PAYSANS DES ADRUZZES
Dessin de D. Maillart, d'après nature,

A l'exception de Fabriano, située dans une vallée riante des Apennins, et d'Ascoli-Piceno, bâtie au bord de la rivière Tronto, toutes les cités de l'intérieur des Marches: Urbino, dont la plus grande gloire est d'avoir donné naissance à Raphaël, et qui produisait autrefois, comme sa voisine Pesaro, les admirables faïences si recherchées des connaisseurs; Jesi, Osimo, Macerata, Recanati, la patrie de Leopardi; Fermo et d'autres encore, qui jadis étaient toutes perchées sur une roche abrupte pour se surveiller mutuellement, commencent à projeter de longs faubourgs dans la direction de la plaine, afin de s'occuper de l'exploitation du sol. Une de ces villes haut dressées sur la montagne est la célèbre Loreto, qui fut autrefois le pèlerinage le plus fréquenté de tout le monde chrétien. Avant la Réforme, à une époque où pourtant les grands voyages étaient beaucoup moins faciles qu'aujourd'hui, Loreto recevait jusqu'à deux cent mille pèlerins par an dans son sanctuaire. Il est vrai qu'ils y contemplaient une des grandes merveilles de la chrétienté, la maison même qu'avait habitée la Vierge, et que les anges avaient transportée de promontoire en promontoire à l'endroit qu'abrite maintenant une coupole magnifiquement décorée. C'est dans le voisinage de ce lieu fameux, à Castelfidardo, que la plus grande partie du «patrimoine de Saint-Pierre» a été ravie au pape par les armes de l'Italie: quoique la bataille n'ait été qu'un mince événement militaire, elle marque une date fort importante dans l'histoire de la Péninsule.

La région montueuse des Abruzzes, qui faisait jadis partie du Napolitain, mais qui se rattache à Rome par son versant tyrrhénien, tributaire du Tibre, et surtout par sa grande route transversale, n'a qu'un petit nombre de villes sur les hauteurs du plateau. La principale est un chef-lieu de province, Aquila, que l'empereur Frédéric II fonda au treizième siècle pour en faire une aire «d'aigle»; les autres villes des montagnes ont toujours été trop difficiles d'accès pour avoir de nombreux habitants, et même elles envoient dans les villes des plaines des colons vigoureux et persévérants au travail, les Aquilani, si appréciés comme terrassiers dans toute l'Italie. Les localités les plus populeuses se trouvent dans le bassin inférieur de l'Aterno ou dominent la route côtière et les campagnes fécondes du versant adriatique. Solmona groupe ses maisons dans un immense jardin, qui fut jadis un lac et que bornent au sud les escarpements du Monte Majella; Popoli, à l'issue du défilé où l'Aterno prend le nom de Pescara, est un marché d'échanges des plus actifs entre le littoral de l'Adriatique et la région des montagnes; Chieti, bâtie plus bas sur le même fleuve, est aussi une ville industrieuse: c'est, dit-on, la première des anciennes provinces napolitaines où la vapeur ait été appliquée dans les filatures et autres usines. Teramo, Lanciano sont également des villes de quelque importance; mais dans toute son étendue le littoral des Abruzzes n'a que deux petits ports, et fréquentés seulement par quelques barques, Ortona et Vasto 99.

Note 99: (retour) Communes principales des Marches et des Abrazzes en 1870:
Ancône                     45,700 hab.
Chieti                     23,600  »
Ascoli-Piceno              22,000  »
Senigallia ou Sinigaglia   22,000  »
Macerata                   20,000  »
Recanati                   19,900  »
Pesaro                     19,900  »
Teramo                     19,800  »
Fano                       19,600  »
Fermo                      18,700  »
Jesi                       18,600  »
Lanciano                   18,500  »
Osimo                      16,600  »
Fabriano                   16,500  »
Aquila                     16,000  »
Solmona                    15,500  »
Urbino                     15,200  »
Vasto et Ortona, chacune   13,000  »

Un petit État, enclavé dans les Marches Romaines et réuni au littoral par une route unique, a gardé une existence à part. A une petite distance au sud de Rimini, dans une des plus belles parties des Apennins, la superbe roche du mont Titan, dont la base est excavée par les carriers depuis un temps immémorial, porte sur sa crête, à 750 mètres de hauteur, la vieille et célèbre cité de Saint-Marin (San Marino), entourée de murs et dominée de tours; le matin, quand le temps est favorable, les citoyens voient au delà du golfe Adriatique le soleil apparaître derrière la crête des Alpes d'Illyrie, Saint-Marin constitue avec quelques localités environnantes une république «illustrissime», le seul municipe autonome qui existe encore en Italie 100. D'après la chronique, la repubblichetta de Saint-Marin, ainsi nommée d'un maçon dalmate qui vécut en ermite sur le roc du Titan, serait un État indépendant et souverain depuis le quatrième siècle; quoi qu'il en soit, il est certain que depuis mille années au moins la petite république a réussi à sauvegarder son existence, grâce aux rivalités de ses voisins et à l'extrême habileté avec laquelle ses citoyens ont su ruser avec le danger. D'ailleurs la constitution de l'État n'est rien moins que populaire. Le peuple ne vote plus: depuis un nombre inconnu de siècles il a perdu le suffrage; les citoyens, même propriétaires, n'ont plus que le droit de remontrance, et ceux qui ne possèdent pas un seul lopin de terre, c'est-à-dire plus de la moitié des Sanmarinais, ne peuvent hasarder aucune réclamation. Le pouvoir suprême appartient à un «conseil-prince» de soixante membres, composé d'un tiers de nobles, d'un tiers de bourgeois et d'un tiers de campagnards propriétaires. Le titre de conseiller est héréditaire dans les familles, et quand l'une d'elles vient à s'éteindre, les cinquante-neuf autres choisissent celle qui prendra part au pouvoir de la république. C'est le conseil-prince qui choisit dans son sein les diverses commissions, ainsi que les deux capitaines-régents,--un pour la ville, un pour la campagne,--qui doivent exercer pendant six mois le pouvoir exécutif. Saint-Marin a aussi sa petite armée, son budget, ses monopoles. Elle se fait un petit revenu par la vente de titres nobiliaires et de décorations; moyennant 35,000 francs, elle a même créé des ducs qui marchent de pair avec la haute noblesse du royaume. Mais les impôts sont libres: quand la commune a besoin d'argent, le tambour de l'armée assemble les citoyens et ceux qui ont bonne volonté sont invités à déposer leur offrande dans la caisse de l'État. Paye qui veut, et quand la caisse est pleine, on refuse les dons! D'ailleurs la république, toute libre qu'elle est, reçoit une subvention de l'Italie et se réclame de la protection spéciale du roi. Elle enferme ses condamnés dans une prison italienne, fait imprimer ses actes officiels en Italie et paye un homme de loi italien pour tenir ses audiences de justice dans le prétoire de la république. Il ne se trouve pas d'imprimerie dans le petit État: le conseil-prince a repoussé l'invention moderne, que des voisins, les Romagnols, eussent été fort heureux de faire fonctionner à leur profit; il a craint que les livres politiques publiés sur son territoire ne portassent ombrage au royaume dans lequel il est enclavé. C'est à Saint-Marin que Borghesi, le fondateur de la science épigraphique, avait son admirable collection, si importante pour l'étude de l'administration romaine.

Note 100: (retour) République de Saint-Marin:

Superficie, 57 kilom. carrés. Population, en 1869: 7,300 hab. Population kilométrique, 128.



VI

L'ITALIE MÉRIDIONALE, PROVINCES NAPOLITAINES.

De tous les États qui se sont groupés pour former l'Italie une, le royaume de Naples, même sans compter les Abruzzos et la Sicile comme en faisant partie, est celui qui occupe l'espace le plus considérable, mais non celui qui a le plus d'importance par le chiffre de sa population et l'industrie 101. Le Napolitain comprend toute la moitié méridionale de la Péninsule et développe son littoral échancré de golfes et de baies sur plus de 1,600 kilomètres. Ce fut jadis, sous le nom de Grande Grèce, la partie la mieux connue de l'Italie; de nos jours, au contraire, c'est dans le Napolitain que se trouvent les districts les plus ignorés, et l'on pourrait y faire encore des voyages de découverte comme dans les pays d'Afrique.

Note 101: (retour) Napolitain, moins les Abruzzes:

Superficie, 72,524 kil. car. Population, 6,251,750 hab. Population kilométrique, 86 hab.

