TOLÈDE
Dessin de Ph. Benoist, d'après une photographie de J. Laurent.
Les deux plateaux juxtaposés étaient occupés à l'époque tertiaire par de grands bassins lacustres; des fleuves à cataractes, semblables aux canaux d'écoulement qui déversent dans l'Atlantique les eaux de la méditerranée canadienne, faisaient communiquer entre elles ces hautes mers de l'Ibérie. L'une d'elles, dont les contours sont indiqués par les limites géologiques d'une couche de débris arénacés, argileux et calcaires, arrachés aux montagnes environnantes, est celle qui s'est écoulée par les défilés du bas Duero. Jadis elle était fermée précisément de ce côté par les montagnes cristallines du Portugal, et c'est au nord-est, par la brèche de Pancorbo, où passe actuellement le chemin de fer de Burgos à Vitoria, que l'excédant des eaux s'épanchait probablement dans le bassin de l'Èbre. En outre, un large détroit, contournant à l'est les montagnes de Guadarrama, unissait le lac supérieur, celui dont le fond est devenu la Vieille-Castille, au lac inférieur remplacé aujourd'hui par les plaines de la Nouvelle-Castille et de la Manche. À en juger par la superficie des terrains tertiaires que les eaux ont laissés en témoignage de leur séjour, les deux lacs avaient ensemble une superficie de 76,000 kilomètres carrés, soit environ la huitième partie de la surface actuelle de la Péninsule. Relativement à ce qu'elle est de nos jours, la presqu'île d'Ibérie n'était donc à ces âges de la planète qu'une sorte de squelette non encore revêtu de chair; les massifs de granit et de roches anciennes, unis les uns aux autres par des croupes de terrains triasiques, jurassiques et crétacés, formaient comme un double anneau montagneux, limité extérieurement par des eaux salées, intérieurement par des eaux douces. Les golfes du dehors et les lacs du dedans s'emplissaient à la fois de dépôts que l'on reconnaît maintenant à leurs fossiles, les uns d'origine marine, les autres provenant des eaux douces. Cette période géologique dura pendant de longs âges, car les couches de terrains lacustres ont en maints endroits plus de 300 mètres d'épaisseur. Les strates miocènes qui forment la partie superficielle des deux bassins des Castilles appartiennent exactement à la même époque de la Terre, puisqu'on y trouve les ossements fossiles des mêmes grands animaux, mégathériums, mammouths, hipparions.
La partie nord-occidentale et septentrionale de l'enceinte montagneuse de la terre de Léon et de la Vieille-Castille est formée par le système des Pyrénées Cantabres; mais immédiatement à l'est du plus haut massif de ces montagnes, au nœud de la Peña Labra, des croupes allongées se détachent vers le sud-est et constituent la ligne de faîte qui sépare le bassin du Duero des sources de l'Èbre. Ces croupes, connues sous divers noms, forment d'abord les páramos de Lora, inclinés en pente douce vers le plateau méridional, mais brusquement coupés vers l'Èbre, coulant comme au fond d'un fossé à quelques centaines de mètres de profondeur. A l'est, la ligne de partage, d'une altitude de plus de 1,000 mètres, se prolonge assez régulièrement jusqu'au massif de la Brujula, dont un col est utilisé par la route de Burgos à la mer, et que les voyageurs, trompés par les muletiers, se figuraient jadis être un des points les plus élevés de la Péninsule. Mais au delà, les croupes appelées à tort montes de Oca, s'exhaussent graduellement et se rattachent à un massif de véritables montagnes, au noyau de roches cristallines, la sierra de Demanda, dominée par le pic de San Lorenzo. Un autre massif, appuyé comme le premier sur de puissants contre-forts, lui succède au sud-est et porte la haute cime du Pico de Urbion, qui donne naissance à la source du Duero. Une chaîne, dite sierra Cebollera, continue régulièrement la ligne de faîte, pour s'abaisser par degrés, tout en se ramifiant diversement dans les deux bassins de l'Èbre et du Duero. Enfin, cette partie de l'enceinte du plateau se termine par un troisième massif, celui de Moncayo, qui se compose de roches cristallines comme le San Lorenzo, et s'élève à une hauteur encore plus considérable. Au delà, la chaîne disparaît complètement, elle est remplacée par de larges croupes aux versants tourmentés qui n'offrent plus aucun obstacle au passage des routes et que la voie ferrée de Madrid à Saragosse a pu utiliser sans peine. Mais au sud de la Cebollera et du Moncayo diverses petites chaînes, disposées parallèlement à ces grands massifs, emplissent l'angle oriental du bassin du Duero et forcent le fleuve à décrire un long détour par le défilé de Soria. C'est dans ces montagnes, non loin du faîte au triple versant de l'Èbre, du Tage et du Duero, que s'élevait la forteresse de Numance, dont l'héroïque lutte contre l'étranger a été depuis imitée par tant d'autres cités de la Péninsule.
Entre le bassin du Duero et celui du Tage, la ligne de faîte est plus haute en moyenne et plus régulière que dans la partie nord-orientale de la Vieille-Castille. A peine indiquée d'abord par de faibles renflements d'une centaine de mètres, que porte l'énorme soubassement des hautes terres, la chaîne se redresse peu à peu dans la direction de l'ouest et du sud-ouest, et forme bientôt la fameuse sierra de Guadarrama, le système Carpéto-Vétonique de Bory de Saint-Vincent: c'est la chaîne la plus connue de toutes celles du centre de l'Espagne, non qu'elle soit la plus haute, mais elle borne l'horizon de Madrid du superbe hémicycle de ses roches de granit. La crête de cette chaîne est assez étroite et ses pentes sont escarpées de part et d'autre; elle est dressée en un véritable mur entre les deux Castilles, et ce n'est pas sans peine que l'on a pu construire les routes qui s'élèvent en lacets vers les cols de Somosierra, de Navacerrada, de Guadarrama; aussi Ferdinand VI, tout fier du chemin tracé sous son règne à travers la montagne, fit-il dresser, sur l'un des plus hauts sommets, la statue d'un lion avec une inscription grandiose rappelant que «le roi a vaincu les monts». Quant au chemin de fer du nord de l'Espagne, il a dû tourner la sierra du côté de l'ouest par la dépression d'Avila, mais il passe encore à une altitude plus grande d'une vingtaine de mètres que la voie ferrée dite du mont Cenis; il l'emporte également par la hauteur sur toutes les autres lignes des Alpes actuellement utilisées par la vapeur. Le rempart naturel que les montagnes de Guadarrama forment au nord de la plaine de Madrid constitue pour cette ville une ligne stratégique de la plus haute importance; de sanglantes batailles ont été livrées dont le seul enjeu était la possession des passages de la sierra.
