III

LIGURIE OU RIVIÈRE DE GÊNES

En comparaison du large bassin où s'unissent les eaux du Pô et de ses affluents, la Ligurie n'est qu'une étroite bande de littoral, un simple versant de montagnes; mais son peu d'étendue ne l'empêche pas d'être une des régions de l'Italie les mieux délimitées par la nature, l'une de celles qui se distinguent le mieux par leurs traits géographiques, et dont les populations ont eu en conséquence le plus d'originalité dans leur histoire. Au bord de leurs grèves, que domine l'âpre muraille des Apennins, les Génois devaient vivre d'une vie longtemps distincte de celle des autres habitants de la Péninsule 71.

Note 71: (retour) Ligurie, avec quelques districts situés au nord des Apennins:
  Superficie.     Population en 1871.  Population kilométrique.
5,524 kil. car.         843,250                 153

Du nord au sud, de la plaine padane au littoral méditerranéen, le contraste est complet; mais de l'ouest à l'est, de la Provence à la Toscane, le changement n'a rien de brusque. Il n'y a point de limite de séparation précise entre les Alpes et les Apennins. La transition de l'un à l'autre système orographique s'opère par gradations insensibles. Quand, au delà des Alpes Maritimes, on suit les montagnes dans la direction de l'orient, on leur voit prendre peu à peu l'aspect général des Apennins: le rempart, abaissé de distance en distance par de larges dépressions, se continue régulièrement autour du golfe de Gênes, sans une seule brèche, sans un seul changement de structure qui permette de dire qu'en cet endroit d'autres lois ont présidé à la formation du relief. Quoique bien différents dans leur ensemble, Alpes et Apennins sont aussi intimement unis que peuvent l'être tronc et rameau; le collet de jonction ne peut être désigné que d'une manière toute conventionnelle. Si l'on considère l'orientation de l'axe comme le fait capital, l'Apennin ligure commence sur la frontière de France, aux sources de la Tinée et de la Vésubie, car c'est là que la crête principale des monts, jusque-là perpendiculaire au rivage marin, prend une direction parallèle au littoral; si la hauteur des cimes, les gazons des plateaux supérieurs, les neiges persistantes et les glaciers doivent être regardés comme les signes distinctifs du système alpin, alors le lieu d'origine des Apennins ne se trouve qu'à l'est du massif de Tende, car les belles montagnes du Clapier, de la Fenêtre, de la Gordolasque, dont l'élévation atteint çà et là 3,000 mètres, ressemblent complétement aux Alpes par leurs pâturages, leurs petits lacs entourés de verdure, leurs torrents, leurs «clapiers» de pierres écroulées, leurs forêts de sapins, leurs avalanches de neiges; ils ont même de petits fleuves de glace, les plus méridionaux qui existent encore dans les montagnes de l'Europe centrale. D'ordinaire les géologues voient la limite la plus naturelle à l'endroit où les roches cristallines de la partie occidentale disparaissent pour faire place à des formations plus récentes, surtout aux assises crétacées et tertiaires; mais ce n'est encore là qu'une division conventionnelle, car les masses cristallines qui constituent la crête des massifs occidentaux, entre leur revêtement latéral de dépôts sédimentaires, se continuent plus à l'est sous le manteau des formations modernes, et çà et là même elles rompent leur enveloppe pour se dresser en sommets semblables à ceux des Alpes. Quelques-unes des cimes des montagnes de la Spezia rappellent le massif de Tende par leurs roches de granit.

Le bourrelet de soulèvement qui constitue la chaîne côtière de la Ligurie est loin d'être uniforme. De même que les Alpes, les Apennins se partagent en massifs distincts reliés les uns aux autres par des seuils de passage. Le plus bas des seuils est le col qui s'ouvre à l'ouest de Savone et que l'on nomme Pas d'Altare, de Carcare ou de Cadibona, des noms de trois villages des environs. Ce passage, qui n'a pas même 500 mètres d'altitude, est celui que le peuple a toujours considéré comme la limite la plus naturelle des grandes Alpes. Il a raison, du moins au point de vue militaire. De tout temps les armées en guerre sur le sol de l'Italie du Nord ont tâché d'occuper solidement cette porte des montagnes, afin de commander à la fois les abords de Gênes et les hautes vallées du versant piémontais. Les deux Bormida et le Tanaro, qui coulent à l'ouest du seuil d'Altare et vont se rejoindre en aval d'Alexandrie, ont souvent roulé du sang. De terribles batailles se sont livrées dans leurs vallées, à cause de l'importance stratégique des chemins qui les parcourent.

A l'est du sol d'Altare, l'Apennin ligure se maintient à une hauteur d'environ 1,000 mètres; puis au delà du col de Giovi, jadis consacré aux dieux par les Génois, reconnaissants de la brèche qu'il leur ouvre vers les plaines du Nord, la chaîne, qui se reploie au sud-est, darde quelques-unes de ses cimes à plus de 1,300 mètres et projette vers le nord plusieurs chaînons de montagnes ravinées, dont l'une écrasa sous ses débris la ville romaine de Velleia. En même temps la grande chaîne s'éloigne du littoral; à l'endroit où le col de Pontremoli laisse passer la route de Parme à la Spezia, c'est-à-dire au seuil de séparation entre l'Apennin ligure et l'Apennin toscan, la crête principale se développe à 50 kilomètres de la mer. Dans cette région orientale des montagnes génoises, un chaînon latéral se détache d'un massif de l'arête centrale et, s'abaissant de cime en cime, va former dans la mer le beau promontoire de Porto-Venere, superbe rocher de marbre noir qui portait autrefois un temple de Vénus. Ce chaînon latéral, dont l'extrémité protége contre les vents d'ouest le golfe de la Spezia, a de tout temps été, comme la chaîne principale, un grand obstacle aux libres communications entre les populations voisines, non point tant par la hauteur que par l'escarpement de ses pentes. En maints endroits on ne mesure pas plus de 5 kilomètres en droite ligne de la plage de la Méditerranée à l'arête la plus élevée de l'Apennin: la pente se redresse ainsi en des proportions qui la rendent presque ingravissable; les chemins ne peuvent franchir la chaîne que par des sinuosités nombreuses 72.