Au sud des massifs divergents des Abruzzes et de la Sabine, les Apennins, devenus très-irréguliers dans leur allure, ne peuvent guère être considérés comme une véritable chaîne: ce sont des groupes distincts reliés les uns aux autres par des chaînons transversaux ou par des seuils de hautes terres. Un premier massif, que la profonde vallée du Sangro, tributaire de l'Adriatique, sépare des Abruzzes, élève la crête aiguë de la Meta au-dessus de la zone des bois. Plus au sud, de l'autre côté de la vallée d'Isernia, où naît le Volturne, se groupent les montagnes du Matese, enfermant dans un de leurs cirques le beau lac du même nom, que domine le Miletto, dernier boulevard de l'indépendance des Samnites. Plus loin, vers Bénévent et Avelfino, s'élèvent d'autres sommets, moins hauts, mais non moins escarpés et d'un aspect non moins superbe: ce sont aussi des monts aux défilés sauvages où, pendant les anciennes guerres, se livra mainte bataille sanglante. Sur la route de Naples à Bénévent, on reconnaît encore entre deux gorges le bassin des «Fourches caudines», où les Romains, pris comme dans un filet, durent s'humilier devant les Samnites et faire des promesses qui ne furent point tenues: la voie Caudarola et le village dit Forchia d'Arpaia, rappellent le mémorable événement. Cette région montagneuse, à laquelle on pourrait laisser le nom de ses anciens habitants, les maîtres de l'Italie méridionale, est terminée au sud par une chaîne transversale dont la crête, inégale et coupée de profondes entailles, se dirige de l'est à l'ouest et va finir entre les deux golfes de Naples et de Salerne, par le cap Campanella, l'ancien promontoire de Minerve. La belle île de Capri, aux abruptes falaises calcaires où pénètre la mer d'azur, appartient également à cette rangée transversale des monts samnites.

Du côté de l'orient, les divers massifs napolitains, d'origine crétacée, comme presque tous les Apennins méridionaux, et connus, en général, sous le nom de Murgie, s'abaissent en pente douce et de leurs dernières déclivités vont disparaître sous les «tables» (tavoliere) argileuses que déposèrent les eaux marines à l'époque pliocène. Ces tables de la Pouille, de faible élévation, sont peut-être, dans toutes les parties où elles n'ont pas été reconquises à l'agriculture, les terres les moins fertiles et les plus tristes à voir de toute la péninsule italienne: les lits profonds où coulent les minces filets d'eau des rivières du versant adriatique découpent ces plaines en terrasses parallèles; toute la population s'est réunie dans les villes à l'issue des vallées, sur les monticules faciles à défendre ou sur les grandes routes; et la campagne est une immense solitude, parcourue seulement des bergers nomades. On ne voit pas même un buisson dans ces grandes plaines; les plantes les plus élevées sont une espèce de fenouil dont les haies touffues marquent les limites entre les pâturages. Des masures, semblables à des tombeaux ou à de simples amas de pierres, s'élèvent çà et là au milieu de la plaine. Mais les vieux us féodaux qui s'opposaient à la culture de ces contrées et qui forçaient les habitants de la montagne à maintenir au milieu de leurs champs de larges chemins ou tratturi pour le passage des brebis, ont heureusement pris fin, et l'aspect des «tables» change d'année en année.

Les tavoliere séparent complétement du système des Apennins le massif péninsulaire du Monte Gargano, qui forme ce que l'on est convenu d'appeler «l'éperon» de la «botte» italienne. Quelques forêts de hêtres et de pins, qui fournissent le meilleur goudron de toute l'Italie, des fourrés de caroubiers, d'arbousiers et de plantes diverses dont les abeilles transforment les fleurs en un miel exquis, revêtent encore les pentes septentrionales de ce massif isolé, aux ravins sauvages; mais le nom même de la plus haute cime, le Monte Calvo ou mont Chauve, témoigne de l'œuvre déplorable de déforestation qui s'est accomplie aussi dans cette région comme dans presque tout le reste de la Péninsule. Jadis des pirates sarrasins s'étaient installés dans le massif du Monte Gargano comme dans grande forteresse; l'espèce de fossé que forme la vallée du Candelaro, continuation de la ligne normale des côtes italiennes, les défendait à l'ouest.

Là ils purent longtemps braver les populations chrétiennes, quoique les sanctuaires érigés sur les escarpements du Gargano soient parmi les plus vénérés de la catholique Italie; des églises et des couvents y ont succédé aux anciens temples païens, et depuis les temps historiques le flot des pèlerins n'a cessé de s'y diriger: surtout l'église du mont Sant' Angelo, dont les pentes fort inclinées se dressent au nord de Manfredonia, est un lieu sacré par excellence. C'est qu'avant l'époque de la grande navigation les matelots qui venaient de quitter le sûr abri du golfe, ne se préparaient pas sans inquiétude à doubler la presqu'île du Gargano et à s'aventurer au milieu des îles bordées d'écueils qui la continuent au large vers la côte dalmate, Tremiti, Pianosa, Pelagosa.

L'ancien volcan du mont Vultur, au sud de la vallée de l'Ofanto, se dresse comme la borne méridionale des Apennins de Naples. Au delà, le sol s'abaisse graduellement et n'est plus qu'un plateau raviné d'où les eaux rayonnent en trois directions, à l'ouest par le Sele vers le golfe de Salerne, au sud-est vers le golfe de Tarente, au nord-est vers l'Adriatique. Loin de se bifurquer, comme on le représentait jadis sur les cartes, l'Apennin est même complétement interrompu par le seuil de Potenza, et la longue presqu'île qui forme le «talon» de l'Italie n'a pour toutes élévations que des terrasses aux contours indécis et des collines aux longues croupes monotones.

L'autre presqu'île, celle des Calabres, est, au contraire, montueuse et très-accidentée d'aspect. L'Apennin recommence au sud de Lagonegro et s'élève en brusques escarpements jusqu'au-dessus de la zone des bois. Le mont Pollino, d'où l'on domine à la fois les deux mers d'Ionie et d'Éolie, est plus haut que le Matese et que toutes les autres cimes du Napolitain; le groupe dont il occupe le centre barre la presqu'île dans toute sa largeur, d'une mer à l'autre mer, et se prolonge au bord des eaux occidentales en un mur de rochers plus abrupts encore que ceux de la Ligurie et beaucoup plus inaccessibles à cause du manque complet de routes. Au sud, il s'ouvre en de beaux vallons boisés où les habitants vont recueillir sur le trone des frênes la manne médicinale qui s'expédie ensuite dans tous les pays du monde. La profonde vallée du Crati limite au sud et à l'est ce premier massif et le sépare d'un deuxième, moins élevé, mais à la base plus étendue: c'est la Sila, dont les rochers de granit et de schistes, d'origine beaucoup plus ancienne que les Apennins, ont encore gardé la parure et, l'on pourrait dire, l'horreur de leurs grandes forêts de pins et de sapins, hantées par les bandits. Jadis ces forêts, qui valurent aux montagnes le nom de «Pays de la Résine», fournirent aux Hellènes de la Grande Grèce, puis aux Romains, le bois nécessaire à la construction de leurs flottes, et maintenant encore les chantiers de construction de l'Italie y prennent un grand nombre de leurs madriers. Des pâtres, que l'on dit être en partie les descendants des Sarrasins qui occupèrent autrefois la contrée, mènent leurs troupeaux pendant la belle saison dans les clairières de ces forêts.

Au sud du groupe isolé de la Sila s'arrondit le large golfe de Squillace, au devant duquel la mer Tyrrhénienne projette une autre baie semi-circulaire, celle de Santa Eufemia. Il ne reste plus entre les deux mers qu'un isthme étroit, occupé par de petits plateaux disposés en degrés et entourés d'anciennes plages qui marquent les reculs successifs de la mer; mais au delà de ce seuil, où des souverains ont eu l'idée, non suivie d'effet, de faire creuser un canal maritime, s'élève un troisième massif, au noyau de roches cristallines, bien nommé l'Aspromonte. Énorme croupe à peine découpée en sommets distincts, mais rayée sur tout son pourtour de ravins rougeâtres où de furieux torrents roulent en hiver, «l'âpre montagne,» encore revêtue de ses bois, étale largement dans la mer Ionienne ses promontoires panachés de palmiers et disparaît enfin sous les flots, à la pointe désignée par les marins sous le nom de «Partage des vents 102» (Spartivento).