Au sud-ouest du pic de Peñalara, qui est le plus élevé de l'arête Carpéto-Vétonique, les monts s'abaissent rapidement et bientôt, au pic de la Cierva, la chaîne se divise en deux rameaux. Le plus septentrional, qui se dirige à l'ouest, puis décrit un demi-cercle autour de la plaine d'Avila, forme la ligne de partage entre les eaux tributaires du Duero et celles qui vont se jeter dans le Tage; en maints endroits, c'est plutôt un renflement du sol, une croupe allongée, qu'une véritable chaîne. Le rameau du sud, plus haut, plus régulier comme système de montagnes, formerait la chaîne naturelle de jonction entre la sierra de Guadarrama et la sierra de Gredos, s'il n'était coupé en deux par le défilé qu'y a creusé la rivière d'Alberche, à sa sortie d'une étroite vallée supérieure, ménagée entre les deux murs parallèles des montagnes. Par une sorte de rhythme dont on trouve beaucoup d'autres exemples en diverses contrées de la terre, l'Alberche, affluent du Tage, et le Tormes, tributaire du Duero, ont comme entrelacé leurs sources; le massif qui leur donne naissance épanche au sud la rivière dont les eaux coulent au nord, et au nord celle qui se dirige vers le midi.
La sierra de Gredos, qui continue, à l'ouest du défilé de l'Alberche, le système orographique de l'Espagne centrale, est, après la sierra Nevada de Grenade et les monts Pyrénées, celle qui présente les plus hauts sommets. La cime qui porte le beau nom de Plaza del Moro Almanzor s'élève à 2,650 mètres, c'est-à-dire en pleine zone polaire, bien au-dessus de la limite des forêts. Les crêtes pelées des roches cristallines, blanches de neige pendant la plus grande moitié de l'année, se dressent au-dessus de pentes désertes, d'énormes éboulis de pierres et de cirques enfermant des vasques d'eau bleue. La sierra de Gredos est une des régions les moins explorées de la Péninsule, l'une des plus difficiles à parcourir à cause du manque absolu de villages offrant quelque confort, mais c'est aussi l'une des plus belles. Le versant méridional, limité au sud par le cours du Tietar, est charmant: c'est la contrée connue sous le nom de Vera. Les eaux courantes et pures, les groupes de beaux arbres parsemés sur les pentes, les vergers fleuris ou verdoyants, dans lesquels se cachent à demi les villages, font de cette partie de l'Espagne une sorte de Suisse: Charles-Quint donna une preuve de goût en allant finir ses jours au couvent de Yuste, un des sites les plus aimables du pays. Jadis un plus grand mouvement d'hommes se faisait à la base de la sierra de Gredos, car c'est immédiatement à l'ouest que passait la grande voie stratégique et commerciale des Romains, la via lata (voie Large), appelée aujourd'hui camino de la Plata, qui faisait communiquer la vallée du Tage et celle du Duero en empruntant le col nommé Puerto de Baños. L'artère médiane de la Péninsule s'est déplacée; Tolède et Madrid l'ont portée vers les montagnes de la Guadarrama; la ville romaine de Mérida la maintenait autrefois à l'ouest de la sierra de Gredos.
Dans leur ensemble, tous les traits du relief géographique de cette partie de l'Espagne ont une orientation sensiblement parallèle. De la percée de l'Alberche aux collines de Plasencia et au Puerto de los Castaños, près du Tage, la sierra de Gredos se développe dans le sens du sud-ouest; au sud, la petite chaîne de San Vicente et le renflement général des plateaux granitiques situés au nord du Tage affectent la même direction; l'Alberche, dans son cours inférieur, le Tietar, le Jerte et le bas Alagon, tous affluents du Tage, se dirigent également vers le sud-ouest; le massif du Trampal projette aussi dans le même sens vers Plasencia sa longue arête latérale appelée Tras la Sierra; la dépression où passait la voie Large des Romains est précisément orientée de la même manière; enfin la sierra de Gata, qui se dresse de l'autre côté vers les frontières du Portugal, et plus loin les chaînes qui s'élèvent dans les limites mêmes de la Lusitanie, alignent leurs sommets dans le sens du nord-est au sud-ouest, suivant la direction que présente l'inclinaison générale de la Péninsule vers l'Atlantique.
La sierra de Gata est encore plus sauvage et moins explorée que celle de Gredos. Elle commence aux sources de l'Alagon sous le nom de Peña Gudina, puis, se dressant à plus de 1,800 mètres, prend la désignation de Peña de Francia (Roche de France), due, paraît-il, à l'existence d'une chapelle de Notre-Dame-de-France qu'un chevalier d'outre-Pyrénées aurait fait bâtir sur une des cimes les plus escarpées 155. C'est dans les gorges de ces montagnes que se trouve l'âpre vallée des Batuecas, restée longtemps presque inconnue. Au sud, une première «clus» formée par une chaîne transversale, que l'Alagon a dû rompre peu à peu sous l'effort de ses eaux, rend l'accès de cette région très-difficile aux habitants de la plaine; plus haut, un deuxième défilé défend l'entrée de la vallée; les indigènes s'y trouvent enfermés comme dans une citadelle à double enceinte. Au sud-ouest des Batuecas, une autre vallée, celle de las Hurdes, est également bien défendue par un rempart de contre-forts ne laissant aux eaux qu'une étroite issue vers l'Alagon. C'est là que l'arête de montagnes prend spécialement le nom de sierra de Gata qu'elle garde jusqu'à son entrée sur le territoire portugais.
Note 155: (retour) Altitudes des monts et des cols entre l'Èbre et le Tage, d'après Francisco Coello:Au nord du Duero:
Paramos de Lora 1,088 mètres.
Col de la Brújula 980 »
Pic de San Lorenzo (sierra de la Demanda) 2,303 »
Pic de Urbion 2,246 »
Sierra Cebollera 2,145 »
Pic de Moncayo 2,346 »
Sierra Guadarrama:
Col de Somosierra 1,428 »
Pic de Peñalara 2,400 »
Col de Navacerrada 1,778 »
Col de Guadarrama 1,533 »
Passage du chemin de fer 1,359 »
Alto de la Cierva 1,837 »
Plaza del Moro Almanzor (sierra de Gredos) 2,650 »
Peña de Francia (sierra de Gata) 4,734 »
A l'orient de la Nouvelle-Castille, la plupart des anciennes cartes, et même un trop grand nombre de feuilles récentes, indiquent de hauts remparts de montagnes qui n'ont, aucune existence réelle. Il n'y a point de chaînes, mais la contrée tout entière est une énorme gibbosité de mille et même treize à quatorze cents mètres d'élévation. A peine quelques petites rangées de collines montrent-elles leurs croupes sur le puissant soubassement: de simples buttes aux pentes fort douces sont le faîte de ce toit de l'Espagne. D'ailleurs les eaux courantes, qui se sont creusé des lits très profonds dans les terrains du plateau faciles à entamer, donnent en plusieurs endroits un véritable aspect de montagnes à des parois érodées; les roches de grès diversement colorées, les couches d'argile, les strates calcaires de trias ou de jura, entaillées jusqu'à des centaines de mètres dans l'épaisseur du plateau, feraient croire que la région est très accidentée, tandis que le comblement de ces fosses de déblai transformerait toute la haute plaine en un désert uniforme, faiblement ondulé.
