Les Russes de la Bessarabie moldave, ainsi nommée des Valaques Bessarabes qui la possédaient au quatorzième siècle, sont massés principalement à l'est des colonies bulgares, aux bords du Danube de Kilia et de la mer Noire, mais on en trouve aussi dans toutes les villes de la Moldavie, et notamment à Jassy, où ils ont un quartier distinct. Les Russes du pays sont, comme les Bulgares, de bons agriculteurs; quant à ceux des villes ils sont presque tous commerçants et disputent aux Juifs le maniement des monnaies. Cependant ils jouissent d'une grande réputation de probité, justifiée sans doute, car ce sont presque tous des hommes qui ont dû s'enfuir de Russie pour obéir à leur foi religieuse et pratiquer leurs rites en paix. Il en est parmi eux qui appartiennent à la secte des Origénistes ou «Mutilés» (Skoptzi). Ces fanatiques, privés de toute famille, ne peuvent recruter leurs communautés que par l'immigration de leurs coreligionnaires persécutés. On les reconnaît aisément à leur corpulence et à leur visage glabre. A Bucarest, ce sont eux qui ont la réputation d'être les meilleurs cochers; aux bouches du Danube, ce sont les plus habiles pêcheurs; ils travaillent en communauté et le produit de leur pêche est par eux fidèlement remis à leur chef ou staroste.

Des Hongrois, appartenant à la race des Szeklers de la Transylvanie et connus dans le pays sous le nom, chinois en apparence, de Tchangheï, complètent la série des populations étrangères établies sur le territoire roumain en colonies distinctes. Ces Tchangheï, dont l'entrée dans la Moldavie centrale date de l'époque où les rois de Hongrie étaient les maîtres de la vallée du Séreth, se roumanisent peu à peu; ils ne se distinguent plus par le costume et cessent graduellement de parler leur rude patois magyar; s'ils ne sont point encore fondus dans la population moldave, cela tient sans doute à la différence de religion, car ils sont catholiques romains. D'ailleurs ils se recrutent chaque année par un certain nombre d'émigrants de Transylvanie, qu'attirent le climat plus doux et les terres plus fertiles de la plaine moldave. Au printemps et en automne les laboureurs et les moissonneurs hongrois descendent en caravanes dans les plaines de la Moldavie.

Au siècle dernier, lorsque le gouvernement des principautés roumaines était affermé par le sultan aux Phanariotes ou riches négociants grecs du Phanar de Constantinople, l'élément hellénique était aussi très-fortement représenté en Moldo-Valachie; mais, de nos jours, il est presque sans importance numérique; peut-être, en y comprenant les Zinzares hellénisés de Macédoine, ne sont-ils qu'une dizaine de mille, mais ils savent se faire leur place comme intendants des grands seigneurs, entrepositaires, expéditeurs et négociants en gros. L'exportation des céréales dans les villes du bas Danube est presque entièrement dans leurs mains. Les traces de l'ancienne domination phanariole ne se retrouvent que dans la langue et dans les relations de parenté provenant du croisement des familles seigneuriales, Beaucoup plus nombreux que les Grecs et d'un poids bien plus considérable dans les destinées futures du pays sont les races sans patrie qui vivent sur le territoire roumain, les Juifs et les Tsiganes. Les Israélites de provenance espagnole, qui vivent principalement dans les grandes villes, ne sont point mal vus par la population; mais il n'en est pas de même des Juifs venus du nord. Ceux-ci, qui immigrent en foule de la Pologne, de la Petite-Russie, de la Galicie, de la Hongrie, se trouvent en contact journalier avec le pauvre peuple en qualité d'aubergistes, d'intermédiaires de tout le petit commerce; ils sont universellement détestés, non point à cause de leur religion, mais à cause de l'art merveilleux qu'ils déploient pour faire passer les épargnes des familles dans leur escarcelle. En outre, on leur attribue toutes sortes de crimes imaginaires, et fréquemment la population s'est ruée contre eux avec fureur pour venger le prétendu massacre d'enfants qui auraient été égorgés en guise d'agneaux à la fête de Pâques. Pourtant les Roumains ne savent pas se passer de ces Juifs qu'ils exècrent, et chaque jour ils fortifient le monopole commercial de la race envahissante, tout en leur interdisant, de par la loi, l'acquisition des propriétés territoriales. Il y a là pour le pays de redoutables ferments de discorde, d'autant plus graves qu'ils pourraient quelquefois donner un prétexte à l'intervention étrangère. Déjà, si les évaluations faites dans le pays ne sont pas exagérées,--et l'ubiquité des Juifs les montre plus nombreux qu'ils ne le sont en réalité,--les Israélites constitueraient le cinquième de la population totale dans la Moldavie. Leur dialecte usuel est un jargon allemand mêlé d'un grand nombre de mots empruntés à toutes les langues orientales, et ce langage même contribue à les faire haïr, car on voit en eux les avant-coureurs des Allemands et l'on se demande si leurs invasions commerciales ne sont pas le prélude d'une autre invasion, dans laquelle sombrerait l'indépendance politique du pays. Quant à l'autre race des commerçants orientaux, celle des Arméniens, elle est représentée par quelques colonies florissantes, surtout en Moldavie. Ces Haïkanes, descendus d'émigrants qui vinrent à diverses époques, du onzième au dix-septième siècle, ne se distinguent point de leurs coreligionnaires de la Bukovine et de la Transylvanie; ils vivent dans l'isolement, et si le peuple ne les aime pas, du moins ont-ils le talent de ne pas se faire haïr. Un petit nombre d'Arméniens, venus de Constantinople et parlant le turc, résident aussi sur le bas Danube.