Note 102: (retour) Altitudes des Apennins de Naples:
Meta                                   2,245 met.
Monte Miletto (Matese)                 2,047  »
  »   Calvo (Gargano)                  1,570  »
  »   Sant' Angelo (cap Campanella)    1,470  »
Capri (Monte Solara)                     597  »
Monte Pollino                          2,334  »
La Sila                                1,787  »
Aspromonte                             1,909  »

Mais, outre les divers massifs plus ou moins isolés que l'on peut considérer comme faisant partie du système des Apennins, le pays de Naples a, comme les provinces romaines, ses montagnes volcaniques. Elles forment deux rangées irrégulières, l'une sur le continent, l'autre dans la mer Tyrrhénienne, et se rattachent peut-être souterrainement par un foyer caché aux volcans des îles Lipari et au mont Etna. L'une de ces montagnes est le Vésuve, la bouche de laves la plus fameuse du monde entier, non qu'elle soit la plus active ou qu'elle s'élève le plus haut dans la zone des nuages, mais son histoire est celle de tout un peuple qui vit au milieu de ses laves; nul volcan n'a été mieux étudié: grâce à la proximité immédiate de Naples, c'est une sorte de laboratoire de géologie fonctionnant sous les yeux de l'Europe.

A peine, en sortant du défilé de Gaëte, a-t-on pénétré dans le paradis de la Terre de Labour, que l'on voit un premier volcan, la Rocca Monfina, se dresser entre deux massifs calcaires, dont l'un est le Massico, aux vins exquis célébrés par Horace, le poëte gourmet. Depuis les temps préhistoriques le volcan repose, ou du moins on ne possède aucun récit authentique de ses fureurs; un village, qui a succédé à une place forte des anciens Auronces, adversaires des Romains, s'est niché avec confiance dans la riche verdure de son cratère ébréché, quoique l'aspect extérieur de la montagne soit encore en maints endroits aussi formidable qu'au lendemain d'une éruption. La principale bouche des laves, entourant un dôme de trachyte, le mont Santa Croce, qui s'élève à près de 1,000 mètres, est l'une des plus vastes de l'Italie: elle n'a pas moins de 4,600 mètres de large; deux autres cratères s'ouvrent dans le voisinage et plusieurs cônes parasites d'éruption, hérissant les pentes extérieures de la montagne, font comme une sorte de cour à la coupole centrale. Le sol de la Campanie est formé jusqu'à une profondeur inconnue des cendres rejetées jadis du cratère de Rocca Monfina, et qui se sont déposées, soit à l'air libre, soit au fond de baies émergées depuis. Dans la région méridionale de la Terre de Labour, ces tufs renferment un grand nombre de coquillages en tout pareils à ceux de la mer voisine. Toute cette région a donc été récemment soulevée.

Les collines qui s'élèvent au sud de la merveilleuse campagne n'ont pas la majesté de la Rocca Monfina, mais leur voisinage du bord de la mer et les remarquables phénomènes qui s'y sont accomplis les ont rendues bien autrement célèbres; dès l'antiquité la plus reculée, elles ont été considérées comme une des grandes curiosités de la Terre. Vus de la position dominatrice de la colline des Camaldules, au-dessus de Naples, les «champs Phlégréens», embellis d'ailleurs par la verdure et le voisinage des eaux marines, ne nous paraissent point une région d'horreurs, depuis que nous connaissons des régions du monde incomparablement plus ravagées par les laves et qui par leurs explosions ont causé des désastres beaucoup plus effrayants. Les volcans de Java, des îles Sandwich, de l'Amérique centrale, de la Cordillère andine, ont porté tort dans notre imagination aux pustules du golfe de Baïa; mais les phénomènes si divers de cette petite région volcanique durent frapper singulièrement l'esprit de nos premiers ancêtres gréco-romains. Leur intelligence, si ouverte pourtant, ne pouvait comprendre ces merveilles: aussi ne manqua-t-elle pas de les attribuer à des dieux: là était pour eux le seuil du monde souterrain. Cette terre qui frémit, ces flammes sortant d'un foyer caché, ces ouvertures béantes en communication avec des cavernes inconnues, ces lacs qui se vident et s'emplissent soudain, ces antres vomissant des gaz mortels, tout cela entra pour une forte part dans leur mythologie et dans leur poétique, et c'est encore là que, malgré nous, se trouve l'origine d'une multitude de nos images, de nos comparaisons et de nos idées. Du temps de Strabon, les bords du golfe de Baïa étaient devenus le rendez-vous des voluptueux, et tous les promontoires, toutes les collines des environs portaient de somptueuses villas; la contrée tout entière était le plus charmant des jardins, embelli par la vue la plus admirable de la mer et des îles; mais on se racontait encore des choses terribles sur le monde de cavernes et de flammes caché dans les profondeurs. Un oracle redoutable y siégeait, entouré d'un peuple de mineurs, les mythiques Cimmériens, auxquels devaient s'adresser les étrangers qui voulaient consulter les dieux: ces populations de troglodytes étaient tenues de ne jamais voir le soleil et ne quittaient leurs souterrains que pendant la nuit. On disait aussi que les champs Phlégréens avaient été le théâtre de grandes luttes entre les géants; peut-être était-ce un souvenir des batailles qui s'étaient livrées pour la possession des terres fertiles de la Campanie. Au moyen âge, Pouzzoles était considéré par les fidèles comme le lieu par lequel Jésus-Christ était descendu aux enfers.

Les cratères qui servirent de vomitoires à ce foyer ou «pyriphlégéton» des anciens sont au nombre d'une vingtaine, si l'on compte seulement ceux dont les bords, entiers ou ébréchés, sont encore nettement reconnaissables; mais il en est aussi plusieurs qui se sont mutuellement oblitérés en s'enclavant les uns dans les autres, en croisant ou en superposant leurs murailles. Vu de haut, et sans la végétation qui l'embellit, l'ensemble du paysage prendrait un aspect analogue à celui de la surface lunaire, parsemée d'entonnoirs inégaux. Naples même est bâtie dans un cratère aux contours indécis, rendus plus vagues encore par les édifices qui s'élèvent en amphithéâtre sur les pentes; mais à l'ouest se groupent plusieurs cuvettes volcaniques mieux dessinées, dont l'une s'appuie extérieurement sur un long promontoire de tuf, où s'élève le prétendu tombeau de Virgile. Dès qu'on a dépassé le tunnel du Pausilippe, l'une des anciennes «merveilles du monde», on se trouve dans la région des champs Phlégréens proprement dits. A gauche, la petite île de Nisita ou Nisida, au profond cratère ouvrant aux eaux du large l'échancrure du Porto Pavone, dresse son cône régulier comme la borne extérieure de cet amas de volcans.

Le plus vaste de tous, et celui qui a le plus gardé de son activité d'autrefois, est le bassin de la Solfatare, le Forum Vulcani des anciens. Sa dernière grande éruption date de 1198, mais il continue d'exhaler en quantité des vapeurs d'hydrogène sulfuré et de décomposer ses roches sous l'action des gaz: la nuit, un vague reflet rougeâtre s'échappe d'une centaine de petites ouvertures où s'élaborent le soufre et les sulfates, et quand on se promène sur le sol du cratère, on entend résonner ses pas sur le sol poreux, percé d'innombrables vésicules. Immédiatement au nord s'ouvre une autre coupe volcanique emplie de la verdure des grands bois et d'eaux, qui la reflètent: c'est le parc d'Astroni, dont les talus circulaires sont tellement abrupts à l'intérieur, qu'ils forment une barrière suffisante pour enclore les sangliers et les chevreuils; la seule entrée de l'enceinte est une brèche artificielle. Un autre cratère moins régulier enferme les eaux, étendues, profondes, et parfois bouillantes, du lac d'Agnano, que l'on croit s'être formé au moyen âge. Dans les environs jaillit, de la fameuse «grotte du Chien», une source d'acide carbonique visitée par la foule des étrangers. D'autres jets de gaz et d'eau sulfureuse s'élancent de tous les terrains des environs, et c'est à eux que Pouzzoles devrait son appellation, si la véritable signification du mot est celle de «Ville puante». Par contre, la ville a donné son nom à la terre de pouzzolane, lave désagrégée par les eaux qui fournit un excellent mortier et qui servit dans l'antiquité à construire des amphithéâtres, des temples, des villas, des môles et des bassins. On voit encore à Pouzzoles quelques restes de la jetée à laquelle se rattachait le fameux pont de Baïa, construit en travers du golfe par Caligula.

