LE CHATAIGNIER DES CENT CHEVAUX ET L'ETNA.
Dessin de E. Grandsire, d'après une photographie de H. P. Berthier.

La cime de l'Etna ne s'élève pas jusque dans la zone aérienne des neiges persistantes, et la chaleur du foyer souterrain fond la plupart des petits névés amassés dans les creux. Cependant la moitié supérieure de la montagne reste blanche durant la plus grande partie de l'année. La fonte de ces neiges et les pluies copieuses qu'apportent les vents de la mer devraient, semble-t-il, former de nombreux ruisseaux sur le pourtour du volcan; mais les pierrailles et les cendres qui recouvrent en talus les roches de lave solide absorbent promptement toute l'humidité des hauteurs, et bien rares sont les endroits favorisés où quelque fontaine vient rejaillir à la surface. Les grandes sources ne font leur apparition qu'à la base de la montagne, et quelques-unes seulement dans le voisinage immédiat de la mer. Telle est la fontaine d'Acis, échappée au chaos de rochers que Polyphème, c'est-à-dire l'Etna lui-même, le géant aux «mille voix», lança contre les navires du sage Ulysse; telle est aussi la rivière d'Amenano, qui surgit dans la ville même de Catane et s'épanche dans les eaux du port en cascatelles d'argent. A la vue de ces sources, au flot si clair et si frais, apparaissant au milieu des sables noirs et des roches brûlées, on comprend sans peine que les anciens Grecs les aient considérées comme des êtres divins, qu'ils aient frappé des médailles en leur honneur et leur aient élevé des statues. Catane s'était mise sous la protection du dieu Amenanos, qui l'abreuvait de ses ondes.

Si l'eau ruisselante manque presque complètement sur les pentes de l'Etna, du moins l'humidité se conserve dans les cendres en assez grande quantité pour nourrir une riche végétation. Partout où les carapaces des coulées de lave ne sont pas trop compactes pour laisser pénétrer les radicelles des plantes, les déclivités de la montagne sont revêtues de verdure. Les hautes régions, occupées pendant la plus grande partie de l'année par les neiges, sont les seules qui gardent, sur presque tout le pourtour du mont, leur nudité première. Il est d'ailleurs assez étonnant que la flore alpine soit tout à fait absente du sommet de l'Etna, où la température moyenne de l'atmosphère et du sol est précisément ce qui convient à ces végétaux. Les géologues en concluent que de tout temps l'Etna s'est trouvé séparé des Alpes par de grands espaces infranchissables pour les oiseaux qui portent des graines fécondes dans leur gésier ou aux plumes de leurs pattes.

Jadis le volcan était entouré d'une ceinture de forêts: au-dessous de la zone des neiges et des cendres, au-dessus de celle des cultures, s'étendait la région des grands bois, chênes, hêtres, pins et châtaigniers. De nos jours il n'en est plus ainsi. Sur les pentes méridionales, que gravissent d'ordinaire les visiteurs, il n'y a plus de forêts; ça et là seulement on aperçoit quelques gros troncs de chênes ébranchés. Sur les autres versants, les bouquets d'arbres sont plus nombreux; même du côté du nord, quelques restes de hautes futaies donnent à divers paysages de l'Etna un caractère tout à fait alpin; mais les bûcherons continuent avec acharnement leur œuvre d'extermination, et l'on peut craindre qu'avant longtemps il n'existe plus un seul débris te antiques forêts. Les splendides châtaigniers du versant occidental, parmi lesquels on admirait naguère l'arbre des «Cent Chevaux», découpé maintenant par la vieillesse et les intempéries en trois fûts séparés, témoignent de l'étonnante fertilité des laves du volcan. Les jeunes pousses des taillis, si droites, si lisses et toutes gonflées de séve, s'élancent du sol avec une fougue singulière; en quelques années, quand le voudront les agriculteurs, la zone déboisée de l'Etna pourra reprendre sa parure de feuillage.

Quant à la zone des cultures, qui forme une large bande circulaire à la base de la montagne, c'est en maints endroits le plus admirable des jardins. Les bosquets d'oliviers, d'orangers, de citronniers et d'autres arbres à fruits, auxquels se mêlent çà et là des groupes de palmiers, transforment toutes les premières pentes en un immense verger; de nombreuses villas, des coupoles d'églises et de couvents se montrent de toutes parts au-dessus des massifs de verdure. La terre est si fertile, que ses produits peuvent suffire à une population trois ou quatre fois plus dense que celle des autres contrées de la Sicile et de l'Italie. Plus de trois cent mille habitants se sont groupés sur les pentes de cette montagne, que de loin on considère comme devant être un lieu d'épouvante et de péril imminent, et qui de temps à autre s'entr'ouvre en effet pour noyer ses campagnes sous un déluge de feu. A la base du volcan, les villes touchent aux villes et se suivent comme les perles d'un collier 114. Qu'une coulée de lave recouvre une partie de la chaîne d'habitations humaines, bientôt celle-ci se reforme au-dessus des pierres refroidies. Des bords du cratère de l'Etna, le gravisseur contemple avec étonnement toutes ces fourmilières humaines à l'oeuvre au pied de la puissante montagne. La zone concentrique de verdure et de maisons contraste étrangement avec le désert de neiges et de cendres noires qui occupe le centre du tableau et, par delà le Simeto, avec les escarpements inhabités des monts calcaires. Mais ce n'est là qu'une partie de l'immense et merveilleux panorama de 200 kilomètres de rayon. C'est à bon droit que les voyageurs célèbrent le spectacle presque sans rival que présentent les trois mers d'Ionie, d'Afrique et de Sardaigne, entourant de leurs eaux plus bleues que le ciel le grand massif triangulaire de la Sicile, les hautes péninsules de la Calabre et les îles éparses de l'Éolie.

