Cette grave communication trouva la cour de Vienne sous l'impression des derniers événements militaires. Les bulletins russes en avaient singulièrement altéré l'aspect; d'affaires honorables, ils avaient fait des succès marqués; à propos de Pultusk, ils avaient entonné un chant de triomphe, et ces nouvelles inattendues avaient provoqué à Vienne une explosion de joie et d'ardeur belliqueuse. Le parti de la guerre relevait la tête, montrait Napoléon presque vaincu et l'occasion favorable pour déterminer sa défaite; l'empereur paraissait moins timide, l'archiduc Charles semblait ébranlé; Pozzo reprenait espoir et renouvelait ses efforts. Néanmoins, le cabinet ne cédait pas encore à l'entraînement, il éprouvait seulement avec plus de force la tentation de s'y livrer. Avec cette tendance, il devait plus que jamais éviter de se lier avec nous, sans cesser de nous ménager, et réserver ses déterminations. Il répondit à nos offres nouvelles en style de chancellerie. M. de Stadion rédigea une note ambiguë, embarrassée, où la pensée se voilait sous de savantes réticences. On y démêlait pourtant une théorie à laquelle l'Autriche semblait s'être fixée sur les affaires d'Orient; en principe, elle ne voulait, ne demandait rien, et n'interviendrait que dans le cas où l'agrandissement d'autres puissances l'obligerait à réclamer des compensations et à rétablir l'équilibre; en attendant, elle refusait de produire aucune prétention et se dérobait à toute initiative 43.

Note 43: (retour) Archives des affaires étrangères, Vienne, 380.

La note autrichienne ne trouva plus Napoléon à Varsovie; elle dut être dirigée vers les bivouacs de la basse Vistule et n'allait parvenir à sa destination qu'après un grand événement de guerre. Une subite irruption des Russes vers Thorn et Dantzig avait obligé l'Empereur à lever ses quartiers d'hiver et à se remettre en campagne. En attaquant sa gauche, les ennemis lui tendaient le flanc; il espérait les surprendre en flagrant délit d'imprudence et leur infliger un désastre. Un incident fortuit, l'interception d'un ordre, déjoua ce projet; prévenu à temps, Bennigsen suspendit son mouvement et se déroba en combattant; vivement poursuivi, il fit front en avant de Kœnigsberg et risqua une bataille: ce fut Eylau. Dans cette journée où la guerre atteignit des horreurs qui n'ont point été dépassées, où les deux armées s'entre-tuèrent sans se voir, sous un ciel obscur, voilé de neige, et ne réussirent qu'à accomplir en vain des miracles d'héroïsme, Napoléon sentit plus sérieusement chanceler sa fortune. Après douze heures de carnage, l'ennemi avait à peine reculé, et il fallut que l'aube du lendemain éclairât ses positions désertes pour montrer que le champ de bataille nous restait. Habituée à d'autres victoires, la Grande Armée comptait silencieusement ses blessures; malgré sa confiance en elle-même et dans son chef, une angoisse douloureuse l'oppressait. Autour de Napoléon, on ne se méprenait point sur le péril grandissant; on calculait l'effet que produirait en Europe cette journée meurtrière et indécise, et l'on sentait l'heure propice aux traîtreuses surprises; sans connaître le secret des négociations entamées avec l'Autriche, chacun se demandait si cette ennemie mal réconciliée n'allait point surgir sur nos derrières. Pendant la bataille, le Suisse Jomini, qui servait dans nos rangs, mais suivait les péripéties du combat avec son flegme d'étranger, s'était écrié, en voyant nos colonnes fondre sous le canon et les Russes rester immobiles, sans profiter de leurs avantages: «Ah! si j'étais Bennigsen!» Le soir, au bivouac, il tint un autre langage: «Ah! dit-il, si j'étais l'archiduc Charles!»

Dans cette situation critique, Napoléon fut à hauteur de lui-même, actif, ingénieux, plein de force d'âme et de ressources. Après avoir fait mine de poursuivre l'ennemi et, par quelques marches en avant, affirmé plutôt que prouvé sa victoire, il se replia sur la Vistule et se cantonna dans une position défensive, tandis qu'il pressait le siège de Dantzig, pour assurer ses derrières, et appelait à lui ses réserves. En même temps, il se mit à traiter de toutes parts: ne se sentant pas actuellement le plus fort, il voulut être le plus adroit, demanda aux négociations cette victoire que la guerre lui faisait attendre, et se livrant à de multiples tentatives pour désunir ses adversaires déclarés ou secrets, se rattacher l'un d'eux, briser le faisceau de forces qui le tenait en échec, espéra par ce moyen ressaisir et maîtriser la fortune.

Attendant toujours la réponse de l'Autriche, ne la voyant point venir, il se tourna d'abord vers la Prusse. Six jours après la bataille, il détachait l'un de ses aides de camp, le général Bertrand, auprès de Frédéric-Guillaume, et offrait de nouveau à ce monarque de lui restituer ses États, pourvu qu'il consentît à se séparer de la Russie et à épouser notre système. «Cette démarche, disaient les instructions du général Bertrand, doit être aigre et douce 44»; il faut laisser prévoir à la maison de Brandebourg la possibilité d'une déchéance, d'un anéantissement total, mais montrer qu'un moyen de salut lui reste et consiste à se jeter dans nos bras, à contracter avec nous une «éternelle amitié 45»; sous peine de périr, la Prusse doit accepter notre alliance. Sans s'émouvoir des menaces, sans céder à la persuasion, Frédéric-Guillaume refusa d'abandonner ses alliés, et l'officier chargé de porter cette réponse remarqua que l'Empereur, en la lisant, dissimulait mal son impatience et ses préoccupations. «Il avait la contenance, écrivait-il, d'un homme dont l'esprit était inquiété furieusement, ce qui, en le rendant distrait, lui faisait répéter souvent la même chose 46

Note 44: (retour) Corresp., 11810.
Note 45: (retour) Id.
Note 46: (retour) Bailleu, II, 586 à 588.

Quelques jours après, Napoléon recevait enfin la note autrichienne. Il la lut, la relut, cherchant en vain à pénétrer la pensée qui se cachait sous un texte rendu obscur à dessein: «Je n'y comprends rien, écrivait-il avec impatience à Talleyrand, et je ne sais quelle réponse vous faire... Que veut la maison d'Autriche? Je ne sais pas. Veut-elle traiter pour garantir l'intégrité de la Turquie? J'y consens. Veut-elle un traité par lequel, la Russie venant à acquérir un accroissement de puissance ou de territoire en Turquie, les deux puissances feraient cause commune pour obtenir l'équivalent? Cela peut encore se faire. Enfin, la maison d'Autriche veut-elle gagner quelque chose dans tout ceci? se mettre du côté de celui qui lui donnera de l'avantage? Que veut-elle? Je ne sais rien de tout cela 47.» Il ordonnait néanmoins à Talleyrand de continuer les pourparlers avec M. de Vincent, de chercher à le pénétrer, de renchérir au besoin sur nos offres précédentes, d'aller jusqu'à proposer une part de la Silésie sans conditions; le premier but à atteindre est de prolonger l'immobilité de l'Autriche.