Les rivages de la baie de Pouzzoles ont fréquemment changé de niveau. Les trois colonnes d'un temple de Neptune, dit de Sérapis, en sont une preuve bien connue. Après l'époque romaine, peut-être lors de quelque éruption non mentionnée dans l'histoire, l'édifice s'affaissa dans les eaux avec la berge qui le portait; ses colonnes durent baigner dans la mer pendant de longues années ou même pendant des siècles, car jusqu'à la hauteur d'environ six mètres et demi, on voit sur les fûts de marbre les enveloppes des serpules et les innombrables trous creusés par les pholades. A une autre époque, sur laquelle les chroniques restent également muettes, le temple surgit de nouveau, avec assez de régularité dans son mouvement d'élévation pour que la colonnade restât partiellement debout. Tout porte à croire que cette émersion eut lieu en 1538, lorsque la «Montagne Nouvelle» (Monte Nuovo) fut rejetée par l'officine intérieure des laves et des cendres. En quatre jours l'énorme cône, haut de 130 mètres et d'un pourtour de plusieurs kilomètres, jaillit de la plaine basse qui continuait le golfe vers le nord; le village de Tripergola fut enseveli sous les cendres; toute une plage, dite la Starza, se forma au pied de la falaise de l'ancien littoral, et deux nappes d'eau qui s'étendent à l'ouest du Monte Nuovo cessèrent de communiquer avec la mer et prirent une autre forme.

Un de ces lacs, le plus rapproché du golfe, était ce fameux Lucrin, tant apprécié des gourmets de Rome à cause de ses huîtres; une simple flèche de sable, percée d'un «grau» naturel où passaient les petites embarcations, le séparait de la mer: cette plage était, suivant la tradition, une digue élevée par Hercule, lorsqu'il revenait d'Ibérie, chassant devant lui les troupeaux de Géryon. L'autre lac, qu'un détroit unissait alors au Lucrin, est l'Averne, dont Virgile, se conformant aux vieilles légendes, avait fait l'entrée des enfers. Ses eaux, claires, poissonneuses et profondes d'environ 120 mètres emplissent un ancien cratère qui n'a plus rien de bien effrayant et n'émet plus de gaz mortels: en dépit de l'étymologie de son nom, les oiseaux volent sans danger au-dessus du lac et se reposent sur les bords. Pourtant les vieux souvenirs classiques de l'enfer païen hantent encore les alentours du cratère lacustre; une nappe marécageuse du bord de la Méditerranée, le lac Fusaro, est devenue l'Achéron des ciceroni; à côté se trouve l'antre de Cerbère; le Cocyte est le ruisseau paresseux de l'Acqua Morta qui s'écoule de l'étang dans la mer; le lac Lucrin, ou plutôt une source qui s'y déverse, est le Styx; une grotte artificielle, reste d'une route souterraine que les anciens avaient creusée, du lac Averne à la mer, est devenue la grotte de la Sibylle. Les habitants de Cumes, l'antique cité de fondation chalcidique dont on voit encore quelques débris au bord de la Méditerranée, entre le lac de Patria et celui de Fusaro, avaient apporté les mythes de l'Hellade dans leur nouvelle patrie, et la poésie, qui s'en est emparée, continue de les faire vivre jusqu'à nos jours.

Pour contraster avec le Tartare, il faut des Champs Élysées, et l'on donne, en effet, ce nom à une partie de la péninsule de Baïa dont les voluptueux Romains avaient fait le séjour le plus enchanteur de l'univers: tous les grands y possédaient leur villa; Marius, Pompée, César, Auguste, Tibère, Claude, Agrippine, Néron, y résidèrent et leurs palais furent le théâtre de mainte effroyable tragédie. Actuellement il ne reste de tous ces édifices que des ruines à demi écroulées dans les flots. La nature a repris le dessus et les seules curiosités de la péninsule, avec les huîtrières du lac Fusaro, sont les collines de tuf et les cratères. Le cap terminal, le célèbre promontoire de Misène, est un de ces anciens volcans, et jadis faisait partie d'un groupe d'éruption beaucoup plus considérable qui comprenait aussi la charmante petite île de Procida, séparée de la côte par un canal de moins de dix-huit mètres de profondeur. La vue que l'on contemple du cap Misène est une des plus vantées de la planète: de là on voit dans son entier cet admirable golfe de Naples, «morceau du ciel tombé sur la terre.» Ischia la joyeuse, la formidable Capri, le promontoire de Sorrente, bleui par l'éloignement, le Vésuve à la double enceinte, le collier de villes blanches qui entoure le golfe, les maisons de Naples qui ruissellent sur les pentes, les fécondes plaines de la Campanie, se déroulent dans le cadre merveilleux formé par la mer et l'Apennin.

L'île de Procida réunit le massif des champs Phlégréens à la chaîne des volcans insulaires qui se développe au large du golfe de Gaëte. La plus importante de ces îles est Ischia, presque rivale du Vésuve par la hauteur apparente de son volcan, l'Epomeo. Celui-ci, qu'entourent dix ou douze cônes parasites, s'est ouvert latéralement plusieurs fois pendant l'époque historique. Une grande éruption de la montagne eut lieu en 1302, et la crevasse vomit alors des laves tellement compactes, que jusqu'à présent elles se sont refusées à porter toute végétation. On a remarqué que le Vésuve se trouvait alors dans une période de repos, deux fois séculaire; mais comme s'il y avait alternance dans les foyers d'activité, l'Epomeo est redevenu tranquille depuis que le Vésuve a repris le jeu de ses explosions; de même, lorsque le Monte Nuovo jaillit du sol, le grand volcan de Naples rentra dans une période de sommeil qui dura cent trente années. Quoi qu'il en soit de cette alternance présumée dans le mouvement des laves souterraines, l'île d'Ischia repose depuis cinq siècles et demi; elle n'a plus d'autre issue pour le dégagement des gaz élaborés dans ses profondeurs que ses trente ou quarante sources thermales, qui contribuent, avec l'air pur et la beauté de l'île, à augmenter chaque année le flot des visiteurs.

Il est certain, qu'à une époque géologique moderne la masse insulaire a été soulevée, puisque ses laves trachytiques reposent en maints endroits sur des argiles et des marnes contenant des coquillages semblables à ceux qui vivent encore dans la Méditerranée: des phénomènes analogues ont eu lieu sur les plages de Pouzzoles et de Sorrente, mais le mouvement d'élévation paraît avoir été beaucoup plus considérable dans l'île d'Ischia, car on y a reconnu les restes de coquilles récentes jusqu'à 600 mètres de hauteur. Jadis accrue par l'exhaussement du sol marin, Ischia diminue maintenant, par suite du travail d'érosion que font les vagues à la base de ses promontoires de tuf. Il en est de même pour les autres îles volcaniques dont la rangée se prolonge au nord-ouest. Ventotiene, l'ancienne Pandataria, qui fut un lieu d'exil pour les princesses romaines, est un âpre rocher de trachyte ne gardant plus qu'une sorte de chapeau de scories et de cendres; tout le reste a été balayé par les eaux, et les deux îles de Ventotiene et de San Stefano, jadis parties d'un même volcan, sont devenues deux terres distinctes. Ponza, autre lieu de bannissement du temps des Romains, était également avec les deux îles voisines, Palmarola et Zannone, le fragment d'une enceinte de volcan démoli depuis par les vagues. Mais ce volcan s'appuyait sur des masses calcaires comme celles du continent voisin, car l'extrémité orientale de Zannone se compose d'une roche jurassique absolument semblable à celle du Monte Circello, qui se dresse en face sur la côte romaine.

Le Vésuve, la montagne à la fois chérie et redoutée des Napolitains, fut aussi, aux temps préhistoriques, un volcan insulaire; des coquillages marins mêlés au tuf du Monte Somma prouvent que cette partie du volcan était jadis immergée, et du côté du continent la montagne est encore entourée de plaines basses qui prolongent la mer des eaux par leur mer de verdure. On sait comment la paisible montagne, couverte jadis des plus riches cultures jusque dans le voisinage du sommet noirci, révéla par une explosion soudaine la force terrible qui sommeillait dans ses profondeurs. Il y a dix-huit siècles bientôt que le dôme de la Somma, brusquement soulevé, fut réduit en poudre et projeté dans l'espace. Le nuage de cendres lancé dans les airs cacha toute la contrée sous d'immenses ténèbres; jusqu'à Rome le soleil en fut obscurci, et l'on crut que la grande nuit de la Terre allait commencer. Quand la lumière reparut vaguement dans le ciel roux, tout était méconnaissable; la montagne avait perdu sa forme; toutes les cultures avaient disparu sous la couche de débris, et des villes entières étaient ensevelies avec ceux des habitants qui n'avaient pu s'enfuir: on ne les a retrouvées que de nos jours.


Agrandissement.


VUE GÉNÉRALE DE CAPRI, PRISE DE MASSA-LUBREUSE.
Dessin d'après nature par Niederhaüsern-Kœchlin.


ÉRUPTION DU VÉSUVE, LE 26 AVRIL 1872.
Dessin de Taylor, d'après M. A. Heim.


