Les grandes provinces agricoles de la région du Pô correspondent aux divisions naturelles du sol, la montagne, la colline et la plaine. La diversité des terres et des climats a eu pour conséquences, non-seulement la diversité des cultures, mais encore une différence essentielle dans le régime de la propriété. Dans les hautes vallées, du col de Tende au mont Tricorno ou Triglav, la plus grande partie du sol, pâturages et forêts, était indivise entre tous les habitants d'une même commune et c'est à grand'peine que la loi italienne, hostile à ce mode de propriété, parvient à la transformer graduellement. Mais si presque tous les montagnards sont copropriétaires d'alpes et de forêts communes, ils ont aussi des lopins de terre qui leur appartiennent en propre; chacun possède son petit versant de prairie, son rocher qu'il a changé en jardin à force de travail; l'état social des habitants ressemble à celui des paysans français, qui, eux aussi, jouissent des avantages de la petite propriété. Dans les pays de collines, au pied de la montagne, la terre est divisée en métairies déjà plus grandes, le paysan n'est plus son propre maître, il est soumis à une foule d'usages et de redevances d'origine féodale, mais du moins a-t-il une part de produits dont il peut disposer à son gré. Dans la basse plaine, où le creusement et l'entretien des canaux nécessite l'emploi de grands capitaux, les campagnes, quoique toujours divisées en nombreuses parcelles, appartiennent presque en entier à de riches propriétaires, qui pour la plupart vivent loin de leurs domaines et les louent à des métayers. La multitude des cultivateurs reste donc complétement sans ressources propres et doit travailler à gages sur les terres d'autrui. C'est dans la région la plus fertile de l'Italie du Nord que vivent les paysans les plus misérables, les plus souvent décimés par les maladies, les plus insouciants du privilége de l'instruction. A cet égard, quelle différence entre eux et les montagnards vaudois des environs de Pignerol ou les habitants de la Valteline! La province de Sondrio, que forme la haute vallée de l'Adda, est parmi toutes les contrées de l'Italie celle qui a l'honneur de compter dans ses limites la moindre proportion d'hommes absolument ignares.

Un mouvement d'émigration périodique emmène chaque année un grand nombre de montagnards des Alpes d'Italie dans les cités de la plaine et dans les pays étrangers. Suivant un vieux proverbe, «il n'y a point de contrée dans le monde sans passereaux ni Bergamasques;» mais ceux-ci, fort nombreux il est vrai, ne constituent pourtant qu'une faible proportion des montagnards nomades qui vont soutenir loin du pays natal, et jusqu'en Amérique, le dur combat de l'existence. Les Frioulans, les riverains du lac Majeur et les Piémontais sont parmi les empressés à quitter les masures paternelles. Les cols des Alpes occidentales, fort dangereux en hiver à cause de la grande abondance des neiges, ne sont pratiqués dans cette saison que par des Piémontais descendant à Marseille et dans les autres villes de la France méridionale; ils viennent par bandes prendre part à tous les grands travaux publics, à côté des ouvriers français, qui les aiment peu d'ailleurs, à cause de la baisse des salaires amenée par leur concurrence. Accoutumés à une abstinence rigoureuse, les Piémontais peuvent encore se contenter de prix de misère et s'emparent ainsi, à l'exclusion des ouvriers provençaux, d'un grand nombre de chantiers; mais cet antagonisme ne peut que diminuer peu à peu, puisque les salaires de la grande industrie tendent à s'égaliser dans toutes les contrées de l'Europe par le groupement des capitaux.

A l'exception des importantes mines de fer qui servaient à fabriquer les armes si renommées de Brescia, et des gisements d'or du val Anzasca, au pied des Alpes du mont Rose, où du temps des Romains travaillaient jusqu'à cinq mille esclaves, et qui de nos jours sont encore exploités avec quelque fruit, l'Italie du Nord n'a guère de veines métalliques d'une grande richesse; mais elle a ses carrières de marbre, de gneiss, de granit, de terre à poterie et à faïence; ces travaux miniers occupent des populations entières. Quant à l'industrie proprement dite, on sait quelle fut jadis son importance à l'époque des grandes républiques italiennes, on sait à quel degré de perfection les ouvriers lombards et vénitiens avaient porté la fabrication des tissus de soie, des velours, des étoffes d'or et d'argent, des tapisseries, des glaces, des verreries, des faïences, des métaux ouvrés, des objets de toute espèce qui demandent du goût et de l'habileté de main. La perte de la liberté fut aussi la ruine de l'industrie; mais de nos jours les traditions du travail se renouent, surtout pour la fabrication des soieries. Seulement les manufactures manquent de bois et de houille, cet aliment presque indispensable des machines; l'eau des torrents est la grande force motrice à laquelle les usiniers doivent avoir recours: c'est à l'issue des vallées alpines que se fondent presque toutes les grandes usines.