Note 72: (retour) Altitudes de la Ligurie:
Clapier de Pagarin     3,070 mèt.
Col de Tende           1,873  »
Monte Carsino          2,681  »
Col d'Altare             490  »
Col de Giovi             469  »
Monte Penna            1,740  »

Le peu de largeur du versant maritime de l'Apennin ligure ne permet pas aux torrents de réunir leurs eaux pour former des rivières permanentes. A l'est de la Roya, qui coule en partie sur le territoire français, les cours d'eau les plus considérables, la Taggia, la Centa, n'ont l'apparence de rivières sérieuses qu'après la fonte des neiges ou lors des fortes pluies; d'ordinaire ce sont de simples filets grésillant au milieu d'un champ de pierres et fermés du côté de la mer par une barre de galets. Entre Albenga et la Spezia, sur une longueur de côtes de plus de 100 kilomètres, les torrents ne sont que des ravins à sec pendant la plus grande partie de l'année. Il faut aller jusqu'au delà du golfe de la Spezia pour retrouver une rivière, du moins intermittente, et quelquefois formidable après les grandes pluies. Cette rivière, qui forme la ligne de séparation entre la Ligurie et l'Étrurie, et que les Romains désignèrent comme la limite de l'Italie elle-même jusqu'à l'époque d'Auguste, est la Magra. Les alluvions de ce fleuve ont formé une grande plage de 1,200 mètres de largeur au devant de l'ancienne ville tyrrhénienne de Luni, qui se trouvait autrefois au bord du rivage. Ses alluvions ont également changé en lac une petite baie de la mer.

Si les grandes rivières manquent en Ligurie, par contre des cours d'eau souterrains les remplacent en certains endroits. En Ligurie, comme en Provence, quoique en moins grand nombre, on signale des fontaines qui sourdent dans la mer à quelque distance du rivage: il en est même dont la masse liquide est très considérable. Les deux sources d'eau douce de la Polla, qui jaillissent par 15 mètres de fond dans le golfe de la Spezia, près de Cadimare, et qui se révélaient de loin par un grand bouillonnement, ont une telle abondance, que le gouvernement italien les a fait isoler de l'eau salée pour les approvisionnements de la marine.

La pauvreté des ruisseaux, l'âpreté des ravins, les fortes pentes des escarpements, donnent à cette région du littoral de la Méditerranée un caractère tout différent de celui des régions de l'Europe tempérée et même du versant immédiatement opposé. Après avoir parcouru les magnifiques châtaigneraies qu'arrosent les eaux naissantes de l'Ellero, du Tanaro, de la Bormida, que l'on franchisse la crête et soudain l'on se croirait en Afrique ou en Syrie. Les herbages, qui de l'autre côté des Apennins étendent sur les plaines leur merveilleux tapis émaillé de fleurs, manquent ici complètement: de Nice à la Spezia on les chercherait en vain; à peine quelques prairies naturelles et, dans les jardins de plaisance, des pelouses entretenues à grands frais rappellent vaguement les prés du Piémont et de la Lombardie. Si le travail de l'agriculteur et l'art du jardinier n'avaient transformé ces déclivités et ces étroites vallées de la Ligurie, les Apennins n'auraient eu d'autre verdure que celle des pins et des broussailles. Par un phénomène bizarre, la végétation des grands arbres n'atteint pas à la même hauteur sur les pentes des Apennins que sur celles des Alpes, quoique les premières montagnes jouissent cependant d'une température moyenne beaucoup plus élevée: à l'altitude où de beaux hêtres se montrent encore en Suisse, les mêmes arbres sont tout rabougris sur les escarpements rocheux des Apennins génois; enfin le mélèze manque presque complétement sur les monts ligures.

Comme la terre, la mer elle-même est naturellement infertile; elle n'a que peu de poissons, à cause du manque presque absolu de bas-fonds, d'îlots et de forêts d'algues; les falaises du bord descendent abruptement jusqu'à des profondeurs de plusieurs centaines de mètres et n'offrent que peu de retraites aux animaux marins; les étroites plages qui se développent en demi-cercle de promontoire en promontoire ne sont composées que de sable fin sans aucun débris de coquillages: de Porto-Fino à Laigueglia, sur une distance de 140 kilomètres, de Saussure n'en a pas vu un seul. Aussi les marins génois sont-ils obligés d'aller pêcher sur des côtes lointaines; les marins d'Alessio, sur la rivière du Ponent, se rendent en Sardaigne; ceux de Camogli, sur la rivière du Levant, vont dans les parages de la Toscane. Cette infertilité des terres et des mers a les mêmes conséquences économiques: de toutes les parties de la Péninsule, la Ligurie est celle qui envoie à l'étranger le plus grand nombre d'émigrants; plus du dixième de la population a quitté la patrie pour les terres étrangères. Porto-Maurizio, ville située à moitié chemin entre Gênes et Nice, perd en moyenne par l'émigration le sixième de ses enfants.

Mais si la terre et les eaux de la côte de Ligurie sont également avares de produits naturels, elles ont le privilége inappréciable de la beauté pittoresque, et, sur la «rivière» de Gênes du moins, l'homme, qui en tant d'autres endroits n'a su qu'enlaidir, a contribué par son travail à l'embellissement de sa demeure. Le littoral se déploie de cap en cap par une succession de courbes d'un profil régulier, mais toutes différentes par les mille détails des rochers et des plages, des cultures, des groupes de constructions. Tandis que le chemin de fer s'ouvre de force un passage à travers les promontoires par des galeries et des tranchées,--il n'a pas moins de 33 kilomètres de tunnels entre Gênes et Nice, sur un espace de 140 kilomètres,--la route, qui peut s'assouplir plus facilement aux sinuosités du terrain, serpente incessamment, tantôt s'élève et tantôt s'abaisse, et le paysage change d'aspect à chacun de ses détours. Ici on suit la plage, à l'ombre des tamaris aux fleurs roses, et le flot qui déferle vient, tout à côté de la route, tracer son ourlet d'écume; ailleurs on s'élève de lacet en lacet sur les roches que les cultivateurs ont triturées pour en faire des gradins de terre végétale, et l'on voit au loin, à travers le branchage entrelacé des oliviers, le cercle bleuâtre de la mer reculer de plus en plus vers l'horizon, jusqu'au profil vaporeux des montagnes de la Corse. De l'arête des caps on suit du regard les ondulations rhythmiques de la côte, qui se succèdent sur le pourtour du golfe, avec toutes les dégradations de lumière et de teintes que leur donnent les rayons, les ombres, les vapeurs et l'espace. Les villes, les villages, les vieilles tours, les maisons de plaisance, les usines, les chantiers de construction, varient à l'infini le profil changeant des paysages. Telle ville occupe le sommet d'un plateau, et d'en bas on en voit les murailles et les coupoles se découper sur le bleu du ciel; telle autre s'étale en amphithéâtre le long des pentes et vient se terminer au bord de la mer par une grève couverte d'embarcations que les marins ont retirées loin du flot; telle autre encore se blottit dans un creux entre les olivettes, les vignes, les jardins de citronniers et d'orangers. Çà et là quelques dattiers donnent à l'ensemble du paysage une physionomie orientale. Non loin de la frontière française, Bordighera est complétement entourée de bouquets de palmiers dont les rameaux font l'objet d'un commerce important, mais dont les fruits arrivent rarement à maturité. En Europe, Bordighera est, après la ville espagnole d'Elche, la localité où l'arbre africain a le mieux trouvé une seconde patrie.

