PALERME ET LE MONTE PELLEGRINO
Dessin de Taylor, d'après une photographie de Lévy et Cie.

En proportion du nombre de leurs habitants, les deux ports occidentaux de l'île, Trapani, antique cité carthaginoise comme Palerme elle-même, bâtie sur une péninsule qui s'avance en forme de faux dans la mer, et Marsala, la ville aux vins fameux, ont une vie commerciale supérieure à celle de leur capitale. Quoique presque entièrement dépourvue de routes de communication avec l'intérieur de l'île, Trapani possède un mouvement d'échanges fort considérable; elle exploite très-activement, nous l'avons vu, les salines des environs, qui sont parmi les plus étendues de tout le littoral de la Méditerranée 119, elle s'occupe avec succès de la pêche du thon et du corail, des éponges même, et ses artisans sont fort habiles comme fabricants de toiles et de lainages, polisseurs de marbres et d'albâtre, monteurs de corail et bijoutiers. Quand Trapani sera réunie à Messine par un chemin de fer continu et deviendra ainsi la tête de ligne de tout le réseau européen vers l'Afrique, elle sera peut-être le principal marché d'échanges entre l'Europe et la Tunisie: l'excellence de son port, profond de 4 à 7 mètres, et de sa rade, bien abritée par le groupe des îles Ægades, lui permet cette ambition, justifiée surtout par l'énergie traditionnelle de ses habitants. Le port de Mazzara, ancienne capitale de la province ou «val» de Mazzara, et débouché des deux villes importantes de Castelvetrano et de Salemi, aux campagnes ombreuses, se trouve, il est vrai, à proximité plus grande de la Tunisie, mais il n'offre aux navires qu'un abri précaire. Quant à Marsala, la Mars-et-Allah ou «havre de Dieu» des Arabes, son port, comblé par Charles-Quint, par crainte des incursions barbaresques, et transformé pendant trois siècles en un étang malsain, n'a été reconstruit que tout récemment et n'est pas assez profond pour servir au grand commerce; il ne sert qu'à l'expédition du sel et des vins du pays, si appréciés dans la Grande-Bretagne et en France. Marsala est bâtie sur l'emplacement de l'antique Lilybæum, qui aurait eu, suivant Diodore, jusqu'à 900,000 habitants dans ses murs; mais ce qui en fait la célébrité dans l'histoire moderne est le débarquement de Garibaldi et des Mille, en 1860. La ville de Marsala fut le point de départ de l'étonnante marche triomphale qui devait se terminer par la bataille de Volturne et la prise de Gaëte. Le premier conflit eut lieu près de la ville de Calatafimi, sur la route qui mène à Palerme par les villes populeuses d'Alcamo, perchée sur une colline de roches arides, roses ou d'un brun fauve et de Partinico, située dans une riche «conque» de jardins qui s'incline au nord vers le golfe de San Vito et ses pêcheries de thons.

Note 119: (retour) Salines de la province de Trapani en 1865:
Trapani     560 hectares.     36,400 tonnes.     400,000 fr.
Marsala     286     »         18,600    »        205,000  »
           _______________   ________________   _____________
            846 hectares.     55,000 tonnes.     605,000 fr.

Le grand centre commercial de la Sicile, le seul port de l'île qui soit un lieu de rendez-vous naturel pour les navires de toutes les nations, est Messine «la noble», la ville centrale du bassin de la Méditerranée. Messine est l'étape nécessaire de tous les bateaux à vapeur qui desservent l'immense commerce maritime entre les pays de l'Europe occidentale et les contrées du Levant. Sa rade est d'ailleurs un excellent refuge pour les bâtiments, et les vaisseaux du plus fort tonnage peuvent y entrer sans crainte 120. En outre, quand les navires venus de la mer Tyrrhénienne n'osent pas, durant les tempêtes, se confier aux courants périlleux du détroit, ils ont le sûr avant-port que leur offre Milazzo, débouché des riches et populeuses campagnes de Patti et de Barcellona; une péninsule recourbée, percée de grottes qui, d'après la légende homérique, servaient d'étables aux boeufs du Soleil, ancêtres des grands boeufs roux de l'île, se prolonge en cet endroit vers le groupe des îles Eoliennes et défend la rade contre les vents dangereux de l'ouest. Le port de Messine, formé par une plage basse qui se détache de la rive à angle droit et se recourbe en pleine mer comme une faucille,--d'où le nom de Zancle donné à la cité,--est si heureusement disposé par la nature, que les brise-lames sembleraient en avoir été construits par l'homme; les anciens y voyaient la faux que Saturne, le père des dieux, avait laissé tomber dans la mer d'Ionie. Malheureusement, Messine est exposée aux vents du nord et du sud; en outre, elle se trouve située sur la ligne de jonction qui réunit les deux foyers volcaniques de la Sicile et de l'Italie méridionale, et peut-être que sa position dans l'espèce de fossé formé par le détroit contribue encore à augmenter le danger. Peu de cités en Europe sont plus directement menacées que Messine par les tremblements du sol. On y voit encore quelques traces de la terrible secousse de 1783, qui coula tous les navires du port, sapa par la base les palais du rivage et fit périr plus de mille personnes sous les décombres ou dans les eaux. De premières secousses prémonitoires avaient donné à presque tous les Messinois le temps de s'enfuir.