Parmi les anciennes industries qui subsistent encore et qui appartiennent en propre à l'Italie, il faut citer les pêcheries des lagunes de Comacchio. L'ensemble de l'étang constitue un immense appareil de capture, unique dans le monde. Le «grau» de Magnavacca, devenu à peu près complétement inutile pour la navigation, sert maintenant de porte d'entrée aux eaux du canal Palotta, que l'on peut justement désigner sous le nom d'aorte de l'étang. Ce canal, creusé de 1631 à 1634, apporte les eaux salées dans l'intérieur du continent et, par d'ingénieuses ramifications de canaux secondaires, munis de vannes et d'écluses, fait circuler le flot vivifiant jusqu'aux extrémités des lagunes: la grande nappe de Mezzano qui occupe toute la partie occidentale des valli s'est trouvée ainsi rattachée aux étangs du littoral, et ses eaux douces se sont changées en eaux salées. Les divers bassins endigués, dans chacun desquels viennent déboucher les artères et les artérioles du canal Palotta, sont autant de champs où le poisson apporté par l'eau marine vient s'ensemencer et se développe à foison; le labyrinthe à double et triple fond qui donne accès aux hôtes venus du large ne les laisse plus sortir; ils restent dans les réservoirs et, quand arrive la saison de la récolte, c'est par charges entières de bateaux qu'on les ramasse dans les filets. Spallanzani a vu prendre dans un seul «champ» et durant une seule nuit plus de 60,000 livres de poisson. Cette énorme quantité a été quelquefois dépassée; alors on utilise toute la masse de chair pour les engrais. La population des pêcheurs de Comacchio se compose d'un peu plus de cinq mille individus, presque tous remarquables par leur grande taille, leur force, leur souplesse. Ainsi que le fait remarquer le pisciculteur Coste, c'est un fait des plus curieux qu'une colonie tout entière, réfugiée dans l'île solitaire de Comacchio, isolée de toutes les contrées voisines par de vastes lagunes, réduite pour vivre à exploiter les eaux comme les autres exploitent leurs sillons, soumise à un régime alimentaire exclusivement formé de trois espèces de poissons, le muge, l'anguille, l'acquadelle, ait pu traverser une longue série de siècles en conservant le type de sa race dans un état aussi florissant que les populations des plus riches territoires. Malheureusement les pêcheurs de Comacchio ne sont pas propriétaires de leurs «champs»: ceux-ci appartiennent à l'État et à de riches particuliers; les ouvriers, astreints à un travail fort pénible, vivent dans de grandes casernes au milieu des îlots, et leurs femmes, leurs mères, n'ont pas même le droit de les visiter; ils ne retournent à la ville qu'à des époques fixées.

L'énorme population de la vallée du Pô, à peine inférieure à celle de tout le reste de l'Italie continentale, est inégalement répartie suivant les différences du relief et de la fertilité du sol; mais si ce n'est dans les hautes et froides régions des Alpes, les habitants sont partout groupés en bourgades et en cités; du haut d'une tour, c'est par dizaines qu'on voit leurs masses rouges et blanches trancher çà et là sur la verdure; mais les hameaux, les villages manquent presque complètement. Les métayers étant les seuls habitants de la campagne proprement dite, la population rurale ne peut s'agglomérer, toutes les familles de cultivateurs restent dans l'isolement, tandis que les nombreux propriétaires terriens vivent tous dans les petites villes et leur donnent une richesse d'aspect que n'ont point les localités de même importance dans les autres parties de l'Europe. A égalité de surface, aucune région du continent n'est aussi peuplée que l'Italie du Nord; si l'on ne tient compte que des contrées agricoles, la Lombardie est la partie du continent où les villes sont le plus pressées les unes contre les autres: il faut aller jusque sur les bords du Gange et dans la «Fleur du Milieu» pour trouver de pareilles agglomérations humaines 65.

Note 65: (retour)
                                 Population     Population
                Superficie.       en 1871.     kilométrique.

Piémont       29,005 kil. car.    2,900,000         100
Lombardie     23,533    »         3,470,000         147
Vénitien      23,658    »         2,640,000         112
Émilie        22,288    »         2,270,000         105
             __________________  ___________       _____
              98,484 kil. car.   11,280,000         114

Les grandes villes y sont aussi fort nombreuses, et parmi ces villes, presque toutes ont acquis, par leurs monuments, leurs trésors d'art, leurs souvenirs historiques, un nom considérable parmi les cités de l'univers. Dans une contrée comme celle du bassin padan, où les agriculteurs sont partout groupés en multitudes et où les communications ont toujours été des plus faciles, les centres de population pouvaient se déplacer sans peine, suivant les hasards des guerres et les diverses vicissitudes de l'histoire. De là cette foule de villes célèbres comme chefs-lieux d'anciennes républiques ou comme résidences royales et ducales.

Cependant il est à la base des Alpes et des Apennins des cités qui occupent un emplacement indiqué d'avance par la nature. Ce sont les localités placées aux débouchés des passages de montagnes et servant à la fois d'entrepôts naturels pour le commerce et de sentinelles militaires. Ainsi l'antique Ariminum, la Rimini moderne, située à l'angle méridional de la grande plaine du Pô, gardait à l'époque romaine l'étroit littoral ouvert entre l'Adriatique et la base des Apennins. C'est là que se trouvait l'entrée de l'Italie du Nord. La voie Flaminienne, descendue des montagnes, y atteignait la mer; la voie Émilienne, qui est encore aujourd'hui la grande ligne de communication entre le Piémont et l'Adriatique, y prenait son point de départ; là aussi commençait la voie qui suivait le littoral en se dirigeant sur Ravenne. Plus tard, lorsque Rome n'était plus la capitale de la Péninsule et du monde, et que l'Italie était encore divisée en États ennemis, les villes situées à l'entrée de la plaine du côté du sud et aux passages du Pô, Bologne, Ferrare, avaient aussi une grande importance stratégique. Plaisance, placée au défilé du Pô, entre le Piémont et l'Emilie, est encore une place de guerre de premier ordre; Alexandrie, située près du confluent du Tanaro et de la Bormida, dans une plaine des plus fameuses par ses batailles sanglantes, était également destinée par sa position à devenir une formidable citadelle, quoique par dérision elle porte encore le nom d'Alexandrie de «la Paille». Enfin, dans le voisinage de la France et de l'Autriche, chaque vallée possédait à son issue un verrou de fermeture: Vinadio, Château-Dauphin, Pignerol, Fenestrelle, Suse et d'autres places, devenues intenables pour la plupart à cause de la grande puissance de l'artillerie moderne, étaient les forteresses, si souvent tournées, qui devaient protéger l'Italie contre ses puissants voisins.

