CAGLIARI, VUE PRISE DU COL DE BONERIA
Dessin de Clerget, d'après une photographie.
La rivale de Cagliari, Sassari la charmante, qu'entourent des plantations d'oliviers, des jardins, des maisons de plaisance, a seule, parmi les villes sardes, la gloire d'avoir été l'une des républiques d'Italie. Elle a gardé de cette époque de liberté un entrain naturel, un élan d'initiative qui ne se retrouve point ailleurs; mais elle a, relativement à Cagliari, le grand désavantage d'être éloignée de la mer; une zone de terrains bas et marécageux l'en sépare. Elle pourrait expédier ses denrées par le port d'Alghero et l'admirable havre de Porto Conte, qui s'ouvre au sud des montagnes de la Nurra, mais la plus grande facilité des communications lui a fait choisir son port sur la plage vaseuse du golfe d'Asinara; Porto Torres, tel est le nom du village d'embarquement, n'est que la ruine d'une antique cite romaine, «géant mal enseveli,» dit Mantegazza, car du sol fangeux et des forêts de roseaux on voit surgir les arcades d'un puissant aqueduc et les robustes colonnes du temple de la Fortune, que les indigènes nomment le «Palais du Roi Barbare». Ce vieux port romain, ouvert sur la mer de Corse dans la direction de la France et de Gênes, rendra certainement de grands services, surtout pour le commerce des huiles, que les campagnes de Sassari produisent en quantités considérables, et pour celui des vins que, du haut de son plateau montagneux, expédie la riche bourgade de Tempio, aux maisons éparses, toutes construites en granit gris; toutefois Porto Torres a le désavantage de ne pouvoir communiquer avec l'Italie péninsulaire que par le détroit périlleux de Bonifacio. Aussi la Sardaigne qui ne possédait sur la côte orientale que le petit port de Tortoli, s'en est-elle donné récemment un nouveau. Il a suffi pour cela de rattacher le réseau des routes à la baie de Terranova, le bourg sarde le moins éloigné de Livourne et de Civita-Vecchia 129. A l'endroit où s'élève aujourd'hui la petite ville, se trouvait probablement la cité d'Olbia, qui du temps des Romains n'eut pas moins de 150,000 habitants. Les Sardes, et avec eux tous les Italiens, espèrent que Terranova redeviendra le grand «emporium» de l'île 130. Le port est trop étroit et trop peu profond à l'entrée, mais il est admirablement abrité et précédé du côté du large par d'excellentes rades. En outre, les mouillages de l'archipel de la Maddalena, qui se trouvent à proximité de Terranova, pourraient recevoir des flottes entières dans les mauvais temps. En plaçant la gare terminale du chemin de fer en face de Rome, les habitants de l'île comptent rapprocher la Sardaigne de la métropole, la retourner, pour ainsi dire, et porter son activité du côté de l'Orient. Quoi qu'il en soit de ces espérances, il n'y aura point d'améliorations sérieuses pour la Sardaigne, tant que ses funestes étangs n'auront pas été assainis, tant que le drainage n'aura pas «transformé en pain le poison des marais».
Il est impossible de juger une nation autrement que par ses oeuvres collectives, car elle comprend dans son sein tous les extrêmes; du travail forcené à la paresse sordide, de la moralité la plus scrupuleuse à l'avilissement le plus abject, toutes les gradations se succèdent; la diversité des individus est infinie. Mais la résultante générale de ces millions de vies diverses se voit nettement par l'état politique et social des populations et par l'empreinte qu'elles laissent sur la terre qui les porte.
Depuis que l'Italie a repris sa place parmi les nations indépendantes, nul homme sincère ne saurait nier qu'elle semble destinée à faire grande figure en Europe. Déjà l'oeuvre de sa restauration politique a fait surgir des hommes tout à fait hors ligne par l'intelligence des événements et la pénétration des caractères, par le courage, le zèle infatigable, la persévérance, le dévouement magnanime. Il en est même qui ont mérité le nom de héros et que la postérité placera certainement au nombre de ceux dont l'existence est une gloire pour le genre humain tout entier. Peut-être, après ce grand effort des révolutions préliminaires et de l'émancipation politique définitive, l'Italie retombera-t-elle pour un temps dans une sorte d'affaissement moral. C'est là un phénomène qui se produit constamment dans la des vie nations après toutes les périodes de grandes crises; mais aux générations qui se reposent épuisées succèdent les générations avides de travaux et de luttes; il n'y a donc point à s'inquiéter outre mesure d'une diminution momentanée dans les énergies apparentes du peuple italien.
