La Toscane continentale se complète par une Toscane insulaire, reste de l'isthme qui réunissait autrefois les îles de Corse et de Sardaigne à la terre ferme. Ces îles, que le navigateur voit surgir devant lui du milieu des eaux bleues, puis qui s'abaissent graduellement et s'évanouissent au loin dans le sillage, donnent un grand charme de beauté aux parages toscans de la mer Tyrrhénienne.

L'île d'Elbe, jadis petit royaume de Napoléon, est la terre principale de l'archipel toscan 84. Elle est beaucoup plus grande à elle seule que tous les autres îlots: Giglio, aux belles carrières de granit; Monte-Cristo, semblable à une énorme pyramide surgissant de la mer à plus de 600 mètres; la belle Pianosa, couverte de sa forêt d'oliviers; Capraja, la génoise, aux maisons blanches groupées dans un cirque de granit rose; Gorgona, simple colline hérissée de broussailles. Ancienne dépendance de Populonia l'étrusque, l'île d'Elbe est un pittoresque massif de montagnes. Un détroit, peu profond et parfois dangereux à cause des vagues clapoteuses qui viennent se briser sur les deux îlots de Cerboli et de Palmajola, portant chacun sa vieille tour, sépare ses rives abruptes des promontoires de Piombino, où les navires devaient aborder jadis pour payer les droits de péage et se faire délivrer un «plomb» en signe d'acquit.

Note 84: (retour)
Superficie de l'île    22,000 hectares.
Population, en 1871    24,000 habitants.

A l'extrémité occidentale de l'île s'élève le groupe des monts granitiques de Capanne, haut de plus de 1,000 mètres; à l'autre extrémité, celle qui fait face au continent, des roches de serpentine arrondissent leurs cimes en forme de coupoles jusqu'à l'altitude de 500 mètres; au centre de l'île s'élèvent d'autres sommets de formations diverses, recouverts de broussailles. La variété des roches est très-grande pour un si petit espace: avec les granits de plusieurs époques et les serpentines se trouvent aussi des couches de kaolin et des marbres de diverses espèces, notamment un marbre blanc comme celui de Carrare. Les cristaux remarquables, les pierres précieuses se rencontrent en si grand nombre à l'île d'Elbe, qu'on l'a comparée à un grand cabinet de minéralogie.

Jadis exposés aux fréquentes incursions des pirates, les habitants de l'île avaient dû se réfugier dans l'intérieur et sur les promontoires escarpés; c'est là qu'on voit les belles ruines de leurs forteresses ou des villages encore habités. L'antique cité, fièrement nommée Capoliberi ou «mont des Hommes libres», et que l'on considère comme une sorte d'acropole, est une de ces bourgades encore peuplées. Grâce au retour de la paix maritime et à l'appel du commerce, la plupart des habitants sont descendus vers les «marines» et les villes du littoral, Porto-Ferrajo, que l'on a ceint de fortifications, Porlo-Longone, Marciana, Rio. Marins, pêcheurs de thons ou de sardines, sauniers, vignerons ou jardiniers, tous ont du travail en abondance, car l'île est riche en ressources de toute sorte. D'ailleurs, les habitants sont hospitaliers et vraiment Toscans par la douceur. Quoique proches voisins des Corses, ils n'ont point leurs mœurs féroces de guerre et de vendetta.

La grande importance économique de l'île d'Elbe ne provient ni de ses vins, ni de ses pêcheries, ni de ses salines, ni de son commerce maritime 85, mais de ses gîtes de fer, sinon les plus riches, du moins les mieux exploités qui existent dans le monde méditerranéen. Ces puissantes masses ferrugineuses, qui recouvrent une superficie d'environ 250 hectares, se dressent en falaises à l'extrémité nord-orientale de l'île. Du continent déjà on en remarque les escarpements rouillés; les eaux qui en découlent sont rouges de matières ocreuses, et le sable des plages est tout noir des débris du métal. Les ouvriers, parmi lesquels se trouvent en grand nombre des «internés» de l'Italie méridionale, abattent à même le minerai, que l'on traîne ensuite vers l'embarcadère de Rio ou qui descend tout seul par des chemins de fer automoteurs. Les vides immenses produits par l'exploitation ressemblent à de vastes cratères, et la couleur de la roche, rouge sombre, violacée ou noirâtre, ajoute à l'illusion. Les déblais que le travail de cent générations successives d'ouvriers a rejetés de ces cratères depuis vingt-cinq ou trente siècles, ont des proportions qui confondent l'imagination du spectateur. La poussière ferrugineuse, stratifiée en couches dont la couleur diffère suivant la nature des débris qui les composent, s'est accumulée en véritables montagnes de 100 et de 200 mètres de hauteur, aux talus recouverts de la végétation des maquis. La fouille au pic et à la pelle suffit pour désagréger ces amas, qui représentent au moins cent millions de tonnes de minerai. Quant aux mines proprement dites, elles pourraient, sans s'épuiser, fournir encore pendant vingt siècles un million de tonnes par an à la consommation du monde, soit de cinq à dix fois plus chaque année qu'elles n'en donnent actuellement. Les minerais exploités dans les gîtes de l'île d'Elbe ont, en outre, le grand avantage pour l'industrie moderne de pouvoir être facilement transformés en acier. La pierre d'aimant ou «calamite» entre pour une forte proportion dans les minerais de l'un des gisements, celui de Calamita; c'est la pierre qui, placée sur un rondin de liége et flottant librement dans un vase, servait jadis aux marins de la Méditerranée pour se diriger sur les eaux, quand se voilait l'étoile polaire.

Note 85: (retour) Mouvement des ports de l'île, en 1873: 9,162 navires d'un port de 423,500 tonnes.


V

LES APENNINS DE ROME, LA VALLÉE DU TIBRE, LES MARCHES
ET LES ABRUZZES.