Note 114: (retour)
Population kilométrique de l'Italie                         90 hab.
    »            »      de la zone habitable de l'Etna     550  »

Les monts Pélore, qui continuent en Sicile la chaîne italienne de l'Aspromonte, sont de hauteur bien modeste en comparaison de l'Etna, mais ils existaient déjà depuis des âges, lorsque la région où s'élève de nos jours le volcan était encore un golfe de la mer. On croyait jadis que la plus haute cime du Pélore, consacrée à Neptune par les anciens, puis à la «Divine Mère» (Dinna Mare) par les Siciliens modernes, était percée d'un cratère; mais il n'en est rien. Composées de roches primitives et de transition, revêtues sur leurs flancs de Calcaires et de marbres, ces montagnes longent d'abord le littoral de la mer d'Ionie, tout bordé de caps abrupts, puis elles reploient vers l'ouest leur crête principale et courent parallèlement aux côtes de la mer Éolienne. Vers le milieu de sa longueur, la chaîne, connue en cet endroit sous le nom de Madonia, atteint sa plus grande élévation, et de magnifiques forêts, encore épargnées par la hache, lui donnent un aspect tout septentrional: on pourrait se croire dans les Apennins ou dans les Alpes Maritimes. Des promontoires calcaires, presque entièrement isolés, s'avancent dans les flots au nord des montagnes et, par la beauté de leur profil, la variété de leurs formes, font de cette côte une des plus remarquables de la Méditerranée. Même après avoir visité le littoral de la Provence, de la Ligurie, du Napolitain, on reste saisi à la vue des caps superbes de la côte sicilienne; on contemple avec admiration l'énorme bloc quadrangulaire de Cefalù, la colline plus doucement ondulée de Termini, les masses verticales de Caltafano, et surtout, près de Palerme, la forteresse naturelle du Monte Pellegrino, roche presque inaccessible de 20 kilomètres de tour, où le vieil Hamilcar Barca se maintint durant trois années contre tous les efforts d'une armée romaine. Le mont San Giuliano, qui termine la chaîne à l'occident, est aussi un piton calcaire presque isolé: c'est l'ancien mont Eryx, jadis consacré à Vénus.

Toutes les montagnes qui rayonnent de la grande chaîne vers les parties méridionales de l'île vont en s'abaissant par degrés. La déclivité générale de la Sicile est tournée vers les côtes de la mer d'Ionie et de la mer d'Afrique; aussi l'écoulement des eaux se fait-il presque uniquement sur ces deux versants extérieurs; toutes les rivières à cours permanent, le Platani, le Salso, le Simeto, coulent au sud de l'arête des monts Nébrodes et Madonia; les torrents du versant septentrional ne sont que des fiumare, formidables après les pluies, perdus dans les champs de pierre pendant les sécheresses. C'est également au sud des montagnes que s'étendent les lacs et les marais de l'île, les pantani et le lac ou biviere de Lentini, la plus grande nappe d'eau de la Sicile, le lac de Pergusa ou d'Enna, entouré jadis de gazons fleuris où jouait Proserpine lorsque le noir Pluton vint la saisir, le «vivier» de Terra-nova, et plusieurs autres nappes marécageuses qui furent autrefois des golfes de la mer. Autant la côte septentrionale est pittoresque, imprévue de contours, hérissée de promontoires escarpés, autant la côte du sud est uniforme et rhythmée en anses également infléchies, sableuses et manquant d'abri. Sur ce rivage, les ports naturels sont rares et périlleux: pendant les tempêtes d'hiver les navires ont à courir de grands dangers dans ces parages.

La longue déclivité de la Sicile, au sud des monts Madonia, se compose de terrains tertiaires et de strates plus modernes, contenant en abondance des coquillages fossiles, dont la plupart se trouvent encore à l'état vivant dans les mers voisines. Divers géologues, et surtout Lyell, ont pu mesurer l'âge relatif des argiles et des brèches calcaires de ces contrées par la proportion plus ou moins grande des testacés que l'on recueille à la fois dans les roches et dans les eaux. On a constaté que nulle part en Europe les strates de formation récente ne sont plus solides, plus compactes et plus élevées qu'en Sicile; près de Castro-Giovanni, au centre même de l'île, les roches postpliocènes atteignent 900 mètres de hauteur 115. Une autre particularité remarquable est que des couches tertiaires, constituant des massifs de hautes collines au sud de la plaine de Catane, alternent avec des strates de matières volcaniques. Ce sont évidemment des éruptions sous-marines qui ont maçonné ces assises de calcaire et de tuf entremêlés. Tandis que les argiles, les sables, les amas de coquillages se déposaient en lits réguliers au fond de la mer, des bouches d'éjection s'ouvraient soudain, pour vomir des cendres et des scories, puis la mer recommençait son oeuvre; elle égalisait les débris et formait de nouvelles couches alluviales, que d'autres matières volcaniques venaient crevasser et recouvrir. C'est de la même manière que se forment au-dessous de la mer les couches profondes situées à l'ouest du banc de Nerita, entre Girgenti et l'île de Pantellaria. Le volcan de Giulia ou Ferdinandea y fait de temps en temps son apparition depuis la période historique. On dit l'avoir vu en 1801; trente ans plus tard, il surgit de nouveau et s'entoura d'un îlot de 6 kilomètres de tour, que purent étudier de Jussieu et Constant Prévost; en 1863, il a reparu pour la troisième fois; mais le temps de l'émersion définitive n'est pas encore venu. La mer a toujours balayé les cendres et les scories pour les étaler en couches régulières et les faire alterner avec ses propres dépôts. En 1840, la butte sous-marine du volcan n'était recouverte que par 2 mètres d'eau; actuellement la sonde n'y trouverait pas le sol à 100 mètres de profondeur.

