des-logis; il fera son rapport au lieutenant, qui le transmettra au capitaine; le capitaine en réferrera au chef d'escadron, qui viendra ensuite prendre mes ordres, puisque je suis votre général en chef. Entendez-vous bien cela?—Oui, général.» Quelque temps après, d'Albignac ayant été blessé à Iéna, M. de Montmorency alla le voir et lui demanda comment il se trouvait. Quoiqu'il souffrît beaucoup, d'Albignac trouva plaisant de faire voir à M. de Montmorency combien il était pénétré de ses hauts enseignemens sur la hiérarchie militaire; aussi, au lieu de répondre à sa question, il lui dit: «Général, donnez vos ordres au chef d'escadron; il les transmettra au capitaine, qui en fera part au lieutenant, qui m'enverra mon maréchal-des-logis.» M. de Montmorency ne put s'empêcher de rire de la gaieté que d'Albignac conservait au milieu de ses souffrances, et cette anecdote divertit beaucoup les gendarmes d'ordonnance.

Savez-vous que notre gouvernement des départemens au delà des Alpes aurait fait un fort joli petit royaume? D'abord nous avions notre grand quartier-général à Turin, dans le département du Pô, où à notre arrivée nous trouvâmes pour préfet M. Vincent de Margnolas, fort jeune encore, puisqu'il n'avait que vingt-sept ans. C'était un homme fort remarquable par la variété de ses connaissances et la solidité de son caractère. Il était de Lyon et possédait une fortune considérable. Son mariage avec une demoiselle d'une des premières familles de Turin, mademoiselle de Perron, mariage qui eut lieu six semaines environ après notre arrivée à Turin, fut tout-à-fait du goût de l'empereur, qui aurait voulu voir se multiplier les alliances entre Français et Piémontais. Peu de temps après, l'empereur lui en témoigna sa satisfaction en le nommant conseiller-d'état. Je puis, par exemple, certifier une chose; c'est que cette faveur, dont M. Vincent était parfaitement digne, n'avait été nullement sollicitée par lui. Je dînais chez lui précisément le jour où, pendant que nous étions à table, au palais Carignan devenu l'hôtel de la préfecture, on lui apporta le Moniteur, qui contenait sa nomination en même temps que celle de M. de Molé aux mêmes fonctions. J'ai vu la surprise de M. Vincent, qui ne pouvait en croire ses yeux. Cette élévation à un rang qui était alors si ambitionné et que l'on n'obtenait que quand on en était vraiment digne, rendit vacante la préfecture de Turin, et nous apprîmes avec satisfaction le choix que fit ensuite l'empereur de M. Alexandre de Lameth pour remplacer M. Vincent.

Il est pour de certains hommes une fatalité qui démonte la raison humaine et qui donnerait envie de prendre au sérieux les ingénieuses rêveries de M. Azaïs sur les compensations. Une belle fortune, une belle femme, une belle position, vingt-sept ans, tels étaient les avantages accumulés sur la tête de M. Vincent. Sa femme devient grosse; dix mois se passent, et M. Vincent est atteint d'une cruelle maladie; rien ne peut arrêter les progrès du mal: il meurt au moment même où à tant de bienfaits la providence en ajoutait un autre si doux. Dans le même temps la mort et la vie apparaissent sous le même toit, et madame Vincent devint veuve au moment même où elle donnait naissance à un fils. Mais laissons ces tristes souvenirs, et continuons à faire une espèce d'inventaire succinct du personnel et du matériel de notre gouvernement, dans lequel nous ferons prochainement une courte excursion.

Le département du Pô s'étendait au nord jusqu'au Mont-Cénis, et touchait par ce point au département du Mont-Blanc, dont la Maurienne et la Savoie faisaient partie. Nos autres chefs-lieux étaient Gênes, dont le nom était commun à la ville et au département et dont M. Bourdon de Vatry était alors le préfet; Gênes était en même temps le chef-lieu de la 27e division militaire. Au nord de Gênes le département de Montenotte, contigu à la France par le département des Alpes maritimes, ayant pour chef-lieu Savone, où résidait M. de Chabrol, notre préfet-modèle; au midi de Gênes, le département des Apennins, dont la capitale était Chiavari, où somnolait sur son siége préfectoral M. Rolland de Villarceaux, très-éveillé pour les affaires, mais qui s'endormait toujours quand il était assis. Ces trois départemens composaient notre littoral, et vous pouvez juger par là que nous aurions été une fort jolie petite puissance maritime si Dieu et la flotte anglaise l'eussent voulu. Les états réunis de Parme et de Plaisance marquaient les limites de notre gouvernement du côté de la Toscane, et formaient le département du Taro, dont il n'est pas besoin de vous dire que Parme était le chef-lieu. Quant au nom du préfet, il m'échappe en ce moment; mais je me rappelle un fait qui me fera peut-être pardonner cette inadvertance de mémoire. Vous verrez comment l'empereur voulait que l'on respectât les croyances religieuses. M. Nardau, spécialement protégé par Joseph Bonaparte, avait été le premier préfet envoyé à Parme lors de la réunion de cette ville à la France. Il était arrivé dans sa résidence vers la fin du carême. Là, encore très-imbu des principes républicains qu'il avait professés, et parfaitement exempt de préjugés, M. Nardau se présenta à ses administrés avec un costume de fantaisie, mais qui sentait son républicain d'une lieue; enfin c'était à peu de choses près, m'a-t-on dit, l'habit semi-romain des membres de l'ancien conseil des cinq-cents. Ce ne fut pas tout: notre préfet, sachant que l'appât du plaisir est souvent un excellent moyen de gouvernement, résolut de donner un bal à l'élite des beautés parmesanes; mais pas une n'y vint, et en voici la raison: dans un pays dévot comme l'est Parme, M. Nardau avait adroitement choisi le vendredi saint pour mettre son monde en danse, et il en fut pour ses préparatifs, ses violons, ses glaces et ses rafraîchissemens. Si, d'ailleurs, personne ne vint au bal, il y eut des gens qui écrivirent à l'empereur. Lettre décachetée et lue, rapide départ d'un courrier, destitution immédiate du préfet, tout cela fut l'affaire d'un instant; car, je ne sais pas si vous vous en seriez douté, quand l'empereur s'y mettait, il ne badinait pas.