Pour les sciences et les arts, la patrie de Volta, de Cialdi, de Secchi, de Rossini, de Verdi, de Vela, n'est-elle pas déjà dans des conditions d'égalité avec les nations les plus avancées de l'Europe? L'Italien peut commencer maintenant à parler sans honte des deux grands siècles de la Renaissance, car il vient d'entrer dans une deuxième période de rénovation; à côté des grands noms du passé, il peut se hasarder à en citer d'autres appartenant à la période contemporaine; à la suite des recherches scientifiques et des inventions d'autrefois, il peut en placer de non moins remarquables qui sont de notre siècle. L'Italie a des peintres et des architectes habiles, de grands sculpteurs, des musiciens incomparables. Ses ingénieurs se distinguent par des travaux hydrauliques de canaux, de ponts, de digues, de brise-lames que les étrangers viennent étudier de loin. Ses physiciens, ses météorologistes, ses géologues, ses astronomes, ses mathématiciens ont parmi eux quelques-uns des plus grands noms de la science moderne, et la fréquentation très-assidue des universités promet des élèves qui continueront l'œuvre de leurs devanciers. Une Société de géographie, qui s'est en peu d'années placée au premier rang parmi les sociétés-sœurs de l'Europe, aide par ses publications et ses encouragements à l'exploration du globe, et nombre de voyageurs et de naturalistes italiens, dans l'Amérique du Sud, en Abyssinie, dans l'Asie centrale, au Japon, dans l'archipel de la Sonde, en Papuasie, ont repris le travail de découverte qui fit la gloire de leurs ancêtres vénitiens et génois. Il n'est donc pas juste de répéter avec ironie, comme on le fait souvent: «L'Italie est faite, mais les Italiens restent à faire!» Par la valeur de ses individus, ainsi qu'on peut le constater facilement en pénétrant dans une foule et en observant son attitude, en écoutant son langage, la péninsule latine n'est point inférieure aux autres pays d'Europe; si même elle a pu se constituer, c'est parce que les hommes d'une forte trempe n'y manquaient point.
On sait que, par le nombre proportionnel des habitants, l'Italie est une des contrées de l'Europe qui se placent au premier rang; elle n'est dépassée à cet égard que par la Saxe, la Belgique, la Néderlande et les îles Britanniques 131, et pourtant elle a de vastes étendues presque inhabitables, les hauts Apennins et toute la région marécageuse du littoral, en Toscane, dans le Latium, dans le Napolitain, en Sardaigne. Mais l'accroissement de la population italienne n'est pas aussi rapide que celui de la Russie, de l'Angleterre, de l'Allemagne; à cet égard, elle représente à peu près la moyenne de l'Europe: sa période de doublement est d'un siècle environ, tandis qu'elle est de cinquante ans en Russie et de deux siècles en France. C'est en deux des provinces les plus pauvres de l'Italie, la Pouille et la Calabre, que les naissances sont le plus nombreuses, en deux des provinces les plus riches, les Marches el l'Ombrie, qu'elles sont le plus rares en proportion. La vie moyenne de l'Italien n'atteint pas trente-deux ans. Ainsi, par le seul fait de sa plus courte vie d'adulte, l'habitant de la Péninsule ne peut fournir que le tiers ou le quart du travail que donne l'Anglais ou le Français.