Note 115: (retour) Altitudes diverses de la Sicile:
Mont Etna                 3,313 mètres (trig.).
Madonia (Pizzo di Case)   1,931       »
Dinnamare                 1,100       »
Centorbi                    736       »
Monte San Giuliano          700       »
Monte Pellegrino            600       »

Cette bouche d'éruption ouverte en pleine Méditerranée n'est pas le seul témoignage de l'activité du foyer souterrain dans les parties méridionales de la Sicile. Diverses sources minérales dégagent de l'acide carbonique et d'autres gaz provenant du travail intérieur. Dans le lac intermittent de Nafta ou de Palici, situé près de Palagonia, au sud de la plaine de Catane, trois petits cratères s'ouvrant au milieu des eaux bitumineuses lancent à gros bouillons des gaz irrespirables; les oiseaux évitent de voler au-dessus du lac et les petits animaux qui s'en approchent y laissent leurs cadavres. Les dieux Palici étaient tellement redoutés par les anciens, que l'asile de leur sanctuaire était inviolable et que les esclaves réfugiés y acquéraient le droit de dicter des volontés à leurs maîtres; encore de nos jours, ces cratères lacustres inspirent une grande terreur aux indigènes, quoiqu'ils n'aient pas remplacé par une chapelle propitiatoire les temples des païens. Il est probable que le lac de Pergusa présente aussi quelquefois des phénomènes du même genre; cet ancien cratère, d'environ 7 kilomètres de tour, est presque toujours très-peuplé d'anguilles et de tanches, mais soudain tous ces poissons périssent et la surface du lac se recouvre de leurs corps en décomposition; sans doute ce sont des émissions de gaz qui causent la foudroyante mortalité. Plus à l'ouest, près de Palazzo Adriano, une nouvelle salse a jailli du sol en décembre 1870. Tout le sous-sol de la Sicile est en effervescence chimique.

En dehors de la Sicile etnéenne, le principal centre de l'activité volcanique se trouve dans les environs de Girgenti, au lieu dit les Maccalube. L'aspect de la plaine y change suivant les saisons; en été, de petits cratères emplis d'une bouillie argileuse dégagent incessamment des bulles de gaz et déversent de la boue sur leurs talus extérieurs; mais quand viennent les pluies d'hiver, tous les cônes sont délayés et mélangés en une sorte de pâte d'où s'échappe la vapeur. Au commencement du siècle, de petits tremblements de terre secouaient parfois le sol, et des jets de boue et de pierre s'élevaient en gerbes à 10 ou 20 mètres de hauteur; en 1777, une éruption exceptionnelle avait projeté les débris à plus de 30 mètres de haut. De nos jours, les Maccalube sont plus tranquilles. Comme les volcans de laves, ces laboratoires de boues ont leurs périodes de calme et d'exaspération.

Les gisements de soufre, qui sont l'une des principales richesses de la Sicile, proviennent sans doute indirectement des foyers de lave qui bouillonnent au-dessous de la contrée; mais aucun ne se trouve sur les pentes ni dans le voisinage immédiat du Mongibello. Les masses de soufre, éparses en petits bassins, sont disposées de l'est à l'ouest sur plus d'un quart de la superficie de l'île, dans les terrains tertiaires qui s'étendent de Centorbi à Cattolica dans la province de Girgenti. Ils datent tous de l'époque miocène Supérieure et reposent sur des bancs d'infusoires fossiles exhalant une forte odeur de bitume. Les géologues discutent encore sur la manière dont s'est déposé le soufre, mais il semble très-probable qu'il provient de sulfure de chaux apporté du sein de la terre par les sources thermales et décomposé par les intempéries. La formation géologique où se trouve le soufre est également riche en gypse et en sel gemme: en maints endroits on reconnaît le voisinage des couches salées par des efflorescences qui se montrent à la surface et que l'on connaît sous le nom d'occhi di sale, «yeux du sel.»

La Sicile a, comme la Grèce, le climat le plus heureux. Les hautes températures de l'été sont adoucies par les brises marines qui soufflent régulièrement pendant les heures les plus chaudes de la journée. Les froids de l'hiver ne sont sensibles que par suite du manque absolu de comfort dans les maisons, car les gelées sont inconnues et bien rarement la neige tombe sur les pentes inférieures des montagnes. Les pluies d'automne sont fort abondantes, mais elles alternent souvent avec les beaux jours de soleil et n'ont pas le temps de refroidir complètement l'atmosphère. Les vents dominants, qui soufflent du nord et de l'ouest, sont très-salubres; par contre, le sirocco, provenant généralement du sud-est, est redouté comme un vent de mort, surtout quand il arrive sur la côte septentrionale, où il a perdu presque toute son humidité 116. Il dure d'ordinaire trois ou quatre jours, pendant lesquels on se garderait bien de coller le vin, de saler la viande, ou de peindre les appartements ou les meubles. Ce vent est le principal désagrément du climat. Dans certaines parties de la Sicile, les émanations des marécages sont aussi fort dangereuses, mais la faute en est à l'homme, qui laisse croupir les eaux. C'est ainsi qu'Agosta et Syracuse, sur la côte orientale, sont assiégées par les fièvres et que la mort défend les approches de l'antique Himéra.