La race jadis méprisée des Tsiganes entre peu à peu dans la masse de la population; ces parias deviennent Roumains et patriotes par la vertu d'une liberté relative. Naguère encore les Tsiganes étaient esclaves: les uns appartenaient à l'État, les autres étaient la chose des boyards ou des couvents; néanmoins la plupart d'entre eux restaient nomades, travaillant, trafiquant ou volant pour le compte de ceux qui les employaient. Ils se divisaient en véritables castes, dont les principales étaient celles des lingourari ou fabricants de cuillers, des oursari ou montreurs d'ours, des ferrari ou forgerons, des aurari ou orpailleurs, des lautari ou louangeurs. Ces derniers, les plus policés de tous, étaient les musiciens chargés de célébrer la gloire et les vertus des boyards; maintenant ce sont les ménétriers des villages et les musiciens des villes, les troubadours de la Roumanie. S'ils diffèrent socialement des paysans, c'est peut-être par une liberté plus grande. En 1837, les Tsiganes de la Valachie furent assimilés aux autres cultivateurs, et, depuis, l'émancipation s'est faite sans distinction de races pour tous les serfs de la glèbe. Très-peu nombreux sont les Tsiganes netolzi, êtres dégradés qui vaguent à moitié nus dans les bois ou sous la lente, vivent de maraude, se nourrissent des restes les plus immondes et n'enterrent point leurs morts. Presque tous les Tsiganes sont désormais fixés au sol, qu'ils savent cultiver avec soin, ou bien ils exercent un métier régulier. La fusion des races, entre Tsiganes et Roumains, s'opère d'autant plus facilement que la religion est la même et que tous les anciens nomades parlent la langue du pays. Le type étant beau de part et d'autre, les croisements deviennent de plus en plus nombreux et il est à croire que dans quelques générations les Tsiganes de Roumanie seront une race du passé. Telle est la cause principale de l'énorme écart, de 100,000 à 300,000, donné par les diverses statistiques pour le nombre des Tsiganes 43.

Note 43: (retour) Population approximative de la Roumanie en 1875:
                            Valachie.    Moldavie.       Total
Roumains.................   3,040,000    1,420,000    4,460,000
Bulgares.................       ---         90,000       90,000
Russes et autres Slaves..       ---         40,000       40,000
Hongrois.................       ---         50,000       50,000
Tsiganes.................      80,000       50,000      130,000
Juifs....................     100,000      300,000      400,000
Arméniens................       ---         10,000       10,000

                            3,220,000    1,960,000    5,180,000

        Étrangers.
Autrichiens de diverses langues..       30,000
Grecs............................       10,000
Allemands........................        5,000
Français.........................        1,500
Autres...........................        6,000

La nation roumaine est encore dans sa période de transition entre l'âge féodal et l'époque moderne. Les révolutions de 1848, peut-être plus importantes dans l'Europe danubienne qu'elles ne le furent en France et en Italie, ne firent qu'ébranler l'ancien régime dans les Principautés roumaines, mais elles ne le détruisirent point. Encore en 1856 les paysans valaques et moldaves étaient asservis à la glèbe; sans droits, sans avoir personnel, presque sans famille, puisqu'ils étaient à la merci du caprice, les malheureux passaient leur existence à cultiver la terre des seigneurs ou des couvents et vivaient eux-mêmes dans de misérables tanières boueuses, que souvent on ne distinguait pas même des broussailles et des amas d'immondices. Les maîtres du sol et de ses habitants étaient environ cinq ou six mille boyards, descendants des anciens «braves», ou devenus nobles à prix d'argent; mais parmi ces seigneurs eux-mêmes régnait une grande inégalité: la plupart n'étaient que de petits propriétaires, tandis que soixante-dix feudataires en Valachie et trois cents en Moldavie se partageaient avec les monastères la possession du territoire presque tout entier.

Un pareil état social devait avoir pour conséquence une affreuse démoralisation chez les maîtres aussi bien que chez les esclaves. Même les qualités naturelles du Roumain, son élan, sa générosité, sa promptitude en amitié, tournaient à mal sous un pareil régime. Les nobles, possesseurs du sol, fuyant leurs terres où la vue de la souffrance les eût gênés, allaient vivre au loin dans l'intrigue et la débauche, dépensant sur les tables de jeu des cités occidentales l'argent que des intendants, Grecs en majorité, leur envoyaient après avoir largement prélevé leur part. Quant à la masse asservie de la population, elle était paresseuse, parce que la terre, du reste si féconde, ne lui appartenait point; elle était méfiante et menteuse, parce que la rusé et le mensonge sont les armes de l'esclave; elle était ignorante et superstitieuse, parce que toute son éducation lui avait été donnée par un clergé ignare et fanatique. Leurs popes étaient en même temps magiciens et guérissaient les maladies par des incantations et des philtres sacrés. Parmi les moines, les uns, grands propriétaires de serfs et possédant la sixième partie des terres de la Roumanie, étaient des boyards en robe, non moins âpres à la curée que les seigneurs temporels; les autres, vivant d'aumônes, n'étaient guère que des paysans ayant échangé l'esclavage pour la mendicité.

Dépourvus de toute instruction, si ce n'est de celle que leur transmettaient les doïnas ou chants des aïeux, gouvernés comme ils l'étaient par les anciennes coutumes, les Roumains devaient à une époque récente rappeler les populations perdues dans la nuit du moyen âge; maintenant encore plusieurs coutumes de leurs ancêtres subsistent dans les campagnes. Ainsi, lors des enterrements, les pleureuses à gages poussent des cris déchirants auxquels les parents mêlent leurs adieux. On place dans le cercueil un bâton dont le mort se servira pour traverser le Jourdain, un drap dont il se couvrira comme d'un vêtement, une pièce de monnaie qu'il donnera à saint Pierre pour se faire ouvrir les portes du ciel; on n'oublie pas non plus le pain et le vin dont il aura besoin pendant son voyage. Mais si le défunt avait les cheveux rouges, il est fort à craindre qu'il ne tente de revenir sur la terre sous forme de chien, de grenouille, de puce ou de punaise, et qu'il ne pénètre la nuit dans les maisons pour sucer le sang des belles jeunes filles. Alors il est prudent de clouer fortement le cercueil, ou, mieux encore, de traverser d'un pieu la poitrine du cadavre.