Note 47: (retour) Corresp., 11918.

Toutefois, si l'Empereur ne désespère pas d'entretenir les hésitations de cette cour, il ne conserve plus guère d'illusions, en admettant qu'il s'en fût jamais fait, sur la possibilité de contracter avec elle des liens sérieux et durables, de prendre à Vienne son point d'appui. Où le trouvera-t-il donc? Devant ce problème de plus en plus menaçant, une idée nouvelle entre en lui et se glisse dans son esprit. L'armée russe vient de lui tuer plusieurs milliers de soldats, quelques-uns de ses meilleurs officiers; il souffre de ces pertes cruelles, pleure vraiment sur ces braves, sur le sacrifice de tant de vies précieuses; mais ressent-il contre l'auteur de ces maux un âpre désir de vengeance et un redoublement d'ardeur guerrière? Point, il l'admire. Il apprécie maintenant la Russie à sa juste valeur et songe que cette puissance pourrait mieux qu'aucune autre, s'il parvenait à se la rallier, l'aider à tenir l'Europe sous ses lois et à la soulever contre l'Angleterre. Le sens suprême de son intérêt, cette passion de l'utile qui n'empêche pas, mais domine dans son âme tous autres mouvements, lui inspire le désir de s'approprier l'instrument qui vient de le blesser, et c'est au lendemain d'Eylau que renaît dans son esprit l'idée de l'alliance russe.

Mais cette alliance n'est-elle pas un rêve, une insaisissable chimère? Comment passer avec la Russie de la guerre à l'intimité, d'une lutte acharnée à un concert de mesures? Jadis, il est vrai, le premier consul a entretenu avec le tsar Alexandre une correspondance directe et presque amicale: distinguant chez ce monarque des idées libérales et philosophiques qui lui donnent une physionomie à part parmi les princes de son temps, Bonaparte a essayé de flatter ses aspirations, de caresser ses rêves; il a cru pouvoir un instant le dominer moralement et le tenir; mais Alexandre, ondoyant et versatile, lui a glissé entre les mains, s'est éloigné, et son hostilité systématique n'a plus désarmé. Sa protestation contre l'enlèvement du duc d'Enghien a eu le caractère d'une prise à partie personnelle et injurieuse. Dans l'été de 1806, il a refusé de ratifier le traité conclu à Paris par M. d'Oubril, et a rompu la paix déjà signée. Aujourd'hui, il laisse soulever contre nous les passions de son peuple et n'épargne rien pour donner à la guerre un caractère national et religieux. D'ailleurs, son amour-propre saigne encore au souvenir d'Austerlitz. Après cette journée, les Russes et leur souverain, poursuivis, éperdus, sur le point d'être enveloppés, n'ont dû leur salut qu'à une évasion tolérée par le vainqueur: Alexandre pardonnera-t-il jamais à Napoléon cette clémence plus insupportable que la défaite? À supposer qu'il se prête loyalement à un essai de réconciliation, ce prince aux impressions mobiles, au rêve changeant, échappera-t-il longtemps aux influences qui le circonviennent? N'a-t-il point pour favoris, pour amis personnels, les principaux artisans de la coalition de 1805? Autour de lui, la France n'aperçoit que des ennemis: famille impériale, ministres, dignitaires, généraux, cour, noblesse, armée, tout passe pour être assujetti, livré à l'Angleterre. On sait au moins que la Russie tient à notre rivale par le plus solide des liens, celui de l'intérêt matériel: depuis près d'un siècle, grâce à des traités périodiquement renouvelés, la Grande-Bretagne s'est acquis, en fait, le monopole du trafic avec l'empire moscovite, en achète les produits, y déverse les siens; le commerce avec les Anglais est devenu indispensable à la Russie; c'est l'une des fonctions de sa vie, et il en est résulté entre les deux États une persistance de rapports amicaux, une tradition d'intimité qu'il ne dépend peut-être d'aucune volonté humaine, fût-ce celle de l'autocrate, de rompre brusquement. Rejetée en dehors de ce qu'elle considère comme sa voie naturelle, la Russie sentira toujours l'invincible tentation d'y rentrer, fût-ce au prix d'une secousse violente, d'un changement de règne, et l'exemple du passé démontre que cette hypothèse n'a rien d'invraisemblable.

En ce temps, l'autorité du Tsar, toute despotique qu'elle fût, ne se présentait pas avec le caractère d'immuable fixité qu'elle a paru revêtir par la suite. Quatre révolutions de palais ou de caserne, accomplies en soixante ans, lui avaient donné l'apparence d'un pouvoir mouvant, précaire, dépourvu de cette consistance qui fait le crédit politique des États. «A Pétersbourg, disait l'un de nos envoyés, les souverains sont plus qu'ailleurs sur un volcan 48», et c'est l'un des traits les plus singuliers de nos anciennes relations avec la Russie que l'instabilité de son gouvernement ait été considérée par tous nos souverains, depuis Louis XV jusqu'à Napoléon, comme l'un des principaux obstacles à l'alliance. En 1807, Napoléon se rappelait 1801: maître alors de l'esprit de Paul Ier, il voyait déjà dans la Russie un instrument à son service, s'apprêtait à s'en saisir, lorsque le pouvoir avec lequel il traitait s'était évanoui subitement, et sa main n'avait rencontré que le vide. Le souvenir de cette déception pesait sur ses jugements à l'égard de la Russie et le mettait en garde contre un retour prématuré de confiance.

Note 48: (retour) Tratchevski, 501.

Il se demandait toutefois si la Russie de 1807, qu'il combattait sans la connaître, ressemblait trait pour trait à celle de 1801, si le pouvoir du Tsar n'avait point gagné en sérieux, en solidité, en autorité réelle; si, d'autre part, le souverain et ses ministres, instruits eux-mêmes par l'expérience, ne saisiraient point avec empressement l'occasion qui leur serait offerte de fortifier une paix utile par une alliance brillante.

Ne saurait-on leur remontrer qu'il n'existait entre les deux empires aucune divergence essentielle d'intérêts, que seules les nécessités de la lutte nous avaient conduits à attaquer directement la Russie, à l'inquiéter sur ses frontières, à ranimer ses ennemis, que la Pologne et la Turquie ne présentaient pour nous qu'une utilité relative et perdraient leur prix à nos yeux dès que la Russie aurait consenti à les remplacer avec un incontestable surcroît d'avantages dans notre système d'alliances? Le préjugé du Tsar résisterait-il à ce langage, à une explication cordiale et de bonne foi? En agissant personnellement sur ce prince, Napoléon ne saurait-il le ramener, le changer, et, s'emparant de cet esprit malléable, le marquer à une autre empreinte? En somme, il inclinait à essayer de l'alliance russe, sans cesser de la considérer comme une aventure, et son nouveau penchant, en même temps que son doute, se trahit et se résume dans cette phrase écrite à Talleyrand, le 14 mars: «Je suis d'opinion qu'une alliance avec la Russie serait très avantageuse, si ce n'était pas une chose fantasque, et qu'il y eût quelque fond à faire sur cette cour 49

Quel moyen d'approcher pacifiquement la Russie et d'entrer en matière avec elle? Depuis quelque temps, des négociations se poursuivaient conjointement avec la Russie et la Prusse par l'intermédiaire du cabinet, mais ne pouvaient mener à rien, puisqu'il devait s'agir, au contraire, d'isoler le Tsar de ses alliés et de l'aborder directement. Napoléon ordonna d'entamer quelques pourparlers avec Bennigsen; ce général répondit qu'il avait mission de combattre, non de négocier 50. Réduit à employer des voies détournées, Napoléon fit placer dans les journaux des notes sur l'immensité des pertes subies par les Russes, sur la barbarie de prolonger une lutte sans objet réel, sur le désir de paix qui s'éveillait dans l'armée du Tsar et à Pétersbourg 51: il voulait agir sur Alexandre par l'opinion, s'adresser aussi à la sensibilité d'un monarque philanthrope.