Note 120: (retour) Ports de Sicile ayant un mouvement de navigation de plus de 70,000 tonneaux, en 1875:
Messine                   10,865 nav.   1,648,650 tonn.
Palerme                   10,434  »     1,507,000  »
Catalane                   5,860  »       535,750  »
Trapani                    6,499  »       368,000  »
Porto-Empedocle (Girgenti) 2,466  »       307,150  »
Licala                     1,595  »       195,000  »
Syracuse                   1,880  »       180,000  »
Terranova                  1,447  »       111,900  »
Marsala                    2,064  »       104,000  »
Sciasca                      761  »        88,000  »
Milazzo                    1,190  »        85,000  »
Cefalu                       841  »        70,600  »
Riposts (Giarre)           1,701  »        70,200  »

Sicile entière, avec les Ægades et les îles Eoliennes
                          70,974 nav.   5,942,700 tonn.

Catane, la «Sous-Etnéenne», car tel est le sens de son nom grec, est menacée comme Messine, non-seulement par les tremblements de terre, mais aussi par les coulées de lave. Comme Messine, elle est également une ville de grande prospérité commerciale: elle a la surabondance de ses produits agricoles comme ses voisines situées à la base du volcan: Aci-Reale, entourée de ses bois d'orangers; Giarre, aux longues rues où flotte une poussière couleur de rouille; Paterno, riche en sources thermales; Aderno, dressée sur son haut rocher de lave; Bronte, à l'étroit entre deux coulées de scories; Randazzo, que dominent encore de vieux édifices normands. Mais Catane possède en outre le monopole pour l'exportation de toutes les denrées de l'intérieur de l'île; c'est le chef-lieu des districts orientaux, les plus riches et les plus civilisés, la gare centrale des chemins de fer de l'île et le point de jonction des routes carrossables les plus nombreuses; aussi le port, que lui donna un courant de lave au milieu du seizième siècle, et que rétrécit ensuite la grande coulée de 1669, est-il tout à fait insuffisant et l'on s'occupe maintenant de l'agrandir au moyen de brise-lames et de jetées.

Il est tout naturel que dans une île dont aucune localité ne se trouve à plus de 60 kilomètres de la mer à vol d'oiseau, les grandes villes aient toutes obéi à la force d'attraction du commerce pour s'établir sur les rivages. Cependant plusieurs agglomérations de quelque importance ont dû se former aussi dans l'intérieur, au milieu des campagnes les plus fertiles et aux points de croisement, sinon des routes, du moins des voies naturelles de trafic. Ainsi, Nicosia, la ville lombarde, située au débouché méridional des montagnes de Madonia, est le lieu de passage forcé entre la riche plaine de Catane et les villes du nord de la Sicile. De même, Corleone est l'étape intermédiaire entre Palerme et les côtes du versant africain. Castro-Giovanni, l'antique Enna, occupe également une de ces situations privilégiées, car elle s'élève presque au centre géométrique de la Sicile, sur un plateau d'où l'on contemple un immense horizon et que les anciens disaient être «l'ombilic» de la Sicile: près de la ville, les habitants montrent encore une grosse pierre qu'ils disent être l'autel de Cérès. Piazza Armerina «l'opulentissime» et Caltagirone, dite la gratissima, à cause de la fécondité de ses campagnes, sont toutes les deux plus populeuses que la cité centrale de la Sicile, et font un commerce assez actif par l'entremise de Terranova, bâtie, au milieu des champs Géloïques, si célèbres par leur fécondité sur l'emplacement de l'antique Gela et avec les débris de ses temples et de ses palais. Plus à l'ouest, Caltanissetta, chef-lieu de la province de son nom, et sa voisine Canicatti, à peine moins peuplée, alimentent de leurs denrées d'exportation la rade fort commerçante de Licata.

Vers le sommet de l'angle méridional de la Trinacrie, les groupes de population éloignés de la mer sont également en assez grand nombre. Les deux villes importantes de Modica et de Ragusa sont à quelques kilomètres l'une de l'autre; Spaccaforno et Scicli, plus voisines de la mer, ne sont chacune qu'à une quinzaine de kilomètres de Modica; vers l'ouest, l'industrieuse Comiso, entourée de champs de coton, et Vittoria, dont les plaines salines fournissent en abondance au commerce de Marseille la cendre de soude, ne sont séparées que par la vallée où coule parfois la rivière Hipparis, célébrée par Pindare. Noto, ancien chef-lieu de la province que forme la partie méridionale de la Sicile, est bâtie, comme presque toutes les cités de cette partie de l'île, à une certaine distance du rivage; mais sa ville jumelle, Avola, s'élève au bord de la mer Ionienne. Noto et Avola ont été toutes les deux renversées par le tremblement de terre de 1693, et toutes les deux se sont reconstruites avec une régularité géométrique, à plusieurs kilomètres de l'endroit qu'elles occupaient jadis. Les campagnes d'Avola, quoique peu fertiles naturellement, sont parmi les mieux cultivées de la Sicile: c'est la seule région de l'Italie où la production de la canne à sucre ait jamais eu quelque importance industrielle.