Une des parties du plateau qui offrent le plus l'aspect d'un massif de montagnes est celle que domine, à l'angle nord-oriental de la Nouvelle-Castille, la «dent molaire» ou Muela de San Juan: on peut considérer ces hauteurs comme la principale borne hydrographique de la Péninsule entre les versants des divers bassins fluviaux; plusieurs rivières s'en échappent pour aller gagner les plaines inférieures par de profondes gorges, aux âpres rochers d'apparence africaine. Le Tage, le fleuve qui divise l'Espagne en deux parties à peu près égales, y prend son origine; de l'autre côté s'épanchent le Júcar et le Guadalaviar, qui sont aussi les fleuves du milieu sur le littoral méditerranéen; enfin, une des branches principales du Jalon y prend au nord la direction de l'Èbre. Peut-être est-ce à cause de ce rayonnement des eaux dans toutes les directions qu'une arête de sommets, projetée à l'est de la Muela, est connue par le nom de «monts Universels» (montes Universelles). Une autre petite chaîne, située plus à l'est, dans le district d'Albarracin, et dite la sierra del Tremedal est, dit-on, fréquemment agitée par des secousses volcaniques; des gaz sulfureux s'échappent parfois des failles ouvertes dans les roches oolithiques en contact avec le porphyre noir et des roches de basalte. Quelques hauteurs triasiques des environs de Cuenca sont aussi fort curieuses, à cause de leurs gisements de sel gemme: les mines les plus connues sont celles de Minglanilla, où l'on pénètre par des galeries souterraines entre des parois de sel translucide. Ces larges avenues taillées dans le cristal étaient considérées autrefois comme l'une des grandes merveilles de la Péninsule.
Parallèle à la côte de Valence, le renflement du plateau oriental se prolonge vers le sud, entre les eaux qui descendent vers la Méditerranée et celles qui vont former les courants du Tage et du Guadiana. Le faîte de partage ne commence à prendre l'aspect d'une chaîne de montagnes qu'entre les sources du Guadiana, du Segura et du Guadalimar: c'est là que s'élèvent les premières cimes de la sierra Morena, formant la limite naturelle de la Manche et de l'Andalousie, sur un espace d'environ 400 kilomètres. D'ailleurs la sierra Morena, de même que toutes les hauteurs qui terminent à l'est le plateau de la Nouvelle-Castille, ne mérite guère son nom de chaîne que du côté tourné vers l'extérieur de la Péninsule. Vue des plateaux où coulent les premières eaux du Guadiana, la sierra Morena ou chaîne Marianique apparaît comme une rangée de collines peu élevées, comme un simple rebord coupé d'étroites échancrures. Par contre, les voyageurs qui des campagnes basses de l'Andalousie regardent vers le nord, voient une véritable chaîne de montagnes avec son profil de cimes, ses escarpements, ses contre-forts, ses vallées profondes, ses défilés sauvages. La sierra Morena et ses ramifications occidentales, la sierra de Aracena et la sierra de Aroche, doivent donc être considérées comme appartenant géographiquement plus à l'Andalousie qu'au plateau des Castilles. Il faut ajouter que les délimitations administratives attribuent à la province méridionale de l'Espagne la plus grande partie du système marianique et s'avancent même au delà de l'arête sur les étendues monotones du plateau.
A l'occident, la pente générale du sol, révélée par le cours du Tage et du Guadiana, semblerait devoir fondre par des transitions graduelles les hautes terres de l'intérieur de l'Espagne avec les plaines basses du Portugal; mais il n'en est rien. La plus grande partie de l'Estremadure est occupée par un massif de roches granitiques, l'un des plus importants de l'Europe occidentale. Cette zone de terrains primitifs, granits, gneiss, schistes métamorphiques, comprend tout l'espace limité au nord par les sierras de Gredos et de Gata, au sud par la sierra d'Aroche; les terrains modernes que l'on rencontre ça et là dans cette région ne sont que des strates de peu d'épaisseur déposées au-dessus des roches d'antique origine. Jadis, nous l'avons vu, ce massif des granits de l'Estremadure retenait les eaux douces amassées en lac dans les plaines orientales, et c'est par le long travail géologique des siècles que les anciens déversoirs à cataractes se changèrent en lits fluviaux régulièrement sciés dans la roche. Des monts qui s'élèvent à cinq cents mètres de hauteur moyenne au-dessus du plateau, entre le Tage et le Guadiana et parallèlement au cours de ces deux fleuves, sont les restes de l'ancien massif les moins entamés par l'action des eaux: on leur donne le nom de chaîne Orétane ou de monts de Tolède. Sur les confins de la Castille et de l'Estremadure ils forment le groupe de la sierra de Guadalupe, devenu fameux par son lieu de pèlerinage jadis si fréquenté et par la Vierge miraculeuse pour laquelle les Estremeños et les Indiens christianisés de l'Amérique espagnole professent une si grande vénération. Le prolongement occidental de ces montagnes, ou sierra de San Pedro, va se confondre dans la Lusitanie avec les hauteurs de l'Alemtejo.
Un autre massif complètement distinct au point de vue géologique est celui que forment, au bord de l'ancien lac de la Manche, les collines du campo de Calatrava. C'est un groupe de volcans éteints occupant de l'est à l'ouest, sur les deux bords du Guadiana, un espace d'environ 100 kilomètres. De même que la plupart des foyers d'éruption, ces bouches volcaniques s'ouvraient dans le voisinage des eaux, au bord de la mer intérieure qu'ont remplacée les plaines de la Manche. Un vaste cirque ouvert du côté de l'est était bordé de cratères d'éjection d'où sortirent les trachytes, les basaltes, les cendres ou negrizales qui recouvrent actuellement la plaine. Des eaux thermales acidulées par le gaz carbonique sont les seuls indices qui témoignent encore d'un travail intérieur 156.
Note 156: (retour) Altitudes diverses dans les bassins du Tage et du Guadiana:Cerro de San Felipe (Muela de San Juan)......... 1,800 mètres.
Passage du chemin de fer de Madrid a Alicante... 710 »
Villuercas (Sierra de Toledo)................... 1,559 »
Collines du campo de Calatrava................... 695 »
Les eaux courantes des deux Castilles ont une importance géographique moindre qu'on ne serait tenté de leur attribuer à la vue des longues lignes serpentines qu'elles tracent à travers plus de la moitié de la Péninsule. Déjà l'altitude à laquelle coulent les fleuves dans leur partie supérieure et les âpres défilés par lesquels ils s'échappent pour gagner la mer suffiraient pour rendre toute navigation sérieuse impossible; mais, en outre, la quantité d'eau pluviale tombée dans leurs bassins n'est pas assez considérable pour alimenter des cours d'eau pareils à ceux des autres contrées de l'Europe occidentale. Arrêtée par les Pyrénées Cantabres, les monts de la Galice et les massifs granitiques du Portugal et de l'Estremadure espagnole, l'humidité des vents pluvieux se décharge presque en entier sur les dentes atlantiques des montagnes; il n'en reste qu'une très-faible proportion pour les plateaux castillans. En moyenne, il ne pleut sur ces régions que pendant soixante jours de l'année et l'ensemble des pluies varie du cinquième au dixième de la quantité tombée sur le versant extérieur des monts. Par aggravation, le soleil et le vent font évaporer très-activement la pluie tombée; toute celle que reçoit la terre altérée pendant les mois d'été retourne aussitôt dans l'atmosphère, et si les principales rivières coulent encore pendant cette saison, c'est que le résidu des pluies d'hiver continue de rejaillir à la surface par les sources profondes. Mais que de rivières à sec, que de larges lits fluviaux où pendant des mois pas une goutte d'eau ne se montre au milieu des galets ou des sables! Si les pluies annuelles, au lieu de pénétrer dans le sol et de sourdre en fontaines ou de s'écouler promptement par les ravins et les lits fluviaux, séjournaient en nappes sur le plateau, elles seraient entièrement évaporées dans l'espace de deux ou trois mois 157.