Mais depuis la ruine de l'empire romain le débouché des Alpes qu'il fut toujours le plus indispensable de mettre en état de défense est celui qui descend du Brenner. Au point de vue militaire, les plaines qui s'étendent au sud du lac de Garde, des bords du Mincio à ceux de l'Adige, sont le point faible de l'Italie. L'histoire l'a bien prouvé. Les populations pacifiques des campagnes avaient eu beau vouer aux dieux le passage du Brenner et le mettre solennellement sous la protection des tribus limitrophes, les hordes guerrières d'outre-mont ne se laissèrent point arrêter par des autels; trop souvent, comme un fleuve qui s'épanche par-dessus une écluse trop basse, elles descendirent en torrent dans les plaines de l'Italie, pillant les villes et massacrant les hommes. Nulle région de la terre n'est plus teinte de sang. Jusque dans la dernière moitié de ce siècle les débouchés de la haute vallée de l'Adige ont été le principal théâtre des batailles qui se livraient pour la possession de l'Italie. Pas une ville, pas un village de cet étroit district qui ne soit devenu tristement célèbre dans l'histoire de l'humanité: c'est là que se trouvent les champs de bataille et de mort de Castiglione, de Lonato, de Rivoli, de Solferino, de Custozza. Lorsque les Autrichiens possédaient la Lombardo-Vénétie, ils avaient eu soin de fortifier les abords de la grande porte de l'Adige par les quatre formidables citadelles dites du quadrilatère, Vérone, Peschiera, Mantoue, Legnago, et par un grand nombre d'autres ouvrages moins importants: c'étaient les «clefs de la maison». L'Italie, redevenue maîtresse chez elle, les a reprises; la porte lui était fermée; maintenant elle l'est contre l'Autriche.

Les mêmes conditions de sol qui assuraient d'avance une grande importance stratégique aux débouchés des Alpes et des Apennins devaient aussi leur donner un rôle considérable dans l'histoire du commerce: places de guerre et villes d'échanges ne pouvaient se placer qu'à la descente des cols, les unes pour surveiller jalousement le passage, les autres au contraire pour recevoir avec joie les voyageurs et les marchandises, source de leurs richesses. Toutefois, génie militaire et commerce ne se plaisant guère dans le voisinage l'un de l'autre, les entrepôts d'échanges se sont établis pour la plupart de manière à jouir des avantages que présentent les grands chemins naturels des peuples, tout en évitant les tracasseries et les périls que l'état de guerre ou de paix armée entraîne toujours avec lui. L'ordre d'importance des villes commerciales se trouve naturellement réglé par le nombre des passages fréquentés qui viennent y aboutir. Une localité située sur une seule de ces grandes routes n'est qu'une simple étape; au débouché de deux ou de trois cols, elle devient déjà un centre de population et de richesses; au point de jonction d'un plus grand nombre de chemins, c'est une capitale. Ainsi Turin, vers laquelle convergent toutes les routes traversières des Alpes, du massif du mont Blanc à la racine des Apennins, est par sa position même un des points vitaux du commerce européen. Milan, où viennent aboutir les sept grandes routes alpines du Simplon, du Gothard, du Bernardin, du Splugen, du Julier, de la Maloya, du Stelvio, est également un emporium nécessaire; de même Bologne, que des marais et le lit du Pô, difficile à franchir, séparaient autrefois des Alpes, mais que des chemins de fer rattachent maintenant à tous les grands cols de l'hémicycle des montagnes; c'est là que viennent se réunir les lignes de Vienne, de Paris, de Marseille et de Naples.