Note 116: (retour)
Température moyenne à Palermo et à Messine           18°C
     »         »    à Catane et à Girgenti           20°C
Écart moyen de température, de l'hiver à l'été   2 à 33°
Pluies moyennes à Palermo                          0m,66

Favorisée par les conditions de température et d'humidité, la végétation présente un caractère semi-tropical dans les plaines et les vallées basses. Un grand nombre de plantes étrangères d'Asie et d'Afrique se sont acclimatées facilement en Sicile. Les dattiers sont groupés en bouquets dans les jardins et même en pleine campagne; les plaines d'aspect tout africain qui entourent Sciacca sont en maints endroits complètement recouvertes de palmiers nains ou giummare, qui valurent à l'ancienne Sélinonte le surnom de Palmosa; diverses espèces de cotonniers croissent sur les pentes des collines jusqu'à l'altitude de 200 mètres; le bananier, la canne à sucre, le bambou, fleurissent hors des serres; la Victoria regia recouvre les viviers de ses larges feuilles et de ses fleurs; le papyrus du Nil, inconnu dans toutes les autres parties de l'Europe, s'unit aux grands roseaux pour obstruer le cours de la rivière d'Anapus, dans les environs de Syracuse; naguère il croissait aussi dans l'Oreto, près de Palerme, mais il en a disparu. Quoique d'origine étrangère à l'Europe, le cactus opuntia ou figuier de Barbarie est devenu la plante la plus caractéristique des campagnes du littoral de la Sicile; les coulées de lave les plus rebelles à la culture se recouvrent en peu de temps de fourrés inhospitaliers de cactus, aux disques de chair verdâtre hérissés d'épines. C'est à la base méridionale de l'Etna que ces plantes du midi et tous les autres végétaux des régions voisines des tropiques remontent le plus haut. Sans grand effort de culture, les paysans y font croître l'oranger jusqu'à plus de 500 mètres d'altitude, et le mélèze y pousse spontanément jusqu'à 2,250 mètres. Ces pentes tournées vers le soleil de l'Afrique sont la terre la plus chaude de l'Europe, non-seulement à cause de leur exposition, mais à cause du parfait abri que la masse du volcan offre contre les vents du nord et de la couleur noirâtre des scories et des cendres, que viennent frapper les rayons du midi.

Dans les régions revêtues d'arbres ou d'arbustes, la campagne est toujours verte, même en hiver: l'oranger, l'olivier, le caroubier, le laurier-rose, le lentisque, le tamaris, le cyprès, le pin gardent leur feuillage et donnent ainsi à la nature une gravité douce, bien différente de la morne tristesse de nos paysages hivernaux du nord. Avec un peu de soin, les horticulteurs entretiennent aussi constamment la vie dans leurs jardins: il n'y a point de primeurs en Sicile, pour ainsi dire, parce que l'on peut obtenir les légumes frais pendant tout le courant de l'année. C'est dans le voisinage de Syracuse que les jardins se montrent dans leur plus grande beauté, à cause du contraste de leur merveilleuse végétation avec les roches nues. Il en est un surtout, dans lequel on se trouve comme par enchantement, au sortir d'une fissure de précipice, et qui est un lieu féerique de verdure, d'ombre et de parfums: c'est l'Intagliatella ou Latomia de' Greci, l'une des carrières où les esclaves grecs taillaient les pierres de construction pour les temples et les palais de Syracuse. Des orangers, des citronniers, des néfliers du Japon, des pêchers, des arbres de Judée, aspirant à l'air libre et montant vers la lumière du ciel, s'élèvent à la hauteur gigantesque de 15 et 20 mètres; des arbustes en massifs entourent les troncs des arbres; des guirlandes de lianes s'entremêlent aux branches; des fleurs et des fruits jonchent les allées et de nombreux oiseaux chantent dans le feuillage. Au-dessus de cet élysée d'arbres odorants et fleuris se dressent les roches coupées à pic de la carrière; les unes encore nues et blanches comme aux jours où les taillèrent les instruments des esclaves athéniens, les autres revêtues de lierre du haut en bas ou portant des rangées d'arbustes sur chacun de leurs escarpements.

Située, comme elle l'est, sur le parcours de toutes les nations qui se sont disputé l'empire de la Méditerranée, la Sicile doit représenter, dans sa situation actuelle, le mélange des éléments les plus divers. Sans parler des Sicanes, Sicules et autres aborigènes, que le manque de renseignements historiques ne permet pas de classer avec certitude parmi les autres races d'Europe, mais qui parlaient probablement une langue sœur des idiomes latins, on sait que les Phéniciens et les Carthaginois colonisèrent le littoral et que les Grecs y devinrent presque aussi nombreux que dans la mère patrie. Il y a vingt-six siècles déjà, la Sicile commençait à se transformer en une terre hellénique, par la fondation de Naxos sur un promontoire marin à la base de l'Etna. Bientôt après, Syracuse, qui plus tard devint une république si puissante, Lentini, Catane, Megara Hyblæa, Messine, Himéra, Selinus, Camarine, Agrigente, accrurent le nombre des cités grecques; tout le pourtour de l'île, de même que de nos jours le littoral de la Macédoine, de la Thraco et de l'Asie Mineure, devint une autre Grèce, au détriment des populations indigènes, refoulées dans l'intérieur. Les côtes de Sicile n'étaient-elles pas d'ailleurs une véritable Hellade par le climat, la transparence de l'air, l'aspect des rochers et des montagnes? Le port «marmoréen» et la grande baie de Syracuse, l'acropole et le mont Hybla ne forment-ils pas un paysage que l'on croirait détaché de l'Attique ou du Péloponèse? La fontaine d'Aréthuse, que l'on voit surgir au bord de la mer, dans l'îlot même d'Ortygie, et dont les eaux proviennent de l'intérieur de la contrée, par-dessous un détroit marin, ne ressemble-t-elle pas à l'Erasinos et à tant d'autres sources de l'Hellade qui se perdent dans les gouffres des plateaux pour reparaître à la lumière dans le voisinage du littoral? Les Syracusains disaient que le fleuve Alphée, amant de la nymphe Aréthuse, ne se mêlait point à la mer d'Ionie: au sortir des plaines de l'Élide, il s'engouffrait sous les eaux salées pour surgir de nouveau sur la rive sicilienne. Parfois, racontent les marins, on voyait Alphée bouillonner au-dessus de la mer, à côté de la fontaine Aréthuse, et dans son courant tourbillonnaient des feuilles, des fleurs et des fruits des arbres de la Grèce. Est-il une légende qui dise d'une manière plus touchante l'amour du sol natal? La nature tout entière avec ses fleuves, ses fontaines et ses plantes, avait suivi l'Hellène dans sa nouvelle patrie.