Encore de nos jours, l'activité matérielle de l'Italie se porte plus vers l'agriculture et l'exploitation des richesses naturelles du sol et de la mer, gisements miniers, salines, poissons et corail, que vers l'industrie proprement dite. La contrée a plus des cinq sixièmes de sa surface en plein rapport, quoique les rochers et les montagnes occupent une grande partie du territoire 132. Les céréales, qui sont les principales cultures, ne fournissent pas assez pour la consommation du pays; mais d'autres produits suffisent pour alimenter une exportation considérable. L'Italie est le premier pays du monde pour la production des huiles, ses bois et ses forêts d'oliviers couvrant une superficie totale de plus de 500,000 hectares; malheureusement la qualité de la denrée n'est pas toujours en raison de sa quantité. Pour les fruits de table, figues, raisins, amandes, oranges, l'Italie est également en tête des pays d'Europe. Elle les dépasse aussi par l'abondance des châtaignes, qu'elle récolte dans ses forêts des Apennins et des Alpes. Enfin, la prééminence lui appartient encore pour la culture du mûrier et la production des cocons; pour cette denrée précieuse, elle a distancé quatre fois la France: on croit même, quoique cette hypothèse repose sur des statistiques un peu hasardées, qu'elle a été exceptionnellement, en 1873, la supérieure de la Chine centrale pour la production des soies. A elle seule elle fournirait le tiers de la soie du monde entier 133. La Péninsule mérite toujours le nom antique d'Œnotrie, que lui avaient valu ses vins; toutefois ses viticulteurs sont encore loin d'avoir égalé ceux de France pour l'habileté des procédés; ils ont encore de grands progrès à faire, excepté dans certaines parties de l'Italie continentale et de la Sicile, où se trouvent des vignobles renommés. Quant à la culture semi-tropicale du coton, elle n'a qu'une très-faible importance économique. L'élève du bétail et des animaux domestiques, en général, est une source de richesses beaucoup plus sérieuse, 134, mais c'est pour certaines espèces de fromages seulement que les fermes de l'Italie se distinguent en Europe par l'excellence de leurs produits 135.
Note 132: (retour) Superficie approximative du territoire agricole de l'Italie:Céréales 12,000,000 hectares.
Forêts et bois 5,150,000 »
Pâturages 5,900,000 »
Prairies 1,200,000 »
Olivettes 600,000 »
Châtaignerais 600,000 »
Rizières 150,000 »
Terrains incultes, étangs 4,000,000 »
Superficie totale 29,600,000 hectares.
Note 133: (retour) Production des soies gréges dans le monde:1873. 1874.
Italie 3,125,000 kilogr. 2,860,000 kilogr.
Chine (exportation) 3,106,000 » 3,680,000 »
Japon 718,000 » 550,000 »
Bengale 486,000 » 425,000 »
Orient musulman et Géorgie 658,000 » 940,000 »
France 550,000 » 731,000 »
Espagne 130,000 » 140,000 »
Grèce 18,000 » 13,000 »
Note 134: (retour) Surface des terrains de culture et valeur approximative des produits de l'agriculture italienne, en 1869, d'après Maestri:Terres labourables,
vignobles et vergers 11,035,100 hect.:
Céréales: blé, riz, maïs, etc. 75,000,000 hectol. 2,100,000,000 fr.
Pommes de terre 10,000,000 » 50,000,000
Vins 30,000,000 » 1,100,000,000
Fruits ? ?
Mûriers (soie)? ? 460,000,000
Chanvre, lin, coton, etc. 75,000,000 kilogr. ?
Tabac 3,300,000 » ?
Olivettes 555,000 hect. Huile 1,700,000 kilogr. 220,000,000
Châtaigneraies 585,000 » Châtaignes 5,400,000 hectol. ?
Forêts 4,158,350 » Bois ? ?
Prairies 1,173,450 » Foin, produits du bétails, etc. ?
Pâturages 5,397,450 »
L'exploitation des mines de fer dans l'île d'Elbe, des marbres et des granits dans les grandes Alpes et les Alpes Apuanes, du borax et de l'acide borique dans le Subapennin toscan, du plomb et du zinc dans la Sardaigne, du soufre dans la Sicile, forment la transition entre la simple extraction des trésors du sol et l'industrie proprement dite 136. Celle-ci comprend toutes les spécialités du travail moderne, depuis la fabrication des épingles jusqu'à celle des locomotives et des grands navires; mais l'Italie n'a de prééminence que pour certains produits de luxe, les chapeaux de paille fine, les camées, les marbres et les bois incrustés, les objets en corail, les verroteries, et pour certaines préparations culinaires, pâtes et salaisons. Cependant l'industrie des soies a pris récemment en Italie une grande activité: Milan est devenue pour Lyon une rivale dangereuse; la fabrication des soies ouvrées y est constamment en progrès et ses produits sont fort recherchés par la Suisse et l'Allemagne. Les fabriques de lainages se comptent par centaines dans la province de Novare, à Biella surtout, et livrent au commerce des produits fort appréciés. Les manufactures de coton prennent de l'extension, mais elles sont encore inférieures en nombre à celles de l'Espagne et ne possèdent qu'un demi-million de broches, pas même la dixième partie de ce que possède la France. Quant aux tissus de lin et de chanvre, ils se font encore principalement à la main dans toute l'Italie. En dehors de la filature des étoffes, la grande industrie manufacturière, avec ses usines, qui sont des cités, et son peuple de machines en mouvement, est encore faiblement représentée dans l'Italie du Nord et, si ce n'est à Naples, tout à fait inconnue dans l'Italie méridionale. Les ouvriers, d'ailleurs nombreux, puisqu'ils forment un septième de la population, sont en grande majorité des artisans travaillant chez eux ou dans de petits ateliers; ils n'ont pas encore été saisis par l'immense engrenage de la division du travail pour être groupés en armées au service de la vapeur et de tout le mécanisme qu'elle met en mouvement. Il en résulte que, dans l'histoire contemporaine des luttes économiques, l'Italie ne présente pas les mêmes phénomènes que la France, la Belgique, l'Allemagne et l'Angleterre. Mais cette différence va s'atténuant de jour en jour, car la plupart des petites industries, avec leurs ateliers éparpillés et leurs ouvriers travaillant en chambre ou sur la voie publique, sont condamnées à disparaître devant la formidable usine.