Quelques villes du littoral génois, notamment Albenga et Loano, ont un climat peu salubre à cause des miasmes qui s'élèvent des limons laissés sur les lits de cailloux par les torrents débordés. Gênes elle-même est une ville dont le climat n'est pas des plus favorables: l'air n'y est point souillé par des émanations marécageuses, mais les vents violents du large viennent s'y engouffrer comme dans une sorte d'entonnoir, apportant avec eux tout leur fardeau d'humidité; les vents qui longent la rive ou rivière du Ponent, de même que les courants atmosphériques entraînés le long de la rivière du Levant, sont tous également arrêtés par les montagnes qui s'élèvent à l'extrémité du golfe de Gênes et doivent se décharger de leur vapeur surabondante. Le nombre des jours de pluie y dépasse le tiers de l'année. Mais si le climat de Gênes et de quelques autres localités du littoral a de sérieux désagréments, plusieurs villes de la Ligurie, bien abritées du côté du nord par le rempart protecteur des monts et placées en dehors du chemin que suivent les convois de nuages, jouissent d'une égalité et d'une douceur de température tout à fait exceptionnelles en Europe 73. Ainsi Bordighera et San Remo, près de la frontière française, sont par l'excellence de leur climat des rivales de Menton; Nervi, à l'est de Gênes, est aussi un lieu de séjour délicieux à cause de la beauté de son ciel et de la pureté de son atmosphère. Des châteaux, des villas de plaisance se bâtissent en grand nombre sur tous les promontoires, dans tous les vallons de ces côtes privilégiées à la fois par la douceur du climat et la beauté des paysages. Déjà le littoral de Gênes, sur une vingtaine de kilomètres de chaque côté de la ville, est garni d'une ligne continue de maisons de campagne et de palais. La population de la cité, trop nombreuse pour son étroite enceinte, a débordé de part et d'autre pour s'épandre dans les faubourgs. Cette longue rue qui serpente entre les usines et les jardins, escaladant les promontoires, descendant au fond des vallons, ne peut manquer de se continuer peu à peu sur toute la côte ligure, car ce ne sont plus les Génois seulement, c'est aussi la foule européenne des hommes de loisir qui se sent attirée vers ces lieux enchanteurs. En réalité, toute la rivière de Gênes, de Vintimille à la Spezia, prend de plus en plus l'aspect d'une ville unique où les quartiers populeux alternent avec les groupes de villas et les jardins.

Note 73: (retour)
                        Gênes.    San-Remo.

Température moyenne       16°          17°
Jours de pluie           121           45
Quantité de pluie     1m,140        0m,80

Les anciens Ligures, peut-être de souche ibère, qui peuplaient le versant méridional de l'Apennin, jusqu'à la vallée de la Magra, avaient leur histoire toute tracée d'avance dans la configuration de la contrée. Ceux d'entre eux qui ne trouvaient plus de place à exploiter dans l'étroite zone de terrain cultivable et qui n'avaient plus même de gradins à tailler sur les pentes des montagnes étaient forcément rejetés vers la mer: ils devenaient navigateurs et commerçants. Dès l'époque romaine, Gênes, l'antique Antium cité par le Périple de Scylax, était un «emporium» des Ligures, et ses marins parcouraient toute la mer Tyrrhénienne; au moyen âge, lors de la grande prospérité de la république, son pavillon flottait dans tous les ports du monde connu; enfin c'est elle qui, par l'un de ses fils, Christophe Colomb, eut l'honneur d'inaugurer l'histoire moderne par la découverte du Nouveau Monde. Giovanni Gabotto ou Cabot, qui le premier retrouva les côtes de l'Amérique du Nord, cinq siècles après les navigateurs normands, était également un Génois, ainsi que l'ont établi les savantes recherches de M. d'Avezac: c'est par erreur que Venise le réclame comme un des siens, et si des Anglais veulent en faire un de leurs compatriotes, c'est par d'injustifiables prétentions de vanité nationale. Il est vrai que ni Cabot ni Colomb ne firent leurs découvertes pour le compte de leur patrie; les vaisseaux qu'ils commandaient appartenaient à l'Angleterre et à l'Espagne, et ce sont ces contrées qui se sont partagé les richesses du continent nouveau. De tout temps les excellents marins génois, montés sur leurs petits et solides navires, ont ainsi couru le monde à la recherche du profit; pour n'en citer qu'un exemple, ce sont eux maintenant qui possèdent le monopole de la navigation dans les eaux des républiques platéennes. Presque toutes les embarcations qui voguent sur le Paraná, l'Uruguay et l'estuaire de la Plata ont un équipage de Génois. De même en Europe, on rencontre les habiles jardiniers génois dans les environs de presque toutes les grandes villes des bords de la Méditerranée.