Note 49: (retour) Corresp., 12028.
Note 50: (retour) Rambaud, 544.
Note 51: (retour) Corresp., 11890.

Vingt jours après Eylau, dans un bulletin remarquable, il revient et insiste sur le spectacle d'horreur que présentait le lieu du combat. Pendant près d'une semaine après la bataille, il a visité chaque jour le champ de carnage, reconnaissant l'emplacement des divisions aux cadavres entassés, faisant relever les blessés couchés dans la neige, les consolant de paroles magiques, secourable et bienfaisant, dans l'attitude où il a voulu lui-même que la peinture le fixât pour la postérité 52, et son âme s'est sincèrement émue à l'aspect de ces scènes où la guerre se dépouillait de son prestige et se montrait affreuse. L'impression qu'il a ressentie, il s'efforce de la communiquer. Dans son bulletin, il accumule les détails frappants, recherche l'effet, compose un tableau: «Qu'on se figure, sur un espace d'une lieue carrée, neuf ou dix mille cadavres, quatre ou cinq mille chevaux tués, des lignes de sacs russes, des débris de fusils et de sabres, la terre couverte de boulets, d'obus, de munitions, vingt-quatre pièces de canon auprès desquelles on voyait les cadavres des conducteurs tués au moment où ils faisaient des efforts pour les enlever: tout cela avait plus de relief sur un fond de neige 53»; et le passage se termine par ces mots: «Ce spectacle est fait pour inspirer aux princes l'amour de la paix et l'horreur de la guerre.» Ce rappel à l'humanité, répandu dans toute l'Europe, ne s'adressait-il point particulièrement à l'adversaire principal, à celui qui portait surtout le poids et la responsabilité de la lutte, et le bulletin d'Eylau n'est-il pas une première ouverture de paix à l'empereur de Russie?

Note 52: (retour) Il fit mettre le sujet au concours, et ce fut à cette occasion que Gros composa son célèbre tableau.
Note 53: (retour) Cinquante et unième bulletin de la Grande Armée.

Cependant, avant de donner suite à un projet hasardeux, problématique, présentement irréalisable, Napoléon voulut voir si la combinaison recherchée depuis six mois avait perdu toute chance de succès. Une dernière fois, il se retourna vers l'Autriche, la mit en demeure de parler net et de se prononcer. C'était quelques semaines après Eylau: la Grande Armée se refaisait, nos approvisionnements étaient assurés; en France, la conscription se levait, deux armées de réserve étaient en voie de formation; en Italie, quatre-vingt mille hommes, qui seraient quatre-vingt-dix mille au printemps, se massaient sur l'Adige, prêts à passer la frontière au premier signal, et cette situation, qui nous donnait barre sur l'Autriche, permettait à l'Empereur de lui tenir un langage d'une impérieuse franchise. Il ne déguisa rien, laissa voir le travail qui s'opérait en lui et présenta la question telle qu'il se la posait à lui-même; il écrivit à Talleyrand: «La tranquillité de l'Europe ne sera stable que lorsque la France et l'Autriche, ou la France et la Russie, marcheront ensemble. Je l'ai proposé plusieurs fois à l'Autriche, je le lui propose encore. Vous pouvez dire à M. de Vincent que vous êtes autorisé à signer tout traité éventuel sur ces bases 54.» Que l'on se décide donc à Vienne et que l'on ne se méprenne point sur la solennité de l'instant; il s'agit d'une dernière ouverture; l'Empereur est résolu, si l'on se dérobe encore, à se pourvoir ailleurs et à chercher parmi ses ennemis mêmes son allié de demain.

Note 54: (retour) Corresp., 11977.

Au même temps, à l'insu de Napoléon, un mouvement non moins remarquable s'opérait chez Alexandre. Ému des proportions que prenait la lutte, n'accordant pas une entière confiance aux bulletins de Bennigsen, apprenant d'autre part que les Autrichiens hésitaient toujours, le Tsar comprenait que cette pusillanimité l'enfermait dans un cercle vicieux: on ne se déclarerait point à Vienne avant que les armes russes eussent remporté un avantage indiscutable, et la Russie était impuissante à prendre nettement le dessus sans un secours effectif de l'Autriche. Cette situation laissait-elle d'autre issue à la crise qu'un rapprochement avec la France au détriment de l'Europe? Alexandre, à la vérité, envisageait encore cette extrémité avec une sorte d'horreur; il n'était nullement résigné à se séparer d'une cause qu'il avait embrassée avec une conviction ardente, quoique momentanée, mais il sentait que les circonstances pourraient l'y contraindre. Cette menace qui pesait sur l'avenir, il la signalait à l'Autriche, afin d'arracher cette puissance, s'il était possible, «aux spéculations de la lenteur 55», mêlait à ses instances auprès d'elle un avertissement, et le langage de Pozzo à Vienne servait de pendant à celui que l'Empereur plaçait dans la bouche de Talleyrand. Le 13 mai, dans un entretien avec Stadion, l'émissaire russe déclarait «que la pente naturelle des événements menait son maître, d'une manière évidente, à prendre un parti définitif; que si, d'un côté, l'Autriche s'obstinait à ne pas vouloir donner la promesse de réunir ses armes à celles de Sa Majesté Impériale, et, de l'autre, Bonaparte offrait pour la paix des conditions et des avantages, inefficaces à la vérité pour le rétablissement de l'indépendance générale de l'Europe, mais proportionnés à ceux que Sa Majesté Impériale pouvait raisonnablement espérer d'obtenir par la guerre isolée du moment, la continuation de cette même guerre aurait cessé d'avoir un objet utile, et qu'ainsi la paix se ferait sans la participation de l'Autriche, qui resterait exclue d'un système établi dans des circonstances qu'elle seule aurait rendues aussi défavorables; que tout délai à l'avenir était sans raison et même sans excuse, d'autant plus que si nous avions le malheur de perdre une bataille, la cour de Vienne serait encore plus effrayée, et cette disgrâce deviendrait plus grande, parce qu'elle nous ferait perdre entièrement l'espoir de sa coopération 56».

Note 55: (retour) Pozzo à Stadion, 30 décembre 1806-11 janvier 1807. Archives Pozzo di Borgo.
Note 56: (retour) Pozzo à Budberg, 18-30 mars 1807. Archives Pozzo di Borgo.