De pareilles hallucinations cesseront bientôt, sans aucun doute, de hanter l'esprit des campagnards. Depuis que le paysan cultive sa propre terre, les progrès intellectuels et moraux de la nation ont au moins égalé ses progrès matériels, et ceux-ci sont vraiment considérables. Libéré officiellement en 1856, mais encore retenu longtemps par les liens d'un demi-servage, le paysan a fini par posséder au moins une partie du sol. Tant que le seigneur resta l'unique possesseur de la terre, il fut aussi le «maître du pain» et l'ancien serf n'avait qu'une liberté presque illusoire. Enfin la loi de 1862, plus ou moins bien appliquée pendant les années suivantes, remit à chaque chef de famille agricole une parcelle des terrains qu'il cultivait, variant de 3 à 27 hectares; et, depuis cette époque, les paysans, devenus plus libres, ont aussi gagné singulièrement en dignité et en amour du travail. Leur terre, si fertile, quoique si mal labourée par la vieille charrue romaine et privée de tout engrais, produit des quantités énormes de céréales, dont le prix, soldé en beaux écus sonnants, réjouit le cultivateur et l'encourage à une plus grande activité. La Roumanie est désormais une des principales contrées d'exportation pour les blés; et, dans les années favorables, quand les sauterelles d'Orient ne sont pas venues s'abattre sur ses campagnes, quand les violences d'une température extrême n'ont pas tué les plantes, elle est même pour l'Europe occidentale un grenier plus riche que la Hongrie. En moins de dix ans, l'exportation des céréales, blé, maïs, orge, seigle, a doublé, et la somme annuelle qu'elle vaut au pays varie de cent à deux cents millions de francs. Malheureusement, le paysan ne mange guère le froment qu'il produit; il garde pour lui le maïs, qui lui sert à préparer sa bouillie ordinaire ou mamaliga et à fabriquer la mauvaise eau-de-vie qui le console de ses cent quatre-vingt-quatorze jours de jeûne annuel. La culture de la vigne, jadis absolument négligée, s'accroît aussi chaque année, et les collines avancées qui forment les contre-forts des Carpathes, produisent d'excellents crus. 44 Le temps n'est plus où, par suite du dégoût que le travail inspirait au Roumain, le nom de Valaque était dans tout l'Orient synonyme de berger. 45 Toutefois les terrains improductifs s'étendent encore sur plus d'un quart de la Roumanie, et le système de culture, qui est l'assolement triennal, laisse chaque troisième année le sol en jachère. Il paraît que, dans l'ensemble, les terres de la Moldavie sont beaucoup mieux cultivées que celles des plaines valaques. Cela tient surtout à ce que nombre de grands propriétaires moldaves, bien différents à cet égard de leurs voisins, les boyards de Yalachie, vivent sur leurs terres et tiennent à honneur d'en diriger eux-mêmes l'exploitation; mais de proche en proche les améliorations se répandent dans toute l'étendue de la Roumanie, et déjà les batteuses à vapeur fonctionnent dans la plupart des grandes propriétés. Les bonnes méthodes de culture gagnent aussi peu à peu parmi les petits propriétaires; d'ailleurs ceux-ci ont, en maints districts, l'intelligence de s'associer pour exploiter en commun de vastes étendues. Souvent des communes entières afferment des terrains d'une étendue considérable; chacun des participants paye une taxe proportionnelle à la surface des champs qu'il cultive.

Note 44: (retour) Agriculture de la Roumanie:
                               Terrains.
Régions incultes.............. 3,800,000  hect.
Prairies et pâturages......... 3,850,000   »
Forêts........................ 2,000,000   »
Terrains cultivés en céréales. 2,225,000   »
Vignobles......................  100,000   »
Jardins, etc...................   50,000   »
                            ------------------
                              12,025,000  hect.

                Production moyenne.
Maïs........... 20,000,000 hectolitr.
Froment........ 15,000,000    »
Orge...........  8,000,000    »
Vins...........  1,000,000    »
Note 45: (retour) Animaux domestiques en 1874:
Boeufs et vaches, etc.. 2,900,000
Buffles................   100,000
Chevaux................   600,000
Porcs.................. 1,200,000
Brebis................. 5,000,000
Chèvres................   500,000

Pays essentiellement agricole, la Roumanie n'exploite guère que les richesses fournies spontanément par la nature. Les veines de métaux divers, si nombreuses dans les Carpathes, sont laissées sans emploi à cause du manque de routes d'accès; les fontaines de pétrole coulent sans utilité, et la plupart des couches de sel gemme restent en réserve sous le sol pour des âges futurs. Quatre salines seulement sont exploitées pour le compte du gouvernement, deux par des ouvriers libres, deux autres par des condamnés qui passent leur vie dans les profondeurs de la roche: chaque année, la production du sel, qu'il serait facile de centupler, s'élève à plus de 50,000 tonnes. La pêche est aussi l'une des industries de la Roumanie. Les riverains du bas Danube salent et expédient les poissons qui se trouvent en abondance dans le fleuve et les lacs avoisinants et préparent le caviar que leur donnent les grands esturgeons. C'est à peu près tout: la Roumanie ne peut avoir d'industrie manufacturière que dans le voisinage des grandes villes; elle n'a même de véritable spécialité que pour les confitures, triomphe de ses ménagères.

Néanmoins son commerce ne cesse de s'accroître 46x. Naturellement, elle n'avait autrefois qu'un débouché pour ses produits, celui des «chemins qui marchent». Le Danube était la seule porte ouverte au grand mouvement des échanges, et presque toutes les marchandises devaient s'entreposer à Galatz, située précisément à l'angle du fleuve où viennent converger, par le Sereth, les principales routes de la Valachie et de la Moldavie. Longtemps encore le Danube restera la grande voie commerciale, du moins pour les marchandises; de même, le Pruth, que les bateaux à vapeur remontent jusqu'à Sculeni, à une faible distance au nord de Jassy, continuera de rendre de grands services aux expéditeurs de denrées; la Bistritza et les autres rivières descendues des Carpathes seront les grands véhicules des trains de bois; mais les chemins de fer ont donné à la Roumanie d'autres issues vers l'extérieur. Par Jassy et la Bukovine, le delta du Danube se relie à la Pologne, à l'Allemagne du Nord et aux rivages de la Baltique; par la ligne de Jassy au Pruth, elle se rattache à Odessa, à la mer Noire et à tout le réseau russe; par le pont de Giurgiu, qui n'aura pas moins de 3 kilomètres de longueur de l'une à l'autre rive du Danube, et qui rejoindra le chemin de Varna, les plaines valaques seront en communication directe avec la mer Noire, et bientôt d'autres voies ferrées iront rejoindre à travers les Carpathes, par les défilés de la Tour-Rouge (Turnu-Roch) et du Chil, les hautes vallées transylvaines et les plaines de la Hongrie. Comme le Piémont et la Lombardie, les campagnes moldo-valaques ne peuvent manquer de devenir, grâce à l'horizontalité du sol, une des régions les plus importantes de l'Europe pour la jonction et les croisements des chemins de fer. Mais ce n'est point sans appréhension que Moldaves et Valaques voient s'approcher cette ère commerciale. Ils se disent que les chemins de fer d'outre-Carpathes profiteront surtout aux Autrichiens, juifs ou teutons, comme leur ont profité déjà la voie ferrée de Czernovitz à Jassy et les bateaux à vapeur du Danube; ils comprennent fort bien à quels dangers politiques les expose cette prise de possession commerciale par les Allemands, surtout sous une dynastie germanique; mais c'est à eux de montrer si leur force de cohésion est suffisante pour qu'ils puissent maintenir, en dépit des nouveaux venus, une solide individualité nationale 47.