Au nord de l'arète principale des collines qui vont en s'abaissant vers l'angle méridional de la Sicile, d'autres villes enferment dans leurs murs toute la population agricole de la contrée. Lantini est l'antique Leontium, qui se vantait d'être la plus ancienne cité de toute la Sicile, et dont les habitants montrent les grottes qu'ils disent avoir été les demeures des Lestrygons anthropophages; elle n'est aujourd'hui qu'une pauvre cité rebâtie en entier depuis le tremblement de terre de 1693. Militello s'est relevée depuis la même époque, et Granmichele a été fondée au dix-huitième siècle pour recueillir les habitants de la ville d'Occhialà, également démolie par les secousses du sol. Vizzini et Licodia di Vizzini sont remarquables surtout par leurs coulées de lave alternant avec des lits de fossiles marins, et Mineo est voisine du petit cratère de la mare des Palici. Les chants populaires de Mineo sont fameux dans toute la Sicile: dans un jardin des environs se trouve une pierre merveilleuse, la «pierre de la poésie»; tous ceux qui viennent la baiser, dit la légende, se relèvent poètes.

La partie méridionale de la Sicile, si riche en centres agricoles, est au contraire fort pauvre en ports naturels; sur la mer d'Afrique elle n'avait naguère que des rades ouvertes et des plages basses; mais sur la mer Ionienne elle a deux havres sûrs, ceux d'Agosta et de Syracuse, qui se ressemblent d'une manière étonnante par la forme générale de leurs contours et par la position des villes insulaires qui les dominent. Agosta ou Augusta, héritière de la cité grecque de Megara Hyblæa, n'est plus qu'une ville militaire assiégée par la fièvre; Syracuse, l'antique cité dorienne, qui fut pour un temps la ville la plus populeuse et la plus riche de tout le bassin de la Méditerranée, n'a plus d'autre rang que celui de simple chef-lieu de sa province. Cette ville, qui célébrait encore au siècle dernier sa grande victoire sur Athènes, n'est qu'une ruine; son port «marmoréen», jadis entouré de statues, ne reçoit plus que des canots, et son grand port, qui pouvait contenir des flottes et où se livrèrent des batailles navales, est presque désert. Ce qui reste de la ville est entièrement enfermé dans l'îlot d'Ortygie, que des fortifications, un fossé en partie artificiel, et malheureusement aussi les marécages insalubres de Syraka, qui ont donné leur nom à là cité, séparent de la terre de Sicile: c'est là, sur cette petite colline, achetée jadis pour un gâteau de miel, que se groupe toute la population. La vaste péninsule où s'étendait jadis la ville proprement dite n'a plus d'habitants sur ses roches calcaires, si ce n'est quelques fermiers dans les maisons de campagne qui bordent les canaux d'arrosage. Des colonnes dressées au bord de l'Anapus, issu de la fontaine de Cyane, ou «l'Azurée», les fortifications des Épipoles et d'Euryelum, bâties par Archimède et connues aujourd'hui sous le nom bien mérité de Belvédère, des restes de bains nouvellement découverts, un autel énorme de cent quatre-vingt-quinze mètres de longueur, sur lequel les prêtres faisaient rôtir et monter en fumée toute une hécatombe, un amphithéâtre, un théâtre admirable où vingt-quatre mille spectateurs, assis sur leurs sièges de pierre, pouvaient embrasser d'un coup d'oeil la ville entière, ses temples et ses flottes, tels sont les débris grandioses, des édifices élevés jadis par les Syracusains. Mais rien ne donne une idée plus grande de ce que fut autrefois la cité populeuse que les profondes carrières ou latomie (lautumiæ), taillées parles esclaves, et les allées souterraines des catacombes, où furent ensevelis des millions de cadavres, dont il ne reste plus rien: ces galeries, plus considérables que celles de Naples mêmes, et beaucoup plus régulières, ne sont déblayées que sur une faible partie de leur étendue et des fouilles ultérieures nous tiennent peut-être en réserve d'importantes découvertes. Jadis, le sommet de l'îlot d'Ortygie, ainsi nommé en souvenir de la Délos des Cyclades, était couronné par une acropole où se dressait un temple de Minerve, rival du Parthénon d'Athènes, et que les marins sortis du port devaient contempler en tenant dans la main un vase plein de charbons ardents pris sur l'autel de Jupiter. Ce temple existe encore en partie; mais, chose douloureuse à dire, ses belles colonnes de marbre ont disparu sous un masque de moellons et de mortier qui sert de muraille à une église du plus mauvais goût; le monument est toujours là, mais les modernes en ont fait une bâtisse informe.

TEMPLE DE LA CONCORDE, A GIRGENTI.
Dessin de Taylor, d'après une photographie.