Des trois grands fleuves parallèles, le Duero, le Tage et le Guadiana, les deux derniers sont les moins abondants, car le bassin qu'ils traversent est séparé de la mer et de ses vents pluvieux par un rempart supplémentaire, les chaînes de Guadarrama et de Gredos. Mais, si faible que soit actuellement la portée de leurs eaux, le travail géologique accompli par ces rivières pendant les âges antérieurs n'en est pas moins énorme. Après avoir bu toute l'eau qui lui arrive des anciens fonds lacustres du plateau, chacun des trois fleuves s'engage dans une excavation tortueuse de la roche vive, et descendant de plus en plus au-dessous des lèvres du plateau, se creuse un lit à demi souterrain pour aller rejoindre les plaines basses du Portugal.
Ainsi le Duero, déjà grossi par toute une large ramure de cours d'eau tributaires, le Pisuerga uni au Carrion, l'Adaja, l'Esla, entre dans une étroite déchirure du plateau que l'on a choisie à bon droit, à cause de l'obstacle qu'elle offre aux communications et aux échanges, comme la frontière commune entre les deux États limitrophes. Le plus grand affluent du Duero, le Tormes, alimenté par les neiges de la sierra de Gredos, le Yeltes, l'Agueda, qui forme la limite du Portugal dans, la partie inférieure de son cours, passent également au fond de défilés sauvages, que l'on pourrait appeler des cañones, comme les profondes coupures des fleuves de l'Ouest américain. Mêmes phénomènes pour le Tage. Après avoir reçu l'Alberche, quand il se trouve resserré entre les contre-forts de la sierra de Gredos et ceux de la sierra de Altamira, le fleuve coule, tantôt uni comme une glace, tantôt fuyant en vagues allongées, entre deux parois peu distantes, dont les angles et les saillies se correspondent de bord à bord. Le Tietar, l'Almonte, l'Alagon, l'Eljas, viennent se joindre au courant principal, en passant, eux aussi, dans les étroites rainures de la roche granitique. Quant au fleuve Guadiana, il n'échappe au plateau par une «clus» de sortie que sur le territoire portugais.
Les sources et le cours supérieur de ce dernier cours d'eau ont été l'objet d'exagérations de toute espèce que les pâtres débitent avec fierté, comme si leur fleuve était unique dans le monde. Néanmoins l'hydrographie du haut Guadiana est fort curieuse. Les premières eaux du bassin naissent au sud du plateau de Cuenca, dans ces régions à pente indécise où les ruisseaux hésitent et cherchent leur chemin: en maints endroits, il suffirait d'une digue pour rejeter les eaux de pluie ou de source, soit à l'ouest vers le Guadiana, soit à l'est vers le Júcar ou le Segura, ou bien au sud vers le Guadalimar ou le Guadalquivir. On rencontre même sur ce faîte des lagunes temporaires sans écoulement, emplies d'une eau saumâtre. Dans l'Europe occidentale, l'Espagne est la seule contrée qui présente ce phénomène: c'est une ressemblance de plus avec le continent d'Afrique.
PROVINCE DE GUADALAJARA.--DÉFILÉS DU TAGE.
Dessin de E. Grandsire, d'après une photographie de J. Laurent.
A en juger par la longueur du cours, les deux ruisseaux qui pourraient prétendre à l'honneur de donner leur nom au fleuve sont le Zigüela et le Záncara; mais ils roulent une si faible quantité d'eau, qui s'évapore d'ailleurs pendant les ardeurs de l'été, que les sources constantes du Guadiana ont été considérées à bon droit comme l'origine de la véritable rivière. Ce sont les «yeux» (ojos) de Guadiana ou de Villarubia, eaux claires qui reflètent le ciel et que les habitants de ces pays altérés ont tout naturellement comparées à des yeux s'ouvrant pour contempler l'espace. Les trois groupes de sources donnent une quantité d'eau évaluée à 3 mètres cubes par seconde. Une masse liquide aussi considérable pour une contrée mal arrosée vient évidemment de loin et représente l'écoulement d'une zone fort étendue. L'opinion commune est que le charmant ruisseau du Ruidera, qui s'épanche de lagune en lagune par une série de rapides et de cascades pittoresques, d'une hauteur totale de près de 100 mètres, serait le cours d'eau qui reparaît aux «yeux» du Guadiana. En effet, sa masse liquide est à peu près la même, et la pente générale du sol permettrait aux eaux souterraines de prendre la direction des sources. Comme si l'hypothèse de la communication cachée était incontestable, on donne souvent au Ruidera le nom de Guadiana-Alto; cependant quelques géographes, notamment Coello, doutent que le ruisseau supérieur atteigne le bassin du fleuve inférieur. Après les grandes pluies, ses eaux surabondantes descendent au Záncara par un lit pierreux; mais d'ordinaire l'évaporation suffit à les épuiser en entier. Le Jabalon, grand affluent du Guadiana qui arrose le campo de Calatrava, est également alimenté par des sources abondantes, les «yeux» de Montiel.
La grande sécheresse relative des plateaux castillans contribue à donner au climat un caractère essentiellement continental. En Espagne, les vents généraux de l'atmosphère sont les mêmes que ceux de toute l'Europe de l'Occident; le courant aérien dominant y est, comme en Portugal, en France et en Angleterre, l'humide vent du sud-ouest auquel ces contrées doivent leur température modérée dans les froids et les chaleurs, et pourtant les hauts bassins du Duero, du Tage, du Guadiana ont une succession de saisons et des revirements soudains de température qui font penser aux climats des déserts de l'Afrique et de l'Asie. Les froidures de l'hiver y sont très-rigoureuses, les étés sont brûlants, et les températures réelles sont encore aggravées dans un sens ou dans l'autre par les vents qui soufflent librement sur les grandes plaines dénudées. En hiver, le norte, qui vient de passer sur les neiges et les glaces des Pyrénées, de la sierra de Urbion, de Moncayo, de Guadarrama, siffle à travers les broussailles et pénètre par toutes les fissures dans les tristes réduits, des paysans. En été, le vent contraire, le redoutable solano, traverse parfois le détroit, et gagnant le plateau par les brèches de la sierra Nevada et de la sierra Morena, fait peser sur la nature une lourde atmosphère qui brûle la végétation, irrite les animaux, rend l'homme nerveux et maussade. Sous l'action de ces diverses causes météorologiques, la plupart des villes castillanes, dont Madrid peut être considérée comme le type, ont un climat fort désagréable et redouté à bon droit par les étrangers 158. L'air, quoique pur, y est d'ordinaire beaucoup trop sec, trop vif, trop pénétrant, surtout en hiver, ce qui a donné lieu au proverbe bien connu: «L'air de Madrid n'éteint pas une chandelle, mais il tue un homme!» Les personnes nerveuses, celles qui ont la poitrine délicate, souffrent beaucoup de cette constitution de l'atmosphère et, pendant la période du premier acclimatement, ont de sérieux dangers à courir. «Trois mois d'hiver, neuf mois d'enfer,» dit un autre proverbe, qui fait allusion aux accablantes chaleurs de l'été. On dit, il est vrai, que du temps de Charles-Quint Madrid avait la réputation de jouir d'un excellent climat, mais cette réputation était peut-être l'effet de basses flatteries à l'adresse du maître qui avait fait choix de cette résidence en Espagne. Cependant le voisinage de grandes forêts, actuellement disparues, devait donner à la contrée une salubrité relative et modérer les excès de température.