Le commerce de la péninsule italienne est destiné à passer par des transformations analogues à celles de l'industrie. Quoique la flotte mercantile de l'Italie soit fort considérable et qu'elle le cède en importance seulement aux flottes des îles Britanniques, des États-Unis, de l'Allemagne et de la France, quoiqu'elle ait même un énorme personnel de marins et de pêcheurs, près de 200,000 individus, son activité commerciale est loin d'être en rapport avec son tonnage 137. Si ce n'est à Gênes, qui ressemble par son esprit de spéculation aux grands ports du nord de l'Europe, et qui possède avec les villes voisines les trois quarts de la flotte nationale de commerce, l'immense outillage de navigation maritime ne sert à l'Italie que pour des expéditions de petite pêche et pour le trafic du cabotage méditerranéen. Les navires italiens qui se hasardent en plein Océan sont relativement peu nombreux; avant l'année 1845, leur pavillon ne s'était pas encore montré dans l'océan Pacifique, et de nos jours encore on le voit rarement dans les mers de l'extrême Orient. C'est là un sujet d'inquiétude pour les patriotes et ils font une propagande active pour décider les commerçants des ports à entrer en relations directes d'affaires avec les pays d'outre-mer. Il est vrai que, par sa position au centre de la Méditerranée, l'Italie a le privilége assuré de pouvoir prélever sa part de tous les échanges qui s'opèrent entre les rivages opposés de son bassin maritime; elle profitera nécessairement de tous les accroissements en population et de tous les progrès en industrie qui s'accompliront en Afrique, de l'Égypte au Maroc; mais les routes terrestres qui ne passent point sur son territoire la priveront d'un élément de trafic fort important. On peut affirmer, sans crainte d'erreur, que le chemin de fer de Calais et d'Anvers à Salonique et à Constantinople, future grande voie transversale de l'Europe, enlèvera aux ports de l'Italie une part considérable de leurs échanges. Le petit nombre de bateaux à vapeur dont les armateurs italiens disposent les met aussi dans une situation de grande infériorité relativement à leurs rivaux de Trieste, de Marseille et de l'Angleterre. Eux-mêmes sont obligés de s'adresser à l'étranger pour l'expédition des marchandises précieuses; un quart seulement du commerce extérieur se fait sous pavillon national. Marins et navires ne fournissent par homme et par tonne qu'une faible quantité du travail qu'ils produiraient ailleurs.
Note 137: (retour) Statistique de la navigation de l'Italie en 1873:Flotte commerciale (voile et vapeur) 10,845 nav. jaug. 1,046,500 tonnes.
» » à vapeur 133 » 48,600 »
Mouvement de la navigation 239,785 » 21,703,400 »
» des navires à voiles 207,114 » 9,481,300 »
» des navires à vapeur 32,671 » 12,222,100 »
» des navires
sous pavillon italien 221,598 » 14,687,000 »
» » anglais 5,805 » 3,509,200 »
» » français 4,457 » 1,673,600 »
» » autrichien 2,196 » 605,800 »
» » grec 1,524 » 261,600 »
Marins et pêcheurs 190,000 »
Le grand mouvement maritime du pourtour des côtes italiennes pourrait faire illusion sur le mouvement réel des échanges dans la Péninsule. La forme allongée de l'Italie, les remparts de montagnes qui obstruent les communications à l'intérieur, le manque de voies navigables, ont rejeté le commerce sur le littoral, et c'est précisément en raison de l'activité des ports que les chemins éloignés de la mer restent infréquentés. Mais ce manque d'équilibre commercial entre la côte et les contrées de l'intérieur s'atténue graduellement. Sous l'influence des événements politiques et du travail industriel, la géographie de l'Italie s'est complétement modifiée; les traits du relief et des contours de la Péninsule ont pris une autre valeur et le rôle qu'ils ont à remplir de nos jours est tout différent de celui qui leur appartint pendant l'histoire des siècles passés.