Dans les temps barbares, quand l'homme n'avait pas subjugué l'Apennin par des routes faciles, Gênes, encore dépourvue de marchés d'approvisionnement dans l'intérieur des terres, ne possédait point d'avantages naturels sur les autres ports de la côte ligure; mais dès que le mur des montagnes fut abaissé par l'art et que les plaines du Piémont et de la Lombardie se trouvèrent en libre communication avec le golfe, alors la position géographique de Gênes prit toute sa valeur. Placée à l'aisselle même de la péninsule italienne, au point le plus rapproché des riches campagnes de l'intérieur, c'est elle qui devait s'emparer du monopole commercial dans cette partie de l'Europe. De toutes les républiques des côtes occidentales de l'Italie Pise est la seule qui put tenter de contrebalancer sa fortune; mais, après de sanglantes luttes, Gênes finit par triompher de sa rivale. Elle s'empara de la Corse, dont elle exploita durement les populations; elle prit Minorque sur les Maures et même s'empara de plusieurs villes d'Espagne, qu'elle rendit ensuite en échange de priviléges commerciaux. Dans la mer Égée, ses nobles devinrent propriétaires de Chios, de Lesbos, de Lemnos et d'autres îles; à Constantinople, ses marchands prirent une telle autorité, qu'ils partagèrent souvent le pouvoir avec les empereurs. Ils possédaient des quartiers considérables de cette capitale de l'Orient et en avaient fait une succursale de Gênes; aussi la perte de Péra et du Bosphore fut pour eux le commencement de la ruine. En Crimée, ils occupaient la riche colonie de Caffa; leurs châteaux forts et leurs comptoirs s'élevaient dans l'Asie Mineure sur toutes les routes de commerce, et jusque dans les hautes vallées du Caucase on rencontre de distance en distance des tours qu'ils ont construites et qui gardent leur nom. Par le Pont-Euxin, les campagnes de la Géorgie et la mer Caspienne, ils tenaient la route de l'Asie centrale. Toutes ces colonies lointaines de la république génoise expliquent la présence d'un petit nombre de mots arabes, turcs, grecs, qui se mêlent au provençal et à l'espagnol dans le dialecte italien des marins ligures; mais dans son ensemble la langue est très-italienne, quoique la prononciation se rapproche du français.

Plus puissante que Pise, Gênes n'était pourtant pas de taille à vaincre Venise dans sa lutte pour la prépondérance commerciale. Elle n'avait pas l'immense avantage que possède cette dernière, d'être en libre communication avec l'Europe germanique et Scandinave par un seuil des Alpes. Aussi, quoique en 1379 les Génois eussent réussi à s'emparer de Chioggia, et même à bloquer momentanément leurs rivaux, cependant l'influence de Gênes dans l'histoire politique fut beaucoup moindre que celle de Venise. Son rôle dans le mouvement général des sciences, des lettres et des arts fut aussi relativement très-inférieur; Gênes eut moins d'écrivains, de peintres, de sculpteurs, que mainte petite cité de la Lombardie et du Vénitien. Les Génois passaient jadis pour être violents et faux, avides de luxe et de pouvoir, insoucieux de tout ce qui ne leur procurait pas l'argent ou le droit de commander. «Une mer sans poissons, des montagnes sans forêts, des hommes sans foi, des femmes sans vergogne, voilà Gênes!» disait l'ancien proverbe répété par les ennemis de la cité ligure. Les dissensions entre les nobles familles génoises qui voulaient s'emparer de la direction des affaires étaient presque incessantes; mais, chose remarquable, au-dessus de la lutte des partis, l'immuable banque de Saint-Georges, véritable république dans la république, continuait tranquillement de manier les affaires de commerce et d'argent, et les richesses ne cessaient d'affluer vers la cité. C'est ainsi que Gênes a pu bâtir ces palais, ces colonnades de marbre, ces jardins suspendus qui lui ont mérité le surnom de «Superbe». Toutefois la ruine finit par atteindre la banque; elle avait eu le tort de prêter, non pas aux entreprises de travail, mais aux princes en guerre, et, comme de juste, la faillite en fut la conséquence. Au milieu du dix-huitième siècle la banqueroute réduisit Gênes à l'impuissance politique.

En dépit du peu de largeur, des sinuosités, des rampes, des escaliers de ses rives, en dépit de l'encombrement et de la saleté de ses quais trop étroits, de la gêne que lui imposent son enceinte de murailles et ses forts, la capitale de la Ligurie est l'une des villes du monde dont les palais sont le plus remarquables par leur architecture à la fois somptueuse et originale. Pendant le dernier siècle et au commencement de celui-ci la décadence de Gênes avait été grande, et nombre de ses plus beaux édifices menaçaient de tomber en ruines, mais avec le retour de la prospérité, la ville a repris l'oeuvre de son embellissement. Actuellement Gênes, quoique fort éprouvée par la guerre franco-allemande, est de beaucoup le port le plus actif de l'Italie, quoique le mouvement y soit encore inférieur à celui de Marseille. Les armateurs possèdent près de la moitié de la flotte commerciale italienne et construisent les trois quarts des navires ajoutés chaque année au matériel des transports maritimes de la Péninsule 74. Pour le va-et-vient des voiliers et des vapeurs qui fréquentent la place de Gênes et qui s'y trouvent parfois au nombre de sept cents, sans compter des milliers de petites embarcations, le port, dont la superficie est pourtant de plus de 130 hectares, n'est plus assez grand, et surtout il n'est pas suffisamment abrité: un quart seulement de sa surface est garanti de tous les vents, et cette partie est précisément celle qui a le moins de profondeur; il serait urgent de doubler le port d'étendue et de le rendre beaucoup plus sûr par la construction d'un troisième brise-lames qui séparerait de la haute mer une vaste superficie de la rade extérieure. Gênes, qui croit volontiers ses intérêts négligés par le gouvernement italien, se plaint aussi de ne posséder qu'une seule voie ferrée à travers les Apennins pour desservir le trafic que lui envoient les plaines de l'Italie du Nord. Elle réclame impérieusement une seconde ligne, en prévision de l'immense accroissement d'affaires que lui apporteront les futurs chemins de fer des Alpes suisses. Elle compte devenir alors pour l'Allemagne occidentale et l'Helvétie ce que Trieste est pour l'Austro-Hongrie, l'entrepôt général du commerce méditerranéen.

Note 74: (retour)
Valeur des échanges par mer avec l'étranger, en 1872     446,000,000 fr.