D'autres ruines helléniques, dont quelques-unes sont admirables, font rivaliser la Sicile, aux yeux de l'artiste, avec la Grèce elle-même; les temples y sont même plus nombreux que dans la mère patrie. Girgenti, l'antique Acragas ou Agrigente, qui eut, comme Syracuse, des habitants par centaines de milliers, et qui de nos jours est non moins déchue que Syracuse, possède les ruines et les vestiges d'au moins dix édifices sacrés, dont l'un, celui de Jupiter Olympien, le plus grand de toute la Sicile, a servi à la construction du môle de Girgenti; un autre, celui de la Concorde, est le mieux conservé de tous les temples grecs en dehors de l'Hellade. La ville actuelle n'occupe que l'emplacement de l'ancienne acropole, sur une assise de grès coquillier, d'où l'on voit le sol s'abaisser en forme de marches vers la mer. Son principal édifice, la cathédrale, a pris, au sommet de la colline, la place du temple de Jupiter Atabyrios, dont les débris ont servi à la construction du monument moderne; même ses fonts baptismaux sont un sarcophage antique devenu fort célèbre par les recherches et les discussions des archéologues: il représente les amours de Phèdre et d'Hippolyte. Jadis Agrigente descendait jusqu'à trois kilomètres de la mer: ce sont les grands temples qui indiquent la limite méridionale de l'ancienne enceinte. Le port actuel, auquel on a donné le nom de Porto-Empedocle, en l'honneur de l'un des enfants les plus illustres de la cité fameuse, est situé à l'ouest de l'ancien port hellénique ou emporium, à six kilomètres de la ville; c'est d'ailleurs l'escale de la côte du sud où le mouvement des échanges est le plus actif; elle exporte une grande quantité de soufre.

Plus à l'ouest, une autre ville de commerce maritime et de pêche, Sciacca, l'une des localités de la Sicile les plus fréquemment remuées par les secousses du sol, se dit aussi l'héritière d'une vieille cité grecque, Selinus ou Sélinonte, quoique celle-ci s'élevât jadis à vingt-cinq kilomètres plus à l'ouest sur la côte, au sud de Castelvetrano. Il ne reste plus de Sélinonte que des ruines, mais des ruines énormes, qui de loin ressemblent à des tours. Les sept temples qui s'élevaient sur les bords du détroit d'Afrique ont été tous presque entièrement renversés par les tremblements de terre, sinon par les hommes, mais ils présentent encore des restes du style dorique le plus pur; les métopes de trois temples, appartenant à trois âges différents, sont conservées au musée de Palerme, dont elles ont formé le premier noyau et dont elles sont encore l'ornement par excellence.

Sur le versant opposé de l'île, Ségeste n'est plus; mais, au milieu du désert pierreux où elle se trouvait jadis, s'élève un temple parfaitement intact, quoique non encore complètement achevé, que le silence et la solitude rendent d'autant plus auguste. Et combien d'autres restes moins importants de l'art grec offre encore la Sicile, sans compter les immenses nécropoles de Pantalica, de Palazzolo, d'Ispica, dans la partie sud-orientale de l'île, et les monuments romains où persiste l'influence de l'art grec, tels que le théâtre de Tyndaris, en face des îles Éoliennes, et celui bien autrement beau de Taormine, en vue du cône de l'Etna! Le contraste est grand entre ces étonnantes ruines du passé de la Sicile et tous les monuments élevés depuis par les Byzantins et les Arabes, les Normands, les Espagnols et les Napolitains. Ce n'est point de progrès, mais d'une lamentable décadence que témoigne cette étude comparée des édifices. Hélas! que sont les Syracusains de nos jours en comparaison des concitoyens d'Archimède!

En Sicile, peut-être mieux encore qu'en Ligurie, en Provence et en Catalogne, les villes offrent des exemples frappants de ce phénomène de déplacement graduel qu'amènent avec eux les changements des moeurs et du milieu 121. Au temps de leur puissance, les vieilles cités grecques pouvaient descendre hardiment vers les plages; mais quand vinrent les dangers incessants de guerre et de rapine, surtout au moyen âge, quand les corsaires barbaresques écumaient les mers environnantes et que le brigandage régnait dans l'intérieur de l'île comme la piraterie sur les plages, presque toutes les villes siciliennes avaient escaladé les hauteurs, et leurs bas faubourgs, tombés en ruines, avaient fini par disparaître. Girgenti en est un exemple. Quelques villes sont même dressées sur des forteresses naturelles presque inexpugnables sans le secours de l'art. Telle est Centuripe ou Centorbi, qui s'allonge sur le taillant même d'une arête de rochers, immédiatement à l'ouest du Simeto et des laves de l'Etna; telle est aussi, dans son enceinte de murs antiques, San Giuliano, la ville'd'Astarté, puis de Vénus, qui, du haut de sa pyramide de 700 mètres de hauteur, riche en veines de métal, domine la mer de Trapani. Mais, grâce au retour de la paix, les habitants se fatiguent de leurs escalades et de leurs descentes journalières, et là où les marécages n'ont pas envahi les terres basses, ils abandonnent leurs aires d'aigle pour se loger au bord de la mer ou sur les routes qui passent dans la plaine. Sur toute la côte septentrionale, de Palerme à la pointe de Messine, chaque marina, de la plage s'agrandit peu à peu aux dépens du borgo de la crête, et l'ancienne ville unit par se transformer en ruines se dressant comme un amas de rochers blancs sur des roches plus grises: c'est un squelette de ville se dressant au-dessus de la cité vivante. Cefalù, le Kephaladion des Grecs, présente, mieux que toute autre ville sicilienne, le bizarre contraste de ses deux emplacements successifs. En bas est la ville actuelle, blottie à la base du promontoire, sur un étroit talus de débris; en haut, tout le pourtour de la roche est encore festonné d'une muraille à créneaux, mais sur le plateau même il ne reste plus que des pâtis pierreux; tout édifice a disparu, si ce n'est pourtant un petit temple cyclopéen, le plus vénérable débris de la Sicile par son ancienneté, ruine de trente siècles, que n'a pu encore ronger le temps.