Les routes, les chemins de fer ont été les principaux agents de ce nouvel aménagement géographique. C'est avec un grand sens que les Italiens ont donné à l'une de leurs provinces les plus populeuses le nom d'une route qui la traverse dans toute sa longueur: l'importance des grandes voies dans le développement historique des nations est tellement capitale, que l'Émilie peut être, en effet, considérée comme redevable de sa prospérité à la voie Émilienne; toutes ses grandes villes, de l'Adriatique au Pô, reçoivent le flot de vie par cette artère qui les relie les unes aux autres. Et dans l'Italie du Nord, l'histoire de la forteresse de Vérone et de tous les champs de bataille qui l'entourent, ne témoigne-t-elle pas du rôle immense que remplit une simple route dans les destinées des peuples?
La révolution géographique la plus importante que les voies de communication aient opérée dans l'intérieur de la Péninsule, est celle de la subjugation des Apennins, de même que pour les rapports de l'Italie avec l'étranger le fait le plus considérable est la percée des Alpes 138. Les Apennins, qui partageaient autrefois l'Italie en un grand nombre de bassins séparés ayant d'autres débouchés commerciaux, une destinée politique différente, ne sont plus qu'un obstacle très-amoindri entre les deux versants de la Péninsule. Outre les grandes routes carrossables, cinq chemins de fer franchissent déjà l'Apennin, entre Turin et Savone, Milan et Gênes, Bologne et Florence, Ancône et Rome, Naples et Foggia; d'autres lignes de rails, s'avançant de part et d'autre, vont se rejoindre prochainement dans les galeries souterraines ou sur les cols de la montagne. Bien plus encore qu'au génie de ses hommes d'État, et même qu'au dévouement de ses patriotes, l'Italie doit sa grande évolution politique à ces chemins de fer et aux nouvelles conditions qui en résultent. Lorsque tous les Italiens, Lombards, Piémontais et Génois, Florentins, Romains et Romagnols, ne furent plus séparés matériellement et purent s'établir dans toute ville de la Péninsule aussi facilement que dans leur lieu natal, la patrie était fondée. Les ingénieurs avaient déjà fait l'unité de l'Italie lorsqu'ils eurent relié les unes aux autres les voies ferrées de Civita-Vecchia, de Naples, d'Ancône et de Florence, sur ce même emplacement d'où les Romains avaient autrefois lancé vers le monde leurs grands chemins pavés.
Le chemin de fer qui longe le rivage de l'Adriatique, de Rimini à Brindisi et à Otrante, et qui fait partie de la ligne commerciale de Londres à Suez et à Bombay, a fait aussi un grand changement dans la géographie de la Péninsule. Jusqu'à maintenant, le côté occidental de l'Italie, celui qui possède l'Arno, le Tibre, le Garigliano, celui dont le littoral a le privilège des golfes, des ports et des archipels, avait été la moitié vivante de la presqu'île proprement dite: c'est là que se trouvaient les grands marchés, les villes opulentes, les centres de civilisation, les lieux de rendez-vous pour les étrangers. Mais voici que la voie ferrée a tout à coup reporté l'axe du commerce sur la côte orientale de la Péninsule. Les villes de premier ordre n'y sont pas encore nées, mais c'est déjà l'un des principaux chemins de l'ancien monde, et des milliers de voyageurs qui viennent de faire le tour de la Terre y passent sans se détourner de leur route pour visiter Naples, Rome ou Florence, de l'autre côté des Apennins 139.
VÉRONE
Dessin de Taylor, d'après une photographie de M. Hantecœur.]