Sans la création des routes, la vallée du Pô n'aurait jamais eu dans l'histoire de l'Europe l'importance relative qu'elle possède. La haute muraille elliptique des Alpes la séparait complétement de la France, de la Suisse et de l'Allemagne, tandis qu'au sud le rempart moins élevé des Apennins rendait les communications difficiles avec les vallées du Tibre et de l'Arno; le pays n'était ouvert que du côté de la mer Adriatique, en face d'un rivage escarpé, sauvage, encore de nos jours habité par des populations demi-barbares. Dans tout le continent d'Europe il n'est pas de région naturelle qui soit plus enfermée, dont l'enceinte soit plus haute et plus difficile à franchir, du moins pour les habitants de la plaine inférieure; mais l'ouverture des grandes routes carrossables et des chemins de fer a changé tout cela, et l'Italie du Nord est devenue pour le commerce de l'Europe un des principaux centres d'appel et de répartition. Par Venise, elle tient l'Adriatique; par les voies ferrées des Apennins, elle a Gênes, Savone, le golfe de Spezia et la mer Tyrrhénienne; elle commande à la fois les deux mers qui baignent l'Italie. Le chemin de fer de Modane, ceux du Brenner et du Semmering font converger vers la basse Lombardie une partie des échanges de la France, de l'Allemagne, de l'Autriche; bientôt d'autres lignes du grand réseau européen, descendant de Pontebba, du Saint-Gothard, du mont Genèvre, du col de Tende, vont s'unir comme au centre d'une immense zone dans les cités florissantes de la vallée du Pô. La position de plus en plus centrale que cette convergence des routes assure à la contrée, contribue avec la merveilleuse fécondité de ses campagnes et ses autres priviléges à faire de l'Italie du Nord une des parties les plus vivantes du grand organisme de l'Europe. L'histoire, c'est-à-dire le travail humain, a modifié la géographie primitive: ce n'est plus dans Rome, c'est dans l'ancienne Gaule cisalpine que se trouve désormais le vrai centre de la Péninsule. Si pour le choix d'une capitale les Italiens avaient considéré l'importance réelle dans le monde du travail et non les traditions du passé, au moins quatre cités de la plaine du nord, Turin, Milan, Venise, Bologne, auraient pu briguer l'honneur d'être la «première entre leurs pareilles».

Turin, quoique fort ancienne et jadis brûlée par Hannibal, est cependant, en comparaison des autres cités d'Italie, une ville moderne, et ses rues larges, régulières, coupées à angles droits, la font ressembler aux capitales improvisées des États du Nouveau Monde; avant d'avoir été choisie comme résidence ducale, c'était une toute petite ville de province. C'est que du temps des Romains, et même pendant une partie du moyen âge, le grand chemin de la Péninsule vers les Gaules suivait le littoral du golfe de Gênes. Le passage du mont Genèvre était relativement assez fréquenté, les anciens documents le prouvent, mais il n'en est pas moins vrai que, lorsque le mouvement des échanges entre les deux versants des Alpes se fut déplacé dans la direction du nord-ouest, le manque de larges routes frayées à travers les rochers et les neiges faisait hésiter les voyageurs entre les divers cols des Alpes, de l'Argentière au Grand-Saint-Bernard; nulle issue des hautes vallées ne pouvait prendre d'importance prépondérante dans le commerce de l'Italie. D'ailleurs les Alpes étaient fort redoutées par les voyageurs, et la part de trafic qui revenait à chacune des villes situées au débouché des passages était bien peu de chose. Cependant des villes d'étapes se trouvaient à la descente de chacun des cols, de même qu'à l'issue des sentiers de l'Apennin: Mondovi, la triple ville bâtie sur trois cimes; Coni (Cuneo), si bien placée sur sa terrasse triangulaire, entre la Stura et le Gesso, où s'écoulent les ruisseaux d'eau sulfureuse, toujours fumante, de Valdieri; Saluces, qui s'élève en pente douce à la base des contre-forts du Viso; Pignerol (Pinerolo), que domine son ancien château fort, si souvent employé comme prison d'État; Suse, porte italienne du mont Cenis; Aoste, riche encore en débris de l'époque romaine; Ivrea, bâtie sur l'emplacement de l'ancien glacier descendu du mont Rose; Biella, si riche en manufactures de lainages. Les villes situées plus bas dans la plaine, au point de rencontre de plusieurs routes alpines, devaient aussi prendre une certaine importance locale. Telles sont, dans le haut Piémont, Fossano, bâtie sur sa terrasse caillouteuse, à la jonction des routes de Mondovi et de Cuneo; Savigliano, où les chemins des vallées de la Macra et du Pô s'ajoutent aux précédentes; Carmagnola, où vient aboutir en outre la principale route des Apennins. Dans le Piémont oriental, la ville la plus populeuse est Novare, située au débouché commercial du lac Majeur, au milieu des campagnes les plus fertiles, qui en font le principal marché des céréales à l'ouest de la Lombardie; Vercelli, bâtie sur la Sesia, au-dessous du confluent de toutes les rivières qui descendent des massifs du mont Rose, jouit d'avantages semblables à ceux de Novare; Casale, l'ancienne capitale du Montferrat, occupe un des passages du Pô, dont elle défend les abords en temps de guerre par ses fortifications.