Mouvement du port de Gênes en        1863. 20,230 navires, 2,610,000 ton.                                     1867. 16,900 jaugeant 2,330,000  »
                                     1871. 15,980    »     2,780,000  »
Mouvement des  Spezia (golfe entier) 1873.  6,895 navires,   462,000 ton.
autres ports   Savone                1868.  2,191 jaugeant   135,000  »
de la Ligurie: Porto Maurizio          »    1,643     »      110,500  »
               Oneglia                 »    1,580     »       80,340  »
               Chiavari                »    1,431     »       67,000  »
               San Remo                »      989     »       57,970  »

GÊNES
Dessin de J. Sorrieu, d'après une photographie de J. Lévy et Cie.

En attendant que ces destinées s'accomplissent, Gênes, qui est aussi fort active comme ville industrielle, étend des deux côtés sur le littoral ses faubourgs d'usines et de chantiers. Il lui faut un espace de plus en plus grand pour ses fabriques de pâtes alimentaires, de papiers, de soieries et de velours, de savons, d'huiles, de métaux, de poteries, de fleurs artificielles et autres objets d'ornement: l'ovrar del Genoës (l'industrie du Génois) est toujours, comme au moyen âge, une des merveilles de l'Italie. A l'ouest, San Pier d'Arena (Sampierdarena) est devenue une véritable cité industrielle. Cornigliano, Rivarolo, Sestri di Ponente, qui possède les plus grands chantiers de construction de l'Italie et même de toute la Méditerranée 75, Pegli, Voltri sont aussi des villes populeuses, ayant des filatures et des fonderies, et se reliant les unes aux autres de manière à ne former qu'une interminable fourmilière humaine. De même Savone, dont le port fut jadis comblé par les Génois, qui ne voulaient tolérer aucune concurrence à leur commerce, se continue sur tout le pourtour d'une baie par un long faubourg industriel de briqueteries et de fabriques de terre cuite; par le chemin de fer qui l'unit directement à Turin, elle est redevenue indépendante de Gênes et peut expédier directement à l'étranger les denrées des plaines de l'intérieur. D'autres villes de la rivière du Ponent, quoique bien distinctes, sont à peine séparées par l'issue d'un ravin ou par les rochers des promontoires. Telles sont, par exemple, les villes jumelles d'Oneglia et de Porto-Maurizio, que ses vastes jardins d'oliviers ont fait surnommer la «Fontaine d'Huile», quoique les olivettes de San Remo soient encore plus abondantes 76. Les deux villes, l'une assise au bord de la plage, l'autre bâtie sur une colline escarpée, se complètent comme les moitiés d'une même cité; elles projettent dans la même baie leurs deux ports quadrangulaires de même forme, et le navire qui cingle vers la côte semble longtemps hésiter entre les deux bassins qui s'ouvrent pour le recevoir.

Note 75: (retour) Navires sortis des chantiers de Sestri, en 1868 47, jaugeant 25,380 tonneaux.
Note 76: (retour) Production de l'huile, en 1868, dans la province de Porto-Maurizio:
Arrondissement de Porto-Maurizio      90,000 hectolitres.
      »        de San Remo           225,000     »

Sur la rivière du Levant les villes du littoral se relient aussi les unes aux autres comme les perles d'un collier. Albaro et ses charmants palais, Quarto, d'où partit l'expédition qui enleva la Sicile aux Bourbons, Nervi, lieu d'asile pour les phthisiques, s'avancent en un long faubourg, continuation de Gênes, vers les villes de Recco et de Camogli, habitées par de nombreux armateurs et les capitaines de plus de trois cents navires. Le promontoire caillouteux de Porto-Fino, ou port des Dauphins, ainsi nommé des cétacés qui se jouaient autrefois dans les eaux du golfe, limite de sa borne puissante la rangée presque continue des maisons de la Gênes extérieure; mais à l'est du cap, traversé par une galerie, dont les portails d'entrée servent de cadres aux plus admirables tableaux, Rapallo l'industrieuse, Chiavari la commerçante, Lavagna aux célèbres carrières d'ardoises grises, Sestri di Levante, la ville des pêcheurs, forment sur les bords de leur baie magnifique une nouvelle rue d'édifices, à peine interrompue par les escarpements rocheux des montagnes côtières.

Au delà de Sestri le littoral est moins peuplé, à cause des falaises qui en occupent la plus grande partie; mais au détour du superbe cap de Porto-Venere et de l'île gracieuse de Palmaria on voit s'ouvrir le beau golfe de la Spezia, tout bordé de forts, de chantiers, d'arsenaux et de constructions diverses 77. Le gouvernement italien veut en faire la grande station de sa flotte militaire. D'immenses travaux d'aménagement ont été commencés en 1861 pour faire de la Spezia une place navale de premier ordre, mais c'est l'oeuvre de plusieurs générations, et tandis qu'une partie des constructions s'achève, les progrès accomplis dans l'art de la destruction obligent les ingénieurs à recommencer leur interminable et coûteuse besogne. L'avenir militaire de la Spezia est donc encore incertain, et, comme débouché commercial, le port n'a qu'un rôle tout à fait secondaire parmi ceux de l'Italie, car s'il offre aux navires l'abri le plus sûr, il n'est pas encore rattaché aux pays d'Outre-Apennin par des voies ferrées; il n'a d'autres produits à expédier que ceux des riches vallées des environs. Sans chemin de fer qui traverse l'Apennin vers Parme et Modène, il ne peut être d'aucune utilité pour la Lombardie, le grand jardin de l'Europe. Ce qui donne à la Spezia et aux villes voisines un des premiers rangs en Italie, c'est la beauté de leur golfe, rival de la baie de Naples et de la rade de Palerme. Du haut de la colline de marbre qui domine la ville déchue de Porto Venere et qui portait jadis un beau temple de Vénus, salué de loin par tous les matelots, on contemple un merveilleux horizon, les promontoires et les baies qui se succèdent dans la direction de Gênes, les montagnes de la Corse, semblables à des vapeurs arrêtées au bord de la mer bleue, les côtes fuyantes de la Toscane, et, sur l'admirable fond des Apennins et des Alpes Apuanes, les forêts d'oliviers, les bosquets de cyprès et d'autres arbres qui entourent les villes pittoresques de la rive opposée. Directement en face est la charmante Lerici; plus loin, vers le sud, se profile la côte où Byron réduisit en cendres le corps de son ami Shelley: nul site n'était plus beau pour le triste holocauste.