Au point de vue géographique, la partie de la Péninsule qui a Rome pour chef-lieu naturel est le tronc du grand corps de l'Italie maritime: c'est là que les montagnes des Apennins atteignent leur plus grande hauteur; c'est aussi là que se ramifie le plus vaste système hydrographique au sud de la vallée du Pô; mais, quoique le rôle historique le plus important lui ait jadis appartenu, la population y est plus clair-semée et la quantité annuelle du travail y est moins importante que dans toutes les autres grandes régions de l'Italie 86.

Note 86: (retour)
                 Superficie   Population en 1871.   Population kilom.

Rome          11,790 kil. car.       836,700 hab.       71
Ombrie         9,633    »            549,600  »         57
Marches        9,714    »            915,420  »         94
Abruzzes      12,686    »            918,770  »         72
              ________________    ______________        __
              43,823 kil. car.    3,220,490 hab.        74

Dans leur ensemble, les Apennins romains s'élèvent en un rempart absolument parallèle au rivage de la mer Adriatique. Au littoral à peine infléchi qui se prolonge du nord-ouest au sud-est, de Rimini à Ancône, puis à la côte, plus rectiligne encore, qui d'Ancône à la bouche du Tronto prend une direction peu divergente du méridien, correspond exactement la crête des montagnes, que les marins voient se dresser au-dessus de la zone verdoyante du rivage. De ce côté, la chaîne paraît tout à fait régulière: sommet se montre après sommet, chaînon latéral succède à chaînon latéral, les vallées qui descendent de l'Apennin sont toutes parallèles les unes aux autres et normales à la côte; la pente générale des monts est partout fortement inclinée vers la mer, et la succession des assises géologiques, jura, craie, terrains tertiaires, se maintient la même, des arêtes que blanchissent les neiges aux promontoires que vient laver le flot. La seule irrégularité qui se présente dans cette ordonnance de l'architecture orographique provient du groupe de collines, presque détachées de l'Apennin, qui forment l'éperon d'Ancône. D'ailleurs cet angle du rivage, semblable à la clef de voûte d'une arcade, répond à l'angle de tout le système des Apennins: c'est précisément en face que se reploie l'axe des monts. Cette région de l'Italie est la contre-partie naturelle de l'Apennin ligure. Ancône correspond à Gênes; les deux rives qui s'étendent, l'une vers l'Émilie, l'autre vers la presqu'île du Monte Gargano, rappellent les deux «rivières» du Ponent et du Levant; seulement, le profil du littoral et des monts se dessine en sens inverse. Comme l'Apennin ligure, celui d'Ancône ne laisse à sa base qu'une étroite bande de terrain; en maints endroits la route qui longe le bord de la mer doit y contourner en corniche les escarpements des roches, et les villes, trop resserrées sur la plage, sont obligées d'escalader les promontoires; cependant cette contrée riveraine de l'Adriatique est moins bien défendue par la nature que la Ligurie. Au nord, elle s'ouvre largement sur les plaines du Pô, et du côté de l'ouest elle est facilement accessible par les plateaux qui flanquent la crête principale des Apennins; aussi les puissances limitrophes n'ont-elles cessé pendant tout le moyen âge, et même tout récemment encore, de lutter pour la possession de ce territoire: de là le nom de Marches, synonyme de frontière disputée, qui lui a été donné. Chaque ville y est une forteresse perchée sur un monticule ou sur une arête. Des indigènes qui ne connaîtraient aucune autre région de la Terre pourraient croire que chaque cime doit avoir son diadème de dômes et de tours.

Comme les Apennins étrusques, ceux qui forment la limite commune entre le versant des Marches et celui de Rome se divisent en massifs assez nettement séparés les uns des autres. Le premier massif, qui domine à l'orient la haute vallée du Tibre, a pour bornes septentrionales le Monte Comero et le Fumajolo, source du fleuve romain; du côté du sud, il est flanqué sur son versant oriental par le Monte Nerone: quoique moins hautes que beaucoup d'autres cimes des Apennins, ces montagnes sont désignées par l'appellation d'Alpes; ce sont les Alpe (et non Alpi) della Luna. Une brèche où passe la route de Pérouse à Fano, interrompt la chaîne, qui recommence au delà par le groupe du Monte Catria. En cet endroit, l'Apennin se bifurque. Les eaux en ont si diversement érodé et déchiqueté les remparts, jadis parallèles et disposés à la façon du Jura franco-suisse, qu'il est bien difficile de reconnaître la configuration première: plateaux, massifs isolés, ramifications latérales, chaînes de jonction, forment un vaste dédale à l'est du bassin du Tibre et de ses affluents. Toutefois, si l'on néglige les mille irrégularités de détail, on peut dire que les hautes terres de l'Ombrie et des Abruzzes, sur une longueur d'environ 200 kilomètres et sur une largeur moyenne de 50 kilomètres, sont limitées à l'est et à l'ouest par deux chaînes, d'origine jurassique et crétacée, qui, après s'être séparées au Monte Catria, vont se rejoindre par le chaînon de la Majella, d'où rayonnent dans tous les sens les montagnes du Napolitain. De ces deux chaînes parallèles, aucune n'est un faîte de partage: celle de l'ouest est traversée par la Nera et d'autres rivières qui se déversent dans le Tibre; celle de l'est, encore plus découpée, laisse passer par des portes de rochers plusieurs torrents qui se précipitent vers l'Adriatique. Le plus abondant de ces cours d'eau, la Pescara, qui naît sur le plateau des Abruzzes, sous le nom d'Aterno, traverse précisément l'Apennin oriental dans le voisinage de ses plus hauts sommets; sa masse liquide et les pierres qu'il entraîne ont creusé un défilé profond que l'on utilise pour y faire passer un chemin de fer de jonction entre l'Adriatique et le bassin du Tibre.