Note 46: (retour) Commerce de la Roumanie en 1872:
Importation........       106,000,000 fr.
Exportation........       167,000,000  »
Transit............         3,000,000  »
                         ---------------
Total..............       276,000,000 fr.
Note 47: (retour)
Bateaux à vapeur du Danube, en 1872    29, d'un port de 7,620 tonneaux
Grandes routes............  en 1875 4,260 kilomètres.
Chemins de fer..................... 1,235      »
Télégraphes........................ 4,000      »

BUCAREST.
Dessin de F. Sorrieu d'après une photographie.

Les Roumains se plaignent fort de ce que le traité de Paris n'ait pas complété leur territoire, du côté de la mer Noire, en lui donnant une des rives de la Soulina. Jadis le delta danubien appartenait à la Moldavie, ainsi que le prouvent les ruines d'une ville construite par les Roumains en face de Kilia, sur la rive méridionale du fleuve. Jusqu'à la fin du siècle dernier, le préfet moldave d'Ismaïl avait juridiction sur le port de la Soulina et s'occupait du curage de la passe. Néanmoins les puissances occidentales, attribuant la possession du delta tout entier à la Turquie, n'ont laissé aux Roumains que la rive gauche du fleuve de Kilia et les îles de ses bouches. Il en résulte que la Moldavie n'a point d'issue directe sur le Pont-Euxin, si ce n'est pour les embarcations d'un très-faible tonnage; des barres de sable ferment toutes les embouchures aux grands navires. M. Desjardins et divers ingénieurs ont étudié pour le gouvernement roumain le projet d'un canal de grande navigation qui relierait le fleuve à la baie de Djibriani, au nord du delta. Ce canal, qui Saurait pas plus de douze kilomètres de longueur, offrirait certainement de grands avantages; mais son port terminal, si soigneusement qu'on le construise, aurait l'inconvénient de s'ouvrir dans une baie fort tempétueuse, où soufflent en plein les vents du nord-est, les plus dangereux de la mer Noire. En attendant l'ouverture de ce futur port de Carol, la Roumanie n'a-t-elle pas, comme toutes les autres nations d'Europe, l'embouchure de la Soulina au service de son commerce? C'est elle qui en profite le plus pour l'exportation de ses grains, et cependant elle n'a pas eu besoin de prendre sa part des grands travaux que la Commission européenne a dû entreprendre et continue sans cesse aux frais des puissances de l'Occident, pour approfondir la passe de cette bouche du fleuve.

Bucarest ou Bucuresci, capitale de la Valachie et de l'Union roumaine, compte déjà parmi les grandes cités de l'Europe. Après Constantinople et Pest, c'est la ville la plus populeuse de toute la partie sud-orientale du continent; elle se donne à elle-même le nom de «Paris de l'Orient». Naguère pourtant ce n'était guère qu'une collection de villages, fort pittoresques de loin, à cause de leurs tours et de leurs dômes brillant au milieu des bosquets de verdure, mais assez désagréables à l'intérieur, mal bâtis, traversés de rues toujours infectes, remplies, suivant les saisons, de poussière ou de boue. Mais, grâce à l'affluence de la population, à l'accroissement rapide du commerce et de la richesse, Bucarest se transforme rapidement, et de grandes rues, propres et bordées de beaux hôtels, des places fort animées, de vastes parcs bien entretenus, lui donnent dans les quartiers du centre l'apparence d'une capitale européenne, méritant son nom qui signifie, dit-on, «ville joyeuse.» De rares édifices et quelques ornements d'architecture, dans le style turc ou persan, rappellent l'ancienne domination des Osmanlis.

La ville de Jassy ou Yachi, qui fut après Sutchava, aujourd'hui annexée par l'Autriche, la capitale de la Moldavie, occupe une position moins centrale que Bucarest; mais la fertilité de ses campagnes, le voisinage du Pruth et de la Russie, à laquelle elle sert d'entrepôt, sa situation sur le grand chemin commercial qui réunit la mer Baltique à la mer Noire, devaient lui donner aussi une population nombreuse; comme Bucarest, elle est devenue florissante, quoique l'union des deux principautés roumaines en un seul État l'ait privée de son titre de capitale. Bâtie sur les derniers renflements de collines exposées au soleil du midi, baignée par la petite rivière de Bahlui, qui serpente au milieu des ombrages, Jassy se présente sous un aspect assez grandiose, que ne dément point la vue des beaux quartiers de l'intérieur. La population, où les Juifs, les Arméniens, les Russes, les Tsiganes, les Tartares, les Szeklers sont nombreux, a déjà une physionomie semi-orientale: on se croirait sur le seuil même de l'Asie.