Note 77: (retour) Communes de Ligurie ayant plus de 10,000 habitants en 1872:
Gènes (intramuros)                   130,000 hab.
  »   (avec Sampierdarena, etc.)     200,000  »
Savone                                25,000  »
Spezia                                14,000  »
San Remo                              12,000  »
Sestri di Ponente                     11,500  »
Chiavari                              10,500  »
Oneglia                               10,000  »


IV

LA VALLÉE DE L'ARNO, TOSCANE.

Comme la Ligurie, la Toscane s'étend à la base méridionale des Apennins, mais la zone qu'elle occupe est de largeur beaucoup plus considérable. Dans cette région de l'Italie, l'épine dorsale de la Péninsule se dirige obliquement du golfe de Gênes à la mer Adriatique et se ramifie du côté du sud par des chaînons qui doublent l'épaisseur normale du système de montagnes. En outre, des plateaux et des massifs distincts, qui s'élèvent au sud de la vallée de l'Arno, étendent vers l'ouest la zone des terres: c'est là que la presqu'île italienne atteint sa plus grande largeur 78.

Note 78: (retour)
Superficie de la Toscane       24,053 kil. car.
Population en 1871          1,983,810 hab.
Population kilométrique            82  »

Le rempart des Apennins toscans est continu de l'une à l'autre mer, mais il est sinueux, de hauteur fort inégale et coupé de brèches où passent les routes carrossables construites entre les deux versants. Dans leur ensemble, les monts de l'Étrurie sont disposés en massifs allongés et parallèles, séparés les uns des autres par des sillons où coulent les divers cours d'eau qui forment le Serchio et l'Arno. Sur les confins de la Ligurie, le premier massif de la chaîne principale, que dominent les cimes d'Orsajo et de Succiso, est accompagné par les montagnes de la Lunigiana, qui se dressent à l'ouest, de l'autre côté de la vallée de la Magra. La chaîne de la Garfagnana, qui constitue le deuxième massif, au nord des campagnes de Lucques, a pour pendant occidental les Alpes Apuanes ou de Massa Carrara. Plus à l'orient, le Monte Cimone et les autres sommets des Alpe Appennina qui se succèdent au nord de Pistoja et de Prato, ont pour chaînons parallèles les Monti Catini et le Monte Albano, dont les flancs, percés de grottes, renferment le célèbre lac thermal de Monsummano. Enfin un quatrième massif, que traverse, au col de la Futa, la route directe de Florence à Bologne, possède également ses chaînes latérales, le Monte Mugello, au sud de la Sieve, et le Prato Magno, entre le cours supérieur et le cours moyen de l'Arno. Le chaînon des Alpes de Catenaja, qui court du nord au sud, entre les hautes vallées de l'Arno et du Tibre, termine à la fois, du côté de l'est, la rangée principale des Apennins qui forme la ligne de partage des eaux, et la série beaucoup moins régulière des massifs méridionaux auxquels conviendrait le nom d'Anti-Apennins, réservé spécialement aux monts du littoral par le géographe Marmocchi. Les torrents qui descendent de la grande crête se sont tous frayé un chemin à travers les roches de ces montagnes du sud et les ont découpées en masses distinctes n'ayant aucune apparence de régularité.

En mainte partie de leur développement, les Apennins toscans doivent à la hauteur de leurs sommets, qui dépassent 2,000 mètres, un aspect tout à fait alpin et sont connus, en effet, sous la désignation d'Alpes 79. Pendant plus de la moitié de l'année, ils sont revêtus de neiges sur leurs pentes supérieures; souvent, quand on passe dans le charmant défilé de Massa Carrara, entre les eaux bleues de la Méditerranée et les coteaux verdoyants qui s'élèvent de degré en degré vers les escarpements des Alpes Apuanes, on cherche vainement à distinguer dans la blancheur des cimes la part de la neige et celle des éboulis de marbre. La forme abrupte, les fantaisies de profil qu'affectent les roches calcaires de la crète des Apennins, contribuent à l'apparence grandiose des monts toscans; en plusieurs districts, ils ont aussi gardé la grâce que donnaient à la chaîne entière les forêts de châtaigniers sur les pentes inférieures, de sapins et de hêtres sur les versants plus élevés. Que de poëtes ont chanté les bois admirables qui recouvrent le versant du Prato Magno, au-dessus du bassin où s'unissent les vallées de la Sieve et de l'Arno! Le nom charmant de Vallombrosa, dont Milton célébrait les hautes arcades de branchages et les feuilles de l'automne éparses sur les ruisseaux, est devenu comme une expression proverbiale, désignant tout ce que la poésie de la nature a de plus suave et de plus pénétrant. De même, entre le haut Arno et le versant de la Romagne, les pâturages, les bosquets et les forêts du «Champ Maldule», ou Camaldule, d'après lequel ont été nommés tant de couvents dans le reste de l'Europe, sont vantés comme étant parmi les plus beaux sites de la belle Italie. Arioste a chanté les paysages de cette route des Apennins, «d'où l'on peut voir à la fois la mer Sclavonne et la mer de Toscane.» Il est vrai que les simples voyageurs n'ont plus la vue aussi perçante que celle du poëte.

Note 79: (retour) Altitudes des principaux sommets des Apennins toscans et des cols les plus fréquentés:
APENNINS
Alpes de Succiso...............................  2,019 mèt.
Alpes de Camporaghena (Garfagnana).............  2,000  »
Monte Cimone...................................  2,621  »
Monte Falterone ou Falterona...................  1,648  »
Col de Pontremoli (route de Sarzane à Parme)...  1,039  »
»  de Fiumalbo (route de Lucques a Modène)....  1,200  »
»  de Futa (route de Florence à Bologne)......  1,004  »
»  des Camaldules.............................  1,004  »

ANTI-APENNINS
Pisanino (Alpes Apuanes).......................  2,014  »
Pietra Marina (Monte Albano)...................    575  »
Prato Magno....................................  1,580  »
Alpes de Catenaja..............................  l,401  »