Ce haut plateau des Abruzzes, coupé de chaînons transversaux et semé de dépressions qui furent autrefois des bassins lacustres, est la forteresse naturelle de l'Italie centrale. A l'ouest, parmi tant d'autres cimes, s'élèvent le Monte Velino, à la double pyramide; au nord, le Vettore termine l'arête des montagnes Sybillines; à l'est se dresse le sommet le plus haut des Apennins, mont rarement escaladé, auquel on a justement donné le nom de Gran Sasso d'Italia (Roche-Grande d'Italie). De temps immémorial, les indigènes savent que ces superbes escarpements, blancs de neige pendant la plus grande partie de l'année, sont bien les plus élevés de la Péninsule: c'est non loin de là, dans un petit lac, où flottait une île de feuilles et d'herbages, que les Romains croyaient avoir trouvé «l'ombilic de l'Italie»; près de là aussi, les Marses, les Samnites et leurs confédérés de la Péninsule, las de porter le pesant joug de Rome, avaient choisi la ville de Corfinium pour en faire, sous le nom d'Italica, la cité même de toutes les populations libres des montagnes; là, dans ce vrai centre de la péninsule des Apennins, les souffrances et la révolte communes jetèrent la première semence de cette union qui devait, après deux mille années, devenir la nationalité italienne. Du côté de l'Adriatique, la Roche-Grande, dont les parois calcaires se superposent d'étage en étage jusqu'à près de 3,000 mètres d'élévation, présente l'aspect le plus grandiose; du côté des Abruzzes, il s'étale largement en une puissante masse, sans grande beauté de profil; mais au-dessous s'étendent d'admirables paysages alpestres. Là les ours ont encore leurs retraites; les chamois même n'ont pas été complètement exterminés par les chasseurs; les pâturages aux plantes rares rappellent ceux de la Suisse; mais ils paraissent plus beaux encore, grâce à l'éclat de la lumière, à la profondeur du ciel, au pittoresque des ruines, au profil si pur des lointains. Enfin, çà et là, se montrent encore des forêts de hêtres et de pins, d'autant plus admirables à voir qu'elles manquent dans les régions plus basses. Le déboisement excessif est une des infortunes de l'Italie; en maint district des Apennins romains, le sol végétal lui-même a disparu. Si l'on voulait reboiser, il serait trop tard; seulement dans quelques fissures se sont amassées de la poussière et des pierrailles, où peuvent croître des genêts et des ronces.

A l'ouest des arêtes principales de l'Apennin, chacune des vallées où coule un des affluents du Tibre, est dominée de chaque côté par des montagnes calcaires, dont quelques-unes ont encore une élévation considérable; mais en moyenne la pente générale de la contrée s'abaisse assez également vers la vallée inférieure du fleuve. Deux hautes cimes, laissant passer le Tibre comme par une porte triomphale, se dressent en forme de pyramides à l'extrémité des chaînons subapennins: au nord du fleuve, c'est le Soracte des anciens, devenu par un calembour pieux, le saint Oreste du moyen âge; au sud, c'est le mont Gennaro, massif avancé des hauteurs de la Sabine. Ces beaux sommets sont, avec leurs contre-forts et les groupes volcaniques des environs, les montagnes en hémicycle qui forment l'admirable horizon de la campagne de Rome. Déjà fort belles par la vigueur et l'harmonie de leurs lignes, ces montagnes gagnent encore en beauté, aux yeux de l'historien et de l'artiste, par les événements considérables qui s'y sont accomplis, par les tableaux des peintres, les chants et les descriptions des poëtes. Les souvenirs et l'imagination aident au regard pour embellir et transfigurer ces paysages.

Quelques chaînons et des massifs isolés, de formations calcaires comme le Subapennin, bordent le littoral de la mer Tyrrhénienne et les marécages de la côte. Telles sont les hauteurs aux riches gisements d'alun qui entourent le noyau trachytique de la Tolfa, volcan d'origine fort ancienne, dont les sources alimentent Civita-Vecchia; tels sont aussi les monti Lepini, avec leur crête en «échine d'âne» (Schiena d'Asino), qui par leurs escarpements nus forment un véritable mur à l'est des marais Pontins; ils ont pourtant çà et là quelques forêts de châtaigniers et de hêtres, où les descendants des Volsques mènent paître leurs troupeaux de porcs; mais presque toutes les montagnes sont dépouillées de végétation et leurs roches brûlées par le soleil se divisent naturellement en fragments angulaires qui ont servi de modèle aux murs cyclopéens de tant d'anciennes villes du Latium. A l'ouest de ces mêmes marais se dresse une cime à dix pointes, couverte de bois touffus sur les pentes qui s'inclinent vers les continents, mais âpre et nue du côté de la mer; seulement quelques palmiers nains, que l'on vient chercher de Rome pour en orner les jardins, croissent çà et là dans les fissures du rocher. Cette masse insulaire, non moins grandiose que le monte Argentaro de la Toscane, est le Circello. le promontoire fameux où la magicienne Circé se livrait à ses maléfices. On y montre encore la grotte où elle changeait les hommes en animaux, et quelques constructions cyclopéennes, dominant le village de San Felice, y rappellent les temps mythiques de l'Odyssée. A l'époque des anciens navigateurs hellènes, lorsque l'Italie n'était connue que par ses îles et ses promontoires, elle était considérée comme un archipel, et l'île de Circé, au redoutable cap, passait pour l'une des terres les plus importantes de ces Cyclades de l'Occident 87.