III

Avant de recevoir cette double et plus pressante sommation, avant même Eylau, l'Autriche s'était arrêtée à un parti qui la rapprochait des événements, sans l'y mêler encore de façon compromettante. Aux partis qui se disputaient son alliance, elle avait décidé d'offrir sa médiation: elle émit discrètement d'abord, puis en termes officiels, l'idée d'un congrès où tous les belligérants, y compris l'Angleterre, seraient appelés à se rencontrer sous ses auspices.

Stadion avait été l'instigateur de cette mesure et y voyait un moyen de ménager l'entrée de l'Autriche dans la coalition; il disait à Pozzo «qu'après avoir tout essayé, la tournure qu'il avait prise, c'est-à-dire l'offre de la médiation et le désir de s'immiscer dans les affaires sur le motif de la paix, était la seule qui pouvait se concilier avec la différence des opinions ici, c'est-à-dire entre l'archiduc et l'empereur; s'il existait un moyen de leur faire prendre part à la guerre, c'était ou le refus de Bonaparte de consentir à une négociation générale, ou les incidents qui pourraient arriver pendant cette négociation 57». Dans le premier cas, l'obstination de l'empereur des Français fournirait contre lui un argument décisif; dans le second, au cours d'une discussion générale, l'Autriche serait amenée à épouser les revendications de nos adversaires, à y joindre les siennes, à s'engager peu à peu, et, insensiblement, elle glisserait de la médiation dans la guerre. Dès à présent, Stadion proposait de mettre sur pied toutes les armées de la monarchie, de les porter sur la frontière de Pologne et de les tenir prêtes à tout événement: il rêvait le rôle que l'un de ses successeurs devait jouer avec succès en 1813, et le nom de Prague, désigné dans les notes autrichiennes comme lieu du futur congrès, achève d'accuser l'analogie des deux époques. L'empereur François, il est vrai, retenu par l'archiduc Charles, qui «possédait toute la force négative de l'empire 58», n'admettait pas dans son entier le plan du ministre: se laissant attirer vers la guerre sans la préméditer avec une froide résolution, il se refusait encore à appuyer une démarche pacifique par un grand déploiement de forces, et, lorsqu'il offrait ses bons offices, son but immédiat était surtout d'empêcher que la Russie et la Prusse ne traitassent directement avec la France, que l'Autriche ne fût exclue d'un débat et d'une paix qui régleraient à nouveau le sort de l'Europe. Présente à la négociation, la cour de Vienne pourrait y soutenir ses intérêts, s'y faire payer de ses services, et peut-être réussirait-elle, sans tirer l'épée, à se relever de la déchéance que ses désastres lui avaient fait encourir. Dans tous les cas, son rôle nouveau lui offrait à la fois un prétexte pour prolonger son inaction militaire et un moyen d'en sortir opportunément. Dans la position d'attente qu'elle s'était choisie, elle serait mieux établie pour suivre les péripéties de la crise et se régler d'après leur tournure tant en Turquie qu'en Pologne, car le conflit soulevé par les Russes sur le Danube continuait de l'inquiéter, et cette épine incommode ajoutait à l'embarras de ses mouvements 59.

Note 57: (retour) Pozzo à Budberg, 14-26 janvier 1807. Archives Pozzo di Borgo.
Note 58: (retour) Id., 14-26 décembre 1806.
Note 59: (retour) Pozzo à Budberg, 14-26 janvier, 22 février-4 mars, 8-20 mars 1807. Beer. Zehn Jahre œsterreichischer Politik, 270-283.

Durant quelques semaines, elle crut que de ce côté tout souci allait cesser. Le différend turco-russe paraissait sur le point de tourner court, sous la pression violente de l'Angleterre. L'ambassadeur de cette puissance à Constantinople, sir Arbuthnot, après avoir vainement essayé par ses remontrances d'arrêter le Divan dans la voie des mesures guerrières, était allé chercher, comme suprême argument, la flotte britannique qui croisait dans l'Archipel; revenu avec elle, il lui avait fait franchir les Dardanelles, l'avait établie dans la mer de Marmara, devant Constantinople, et du haut de ses trois-ponts l'Angleterre sommait le Divan de désavouer tout ce qu'il avait fait, de répudier l'alliance française, de chasser Sébastiani, de renouveler ses traités avec la Russie, de livrer en gage les châteaux des Détroits et la flotte ottomane; une menace de bombardement appuyait cette injonction. Que la Porte capitulât, la situation de l'Orient redeviendrait ce qu'elle était un an auparavant; toute hypothèse de remaniement territorial serait écartée; la Russie, satisfaite d'avoir renouvelé sa main-mise sur le gouvernement ottoman, retirerait ses troupes des Principautés, et l'Autriche, délivrée de ce voisinage alarmant, se sentirait moins gênée pour embrasser la cause des coalisés.

Personne en Europe, pas même Napoléon, ne croyait à la résistance de la Turquie; on s'était tellement habitué à la voir plier, s'affaisser sous le moindre choc, qu'une fermeté persistante de sa part devait paraître invraisemblable et prodigieuse. Ce miracle, le nom de Napoléon et le zèle de ses agents l'opérèrent. Confiants dans la protection du grand empereur, les Ottomans ne voulurent point démériter d'un tel allié; ils écoutèrent Sébastiani et le conseiller d'ambassade Rufin leur montrant que le danger était plus apparent que réel, que toute résistance déconcerterait l'agresseur, et que le meilleur moyen d'éviter le combat était de l'offrir. S'ils négocièrent, ce fut pour gagner le temps de s'armer: sur les conseils, sous la direction de notre ambassadeur, Constantinople s'entoura de défenses improvisées, se hérissa de batteries; puis, rompant les pourparlers, démasquant trois cents bouches à feu, la Turquie se présenta en ordre de bataille. Venus pour menacer plutôt que pour agir, Arbuthnot et l'amiral Duckworth hésitèrent à transformer une démonstration en attaque: le succès d'une opération de vive force devenait singulièrement douteux, et, d'ailleurs, convenait-il à l'Angleterre de s'aliéner irrévocablement la Turquie en frappant sa capitale? La flotte s'éloigna donc et repassa les Dardanelles, maltraitée dans sa retraite par le feu plongeant des batteries ottomanes 60. L'insuccès de cette tentative retentit dans toute l'Europe: à Vienne, la déception ne fut pas moins vive qu'à Pétersbourg et à Londres. La question orientale, que l'on avait crue prête à se fermer, restait ouverte, et l'Autriche y vit une raison de plus pour ne rien précipiter et s'en tenir au système d'intervention progressive qu'elle s'était lentement formé.

Note 60: (retour) Sur l'échec des Anglais devant Constantinople, voir spécialement Juchereau de Saint-Denys, Révolutions de Constantinople en 1807 et 1808, I, 59-93, et Armand Lefebvre, Histoire des cabinets de l'Europe pendant le Consulat et l'Empire, III, 45-56.