De la partie la plus basse des plateaux au sommet des montagnes qui les dominent la variété des plantes est fort grande; mais, dans son aspect général la flore présente une singulière uniformité. Le nombre des plantes qui peuvent supporter tour à tour des froids intenses et de violentes chaleurs est naturellement limité; en outre, les mêmes conditions du relief et de la nature géologique du sol favorisent le développement des mêmes plantes; on parcourt dans quelques districts des dizaines et des centaines de kilomètres sans que l'on puisse observer un seul changement notable dans l'apparence de la contrée. Les végétaux dominants qui donnent à la nature sa couleur uniforme sont pour la plupart des plantes basses et des sous-arbrisseaux. Dans le haut bassin du Duero, et sur les plateaux qui s'étendent à l'est du Tage et du Guadiana, les fourrés se composent surtout de thym, de lavande, de romarin, d'hysope et d'autres plantes aromatiques; sur le versant méridional des monts Cantabres, les bruyères aux fleurettes roses l'emportent sur les autres espèces; les spartes aux fibres tenaces occupent de vastes étendues sur les hautes croupes des montagnes de Cuenca; les salicornes peuplent les roches à formations salines des environs d'Albacete. Ces régions, fréquemment désignées sous le nom de steppes castillans, mériteraient plutôt la désignation de désert: la nature du sol et la grande rareté de l'eau ont laissé à la contrée sa nudité primitive. Ici parfaitement horizontal, ailleurs bosselé de croupes monotones, la steppe se développe en de vastes étendues sans arbres, d'un rouge brun sur les rochers du trias, grises ou blanches sur les formations gypseuses. Autour du village de San Clemente, on ne voit pas un ruisseau, pas une fontaine, pas un arbre sur un espace de plusieurs lieues autour de la bourgade. A l'ouest, le steppe se prolonge par les interminables plaines de la Manche, la «Terre desséchée» des Arabes; les champs de blé, les vignes, les pâtis, y sont entremêlés de chardons gigantesques, au milieu desquels les moulins à vent montrent à peine leurs grands bras. L'Estremadure et les pentes de la sierra Morena sont recouvertes principalement de cistes d'espèces diverses; du haut de certaines montagnes on n'aperçoit dans tout l'horizon que le tapis des jarales d'un vert tantôt bleuâtre, tantôt brun, suivant les saisons; au printemps, la terre resplendit de fleurs blanches comme d'une neige fraîchement tombée.
Quant aux arbres, on ne les voit plus guère en forêts ou en bois clair-semés que sur les pentes des montagnes. Les châtaigniers et surtout les chênes se rencontrent dans la zone inférieure; chênes-tauzin, chênes-liéges, chênes-nains, chênes à glands doux et autres espèces encore sont les restes de l'ancienne parure forestière de la contrée. Plus haut, des pins de diverses essences, dont l'une ne se retrouve qu'au centre de l'Europe et en Sibérie, croissent jusqu'à la limite de la végétation arborescente; ils forment encore des bois étendus sur les croupes du plateau de Cuenca. De vastes surfaces de sable mouvant, qui s'étendent au nord de la chaîne de Guadarrama, dans les provinces d'Avila, de Ségovie, de Valladolid, sont également revêtues de pins; ces terres, analogues aux landes françaises, ne se prêteraient facilement à aucune autre culture que celle du pin, arbre qui fournit au moins le bois et la résine.
Des animaux sauvages vivent encore dans les restes de forêts qui recouvrent les montagnes. Les ours étaient nombreux au commencement du siècle sur le versant méridional des monts Cantabres et dans la sierra de la Demanda; les loups, les loups-cerviers, les chats sauvages, les renards peuplent les fourrés de Guadarrama, de Gredos, de Gata, à distance des habitations humaines; on y rencontre même des bouquetins. Les chasseurs y poursuivent aussi le cerf, le daim, le lièvre et tout le menu gibier de l'Europe occidentale. Le sanglier habite les forêts de chênes; où il atteint une taille et une force étonnantes; mais le porc domestique, à peine moins sauvage que son congénère, et mené souvent par des gardeurs déguenillés, qui rappellent les barbares des anciens jours, dispute les glands à l'animal encore libre. Jadis, après le triomphe des chrétiens sur les mahométans, c'était un acte méritoire d'entretenir de grands troupeaux de cochons. Le voyageur qui s'aventure loin des villes dans les provinces de Leon, de Valladolid et dans la haute Estremadure, peut se convaincre que l'ancienne foi n'a pas disparu, s'il en juge du moins par les hordes porcines, à l'aspect peu rassurant, qu'il rencontre souvent sur la lisière des forêts de chênes. Les pourceaux noirs des environs de Trujillo et de Montanchez sont fameux dans toute l'Espagne, à cause des excellents jambons qu'ils fournissent aux marchés de la Péninsule.
L'étendue si considérable des pâturages a fait de l'industrie pastorale le travail par excellence de nombreuses populations des Castilles, et, par un retour naturel, l'élève des moutons et du gros bétail a augmenté la superficie des pâturages, aux dépens des forêts et des terres en culture. Certaines régions des deux Castilles se prêtent admirablement à la production des céréales et donnent des récoltes moyennes d'une grande abondance. Telle est, dans le bassin du Duero, la Tierra de Campos, où coulent le Carrion et le Pisuerga, et que fertilisent, par capillarité, les eaux d'une nappe souterraine qui s'étend à une faible profondeur au-dessous de la surface; telles sont aussi la mesa de Ocaña et d'autres districts des hauts bassins du Tage et du Guadiana, dont la sécheresse n'est qu'apparente et que nourrit une humidité cachée. Sur les terrains arides et pierreux, la vigne, cultivée avec intelligence, pourrait donner des produits exquis; même laissée presque uniquement aux soins de la Mère bienfaisante, elle fournit aux paysans des vins de qualité supérieure. On peut en dire autant de l'olivier, richesse du campo de Calatrava. L'agriculture, aidée par le travail de restauration des bois, offre donc aux habitants des Castilles des avantages assurés, mais la paresse du corps et de l'esprit, l'autorité de la routine, la persistance des coutumes féodales plus ou moins modifiées, quelquefois aussi le découragement produit par de longues sécheresses, ont maintenu les vieilles pratiques de la vie nomade, et de vastes étendues de terres excellentes, auxquelles des centaines de milliers de cultivateurs pourraient demander leur subsistance, ne sont encore utilisées que comme de simples pâtis; pendant une saison elles sont animées par les troupeaux, puis elles ne sont plus, jusqu'à l'année suivante, que de mornes solitudes.