Note 87: (retour) Altitudes diverses des Apennins romains:
Monte Comero.....................    1,167 mètres.
  »   Nerone.....................    1,526   »
  »   Catria.....................    1,702   »
  »   Vettore....................    2,479   »
Gran Sasso d'Italia..............    2,902   »
Monte Majella....................    2,792   »
  »   Velino.....................    2,487   »
Monte Conero (collines d'Ancône).      840   »
Soracte..........................      692   »
Monte Gennaro....................    1,269   »
Schiena d'Asino..................    1,477   »
Monte Circello...................      527   »
Col de Fossato (tunnel du chemin
     de fer d'Ancône à Rome).....      535   »

Au milieu des mers où se sont déposés les calcaires, les marnes, les argiles, les sables de la région subapennine, des volcans étaient à l'oeuvre pendant la période glaciaire, et leurs amas de matières fondues jaillissaient au-dessus des flots sur une faille des roches profondes. Une rangée irrégulière de montagnes de lave s'est ainsi formée, suivant un axe sensiblement parallèle à celui des Apennins eux-mêmes et au littoral de la Méditerranée. Les cônes d'éjection sont reliés les uns aux autres par des couches épaisses de tufs qui se sont répandues sur toute la plaine à la base des montagnes calcaires. Elles s'étendent sur un espace d'environ 200 kilomètres, du Monte Amiata de la Toscane au groupe des montagnes d'Albano, et dans toute cette vaste zone les strates d'origine volcanique ne se trouvent interrompues que par le cours du Tibre et les alluvions qui se sont déposées sur ses bords: c'est dans ces amas de cendres agglutinées que se ramifient les fameuses catacombes de Rome. D'après Ponzi et la plupart des géologues qui ont étudié la nature de ces tufs, ils auraient été rejetés du sein des foyers intérieurs par des cratères situés à fleur d'eau, et les courants les auraient ensuite distribués au loin sur les bas-fonds. Les tufs formés par toutes ces couches de cendres volcaniques ne renferment aucun fossile, ce que l'on explique par l'existence des glaces qui se détachaient des montagnes voisines et, labourant le fond marin, ne permettaient pas à la vie animale de s'y développer.

La région des volcans romains se distingue par les nombreux bassins lacustres qu'elle renferme. Le plus grand de tous, le lac de Bolsena, mer intérieure aux bords ombragés de châtaigniers, était jadis considéré comme un cratère. S'il en était vraiment ainsi, cette dépression serait, même en comparaison des bouches volcaniques des Andes et de Java, le plus étonnant témoignage de la puissance des forces souterraines, car le lac de Bolsena n'a pas moins de 40 kilomètres de tour et recouvre une sunerficie de 114 kilomètres carrés. Toutefois les géologues modernes s'accordent, en général, à voir dans ce lac cratériforme un simple bassin d'effondrement et d'érosion: il se trouve, en effet, au milieu d'un plateau de cendres, de scories et de laves qui ne se relève point autour des eaux en un rebord circulaire semblable aux talus des cônes volcaniques. On voit facilement la différence de structure et de formation en comparant la cavité lacustre aux véritables cratères du pays, à l'île en croissant de Mortara, au gouffre circulaire que domine le pic de Montefiascone, à la bouche d'éjection de Giglio, remplie par les eaux d'un petit lac, et surtout à l'énorme cratère de Latera, qui s'ouvre dans la partie occidentale du plateau volcanique, et du centre duquel jaillit un cône d'éruption, le mont Spignano. Très-inférieur en étendue au lac de Bolsena, le cirque de Latera n'en est pas moins l'un des grands cratères du globe; sa largeur moyenne est de 7 à 8 kilomètres.

Déjà si remarquable par son beau lac et son prodigieux cratère, la contrée volcanique de Bolsena est aussi fort curieuse par les escarpements verticaux que présentent ses tufs et ses laves au-dessus des rivières environnantes. Les villes et les villages perchés sur ces promontoires sont du plus admirable pittoresque. La vieille Bagnorea s'avance entre deux gouffres vertigineux comme sur un immense môle et se réunit à la nouvelle ville par un chemin en «escarpolette» où les voyageurs timides n'aiment guère à s'aventurer; Orvieto occupe une roche isolée pareille à une forteresse; Pittigliano, entouré d'abîmes, n'eût été accessible qu'à l'oiseau si l'on avait coupé l'isthme de quelques mètres de large qui rattachait le village au reste du plateau. Au moyen âge, pendant les incessantes guerres des seigneurs et des communes, les grands triomphes étaient de pouvoir s'emparer de ces nids d'aigle.

Au sud du grand lac de Bolsena, qui s'épanche directement dans la Méditerranée par la Marta, le beau lac de Bracciano, qui donne naissance à la rivière d'Arrone, semble être aussi un bassin d'effondrement et non un véritable cratère. Quant au lac de Vico, de forme si gracieusement arrondie, c'est bien un volcan, quoique le rempart extérieur des laves soit ébréché du côté de l'occident. Au centre, s'élève le cône presque parfaitement régulier du Monte Venere, aux longs talus boisés. Jadis un lac annulaire enveloppait complètement le cône central et, par son contraste avec la verdure et les scories rouges, donnait à l'ensemble du paysage la plus merveilleuse beauté; mais le seuil par lequel son émissaire s'échappe dans le Tibre a été abaissé, et par suite le lac s'est transformé en un simple croissant. D'après la légende, une ville ruinée dormirait dans ses profondeurs.

De l'autre côté du Tibre, les montagnes du Latium qui contiennent les lacs charmants d'Albano et de Nemi, ainsi que d'autres bassins où l'on cherche du regard des eaux disparues, se dressent en un magnifique groupe de volcans, ou plutôt forment un cône unique de plus de 60 kilomètres de circonférence, dont le grand cratère, partiellement oblitéré, en renferme plusieurs de moindres dimensions. Précisément au centre de la grande enceinte extérieure du volcan, s'arrondit le principal cratère secondaire, celui du Monte Cavo, dont une légende, en désaccord avec l'histoire, a fait un camp d'Hannibal. Des couches de pouzzolane, de pierrailles volcaniques, de cendres, que les eaux ont ravinées en sillons divergents d'une grande régularité, forment les pentes extérieures de la montagne et, par la diversité de leur composition, montrent les différentes phases d'activité par lesquelles a passé jadis ce Vésuve romain, beaucoup plus récent que les volcans situés au nord du Tibre. Les laves sont descendues jusque dans le voisinage immédiat de Rome, là où se trouve le sépulcre de Cecilia Metella.