Sa médiation fut envisagée par Napoléon avec défaveur; il avait compris que le congrès rapprocherait nos adversaires et préparerait entre eux de nouveaux accords: ce serait la coalition délibérante, en attendant qu'elle redevînt agissante. Toutefois, fidèle à son principe de ne jamais repousser une offre pacifique, désireux d'ailleurs de ne fournir à l'Autriche aucun prétexte de rupture, il accepta les propositions de cette cour, dès qu'elles eurent été clairement formulées. Il prescrivit seulement à Talleyrand de gagner du temps et de traîner en longueur les discussions préalables. Surtout, il entendait rester maître de l'instant où les hostilités seraient suspendues, et ne se décider à cet égard que d'après les circonstances: en mars, après Eylau, il avait paru désirer un armistice; en mai, sa tendance était de l'ajourner 61. À ce moment, Dantzig succombait; la Vistule, définitivement dégagée d'ennemis, assurait notre base d'opérations; le printemps approchait, réchauffait le sol glacé de la Pologne, rendait aux armées la liberté de se mouvoir, et Napoléon espérait, avant que l'Europe se fût assemblée en congrès, imposer une solution à la pointe de l'épée, surprendre à l'un des belligérants une paix suivie d'alliance, et trancher le nœud de la coalition sans lui laisser le temps de se resserrer. Nourrissant avec plus de force, à mesure que les dispositions de l'Autriche devenaient plus équivoques, l'idée d'un rapprochement avec la Russie, il comptait qu'une grande victoire en ferait surgir l'occasion et, finissant momentanément la querelle, provoquerait chez l'ennemi une défaillance dont notre politique saurait profiter.

Note 61: (retour) Sur toute cette négociation, voy. la correspondance de Napoléon avec Talleyrand (mars-mai 1807). Les lettres de l'Empereur sont dans les tomes XIV et XV de la Correspondance; celles du ministre, dans l'ouvrage de M. Bertrand.

La Russie, de même que la Prusse, avait accepté la médiation autrichienne, mais du bout des lèvres, et les deux puissances, qui demandaient plus à la cour de Vienne que de les aider à faire la paix, s'étaient ménagé des échappatoires: la Prusse subordonnait son assentiment définitif à l'adhésion de l'Angleterre, la Russie à la connaissance des bases sur lesquelles Napoléon consentirait à traiter. D'ailleurs, les pourparlers qui continuaient directement entre le quartier général français et les deux gouvernements ennemis, à travers les avant-postes, avaient abouti à un résultat relatif, qui ne rendait pas indispensable l'entremise de l'Autriche. De part et d'autre, le principe du congrès avait été admis; on était même tombé d'accord sur quelques points préliminaires. La réunion des plénipotentiaires se tiendrait à Copenhague; nos alliés, tels que l'Espagne et la Turquie, y seraient appelés. Comme base de négociation, Napoléon proposait un système de compensation portant sur l'ensemble des conquêtes opérées par les deux masses belligérantes, ce qui nous permettrait de recouvrer nos colonies et de faire rendre à la Porte les Principautés contre abandon d'égale partie des territoires prussiens. La Russie et la Prusse avaient paru adhérer à ce principe; la réponse de l'Angleterre se faisait attendre, mais ne pouvait tarder.

En présence de ces symptômes favorables, Talleyrand concevait l'espoir d'une paix générale. Il préférait cette solution, la meilleure en principe assurément, à celle que Napoléon jugeait être la seule pratique, à cette capitulation isolée, «à cette paix sur le tambour», suivant l'expression de Pozzo 62, qu'il voulait arracher à l'un de ses adversaires. À cet égard, une divergence d'opinion caractéristique existait entre le souverain et le ministre, et certains témoignages la rendent perceptible. Le 4 juin, Talleyrand fait rédiger pour l'Empereur un rapport sur l'état des négociations: la minute de cette pièce, chargée par le ministre de ratures et d'additions, atteste qu'il y a mis toute sa pensée; il résume l'ensemble de la situation et la peint sous un jour avantageux. Avec finesse, il déduit les raisons qui le font croire à la résignation des différentes cours. À Londres, un changement de ministère vient de s'opérer; le nouveau cabinet, dirigé par MM. Canning et Castlereagh, appuyé sur une majorité factice, suspect à l'opinion, doit désirer d'offrir au peuple anglais la paix avec la France comme don d'avènement; la Prusse, dans l'état où nos victoires l'ont mise, accueillera comme le salut toute transaction, quelle qu'elle soit; la Russie ne demande qu'à se retirer, sans sacrifices essentiels, d'une guerre qui dévore ses armées et épuise ses ressources. L'Empereur n'a donc qu'à laisser les puissances venir à lui, à accepter leur soumission; il peut attendre la paix, sans avoir à la conquérir sur le champ de bataille, et l'on sent percer chez Talleyrand la crainte qu'un succès plus décisif que les précédentes rencontres, s'il doit se produire, ne rende l'Empereur plus entier, plus exigeant, et n'éloigne la pacification totale. Le ministre redoute à l'égal d'un malheur un triomphe trop prononcé de nos armes; avec d'adroits ménagements, sur un ton caressant et flatteur, il s'efforce de retenir Napoléon et le dissuade de vaincre. Après avoir indiqué les moyens de patience qui doivent, suivant lui, conduire à un accord, il ajoute: «Il n'y a point en ce moment de voie plus courte pour arriver à la paix, si ce n'est que Votre Majesté la force, comme Elle le peut, par une nouvelle victoire. Mais Votre Majesté préférera de la devoir à des moyens plus doux, quoique peut-être un peu plus lents, et qui donneront un résultat à la fois plus complet et plus sûr. En effet, que la Prusse et la Russie soient forcées de faire seules la paix, sans qu'elles puissent reprocher à l'Angleterre de les avoir abandonnées, l'Angleterre conservera sur elles toute son influence. Elle y gagnera de pouvoir faire sa paix particulière avec moins de sacrifices et par conséquent avec plus de désavantage pour nous, ou, si elle poursuit la guerre dans de nouvelles conditions, elle pourra espérer de trouver encore des alliés sur le continent 63

Note 62: (retour) Archives Pozzo di Borgo.
Note 63: (retour) Les archives des affaires étrangères (Prusse, vol. 240) ne possèdent que la minute de cette pièce: on ne saurait donc dire si elle a été présentée à l'Empereur; elle n'en indique pas moins les tendances du ministre.

Ce raisonnement eût été irréprochable, si l'Angleterre eût été prête à céder, si la Russie et la Prusse, sincères dans leurs assurances, eussent été disposées à signer une paix acceptable pour Napoléon, un traité qui se fût borné à limiter les résultats de la campagne présente, sans remettre en question ce que la France avait acquis par quinze ans de combat et d'héroïsme. Malheureusement, il n'en était point ainsi, et l'Empereur, lorsqu'il jugeait indispensable de vaincre avant tout, d'abattre l'une de ses ennemies pour la relever ensuite et se l'attacher, pénétrait mieux que son ministre l'arrière-pensée des puissances et leur infatigable déloyauté: Talleyrand avait raison en théorie, Napoléon dans le fait. Aussi bien, à ce moment même, loin de vouloir transiger, ainsi qu'elle s'en donnait les airs, la coalition se jurait secrètement à elle-même de rester intraitable et de ne poser les armes qu'après avoir diminué de toutes parts la puissance impériale; la Prusse, acharnée à l'espoir d'une revanche, demeurait l'âme de la ligue formée contre nous, et la Russie s'en faisait toujours l'instrument.