Pour se nourrir, la plupart des troupeaux merinos, composés chacun d'environ 10,000 brebis, qui se divisent en groupes de 1,000 à 1,200 animaux, ont à traverser près de la moitié de l'Espagne. Un mayoral, assisté d'autant de rabadanes qu'il a de troupeaux distincts, dirige cette bande de brebis d'étape en étape; chaque rabadan commande à son tour à tout un petit groupe de subordonnés. Les meilleurs bergers sont, dit-on, ceux du district de Bália, dans la province de Leon; ce sont aussi ceux dont les animaux ont la laine la plus fine. Au commencement d'avril, les merinos abandonnent leurs pâturages de l'Andalousie, de la Manche ou de l'Estremadure pour remonter au nord en suivant à travers le pays une large zone, d'où la poussière s'élève en nuages épais. La loi a fixé à 80 mètres la largeur du chemin que peuvent occuper les brebis dans leur voyage de transhumance; mais les animaux s'écartent sans cesse à droite et à gauche, surtout aux abords de leurs gîtes de nuit. Parmi les troupeaux, les uns vont passer la belle saison dans les montagnes de Ségovie, d'Avila, de Puerto de Baños; les autres poussent jusque sur le plateau de Cuenca, jusqu'au Moncayo, à l'Urbion et aux montagnes Cantabres; puis, à la fin de septembre, le voyage recommence de nouveau, les bêtes reprennent le chemin du pays «extrême» ou Estremadure. Sans tenir compte des inévitables détours de la route et des déplacements incessants sur le lieu de pâture, l'espace que parcourent certains troupeaux dans l'année dépasse un millier de kilomètres. Le territoire entier, on peut le dire, est exposé aux ravages du mouton, cet animal qu'un économiste dit être la bête «féroce» par excellence. Jadis il était bien plus dangereux encore, car les quatre ou cinq millions de brebis qui composaient les troupeaux transhumants appartenaient à la puissante corporation de la mesta, disposant depuis le commencement du seizième siècle d'une autorité vraiment royale. Les grandes maisons princières, les communautés religieuses qui s'étaient associées pour exploiter en commun les pâturages de l'Espagne, avaient en même temps usurpé d'exorbitants privilèges sur les terres d'autrui, jusqu'à celui de pouvoir interdire la culture. Leurs bergers faisaient la solitude devant eux. C'est en 1836 seulement que la mesta fut abolie et que les propriétaires estremeños reprirent le droit de cultiver leur domaine ou de le laisser en pâturage au mieux de leurs intérêts.
Cependant, en dépit de tous les avantages que la nature et les coutumes avaient faits à l'industrie pastorale, les races d'animaux dégénéraient. L'Espagne, qui vers le milieu du dix-huitième siècle avait donné au reste de l'Europe les beaux moutons mérinos, a fini par être obligée d'importer à son tour des espèces étrangères pour renouveler ses bercails. De même, les mulets, que leur force et la sûreté de leur pied rendent presque indispensables sur les chemins pierreux et montants des Castilles, ne proviennent pas seulement de la province de Leon et de l'Andalousie: on les importe en grande partie de France; ce sont principalement les éleveurs du Poitou qui gardent dans leurs étables les baudets reproducteurs de la race pure. Quant aux animaux exotiques introduits en Espagne, le chameau, le lama, le kangurou, le nombre n'en a jamais été assez considérable pour qu'on les dise acclimatés sur le sol de la Péninsule. Par sa faune domestique et sauvage, aussi bien que par sa flore de plantes cultivées et de végétaux croissant en liberté, les plateaux des Castilles gardent ce caractère d'uniformité qu'ils ont aussi par leur relief général et leur aspect géologique.
Les habitants eux-mêmes ressemblent singulièrement à la terre qui les porte. Les gens de Leon et des Castilles sont graves, brefs dans leur langage, majestueux dans leur démarche, égaux dans leur humeur; même quand ils se réjouissent, ils se comportent toujours avec dignité; ceux d'entre eux qui gardent les traditions du bon vieux temps règlent jusqu'à leurs moindres mouvements par une étiquette gênante et monotone. Cependant ils aiment aussi la joie, à leurs heures, et l'on cite surtout les Manchegos ou gens de la Manche pour la prestesse de leur danse et la gaie sonorité de leur chant. Le Castillan, quoique toujours bienveillant, est fier entre les fiers. «Yo soy Castellano!» Ce mot remplaçait pour lui tout serment. L'interroger davantage eût été l'insulter. Il ne reconnaît point de supérieurs, mais il respecte aussi l'orgueil de son prochain et lui témoigne dans la conversation toute la politesse due à un égal. Le terme de hombre, dont les Castillans, et à leur exemple tous les Espagnols, se servent pour s'interpeller, n'implique ni subordination ni supériorité et se prononce toujours d'un accent fier et digne, ainsi qu'il convient entre hommes de même valeur. Tous les étrangers qui se trouvent pour la première fois au milieu d'une foule, à Madrid ou dans toute autre ville des Castilles, sont frappés de l'aisance naturelle avec laquelle riches et pauvres, élégants et loqueteux, conversent ensemble, sans morgue d'une part, sans bassesse de l'autre. En témoignage de ces moeurs égalitaires, on peut citer la petite ville de Casar, non loin de Cáceres, où naguère encore subsistait une coutume dont nulle autre contrée d'Europe n'offre d'exemple. Les habitants, au nombre d'environ 5,000, se réputaient tous parfaitement égaux en grade, conditions, qualité, et veillaient avec le plus grand soin à ce que cette égalité ne fût jamais altérée par aucun signe extérieur d'honneurs et de distinctions. Ainsi l'avaient établi d'anciennes chartes.
Quoique les Castillans soient devenus les maîtres du reste de l'Espagne, grâce à leur courage tenace et à la position centrale qu'ils occupaient, cependant, par un singulier contraste, ils ne dominent plus dans la capitale de leur propre pays. Madrid, foyer d'appel de toute la Péninsule, n'est une cité castillane qu'au point de vue géographique, mais ce ne sont pas les indigènes qui y parlent le plus haut. Galiciens et Cantabres, Aragonais et Catalans, gens de Murcie et de Valence s'y rencontrent en foule, et ce sont principalement les Andalous qui se font remarquer par leurs gestes, leur animation, leur brillante faconde. On ne voit, on n'entend qu'eux: aussi les prend-on quelquefois pour les véritables représentants du caractère espagnol, et s'expose-t-on ainsi à faire de grandes méprises dans ses jugements. A bien des égards, ces hommes du Midi contrastent absolument avec leurs voisins du Nord. Certes, s'ils n'ont pas toutes les qualités des Castillans pour la force et la dignité du caractère, on ne peut les accuser de leur ressembler par la lenteur et l'apathie de l'esprit!