Beaucoup plus peuplée qu'elle ne l'est de nos jours, la Sicile devait compter à l'époque de sa prospérité plusieurs millions de Grecs, si l'on en juge par les énormes populations que l'on nous dit avoir vécu dans les murs de Syracuse, de Selinus, d'Agrigente. Les marchands et les soldats carthaginois ont bien plus exploité le pays qu'ils ne l'ont colonisé, et quoique, pendant trois ou quatre siècles, ils aient dominé sur diverses parties de l'île, ils n'y ont guère laissé que de faibles débris de murailles, des monnaies et des inscriptions. Ainsi que le fait remarquer judicieusement Dennis, les monuments les plus frappants de leur règne en Sicile sont les sites désolés où s'élevaient autrefois Himéra et Selinus. Cependant, quelque minime qu'ait été, relativement à celle des Grecs, la part qu'ont prise les Carthaginois dans les croisements de la population sicilienne, et, par conséquent, dans les destinées ultérieures du peuple, cette part ne doit pas être négligée: l'élément punique est entré dans le torrent circulatoire de la nation. Il en est de même, à bien plus forte raison, pour les conquérants romains, auxquels l'île appartint pendant près de sept siècles. Les Vandales, les Goths ont aussi laissé leurs traces. Les Sarrasins eux-mêmes, si mélangés par la race, à la fois Arabes et Berbères, ajoutèrent au génie sicilien leur feu méridional, tandis que leurs vainqueurs, devenus leurs élèves en civilisation, les Normands, apportèrent les qualités solides, l'audace, la force indomptable qui animait à cette époque ces rudes fils des mers boréales. Lorsque ceux-ci mirent le siège devant Palermo en 1071, on ne parlait pas moins de cinq langues dans l'île, l'arabe, l'hébreu, le grec, le latin, le sicilien vulgaire; mais l'arabe avait si bien pris la prépondérance comme idiome civilisé, que, même sous la domination normande, les inscriptions des palais et des églises se gravaient en cette langue: c'est à la cour du roi Roger qu'Edrisi rédigea sa grande géographie, l'un des principaux monuments de la science. En 1223, les derniers Arabes de langage furent déportés dans le Napolitain, mais les croisements avaient déjà profondément modifié la race.

Plus tard, Français, Allemands, Espagnols, Aragonais ont également contribué pour une plus faible part à faire des Siciliens un peuple différent de ses voisins d'Italie par l'aspect, les mœurs, les habitudes et le sentiment national. Pour l'insulaire, tous les continentaux, même ceux des Calabres, sont considérés comme des étrangers. Le manque de communications faciles permettait aux différents groupes de maintenir plus longtemps leur idiome et leurs caractères distinctifs de race. Ainsi, par un étrange phénomène, les Lombards de Bénévent et de Palerme que les Normands déportèrent dans l'île, ont gardé leur langue en Sicile plusieurs siècles après la disparition de ce dialecte en Lombardie même. Encore de nos jours, environ cinquante mille Siciliens témoignent par leur langage de leur origine lombarde; Piazza Armerina, Aidone, San Fratello, Nicosia sont les localités où le patois lombard continue de se parler. C'est à San Fratello, sur une colline escarpée de la côte septentrionale, que le vieil idiome est resté le plus pur; à Nicosia, dans l'intérieur, l'accent lombard a gardé quelque chose de celui des anciens maîtres franco-normands. D'ailleurs le dialecte sicilien, surtout dans les districts les plus reculés de l'intérieur, n'est pas encore complètement italianisé; il contient toujours plusieurs termes grecs; en outre, beaucoup de mots arabes et de noms de villes rappellent l'ancienne domination des Sarrasins. Une des expressions les plus curieuses est celle de «val», qui s'applique aux diverses provinces de la Sicile, et que l'on croit dérivée de vali, l'ancien titre des gouverneurs politiques. L'idiome sicilien, moins sonore que ceux du continent italien, supprime souvent les voyelles entre les consonnes et change les o, et même les a et les i, en ou, ce qui rend le parler à la fois plus dur et plus sourd; mais il se prête admirablement à la poésie. Les chants populaires de la Sicile ne le cèdent en grâce naturelle et en choix délicat d'expressions qu'aux admirables rispetti de la Toscane.