Arrivons maintenant au département de Marengo, qui formait en quelque sorte le cœur de notre gouvernement. Je vous y ferai faire plus tard connaissance avec le général Despinois; maintenant il me suffira de vous dire que dans Alexandrie nous avions pour préfet un excellent homme, un très-bon administrateur, M. Robert, ancien général de brigade, et qui servait bien de sa plume après avoir bien servi de son épée. Ici vous admirerez peut-être une étincelle de ce tact impérial qui fit choix d'un ancien guerrier pour présider à l'administration d'un département qui devait son nom à la victoire, et dont le chef-lieu, disait l'empereur, devait un jour n'être habité que par des vivandières et des soldats. Nous perdîmes bientôt M. Robert, qu'une maladie enleva à ses administrés, et qui fut remplacé par M. de Cossé-Brissac. Vous connaissez déjà M. Arborio, notre préfet de la Stura, et la ville noire de Coni, puisque c'est par là que nous avons fait notre entrée; vous savez aussi que la mort nous l'enleva promptement: mais je ne serai pas fâché de vous dire l'espèce de désappointement qu'éprouva son successeur en venant s'ensevelir dans une vallée des Alpes.

L'empereur venait d'appeler au sénat M. Garnier, préfet de Versailles. Or la préfecture de Seine-et-Oise a toujours été un morceau très-friand pour quiconque aspire à être préfet. L'ancien duc de la Vieuville, comte de l'empire, chambellan de l'empereur, homme du monde, homme de cour, jadis un des beaux danseurs des bals de la reine, jugea que cela lui irait comme un gant. Profitant donc du droit que lui donnait sa charge d'approcher de l'empereur, il lui témoigna le désir de s'attacher à l'administration. Cette ouverture fut parfaitement accueillie, et l'empereur lui demanda s'il voulait être préfet; à quoi il répondit que c'était l'objet de tous ses vœux, de toute son ambition; et l'empereur répliqua: «Vous serez préfet.» Quelle douce nuit dut passer M. de la Vieuville! Il ne connaissait point d'autre préfecture vacante que celle de Versailles: donc la préfecture de Versailles allait être son lot; il était impossible de raisonner autrement. Mais voilà que sur ces entrefaites la nouvelle de la mort de M. Arborio arrive à l'empereur, et au lever suivant Napoléon annonce à M. de la Vieuville qu'il l'a nommé préfet de la Stura, l'engageant à se rendre le plus promptement possible dans sa résidence. Il n'y eut pas à reculer, et voilà comment l'ancien duc de la Vieuville vint faire son essai administratif dans nos montagnes. Il se résigna facilement, s'occupa beaucoup de son département, et peu de temps après l'empereur, auquel nous ne le laissâmes pas ignorer, l'appela à la préfecture de Colmar.

En voilà, si je ne me trompe, pour sept de nos départemens; donc il nous en reste encore deux, quoique vous ayez déjà reçu un à-compte sur le département de la Sésia, et son chef-lieu Verceil, à l'occasion des difficultés que nous fit M. Giulio, lequel, soit dit en passant, avait une fort jolie femme, mademoiselle Millet, fille d'un riche négociant de Turin. À Verceil, nous avions pour directeur des douanes un homme de fer qui réclame impérieusement un souvenir. C'était M. Soyris. Il y a des gens qui deviennent douaniers; M. Soyris, lui, était né douanier, ou plutôt, c'était la douane vivante. Sa ligne d'observation s'étendait sur les limites de notre gouvernement du côté du royaume d'Italie, et il fallait que des contrebandiers fussent bien fins pour l'attraper. Pour lui, saisir était vivre, et il eut de bien beaux momens quand il présida aux auto-da-fé des marchandises anglaises que nous avions l'ordre de faire impitoyablement brûler. Je veux bien croire que c'était un acte de haute et grande politique; mais ce que je puis assurer, c'est que cette politique n'était nullement comprise par des groupes de malheureux qui regardaient pieds nus la flamme dévorer des milliers de bas de fabrique anglaise. Ce que c'est que d'avoir des idées étroites! ils croyaient, dans leur simplicité, qu'on aurait mieux fait de les leur distribuer. Pour M. Soyris, il regardait cela comme je suppose que Néron regarda l'incendie de Rome. Au surplus sa rigidité n'admettait aucune préférence. Un jour il nous écrivit pour notifier au prince la saisie qu'il venait de faire d'un ballot de soixante cachemires arrivés directement de Constantinople, et adressés à l'impératrice Joséphine. Nous tînmes un petit conseil, pensant au plaisir qu'éprouverait la bonne impératrice, si le ballot pouvait lui être rendu; mais les ordres de l'empereur étaient tellement précis, que nous n'osâmes conseiller au prince de lever l'ordre de M. Soyris, et bien nous en prit. Ayant en effet jugé qu'il y avait lieu à consulter l'empereur, sa réponse fut qu'il n'y avait d'exception pour personne, pas plus pour l'impératrice que pour un autre; que M. Soyris avait bien fait, et que les cachemires devaient être vendus au profit de la douane.

Une autre fois, M. Soyris écrivit encore en prince pour une chose qui était personnelle à Son Altesse, et qui le mettait dans le plus grand embarras. Comme on faisait remettre à neuf l'intérieur de l'hôtel de Paris, le prince avait fait venir de Rome des tableaux de Raphaël, de l'Albane, du Corrége et des plus grands maîtres de sa galerie de Rome, pour en orner une gaierie de l'hôtel. Ces objets étant arrivés à la douane de Verceil, ferme sur ses principes, M. Soyris avait commencé par mettre la main dessus pour leur infliger un droit d'entrée. Ce qui l'embarrassait était de savoir quel article du tarif il leur appliquerait; il lui fut répondu qu'il pouvait faire payer au prince tel droit qu'il jugerait convenable. Alors sa sagacité naturelle lui inspira l'idée de les frapper d'un droit de quinze pour cent le quintal. L'entendez-vous? le quintal!... Un quintal de tableaux de Raphaël! Oh! barbare!