L'envahissement de Madrid et des Castilles par les provinciaux de toute l'Espagne n'est pas seulement l'effet naturel de la centralisation administrative, politique et commerciale, il est également produit par la rareté des habitants sur le plateau des Castilles. La population présente des vides que les émigrants des districts plus riches en hommes peuvent seuls remplir. Incapables d'exploiter eux-mêmes les ressources de leur pays, les Castillans sont obligés de laisser des colons s'installer chez eux. D'une manière générale, on peut dire que les Galiciens et les Basques, les Catalans des Pyrénées et des Baléares viennent faire à Madrid la besogne matérielle, tandis que les Méridionaux se chargent surtout des travaux de l'esprit. Les Castillans eux-mêmes ne suffiraient ni à l'un ni à l'autre ordre de travaux. Déjà l'âpreté du climat et l'avarice du sol, comparées à celui des régions littorales, devaient, nous l'avons vu, arrêter l'accroissement des populations sur les plateaux; mais à ces causes naturelles sont venues s'en ajouter d'autres appartenant à l'histoire. Il n'est pas douteux que si les habitants des Castilles n'avaient pas eu à subir le régime économique et politique auquel ils ont été soumis, ils auraient utilisé mieux qu'ils ne l'ont fait les riches terres arrosées par le Duero, le Tage, le Guadiana. Si la densité de population de certaines provinces castillanes est à peine de 13 habitants par kilomètre carré, ce n'est pas la nature, c'est l'homme qu'il faut en accuser.
Quoique toute statistique précise relative au passé de l'Espagne manque aux historiens, les autres documents transmis par les écrivains permettent d'affirmer qu'autrefois la région des plateaux castillans a été beaucoup plus peuplée qu'elle ne l'est de nos jours. La vallée du Tage, les campagnes du Guadiana étaient couvertes de villes devenues aujourd'hui des bourgades; le fleuve était navigable de Tolède à la mer, soit qu'il roulât une quantité d'eau plus considérable, soit plutôt parce que son lit et ses bords étaient mieux entretenus. L'Estremadure, qui est actuellement l'une des provinces les plus désolées de l'Espagne, celle qui, proportionnellement à son étendue, nourrit le moins d'hommes et les nourrit le plus maigrement, était très-fortement peuplée du temps des Romains: c'est là que se trouvait Colonia Augusta Emerita, la cité la plus considérable de la Péninsule. Sous la domination des Maures, cette contrée continua d'occuper l'un des premiers rangs parmi les diverses régions de l'Ibérie; ses plaines si fécondes, aujourd'hui presque inutiles à l'homme, lui donnaient alors des produits en abondance. Les cités ont été remplacées par les solitudes; les genêts, les bruyères et les cistes ont succédé aux céréales et aux arbres fruitiers.
Personne n'ignore que les exterminations partielles des Maures et le bannissement de ceux qui restaient dans le pays ont été l'une des grandes causes de la désolation des provinces centrales de l'Espagne et notamment de l'Estremadure; mais des raisons d'un ordre différent, outre les causes générales de décadence pour la Péninsule entière, ont aussi contribué au dépeuplement des plateaux. Le grand nombre de castillos qui ont donné leur nom aux provinces centrales, l'insécurité du travail, la prise de possession du sol par les grands feudataires de la couronne, les communautés religieuses et les ordres militaires, Alcántara, Calatrava et autres, eurent pour conséquence fatale de dégoûter le cultivateur et de l'éloigner de la terre; les champs retombèrent en friche, la misère devint générale; les villes et les villages se dépeuplèrent. Plus tard, quand Cortez, les Pizarre, et d'autres conquistadores originaires de l'Estremadure eurent accompli leurs prodigieux exploits dans le Nouveau Monde, toute la jeunesse vaillante du pays fut entraînée à leur suite. Les imaginations s'allumèrent, un esprit général d'aventure s'empara des habitants, la paisible agriculture fut tenue en mépris, et des milliers d'hommes qui ne pouvaient s'embarquer pour l'Amérique allèrent chercher fortune dans les villes et les armées. Par une suite naturelle de cette émigration, de vastes étendues de pays se trouvèrent changées en pâturages, les grands propriétaires de troupeaux s'en emparèrent, et quarante mille bergers, voyageant continuellement et ne se mariant point, furent, de génération en génération, enlevés au travail des champs et au renouvellement des familles. C'est ainsi que les Estremeños, quoique les meilleurs des Espagnols peut-être, sont devenus, comme on les appelle, los Indios de la nacion.
En même temps que la population des plateaux diminuait, elle perdait en culture acquise; après avoir été pour un certain nombre d'industries l'initiatrice de l'Europe, elle cessait même de pouvoir l'imiter. De toutes les parties de l'Espagne, le royaume de Léon et la Vieille-Castille sont peut-être, après l'Estremadure, celles où la ruine du commerce et de l'industrie a été la plus complète: c'est là que les populations ont le plus rapidement fait retour à la barbarie primitive. Certes, quelques districts de la Nouvelle-Castille, celui de Tolède notamment, sont bien bas tombés; mais c'est dans la vallée du Duero, là où s'est constituée la puissance de l'Espagne chrétienne, que la décadence s'est montrée dans toute sa tristesse. La région qui occupe le versant septentrional de la sierra de Guadarrama était, il y a trois siècles, la contrée de la Péninsule la plus riche en manufactures; les lainages et les draps d'Avila, de Medina del Campo, de Ségovie, étaient renommés dans toute l'Europe: les seules fabriques de la dernière de ces villes occupaient 54,000 ouvriers; Búrgos, Aranda del Duero étaient des cités de commerce et d'industrie fort actives; Medina de Rio-Seco avait, des foires si importantes par le mouvement des échanges, qu'on lui avait donné le nom de «Petites Indes», India Chica. Sous la lourde oppression que les tribunaux ecclésiastiques, le fisc, la grande propriété faisaient peser sur eux, les habitants des hautes campagnes du Duero durent abandonner toute initiative et devenir absolument incapables de lutter avec la concurrence étrangère. C'est ainsi que des contrées de l'Espagne d'où il n'y avait pourtant pas de Maures à expulser, s'appauvrirent encore beaucoup plus que les districts dont les habitants les plus industrieux étaient exilés en foule; des villages entiers disparurent; de villes, grandes et riches naguère, comme Búrgos, «il ne resta plus que le nom,» dit un auteur du dix-septième siècle. A défaut de Juifs, des Catalans venaient grapiller le peu qu'il y avait encore à prendre dans le pays appauvri. Il faut ajouter, pour expliquer la décadence générale, que le manque de communications et la pénurie du combustible devaient porter le plus grand tort aux industries de la contrée, alors surtout que la vie se portait de plus en plus, d'un côté vers la capitale, de l'autre vers les villes de commerce du littoral en rapport avec l'étranger.