Toutes les autres villes de la Roumanie doivent aussi leur importance à la position qu'elles occupent sur des chemins de commerce. Botochani, au nord de la Moldavie, est une ville de transit pour la Pologne et la Galicie; on peut en dire autant de Falticheni, aux foires internationales très-fréquentées. Le commerce fait grandir les cités du Danube: Vilkov, le grand marché aux poissons et au caviar; Kilia, l'antique Achillea ou ville d'Achille; Ismaïl, où les lipovanes russes sont nombreux; Reni; Galatz ou Galati, que l'on dit être une ancienne colonie des Galates et qui est aujourd'hui la grande cité commerçante du bas Danube et le siége de la commission européenne des embouchures; Braïla, jadis pauvre village, quand elle était une forteresse turque, et maintenant la cité préférée des Grecs de Roumanie, la rivale de Constantinople, d'Alexandrie et de Smyrne comme centre littéraire de l'hellénisme en dehors de la Grèce. Toutes ces villes, quoique situées sur le fleuve, sont de véritables ports de la mer Noire et des entrepôts où viennent s'emmagasiner les denrées agricoles, et surtout les céréales vendues à l'étranger; Giurgiu, le San-Giorgio des Génois, est le port de Bucarest sur le Danube; Turnu-Séverin est la porte d'entrée de la Valachie, en aval des grands défilés du fleuve; Craïova, Pitesti, Ploïesti, Buzeo, Fokchani, s'élèvent à l'issue des chemins qui descendent des hautes vallées de la Transylvanie. Alexandria, ville nouvelle bâtie au milieu des plaines qui s'étendent de Bucarest à l'Olto, est un entrepôt de produits agricoles.

Jadis, pendant les temps des incessantes guerres du moyen âge, alors que la forte position stratégique était un plus précieux avantage que les facilités du commerce, les capitales de la «Domnie» avaient dû s'établir au coeur même des Carpathes. Au treizième siècle, la métropole était à Campu-Lungu, au milieu des montagnes. Celle qui lui succéda fut la Curtea d'Ardgeche ou «cour d'Argis», fondée, au commencement du seizième siècle, par le prince Negoze ou Nyagon Bessaraba; il n'en reste plus qu'un monastère et une église merveilleuse, dont les murailles, les corniches, les quatre tours aux toits d'étain brillant sont ciselées comme un bijou d'orfèvrerie; pas une pagode indoue n'est plus ornée que cette grande châsse byzantine. Quant au beau palais élevé par les domni dans la troisième capitale, qui fut Tirgovist, sur la Jalomitza, on n'en voit plus que des murs noircis par l'incendie 48.

Note 48: (retour) Population approximative des villes principales de la Roumanie, en 1875:
      VALACHIE.                     Galatz..............  80,000 hat.
Bucarest............ 200,000 hab.   Botochani...........  40,000  »
Ploïesti............  30,000  »     Berlad..............  26,000  »
Braila..............  26,000  »     Ismaïl..............  21,000  »
Craïova.............  22,000  »     Fokchani............  20,000  »
Giurgovo ou Giurgiu.  15,000  »     Piatra..............  20,000  »
Pitesti.............  15,000  »     Houchi..............  18,000  »
Buzeo...............  11,000  »     Roman...............  17,000  »
Campu-Lungu.........  11,000  »     Bacau...............  15,000  »
Alexandria..........  10,000  »     Falticheni..........  15,000  »
Kalarach (Stirbey)..   5,000  »     Dorohoï.............   9,000  »
Turnu-Séverin.......   3,000  »     Kilia...............   8,000  »
        MOLDAVIE.                   Reni................   8,000  »
Jassy...............  90,000  »     Bolgrad.............   6,000  »

La Roumanie, formée des deux anciennes Principautés-Unies de Moldavie et de Valachie, s'est constituée en un État unitaire et semi-indépendant, sous la protection des grandes puissances européennes et ne reconnaissant l'ancienne suzeraineté du sultan que par un tribut de moins d'un million de francs. Elle s'est donné un prince héréditaire tenu de gouverner d'après les formes constitutionnelles et pris dans la famille prussienne des Hohenzollern. La plus récente constitution, celle de 1866, confère au prince le droit de nommer les titulaires de toutes les fonctions publiques, ceux de conférer tous les grades militaires, de commander l'armée, de battre monnaie, de sanctionner les lois ou de leur refuser sa signature; d'amnistier les condamnés ou de commuer leur peine. Il est assisté par des ministres. Son traitement annuel est de 1,200,000 francs.

Le pouvoir législatif est composé de deux chambres, nommées suivant une procédure assez compliquée, destinée à favoriser surtout les intérêts de fortune. A l'exception des serviteurs à gages, tous les Roumains âgés de vingt et un ans et payant à l'État un impôt de quelque nature que ce soit, sont inscrits sur les listes électorales, mais ils se divisent en quatre collèges, dont la puissance votative diffère singulièrement. Le premier collège de chaque district est composé des électeurs ayant un revenu foncier de 5,300 francs et au-dessus; les électeurs dont le revenu foncier est de 1,100 à 5,500 francs font partie du deuxième collège; les commerçante et les industriels des villes payant un impôt d'au moins 29 francs, les pensionnaires de l'État, les officiers en retraite, les professeurs et les gradués universitaires forment le troisième collège; enfin tous les autres électeurs sont groupés dans la quatrième catégorie. Les deux premiers collèges nomment chacun un député par district; le troisième, beaucoup plus nombreux, élit un député dans les petits chefs-lieux, deux dans les villes plus considérables, trois dans les villes importantes, quatre à Jassy, six à Bucarest. Quant au quatrième collège, il est privé du vote direct; en droit, il est censé nommer par groupe de cinquante électeurs un certain nombre de délégués qui choisissent leur représentant; en réalité, il se trouve à peu près privé du pouvoir électoral.

Le Sénat représente surtout la grande propriété territoriale. Tandis que le député n'est point astreint à des conditions de cens supérieures à celles de ses mandants, le candidat à la première chambre doit justifier d'un revenu d'au moins 8,800 francs, à moins qu'il n'ait exercé quelque haute fonction dans l'État. Les électeurs au Sénat sont divisés en deux collèges par district, celui des propriétaires de campagne et celui des propriétaires de villes, jouissant les uns et les autres d'un revenu d'au moins 3,300 francs. Dans les villes où le nombre des électeurs n'atteint pas la centaine, on la complète par des propriétaires moins imposés, mais de manière à procéder toujours par ordre de richesse. En outre, les professeurs des universités de Bucarest et de Jassy ont le droit de nommer respectivement un sénateur. L'héritier du trône, les métropolitains et les évêques diocésains sont de droit membres du Sénat. La durée de chaque législature est de quatre ans. A la fin de chaque période, la députation se renouvelle en entier, tandis que les sénateurs, élus pour huit ans, tirent au sort pour savoir quel membre de chaque district doit se représenter aux suffrages des électeurs.