L'ensemble des échanges de l'Italie avec le reste du monde s'élève par terre et par mer, y compris le mouvement de transit, à un total moyen un peu inférieur à trois milliards de francs, soit à plus de 100 francs par tête 140. Le progrès commercial est très-grand, puisque en douze années le mouvement des échanges a doublé; mais, en proportion des autres nations européennes, il reste encore beaucoup à faire; pour son activité commerciale l'Italie n'est pas seulement dépassée par l'Angleterre, la France, l'Allemagne, l'Austro-Hongrie et la Russie, elle est également l'inférieure de contrées d'une faible étendue, telles que la Belgique et la Hollande. Plus du quart du commerce de l'Italie se fait avec la France, et près d'une moitié avec l'Angleterre, l'Austro-Hongrie et la Suisse; le quart restant se répartit d'une manière fort inégale entre les divers pays du monde. Ainsi, tandis que les rapports commerciaux de l'Italie avec l'Espagne sont presque insignifiants, ils sont assez actifs et croissent rapidement avec la Turquie et les anciens États barbaresques; récemment encore les navires italiens ne se hasardaient au delà du seuil de Gibraltar que pour cingler vers l'estuaire de la Plata, mais ils savent maintenant prendre le chemin des États-Unis et même remplacer les bâtiments américains dans le commerce international; des naturalistes et des commerçants envoyés par la ville de Gênes explorent maintenant la Nouvelle-Guinée, les Moluques et les archipels voisins pour y découvrir de nouveaux débouchés de trafic. La lecture des tableaux statistiques de la Péninsule prouve que chaque année se réalisent de très-grands progrès dans les relations commerciales de l'Italie avec les terres lointaines.
Note 140: (retour) Commerce extérieur de l'Italie:Importation. Exportation. Total.
1862 830,029,350 fr. 577,468,350 fr. 1,407,497,700 fr.
1872 1,186,600,000 » 1,167,200,000 » 2,353,800,000 »
1873 1,286,700,000 » 1,133,100,000 » 2,419,800,000 »
(avec transit). 1,469,956,000 » 1,307,714,000 » 2,777,670,000 »
Articles de commerce les plus importants, en 1872:
Importation. Exportation.
1° Soie brute 49,760,000 fr. 406,686,000 fr.
» manufacturée 127,813,000 » 24,774,000 »
2° Mercerie, quincaillerie 90,415,000 » 117,793,000 »
3° Denrées coloniales; sucs
végétaux, etc. 146,481,000 » 58,410,000 »
4° Céréales, farines et pâtes 123,392,000 » 74,189,000 »
5° Coton brut et manufacturé 157,591,000 » 20,172,000 »
6° Pierres, terres, charbons 58,018,000 » 43,207,000 »
Ordre d'importance des différentes contrées dans le commerce italien, en 1871:
Importation. Exportation.
1° France et Algérie 201,868,000 fr. 402,309,000 fr.
2° Angleterre 282,865,000 » 142,654,000 »
3° Austro-Hongrie 172,574,000 » 198,371,000 »
4° Suisse 52,009,000 » 156,931,000 »
5° États-Unis 50,745,000 » 31,855,000 »
6° Turquie 49,478,000 » 10,979,000 »
_______________ _________________
Commerce total 963,698,000 fr. 1,085,460,000 fr.
Le fléau de l'Italie est la misère sous laquelle des millions de ses cultivateurs sont accablés, même dans les campagnes les plus fécondes, comme celles de la Lombardie et de la Basilicate maritime. Privés de terres qui leur appartiennent, incertains du salaire qui viendra, ces paysans vivent en d'affreux taudis où l'air même n'arrive que souillé. En tenant compte de ce que père, mère et enfants peuvent gagner dans les saisons les plus favorables, il se trouve que ce gain ne suffit même pas à fournir le pain nécessaire à toute la famille; aussi le repas consiste-t-il en châtaignes, en polentas de maïs, en pâtes de farines avariées; rien ne reste du salaire pour le vêtement, pour l'ameublement ou l'ornement de la cabane, pour l'achat de remèdes, trop souvent nécessaires! Le rachitisme et toutes les maladies causées par l'insuffisance de nourriture sont très-communes, et la mortalité des enfants est considérable. L'émigration, qui enlève à la Péninsule un si grand nombre de ses fils pour les envoyer à la Plata, au Pérou, aux États-Unis, en France, en Suisse, en Algérie et à Tunis, en Turquie et en Égypte, est donc un double bienfait. Elle fournit du pain à ceux qui partent et par les lettres et les envois d'argent relève les espérances de ceux qui restent. On dit que sur le demi-million d'Italiens qui se trouvent à l'étranger, une centaine de mille s'occupent d'art sous une forme ou sous une autre, soit comme musiciens, peintres et sculpteurs, soit comme chanteurs des rues et porteurs d'orgues de Barbarie.