Les petites stations que nous faisons sur la route nous font arriver un peu tard à notre dernier département, le département de la Doire enclavé entre le département du Pô, celui de la Sésia, les Alpes et le royaume d'Italie. Il a pour chef-lieu Ivrée, et pour préfet, le général Jubé, ancien commandant de la garde de notre feu directoire jusqu'au dix-huit brumaire. M. Jubé était un homme d'infiniment d'esprit, qui avait été un des hommes à la mode quand les fournisseurs brillaient dans Paris. Sa femme était extrêmement jolie, et venait très-souvent nous voir à Turin, où elle était un des ornemens de nos bals; nous avons souvent bien ri notamment au retour d'une partie que nous avions faite, dix ou douze personnes ensemble, à Racconiggi. Elle est trop bonne pour ne me l'avoir pas pardonné, mais je me rappelle que je lui jouai le tour d'inviter impertinemment toute la compagnie à souper chez elle, comme si c'eût été de sa part, faisant tout haut les invitations devant elle pour qu'elle ne pût pas reculer, de sorte que nos trois calèches descendirent à sa porte, ou plutôt à la porte du riche Garda, dont l'hôtel était à sa disposition quand elle venait à Turin. La cave de Garda était excellente, sa maison bien approvisionnée, de sorte qu'en peu d'instans nous eûmes un souper qui ne sentit pas du tout l'improvisation, et que nous prolongeâmes gaiement fort avant dans la nuit. La seule chose que je ne me rappelle pas bien, c'est si madame Jubé invita Garda à souper chez lui.


CHAPITRE VII.

La femme sans tête et impertinence des Piémontais.—L'hôtel de Londres et la place Saint-Charles.—Le palais d'Aoste devenu le palais de Justice.—Situation et intérieur du palais impérial.—La cathédrale de Turin et le vrai saint suaire.—Le prince et la cour à la messe.—Levers du prince dans le palais impérial.—La galerie de Van-Dick, le boudoir des miniatures et le prie-dieu des reines de Sardaigne.—Prodigalité d'incrustations.—Le jardin du palais, promenade à la mode.—Le Nôtre, jardinier des rois.—Les arcades de la rue de Pô.—Sérénades nocturnes et le guitariste Anelli.—Promenades hors de la ville.—Les allées du Valentin.—La route de Montcallier.—Les jolis chevaux du prince.—La manufacture de tabacs.—M. de V... et application d'un mot de Rivarol.—Grand projet de chasse.—Les lapins de la république et le gibier de l'empire.—Le daim de Racconiggi.—César Berthier notre grand-veneur.—Partie manquée et journée charmante.—La comtesse de Solar.—Saint Hubert plus content de nous.—Le palais du prince auberge des princes et des rois.—La marquise de Gallo et la princesse d'Avelino à Turin.—Exemple incroyable d'exagération italienne.—Passage de Murat.—Le petit prince Achille, et singulière disposition au commandement.—Convoitise insurmontable.—Le marquis de Prié et son valet de chambre vidant ses poches.—Autre manie du marquis de Prié.—Madame de Prié en surveillance et rentrée en grâce.—Petit conseil tenu à la suite d'une lettre de l'empereur.—Rareté des hommes de mérite, et abondance de matière sénatoriale.—Luxe d'écuyers et de chambellans.—M. de Barolo sénateur.—Disposition des Piémontais envers le gouvernement.—Haine contre les Génois.—Gentillesse de Mérinos.—Conversation d'un écuyer avec un chien.—La société de Turin.—M. Alexandre de Saluces et M. de Grimaldi.—Salon de la comtesse de Salmours.—La marquise Dubourg.—M. de Villette.—La saint Napoléon à Turin.—Elégance d'un souper et quatre-vingt-quinze femmes à table.—Conseils du maréchal de Richelieu aux courtisans.—Promenade à la sortie du bal.—Visite à la Superga.—La madone du Pilon et la vigne Chablais.—Église de la Superga et le bon abbé Avogadro.—Le déjeuner d'anachorète et le chien battu.—Tombeaux des rois de Sardaigne.—Le caveau de la branche de Carignan et la dernière princesse de Carignan.—Effet prodigieux d'un rayon de soleil.—Pension obtenue de l'empereur pour l'abbé Avogadro.—Retour à cheval et station chez Laurent Dufour.—Histoire du comte de Scarampi et rare exemple de fermeté.—Le silence volontaire.


J'ai vu à Turin, mais vu, comme je vois en ce moment mon papier et ma plume, j'ai vu, dis-je, une femme sans tête, non pas moralement parlant, où serait la merveille? mais physiquement; du reste; cette femme paraissait parfaitement conformée du cou aux pieds. Il y a des charlatans qui oseraient ajouter selon la formule: Elle est vivante et elle a des dents; mais je ne suis pas de cette force-là. Je veux seulement que vous sachiez jusqu'où peut aller l'impertinence des Piémontais envers ces êtres timides et délicats que l'on voit toujours se presser par milliers autour d'un échafaud les jours d'exécution. La femme sans tête dont je vous parle n'était point vivante, et cependant elle n'était pas morte, puisqu'elle était peinte au dessus de la porte d'une auberge très-achalandée, qui avait pour enseigne: À la bonne femme; or voilà une impertinence s'il en fut, et pour laquelle seulement le Piémont mériterait de n'avoir jamais un gouvernement représentatif. Ce n'est pas que l'hôtel de la bonne femme soit le premier hôtel de Turin; non, les étrangers de haute distinction descendent ordinairement sur la place Saint-Charles à l'hôtel de Londres. Cette place, qui forme un carré long, est régulièrement construite sur les deux principaux côtés où règnent des arcades, mais moins belles que celles qui prennent naissance à l'entrée de la place impériale, se prolongent sur ses deux côtés, et se joignent en retour aux arcades de la magnifique rue de Pô. Au milieu de la place impériale s'élève l'ancien palais d'Aoste, remarquable surtout par son double escalier, de la proportion la plus élégante. Autrefois le palais d'Aoste attenait par une galerie au grand palais, mais on avait déjà fait disparaître cette construction, qui rompait la régularité de l'une des plus belles places qui existent dans le monde. Quand nous arrivâmes à Turin, le palais d'Aoste était devenu le palais de justice.