Le lac d'Albano déverse son trop-plein dans la mer par un canal souterrain de 2,337 kilomètres de longueur, qui s'est maintenu en parfait état de conservation pendant vingt-deux siècles. Le grand réservoir est fameux parmi les zoologistes à cause d'une espèce de crabe qui s'y trouve en grande abondance et que l'on expédie à Rome en temps de carême. Ce crabe, le seul animal de ce genre qui vive dans les eaux douces, fait supposer que le cratère lacustre était jadis en communication avec la mer et qu'il s'en est séparé peu à peu, en sorte que les crabes auront eu le temps de s'accoutumer au changement graduel opéré dans la composition du liquide. Il est probable qu'une longue série de siècles se sera écoulée avant que le golfe marin, transformé en réservoir distinct, puis lentement exhaussé par les amas de scories qui s'y déversaient, ait pu atteindre l'altitude de plus de 300 mètres, qu'il occupe aujourd'hui, à moins qu'il n'ait été soulevé en masse, comme le sont actuellement les côtes de Civita-Vecchia et de Porto d'Anzio. En tout cas, des silex travaillés et des vases de terre cuite, que l'on a trouvés sous les masses épaisses du peperino volcanique, prouvent que le pays était habité lors des dernières éruptions par des populations civilisées: quelques-uns de ces vases sont même doublement précieux, parce qu'ils figurent des maisons de ces temps antérieurs à l'histoire. Des pièces de monnaie de la République et des fibules de bronze témoignent de l'âge relativement moderne des laves supérieures. Que de civilisations diverses se sont succédé, et que de villes, de villages, de palais de plaisance ont pu se bâtir dans les anciens cratères! Albe la Longue et d'autres cités des Latins y ont été remplacées par des villas romaines, puis les papes et les grands dignitaires de l'Église y ont bâti leurs châteaux, et maintenant ces montagnes sont un lieu d'excursions et de villégiature pour la foule des étrangers qui, de toutes les parties du monde, viennent contempler la grande Rome. C'est au point culminant du Monte Cavo que se dressait le temple fameux de Jupiter Latial, où se célébraient les fêtes de la confédération latine; ses derniers restes ont été détruits en 1783. De l'emplacement où il s'élevait on peut voir, quand le temps est favorable, jusqu'aux monts de la Sardaigne 88.

Note 88: (retour) Volcans romains:

Monte Cimino 1,071 mètres. Monte Cavo 951 mètres.

Le lac de Nemi, dont les eaux reflétaient ce temple redouté de Diane où chaque prêtre devait être le meurtrier de son prédécesseur, n'a plus sur les pentes de son entonnoir les grandes forêts qui l'assombrissaient jadis. De même que le lac d'Albano, il a été abaissé au moyen d'un souterrain de décharge. Quant au lac Régille, fameux par la victoire de Rome sur les alliés de Tarquin le Superbe, ce n'était qu'un marais situé à la base septentrionale du volcan; il a été complétement asséché. Enfin le lac incrustant de Tartari et celui de la Solfatare ou des «Iles Nageantes», ainsi nommé à cause des feuilles agglomérées qui flottent sur ses eaux, ne sont, en réalité que de simples mares, qui doivent surtout leur réputation au voisinage de Tivoli.

Tous les lacs encore existants de la région volcanique romaine se ressemblent par une grande profondeur. Par contre, les lacs de la région calcaire doivent être plutôt considérés comme des inondations permanentes 89. L'un d'eux, le lac de Fucino, a été complètement vidé; l'autre, celui de Trasimène, doit l'être prochainement. Le lac de Fucino s'étendait, à une époque géologique antérieure, sur un espace de 270 kilomètres carrés, et le trop-plein de ses eaux s'épanchait au nord-ouest, par-dessus le seuil des Campi Palentini, dans la rivière Salto, qui descend au Velino, puis au Tibre. Mais, à une époque inconnue, la diminution des pluies amena l'isolement du lac, et les eaux, désormais enfermées dans leur bassin, n'eurent d'autre issue que par l'évaporation. Suivant les alternances des années sèches et des années pluvieuses, le lac se rétrécissait ou s'accroissait en étendue et tantôt laissait des marais sur ses bords, tantôt refluait sur les campagnes cultivées et détruisait les récoltes: l'écart entre les niveaux des eaux de crue et des eaux basses n'était pas moindre de 16 mètres, et, lors des grandes inondations, la profondeur du lac dépassait 23 mètres; deux villes, dit-on, Marruvium et Pinna, avaient été dévorées par une de ses crues. Déjà les anciens Romains avaient tenté de vider ce lac afin de supprimer ainsi un foyer de pestilence et de conquérir à l'agriculture une grande superficie de sol fertile; mais comme il eût été impossible de lui rendre, par-dessus un trop large seuil, son ancien déversoir dans la vallée du Tibre, ils en firent un affluent du Garigliano, dont le petit tributaire Liri, qui garde maintenant pour lui seul le nom de l'ancien fleuve (Liris), coule à une faible distance du côté de l'ouest. Du temps de Claude, 30,000 esclaves travaillèrent pendant onze ans à creuser un tunnel de 5,640 mètres de longueur à travers le Monte Salviano, qui sépare le bassin lacustre de la basse vallée du Liri. L'entreprise, dirigée par l'avide Narcisse, ne pouvait réussir complètement, puisque la section et le fond du canal variaient sur tout le parcours de la galerie souterraine; le déversoir ne fonctionna jamais que d'une manière imparfaite et finit par s'obstruer. Au treizième siècle, au dix-huitième, on essaya de déblayer le canal; mais, pour faire oeuvre sérieuse, il était nécessaire de le recreuser complètement, et c'est là le travail qui a été mené à bonne fin dans les temps modernes, grâce aux capitaux du prince Torlonia, et aux plans de M. de Montricher, exécutés par MM. Bermont et Brisse. En seize années, de 1855 à 1869, le nouveau canal, qui d'ailleurs a fait disparaître jusqu'à la dernière brique de l'ancien tunnel de Claude, a été complètement achevé: une masse liquide de plus d'un milliard de mètres cubes a été versée dans le Liri et, par ce torrent, dans le Garigliano et dans la mer; maintenant des cultures occupent en entier la surface de l'ancien lac. La salubrité s'est accrue en même temps que la richesse du pays, quoique, pendant la première période du desséchement, l'air ait été corrompu par les milliards de poissons échoués, dont les écailles brillaient sur les plages en une immense ceinture d'argent. Un réseau de plus de cent kilomètres de routes carrossables a été tracé en dedans du grand chemin de ronde construit autour de la plaine; tandis que les villages riverains, périodiquement assiégés par les eaux, avaient été souvent changés en îles et en presqu'îles, de nouveaux groupes d'habitations s'élèvent maintenant dans les parties les plus creuses de la plaine; des bouquets d'arbres à fruit et d'agrément ont assaini et consolidé les terres. On peut se faire une idée des immenses progrès qui se sont accomplis pour ces travaux de percement dans l'art de l'ingénieur, depuis les temps de la puissante Rome, en comparant, au point de vue technique, l'oeuvre inutile de Claude au travail efficace de M. de Montricher 90.