L'ignorance, compagne ordinaire de la misère, est encore fort grande dans presque toutes les provinces de la Péninsule. On ne peut mesurer, il est vrai, l'état relatif de l'éducation dans les différents pays que par le nombre des écoles et de ceux qui savent lire et écrire, et si l'on s'arrête à cette indication superficielle, on risque fort de se tromper, car, grâce aux avantages d'une longue civilisation transmise par l'hérédité, les cultivateurs toscans et napolitains auxquels tout grimoire alphabétique est inconnu n'en ont pas moins beaucoup plus d'esprit et de savoir-vivre que des paysans du Nord relativement instruits. Toutefois c'est un grand malheur pour l'Italie que l'ignorance des rudiments mette une part si considérable de sa population en dehors de toute lutte pour le progrès intellectuel. Encore moins de la moitié des hommes faits ont sondé les mystères de l'alphabet; les trois quarts des femmes sont classées parmi les analfabeti, et bien que, d'après la loi, toute commune doive être pourvue d'une école, il en est encore plusieurs milliers qui n'ont pas reçu la visite de l'instituteur 141. Au lieu de la proportion normale de 1 habitant sur 6 ou 7 suivant les cours de l'école, la proportion des élèves n'est que de 1 sur 15. Une seule province, le Piémont, présente un nombre d'alfabeti supérieur à celui des ignares et c'est précisément la partie de l'Italie qui, de gré, de ruse ou de force, a fini par s'annexer les autres. Et tandis que les écoles tardent à s'ouvrir en Italie, les vieilles mœurs de violence et de meurtre se maintiennent encore. En 1874, le ministre de l'intérieur Cantelli évaluait le nombre moyen des homicides à 3,000 par an, à 4,000 celui des vols à main armée, à 30,000 celui des luttes avec blessures. Plus de 150,000 Italiens sont ammoniti, c'est-à-dire soumis ou condamnables au domicile forcé.
Note 141: (retour) État de l'instruction publique en Italie:Écoles primaires, en 1873 43,380 fréq. par 1,659,107 enfants.
Écoles d'adultes, en 1869 4,619 » 153,235 personnes.
Écoles secondaires, lycées
et gymnases, etc. 512 » 25,408 »
Universités 20 » 8,510 »
Nombre des conscrits analfabeti, 1872 56,7 sur 100.
» fiancés » 1868 59 hommes, 78 femmes sur 100.
Communes dépourvues d'écoles, 1870 6,401
Instituteurs dépourvus de diplômes,
1870 8,440
Une des causes principales d'arrêt ou de retard de développement pour le peuple italien est le désarroi constant des finances d'État et le lourd fardeau d'impôts vexatoires qui en est la conséquence. Il est vrai que, proportionnellement à la France, toute dette nationale peut sembler légère: celle de l'Italie dépasse dix milliards, ce qui est déjà une somme prodigieuse, d'autant plus qu'elle s'est accumulée pendant la durée de moins d'une génération; en outre, elle s'augmente régulièrement chaque année d'un déficit variant de 120 à 500 millions de francs. Les recettes s'accroissent, mais les dépenses augmentent dans la même proportion et par suite l'écart devient de plus en plus inquiétant. L'aggravation des tarifs douaniers, les impôts sur la consommation, la loterie, la vente des biens d'église ne comblent point le déficit. Les 600 millions que l'on propose d'obtenir en capitalisant les propriétés appartenant aux écoles et aux hôpitaux, ne seraient qu'un expédient temporaire: l'entretien d'une armée considérable, que le gouvernement ne parvient pourtant pas à organiser d'une manière efficace, le manque de suite dans les entreprises, des prodigalités injustifiables, des actes nombreux d'improbité dans l'administration ne permettent pas au système financier de l'Italie de reprendre son équilibre. Le crédit national est fortement ébranlé, et le papier-monnaie, qui circule à cours forcé depuis 1866, n'a jamais été accepté qu'à perte.