Note 121: (retour) Communes (ville et banlieue) de la Sicile ayant plus de 15,000 habitants en 1871:
Palerme (Palermo).... 219,000 hab.
Messine (Messina).... 112,000  »
Catane (Catania).....  84,000  »
Aci-Reale............  36,000  »
Marsala..............  34,000  »
Trapani..............  33,500  »
Modica...............  33,000  »
Caltanissetta........  26,500  »
Caltagirone..........  26,000  »
Termini..............  26,000  »
Piazza Armerina......  22,100  »
Syracuse (Siracusa)..  21,500  »
Alcamo...............  21,000  »
Canicatti............  21,000  »
Agrigente (Girgenti).  20,500  »
Barcellona...........  20,500  »
Castelvetrano........  20,500  »
Partinico............  20,000  »
Alcamo...............  19,500  »
Licata...............  16,500  »
Corleone.............  16,200  »
Vittoria.............  16,000  »
Comiso...............  15,800  »
Paterno..............  15,300  »
Nicosia..............  15,000  »
Sciacca..............  15,000  »
Noto.................  15,000  »

ILES ÉOLIENNES.

Les îles Éoliennes ou de Lipari, quoique séparées de la Sicile par un détroit de plus de 600 mètres de profondeur, peuvent être considérées comme une dépendance de la grande île: ce sont, disait-on, de petits volcans nés à l'ombre de l'Etna. Situées en partie sur la ligne de jonction qui réunit au Vésuve la haute montagne fumante de la Sicile, elles appartiennent probablement à la même ère de formation, et ne sont peut-être que les évents distincts d'un seul et même foyer sous-marin ayant crevassé en trois fissures étoilées le fond de la mer Tyrrhénienne. Chacune des îles n'est qu'un amas de débris rejetés, laves, cendres ou pierres ponces; toutes ont gardé leur aspect de volcans solitaires ou agglutinés en groupes; deux îles même, Vulcano et Stromboli, sont encore dans leur période d'activité, et leurs flammes, leurs fumées ondoyantes servent toujours d'indices aux marins et aux pêcheurs pour leur faire pressentir les changements de température et les variations du vent. Il est très-probable que les divers phénomènes volcaniques, interprétés avec intelligence pour la prédiction du temps, ont été la raison qui a fait mettre l'archipel sous l'invocation d'Éole; c'est là que le dieu se révélait aux matelots. L'île de Lipari est à la fois la plus étendue du groupe et celle qui se trouve au centre de divergence des crevasses sous-marines. Elle est aussi de beaucoup la plus populeuse et renferme à elle seule les trois quarts des habitants de l'archipel. Sur la rive orientale, une ville considérable s'élève en un double amphithéâtre, aux deux pentes d'un promontoire que couronne un vieux château. Une plaine bien cultivée en oliviers, en orangers, en vignes, qui donnent d'excellents produits, s'étend autour de la ville; les déclivités des montagnes environnantes sont elles-mêmes couvertes de champs jusqu'au voisinage du sommet. Comme en Sicile-même, la population s'est recrutée des éléments les plus divers depuis l'époque où des colons grecs de Rhodes, de Cnide et de Sélinonte sont venus conclure alliance avec les autochthones, et maintenant plus que jamais le sang des Lipariotes se renouvelle constamment par suite du va-et-vient que produit le commerce et de l'arrivée de nombreux bannis de la Calabre, anciens brigands devenus de tranquilles bourgeois de l'île. Toute cette population peut multiplier en paix dans la petite île, car les volcans de Lipari sont en repos depuis plusieurs siècles: c'est là probablement ce que signifie la légende des Lipariotes, d'après laquelle San Calogero aurait chassé les diables de leur île pour les enfermer dans les fournaises de Vulcano; on peut en inférer que la fin des éruptions date de l'établissement du christianisme à Lipari, vers le sixième siècle. L'activité souterraine dont les deux centres principaux étaient le Sant' Angelo et le Monte della Guardia, ne se manifeste plus que par des sources thermales et par des exhalaisons de vapeurs chaudes, que l'on utilise depuis l'antiquité pour la guérison des maladies. Cependant le sol de l'île est encore fréquemment secoué. Le tremblement de terre de 1780 fut si violent, que les habitants effrayés se vouèrent spontanément à la Vierge; un an après, Dolomieu les trouva portant tous au bras une petite chaîne pour montrer qu'ils s'étaient faits les esclaves de la madone «libératrice».

Lipari est une terre promise pour le géologue, à cause de l'extrême variété de ses laves. Une de ses hauteurs, le Monte della Castagna, est en entier composé d'obsidienne; une autre colline élevée, le Monte ou Campo Bianco, consiste en pierres ponces qui de loin ressemblent à des champs de neige. De longues coulées pareilles à des avalanches remplissent toutes les ravines, du sommet de la montagne au rivage de la Méditerranée; dans le voisinage de l'île, les eaux sont parfois couvertes de ces pierres flottantes, qui ressemblent à des flocons d'écume: on en trouve jusque sur les côtes de la Corse. C'est l'île de Lipari qui approvisionne de ponce tous les industriels de l'Europe 122.