Note 89: (retour) Lacs des montagnes romaines:
                        Superficie.     Altitude. Profondeur.
Lacs volcaniques:
   Lac de Bolsena       108 kil. car.  303 mètres. 140 mètres.
    »  Bracciano         58    »       151   »     250   »
    »  Albano             6    »       305   »     142   »
    »  Nemi               2    »       338   »      50   »

Lac de Trasimène        120    »       257   »       7   »
»  de Fucino. en 1850  158    »       700   »      28   »
Note 90: (retour) Comparaison des deux souterrains d'écoulement:
                                     Ancien tunnel.   Nouveau tunnel.
Longueur...........................   5,640 mètres.    6,203 mètres.
Section moyenne....................      10 mèt. car.   20 met. car.
Frais de construction
     (en argent et en valeur
     d'esclaves, d'après de Rotrou). 247,000,000 fr.  30,000,000 fr.

A l'autre extrémité des provinces romaines, entre la haute vallée du Tibre et le val de Chiana, le lac de Pérouse, plus connu sous le nom de lac de Trasimène à cause des souvenirs terribles qui s'y rattachent, a gardé jusqu'à nos jours presque toute l'étendue qu'il avait aux commencements de l'histoire. Cette mer de l'Ombrie n'aurait à s'élever que d'une faible hauteur pour épancher le trop-plein de ses eaux dans la Tresa, petit affluent du Tibre, mais elle n'a qu'un bassin fort étroit, et l'évaporation suffit pour emporter la masse liquide déversée par ses petits ruisseaux, dont l'un est le fameux Sanguinetto. C'est dans la plaine de ce ruisselet que les Carthaginois d'Hannibal et les Romains de Flaminius étaient aux prises, tandis qu'un tremblement de terre «roulait inaperçu sous le champ du carnage 91». Le lac est fort gracieux à voir, à cause des îles qui le parsèment et du charmant contour de ses rives; mais les collines basses qui l'entourent sont peu fertiles, le climat est insalubre, les eaux s'ont très-pauvres en poisson: aussi les habitants riverains attendent-ils avec impatience que les ingénieurs tiennent leurs promesses en donnant à l'agriculture les 12,000 hectares de terres excellentes encore recouvertes par l'eau du lac.

Note 91: (retour)
................. beneath the fray
An earthquake reeled unheededly away.
(Byron.)

Un travail d'assainissement et de conquête agricole bien plus pressant est celui que réclame la «campagne romaine» proprement dite, c'est-à-dire le territoire compris entre le Tolfa de Civita-Vecchia, le mont Soracte, les hauteurs de la Sabine et les volcans du Latium. Aux portes mêmes de la capitale de l'Italie commence la solitude. Autour de la grande Rome comme dans les Maremmes de l'ancienne Étrurie, les guerres, l'esclavage et la mauvaise administration ont changé en désert une contrée fertile qui devrait nourrir des populations nombreuses. Les peintres célèbrent à l'envi la campagne de Rome; ils en admirent les mornes étendues, les ruines pittoresques entourées de broussailles, les pins solitaires au branchage étalé, les mares où viennent s'abreuver les buffles, où se reflètent les nuages empourprés du soir. Certes, ces paysages, dominés par des montagnes au vigoureux profil, sont magnifiques de grandeur et de tristesse, mais l'air y est mortel. Le sol et le climat de l'Agro romano se sont détériorés à la fois, et la fièvre y règne en souveraine

La campagne de Rome, qui s'étend au nord, du Tibre, sur plus de 200,000 hectares, de la mer aux montagnes, était, il y a deux mille ans, un pays riche et cultivé; mais, après avoir été labouré par des mains d'hommes libres, il fut livré aux mains des esclaves. Accaparé par les patriciens qui s'y taillaient de vastes domaines, ce terrain se couvrit de villas de plaisance, de parcs et de jardins, qui s'étendaient des montagnes à la mer; puis, lorsque les magnifiques demeures furent livrées aux flammes et que la population de travailleurs asservis fut dispersée, le pays se trouva du coup transformé en désert. Depuis cette époque, la plus grande partie de l'Agro n'a cessé d'être propriété de «main-morte» entre les mains des corps religieux et de grandes familles princières. Tandis que le reste de l'Europe progressait en agriculture, en industrie, en richesses de toute sorte, la Campagne devenait plus déserte, plus morne, plus insalubre. Le marais n'a cessé d'envahir dans les bas-fonds, et les collines elles-mêmes se sont recouvertes d'une atmosphère de miasmes; la malaria, produite par les sporules d'eau douce qui empoisonnent l'atmosphère et que les vents d'ouest empêchent de s'échapper vers la mer, a fini par franchir les murs de Rome et décime la population des faubourgs.