De tous les immigrants qui sont venus, de gré ou de force, peupler la Sicile à diverses époques, les Albanais, dits Greci dans le pays, sont les seuls qui ne se soient pas encore entièrement fondus avec les populations environnantes; ils forment des groupes distincts de langage et de rites religieux dans quelques villes de l'intérieur, et surtout à Piana de' Greci, sur une terrasse qui domine au sud la conque de Palerme. Mais, si la fusion entre tous les autres éléments ethniques semble accomplie, la différence des populations siciliennes est néanmoins très-grande, suivant la prépondérance de telle ou telle race dans le croisement. Ainsi les Etnéens, surtout les habitants de Catane et d'Aci-Reale, qui sont peut-être d'origine hellénique plus pure que les Grecs eux-mêmes, puisqu'ils ne sont point mélangés de Slaves, ont une excellente renommée de bonne grâce, de gaieté, de douceur, d'hospitalité, de bienveillance. Ce sont les plus intelligents, les plus instruits des Siciliens. Ceux de Trapani et de San Giuliano sont, dit-on, les plus beaux, et leurs femmes charment l'étranger par la régularité de leur visage et la grâce de leur physionomie. Les Palermitains, au contraire, chez lesquels l'élément arabe a eu plus d'influence que partout ailleurs, ont en général les traits lourds, disgracieux, presque barbares; ils n'ouvrent pas volontiers leur demeure pour la mettre à la disposition de l'étranger; ils gardent jalousement l'épouse dans la partie la plus sombre de leur maison; leurs moeurs sont encore un peu celles des musulmans.

C'est aussi dans Palerme et son district que les moeurs féroces de la guerre, de la piraterie, du brigandage se sont maintenues le plus longtemps. Les lois de l'omertà, «code des gens de coeur,» font un devoir de la vengeance. A chi ti toglie il pane, e tu toglili la vita! (A qui te prend le pain, eh bien, toi, prends la vie!) tel est le principe fondamental du code; mais, dans la pratique, la vengeance palermitaine n'a pas du tout la simplicité de la vendetta corse, elle se complique parfois d'atroces cruautés. D'après une statistique, peut-être exagérée, il n'y aurait pas moins de quatre à cinq mille Palermitains affiliés à la ligue secrète de la maffia, dont les membres s'engagent solidairement à vivre de tromperies, de fraudes et de vols de toute espèce. Encore en 1865, les brigands étaient à peu près les maîtres de la campagne environnante, jusque dans les provinces limitrophes de Trapani et de Girgenti. Ils en vinrent même, pour ainsi dire, à faire le siège de Palermo et à la séparer de ses faubourgs; aucun étranger n'osait quitter la capitale, de peur d'être assassiné ou capturé par les bandits; aucun propriétaire n'allait récolter son blé, son raisin, ses olives, ni tondre son troupeau sans acheter un droit de passage aux malandrins, Dix ans se sont écoulés depuis cette époque, et, malgré toutes les mesures exceptionnelles de répression, l'association de la maffia, protégée par la complicité de la peur et par la haine de la police étrangère, s'est maintenue dans sa force et fait peser la terreur sur ses ennemis.

L'histoire de la maffia est encore à faire et risque fort de rester en grande partie un mystère. On ne la connaît guère que par les scènes de meurtre et de répression sanglante auxquelles elle a donné lieu. Une chose est certaine, c'est qu'elle exista, sous d'autres noms, dès l'époque des rois normands; tantôt elle s'accroît, tantôt elle diminue, suivant les vicissitudes de la vie politique. Sans nul doute, la situation s'est empirée depuis vingt ans, par suite de l'aggravation des impôts, de la misère, de la levée des conscrits, et de tous les brusques changements qu'amène avec lui un nouveau régime politique; le peuple, habitué à la routine des anciens abus, n'a pas eu le temps de s'accoutumer au fardeau plus récent dont l'a chargé l'annexion au royaume d'Italie. Néanmoins, quelles que soient les difficultés de la transition politique, il est certain que la population sicilienne s'italianisera dans les villes d'abord, puis, de proche en proche, dans les campagnes. La communauté de langue et d'intérêts rattache de plus en plus l'île à la Péninsule, et désormais les deux contrées ne peuvent manquer de graviter dans la même orbite. Pour l'Italie, l'adjonction de la Sicile pourra devenir d'une valeur inestimable, si la bienveillance mutuelle se rétablit, si la paix se maintient et si les ressources de l'île sont exploitées avec intelligence par les Siciliens eux-mêmes. L'accroissement considérable de la population, que l'on dit avoir presque triplé depuis 1734, est un indice des richesses naturelles du pays. Que serait-ce donc si la science et l'industrie succédaient définitivement aux procédés barbares pour la mise en œuvre de tous ces trésors?

On sait que la Sicile était jadis la terre aimée de Cérés; c'est là, dans la plaine de Catane, que la bonne déesse enseigna aux hommes l'art de labourer le sol, de jeter les grains, de couper les moissons. Les Siciliens n'ont pas oublié les leçons de Demeter, puisque plus de la moitié du territoire de l'île est cultivée en céréales, mais il faut dire qu'ils n'ont guère amélioré le système de culture enseigné par la déesse aux époques fabuleuses; il leur est même à peu près impossible de faire mieux que leurs ancêtres, puisque, en vertu de leur contrat avec le noble propriétaire, héritier du feudataire normand, les cultivateurs sont tenus de suivre l'ancienne routine des travaux. Presque tous leurs instruments sont encore de formes primitives, les engrais sont à peine employés, et, dès que la semence est dans la terre, le paysan laisse le soin de son champ à la bonne nature. Quand on parcourt les campagnes de Sicile, on s'étonne du manque absolu de maisons. Il n'y a point de villages, mais seulement, à de grandes distances les unes des autres, des villes populeuses 117. Tous les agriculteurs sont des citadins qui rentrent chaque soir, à la manière antique, dans l'enceinte de la ville; il en est qui sont obligés de faire chaque jour un double trajet de dix kilomètres ou davantage pour aller visiter leur champ et revenir au gîte; seulement, il leur arrive parfois de s'épargner la course du retour en passant la nuit dans quelque caverne ou dans un fossé couvert de branches; pendant la moisson et les vendanges, des hangars élevés à la hâte abritent les travailleurs. Les vastes champs de céréales qui remplissent les vallons et recouvrent les pentes doivent à cette absence d'habitations humaines un caractère tout spécial de tristesse et de solennité. On dirait une terre abandonnée et l'on se demande pour qui mûrissent ces épis.