Depuis le terrible événement, le Vésuve a fréquemment vomi des laves et des cendres; il est même arrivé, en 472, que ses poussières d'éruption ont été transportées par le vent jusqu'à Constantinople, à la distance de 1,160 kilomètres. Jamais on n'a constaté de périodicité dans ces divers paroxysmes; le Vésuve s'est parfois reposé assez longtemps pour que des forêts aient pu naître et grandir aux abords mêmes du cratère; mais depuis la fin du dix-septième siècle les éruptions sont devenues plus nombreuses: il ne se passe guère de décade qu'il n'y en ait une ou deux. Chacune d'elles modifie le profil de la montagne: tantôt le grand cône terminal a la forme la plus régulière, tantôt il est découpé par des brèches en deux ou trois pyramides distinctes; suivant les époques, il est percé d'un simple cratère, au fond duquel bouillonnent les laves, ou bien parsemé de lacs ou de pustules d'éruption, ou muni d'un puissant vomitoire dont les rebords s'emboîtent les uns dans les autres ou se croisent diversement. La hauteur du mont ne change pas moins que sa forme, et les mesures les plus précises indiquent, d'éruption en éruption, des altitudes différentes, quoique toutes probablement inférieures à celle qu'avait la Somma avant la grande explosion de 79; le fragment ruiné de l'enceinte qui se développe en croissant autour de l'ancien cratère dit Atrio del Cavallo fait supposer que la masse du volcan était beaucoup plus considérable autrefois. Toutes ces grandes révolutions sont accompagnées de changements intimes dans la composition des laves et dans la nature des gaz. Grâce au voisinage de Naples, toutes ces diverses phases de l'activité volcanique sont connues désormais. Les Annales du Vésuve, où ces phénomènes sont décrits en détail, sont assez riches déjà pour servir à l'histoire comparée de tous les volcans, et un observatoire, que l'on a bâti sur les pentes du cône et que les laves ont parfois entouré de leurs vagues de feu, permet aux savants d'étudier les éruptions à leur source même.

Le Vésuve, comme tous les autres volcans, a son entourage d'eaux thermales et de vapeurs jaillissantes; mais il n'est point accompagné de cônes secondaires. Il faut aller jusqu'au centre, et même sur le versant oriental de la Péninsule, pour trouver un autre volcan: c'est le mont Vultur. Cette masse isolée et régulièrement conique est plus considérable que le Vésuve lui-même: elle le dépasse en hauteur de cime et en diamètre de base; mais il ne paraît pas que des éruptions y aient eu lieu depuis les temps historiques; le grand cratère, ouvert sur le flanc septentrional de la montagne, n'émet plus que de légers souffles d'acide carbonique, au bord de deux lacs emplissant le fond de l'entonnoir. Le mont Vultur s'élève sur le prolongement d'une ligne tirée d'Ischia au Vésuve, et c'est précisément sur la même ligne, et à moitié chemin des deux grandes montagnes, le Vésuve et le Vultur, que se trouve la source d'acide carbonique la plus abondante de l'Italie; elle jaillit du petit lac ou plutôt de la mare d'Ansanto ou du «Manque d'air», ainsi nommée à cause de ses gaz irrespirables. Le jet d'acide s'échappe d'une fente du sol avec un bruit strident, semblable à celui d'une cheminée de forge. Tout autour, la terre est couverte de débris d'insectes qui ont péri soudain en pénétrant dans la zone d'air mortel. Au bord du lac, les Romains avaient élevé un temple à «Junon Méphitique 103».

Note 103: (retour) Altitudes des volcans du Napolitain:
Vésuve...............  1,250 mètres.
Epomeo...............    768   »
Vultur...............  1,328   »
Monte Nuovo..........    134   »
Camaldules...........    158   »
Rocca Monfina........  1,006   »

Tout effroyables qu'ils soient, les désastres causés dans l'Italie méridionale par les éruptions de laves et les explosions de cendres sont moindres que les malheurs produits par les tremblements de terre. Quelques-unes de ces fatales secousses ont évidemment le mouvement intérieur des laves pour cause immédiate: ainsi, quand le Vésuve s'agite, Torre del Greco et les autres villes situées à la base du mont sont doublement menacées: elles risquent à la fois d'être rasées par les laves ou bien ensevelies par les cendres et d'être renversées par les trépidations du sol. Mais, outre ces tremblements volcaniques, la Basilicate et les Calabres, c'est-à-dire les provinces comprises entre les deux foyers du Vésuve et de l'Etna, ont éprouvé maintes fois des ébranlements terribles dont l'origine est encore inconnue. Sur un millier de tremblements de terre observés pendant les trois derniers siècles dans l'Italie méridionale, la plupart ont été ressentis dans cette région, et quelques-uns ont exercé une force de destruction dont les résultats épouvantent.

Le grand désastre le plus récent, celui de décembre 1857, coûta la vie à plus de 10,000 personnes, à Potenza et dans les environs; mais le plus terrible de ces ébranlements raconté par l'histoire fut celui de 1783, qui secoua la pointe extrême de la péninsule des Calabres. Le premier choc, dont le point initial se trouvait à peu près au-dessous de la ville d'Oppido, dans le massif de l'Aspromonte, ne dura que cent secondes, et ce court espace de temps suffit pour renverser 109 villes et villages, contenant une population de 166,000 personnes, dont 32,000 restèrent écrasées sous les débris. La disposition des terrains de la contrée fut pour beaucoup dans ce désastre. En effet, les talus ravinés qui s'appuient sur les flancs des montagnes granitiques de la Calabre Ultérieure sont composés de formations tertiaires, sables, marnes et argiles. En passant à travers la roche, douée d'une certaine élasticité, quoique fort dure, les secousses se propageaient régulièrement sans brusques soubresauts; mais, arrivées aux terrains meubles, elles se retardaient soudain; le mouvement se troublait, changeait de direction, et de grands éboulis se produisaient; marnes et sables s'écroulaient en entraînant avec eux les cultures et les édifices de la surface; comme dans la plaine de San Salvador, en Amérique, des secousses relativement faibles déterminaient ainsi d'effroyables écroulements. Telle est la cause de ces lézardes bizarres, de ces étranges déchirures du sol qui firent l'étonnement des savants et que reproduisent à l'envi, d'après les figures de l'époque, tous les ouvrages de géologie. En certains endroits, la terre était étoilée de fissures comme une vitre brisée; ailleurs des fentes s'étaient ouvertes à perte de vue dans les profondeurs; des ruisseaux s'étaient engouffrés et plus loin reparaissaient en lacs; des marnes délayées avaient coulé sur les pentes comme des fleuves de lave, noyant les maisons et recouvrant les cultures d'une couche infertile. Les ruines, les changements de niveau, les crevasses béantes rendaient plusieurs sites presque méconnaissables. Aux désastres causés par tous ces écroulements s'ajoutèrent les maux occasionnés par les tremblements de mer. Une grande partie de la population de Scilla, craignant de rester sur le rivage vibrant, s'était réfugiée sur une flottille de barques; mais une énorme masse de terre, se détachant d'une montagne voisine, s'éboula dans les eaux, et la vague d'ébranlement vint se heurter sur les rives avec les débris des embarcations rompues. Puis vinrent la famine, causée par le manque de vivres, et le typhus, conséquence ordinaire de tous les autres fléaux.

S'il est encore impossible de prévoir les tremblements de terre et de se prémunir contre eux autrement que par une construction plus intelligente des maisons, il est du moins une cause de misère et de dépopulation que les habitants du Napolitain peuvent écarter, puisque leurs ancêtres y avaient réussi. Du temps des Grecs, les marais du littoral étaient certainement beaucoup moins nombreux qu'ils ne le sont de nos jours; les guerres et le retour des populations vers la barbarie ont détérioré le régime des eaux et, par conséquent, le climat lui-même. Baïa, le lieu salubre par excellence, la ville de campagne des voluptueux Romains, est devenue le séjour de la malaria. De même, l'ancienne Sybaris, la ville du luxe et du plaisir, est remplacée par les mares de la plaine Fiévreuse (Febbrosa), «terre pourrie qui mange plus d'hommes qu'elle ne peut en nourrir.» Les miasmes paludéens, tel est le fléau qui, avec la misère et l'ignorance, décime encore les habitants de la Pouille, de la Basilicate, des Calabres. Certaines maladies asiatiques, l'éléphantiasis, la lèpre même, font aussi leurs ravages parmi ces populations, que la fertilité du sol et l'excellence du climat naturel semblaient destiner à une grande prospérité.