Les âpres escarpements des grands Apennins et les forêts qui en parent encore les versants forment le plus heureux contraste avec les vallées et les collines doucement arrondies de la basse Toscane: presque chaque hauteur porte quelque vieille tour, débris d'un château fort du moyen âge; des villas gracieuses sont éparses sur les pentes au milieu de la verdure; des maisons de métayers, décorées de fresques naïves, se montrent parmi les vignes, entre les groupes de cyprès taillés en fer de lance; les plus riches cultures occupent tout l'espace labourable; des trembles agitent leur feuillage au-dessus des eaux courantes. Les souvenirs de l'histoire, le goût naturel des habitants, la fertilité du sol, l'abondance des eaux, la douceur du climat, tout contribue à faire de la Toscane centrale la région privilégiée de l'Italie et l'un des pays les plus agréables de la Terre. Bien abritée des vents froids du nord-est par la muraille des Apennins, elle est tournée vers la mer Tyrrhénienne, d'où lui viennent les vents tièdes et humides d'origine tropicale; mais la part de pluies qu'elle reçoit n'a rien d'excessif, grâce à l'écran que lui forment les montagnes de la Corse et de la Sardaigne et à l'heureuse répartition des petits massifs de collines en avant de la chaîne des Apennins. Le climat de la Toscane est un climat essentiellement tempéré, doux, sans extrêmes aussi violents que ceux de la plaine padane: c'est à son influence modératrice, ainsi qu'à la grâce naturelle de leur pays, que les Toscans doivent sans doute pour une forte part leur gaieté simple, leur égalité d'humeur, leur goût si fin, leur vif sentiment de la poésie, leur imagination facile et toujours contenue.

Au midi de la Toscane, divers massifs de montagnes et de collines, désignés en général sous le nom de «Subapennins», sont complétement séparés du système principal par la vallée actuelle de l'Arno. Ce fleuve constitue, avec les défilés qu'il s'est ouverts et ses anciens lacs, un véritable fossé à la base du mur des Apennins. Le val de Chiana, qui fut un golfe de la Méditerranée, puis une mer intérieure, est une première et large zone de séparation entre l'Apennin et les monts toscans du midi. Puis vient la campagne florentine, jadis lacustre, qu'il serait facile d'inonder de nouveau si l'on obstruait le défilé de la Golfolina, ou Gonfolina, par lequel s'échappe l'Arno à 15 kilomètres en aval de Florence et qu'avait ouvert le bras de «l'Hercule égyptien». Au commencement du quatorzième siècle, le fameux général lucquois Castruccio eut l'intention de submerger ainsi la fière cité républicaine, mais heureusement les ingénieurs qui l'accompagnaient ne surent pas faire leur opération de nivellement; ils jugèrent que le barrage ne porterait aucun tort à Florence, la différence de niveau étant, d'après eux, de 88 mètres, tandis qu'en réalité elle est de 15 mètres seulement. En aval de ce dernier défilé commencent la grande plaine et les anciens golfes marins.

Les massifs de la Toscane subapennine, ainsi limités au nord par la vallée de l'Arno, se composent de collines uniformément arrondies, d'un gris terne, presque sans verdure; tandis que l'Apennin lui-même appartient surtout au jura et à la formation crétacée, les assises du Subapennin consistent en terrains tertiaires, grès, argiles, marnes et poudingues, d'une grande richesse en fossiles, percés çà et là de serpentines. Il serait difficile d'ailleurs de reconnaître une disposition régulière dans les hauteurs de la Toscane méridionale. On doit y voir surtout un plateau fort inégal, que les cours des rivières, les unes parallèles, les autres transversales au cours des Apennins, ont découpé en un dédale de collines enchevêtrées et percées d'entonnoirs où se perdent les eaux: telles sont les cavités de «l'Ingolla», qui engloutissent, en effet, les ruisselets et les pluies du plateau pour en former les sources abondantes de l'Elsa Viva, l'un des grands affluents de l'Arno. Le massif principal de la région subapennine est celui qui sépare les trois bassins de l'Arno, de la Cecina et de l'Ombrone, et dont une cime, le Poggio di Montieri, aux riches mines de cuivre, s'élève à plus de 1,000 mètres. Au sud de la vallée de l'Ombrone, diverses montagnes, le Labbro, le Cetona, le Monte Amiata, se dressent à une hauteur plus considérable, mais on doit y voir déjà des monts appartenant à la région géologique de l'Italie centrale. Le Cetona est une île jurassique entourée de terrains modernes; le Monte Amiata est un cône de trachyte et le plus haut volcan de l'Italie continentale: il ne vomit plus de laves depuis l'époque historique, mais il n'est point inactif, ainsi que le témoignent ses nombreuses sources thermales et les solfatares qui lui restent encore. Le Radicofani est un autre volcan, dont maintes laves, semblables à de l'écume pétrifiée, se laissent facilement tailler à coups de hache.

Le travail du grand laboratoire souterrain doit être fort important sous toutes les formations rocheuses de la Toscane; les veines métallifères s'y ramifient en un immense réseau, et les sources minérales de toute espèce, salines, sulfureuses, ferrugineuses, acidules, y sont proportionnellement beaucoup plus abondantes et plus rapprochées que dans toutes les autres parties de l'Italie: sur une superficie treize fois moins étendue, on y trouve près du quart des fontaines thermales et médicinales de la Péninsule et des îles adjacentes, et parmi ces fontaines, il en est de célèbres dans le monde entier, par exemple celles de Monte Catini, de San Giuliano, et les fameux Bagni di Lucca, autour desquels s'est bâtie une ville populeuse, principale étape entre Lucques et Pise. Les salines naturelles de la Toscane sont aussi très-productives, mais les jets d'eau les plus curieux et les plus utiles à la fois au point de vue industriel sont ceux qui forment les fameux lagoni, dans le bassin d'un affluent de la Cecina, à la base septentrionale du groupe des hauteurs de Moutieri. De loin, on voit d'épais nuages de vapeur blanche qui tourbillonnent sur la plaine; on entend le bruit strident des gaz qui s'échappent en soufflant de l'intérieur de la terre et font bouillonner les eaux des mares. Celles-ci contiennent différents sels, de la silice et de l'acide borique, cette substance de si grande valeur commerciale, que l'on recueille avec tant de soin pour les fabriques de faïence et les verreries de l'Angleterre et qui est devenue pour la Toscane une des principales sources de revenu. Aucun autre pays d'Europe, si ce n'est le cratère de Vulcano dans les îles Eoliennes, ne produit assez d'acide borique pour qu'il vaille la peine de l'extraire; mais dans les montagnes mêmes du Subapennin il serait peut-être possible de recueillir ce trésor en plus grande abondance, car en diverses régions de l'Étrurie, notamment dans le voisinage de Massa Maritima, au sud du Montieri, jaillissent d'autres soffioni, contenant une certaine quantité de la précieuse substance chimique.