Quant au grand palais, il se trouve situé à gauche de la grande place quand on arrive de Paris par le Mont-Cénis, Suze et Rivoli. On entre dans une première cour carrée, que dominent à gauche les appartemens du palais Chablais, que le prince occupait; encore à gauche, existe une voûte par laquelle nous arrivions à l'entrée assez mesquine de notre habitation, donnant sur la place où s'élève l'église cathédrale, sous l'invocation de Saint-Laurent. Cette église, où officiait aux grands jours notre respectable et tolérant archevêque, M. de la Torre, n'est pas d'une beauté ni surtout d'une étendue remarquable, mais en revanche elle possède le véritable saint suaire, que l'on tient soigneusement enfermé, et qui depuis un temps immémorial n'a pris l'air que deux fois, l'une en l'honneur du pape Pie VII, l'autre en l'honneur de l'empereur. C'est à Saint-Laurent que le prince et sa cour entendaient régulièrement la messe le dimanche, dans une tribune élevée, à laquelle on communiquait par les appartemens. Les jours de grande cérémonie, comme par exemple à la Saint-Napoléon, le prince tenait son lever au palais impérial, et ces jours-là toute la maison était sur pied. Les appartemens de ce palais étaient d'une rare beauté, et remarquables surtout par la richesse des parquets et la variété des incrustations. J'allais fréquemment y examiner dans la galerie une collection de portraits peints par Van-Dick, et qui tenaient à la décoration, étant sertis par des cadres unis à la boiserie. Il y avait aussi le boudoir des miniatures; mais ce qui me frappa surtout, ce fut l'oratoire et le prie-dieu des anciennes reines de Sardaigne. Ce prie-dieu était en bois d'ébène et couvert d'incrustations en ivoire. L'artiste avait eu l'idée ingénieuse de placer sur la tablette qui se trouvait immédiatement sous les yeux de la reine, quand elle faisait ses prières, une scène vraiment touchante. Il avait représenté une reine de Sardaigne descendant de voiture à la porte du Pô, et distribuant elle-même des aumônes aux pauvres. J'en avais pris une esquisse, mais je ne sais pas ce que cela est devenu.

Le jardin du palais était public, on y entrait par une voûte donnant sur la place impériale, Le Nôtre, ce grand jardinier des rois de son temps, en avait dirigé l'économie, et avait tiré le meilleur parti possible d'un terrain qui ne lui offrait que des difficultés, à cause de la multiplicité des angles saillans et rentrans que formaient de ce côté les sinuosités des fortifications. Le dimanche, de midi à deux heures, la mode y appelait tout ce que Turin renfermait de plus élégant en hommes et en femmes, et sous ce rapport nous n'aurions point reculé devant un défi de votre allée du printemps. Dans le temps des trop grandes chaleurs, la promenade du matin était suspendue, et pendant l'hiver les promeneurs se transportaient sous les arcades de la rue de Pô, où circulait en tous temps une population assez nombreuse. Pendant l'été les promenades se prolongeaient le soir assez tard, souvent même jusqu'à l'heure où les spectacles étaient fermés, et vers minuit bon nombre de musiciens s'emparaient de la ville, qu'ils parcouraient en donnant des sérénades. C'était alors le triomphe du guitariste Anelli, qui avait un très grand talent, Je me rappelle même que je voulus prendre de ses leçons, mais j'avais tant de plaisir à l'entendre jouer et chanter, que la leçon se passait toute en exercices du maître, de sorte que l'écolier ne devint pas plus fort sur la guitare que madame de Menou sur le piano.

Telles étaient les promenades des piétons; voici maintenant celles des heureux du temps qui sortaient de la ville à cheval, en calèche ou en voiture: nous avions adopté la promenade du Valentin et ses belles allées, situées à peu de distance de Turin, et la route de Montcallier, assise au bas de la colline et dominant le Pô qu'elle côtoie. Le prince n'y manquait presque jamais, et il fallait que le temps fût impraticable pour qu'on ne le vît pas conduisant un carricle à pompe, attelé de ses deux jolis chevaux gris truités et suivi de deux jokeis montés sur des chevaux pareils. Ceux qui donnaient la préférence aux lieux solitaires se dirigeaient dans la belle allée qui conduit de Turin à la manufacture alors impériale des tabacs, dont le gouvernement général appartenait à M. de V... en sa qualité de directeur-général des sels et tabacs au delà des Alpes. Je ne sais plus de quel homme très-gros Rivarol a dit qu'il avait été créé et mis au monde pour faire voir jusqu'où pouvait aller la peau humaine; en créant M. de V... Dieu avait voulu sans doute résoudre le même problème à l'égard de la vanité. Sa maison cependant était fort agréable, mais non pas à cause de lui. Madame de V... était remplie d'esprit et de talens; et sa belle-mère une des femmes les plus aimables de la société, pleine d'indulgence et de vraie bonté, bien qu'elle m'ait paru quelquefois un peu encline à ces médisances de bon ton, qui n'effleurent que l'épiderme des amours-propres trop chatouilleux, font le charme de ceux qui les entendent et ne font aucun mal à ceux qui en sont l'objet.

Long-temps nos exercices se bornèrent à des promenades, mais un beau jour César Berthier mit en tête au prince qu'il devrait organiser des parties de chasse à courre. Dès lors voilà nos piqueurs s'évertuant à donner du cor, et quelques anciens chasseurs du roi de Sardaigne faisant de nombreuses répétitions de tayaut et d'halali. Le jour d'une première chasse en règle fut donc arrêté; mais le pouvoir, même impérial, a des bornes; il ne peut pas faire qu'il y ait du gibier là où il n'y en a pas, et nous n'avions pas à notre disposition les ressources qu'avait précédemment trouvées M. de Talleyrand au quai de la Vallée, pour offrir au premier consul le divertissement d'une chasse aux lapins. D'ailleurs, nous dédaignions fort les lapins. Des lapins!... C'était bon sous la république; mais alors! Il nous fallait un bel et bon cerf, ou tout au moins un daim.