En effet, les contrées napolitaines, bien nommées Sicile continentale, depuis les temps de la domination normande, qui fonda le royaume des Deux-Siciles, sont une région favorisée. Le versant occidental surtout, baigné par une quantité suffisante de pluies annuelles, pourrait devenir un immense jardin, comme le sont déjà quelques-unes de ses plages, à Sorrente, à Salerne, à Reggio. La température moyenne de Naples est semi-tropicale; en hiver, le thermomètre n'est pas même inférieur d'un degré à la hauteur qu'il offre à Paris pour la moyenne de toute l'année. La neige y tombe fort rarement et ne se montre pendant quelques semaines ou quelques mois que sur les croupes des montagnes 104. Dans les jardins et les vergers du bord de la mer, la végétation est d'une richesse toute méridionale: les orangers et les citronniers, chargés des plus beaux fruits, y poussent en grands arbres; les dattiers, se groupant en bouquets, y déploient leurs éventails de feuilles, et parfois, à Reggio notamment, ils ont mûri leurs fruits; l'agave américaine y dresse ses hauts candélabres; la canne à sucre, le cotonnier et d'autres plantes industrielles, qui dans le reste de l'Europe se hasardent à peine en dehors des serres, vivent ici dans les champs en pleine liberté. Quant à l'olivier, l'arbre par excellence des plages de la Méditerranée, c'est dans les Calabres qu'il faut en parcourir les admirables forêts, non moins ombreuses que celles de nos hêtres. Même la roche à peine saupoudrée de terre végétale et sans humidité apparente est d'une grande fertilité; maint promontoire aux falaises verticales porte sur ses terrasses de culture des vignobles et des vergers aux excellents produits. Avec la Sicile, l'Andalousie, certains districts de la Grèce et de l'Asie Mineure, le Napolitain est vraiment l'idéal de la zone chaude tempérée; seulement quelques steppes du versant adriatique, et les hautes vallées des Apennins, qui rappellent le centre de l'Europe, contrastent avec la magnificence de végétation du littoral.

Note 104: (retour) Climat du Napolitain:
          Température    Extrême     Extrême      Pluies
            moyenne.    de chaud.   de froid.   annuelles.
Naples       16°,7        40°          -5°       0m 947

Cet admirable pays est habité par une population d'origine très-diverse. Sans remonter jusqu'aux âges mythiques, on trouve les éléments les plus distincts parmi les peuples qui se sont entremêlés pour former les Napolitains actuels.

Il y a deux mille trois cents ans, les Samnites occupaient non-seulement les Apennins, mais encore toute la largeur de la Péninsule, d'une mer à l'autre mer. Plus nombreux que les Romains, maîtres d'un territoire plus étendu, ils seraient devenus les conquérants de l'Italie, s'ils avaient eu la cohésion, l'esprit d'organisation, la discipline qui faisaient la force de leurs adversaires; mais, divisés en cinq groupes distincts, parlant cinq dialectes italiques différents, ils ne possédaient pas une individualité nationale assez précise. Les Samnites de la montagne se disputaient avec leurs frères de la plaine; ceux qui avaient gardé la barbarie de leurs anciennes mœurs étaient en guerre ouverte avec les Samnites hellénisés qui vivaient dans le voisinage des cités grecques du littoral.

Tous les rivages méridionaux de la péninsule italique, depuis l'antique ville de Cumes, fondée, plus de mille ans avant notre ère, par les Cuméens de l'Asie Mineure, jusqu'à Sipuntum, dont il reste quelques ruines, au sud de la moderne Manfredonia, étaient bordés de villes grecques. Dans ces régions du midi de l'Italie, le fond de la population diffère beaucoup de celui des autres parties de la Péninsule. Tandis que les éléments celtiques, étrusques, latins dominent au nord du Monte Gargano, ce sont les Hellènes, les Pélasges et des races alliées qui semblent avoir eu la prépondérance dans les contrées du sud. Non-seulement les Grecs civilisés, Ioniens et Doriens, y avaient fondé assez de colonies pour en faire une «Grande Grèce», mais les indigènes eux-mêmes, les Iapygiens barbares, parlaient un idiome que l'on croit avoir été très-rapproché de la langue hellénique; peut-être l'hypothèse de Mommsen, qui voit en eux les descendants de tribus de même origine que les Albanais du littoral opposé de l'Adriatique, est-elle fondée; mais, en tout cas, ils étaient les parents des Grecs par la race, et cette parenté facilita la rapide hellénisation du peuple.

Plus tard, tous les méridionaux de l'Italie, descendants des Iapygiens et des Grecs, eurent à s'incliner devant la toute-puissance de Rome et à recevoir ses vétérans et ses colons, mais ils ne se latinisèrent point complétement. Eux qui avaient donné à Rome presque tous ses premiers auteurs et ses maîtres en poésie, Andronicus, Ennius, Nævius, ne se prêtèrent que difficilement à parler la langue des conquérants. Après la chute de l'empire romain, l'autorité des Césars de Constantinople, qui put se maintenir encore longtemps dans l'Italie méridionale, rendit au grec son rang d'idiome prépondérant, puis les patois romanisés reprirent peu à peu le dessus. Mais l'ignorance même et la barbarie dans laquelle retombèrent les habitants, des contrées à demi grecques ne leur permirent pas de se faire au nouveau milieu qui les entourait; ils conservèrent partiellement leur langue et leurs mœurs, et, de nos jours encore, plusieurs districts des provinces méridionales ne sont italiens qu'en apparence; on cite même huit villages de la Terre d'Otrante où l'on parle le dialecte hellénique du Péloponèse; mais les habitants du pays sont probablement les descendants de fugitifs du moyen âge. Ce n'est point sans raison que la mer de Tarente a toujours son nom de mer Ionienne. En gardant leurs sonores appellations grecques, Naples ou Napoli, Nicastro, Tarente, Gallipoli, Monopoli ont aussi gardé dans leur population bien des traits qui font penser aux temps de la Grande Grèce.

De toutes les cités du Napolitain, Reggio ou «la Ville du détroit» (de la Rupture) est, paraît-il, celle où l'usage du grec s'est conservé le plus longtemps; vers la fin du treizième siècle, les patriciens de la ville, qui se vantent tous d'être de pure race ionienne, parlaient encore, dit-on, la langue de leurs ancêtres. Dans plusieurs villages de l'intérieur, où ni le commerce, ni les invasions guerrières ne sont venus modifier les anciennes mœurs, le grec était naguère l'idiome du pays; des chants recueillis à Bova, bourgade située non loin de la pointe méridionale de l'Italie, sont en beau dialecte ionien, plus rapproché, dit-on, de la langue de Xénophon que le romaïque de la Grèce. Récemment encore, à Roccaforte del Greco, à Condofuri, à Cardeto, le grec était parlé par tous les paysans, et lorsqu'on les appelait devant les tribunaux comme témoins ou comme accusés, les magistrats devaient être assistés d'un interprète. Actuellement tous les jeunes gens parlent italien; la langue maternelle est oubliée, mais le type se conserve encore. A Cardeto, hommes et femmes, surtout celles-ci, sont d'une beauté remarquable: «ce sont toutes des Minerves,» dit un historien du pays. Leur principal métier, source de bien-être dans leur village, est de servir de nourrices aux enfants des bourgeois de Reggio. De même les femmes de Bagnara, entre Scilla et Palmi, sont d'une étonnante beauté, célébrée d'ailleurs par un proverbe italien; mais elles ont un type quelque peu farouche, où l'on croit discerner une trace d'origine arabe; leur visage n'a pas la noble placidité de la figure grecque.

On raconte que les femmes des villages encore helléniques des Calabres exécutent fréquemment une danse sacrée, qui dure pendant des heures et qui ressemble tout à fait à celle que l'on voit représentée sur les anciens vases; seulement elles dansent devant l'église et non plus devant les temples, et ce sont des prêtres qui bénissent leurs cérémonies. Lors des enterrements, des pleureuses accompagnent le mort en poussant des cris et recueillent précieusement leurs larmes dans des lacrymatoires. Ailleurs, notamment dans les environs de Tarente, les enfants consacrent leur chevelure aux mânes des parents défunts. Avec ces anciennes mœurs s'est également maintenue l'ancienne morale. La femme est encore considérée comme un être très-inférieur à l'homme; sa position n'a guère changé depuis deux mille ans dans cette partie de la Grande Grèce. Même à Reggio, les dames de la bourgeoisie et de la noblesse qui se conforment à la tradition restent dans le gynécée; elles ne vont point au théâtre, sortent rarement, et, quand elles se promènent, elles se font accompagner, non par leur mari, mais par des suivantes aux pieds nus.