Note 117: (retour) Population moyenne des communes en Sicile, en 1871.....7,198 habitants.

Les champs de céréales, quoique beaucoup plus étendus que les campagnes consacrées à toute autre culture, ont cependant une plus faible importance par la valeur totale de leurs produits. Les terrains qui avoisinent les cités et que l'homme peut cultiver en jardins, en vignes, en vergers, sans avoir à faire de véritables voyages, sont une source de richesse bien autrement abondante. Actuellement, la denrée de la Sicile qui a remplacé le froment nourricier comme principal article d'exportation, c'est l'orange, la pomme d'or des anciens. La Sicile n'est plus un «grenier», mais elle tend à devenir un immense dépôt de fruits. Les sept grandes espèces d'orangers, subdivisées en quatre cents variétés, sans compter de nombreuses formes bâtardes, représentent déjà pour la Sicile une valeur d'environ cinquante millions de francs, et ce revenu considérable tend à s'accroître chaque année, - Le merveilleux jardin dont s'est entourée Palerme s'agrandit sans cesse, aux dépens des anciennes plantations d'arbres à manne et d'autres cultures, et recouvre les pentes jusqu'à la hauteur de 350 mètres. C'est par centaines de millions que les fruits s'exportent chaque année sur le continent d'Europe, en Angleterre, aux États-Unis. Les oranges de moindre valeur, qui ne trouveraient pas d'acheteurs sur les marchés étrangers, servent à la fabrication d'huiles essentielles, d'acide citrique, de citrate de chaux. La Sicile a le monopole de ce dernier article, que l'on emploie en grande quantité pour l'impression des étoffes.

Comme pays de vignobles, la Sicile occupe aussi l'un des premiers rangs parmi les contrées de l'Europe. C'est la plus importante des provinces viticoles de l'Italie; elle fournit à elle seule plus du quart du vin recueilli par la nation. D'ailleurs la culture de la vigne, dirigée en grande partie par des étrangers, est beaucoup mieux entendue dans l'île que sur la péninsule voisine. Marsala, Syracuse, Alcamo, Milazzo exportent en quantité des vins justement vantés pour leur excellence; les pentes méridionales et occidentales de l'Etna, de Catane à Bronte, produisent aussi des vins auxquels la chaleur du sol donne un feu extraordinaire; seulement, il faut que les cultivateurs aient soin d'élever entre les ceps de vigne des buttes de terre qui gardent dans leurs interstices l'humidité des pluies et la rendent ensuite aux racines durant les sécheresses. L'Angleterre et l'Europe non italienne sont les principaux acheteurs des vins de Sicile, ainsi que de tous ses autres produits agricoles, les huiles, les amandes, le coton, le safran, le sumac et la manne, distillée, comme celle des Calabres, par une espèce de frêne. Les soies grèges, que, de tous les pays d'Europe, la grande île méditerranéenne fut la première à produire, prennent aussi le chemin de l'étranger. Le royaume italien perçoit les impôts de la Sicile, mais les consommateurs anglais et français en payent leur large part.

Le grand produit minier de l'île, le soufre, s'expédie aussi presque exclusivement sur les marchés étrangers, où il se vend à un prix très-élevé, à cause du monopole commercial que possèdent les «soufriers» de la Sicile. La teneur des gisements varie beaucoup; dans quelques roches, elle est d'un quart; mais lors même qu'elle est seulement de 5 ou 6 p. 100, il suffit d'approcher une lampe allumée des parois de la mine pour la faire bouillir comme de la poix. Ce procédé si simple de la cuisson est celui que l'on emploie pour obtenir le soufre à l'état purifié. Les blocs extraits de la mine sont entassés en plein air et subissent pendant un temps plus ou moins long l'action destructive des intempéries, puis les débris du minéral sont disposés en tas sur la flamme des fourneaux. La pierre se délite et le soufre fondu descend dans les moules préparés pour le recevoir. Bien que ces procédés, suivis conformément à la routine traditionnelle, laissent perdre environ le tiers du soufre contenu dans la roche, cependant les produits annuels sont des plus rémunérateurs, et ils ne peuvent manquer de s'accroître, à mesure que les procédés d'extraction seront améliorés et que de faciles routes d'accès seront ouvertes. Actuellement, l'île fournit à l'Europe environ deux cent mille tonnes de soufre par an, plus des deux tiers de la quantité nécessaire à l'industrie. On a calculé que les gisements connus de la Sicile renferment encore de quarante à cinquante millions de tonnes de soufre; en maintenant leur taux de production, elles ne seraient pas encore épuisées à la fin du vingt et unième siècle. Dans certaines contrées de la Sicile, notamment au nord de Girgenti, des villages sont construits en plâtre sulfureux, l'atmosphère est en tout temps imprégnée de l'odeur du soufre.