La fermentation souterraine dont la Toscane est le théâtre est probablement due en grande partie aux changements considérables qui se sont opérés par le travail des alluvions dans les proportions relatives de la terre et des eaux. Dans le voisinage du littoral actuel, plusieurs massifs de collines se dressent comme des îles au milieu de la mer, et ce sont, en effet, d'anciennes terres maritimes, que les apports des fleuves ont graduellement rattachées au continent. Ainsi les monts Pisans, entre le bas Arno et le Serchio, sont bien un groupe de cimes encore à demi insulaires, car ils sont entourés de tous les côtés par des marécages et des campagnes asséchées à grand'peine; l'ancien lac Bientina, dont la surface était la partie la plus élevée du cercle d'eaux douces qui environnait le massif, ne se trouvait pas même à 9 mètres au-dessus du niveau marin. Les hauteurs qui se prolongent parallèlement à la côte, au sud de Livourne, ne sont pas aussi complètement isolées, mais elles ne se rattachent aux plateaux de l'intérieur que par un seuil peu élevé. Quant au promontoire qui porte sur l'un de ses versants ce qui fut l'antique cité de Populonia, et sur l'autre la ville moderne de Piombino, en face de l'île d'Elbe, c'est une cime tout à fait insulaire, séparée du tronc continental par une plaine basse, où les eaux descendues des montagnes de l'intérieur s'égarent dans les sables. Mais le superbe Monte Argentaro ou Argentario, à l'extrémité méridionale du littoral toscan, est l'un des types les plus parfaits de ces terres qui peuvent être considérées comme appartenant à la fois à l'Italie péninsulaire et à la mer Tyrrhénienne; dans le monde entier, il est peu de formations de ce genre qui présentent autant de régularité dans leur disposition générale. La montagne, escarpée et rocheuse, hérissée sur tout son pourtour de falaises dont chacune a son château fort ou sa tour en sentinelle, s'avance au loin dans la mer comme pour barrer le passage aux navires; deux cordons littoraux, tournant vers la mer leur concavité gracieusement infléchie et contrastant par la sombre verdure de leurs pins avec le bleu des eaux et les tons fauves des rochers, rattachent la montagne aux saillies du rivage continental et séparent ainsi de la mer un lac de forme régulière, au centre duquel la petite ville d'Orbetello occupe l'extrémité d'une ancienne plage en partie démolie par les flots: on croirait voir dans ce grand bassin rectangulaire et dans les digues de sable qui l'entourent l'oeuvre réfléchie d'une population de géants. L'étang d'Orbetello est utilisé comme la lagune de Comacchio: c'est un grand réservoir de pêche, où les anguilles se prennent par centaines de milliers. À l'ouest, la chaîne d'îles se continue vers la Corse par les cimes de Giglio, par l'âpre Monte Cristo et par l'écueil de la Fourmi 80. L'île d'Elbe, située plus au nord, forme un petit monde à part.

Note 80: (retour) Altitudes du Subapennin:
Poggio di Montieri            1,042 mèt.
Labbro                        1,192  »
Monte Amiata                  1,766  »
Monte Serra (monte Pisans)      914  »
  »   di Piombino               199  »
  »   Argentaro                 636  »

Déjà dans le court espace de temps qui s'est écoulé depuis le commencement de la période historique les divers fleuves de la Toscane, le Serchio, qu'alimentent les neiges de la Garfagnana et des Alpes Apuanes, le puissant Arno, la Cecina, l'Ombrone, l'Albegna, ont opéré des changements considérables dans l'aspect des campagnes riveraines et dans la configuration du littoral marin. Les terrains mal consolidés qu'ils traversent dans la plus grande partie de leur cours leur fournissent en abondance les matériaux d'érosion nécessaires à l'immense travail géologique dont ils sont les artisans. En maints endroits, les versants de montagnes que ne retiennent plus ni forêts ni broussailles, se changent à la moindre pluie en une véritable pâte semi-fluide qui s'écoule lentement, puis que les rivières emportent rapidement dans leur cours. Depuis les beaux temps de la république pisane, dans l'espace de quelques siècles, la bouche de l'Arno s'est prolongée de 5 kilomètres en mer. D'ailleurs elle a fréquemment changé de place; jadis le Serchio et l'Arno avaient un lit inférieur commun, mais on dit que les Pisans rejetèrent le premier fleuve vers le nord pour se débarrasser du danger causé par ses alluvions. L'examen des lieux prouve aussi qu'en aval de Pise l'Arno s'est longtemps écoulé vers la mer par les terrains bas de San Pietro del Grado (Saint Pierre du Grau), où s'épanche aujourd'hui le Colombrone; mais depuis que, soit la nature, soit l'homme ou leurs deux forces réunies ont donné au fleuve son issue actuelle, il n'a cessé de se promener dans les plaines en remaniant les terres alluviales de ses bords et en agrandissant les campagnes aux dépens de la mer Tyrrhénienne. D'après Strabon, Pise se trouvait de son temps à vingt stades olympiques du littoral, c'est-à-dire à 3,700 mètres, tandis qu'elle en est actuellement trois fois plus distante: lorsque le couvent, devenu la cascina de San Rossore, fut construit, vers la fin du onzième siècle, ses murs dominaient la plage, et de nos jours l'emplacement de cet ancien édifice est à 5 kilomètres environ de la mer. De vastes plaines coupées de dunes ou tomboli et revêtues en partie de forêts de pins, se sont ajoutées au continent; de grands troupeaux de chevaux et de boeufs demi-sauvages parcourent ces vastes terrains sableux, où les éleveurs ont en outre, depuis les croisades, dit-on, acclimaté le chameau avec succès. D'ailleurs l'empiétement des terres n'est peut-être pas dû en entier au travail des alluvions; il est possible que le littoral de la Toscane ail été soulevé par les forces intérieures. La pierre dite panchina, dont on se sert à Livourne pour la construction des édifices, est une roche marine formée en partie de coquillages semblables à ceux que l'on trouve encore dans la mer voisine.