CAMPAGNE DE ROME.
Dessin de A. de Curson, d'après nature.

Pas un village, pas un hameau de cette contrée flétrie n'a pris assez d'importance pour s'organiser en commune: il n'y a que de simples masures de dépôt dans les diverses propriétés, qui ont en moyenne 1,000 hectares d'étendue. Ces immenses domaines ne consistent guère qu'en pâtis où se promènent en troupeaux, à demi sauvages, de grands boeufs gris, que l'on dit, probablement à tort, être les descendants de ceux qui suivirent les Huns en Italie, et dont les cornes puissantes, longues de près d'un mètre, sont conservées soigneusement dans les cabanes comme préservatif contre le «mauvais oeil». Le sol de ces terrains de pâture, si mal utilisés, se compose pourtant de grasses alluvions, mêlé à des matières volcaniques et aux marnes argileuses des Apennins; mais on se borne à en labourer une faible partie tous les trois ou quatre ans, pour le compte d'intermédiaires appelés «marchands de campagne». Laboureurs et moissonneurs, qui descendent des collines des alentours, viennent pour ainsi dire travailler en courant, poursuivis par la fièvre, et bien souvent ils succombent au fléau avant d'avoir pu regagner leurs villages. Que faudrait-il faire pour rendre au sol sa richesse, à l'air sa pureté, et ramener la population dans la campagne romaine? Sans doute il faudrait drainer le sol, dessécher les marais, planter des arbres ayant, comme l'eucalyptus, une grande facilité d'absorption par leurs feuilles et leurs racines,--et c'est là ce que l'on tente depuis 1870 avec succès autour de l'abbaye de Tre Fontane;--mais il importerait, avant toutes choses, d'intéresser le cultivateur à la restauration du terrain qu'il laboure. Même dans les districts du pays romain, les plus salubres par le sol et le climat, la misère et toutes les maladies qui en sont la conséquence déciment la population. Ainsi la vallée du Sacco, qui prolonge vers Rome les campagnes fertiles de la Terre de Labour et qui est si riche en céréales, en vins, en fruits, n'a que du maïs pour ses propres cultivateurs; la part prélevée par la grande propriété et les intérêts des prêteurs dévorent tous les produits; les paysans riches sont ceux qui, après avoir vendu le sol, gardent encore la propriété des arbres.

Au sud du Tibre, la zone des terres incultes et insalubres se continue le long de la mer; les eaux retenues par les dunes du bord emplissent l'air de miasmes dangereux, et, pour y échapper, il faut se réfugier, soit sur les collines de l'intérieur, soit même sur les jetées qui s'avancent en pleine mer, comme à Porto d'Anzio. La mort plane sur ces rivages qui jadis étaient bordés, d'Ostie à Nettuno, d'une longue façade de palais célèbres par leurs grands trésors d'art, dont il nous reste le Gladiateur et l'Apollon du Belvédère; à demi enfouis dans le sable des dunes ou déjà lavés par le flot marin, des pavés de mosaïque et des murs de fondation rappellent l'oeuvre de destruction accomplie par les marais. Mais de toutes les campagnes à malaria la plus redoutable est celle qui occupe, à la base des monts Lepini, la plaine comprise entre Porto d'Anzio et Terracine. Cette plaine, ancien golfe de la mer Tyrrhénienne, est celle des marais Pontins ou «Pomptins», ainsi nommée d'une ville de Pometia, qui n'existe plus. Vingt-trois cités prospéraient jadis dans cette contrée, aujourd'hui déserte et mortelle. C'était le domaine le plus fertile de la puissante confédération des Volsques, et, si l'on en juge par les traditions qu'a poétisées l'Énéide, c'était un pays des plus prospères. Mais les Romains conquérants vinrent y faire en même temps «la paix et la solitude». La région était déjà transformée en un marécage lorsque, en l'an 442 de Rome, le censeur Appius construisit à travers le pays la voie célèbre qui mène de Rome à Terracine. Depuis cette époque, on a vainement essayé, à diverses reprises, de reconquérir le territoire, refuge des sangliers, des cerfs, et de buffles à demi sauvages dont les ancêtres furent importés d'Afrique au septième siècle. Les canaux creusés du temps d'Auguste semblent n'avoir pas eu grande utilité; les travaux entrepris sous le Goth Théodoric furent, dit-on, plus efficaces; mais les eaux stagnantes et la malaria reprirent bientôt leur empire. Vers la fin du dix-huitième siècle, le pape Pie VI reprit l'œuvre d'assainissement; il fit creuser, à côté de la voie Appienne restaurée, un grand canal de décharge où devaient affluer toutes les eaux du marais; mais les calculs des ingénieurs se trouvèrent déçus, et la vaste dépression, d'une superficie totale de plus de 750 kilomètres carrés, est toujours le même pays de désolation et de mort; quand un brigand s'y réfugie, on ne l'y poursuit point; on le laisse mourir en paix.