Note 122: (retour)
                         Superficie.       Population en 1871.
Lipari                       32                  14,000
Vulcano                      25                     100(?)
Panaria et îlots voisins     20                     200
Stromboli                    20                     500
Salina                       28                   4,500
Felicudi                     15                     800
Alicudi                       8                     300
                          ________________      ________
                            148 kil. car.        18,400

Vulcano, au sud de Lipari, contraste étrangement avec l'île riante dont la sépare un détroit d'un kilomètre à peine dans sa partie la moins large. A l'exception du versant méridional, où les pentes rougeâtres sont zébrées de quelques nuances de vert dues aux plants de vignes et d'oliviers, Vulcano ne présente aux regards que des scories nues; c'est bien ainsi que doit être l'île anciennement consacrée à Vulcain. La plupart des roches sont noires ou d'un beau rouge comme le fer, mais il en est aussi d'écarlates, de jaunes, de blanchâtres; presque toutes les couleurs sont représentées dans ce cirque de l'enfer, moins celle que donne la verdure. L'île est double; au nord s'élève le Vulcanello, petite montagne d'éruption qui surgit de la mer à une époque inconnue et qu'un isthme de cendres rougeâtres réunit au volcan principal vers le milieu du seizième siècle. La montagne centrale est percée d'un cratère de 2 kilomètres de circonférence, d'où les vapeurs s'échappent en tourbillons. L'air est saturé de gaz où domine une odeur sulfureuse difficile à respirer. Un bruit incessant de soupirs et de sifflements emplit l'enceinte, et de tous les côtés on voit entre les pierres de petits orifices d'où s'élancent les vapeurs. Quelques-unes des fumerolles ont une température supérieure à 360 degrés. D'autres jets moins chauds se font jour en diverses parties de l'île et même jusque dans la baie. Des bords du grand cratère, on aperçoit des nuages de vapeur qui montent du fond de la mer et se développent en larges volutes blanches semblables d'aspect à des boues argileuses. Les éruptions violentes sont rares, puisque dans le dix-huitième siècle on n'en a compté que trois; la dernière, celle de 1873, s'est produite après un repos de cent années. Naguère la population de Vulcano se composait de quelques malheureux bannis chargés de recueillir le soufre et l'acide borique du cratère et de fabriquer en outre un peu d'alun. Chaque semaine on leur portait des vivres de Lipari; mais un Écossais entreprenant s'est récemment emparé du grand laboratoire de produits chimiques offert par le cratère de Vulcano: il a fondé près du port une usine considérable, et quelques arbres plantés autour de sa résidence d'architecture mauresque ont changé un peu l'aspect formidable de la contrée.

Moins grande que Lipari et que Vulcano, l'île la plus septentrionale de l'archipel, Stromboli, l'antique Strongyle, est de beaucoup la plus célèbre, à cause de ses éruptions fréquentes; depuis l'antiquité la plus reculée, il est peu de marins qui, passant à sa base, n'en aient vu flamboyer la cime. Très-souvent on observe un véritable rhythme dans le jeu des bouches du cratère, ouvertes au milieu des trois enceintes concentriques, en partie égueulées, qui forment la partie supérieure du volcan; de cinq en cinq minutes, et quelquefois plus fréquemment encore, les laves se gonflent en ampoules dans la chaudière, puis font explosion en lançant dans l'espace des tourbillons de vapeur accompagnés de fragments solides. Mais, comme au temps de Strabon, ces éruptions, fort agréables à voir à cause de la splendeur de leurs feux, n'ont rien de dangereux, et les Stromboliotes vivent sans crainte à la base du volcan, sans que jamais leurs vignes et leurs olivettes soient endommagées par des coulées de lave; cependant le volcan a eu aussi ses moments d'exaspération, car les cendres du Stromboli ont été maintes fois portées jusque sur les côtes de Calabre, à la distance de plus de 50 kilomètres. Il est très-probable que, dans la lutte du feu contre les eaux, celles-ci l'ont emporté, car l'îlot de Stromboluzzo, que l'on voit se dresser comme un phare au nord de l'île et contre lequel les vagues de tempêtes viennent se briser en prodigieuses fusées, faisait autrefois partie de la terre voisine; il en a été séparé par les érosions de la mer.

Le groupe des îles de Panaria, entre Stromboli et Lipari, a eu également à subir beaucoup de changements, s'il est vrai, comme le pensent Dolomieu et Spallanzani, que ce soient là les débris d'une île occupant jadis tout l'espace où se trouvent les îlots et les bancs de sable de Panaria, de Basiluzzo, de Lisca Bianca; le cratère commun se serait ouvert dans le voisinage de l'île de Dattilo; une source d'eau chaude et de temps en temps quelques bouillonnements de l'eau marine témoigneraient d'un reste d'activité. Du temps de Strabon, il n'était pas rare de voir dans ces parages des flammes courir à la surface de la mer. Le géographe grec raconte aussi qu'une île de lave, dont l'ancienne position n'est pas identifiée, fit son apparition dans le groupe de Lipari. Quelques jets de vapeur émis par les rochers de la côte sicilienne, entre Milazzo et Cefalù, semblent provenir aussi du foyer de laves du groupe éolien.