On se souvint heureusement qu'il existait encore dans le parc de Racconiggi quelques échantillons de ces animaux devenus presque domestiques; l'ordre fut donc donné d'enlever un daim de choix à ses paisibles habitudes, et de le transférer dans un autre grand parc situé à deux lieues de Turin sur la route de Rivoli. Ce parc, dont j'ai oublié le nom, appartenait à un ancien couvent et faisait partie du domaine impérial. On y fit conduire la meute oisive, dont les pénates étaient au chenil de Stupinis, et le grand jour arrivé, nous montâmes tous à cheval dès le matin, et les dames se rendirent en calèche au lieu du rendez-vous. Le pauvre daim fut lancé selon toutes les règles sous la direction de César Berthier, qui étant frère du grand veneur, se croyait un illustre chasseur par communication de dignités. La bête (je parle du daim) ne nous permit pas de jouir long-temps du plaisir barbare que nous trouvions à la poursuivre à travers les allées et les fourrés du parc; au bout d'une heure elle se rendit: au prince appartenait l'honneur de lui donner le coup de couteau de chasse, et je vis avec plaisir que cet égorgement lui déplut au point qu'il en laissa le soin aux piqueurs, et le cor sonna la curée. Si, d'ailleurs, notre chasse fut de courte durée, le reste de la journée fut fort agréable, car l'étiquette n'était pas de la partie. Les dames s'étaient arrangé à la hâte des amazones de fantaisie, qui leur allaient fort bien, et notamment à madame de Solar, l'une des dames de l'impératrice Joséphine et la plus intrépide de nos danseuses. L'espèce de déjeuner dînatoire que nous fîmes tous ensemble vers une heure, fut extrêmement gai et se prolongea jusqu'au soir, où nous reprîmes le chemin du palais. Par la suite nous devînmes plus expérimentés; les bois de Stupinis furent garnis de cerfs, de daims et de chevreuils, et saint Hubert n'eût plus autant à rougir de nous.

La maison du prince Borghèse à Turin pouvait réellement être considérée comme une auberge impériale, à l'usage des princes et des rois qui allaient de France en Italie ou d'Italie en France. Nous avons déjà vu le prince Aldobrandini, Lucien et le roi Joseph; voici venir maintenant les dames napolitaines de la nouvelle reine d'Espagne, qui se rendaient à Madrid pour l'y recevoir. Le chef de ce convoi était le colonel Filangieri, en sa qualité d'écuyer de Joseph. Parmi les dames qu'il devait faire arriver à bon port se trouvait la belle marquise de Gallo, que j'avais beaucoup vue à Paris, et une toute jolie petite princesse blonde, quoique napolitaine, la princesse d'Avelino. Je n'ai jamais rien vu de plus fin ni de plus mignon. Elle avait la peau d'une blancheur éblouissante, et je ne saurais l'oublier, car cette blancheur donna lieu à une des plus belles exagérations que j'aie jamais entendu sortir même de la bouche d'un Italien. Un de nos messieurs se montrait fort empressé auprès de la princesse d'Avelino, et je me plaisais à irriter l'admiration qu'elle lui inspirait en lui détaillant les beautés et surtout les gentillesses qui me frappaient le plus en elle. Quand j'en fus venu à la blancheur de sa peau: «Ah! s'écria-t-il, si une goutte de lait tombait sur son bras, on croirait que c'est une mouche!» Or, ceci, je ne l'invente pas, je l'ai entendu.

À ce convoi en succéda bientôt un autre venant de France. Murat ayant été appelé par l'empereur à succéder à Joseph sur le trône de Naples, que l'on appelait par courtoisie le trône des deux Siciles, bien qu'il n'y en eût qu'une en sa possession, envoya en avant son fils aîné, le prince Achille, âgé de six à sept ans, accompagné de son grave et estimable gouverneur M. Bandus, mort il y a quelques années chef du bureau politique aux affaires étrangères, d'où il était sorti. Je m'étais assez bien acclimaté aux dénominations honorifiques que l'on ajoutait au nom des souverains et des princes, parce qu'après tout c'étaient des hommes. Mais, un enfant!... Non, je ne saurais dire combien cela me parut ridicule la première fois que j'entendis donner du monseigneur et de l'altesse royale par le nez d'un bambin, Le petit bonhomme, du reste, montrait beaucoup de dispositions au commandement, et de tous les temps des verbes qu'il commençait à étudier, celui qui lui était le plus familier était sans contredit l'impératif. Tudieu! comme il y allait: «Faites ceci, faites cela. Je ne veux personne dans mon intérieur; faites fermer cette porte; mon valet de chambre seul couchera dans ma chambre; vous logerez ailleurs, mon gouverneur...» Que sais-je? Et à cela il fallait répondre: «Oui, monseigneur.» Le tout, sans doute, afin de lui inculquer de bonne heure le principe éternel de l'égalité des hommes devant Dieu et devant la loi.

Après le fils nous eûmes le père; mais Murat ne resta que peu de momens à Turin, pressé qu'il était de se montrer à ses nouveaux sujets. Il arriva au palais pour dîner, alla le soir au spectacle avec le prince, ne dormit que peu d'heures dans les appartemens d'été que son fils avait occupés, et poursuivit sa route le lendemain de bonne heure. J'ai oublié de dire que le petit prince Achille, puisque prince il y avait, était tellement séduit par les objets qu'il trouvait à sa convenance enfantine, qu'aussitôt que nous sûmes son arrivée à Turin, le prince se mit en devoir de serrer dans un secrétaire une foule de petits bijoux, de boîtes, d'épingles et d'autres objets qui erraient ordinairement sur sa cheminée, et comme je lui témoignais ma surprise de cette précaution inaccoutumée, il m'assura qu'elle était indispensable, parce que quand son neveu venait le voir à Paris il lui demandait tout ce qu'il voyait, et qu'il n'osait pas le refuser.