Avant de se livrer aux idées de paix qui le hantaient quelquefois, Alexandre Ier, par scrupule et point d'honneur, s'était décidé à tenter un dernier effort. Il était venu rejoindre son armée, s'était rencontré avec Frédéric-Guillaume et la reine Louise, avait cédé à leurs instances, et, le 26 avril, au village de Bartenstein, une convention nouvelle avait été passée entre la Russie et la Prusse. Les deux puissances s'associaient plus étroitement et s'engageaient à ne jamais traiter l'une sans l'autre. Avec un désintéressement chevaleresque, Alexandre s'interdisait toute prétention territoriale et reconnaissait le principe de l'intégrité ottomane; ne s'occupant que de ses alliés, il promettait à la Prusse non seulement la restitution de tout ce qu'elle avait perdu, mais «un arrondissement» avec une meilleure frontière. La confédération du Rhin serait dissoute, l'Allemagne soustraite à notre influence et constituée dans une forme nouvelle, sous la direction de la Prusse et de l'Autriche. L'Italie serait remaniée d'accord avec les cours de Londres et de Vienne, celle-ci devant recouvrer dans tous les cas le Tyrol et la ligne du Mincio; il s'agissait d'effacer de l'histoire non seulement les conséquences d'Iéna, mais celles d'Ulm et d'Austerlitz 64.

Note 64: (retour) Voir le texte de la convention dans Garden, Recueil des traités de paix, X, 407.

Napoléon n'admettrait jamais ces conditions; les poser à l'avance, c'était renouveler contre lui une déclaration de guerre. En élargissant ainsi la question, en dressant une première liste de revendications européennes, susceptible de s'étendre par la suite, Alexandre et Frédéric-Guillaume se flattaient d'entraîner dans leur cause toutes les puissances. La convention devait être présentée à la signature des cours de Stockholm, de Londres et de Vienne; dans la pensée de ses auteurs, son but était surtout de forcer le concours actif de l'Angleterre, qui faisait attendre les secours d'hommes et d'argent qu'elle avait promis, et de lever les hésitations de l'Autriche. À Vienne, les agents russes et prussiens redoublaient d'importunité; le texte nouveau à la main, ils subordonnaient, dans une certaine mesure, l'acceptation de la médiation à l'entrée de l'Autriche dans l'accord de Bartenstein. On consentait à traiter par son entremise, sous la condition qu'elle se lierait à l'avance, s'interdirait toute impartialité dans le débat et s'obligerait à la guerre après un simulacre de négociation. La convention d'avril était une suprême tentative pour reformer, étendre, fortifier la coalition, et opposer à Napoléon, dans le futur congrès, un accord préalable de toutes les puissances, destiné à préparer une reprise générale d'hostilités.

Les atermoiements de l'Autriche et le génie militaire de Napoléon firent échouer cet effort. Au lieu d'accéder à l'acte de Bartenstein, l'empereur François envoya au quartier général des alliés le général Stutterheim, chargé de faire espérer son adhésion. Stutterheim n'avait pas encore quitté Vienne lorsque la nouvelle d'un choc décisif retentit dans cette capitale: Napoléon avait enfin rencontré l'occasion si longtemps attendue de ressaisir pleinement l'avantage. Les Russes l'avancèrent de quelques jours en tentant pour la seconde fois un mouvement offensif. La belle contenance du maréchal Ney leur en imposa presque aussitôt et les fit reculer, mais l'Empereur avait eu le temps de concentrer ses forces: il fondit sur l'ennemi, le combattit à plusieurs reprises, cherchant toujours à le tourner et à l'envelopper; il le surprit enfin le 14 juin à Friedland, entassé dans un ravin, acculé à l'Alle. Friedland, ce fut Eylau réussi, la victoire accablante que Napoléon poursuivait depuis six mois, et qui deux fois lui avait échappé. Aucune ombre ne ternit l'éclat de cette belle journée, date claire et lumineuse de notre histoire: la fortune de Napoléon se dégageait des nuages qui l'avaient un instant obscurcie et de nouveau resplendissait. Les résultats furent immenses: trente mille Russes avaient été tués, blessés ou pris: une nombreuse artillerie tomba entre nos mains; Kœnigsberg, la place d'armes de la coalition, ouvrit ses portes; le roi de Prusse s'enfuit à Memel: de ses États, il ne lui restait qu'une ville. En même temps, l'Autriche était déjouée dans ses desseins hostiles, l'Allemagne contenue, le Midi raffermi dans l'obéissance, la France rassurée; l'Europe tout entière, après quelques doutes, recommençait de croire à la continuité fatale de nos succès, et dans Napoléon reconnaissait l'invincible.

L'armée russe fuyait dans le plus grand désordre, emportée par le torrent de la défaite. Toutes les positions derrière lesquelles elle eût pu se reformer et reprendre pied lui échappaient successivement; après la ligne de l'Alle, celle de la Pregel, celle du Niémen. Près de Tilsit, situé au bord du Niémen et sur la rive gauche, le prince Murat et notre avant-garde eurent un singulier spectacle: une horde de barbares à face asiatique, Kalmouks et Sibériens, sans fusils, s'entourant d'un nuage de flèches, tourbillonnait dans la plaine et nous opposait un vain épouvantail: c'était l'armée de réserve annoncée par la Russie et amenée par le prince Lobanof. Une division de cuirassiers se déploya, chargea, et l'avant-garde de l'Asie s'évanouit 65. Nos troupes entrèrent à Tilsit, et l'armée ennemie disparut derrière le fleuve, se masquant d'un rideau de cavalerie légère.

Note 65: (retour) Corresp., 12775. Mémoires de Roustam, publiés dans la Révue rétrospective, nos 8-9.

Au lendemain de Friedland, le 15 juin, Bennigsen avait écrit au Tsar, retiré sur la frontière russe, une lettre dans laquelle il rendait compte de sa défaite et signalait l'urgence, pour arrêter la poursuite, d'entamer une négociation. En même temps, afin de faire dire ce qu'il n'osait écrire, il s'adressa au grand-duc Constantin, frère d'Alexandre, le pria de se rendre auprès du maître et de lui exposer la situation sous son véritable jour: «Demandez-lui, dit-il, s'il ne veut pas arrêter l'effusion du sang; ce n'est plus un combat, mais une véritable boucherie.» Le grand-duc ayant répondu qu'il transmettrait fidèlement ces expressions et n'irait pas au delà: «Dites-lui tout ce que vous voudrez, reprit Bennigsen, pourvu que je puisse faire arrêter le carnage 66.» C'était reconnaître l'impossibilité de prolonger la lutte et s'avouer hors de combat.

Note 66: (retour) Le chargé d'affaires Lesseps au ministre des relations extérieures, 22 août 1807. Pour l'indication des sources, voy. l'Avant-propos.

L'empereur Alexandre répondit à Bennigsen, le 16 juin, par une lettre sévère, douloureuse; il lui reprochait la perte de belles troupes inutilement sacrifiées, redemandait son armée, autorisait enfin une offre de suspension d'armes; le prince Lobanof partit aussitôt pour Tilsit, précédé d'un parlementaire; le feu cessa entre les avant-postes, et des communications s'établirent entre les deux armées.