Grâce à sa position centrale entre toutes ces villes du haut et du bas Piémont et à la convergence dans ses murs de tous les chemins des cols, Turin est devenu le centre naturel du commerce de la haute vallée du Pô jusqu'au Tessin. On sait combien le mouvement des échanges s'est accru au profit de cette ville, surtout depuis qu'elle est débarrassée du périlleux honneur d'être capitale de royaume; le vide laissé par la cour et les hautes administrations a été comblé, et au delà, par les immigrants qu'y ont amenés les chemins de fer. Ses bibliothèques, son beau musée, ses diverses sociétés en font aussi l'un des centres intellectuels de la Péninsule; par ses manufactures de soieries et de lainages, ses papeteries, ses fabriques diverses, elle occupe aussi l'un des premiers rangs en Italie. En outre elle a d'admirables sites dans les environs: par la colline de la Superga, située à quelques kilomètres à l'est et dominée par une somptueuse église, elle commande le plus beau panorama des Alpes italiennes. Dans la grande banlieue, de nombreuses petites villes, bien connues par leurs châteaux, leurs parcs, leurs villas de plaisance, Moncalieri, Chieri, Carignano, offrent encore de plus beaux paysages que Turin: lieux de villégiature pour les habitants de la capitale, ils participent à sa prospérité. Quant aux villes situées dans le bassin du Tanaro, au sud du massif des collines de Turin, elles forment un groupe naturellement distinct et possèdent un rôle géographique spécial: ce sont les intermédiaires naturels entre la haute vallée du Pô, la Lombardie et les côtes génoises. Alexandrie (Alessandria), place de guerre d'une régularité maussade, qui a remplacé comme point stratégique Tortone et Novi, situées dans la même plaine, est le centre de convergence de huit lignes de chemins de fer et par conséquent l'une des villes de l'Italie où s'opère le plus grand mouvement de passage. Les cités voisines, Asti, fameuse par ses vins mousseux, et Acqui, célèbre depuis l'époque romaine par ses abondantes sources thermales, sont aussi des localités importantes de commerce. Les Israélites d'Acqui sont nombreux et fort riches 66x.

Note 66: (retour) Principales communes du Piémont (ville et banlieue) en 1872:
Turin (Torino)            208,000 hab.
Alexandrie (Alessandria)   57,000  »
Asti                       31,000  »
Novare (Novara)            30,000  »
Casale Monferrato          28,050  »
Verceil (Vercelli)         27,000  »
Coni (Cuneo)               23,000  »
Mondovi                    17,700  »
Savigliano                 17,600  »
Pignerol (Pinerolo)        16,500  »
Fossano                    16,500  »
Saluces (Saluzzo)          16,400  »
Chieri                     16,000  »
Tortone (Tortona)          13,700  »
Carmagnola                 13,000  »
Novi                       12,400  »

La capitale de la Lombardie, Milan, est à tous les points de vue l'une des têtes de l'Italie: par sa population, y compris ses faubourgs, elle n'est inférieure qu'à Naples; par son commerce, elle ne le cède qu'à Gênes; par son industrie, elle égale ces deux villes; par son mouvement scientifique et littéraire, elle est probablement la première des cités entre les Alpes et la mer de Sicile. Dès les origines de l'histoire Milan, débouché naturel des deux lacs Majeur et de Como, nous apparaît comme une ville celtique importante, et depuis les avantages de sa position lui ont assuré tantôt l'un des rangs les plus élevés, tantôt la prépondérance parmi toutes les autres cités de l'Italie du Nord. Au moyen âge on lui donnait le nom de «seconde Rome» à cause de sa puissance; elle avait déjà 200,000 habitants à la fin du treizième siècle, tandis que Londres n'en avait encore que la sixième partie. Les eaux manquaient à Milan, car elle ne possédait que le faible ruisseau d'Olona; elle s'est donné de véritables fleuves dans le Naviglio Grande et la Martesana, qui lui apportent près de deux fois plus d'eau que la Seine n'en roule à Paris dans la saison d'étiage. Elle s'était construit aussi des monuments magnifiques, mais la plupart d'entre eux ont péri pendant les guerres si nombreuses qui ont dévasté le Milanais; presque dans son entier la ville a pris l'aspect d'une des cités modernes de l'Europe occidentale. Son édifice le plus fameux, le «Dôme», n'est, au point de vue de l'art, qu'un énorme travail de ciselure, un bijou hors de toute proportion; mais par la beauté des matériaux employés, par le fini des détails, par la foule prodigieuse des statues, que l'on dit être au nombre de sept mille, cette cathédrale est bien une des merveilles de l'architecture. Elle possède non loin du lac Majeur, près des bouches de la Toce, deux grandes carrières, l'une de marbre blanc, l'autre de granit, qui depuis la fin du quatorzième siècle servent uniquement à la construction et à l'entretien de l'immense édifice.

Fière de son passé, confiante dans ses destinées, la capitale de la Lombardie tient à honneur de ne jamais obéir servilement aux impulsions du dehors; elle a ses opinions, ses moeurs, ses modes particulières, et tout ce qu'elle accepte de l'étranger reste imprimé d'un sceau d'originalité locale. De même chacune des villes qui se pressent dans la plaine lombarde cherche à garder son caractère propre. Toutes s'attachent à leurs anciennes traditions et se glorifient de leurs annales. Como, à l'issue de son beau lac, est l'antique cité libre, rivale de Milan, enrichie aujourd'hui par ses filatures de soie et par les produits de la Brianza; Monza, entourée de parcs et de maisons de campagne, est la ville du couronnement; Pavie, «aux cinq cent vingt-cinq tours» aujourd'hui renversées, se rappelle qu'elle fut la résidence des rois lombards et montre avec orgueil son Université, l'une des premières en date de l'Europe, et dans le voisinage sa magnifique Chartreuse, merveille de la Renaissance, et le couvent le plus somptueux de l'Italie; Vigevano, de l'autre côté du Tessin, a son beau château et dans les campagnes environnantes les plus belles cultures de la contrée; Lodi, encore fort commerçante, fut au onzième siècle la cité la plus puissante de l'Italie après Milan et soutint contre elle de terribles guerres d'extermination; Crémone, vieille république qui fut également en lutte avec Milan, se vante de son torrazzo de 121 mètres, qui fut la plus haute tour du monde avant la construction des grandes cathédrales gothiques; Bergame, dominant de sa colline les riches plaines du Brembo et du Serio, dit être, comme si Florence n'existait pas, la ville de l'Italie la plus féconde en grands hommes; plus orgueilleuse encore, Brescia, la ville des armes, se proclame la mère des héros.