D'après la lettre de la constitution, les Roumains jouissent de toutes les libertés formulées dans les documents de cette nature. La liberté d'association et de réunion est affirmée; la presse n'est entravée ni par l'autorisation préalable, ni par la censure, ni par les avertissements; les municipalités sont élues, ainsi que les maires; seulement, dans les communes composées de plus de mille familles, le prince a le droit d'intervention directe dans le choix des autorités municipales. La peine de mort est abolie, si ce n'est en temps de guerre. L'instruction est libre, gratuite et obligatoire «dans les communes où se trouvent des écoles». Enfin, tous les cultes sont libres, mais la religion «orthodoxe de l'Orient» est déclarée religion dominante et les chrétiens seuls peuvent être naturalisés Roumains; en outre, les actes de l'état civil doivent toujours être précédés de la bénédiction religieuse; la consécration du prêtre est obligatoire pour le mariage. L'église de Roumanie, tout en se rattachant à celle d'Orient pour la partie dogmatique, est absolument indépendante du patriarche de Constantinople et s'administre elle-même par ses réunions synodales; elle a pour chefs les deux archevêques de Bucarest et de Jassy. Quelques milliers de moines habitent les couvents non encore supprimés.

Judiciairement, le pays est divisé en quatre circonscriptions de cour d'appel, ayant pour chefs-lieux Bucarest, Jassy, Fokchani, Craïova. La cour de cassation siège à Bucarest. Les codes français ont été introduits en Roumanie, avec de légères modifications, en 1865.

L'armée roumaine est en grande partie organisée sur le modèle prussien. Tous les citoyens sont tenus de servir de vingt ans à trente-six ans: huit ans dans l'armée active et dans la réserve de l'armée active, huit ans dans la milice et dans la réserve de la milice. De trente-six à cinquante ans, les habitants sont enrégimentés dans la garde nationale. L'armée active proprement dite est divisée en armée permanente et en armée territoriale. La première n'a pas de garnisons fixes et tous ses hommes sont constamment en ligne, tandis que la deuxième armée a des garnisons fixes et n'a que le cadre et le tiers des hommes. C'est le sort qui décide à quelle armée les jeunes gens doivent appartenir: désignés pour l'armée permanente, ils ont devant eux quatre années de service actif; dans l'armée territoriale, le temps de service est plus long de trois années. En comprenant tous les corps, la Roumanie pourrait facilement mettre en campagne une centaine de mille hommes. En outre, l'État a aussi sa petite marine de vapeurs et de chaloupes canonnières et peut ainsi montrer son pavillon dans la mer Noire.

Les finances de la Roumanie sont moins désorganisées que celles de la plupart des États d'Europe. Il est vrai que le gouvernement a dû vivre par de continuels emprunts, pour lesquels il paye en moyenne huit pour cent d'intérêts et dont quelques-uns ont été en grande partie dévorés avant même d'avoir été perçus. La somme presque entière des recettes est absorbée chaque année par le service de la dette, l'armée et la perception des impôts; pour l'administration proprement dite et le travail il ne reste que peu de chose. Néanmoins le crédit de l'État roumain se maintient et ses emprunts, font assez bonne figure sur les marchés de l'Europe, parce qu'ils ont pour gage territorial plus de 2 millions d'hectares qui faisaient partie des immenses domaines des couvents sécularisés; le gouvernement en met chaque année quelques milliers d'hectares aux enchères. La vente du sel et du tabac constitue des monopoles de l'État 49.

Note 49: (retour) Budget de la Roumanie, en 1874:
Recettes......................  91,000,000 fr.
Dépenses......................  97,000,000 »
Dette publique................ 160,000,000 »
Valeur des terres domaniales.. 300,000,000 »

La Roumanie est partagée administrativement en 33 districts ou départements et 164 arrondissements ou plasi; elle comprend 62 communes urbaines et 3,020 communes rurales.



CHAPITRE VII

LA SERBIE ET LA MONTAGNE NOIRE



I

LA SERBIE

De même que les principautés roumaines, la Serbie est sous la dépendance nominale de la Turquie, mais en réalité c'est une terre libre, habitée par un peuple maître de ses destinées. L'ancienne servitude n'est plus rappelée que par un tribut annuel de 300,000 francs et par la présence d'une petite garnison turque dans la bicoque de Mali-Zvornik, sur la frontière de la Bosnie. Mais ces vestiges de la longue période d'oppression qui précéda les guerres de l'indépendance irritent singulièrement l'orgueil national des Serbes et c'est avec impatience qu'ils attendent le moment de faire disparaître jusqu'aux dernières traces de la domination musulmane. Parmi les Slaves de l'Austro-Hongrie et de l'empire turc, eux seuls, avec les Monténégrins, possèdent le privilège de la liberté politique; aussi regarde-t-on vers eux comme vers de futurs sauveurs; on espère que leur pays deviendra dans un avenir prochain le noyau d'une grande confédération de la Slavie méridionale. Eux-mêmes ont la conscience de leur responsabilité; ils savent que leur cause est celle de dix millions d'hommes restés en dehors des étroites limites assignées à la Serbie indépendante. À l'est et au sud de leurs frontières, en Bosnie et en Rascie, ils ne voient que des terres ayant appartenu à leurs ancêtres et peuplées de compatriotes opprimés. Un seul groupe de montagnes aperçu à l'extrême horizon, le Monténégro, donne asile à des Serbes libres comme eux, mais précisément autour du ces monts les paysans slaves assujettis au Turc sont plus avilis par la servitude que dans toute autre partie de l'Empire Ottoman. C'est à délivrer ces misérables «rayas» et à reconstituer avec eux l'antique Serbie, si puissante au quatorzième siècle, que tendent les voeux des Serbes indépendants. Nul doute que ces désirs ne fussent bientôt accomplis, si la réalisation n'en dépendait que du libre vote des populations elles-mêmes et non pas aussi du hasard des combats et des intrigues diplomatiques.