La situation besoigneuse de l'Italie la met forcément, beaucoup plus qu'elle ne voudrait se l'avouer, sous la dépendance de l'étranger. Pour ménager et consolider son crédit, pour assurer les emprunts et le service de la dette, il lui faut nouer avec les capitalistes d'Europe des négociations qui ne sont pas toujours d'ordre purement financier 142. En outre, l'état défectueux des forces militaires et navales oblige le gouvernement italien à s'appuyer, suivant les circonstances, sur l'une ou l'autre puissance européenne. Quoi qu'en dise un mot fameux, l'Italie n'a point «fait par elle-même»; c'est à d'habiles alliances qu'elle a dû de se constituer politiquement, et c'est encore en dehors de ses frontières qu'elle doit chercher un point d'appui. Jusqu'à maintenant elle n'a jamais marché dans une fière indépendance.
Note 142: (retour)Dépenses du
trésor italien en 1861 605,173,000 fr. 1875 1,542,600,000 fr.
Recettes » » 458,322,000 » » 1,309,600,000 »
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Déficit » » 146,851,000 fr. » 233,000,000 fr.
Total de la dette » 2,500,000,000 » » 10,060,000,000 »
Billets à cours forcé » 1,484,400,000 »
L'unité de l'Italie n'est même pas tout à fait complète. Le pape, qui put jadis se qualifier de «soleil parmi les lunes terrestres, empereurs et rois», a perdu tout pouvoir politique dans ses anciens États. Ce n'est plus en souverain, mais en hôte, qu'il réside encore au Vatican, et l'argent que lui offre le gouvernement italien, et que d'ailleurs il n'a cessé de refuser, n'est pas un tribut, mais une gracieuseté. Néanmoins le pape, quoique désarmé, n'est pas sans pouvoir et sa seule présence est un obstacle considérable au solide établissement de l'État d'Italie. La destitution temporelle du souverain pontife n'a point été acceptée par l'immense majorité des croyants catholiques; ceux de la Péninsule, aussi bien que ceux de toute l'Europe et du monde, protestent et ne laissent passer aucune occasion de s'attaquer au nouvel ordre de choses. L'Europe politique se trouve ainsi beaucoup trop directement intéressée aux affaires intérieures de l'Italie pour qu'elle ne soit pas tentée souvent d'intervenir: il y a là un grand danger que toutes les habiletés diplomatiques ne parviendront peut-être pas à conjurer. Ce coin de terre, ce palais, ce jardin qui restent à leur maître sont comparés par les zélateurs de la papauté au point fixe que cherchait Archimède, et suffisent, disent-ils, pour appuyer le levier qui soulèvera le Monde. Quoi qu'il en soit, il y aura lutte, et ce n'est pas dans la Péninsule seulement qu'auront lieu les péripéties du conflit.
On ne saurait douter que l'Italie ne sorte tôt ou tard de cette fausse position qui fait de sa capitale le chef-lieu d'un État indépendant, et en même temps le siége d'un gouvernement théocratique auquel obéissent tous les catholiques du monde. Cette contradiction est destinée à disparaître d'autant plus tôt que, parmi les grandes agglomérations européennes, l'Italie est précisément une de celles qui, par la force même des choses, garderont le plus longtemps leur individualité nationale. Tard venus dans l'assemblée des peuples centralisés, les Italiens tiennent d'autant plus à leur patrie qu'ils l'ont fondée depuis un temps plus court: elle est pour eux une conquête dont ils ne voudront pas se dessaisir, surtout tant qu'elle restera inachevée et que plusieurs terres italiennes manqueront au groupe des provinces unies. La précision singulière avec laquelle sont dessinés les contours géographiques de la Péninsule aidera d'ailleurs les Italiens à garder leur sentiment national dans son intensité. Le mur des Alpes restera devant leurs yeux comme un symbole, longtemps après que les routes et les chemins de fer en auront escaladé ou sous-franchi tous les cols importants. Mais, par cela même que la nationalité italienne est nettement limitée et qu'elle a toute chance de se maintenir avec plus de persistance que d'autres à frontières moins précises, elle a moins de force d'expansion. Si l'on excepte le mouvement d'émigration vers les contrées de la Plata, le rôle de l'Italie reste essentiellement méditerranéen: il s'exerce à peine sur le versant extérieur des Alpes, moins encore en dehors des portes de Suez et de Gibraltar. A Tunis, en Égypte, la langue italienne, représentée par ses divers patois, peut acquérir une certaine prépondérance, mais, dans le reste du monde, elle a peu de chances de pouvoir lutter avec l'anglais, le français, l'espagnol, l'allemand et le russe. Le beau parler de Dante n'est certainement point celui qu'emploieront les peuples comme langage universel.