Toutes les difficultés sont réunies pour gêner les travaux de dessèchement. A l'ouest des marais Pontins proprement dits, parallèlement au rivage de la mer, se prolonge une rangée de hautes dunes boisées, à travers lesquelles furent jadis creusés des canaux d'écoulement, oblitérés aujourd'hui; mais au delà de cette première chaîne de dunes s'étend une deuxième zone de marécages séparés de la mer par un autre rempart de sable, enraciné d'un côté à la pointe d'Astura, de l'autre au promontoire de Circé, et couvert également de forêts, où les marins de Naples viennent s'approvisionner de bois et de charbon. Ainsi deux barrières s'opposent à l'expulsion des eaux vers les parages de la mer les plus rapprochés: il faut donc que les canaux d'asséchement se dirigent au sud vers Terracine; mais là aussi un cordon de dunes borde le littoral. D'ailleurs la pente générale du sol est très-faible, de 6 mètres à peine, de l'origine des marais au rivage de la mer. En outre, les eaux sont retenues dans les canaux par de véritables forêts d'herbes aquatiques; pour débarrasser les fossés de ces énormes enchevêtrements de plantes et rétablir le courant, on pousse dans l'eau des troupeaux de buffles qui pataugent sur le fond et le maintiennent ainsi plus libre de végétation. C'est là, il est vrai, un moyen barbare, qui hâte la détérioration des berges, et que l'on cherche à remplacer par des fauchaisons régulières; mais à peine les herbes palustres ont-elles été coupées et livrées au courant, qu'elles repoussent avec la même abondance et qu'il, faut s'occuper d'une nouvelle moisson. La masse des eaux reste donc stagnante: or non-seulement il pleut beaucoup dans cette partie de l'Italie, mais encore, par un singulier phénomène géologique, il se trouve que l'eau surabondante des bassins limitrophes s'épanche par dessous les montagnes dans la dépression des marais Pontins. M. de Prony a constaté que la masse liquide versée à la mer par le Badino, canal d'écoulement des marais, dépasse de plus de moitié Peau de pluie reçue annuellement dans le bassin. C'est que le Sacco, tributaire du Garigliano, et le Teverone, affluent du Tibre, s'écoulent partiellement dans les marais par des ruisseaux cachés qui passent au-dessous des monts Lepini et rejaillissent de l'autre côté en sources très-abondantes. Lors des grandes pluies, tout se trouve inondé. Pendant les sécheresses, un nouveau danger se produit: que des pâtres insouciants allument des broussailles sur les pâturages desséchés, le sol tourbeux s'enflamme aussitôt et brûle jusqu'au niveau des eaux souterraines; ainsi se forment de nouvelles cuvettes marécageuses dans les endroits que l'on croyait, le plus à l'abri des inondations. Mais, pendant la plus grande partie de l'année, l'aspect des marais Pontins est celui d'une plaine couverte d'herbes et de fleurs: on se demande avec étonnement comment ces campagnes si fécondes restent encore inhabitées. La ville de Ninfa, qui fut bâtie vers le onzième ou douzième siècle à l'extrémité septentrionale de la plaine, dans la région la moins insalubre, est pourtant abandonnée. On la voit encore presque entière, avec ses murs, ses tours, ses églises, ses couvents, ses palais, ses demeures, toute revêtue de lierre, d'autres plantes grimpantes, d'arbustes fleuris.

Pour l'assainissement des marais Pontins, il semblait tout naturel d'avoir recours à la pratique du colmatage, qui a rendu tant de services dans la vallée de la Chiana. On l'a tenté, en effet, et ça et là quelques bons résultats ont été obtenus; mais, ainsi que le fait remarquer de Prony, la «chair» des montagnes avoisinantes est presque épuisée; les eaux n'en détachent plus guère que des blocs de rochers, des cailloux, des graviers; il n'en descend que fort peu de ces sables fins et de ces argiles ténues nécessaires à la formation des colmates. Il faudra donc recourir à des moyens d'assainissement moins simples et plus coûteux. Ces moyens existent, aucun ingénieur n'en doute. Il est possible d'assécher et de repeupler ces contrées, qui sont aujourd'hui des foyers de pestilence et dont les rares habitants, toujours secoués par les fièvres, succombent d'anémie au bord des chemins. Bien employées, les dépenses seront largement couvertes par les produits de cette plaine féconde, qui, presque sans culture, fournit déjà les plus belles récoltes de blés et de maïs. Lorsque ce grand travail de récupération aura été conduit à bonne fin, les antiques cités des Yolsques renaîtront du sol qui recouvre leurs ruines.

Jusqu'à nos jours, le fleuve romain par excellence, le Tibre, est aussi resté incorrigible; ses crues soudaines, sans être comparables à celles du Pô, de la Loire et du Rhône, sont fort dangereuses: on les dit plus redoutables qu'aux temps de l'ancienne république. Depuis Ancus Martius, on lutte contre les alluvions fluviales avec des alternatives de réussite et d'insuccès, pour les déplacer et donner aux eaux un débouché large et profond. Les ingénieurs italiens, qui se distinguent par la hardiesse de leurs entreprises, et qui d'ailleurs ont pour les encourager l'exemple des puissants constructeurs leurs ancêtres, auront fort à faire pour régulariser le cours du fleuve et pour en diriger les apports à leur gré.

Le Tibre est de beaucoup le fleuve le plus abondant de la partie péninsulaire de l'Italie et celui dont le bassin, largement ramifié au nord et au sud, est le plus étendu 92. C'est aussi le seul qui soit navigable dans son cours inférieur, d'Ostie à Fidènes et même au confluent de la Nera, quoique son courant rapide et ses remous mettent souvent lés faibles embarcations en danger. Il prend sa source exactement sous la latitude de Florence, dans ces Alpes de la Lune, dont l'autre versant épanche la Marecchia vers Rimini. La vallée qu'il parcourt dans le coeur des Apennins est d'une grande beauté; tantôt elle s'étale en de larges et fertiles bassins, tantôt elle n'est plus qu'un défilé penchant, ouvert de vive force à travers les rochers. En aval du charmant bassin de Pérouse, le Tibre reçoit le Topino, qu'alimentent les eaux réunies dans la plaine, jadis lacustre, de Fuligno, au pied du grand Apennin et du chemin sinueux qui monte au col Fleuri (col Fiorito). C'est dans cette plaine, l'une des plus admirées de l'Italie centrale, que vient déboucher la rivière de Clitumnus, à l'eau si pure, «le plus vivant cristal où vint jamais se baigner la nymphe.»

Note 92: (retour)
Superficie du bassin du Tibre... 16,770 kilom. car.
Longueur du cours................    418 kilom.
Longueur du cours navigable......     90 kilom.