Dans ses limites actuelles 50, la Serbie ne comprend qu'une faible partie du versant septentrional des monts qui s'élèvent au centre de la péninsule turque. Nettement séparée de l'Austro-Hongrie par les eaux du Danube et de la Save, elle est ouverte de toutes parts vers la Turquie et n'a guère de frontières naturelles auxquelles ses populations puissent s'appuyer. La grande vallée centrale de la Morava et les vallées de la Drina et du Timok, qui limitent la Serbie, l'une du côté de l'ouest, l'autre à l'orient, sont toutes également accessibles aux envahisseurs étrangers. Les Turcs n'auraient aucune difficulté à pénétrer dans la Serbie, et la campagne ne commencerait à devenir périlleuse pour eux qu'au milieu des grandes forêts, dans les étroites vallées et les profondes clissuras des montagnes.

Note 50: (retour)
Superficie de la Serbie.......    45,535 kilomètres carrés.
Population probable en 1875... 1,366,000 hab.
Population kilométrique.......        31  »

La contrée n'a de plaines d'une certaine étendue que sur les bords de la Save; là, les campagnes basses continuent au sud l'ancienne mer, remplacée par l'Alfold hongrois. Partout ailleurs la surface du pays se hérisse de collines, de rochers et de monts dont les géologues ont à grand'peine exploré le dédale. De toutes ces chaînes, la plus régulière est celle qui continue les Alpes transylvaines à travers la Serbie orientale, au sud des Portes de Fer et du défilé de Kasan. Les strates calcaires se correspondent parfaitement de l'une à l'autre rive, et des deux côtés du fleuve l'arête principale affecte la même direction, du nord-est au sud-ouest. L'élévation moyenne des cimes, d'environ mille mètres, ne diffère pas non plus de part et d'autre. Au nord de cette rangée, dans l'angle formé par les vallées du Danube et de la Morava, s'élèvent un grand nombre d'autres sommets, aux roches calcaires ou schisteuses injectées de porphyre. Ces massifs, qui correspondent aux montagnes métallifères d'Oravitsa, situées en face, de l'autre côté du Danube, sont la grande région minière de la Serbie, et dans plusieurs de leurs vallées, notamment à Maidanpek et à Koutchaïna, on exploite des gisements de cuivre, de fer et de plomb; mais les veines de zinc et d'argent ont été abandonnées. Au sud de la chaîne des Carpathes de Serbie, la vallée du Timok est également riche en métaux et des orpailleurs exploitent encore les sables de ses plages. Peu de vallées sont à la fois aussi fertiles et aussi gracieuses que celle du Timok; surtout le bassin de Knjatchevatz, où se réunissent les premiers affluents de la rivière, se distingue par sa beauté champêtre: les prairies, les vergers sont animés par le flot des eaux courantes, les coteaux sont couverts de pampres, et plus haut s'étend partout la verdure des forêts. Par un contraste soudain, un étroit défilé, creusé par les eaux du Timok, succède à ce charmant bassin. Les armées romaines qui devaient passer dans cette âpre gorge de montagnes pour gagner le Danube, y avaient construit un chemin stratégique. Près du défilé de l'issue, dans le bassin de Zaïtchar, le camp fortifié de Gamzigrad, dont les murailles et les tours de porphyre existent encore dans un état remarquable de conservation, surveillait tous les alentours. Au sud-ouest de cette oeuvre des Romains, se montre à l'horizon une pyramide isolée, bloc crétacé que l'on serait tenté de prendre également pour un travail de l'homme, tant son profil est d'une régularité parfaite. Cette pyramide est le Rtanj, au pied duquel jaillissent les eaux thermales de Banja, les plus fréquentées et les plus efficaces de la Serbie.

La vallée de la Morava et de son bras principal, la Morava bulgare, divise la contrée en deux parties inégales dont les massifs de montagnes n'ont entre eux aucun lien de continuité. À part quelques promontoires, les bords de la Morava offrent partout un chemin naturel ouvert entre le Danube et l'intérieur de la Turquie, et le commerce d'échange, qui tôt ou tard sera centuplé par un chemin de fer, doit nécessairement avoir lieu par cette vallée et par la ville frontière d'Alexinatz. L'ancienne capitale de l'empire de Serbie, Krouchevatz, était située dans une position tout à fait centrale, au milieu d'un bassin de la Morava serbe, mais non loin du défilé de Stalatj, où les deux rivières se réunissent au pied d'un promontoire couronné de ruines. Les restes du palais des tsars serbes s'y voient encore. On dit qu'aux temps de gloire qui précédèrent la funeste bataille de Kossovo, Krouchevatz n'avait pas moins de trois lieues de tour: elle n'est plus aujourd'hui qu'une misérable bourgade.

C'est entre les deux Morava que s'élève le plus fier massif de la Serbie, dominé par le sommet du Kapaonik, point culminant de toutes les montagnes situées entre la Save et les Balkhans. De sa crête nue et rocailleuse, on jouit de l'une des plus belles vues de la péninsule illyrienne; grâce à l'isolement du mont, on voit se développer au sud un immense hémicycle de plaines et de vallées jusqu'aux sommités du Skhar et aux pyramides du Dormitor. Toutefois le Kapaonik lui-même est une montagne sans beauté. Ses roches consistent en granités, en porphyres, et surtout en serpentines, dont l'aspect est des plus tristes là où les pentes ont été déboisées. Les vallées des montagnes serpentineuses sont aussi moins fertiles, moins peuplées, et les habitants, plus chétifs et plus maussades que leurs voisins, sont en grand nombre affligés de goitres.