Cette disposition à la convoitise est assez naturelle dans un enfant gâté, et n'a rien qui doive surprendre, puisque beaucoup de grandes personnes ne s'en guérissent jamais radicalement. Qui, par exemple, n'a entendu parler à Turin du marquis décrié, qui jouissait d'une fortune immense, et chez lequel le vol était une manie? Il ne vivait plus quand nous arrivâmes en Piémont, mais j'en ai entendu raconter aux personnes les plus dignes de foi des choses qui passent toute croyance. Ainsi, par exemple, le marquis de Prié n'allait nulle part sans mettre quelque chose dans ses poches; le soir, quand il était couché, son valet de chambre en faisait l'inventaire, rangeait en ordre les montres, bijoux, couverts d'argent, tabatières que le marquis s'était appropriés, et comme on savait les différentes maisons où il avait été, tous ces objets étaient remis à leurs propriétaires par les soins du fidèle valet de chambre, et M. de Prié, tout en recommençant le lendemain, ne s'enquerrait jamais de son butin de la veille. Le même personnage, m'a-t-on dit, avait bien encore une autre manie, mais qui, pour lui, était entièrement un objet de luxe; il se plaisait à pourvoir à la dépense et aux fantaisies de deux ou trois beautés, et c'était les seules personnes de sa connaissance auxquelles il ne dérobât rien; il en jouissait absolument comme ces gens qui ont une loge à l'Opéra pour la prêter à leurs amis, mais qui ne vont jamais au spectacle. Madame de Prié s'était montrée, parmi les dames piémontaises, une des plus opposées à l'empereur, opposition qu'elle avait expiée par plusieurs années de détention, et qu'elle expiait encore en mil huit cent-huit, par un état de surveillance assez rigoureux; l'allégement de cette peine, et plus tard la rentrée en grâce de madame de Prié, furent encore de ces choses que l'empereur accorda aux sollicitations de son beau-frère, aussi bien que la permission de revenir à Paris pour la famille de Tourzel, qui était exilée à Turin. Le fils de madame de Prié, Démétrius fut nommé auditeur au conseil-d'état et ensuite l'un des maîtres des cérémonies de la maison de l'empereur, charge dont les fonctions lui allaient beaucoup mieux que celles de son premier emploi.

En général il y avait bien à Turin quelques hommes de mérite, mais très-peu qui s'élevassent au dessus d'un certain niveau, surtout pour l'exercice d'un emploi public d'un ordre élevé. Je me rappelle très-bien qu'un jour le prince reçut une lettre de l'empereur dans laquelle il lui demandait une liste, accompagnée de notes, des hommes les plus notables du Piémont, avec indication de ceux qui paraîtraient dignes d'entrer au sénat, d'être appelés au conseil-d'état, ou de remplir des fonctions de préfet. Nous passâmes en revue à cette occasion le haut personnel de nos sujets délégués, et s'il faut le dire, nous ne trouvâmes pour le conseil-d'état que M. de Balbe, puisque M. de Saint-Marsan y était déjà. L'illustre La Grange, comme l'on sait, était de Turin, mais je ne cite jamais un génie hors de ligne quand je parle d'hommes d'un mérite élevé. La Grange n'était que sénateur, mais c'était un honneur pour le sénat bien plus que pour lui, comme c'est une gloire pour l'Académie française de compter dans son sein M. de Chateaubriand, dont la renommée européenne aurait pu se passer d'être en même temps académicienne. Au surplus, si nous nous trouvâmes pauvres en personnages dignes de siéger dans le conseil-d'état, la matière sénatoriale nous parut plus riche; nous ne le fûmes guère en hommes de haute administration; mais quel luxe quand nous en vînmes aux hommes de cour! Le Piémont aurait pu à lui seul défrayer la moitié des cours de l'Europe en chambellans, en écuyers et en majordomes.

Parmi les sénateurs piémontais il y en eut qui ne durent leur entrée au sénat qu'à leur nom et à leur fortune: tel était M. de Barolo, le plus riche seigneur du Piémont, et dont l'influence était grande sur une classe assez nombreuse de Piémontais qui voulaient bien être sujets de l'empereur, mais auraient voulu en même temps n'être pas Français. Ceux-ci auraient souhaité que l'empereur fît du Piémont un royaume à l'instar du royaume d'Italie, et qu'il eût ajouté à ses titres celui de roi du Piémont dont il aurait délégué la vice-royauté. Il est probable que l'empereur ne goûta jamais cette idée; car nous ne pûmes faire autrement que de lui en donner connaissance à titre de renseignement sur les opinions, et jamais ce ne fut de sa part l'objet d'une observation. Jusqu'à un certain point les Piémontais se seraient cependant résignés assez volontiers à être Français, si cela ne les eût pas rendus les compatriotes des Génois. Au moment où j'écris ceci, je ne sais comment les choses se passent au delà des Alpes, mais il me paraît inévitable qu'au premier mouvement qui éclatera en Italie il y ait séparation forcée entre Gênes et le Piémont. À l'occasion de cette inimitié je me rappelle un fait qui, pour être puéril, n'en est pas moins caractéristique. Il eut peut-être mieux trouvé sa place quand je parlerai de notre voyage à Gênes; mais puisqu'il vient se glisser dans mon propos, le voici.

Il faut d'abord que vous sachiez que le prince Borghèse avait un chien superbe nommé Mérinos; et ce nom lui allait supérieurement, car il était doux comme un agneau; bien fait de sa personne, et d'une courtoisie digne des plus beaux temps de la chevalerie. Mérinos ne recevait jamais une politesse sans la rendre, et pourtant il avait sa part dans nos grandeurs d'emprunt. Il n'habitait pas un chenil vulgaire, comme ses pareils; il était servi par un domestique qui en prenait soin, et dînait à ses heures. La nature avait sans doute beaucoup fait pour Mérinos, mais il devait son principal mérite à une brillante éducation. Son gouverneur lui avait enseigné à tenir en arrêt une perdrix au point qu'avec lui il n'était pas nécessaire d'avoir un fusil pour aller à la chasse; sa réputation et son mérite étaient connus même des rois, car le roi Jérôme avait demandé au prince d'en faire l'échange contre un cheval à choisir dans ses écuries. Mérinos était de tous nos voyages, et voilà comment il se trouva à Gênes.

Un jour donc que je descendais du palais Durazzo où logeait le prince, j'aperçois, au bas du grand-escalier, M. de Montealto, gendre de M. de Saint-Marsan et l'un des écuyers du prince, en grande conversation avec Mérinos. J'écoute sans être vu, et j'entends M. de Montealto qui le caressait, en lui disant: «Viens, mon bon chien; viens, mon bon Mérinos. La... la... Tu n'es pas un Génois, toi!» Je vous le demande: cela est-il caractéristique? Est-ce chose facile d'amalgamer deux peuples dont l'un félicite un chien de ne pas appartenir à l'autre?