Aux éléments samnites, iapygiens et grecs qui ont formé la grande masse de la population de l'Italie méridionale, il faut ajouter les Étrusques de la Campanie; les Sarrasins, qui s'établirent dans la presqu'île du Gargano et ceux dont on croit reconnaître les descendants, dans la Campanie, à la «marine» de Reggio, à Bagnara et dans plusieurs autres villes de la côte; les Lombards de Bénévent, qui parlaient encore leur langue il y a huit cents ans; les Normands, dont les fils seraient actuellement des pâtres de la montagne; enfin les Espagnols, que l'on retrouve en plusieurs villes du littoral, notamment à Barletta dans l'Apulie. De tous les étrangers domiciliés dans l'Italie méridionale, ceux qui ont fourni le contingent le plus considérable pendant les derniers siècles sont probablement les Albanais. Ils sont nombreux sur tout le versant oriental de la Péninsule, du promontoire de Gargano à l'extrémité des Calabres. Dès 1440, un de leurs clans s'était établi en Italie, mais la grande émigration se fit pendant la dernière moitié du quinzième siècle, après les héroïques luttes soutenues par le grand Scanderbeg; les Chkipétars vaincus n'avaient alors d'autre ressource que l'expatriation pour échapper au joug des Musulmans. Les rois de Naples, heureux d'accueillir dans leur armée de si vaillants soldats, concédèrent aux familles albanaises plusieurs villages ruinés et des terres incultes, qui sont maintenant parmi les mieux exploitées de l'Italie du Midi. Les descendants des Chkipétars, domiciliés pour la plupart dans la Basilicate et les Calabres, comptent au nombre des plus utiles citoyens de l'Italie; ils se sont mis à la tête du mouvement intellectuel dans l'ancien royaume de Naples, et lorsqu'il s'est agi de le délivrer des Bourbons, ils étaient parmi les premiers dans l'armée libératrice de Garibaldi. Un grand nombre d'Albanais se sont complétement italianisés, mais il s'en trouve encore plus de 80,000 qui n'ont oublié ni leur origine, ni leur langage.

Quelle que soit la part qu'il faille attribuer aux divers éléments ethniques dont se compose la population napolitaine, un fait est incontestable, c'est que la race est une des plus belles de l'Europe. Les Calabrais, les montagnards de Molise, les paysans de la Basilicate ont une taille si bien prise, un corps si merveilleusement d'aplomb, tant de souplesse dans les membres et d'agilité dans la démarche, qu'on ne songe point à leur reprocher leur petite taille, comparée à celle des hommes du Nord. On ne s'arrête pas non plus à ce que les traits de beaucoup de femmes napolitaines pourraient avoir d'irrégulier, tant elles ont une physionomie mobile et pleine d'expression. Les figures des enfants, avec leurs grands yeux noirs et leur bouche si fine et si bien formée, brillent de la plus vive intelligence, quoique souvent les vulgarités de la vie misérable à laquelle un trop grand nombre d'entre eux sont condamnés finissent par éteindre leur regard et avilir leur physionomie. Mais l'immense poids d'ignorance qui pèse sur la race n'empêche pas qu'elle ne soit admirablement douée. La contrée qui compte tant de grands hommes, depuis les temps presque mythiques de Pythagore, n'est inférieure à aucune autre par le génie naturel de sa population. Ses philosophes, ses historiens, ses légistes ont exercé une action puissante dans le mouvement de la pensée humaine, et le nombre des musiciens de premier ordre qu'elle a fourni au monde est relativement très-considérable. Il appartenait aux Napolitains de chanter la nature et la vie: est-il sur la terre des hommes plus favorisés par l'air qu'ils respirent, les campagnes et les eaux qui les entourent?

Et pourtant la majorité des habitants de l'Italie méridionale est encore, à bien des égards, au dernier rang parmi les Européens. Depuis l'époque des libres cités helléniques, analogue à celle qu'eurent à parcourir, dans un autre cycle de l'histoire, les républiques du nord de l'Italie, le pays ne s'est jamais appartenu: il n'a fait que changer de maîtres; tous les conquérants l'ont tour à tour dévasté avec violence ou méthodiquement opprimé. A l'exception d'Amalfi, aucune ville du Napolitain n'eut le bonheur de pouvoir s'administrer longtemps elle-même comme le faisaient tant de cités républicaines de l'Italie du Nord. La position géographique de la contrée qui fut la Grande Grèce la mettait tout particulièrement en danger: au centre même de la Méditerranée, elle se trouvait sur le chemin de tous les pirates et de tous les envahisseurs, Sarrasins ou Normands, Espagnols ou Français, et l'absence de toute cohésion naturelle entre les diverses régions du pays ne permettait pas aux populations de résister. Le midi de l'Italie n'a pas de grand bassin fluvial comme la Lombardie, la Toscane, l'Ombrie et Rome; il n'a pas de centre de gravité pour ainsi dire, et s'enfuit de toutes parts en versants distincts. Ce manque d'unité géographique enlevait à la contrée son individualité historique et la livrait d'avance à l'étranger.

Le régime politique sous lequel les populations napolitaines vivaient récemment encore était des plus humiliants: toute initiative devait s'y étouffer. «Mon peuple n'a pas besoin de penser!» écrivait le roi de Naples Ferdinand II. Une idée, une parole que la censure avait interdites, par peur ou par ignorance, étaient considérées comme des crimes et punies avec la plus grande sévérité. Nul autre droit que celui de la mendicité et de la dépravation morale! La science était obligée de se faire toute petite; l'histoire devait se réfugier dans les catacombes de l'archéologie; un reste de vie littéraire ne pouvait se maintenir que par sa corruption ou sa futilité; bien peu nombreux étaient les Napolitains qui parvenaient à force d'énergie, et sans recourir à l'expatriation, à prendre rang parmi les hommes illustres de l'Italie. Hors des grandes villes, les écoles étaient des établissements presque inconnus et partout surveillés par une police soupçonneuse. Les hommes qui savaient lire et écrire étaient mal vus et, pour ne pas être accusés d'appartenir à quelque société secrète, ils étaient obligés de se faire hypocrites. Les vieilles superstitions avaient gardé tout leur empire; la masse du peuple, encore iapygienne et grecque par ses pratiques dévotieuses, c'est-à-dire païenne, obéissait à de véritables hallucinations dans sa croyance au monde des esprits: à cet égard, elle valait les Morlaques de Dalmatie et les Albanais. On sait avec quelle fureur d'idolâtrie la population de Naples se précipite encore au-devant de la statue de saint Janvier et de quelles insultes elle l'accable quand il tarde trop à liquéfier son sang miraculeux. Il en est de même dans la plupart des autres villes du Napolitain: chacune d'elles a son patron adoré, ou plutôt son dieu; mais si le dieu ne protége pas son peuple, il est conspué comme un ennemi. Encore en 1858, des villageois des Calabres, irrités d'une longue sécheresse, emprisonnèrent leurs saints les plus vénérés. Vers la même époque, Barletta, dans la Pouille, eut le triste honneur d'être la dernière ville d'Europe à brûler des protestants, et de continuer ainsi la tradition de massacre léguée par les exterminateurs des Vaudois de la Calabre.

Tel est encore le fanatisme dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle 105!

Note 105: (retour) Proportion des fiancés qui n'ont pas su signer leur nom (1868):
                                                     Hommes.    Femmes.
Campanie, province la plus instruite du Napolitain  69 p. 100. 88 p. 100.
Basilicate, province la moins instruite             85    »    96    »

Une des principales superstitions des Napolitains est relative au «mauvais œil». Le malheureux affligé d'un nez en bec de corbin et de grands yeux ronds est tenu pour un jeteur de sorts, un jettatore, et, tout honnête homme qu'il soit d'ailleurs, chacun l'évite comme un être fatal. Si, par mauvaise chance, on se trouve exposé à la funeste influence de son regard, il faut s'empresser de lui faire les cornes ou de lui opposer la puissance de quelque amulette, ayant la même forme que le fascinum des anciens; les gris-gris en corail surtout ont un grand pouvoir, et nombre de ceux qui prétendent ne pas croire à leur vertu sont les premiers à s'en servir. Quant aux paysans des Calabres, la plupart d'entre eux portent au-dessous de la chemise des tableaux de saints couvrant toute la poitrine en guise de boucliers. Les bêtes domestiques et les demeures doivent être aussi défendues par des objets sacrés et des dieux Iares. A Reggio, presque toutes les maisons, toutes peut-être, sont protégées contre les influences funestes par une espèce de cactus placé près de la porte ou sur le balcon: on ne le connaît pas dans le pays sous un autre nom que celui d'albero del mal'occhio, «arbre du mauvais œil.»