Il semblait toutefois que le Tsar ne se résignât à interrompre les hostilités qu'avec un déchirement d'âme, contraint par la nécessité, sans préjuger ses résolutions définitives. «Vous devez sentir, écrivait-il à Bennigsen, tout ce qu'il m'en coûte de passer par ce parti 67.» Il n'admettait pas encore que la paix fût une suite nécessaire de l'armistice, et avait voulu que les pourparlers ne fussent ouverts qu'au nom du général en chef, afin de ne point engager le gouvernement.

Note 67: (retour) Mémoires de Hardenberg, V, 516.

Cependant, ce qui lui arrivait de toutes parts, ce qu'il voyait, lui faisait mieux connaître l'étendue du désastre. Point de régiment qui ne fût décimé et démoralisé; certains avaient perdu quatre cents hommes sur cinq cent vingt; la discipline avait péri, le soldat ne se battait plus et pillait, exerçant ses ravages sous les yeux mêmes de l'Empereur; la résistance de la Russie, inébranlable jusqu'alors, s'abattait d'un seul coup: ce mur tombait en poussière. Parmi les généraux, Barclay de Tolly seul parlait de continuer la guerre, de se retirer et d'attirer l'ennemi dans l'intérieur de l'empire; les autres n'échappaient pas à ce découragement qui saisit les plus braves au lendemain d'un grand effort inutile. Dans l'entourage du Tsar, un travail actif s'opérait pour le déterminer à la paix: le grand-duc Constantin s'en faisait l'ardent promoteur; il remontrait à son frère en termes véhéments la nécessité d'en finir et a raconté lui avoir tenu le langage suivant: «Sire, si vous ne voulez pas faire la paix avec la France, eh bien, donnez un pistolet bien chargé à chacun de vos soldats et commandez-leur de se brûler la cervelle, vous obtiendrez le même résultat que celui que vous offrira une nouvelle et dernière bataille, qui ouvrira infailliblement les portes de votre empire aux troupes françaises exercées aux combats et toujours victorieuses 68.» Les ministres ne combattaient plus ces avis, et les plus hostiles à la France, tels que Budberg, recommandaient de traiter. Alors, en présence de cette universelle défaillance, éperdu, épouvanté, voyant la Russie sans armée et la frontière ouverte, Alexandre prit son parti, le prit complet et sans réserve; dépassant les conseils qu'on lui donnait, quittant le système dans lequel il avait mis son honneur jusqu'alors à persévérer, il passa brusquement à l'extrême de l'autre; après s'être résigné le dernier à la paix, il fut le plus ardent à la vouloir. Il montra désormais une impatience surprenante à se mettre en rapport direct avec Napoléon, et on le vit, s'arrêtant dans sa retraite, rebrousser chemin et reprendre la direction de Tilsit.

Note 68: (retour) Lesseps au ministre des relations extérieures, 22 août 1807.

Au village de Szawl, il rencontra la cour prussienne, qui errait désolée, réduite au roi Frédéric-Guillaume, à son ministre Hardenberg, à quelques officiers et fonctionnaires. Les souverains et leurs ministres tinrent conseil; on récrimina contre l'Autriche, contre l'Angleterre; on tomba d'accord sur la nécessité de s'entendre avec la France, sans convenir des moyens. Sur ces entrefaites, arriva la nouvelle de l'armistice signé le 22 à Tilsit au nom de la Russie; c'était une première défection envers la Prusse, puisque les deux cours avaient pris l'engagement, à Bartenstein, de ne jamais séparer leur fortune. La Russie s'était bornée à stipuler que les hostilités seraient interrompues pendant cinq jours entre Français et Prussiens, afin de laisser aux derniers le temps de conclure eux-mêmes une suspension d'armes. Frédéric-Guillaume fit aussitôt partir pour Tilsit le maréchal de Kalckreuth, chargé de régulariser la situation; mais Alexandre, sans attendre le résultat de cette démarche, se remit en route et continua de se rapprocher du Niémen, entraînant la cour de Prusse, qui le suivait d'un pas haletant; le 23, il était à moins d'une journée du fleuve; le 24, à une lieue, presque en vue de nos avant-postes; il avançait toujours, attiré et comme fasciné.

C'est qu'en effet, de jour en jour, presque d'heure en heure, des paroles plus douces, plus encourageantes, lui arrivaient de l'autre côté du fleuve. Le 19, Napoléon s'est établi à Tilsit; les hostilités avaient cessé depuis la veille, et déjà Lobanof avait conféré une heure avec le prince de Neufchâtel. Le lendemain de son arrivée, l'Empereur a envoyé le grand maréchal Duroc s'aboucher avec Bennigsen et l'entretenir longuement; d'autres officiers français se sont présentés au quartier général russe: Murat s'est mis en rapport avec le grand-duc Constantin, qui a fait sa conquête en lui donnant d'emblée de l'Altesse. Les Français ont tenu un langage singulièrement engageant, affectant de traiter la Russie moins en ennemie vaincue qu'en amie égarée, qu'il s'agit de ramener dans sa voie véritable; c'est à la suite de ces propos qu'Alexandre a admis l'armistice individuel, sans adjonction de la Prusse, et le principe d'une négociation de paix à ouvrir «dans le plus court délai 69»; sa réponse est arrivée le 21 au soir au quartier général, qui a reçu mission de la transmettre à Tilsit 70. Pourtant l'espoir du Tsar ne va pas encore au delà d'une paix qui assurerait l'intégrité de l'empire: il est prêt à évacuer les Principautés, à abandonner les îles Ioniennes, espérant obtenir à ce prix des conditions moins écrasantes pour la Prusse 71. Mais voici que le prince Lobanof, revenu à Tilsit le 22 pour y signer l'armistice, est reçu par l'empereur des Français en personne, qui l'accueille avec faveur, l'invite à sa table, boit à la santé de l'empereur Alexandre et, inaugurant son système de séduction, jette dans la conversation que la Vistule pourrait bien être la frontière naturelle de la Russie 72. Victorieux et irrésistible, Napoléon eût été en droit de tout refuser à la Russie; il lui laisse beaucoup espérer, pourvu que l'on s'entende seul à seul et sans se préoccuper d'intérêts étrangers aux deux empires. Il ne parle pas encore, à la vérité, d'explication intime et directe entre les souverains et ne prononce pas le mot d'entrevue; ayant jadis, à la veille d'Austerlitz, proposé un colloque aux avant-postes et sa demande étant demeurée sans réponse, il met son orgueil à ne point la réitérer aujourd'hui, à se laisser provoquer; il se borne à tenter Alexandre par d'attirantes insinuations et amicalement lui fait signe. Alexandre n'y tient plus; cédant à un mouvement intense de curiosité et d'espoir, il risque une démarche positive, et Lobanof est renvoyé à Tilsit, le 24, avec des instructions écrites. On y lit cette phrase surprenante sous la signature du prince qui venait de nous faire une guerre de deux ans: «L'alliance de la France et de la Russie a toujours été l'objet de mes désirs, et je suis convaincu que seule elle peut garantir le bonheur et le repos de l'univers»; et le Tsar continue: «Un système entièrement nouveau doit remplacer celui qui a existé jusqu'ici, et je me flatte que nous nous entendrons facilement avec l'empereur Napoléon, pourvu que nous traitions sans intermédiaires 73.» C'était proposer l'entrevue. Napoléon ne s'y refusa pas, redoubla de bienveillance envers Lobanof, qu'il retint longtemps dans son cabinet, envoya Duroc complimenter l'empereur Alexandre, qui était arrivé tout près du fleuve et venait s'offrir, et ce fut pendant ces allées et venues que les conditions de la conférence furent arrêtées; on se rencontrerait le lendemain 25, à une heure, dans un pavillon élevé sur le fleuve qui séparait les armées 74.