La société de Turin offrait des hommes de mérite, sans doute, mais c'étaient plutôt des hommes d'étude que des hommes d'action. Tels étaient M. Alexandre de Saluces, homme prodigieusement instruit, et M. de Grimaldi. Je fis la connaissance de ces messieurs chez la comtesse de Salmours, où je crois vous avoir dit que je fus présenté par M. de Luzerne, notre gouverneur de Stupinis, qui lui-même était fort aimable. Madame de Salmours recevait peu de femmes; la marquise Dubourg presque seule y venait assez assidûment: mais son salon était le rendez-vous des hommes les plus distingués de la société. Madame de Salmours était Saxonne; son mari était Piémontais, mais ne vivait point à Turin. Je passai chez elle des soirées dont le souvenir me charme encore, car on y jouissait de cette liberté qui fait la douceur de la vie sociale quand elle ne va pas trop loin, ce qui ne peut être à redouter entre personnes bien élevées. Madame de Salmours avait long-temps habité Paris qu'elle aimait beaucoup, et se plaisait fort à en parler. Sans être belle, elle était très-agréable; ses cheveux blonds attestaient assez son lieu natal, que décelait en même temps un reste presque imperceptible d'accent allemand, ce qui mettait son parler en harmonie parfaite avec un peu d'abandon qui semblait naturel en elle.

Ce fut chez Madame de Salmours que je fis connaissance avec M. de Villette, de la même famille que celui qui était devenu fameux par son alliance avec Voltaire. C'était un homme tout rond, tout simple, fort gai, et ne manquant pas d'esprit. Je me liai avec lui de relations habituelles; nous fîmes même ensemble, je me le rappelle, le voyage de la Superga; voyage que je vous demande la permission de vous raconter, après, toutefois, vous avoir dit un mot du bal qui précéda notre excursion ascendante.

Il serait difficile de supposer une fête plus élégante et plus brillante que celle que donna le prince Borghèse le quinze d'août, à l'occasion de la fête de l'empereur. Le matin, il y avait eu grand lever, grande réception, et ensuite grand dîner au palais impérial, force illuminations dans toute la ville et le feu d'artifice d'usage; distribution de comestibles, mais à domicile, car nous ne voulions pas nous modeler sur les curées populacières des Champs-Élysées, et enfin des mariages de jeunes filles dotées par la ville. Le soir, à neuf heures, toutes les personnes invitées étaient arrivées; car il était d'usage que le prince entrât dans la salle du bal à neuf heures, après quoi personne n'était plus admis; ce qui, soit dit en passant, donnait aux dames une leçon d'exactitude dont la plupart ont si grand besoin. Le fauteuil de l'empereur joua son rôle accoutumé, et au bout de quelques instans nous voilà tous en danse. Le souper, servi à deux heures, fut réellement une chose magique, tant par l'élégance du service que par l'ordre parfait qui y présida. Figurez-vous deux salons carrés d'égale grandeur, et assez vastes pour que quatre tables, placées dans les angles de chacun de ces salons, laissassent une libre circulation. Figurez-vous un nombre innombrable de bougies, des cristaux, des porcelaines du plus grand prix, les mets les plus délicats, les vins les plus fins, une nuée de valets de pied en grande livrée, nos écuyers tranchans sous les armes, et M. Eusse, le maître-d'hôtel du prince, commandant les évolutions debout et avec un aplomb et un sang-froid dignes d'un général d'armée. Voyez chacune des tables entourée de douze couverts, où viennent s'asseoir quatre-vingt-quinze femmes, nombre précis auquel s'étaient bornées les invitations, pour que toutes fussent placées, et le quatre-vingt-seizième couvert réservé pour le prince. Ses deux grands nègres se tenaient immobiles derrière sa chaise comme deux immenses candélabres tout couverts d'or et d'argent, portant soleil sur la poitrine et soleil sur le dos, et la tête couverte d'un bonnet cacique d'où s'élevaient des flots de plumes d'autruche. C'était réellement un coup d'œil ravissant. Pour nous, nous mangeâmes debout, l'épée au côté, le chapeau sous le bras, ce qui n'est pas très-commode; mais enfin on se fait à tout. Cela prouve d'ailleurs combien était sage l'un des trois conseils que le maréchal de Richelieu donnait aux courtisans: «Asseyez-vous toutes les fois que vous en trouverez l'occasion.» Ses deux autres conseils étaient, je crois, de demander toutes les places vacantes, et de ne jamais dire de mal de personne. Quoi qu'il en soit, le souper fini, le bal recommença de plus belle, et dura jusqu'à cinq heures du matin.

Depuis long-temps il faisait grand jour, ce que voyant, M. de Villette et moi, nous résolûmes, au lieu de nous coucher, de tenter les hauteurs de la colline, devers le point que domine l'église de la Superga. Ayant, chacun de notre côté, substitué le frac bourgeois aux oripeaux de cour, nous nous rejoignîmes au pont du Pô, et nous voilà en route, ou, pour mieux dire, assis dans un batelet qui va nous conduire à la Madone du Pilon, à trois quarts de lieue de Turin. C'était une chose ravissante que de voir, à notre droite, se déployer la riche variété des mouvemens de terrain de la colline jusqu'à la vigne Chablais, où nous arrivâmes après avoir salué la Madone. Là nous commençâmes à monter par une voie assez escarpée, et, après deux heures de marche, nous touchâmes enfin au plateau sur lequel sont construits l'église et le cloître de la Superga. Cette église doit son existence à l'accomplissement du vœu d'un roi de Sardaigne, qui promit à la Vierge de lui en faire hommage si les troupes françaises, sous le règne de Louis XIV, levaient le siége de Turin. La sainte Vierge consentit à faire lever le siége, et se servit pour cela de l'entremise du prince Eugène. La Superga a été construite en petit sur le modèle de Saint-Pierre de Rome; je crois qu'elle en offre la répétition à demi-grandeur. Nous montâmes sur le dôme, couronné par une galerie d'où l'on jouit d'une des vues les plus étendues qu'il y ait sur aucun point du continent de l'Europe, puisque, lorsque le ciel est parfaitement pur et l'air dégagé de vapeurs, on peut distinguer le dôme de la cathédrale de Milan, qui en est distant de trente lieues.