Quant aux îles occidentales de l'archipel, Salina, nommée par les Grecs la Jumelle (Didyme) à cause de sa double cime, Felicudi, formée comme Vulcano d'un grand volcan se rattachant à un petit cône par un mince pédoncule, Alicudi, cime d'une régularité parfaite, qui de loin ressemble à une tente posée au bord de l'horizon, ces terres sommeillent depuis l'époque historique, mais rien ne prouve que ce repos soit définitif. L'île d'Ustica, située au nord du littoral de Palerme, est également tranquille, quoiqu'elle soit aussi d'origine volcanique, et qu'elle se trouve probablement à l'extrémité de la crevasse profonde d'où se sont élevées les îles de Lipari. Ustica, perdue pour ainsi dire au milieu de la mer, est un terrible lieu d'exil, l'un des plus redoutés des bannis de la Péninsule. A une petite distance au nord-ouest est l'îlot désert de Medico, l'antique Osteodes où blanchirent les os des mercenaires abandonnés par les Carthaginois à la mort de la faim.

ILES ÆGADES ET PANTELLARIA.

La partie occidentale de la Sicile ne se termine pas comme les deux autres angles de la Trinacrie par d'étroits promontoires s'allongeant en péninsules, mais elle s'émousse en un large musoir qui semble se continuer en pleine mer par des fonds bas, des bancs de sable, des écueils, des rochers émergés et des îles calcaires de même formation que la grande terre voisine: ce sont les Ægades, c'est-à-dire les îles des Chèvres, ainsi nommées, comme tant d'autres îles de la Méditerranée, à cause des animaux qui bondissent sur leurs escarpements. La plus grande des Ægades, Favignana, près de laquelle les Romains remportèrent la victoire navale qui mit un terme à la première guerre punique, est en partie bordée de falaises dont les grottes renferment des amas de coquillages et d'ossements rongés, mêlés à des armes et des ustensiles de pierre qu'y ont laissés les 'contemporains du mammouth et du grand ours des cavernes. Dans ce labyrinthe de terres, de récifs et de bancs qui s'avance au large de la Sicile, entre la mer Tyrrhénienne et la mer d'Afrique, se heurtent souvent les vents contraires; la force des vagues y est tout particulièrement redoutable; en outre, des phénomènes irréguliers de marée, ou peut-être des pressions inégales de l'atmosphère déterminent dans ces parages la formation de courants périlleux. Les brusques dénivellations des eaux, connues dans l'archipel sous le nom de marubia ou de «mer ivre» (mare ubbriaco?), ont souvent causé des naufrages.

Au sud du grand banc de l'Aventure, qui de la côte de Mazzara s'étend vers l'Afrique, une île assez vaste s'élève au milieu du détroit qui réunit la Méditerranée occidentale à la mer d'Orient: c'est Pantellaria. Ici recommencent les roches ignées. Comme l'île Giulia, que l'on voit de temps en temps dresser, non loin de là, la tête hors des flots, Pantellaria est un massif d'éruption volcanique. Elle est riche en sources thermales et surtout en jets de vapeur. Une de ses grottes, où le gaz des fumerolles s'amasse en abondance, se trouve ainsi transformée en une véritable étuve d'une haute température; ailleurs, la quantité d'eau qui s'échappe du sol sous forme gazeuse est assez considérable pour se déposer en un lac d'une certaine étendue. Située, comme elle l'est, au seuil des deux mers, et sur la grande ligne de navigation entre l'Orient et l'Occident, Pantellaria n'aurait pu manquer de devenir très-populeuse et de prendre une grande importance dans le commerce de l'Europe, si elle avait possédé, comme Malte, un bon port de refuge. A en juger par les débris qu'on découvre ça et là sur les pentes, l'île était autrefois beaucoup plus animée qu'aujourd'hui par le mouvement des hommes. On y retrouve encore, au nombre d'un millier peut-être, des édifices bizarres qui sont probablement d'anciennes habitations: les indigènes leur donnent le nom de sesi. Ce sont, comme les nuraghi de la Sardaigne, d énormes ruches en pierres non cimentées reposant sur un double piédestal formant le rez-de-chaussée et le premier étage; quelques-unes de ces antiques masures n'ont pas moins de huit mètres en hauteur et de quatorze mètres en largeur. Des fragments d'obsidienne taillée trouvés dans une de ces demeures ont fait penser à l'archéologue dalla Rosa qu'elles datent de l'âge de pierre.

Du sommet de la montagne de Pantellaria, on distingue très-bien, par un beau temps, les promontoires de la Tunisie. L'île est, en effet, plus rapprochée du continent africain que de la Sicile; cependant, si l'on tient compte de la configuration du fond marin, c'est bien à l'Europe qu'appartient Pantellaria. On ne peut en dire autant de l'îlot de Linosa, groupe de quatre montagnes volcaniques perdu dans la haute mer, à l'ouest de Malte, ni surtout des îles «Pélagiques». Quoique Lampedusa et son rocher satellite, le Lampione, dépendent tous les deux du royaume d'Italie, même de la commune de Licata, néanmoins des sondages qui n'ont pas cent mètres de profondeur rattachent ces terres et les bancs avoisinants au littoral des Syrtes 123. Lampedusa et Lampione, «le Lampadaire et le Lampion,» doivent leurs noms à des feux que, suivant une légende du moyen âge, y allumaient chaque nuit des ermites ou des anges, pour guider les navigateurs; de nos jours, la lampe légendaire est remplacée par un petit phare qui marque l'entrée du port de Lampedusa, où les navires de trois à quatre cents tonneaux peuvent trouver un excellent abri contre les vents du nord. Vers la fin du dix-huitième siècle, les Russes tentèrent de fonder à Lampedusa un établissement maritime, qu'ils auraient fait rivaliser d'importance stratégique avec l'île de Malte et d'où ils auraient pu commander à la fois sur les deux grands bassins de la Méditerranée; mais ce projet fut abandonné, et les Italiens n'y ont point donné suite pour leur propre compte.