Mantoue, située sur le Mincio et l'une des cités fortifiées du quadrilatère, peut être considérée comme en dehors de la Lombardie proprement dite, bien qu'elle lui appartienne politiquement. Cette ville, où les Israélites sont plus nombreux en proportion que dans les autres cités non maritimes de l'Italie, est surtout une grande forteresse militaire; elle a singulièrement perdu du son ancienne activité commerciale; ses marais, ses bois, ses rizières, ses fossés d'écoulement, ses canaux fortifiés, tout son labyrinthe d'eaux, exceptionnel même dans l'humide Lombardie, éloignent les habitants de la patrie de Virgile. Enfin les villes situées dans le coeur des montagnes, telles que Sondrio, le chef-lieu de la Valteline, sur la haute Adda, et la charmante Salo, aux maisons de campagne éparses au milieu des bosquets de citronniers, sur les bords du lac de Garde, ont aussi leur physionomie toute spéciale; bien distincte de celle des cités de la plaine lombarde 67.

Note 67: (retour) Principales communes (ville et banlieue) de la Lombardie en 1872:
Milan (Milano)      262,000 hab.
Brescia              39,000  »
Bergame (Bergamo)    37,000  »
Crémone (Cremona)    31,000  »
Pavie (Pavia)        30,000  »
Mantoue (Mantova)    27,000  »
Monza                25,000  »
Como                 24,000  »
Lodi                 20,000  »
Vigevano             19,500  »

Les grandes villes d'outre-Pô, dans l'Émilie, ont pour la plupart moins de caractère que celles de la plaine lombarde, sans doute parce qu'elles se trouvant sur le parcours de la voie Émilienne, à la base des Apennins, et que le mouvement incessant des marchands et des soldats a effacé ce qu'elles avaient d'original; Plaisance, curieuse par ses monuments et ses souvenirs, et fort importante comme intermédiaire d'échanges entre le Piémont, la Lombardie et l'Émilie, est une ville de guerre assez triste; Parme, ancienne résidence princière, a sa riche bibliothèque, son musée, et dans ses églises les merveilleuses fresques du Corrége; Reggio, autre étape importante de la voie Émilienne, n'a plus la célèbre Nuit du Corrége, qui fut avec l'Arioste le plus illustre des enfants du pays; Modène, qui était naguère, comme Parme, la capitale d'un duché, a aussi son musée et la précieuse collection de livres et de manuscrits dite bibliothèque Estense. La capitale actuelle de l'Émilie, Bologne la «Docte», qui a pris pour sa devise le mot libertas, a mieux gardé son originalité: elle est restée l'une des cités les plus curieuses de l'Italie par son vieux cimetière étrusque, ses palais, ses édifices du moyen âge, ses deux tours penchées, dont l'inclinaison augmente légèrement de siècle en siècle. Bologne, comme centre commun de toutes les voies ferrées qui descendent des Alpes et des Apennins, jouit actuellement d'une grande prospérité commerciale et sa population s'accroît rapidement. Si les Italiens n'avaient eu à se laisser guider pour le choix d'une capitale que par des considérations économiques, nul doute qu'ils n'eussent choisi Bologne comme le point vital par excellence de la Péninsule. Il est malheureux que les campagnes avoisinantes soient si fréquemment dévastées par le Reno: ce sont les désastres causés par les inondations qui ont fait perdre à Bologne son ancien titre de «Grasse».

Non loin de Bologne ranimée par le commerce, d'autres anciennes capitales restent dans un abandon relatif et n'ont plus que des édifices pour attester leur ancienne gloire. Ferrare, devenue fameuse par la naissance de l'Arioste et par toutes les atrocités de la maison d'Este, est déchue depuis que le Pô a cessé d'y couler pour développer son cours beaucoup plus au nord; cependant la population de sa commune aux maisons éparses est encore fort considérable, Ravenne, l'ancienne «Rome» d'Honorius et de Théodoric le Goth, choisie comme capitale d'empire à cause de la difficulté de ses abords marécageux, la résidence que les exarques d'Italie ont remplie de beaux édifices byzantins, si curieux et même uniques dans l'histoire de l'art italien par leur style d'architecture et leurs admirables mosaïques, a été délaissée, non par le fleuve, mais par un golfe de la mer elle-même; elle se trouvait du temps des Romains en communication directe avec l'Adriatique, et maintenant elle ne s'y rattache que par un canal artificiel de 11 kilomètres de longueur, accessible aux navires de 4 mètres de tirant d'eau, et le port de Gorsini, également dû au travail de l'homme; les anciens ports romains ont complétement disparu. Quant à l'ancienne ville étrusque d'Adria, située au nord du Pô, dans le Vénitien, il y a plus de deux mille ans déjà qu'elle ne mérite plus de donner son nom à la mer voisine. Elle en est éloignée d'environ 22 kilomètres, mais il n'est pas exact de dire qu'à l'époque romaine la mer se trouvât dans le voisinage immédiat. Le nom même que l'on donnait à Adria, «ville des Sept Mers,» prouve qu'elle était environnée d'étangs. C'est probablement aussi à un port lacustre ou de rivière qu'un des villages situés dans la plaine, à la base des collines Euganéennes, doit son nom de Porto. La bourgade de Copparo, située dans la Polesina de Ferrare, aux abords des grands marais non encore desséchés de la vallée inférieure du Pô, ne doit sa population de près de 30,000 habitants qu'à l'énorme superficie de la commune d'environ 40,000 hectares.