Note 69: (retour) Termes de l'acte d'armistice.
Note 70: (retour) Lettre de l'officier prussien Schladen, Mémoires de Hardenberg, V, 518-521.
Note 71: (retour) Lettre du prince Kourukine à l'impératrice mère. Tatistcheff, Nouvelle Revue du 1er juin 1890.
Note 72: (retour) Le prince Lobanof à l'empereur Alexandre, 22 juin. Tatistcheff, loc. cit.
Note 73: (retour) Tatistcheff, loc. cit.
Note 74: (retour) Corresp., 12821-12827.

Dans les instants qui précédèrent l'entrevue, Alexandre et Napoléon reçurent l'un et l'autre, de leurs agents à l'extérieur, des avis qui achevèrent de préparer leurs résolutions. Alexandre savait déjà que l'Angleterre avait négligé d'accéder à la convention de Bartenstein, qu'elle faisait même difficulté de garantir un emprunt à contracter par la Russie pour la continuation de la guerre, qu'elle jugeait le placement aléatoire et exigeait des avantages proportionnés aux risques à courir. Le Tsar apprit un peu plus tard, par des dépêches concluantes du comte Razoumovski, que tout espoir fondé sur la coopération de François Ier devait être tenu définitivement pour illusoire, tant que la Russie n'aurait point par elle-même décidé le sort de la guerre; l'Autriche ne s'engagerait qu'à coup sûr. Ce marchandage d'une part, cet égoïsme de l'autre, provoquèrent chez Alexandre un mouvement plus prononcé d'impatience et de dégoût, dissipèrent ses derniers scrupules, le détachèrent plus complètement de la cause européenne. Puisqu'on laissait la Russie s'exposer seule pour le salut de tous, pourrait-on lui reprocher une défection, si éclatante fût-elle? pourrait-on se plaindre qu'après avoir tout essayé en vain, elle n'ait pris conseil que de sa sécurité et de ses intérêts propres, recherché son avantage particulier, préféré un adversaire magnanime à d'inutiles amis? En venant franchement à Napoléon, elle obtiendrait peut-être de participer aux faveurs qu'il déversait si généreusement sur ceux qui savaient le comprendre et le servir, et l'idée de féconder une paix nécessaire par une alliance profitable prenait forme dans l'esprit d'Alexandre 75.

Note 75: (retour) Vassiltchikoff, IV, 367-381.

On remettait en même temps à Napoléon, dans la journée du 24, deux plis de provenance différente. Le premier contenait une série de dépêches du général Andréossy: il en résultait que l'Autriche n'avait jamais voulu traiter sérieusement avec nous et n'avait attendu qu'une occasion vraiment propice pour «tenter le sort de la guerre 76». La seconde communication était un avis de Constantinople, portant qu'une révolution avait éclaté dans cette ville le 27 mai, que les janissaires avaient détrôné Sélim, l'avaient égorgé (ce dernier fait était controuvé), que la Turquie retombait dans l'impuissance et le désordre.

Note 76: (retour) Corresp., 12813.

Par ce que mandait Andréossy, l'Empereur fut affermi dans ses défiances et dans ses préventions contre l'Autriche; il s'écarta d'elle plus résolument et sentit davantage la tentation de transporter en Russie les offres dédaignées à Vienne. D'autre part, la disparition de Sélim, le seul homme qui eût pu ranimer la Turquie et la faire concourir à nos desseins, privait notre politique du point d'appui qu'elle s'était cherché au delà du Danube; elle justifiait notre défection à l'égard des Ottomans, permettait de les abandonner sans scrupule et sans regret, de se ménager à leurs dépens une alliance plus efficace. Avec la Russie, comme naguère avec l'Autriche, l'Orient restait le terrain d'entente: il convenait toutefois de s'y placer autrement pour négocier avec la première que pour converser avec la seconde; au lieu de mettre en avant le principe de l'intégrité ottomane et de n'admettre le partage qu'à titre subsidiaire, il importait désormais de placer cette hypothèse en première ligne, de la rapprocher, de se montrer prêt à la réaliser. Napoléon reprendrait donc directement avec Alexandre l'entretien entamé jadis par intermédiaires, et Tilsit devait marquer moins un complet revirement qu'une nouvelle évolution de sa politique, de cette politique ondoyante et souple, qui revenait à son point de départ après un long circuit, qui savait, avec une adroite mobilité, tourner sur elle-même, se replacer dans la même position à mesure que les circonstances se retrouvaient identiques, et présenter toujours aux événements une face appropriée.

Admettant, il est vrai, le cas où Alexandre éluderait ses offres et se montrerait insaisissable, où la Russie ne traiterait que pour se donner le temps de reprendre haleine, Napoléon n'entendait renoncer prématurément à aucun de ses avantages; il mandait à Sébastiani de se concilier le nouveau gouvernement ottoman, quel qu'il fût, d'entretenir l'ardeur des musulmans: «Si d'ici à un mois, faisait-il écrire à l'ambassadeur, je m'aperçois qu'on ne veut pas négocier de bonne foi, je passerai le Niémen, et ma jonction sera bientôt faite avec le grand vizir 77.» Néanmoins, sentant derrière lui le France impatiente de repos et à peine remise de ses inquiétudes, pressé de se montrer à elle, apercevant devant lui le morne et vaste empire qui déployait au loin ses horizons fuyants, hésitant à pénétrer dans cet inconnu, il désirait sincèrement que l'entente se fît avec Alexandre et lui permît de fixer l'avenir. Non qu'il crût à une identité permanente d'intérêts entre les deux empires, non qu'il voulût, stipulant dès à présent une parfaite réciprocité d'avantages, admettre comme système immuable un partage d'autorité et d'influence entre la France et la Russie régnant d'accord sur le inonde. À vrai dire, il n'avait point de système, mais un but, qui était de vaincre l'Angleterre et de conquérir la paix générale. De toutes les puissances, la Russie lui semblait la mieux placée pour l'assister dans cette tâche; elle pourrait l'y aider par sa situation géographique, à la fois continentale et maritime, par sa force, par l'immensité de ses moyens; elle lui offrait prise par son désarroi présent; il allait à elle, afin de lui proposer de lutter à deux contre l'Angleterre et lui offrir, comme prix de cette alliance, l'espoir de partager avec nous l'empire de l'Orient.

Note 77: (retour) Corresp., 12819.