En arrivant nous avions commencé par présenter nos hommages à l'excellent abbé Avogadro, qui était venu me voir à Turin, et qui depuis long-temps me pressait de faire un pèlerinage sur sa montagne. Du temps des rois de Sardaigne, le cloître de la Superga nourrissait d'études théologiques un séminaire privilégié qui servait de pépinière aux évêques du Piémont. C'était, comme on voit, un chapitre, d'évêques en herbe, tout à l'opposé de celui que l'empereur avait fondé à Saint-Denis pour les vieux princes de l'église. Seul avec un chien, l'abbé Avogadro était demeuré gardien de ces voûtes solitaires. Il nous fit l'accueil le plus aimable et le plus empressé, nous ouvrit les portes de l'église, et nous laissa ensuite pour nous préparer à déjeuner, nous témoignant beaucoup de regrets de n'avoir pas été prévenu de notre visite. Cette offre venait fort à propos; car, malgré le souper de la nuit, la danse, l'exercice du matin, et surtout l'air rare de la montagne, nous avaient donné un très-grand appétit. Quand nous eûmes parcouru l'église, et joui à loisir de la vue que l'on découvre au sommet du dôme, d'où les Alpes formaient, devant nous et à notre gauche, un vaste rideau circulaire coupé d'immenses ravines, et où s'élève, comme la cathédrale des Alpes, la pointe du mont Viso, nous redescendîmes, et nos oreilles furent vivement frappées des cris que faisait le chien de l'abbé Avogadro. Qu'avait-il donc? Son maître le battait. Et pourquoi? parce qu'il venait, nous dit l'abbé, de manger l'omelette qu'il nous avait préparée avec les seuls œufs qui fussent en sa possession. Notre ordinaire se trouva donc réduit à des noisettes, quelques raisins secs et des gressini[87], le tout arrosé avec de belle eau bien claire et une larme de rosoglio; de sorte que nous fîmes, dans toute la rigueur du terme, un vrai repas d'anachorètes.

L'abbé Avogadro nous conduisit ensuite lui-même dans l'église souterraine, divisée en deux caveaux. Dans l'un sont déposés les restes des princes de la branche régnante de la maison de Savoie, et dans l'autre ceux des princes de Savoie-Carignan. Ces tombes sont très-simples; ce sont des sarcophages en marbre qui n'ont pour ornemens que des têtes de mort sculptées en marbre et des os en croix. «Voilà, nous dit l'abbé, la tombe où repose la dernière venue, madame la princesse de Carignan. Jeune, belle, bienfaisante, mais atteinte d'une maladie de langueur, elle vint visiter ces tombeaux trois mois avant l'époque où je devais lui en ouvrir les portes pour n'en jamais sortir. Je l'accompagnais; elle était placée précisément à l'endroit où vous êtes, quand un rayon de soleil, pénétrant à travers les soupiraux, vint frapper sur l'endroit où elle repose. Quand je mourrai, me dit-elle, je veux que mon corps soit placé là; j'aime tant le soleil!...» L'abbé disait de la sorte, quand, par un de ces inexplicables effets du hasard, un rayon de soleil vint reluire sur la tombe de la princesse de Carignan. Peindre l'espèce de saisissement qui, à cette vue, nous frappa tous les trois comme une étincelle électrique, cela est hors de ma portée; nous nous regardâmes un moment sans rien dire, et il n'y a point d'esprit si ferme qu'on le suppose qui n'eût éprouvé comme nous une profonde émotion. Or, ceci n'est point un jeu d'imagination, une invention romanesque: c'est la vérité. Les tombeaux de la Superga, lors de la révolte du Piémont, faillirent d'être traités comme les tombes royales de Saint-Denis. C'est au général Grouchy que l'on en dut la conservation.

Cependant nous prîmes congé de l'abbé Avogadro, mais non sans que je lui eusse demandé quelles étaient ses ressources; elles étaient presque nulles; j'en parlai au prince; l'empereur en fut informé, et peu de temps après l'abbé Avogadro eut une pension qui le mit à même de pouvoir, en cas de besoin, réparer les fâcheux résultats de la gourmandise de son chien. Comme nous nous étions fait amener des chevaux au bas de la montée, en un temps de galop nous fûmes à Turin, où nous allâmes déjeuner sur la place impériale chez Laurent-Dufour, très-bon restaurateur français qui s'y était établi et qui faisait fort bien ses affaires.

Chez Dufour vivait habituellement un riche Piémontais dont il n'est pas hors de propos que je vous entretienne quelques instans. Vous verrez jusqu'où peut aller la volonté d'un homme.

Le comte de Scarampi, jouissant de vingt-cinq ou trente mille livres de rente, ce qui est une belle fortune en Piémont et partout ailleurs pour quiconque sait être heureux, était un homme d'environ trente ans, d'un extérieur agréable, montant très-bien à cheval, et jouant à la paume, dont il fit même quelques parties avec le prince, mais sans que jamais aucune tentative, aucune avance ait pu le déterminer à proférer un seul mot. Dans sa jeunesse il avait commis une indiscrétion qui avait amené un duel dans lequel un de ses amis avait succombé. Dans le désespoir que lui causa ce malheur irréparable et dont il était la cause, M. de Scarampi se condamna à un silence absolu, et depuis dix ans que cette résolution était prise, aucune considération n'avait pu l'entraîner à y faire la moindre infraction. Son domestique assurait que, dans sa chambre même, et quand il était seul, il ne lui avait jamais entendu dire un seul mot. Chaque matin il écrivait ses ordres pour la journée, et se montrait sur toutes choses d'une impassibilité à toute épreuve. Chez Dufour, où, comme je l'ai dit, il prenait ses repas, le garçon qui le servait... Tiens! voilà que je me rappelle son nom! il se nommait Battistino... Battistino, donc, présentait la carte à M. de Scarampi qui, avec la pointe de son couteau, indiquait ce qu'il fallait lui servir. Personne à Turin ne songeait à rire de la fermeté de M. de Scarampi à remplir si religieusement l'engagement qu'il avait pris vis-à-vis lui-même; il était au contraire l'objet d'une sorte de vénération, et les dames surtout ne se lassaient point de l'admirer.


CHAPITRE VIII.