Après la superstition, l'un des grands fléaux de l'Italie méridionale est le brigandage. Le nom des Calabres éveille aussitôt dans les esprits l'idée de meurtres et de combats à main armée; en entendant parler de ce pays, on pense immédiatement à des bandits parcourant la montagne en costume pittoresque et l'escopette au poing. Malheureusement le «brigand calabrais» n'est point un simple mythe à l'usage des drames et des opéras: il existe bien réellement, et ni les changements de régime politique, ni la sévérité des lois, ni les chasses à l'homme organisées tant de fois n'ont pu le faire disparaître. Souvent, après des battues prolongées et de nombreuses fusillades, on a cru à l'extermination complète des brigands, et les autorités se sont mutuellement envoyé des félicitations officielles; mais le répit a toujours été de peu de durée et les meurtres ont recommencé de plus belle.

Ce n'est point la vengeance, comme en Sardaigne et en Corse, qui met les armes aux mains du paysan calabrais, c'est presque toujours la misère. Dans ce pays, où la féodalité, abolie en droit, n'en existe pas moins de fait, le sol est en entier accaparé par quelques grands propriétaires, et par suite le paysan ou cafone est condamné pour vivre à un travail accablant et mal rémunéré. Dans les années de grande abondance, alors que le seigle les châtaignes, le vin suffisent à son entretien et à celui de sa famille, il travaille sans se plaindre; mais que la disette se fasse sentir, aussitôt les brigands foisonnent. Unis contre l'ennemi commun, le propriétaire féodal le gualano, ils mettent le feu à sa maison, capturent ses bestiaux, le saisissent lui-même, s'ils le peuvent, et ne le rendent que moyennant une forte rançon. Quelques-uns de ces bandits finissent par devenir de véritables bêtes fauves altérées de sang; mais, tant qu'ils se bornent à leur premier rôle de «redresseurs de torts», ils peuvent compter sur la complicité de tous les autres paysans: les pâtres des montagnes leur apportent du lait, des vivres, les avertissent du danger, donnent le change aux carabiniers qui les poursuivent. Tous les pauvres sont ligués en leur faveur, tous se refusent à les dénoncer ou à témoigner contre eux. D'ailleurs la plupart des bandits napolitains, très-consciencieux à leur manière, sont d'une extrême dévotion; ils font des voeux à la Vierge ou à leur patron spécial; ils lui promettent une part du butin et l'apportent religieusement sur l'autel quand ils ont fait leur coup. On dit que plusieurs d'entre eux, non contents de porter des amulettes sur tout le corps pour détourner les balles, se font une incision à la main pour y introduire une hostie consacrée et donner ainsi une vertu mortelle à chacune de leurs balles.

L'extrême misère des paysans du midi de l'Italie a donné lieu à une pratique encore plus abominable que le brigandage, la traite des enfants. Les familles sont nombreuses dans les montagnes du Napolitain: mais la mortalité est très-forte parmi les nouveau-nés et des milliers d'entre eux sont livrés par leurs parents à la charité ou à l'incurie publiques. En outre, des industriels étrangers, chrétiens et juifs, parcourent les campagnes, principalement celles de la Basilicate, et, moyennant quelque misérable pitance, achètent aux parents affamés leurs garçons et leurs filles; plus l'enfant est gracieux et intelligent, plus il a de tristes chances d'entrer dans la chiourme du marchand de chair humaine. Celui-ci, que menacent des lois promulguées récemment, mais qui se sent protégé par la coutume et par d'ignobles complicités, transporte sa denrée vivante en France, en Angleterre, en Allemagne, et jusqu'aux États-Unis, pour en faire des acrobates, des joueurs d'orgue et de vielle, des chanteurs de rues ou de simples mendiants. Tout est calculé dans ce honteux commerce; les entrepreneurs savent d'avance ce que coûteront le transport et la mortalité, ce que rapporteront le travail et les vices de leurs petits esclaves. Une des bourgades de la Basilicate, Viggiano, est spécialement exploitée par eux, à cause du génie des habitants pour la musique. Tous jouent de quelque instrument avec un remarquable goût naturel.

L'émigration libre commence aussi à devenir très-active, et, si le gouvernement italien ne prenait des mesures pour empêcher les jeunes gens d'échapper à la conscription, quelques districts se dépeupleraient rapidement au profit de l'Amérique du Sud; les paysans les plus misérables resteraient seuls. Mais, tout gêné qu'il soit, le mouvement d'émigration est déjà un dérivatif très-important aux anciennes mœurs de brigandage, et, par les rapports nouveaux qu'il établit de l'un à l'autre hémisphère, il contribuera, plus que toutes les mesures officielles, au renouvellement intellectuel et moral de ces populations païennes. D'ailleurs les routes qui s'ouvrent de toutes parts dans les régions montagneuses du Napolitain, les chemins de fer du littoral et l'accroissement de l'industrie dans le voisinage des grandes villes ne peuvent manquer d'assimiler de plus en plus l'Italie méridionale aux autres provinces de la Péninsule et au reste de l'Europe. Ce ne sera point une raison pour que la misère disparaisse, mais, en se déplaçant, elle prendra un autre caractère. Le brigandage et la traite des enfants cesseront d'exister, pour être remplacés, hélas! par le prolétariat des manufactures.

Actuellement, les provinces du Napolitain sont encore presque exclusivement une contrée de pâture et de labourage. Les tavoliere de la Pouille et les monts qui les dominent sont encore, nous l'avons vu, dans une grande partie de leur étendue, des terrains de dépaissance où «transhument» les troupeaux suivant les saisons; récemment même, les bergers des Abruzzes étaient obligés, chaque hiver, de descendre dans la Pouille et de louer un terrain de pâture désigné par les vieux us féodaux. Cependant la plus grande partie des terres utilisées du Napolitain consiste en terres de labour. Comme aux temps de Rome, elles produisent surtout des céréales, même en surabondance, des huiles, des vins, et l'on y cultive en outre le tabac, le cotonnier, la garance et quelques autres plantes industrielles. Avec un peu de soin, tous ces produits peuvent atteindre à un rare degré d'excellence, les huiles de la Pouille sont de plus en plus recherchées et commencent à faire une concurrence sérieuse aux huiles de Nice; quant aux vins, ceux que l'on récolte sur les scories du Vésuve ont toujours joui de la plus grande célébrité, et de nouveaux crus viennent s'ajouter de temps en temps à ceux qui sont déjà fameux: ainsi le Falerne d'Horace, recueilli dans les champs Phlégréens, sur les pentes du Monte Barbaro, et qui depuis des siècles était à peine buvable, dispute maintenant la prééminence au lacryma-christi du Vésuve et au vin blanc de Capri.

La zone du littoral étant à peu près la seule qui prenne part à cette production des denrées agricoles, le commerce du Napolitain, d'ailleurs relativement très-faible, se fait presque uniquement par la voie maritime. Les routes et les chemins de fer ne desservent qu'un mouvement d'échanges insignifiant. Les régions de l'intérieur, encore exploitées par des procédés barbares, et d'ailleurs incultes dans une grande partie de leur étendue, ne livrent au mouvement commercial qu'une faible quantité de produits, et l'absence presque complète de gisements 'miniers n'attire pas les populations du dehors vers cette partie des Apennins. Par son commerce, comme par son relief géographique et son développement dans l'histoire, l'Italie méridionale est complètement dépourvue de centre naturel; elle ne vit que par son pourtour. Un avenir prochain ne peut manquer d'atténuer cet étrange contraste entre la zone du littoral et celle de l'intérieur, en propageant le mouvement des échanges et des idées.

La vie de l'Italie du Sud étant essentiellement excentrique et maritime, c'est au bord de la mer que se sont naturellement fondées ses villes les plus riches et les plus populeuses. Il y a deux mille cinq cents ans, lorsque la civilisation venait de la Grèce et que l'Europe occidentale était encore peuplée de barbares, les cités importantes devaient, nous l'avons déjà dit, se trouver sur les rivages de la mer Ionienne; mais, quand Rome fut devenue la dominatrice de l'Italie et du monde connu, la Grande Grèce dut faire volte-face, pour ainsi dire, et Naples hérita de Sybaris et de Tarente; depuis cette époque elle a toujours gardé sa prépondérance, parce qu'elle est tournée non-seulement vers Rome, mais aussi vers l'Espagne, la France et l'Angleterre: elle regarde l'Europe occidentale. Telle est, indépendamment de la férocité des conquérants et de l'indolence des indigènes, la raison qui avait fait délaisser par les navires l'admirable port de Tarente, et qui a permis aux herbes et aux lichens des marais d'étendre leur tapis sur les ruines de Sybaris, autrefois la plus grande cité de l'Italie. Les deux villes étaient pourtant admirablement situées à chacun des angles intérieurs du vaste golfe, mais le flot irrésistible de l'histoire a passé sur elles et les a laissées au loin derrière lui comme un débris de naufrage!