Des soldats, des condamnés politiques ou civils, des colons faméliques parlant l'italien et le maltais, forment le gros de la population des îles.

Note 123: (retour) Iles siciliennes de la mer d'Afrique:
              Sommet le plus élevé. Superficie.    Population en 1871.

Pantellaria                         103 kil. car.      6,000
Linosa                100            12    »             900
Lampedusa             100             8    »             600

MALTE ET GOZZO.

Quoique appartenant politiquement à la Grande-Bretagne, l'archipel de Malte fait incontestablement partie du monde italien, puisqu'il se trouve sur le même piédestal de bas-fonds que la Sicile. A. une centaine de kilomètres vers l'est se creusent les abîmes les plus profonds de la Méditerranée, où la sonde peut descendre jusqu'à trois et quatre mille mètres, mais au nord, du côté de la Sicile, les couches d'eau n'ont qu'une faible épaisseur; en cet endroit, la mer a déblayé un ancien isthme de jonction. D'ailleurs il est évident pour les géologues que la terre dont Malte et Gozzo sont les débris s'étendait autrefois sur un espace considérable. Parmi les fossiles les plus récents de ses roches calcaires, on a trouvé des éléphants de diverses espèces et d'autres animaux des régions continentales. De nos jours encore, Malte diminue peu à peu; les hautes falaises de ses côtes méridionales, toutes percées de grottes, dites ghar dans la langue du pays, s'écroulent çà et là sous le choc des vagues et se changent en sable que le flot promène sur les grèves.

Placé, comme il l'est, au centre de la Méditerranée, et dans l'espace étroit qui sépare la Sicile de la Tunisie, l'Europe de l'Afrique, et pourvu d'un meilleur port que Pantellaria, l'archipel maltais ne pouvait manquer de devenir une station commerciale importante pour toutes les nations qui se sont succédé dans l'empire de la grande mer intérieure. Phéniciens, Carthaginois, Romains et Grecs ont été les maîtres de Malte, mais, avant eux déjà, d'autres peuples, autochthones ou conquérants, avaient habité le pays; des grottes nombreuses, creusées dans les rochers, des «tours de géants», et quelques restes de monuments bizarres, pareils aux nuraghi de la Sardaigne, et même aux dagobas bouddhistes, témoignent encore du long séjour de ces hommes inconnus. Peut-être la population maltaise, où se sont mélangés tant d'éléments divers, a-t-elle pour souche principale ces anciennes peuplades aborigènes; quoi qu'il en soit, elle s'est fortement arabisée pendant la domination des Sarrasins. Sa langue même est un italien fort corrompu dont le vocabulaire a très-largement emprunté à tous les idiomes et à tous les patois des bords de la Méditerranée, mais principalement à l'arabe.

Le grand rôle militaire de Malte commença lorsque les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, après leur expulsion de Rhodes en 1522, vinrent s'installer dans l'île italienne et en firent le boulevard du monde chrétien contre les Turcs et les Barbaresques. Depuis le commencement du siècle, Malte, passée aux mains des Anglais, leur sert d'arsenal de guerre et de ravitaillement et leur assure la prépondérance navale dans la Méditerranée. Ils en ont fait aussi un vaste entrepôt commercial, le point d'attache de toutes leurs lignes de bateaux à vapeur, la station centrale du réseau télégraphique sous-marin. Malte est comme une tour de guet, du haut de laquelle les Anglais surveillent la mer, de Gibraltar à Smyrne et à Saïd. L'excellent port de la Valette facilite singulièrement le rôle à la fois commercial et militaire que remplit l'île de Malte dans le monde méditerranéen. Ce port est double, et chacune de ses branches se ramifie en d'autres ports secondaires; des escadres, des flottes entières peuvent s'y mettre à l'abri, et des fortifications sans nombre, murailles et tours, bastions et citadelles, se dressent de toutes parts pour en défendre les approches. Depuis trois siècles on ne cesse de travailler à rendre Malte imprenable. En outre, le commerce y trouve toutes les facilités désirables pour l'entrepôt des marchandises et la réparation des navires. Le plus grand bassin de carénage du monde entier se trouve dans le port de Malte 124. Le commerce de l'île a quintuplé pendant les dix dernières années; sa grande importance provient surtout des céréales de la Russie et de la Roumanie qu'y apportent les navires de la mer Noire et que viennent y prendre des bateaux d'Angleterre.

Note 124: (retour)
Mouvement commercial en 1873: 8,408 navires, jaugeant 4,342,000 tonneaux.
Commerce général des articles soumis à la douane        429,963,500 fr.