Les villes populeuses et célèbres par les événements de l'histoire se pressent dans l'angle méridional de la plaine, dite de la Romagne, entre les Apennins et la mer. Imola, fort riche en eaux minérales, dresse ses tours d'enceinte crénelées au bord du Santerno; Lugo, «la ville des belles Romagnoles,» est au centre même de la région du Ravennais et, grâce à sa position, est devenue un marché de denrées fort animé; Faenza, traversée par la voie Émilienne, inflexiblement droite, est plutôt une ville agricole qu'un centre industriel, quoiqu'elle ait donné son nom aux faïences, qui enrichissent maintenant tant de districts de la France et de l'Angleterre; Forli, chef-lieu de province, est, après Bologne, la cité la plus populeuse de la base des Apennins de Romagne; Cesena est connue surtout par l'excellence du chanvre qui croît dans ses campagnes; enfin Rimini, où la voie Émilienne atteint le littoral, a gardé quelques ruines romaines, et notamment la porte triomphale qui indiquait l'entrée de toute l'Italie du Nord 68. La population de cette contrée est peut-être la plus solide et la plus énergique de toute la Péninsule. Les Romagnols ont des passions violentes et de la force pour les servir. Il sont une race de héros ou de criminels.

Note 68: (retour) Principales communes (ville et banlieue) de l'Émilie en 1872:
Bologne (Bologna)      116,000 hab.
Ferrare (Ferrara)       72,000  »
Ravenne (Ravenna)       59,000  »
Modène (Modena)         52,000  »
Reggio                  51,000  »
Parme (Parma)           46,000  »
Forli                   38,000  »
Faenza                  36,000  »
Cesena                  35,500  »
Plaisance (Piacenza)    35,000  »
Rimini                  34,000  »
Imola                   28,000  »
Copparo                 27,000  »
Lugo                    24,000  »

Plusieurs cités du Vénitien sont d'importants chefs-lieux de provinces: Padoue, si riche en précieux monuments de l'art, la ville d'université et l'ancienne rivale de Venise; Vicence, qu'embellissent les monuments bâtis par Palladio; Trévise, sur la Sile; Bellune, dans la haute vallée de la Piave; Udine, où l'on montre une haute butte de terre qu'aurait fait élever Attila pour contempler l'incendie d'Aquilée. Palmanova, sur les frontières de l'Austro-Hongrie, est une place forte, la plus régulière du monde; elle a la forme d'une croix d'honneur enjolivée de dessins en relief. Bien autrement puissante, la cité militaire de Vérone, à l'autre extrémité du territoire vénitien, a pris une grande part dans l'histoire de l'Italie; mais comme ville de commerce et d'industrie elle est fort déchue de son antique prospérité. Très au large dans son enceinte de murs et de bastions, elle n'a plus une population suffisante pour expliquer la multitude de ses beaux édifices publics du moyen âge et les énormes dimensions de son amphithéâtre romain, où cinquante mille spectateurs peuvent s'asseoir à la fois. Mais de toutes les cités de la Vénétie, celle qui s'est peut-être le plus amoindrie en comparaison de son passé, c'est Venise elle-même, la «reine de l'Adriatique».