Au nord du Kapaonik se prolongent, des deux côtés de la haute vallée de l'Ibar, des rangées de montagnes qui, pour la plupart, ont encore gardé leur parure de chênes, de hêtres et de conifères. La plaine de la Morava serbe interrompt ces paysages alpestres par les bassins de Tchatchak, de Karanovatz et d'autres encore, que l'on peut comparer aux campagnes de la Lombardie, tant elles ont de richesse exubérante; mais au nord de la rivière les montagnes se redressent de nouveau, et, continuant la chaîne du Kapaonik, vont former le massif de Rudnik, aux roches crétacées dominées ça et là par des coupoles de granit, aux gorges étroites et tortueuses. Cette région difficile d'accès, et naguère encore complètement couverte de chênes, est la célèbre Sumadia ou «Région des Forêts», qui du temps de l'oppression turque servait de refuge à tous les rayas persécutés et qui depuis, pendant la guerre de l'indépendance, alors que «chaque arbre se changeait en soldat», devint la citadelle de la liberté serbe. C'est dans une de ses vallées que se trouve la petite ville de Kragoujevatz, choisie comme la capitale et la place d'armes de l'État naissant. Elle possède toujours une fonderie de canons alimentée par le combustible houiller du bassin de Tjuprija; maison pareil endroit ne pouvait être un centre naturel que pour une société toujours en guerre; dès que les intérêts majeurs de la Serbie devinrent ceux du progrès industriel et commercial, le gouvernement dut se transférer à Belgrade, cette charmante cité bâtie précisément sur la dernière ondulation mourante des montagnes de la Sumadia. Grâce à sa situation au confluent de la Save et du Danube, sur une colline d'où l'on peut voir au loin les terres marécageuses de la Syrmie incessamment remaniées par les deux fleuves, Belgrade, l'antique Singidunum des Romains, l'Alba Graeca, du moyen âge, est un entrepôt nécessaire de commerce entre l'Occident et l'Orient, en même temps qu'un point stratégique de la plus haute importance.

A l'ouest de la rangée de hauteurs dont Belgrade occupe l'extrémité septentrionale, les riches plaines arrosées par la Kolubara et des coteaux doucement ondulés reposent un peu la vue du spectacle des montagnes et des rochers; mais plus loin, vers la Drina, d'autres cimes calcaires se dressent encore à près de 1,000 mètres et vont rejoindre au sud-est les contre-forts du Kapaonik 51. Cette partie de la Serbie, découpée dans tous les sens par des vallées rayonnantes et toute hérissée de cimes aux arêtes aiguës, est fort pittoresque. En outre, le pays est embelli par de vieilles ruines et d'anciennes forteresses comme celle d'Oujiza, enfermant tout un versant de montagnes dans un dédale de murailles et de tours. Malheureusement ces fortifications n'ont guère servi à protéger le pays. C'est la terre de Serbie qui a été le plus fréquemment ravagée pendant les guerres de ce siècle; après cinquante années de paix, elle ne se repeuple encore que très-faiblement.

Note 51: (retour) Altitudes de la Serbie:
Kapaonik........................  1,892 mètres.
Stol, au sud des Portes de Fer..  1,250   »
Rtanj...........................  1,233   »
Belgrade........................     35   »

Jadis la Serbie était une des contrées les plus boisées de l'Europe; tous ses monts étaient revêtus de chênes. «Qui tue un arbre, tue un Serbe», dit un fort beau proverbe, qui date probablement de l'époque où les rayas opprimés se réfugiaient dans les forêts et où de «saints arbres» leur servaient d'églises; malheureusement ce proverbe s'oublie, et déjà le déboisement est consommé en maint district des montagnes; la roche s'y montre à nu comme dans les Alpes de la Carniole et de la Dalmatie. Quand le paysan a besoin d'une branche ou d'une touffe de feuillage, il abat l'arbre entier; pour alimenter un feu nocturne, les bergers ne se contentent pas d'amasser le bois sec, il leur faut tout un chêne. Après les bergers, la chèvre et le porc sont les deux grands ennemis, de la végétation forestière; un de ces animaux broute les jeunes tiges et dévore les feuilles, tandis que l'autre fouille au pied des troncs et met les racines à nu. Quand un vieil arbre tombe, renversé par la tempête ou coupé par les bûcherons, aucun rejeton ne le remplace. Il est vrai que des lois récentes protègent la forêt contre une exploitation barbare, mais ces lois, rarement appliquées par les communes, sont à peu près sans force. En quelques districts, on est obligé déjà d'importer de la Bosnie le bois de chauffage. La détérioration du climat a été la conséquence naturelle du déboisement à outrance. D'après le récit d'un voyageur anglais du dix-septième siècle, Edward Brown, la Morava était navigable dans la plus grande partie de son cours et de nombreuses embarcations de commerce la remontaient et la descendaient en toute saison. Actuellement la portée de ses eaux est trop irrégulière pour qu'il soit possible d'y organiser un service de batellerie. Peut-être faudrait-il voir dans cette détérioration du régime fluvial un effet du déboisement des montagnes de la Serbie.

En se privant de sa parure de grandes forêts, la Serbie a du moins pu se débarrasser en même temps des bêtes sauvages qui les infestaient; les loups, les ours, les sangliers, nombreux autrefois, ont à peu près disparu de la contrée; ceux que l'on rencontre encore de temps en temps viennent sans doute des forêts de la Syrmie, en passant au fort de l'hiver sur la Save glacée. Un silence étonnant plane d'ordinaire sur les campagnes de la Serbie; les oiseaux chanteurs même y sont rares. Peu à peu les caractères de la faune et de la flore serbes perdent leur originalité. L'introduction des plantes cultivées et des animaux domestiques de l'Austro-Hongrie tend de plus en plus à faire ressembler extérieurement la Serbie aux contrées de l'Allemagne du Sud. D'ailleurs les climats diffèrent peu. Quoique située sous la même latitude que la Toscane, la Serbie est loin de jouir d'une température italienne; le rempart des montagnes de la Dalmatie et de la Bosnie la prive de l'influence vivifiante des vents chauds et humides du sud-ouest, tandis que les vents secs et froids des steppes de la Russie soufflent librement par-dessus les plaines valaques, en longeant la base des Alpes transylvaines. L'acclimatement est assez pénible aux étrangers, à cause des brusques écarts de température 52.

Note 52: (retour)
Température moyenne à Belgrade......            9° C.
Températures extrêmes...............   41° et -16° »
Écart...............................           57° »