Le sel gemme, qui se trouve dans les mêmes formations que le soufre, suffirait aux besoins de l'Europe pendant un espace de temps bien plus considérable encore, car dans le centre de l'île des collines entières sont composées de ce minéral; mais le sel n'est point une substance rare, et sur ses côtes mêmes la Sicile possède des plages très-étendues où les sauniers n'ont qu'à ramasser en tas les cristaux fournis gratuitement par la Méditerranée, A l'extrémité occidentale de l'île, Trapani possède un vaste territoire entièrement composé de marais salants, alternativement inondés et blancs de sel; les navires de Norvége et de Suède viennent y prendre leurs chargements, C'est aussi dans les parages de Trapani que la mer fait croître pour les pêcheurs le meilleur corail des côtes siciliennes. Les thons, dont la pêche a beaucoup plus d'importance, viennent surtout se faire prendre dans les grandes baies qui découpent le littoral entre Palerme et Trapani, tandis que l'espadon se capture dans le détroit de Messine. Les mers de Sicile sont fort poissonneuses, et les insulaires se vantent d'être les pêcheurs les plus habiles de la Méditerranée occidentale.

Récemment encore, les chemins de la mer étaient presque les seuls que connussent les Siciliens voyageurs; c'est à la dernière extrémité seulement qu'ils se décidaient à se rendre d'un port à un autre en prenant la voie de terre. On peut en juger par ce fait qu'en 1866 la seule route carrossable de l'île, celle qui mettait en communication Messine avec Palerme, par Catane et Leonforte, n'était pas même parcourue annuellement par quatre cents voyageurs. Encore de nos jours, l'état de la viabilité est tout à fait primitif dans la plus grande partie de l'île; de très-importantes mines de soufre et de sel ne communiquent avec la mer que par les sentiers de mulets, et les habitants mêmes du pays s'opposent à la construction des routes, de peur que l'industrie des âniers employés au transport ne soit compromise par l'introduction de nouveaux véhicules. Le chemin qui réunit le port commerçant de Terranova à la ville de Caltanissetta est resté plus de vingt années en construction, et pourtant c'était la seule route qui mît le littoral en rapport avec les campagnes de l'intérieur. Le réseau de chemins de fer qui doit rejoindre les trois côtés du triangle sicilien, mais auquel on travaille avec une extrême lenteur, remédiera en partie à ce manque de routes et donnera un essor considérable au commerce de l'île 118. Déjà les tronçons terminés, dont la longueur totale est d'environ 400 kilomètres, servent à un mouvement d'échanges de quatre à cinq fois plus élevé en proportion que celui des lignes de la Calabre.

Note 118: (retour) Commerce de la Sicile, comparé à celui de l'Italie:
1854. Sicile    60,000,000 fr.    Italie   1,000,000,000 fr.
1807.          150,000,000 fr.      »      1,802,000,000  »
1873.          550,000,000 fr.      »      2,600,000,000  »

La capitale de la Sicile, Palerme «l'heureuse», est l'une des principales cités de l'Italie; sous la domination arabe, elle dépassait toutes les villes de la Péninsule par le nombre de ses habitants, et maintenant elle n'est distancée en population que par Naples, Milan et Rome; chaque nouveau recensement témoigne de ses progrès rapides. Nulle ville d'Europe ne jouit d'un plus délicieux climat, nulle n'est plus charmante à voir de loin et ne repose mieux dans un nid de verdure et de fleurs. Ses monts superbes, aux flancs nus, à la base percée de grottes, encadrent un merveilleux jardin, la fameuse «Conque d'or», au milieu de laquelle se montrent les tours et les dômes, les fûts à éventail des palmiers, les branchages étalés des pins, et que domine au sud la masse énorme des églises et des couvents de Monreale. Une seule ville sicilienne peut se comparer à Palerme pour la beauté, sa voisine Termini, qui mérite vraiment l'épithète de la «splendidissime» dont elle se gratifie. Cette antique cité grecque, où jaillissent les eaux thermales qui rendirent aux membres du divin Hercule la force et la souplesse, s'étale en amphithéâtre sur les pentes d'une terrasse qu'un isthme verdoyant relie à la superbe montagne de San Calogero, rayée de sillons blanchâtres et flanquée de contre-forts herbeux. C'est un admirable paysage, complétant à l'est le tableau presque incomparable qui se déroule à l'ouest jusqu'au Monte Pellegrino de Palerme, par les jardins de Bagaria et le promontoire qui porta la cité phénicienne de Solunto.

La splendeur des campagnes contraste avec la misère et la laideur de la plupart des quartiers de la capitale. Palerme a des édifices somptueux; elle a sa cathédrale si richement décorée et couverte de sculptures du fini le plus admirable; elle a, dans le palais royal, sa chapelle Palatine, monument unique dans son genre, entièrement revêtu de mosaïques et réunissant à la fois, par une combinaison des plus harmonieuses, les diverses beautés de l'art byzantin, de l'art mauresque et du roman; par son église de Monreale, ville assez rapprochée pour mériter le nom de faubourg, Palerme peut opposer à Ravenne un ensemble prodigieux de tableaux en mosaïque; mais en outre de ces édifices, de palais d'architecture arabe, de quelques monuments modernes et des deux grandes rues qu'un gouverneur espagnol a fait croiser à angle droit au centre mathématique de Palerme, afin de tracer ainsi le signe de la croix sur la ville entière, la cité populeuse n'offre guère que de sombres ruelles et des maisons sales et branlantes, aux fenêtres pavoisées de guenilles. Naguère Palerme ne méritait point son nom grec de «port de tous les peuples». Enserrée de montagnes et privée de communications faciles avec l'intérieur, elle n'avait de trafic avec l'étranger que pour sa consommation locale et les produits de ses pêcheries et de son merveilleux jardin. D'un tiers plus peuplée que Gênes, elle est encore deux fois moins commerçante; mais l'activité de son port s'accroît rapidement.