Venise est une ville fort ancienne. Des restes de constructions romaines, retrouvés dans l'île de San Giorgio au-dessous du niveau de la mer et cités en témoignage de ce phénomène curieux de l'affaissement graduel des lagunes vénitiennes, ont également prouvé, contrairement à l'opinion générale, que les îlots boueux du golfe étaient peuplés avant l'invasion des Barbares; ces terres à demi émergées ont pu servir de lieu de refuge aux populations riveraines, précisément parce qu'elles offraient des ressources comme entrepôts de commerce. Toutefois la vraie Venise date seulement du commencement du neuvième siècle, époque à laquelle le gouvernement de la république maritime s'installa dans la grande île. On sait quelle fut la prodigieuse fortune de la ville habitée par les descendants des anciens Venètes. Située, comme elle l'est, dans une région intermédiaire, à la fois séparée de la mer par les lidi et de la terre ferme par des estuaires et des espaces fangeux, Venise avait l'inappréciable privilége, pendant les incessantes guerres qui désolaient l'Europe, d'être à peu près inattaquable par tout ennemi venu du continent ou débarqué de la mer. Elle, de son côté, pouvait à son-gré envoyer des expéditions de commerce ou de guerre sur tous les rivages de la Méditerranée pour y fonder des comptoirs ou des forteresses. De toutes les républiques commerçantes de l'Italie, c'est celle qui, après bien des luttes soutenues avec le plus ardent patriotisme, devint la plus puissante et la plus riche. C'est d'ailleurs celle qui avait la meilleure position pour la facilité des échanges. Disposant des avantages d'un flux de marée plus élevé que celui de la plupart des parages méditerranéens, Venise se trouve à peu près au centre des régions qui constituaient au moyen âge tout le monde commercial; en outre, la position qu'elle occupe, à l'extrémité de l'Adriatique, non loin de la partie des Alpes où le seuil des monts s'abaisse entre les plateaux de l'Illyrie et les crêtes neigeuses de la Carinthie et du Tirol, lui permettait de communiquer facilement avec tous les marchés de l'Allemagne, des Flandres, de la Scandinavie. En contact avec des hommes de tout pays, le Vénitien voyait les étrangers sans préjugé de haine: il accueillait les Arméniens, il faisait même alliance avec les Turcs. A l'époque des croisades, la république de Venise était le plus respecté des États de l'Europe, celui qui, par l'absence de tout fanatisme religieux, avait le rôle politique le plus impartial, et dont les ambassadeurs avaient le plus d'autorité. Mais cet ascendant était soutenu par une énorme puissance matérielle. Venise posséda jusqu'à trois cents navires de guerre montés par trente-six mille marins, et les richesses du monde, acquises par le trafic légitime, apportées en tributs ou ravies par la conquête, vinrent s'entasser dans ses deux mille palais et ses deux cents églises; un seul de ses îlots eût acheté un royaume d'Afrique ou d'Asie. Sur un fond de boue, où jadis le pêcheur posait avec précaution sa cabane de branchages, s'était dressée une ville somptueuse, la plus belle de l'Occident. Des forêts entières de mélèzes, coupées sur les montagnes de la Dalmatie, avaient servi à consolider le sol; plus de quatre cents ponts de marbre réunissaient d'îlot en îlot le réseau des rues et des places, et de superbes digues de granit, construites «avec l'argent de Venise et l'audace de Rome» défendaient la ville merveilleuse contre les fureurs de la mer. Les splendeurs de l'industrie et les magnificences de l'art contribuaient à faire de Venezia la Bella une cité sans égale.

VENISE
Dessin de J. Moynet, d'après une photographie.

Mais les découvertes géographiques, auxquelles Venise elle-même avait pris, par ses navigateurs et ses caravanes de commerce, une si large part, vinrent porter un coup décisif à la puissance de la ville italienne. La Méditerranée cessa d'être la mer commerciale par excellence, et la circum-navigation de l'Afrique, la découverte du Nouveau Monde reportèrent sur les bords de l'Atlantique boréal le siége du grand commerce. Désormais Venise était condamnée à dépérir; le chemin des Indes ne lui appartenait plus, et du côté de l'Orient le pouvoir grandissant des Turcs limitait étroitement le cercle de son marché. Toutefois elle disposait encore de telles ressources et son organisation était si forte, que la cité put maintenir son indépendance plus de trois siècles après la perte de ses comptoirs. Elle ne succomba que par le déplorable abandon d'un allié, le général Bonaparte.

La période de sa plus grande décadence est celle du régime autrichien; en 1840 la ville n'avait plus même cent mille habitants; des centaines de ses palais étaient en ruines; l'herbe croissait sur ses places et les algues encombraient les marches de ses quais. Depuis, la prospérité revient peu à peu. La ville, rattachée au continent par un des ponts les plus remarquables du monde, puisqu'il n'a pas moins de 222 arches et que sa longueur dépasse 3,600 mètres, peut expédier directement les denrées et les marchandises reçues de l'intérieur; ses ports, sans avoir autant d'activité que celui de Trieste, et récemment privés de la franchise qui leur permettait de faire concurrence à leur rivale istriote, ont pourtant un commerce de cabotage et d'escale fort sérieux, surtout depuis que la vapeur se substitue graduellement à la voile; le mouvement des navires y égale à peu près la moitié de celui de Gênes 69. Enfin la fabrication des glaces, des dentelles, et d'autres industries donne une vie nouvelle à Venise et aux villes annexes situées dans les lagunes, Malamocco, Burano, Murano, Chioggia: des milliers d'ouvriers y sont toujours employés à fondre ces verroteries multicolores qui s'expédient dans toutes les parties du monde et servent encore de monnaie dans certaines contrées de l'Orient et au centre de l'Afrique. D'ailleurs, quoique bien inférieure en population et en activité à ce qu'elle fut jadis, Venise n'a-t-elle pas toujours ce qui la fait tant aimer par les artistes et les poëtes, son doux climat, son beau ciel, ses horizons si pittoresques, sa vie joyeuse, ses fêtes, la place Saint-Marc, et dans ses palais d'une architecture à la fois italienne et mauresque, les admirables toiles de ses grands maîtres, Titien, Tintoret, Véronèse 70?

Note 69: (retour) Mouvement du port de Venise:
1865                               499,000 tonnes.
1867                               670,000    »
1871 (5,180 navires)               743,000    »
1874 (départem. maritime entier) 1,143,500    »

Valeur des échanges par terre et par mer (1869): 514,000,000 fr.

Note 70: (retour) Communes (ville et banlieue) du Vénitien contenant plus de 15,000 habitants en 1872:
Venise (Venezia)   129,000 hab.
Vérone (Verona)     67,000  »
Padoue (Padova)     66,000  »
Vicence (Vicenza)   38,000  »
Udine               30,000  »
Trévise (Treviso)   28,000  »
Chioggia            26,000  »
Bellune (Belluno)   15,000  »