La dépopulation et la ruine n'eussent été qu'un malheur secondaire si elles n'avaient été accompagnées d'un abêtissement progressif des habitants. La fameuse université de Salamanque et les autres écoles du pays étaient devenues peu à peu des collèges de dépravation intellectuelle. A la veille de la Révolution française les professeurs de la «Mère des sciences» se refusaient encore à parler de la gravitation des astres et de la circulation du sang; les découvertes de Newton et de Harvey étaient considérées par les rares «savants» des Castilles qui en avaient entendu parler comme d'abominables hérésies: ils s'en tenaient en toutes choses au système d'Aristote, «comme le seul conforme à la religion révélée.» L'Espagnol Torres raconte qu'après avoir étudié pendant cinq ans à Salamanque, il apprit, tout à fait par accident, qu'il existait un corps de sciences du nom de mathématiques. Et si telle était la situation des universités, que l'on juge de la profonde ignorance, de la vie d'hallucinations bestiales, dans lesquelles devaient croupir les habitants des districts écartés où jamais les voyageurs n'apportaient un écho du monde lointain!
C'est précisément dans la province de Salamanque, à soixante kilomètres à peine de ce «foyer» des études, qu'au milieu de l'âpre vallée des Batuecas, au-dessous des rochers de la Peña de Francia, vivent encore des populations qualifiées de «sauvages», et que l'on accuse, évidemment à tort, de ne pas même connaître les saisons. Récemment, diverses légendes se racontaient au sujet de cette peuplade: on prétendait même qu'elle était restée complètement inconnue de ses voisins jusqu'aux âges modernes, et que deux amants en fuite l'avaient découverte par hasard; mais les chartes établissent parfaitement que, dès la fin du onzième siècle, les Batuecas étaient tributaires d'une église des environs et qu'elles devinrent ensuite le domaine d'un couvent bâti dans la vallée même; néanmoins, si l'on en croit les dires des voyageurs, les gens de la vallée ignoraient à quelle religion ils appartenaient. Plus au sud, sur les pentes orientales de la sierra de Gata, le district de las Hurdes, à peine moins difficile d'accès que las Batuecas, serait également habité par des paysans revenus à une sorte d'état sauvage.
D'ailleurs toutes les régions montagneuses des Castilles éloignées des grandes routes ont encore des populations, sinon barbares, du moins vivant bien en dehors de ce que l'on appelle la civilisation moderne. On peut citer en exemple les charros de Salamanque, et surtout les fameux maragatos des montagnes d'Astorga, presque tous muletiers, voituriers, conducteurs de bestiaux; une grande partie du commerce de l'Espagne passe entre leurs mains. Ils ne se marient qu'entre eux et sont considérés, probablement avec raison, comme les descendants purs de quelque ancienne peuplade de l'Ibérie; cependant on a voulu, par une sorte de jeu de mots, en faire des «Maures Goths», c'est-à-dire des Visigoths qui se seraient alliés aux Maures et qui en auraient adopté les moeurs. Rien ne rappelle chez eux des musulmans. Leur vêtement traditionnel n'est point mauresque. Les maragatos portent des culottes larges et bouffantes, des espèces de guêtres en drap attachées au-dessous du genou, un habit court et serré, une ceinture de cuir, une fraise bouffante autour du cou, un chapeau de feutre à larges bords. Ils sont d'ordinaire grands et robustes, mais secs et anguleux. Ils sont taciturnes, ils ne rient point et ne chantent point par les chemins en poussant devant eux leurs bêtes de somme. Ils se mettent difficilement en colère, mais, une fois exaspérés, ils deviennent féroces. Leur fidélité est absolue: on peut leur confier sans crainte les objets les plus précieux; ils les transporteraient d'une extrémité à l'autre de l'Espagne, et sauraient les défendre contre toute attaque, car ils sont fort braves et manient les armes avec une remarquable adresse. Tandis que les hommes parcourent les grandes routes; les femmes cultivent la terre; mais le sol est aride et rocailleux et ne produit que de chétives récoltes.
Malgré la forte originalité des Castilles et de leurs populations, on y observe, comme dans tout le reste de l'Europe, un phénomène très-lent, mais continuel, d'égalisation des hommes et des choses. Sous l'influence du milieu historique, les Castillans du Nord et du Sud, de la montagne et des terres unies, arrivent à ressembler de plus en plus aux autres Espagnols, de même que ceux-ci se rapprochent des autres Européens. Les ressources du pays, mieux connues par les étrangers, sont utilisées d'une manière plus sérieuse, l'industrie renaît, mais en se déplaçant et avec des formes nouvelles, suivant les débouchés, que lui offrent les chemins de fer, suivant les besoins changeants de l'homme et les procédés qu'il découvre. La population se répartit aussi en obéissant à de nouvelles lois de groupement, Ce ne sont plus les mêmes cités qui servent de centres d'attraction.
Les vicissitudes de l'histoire, et surtout l'état de guerre incessant dans lequel a vécu l'Espagne du temps des Maures, ont valu à un grand nombre de localités des Castilles l'honneur passager de porter le titre de capitale. La succession des étapes dans les mouvements de conquête ou de déroute, parfois aussi le caprice d'un roi, le partage de son domaine entre plusieurs fils, telles étaient les causes qui ont donné à tant de cités des provinces de Léon et des Castilles une prééminence transitoire et leur ont assuré une place dans l'histoire des hauts faits de l'Espagne.
La vieille Numance, dont la gloire lui vient en entier de sa ruine, n'existe plus, et l'on ne sait pas même si les ruines que l'on montre à quelques kilomètres de la maussade ville de Soria, l'ancien fief de Duguesclin, sont bien les vestiges des murs démolis par Scipion Émilien. Mais il ne manque point de cités fort antiques ayant encore gardé de nos jours quelque importance. Telle est Léon, capitale de l'un des anciens royaumes des Espagnes, quartier général d'une légion romaine (septima gemina), dont le nom corrompu (Legio) permet à la ville de porter des lions dans ses armoiries: c'est la première cité d'importance que les chrétiens aient reconquise sur les Maures; son enceinte, dont les assises consistent partiellement en marbre jaspé, est à demi ruinée, et sa cathédrale, naguère l'une des plus belles de la Péninsule, a été transformée en un cube de formes assez massives. Astorga, qui fut du temps des Romains la «magnifique cité» d'Asturica Augusta, est plus déchue que Leon, tandis qu'une autre rivale, Pallantia, la Palencia moderne, doit une certaine prospérité à son heureuse position, au point de rencontre de vallées fertiles et de plusieurs routes commerciales. Comme Astorga et Leon, elle a pour monument principal sa cathédrale somptueuse du moyen âge; mais la ville elle-même se renouvelle à cause des avantages que lui procure le rayonnement des chemins de fer dans toutes les directions. Palencia et la station voisine, Venta de Baños, se trouvent précisément à l'endroit où le grand tronc du chemin de Madrid se ramifie vers la Galice et les Asturies, Santander, Bilbao, Irun et la France. C'est aussi là que viennent s'unir les diverses rivières qui forment le Pisuerga; leurs eaux, fort abondantes, font mouvoir les machines de plusieurs manufactures de lainage.
Búrgos, la ville qui a conservé une sorte de prééminence comme ancienne capitale de la Vieille-Castille, est fort déchue de la splendeur d'autrefois; ses rues et ses places sont presque désertes, et la foule qui se presse à certaines heures devant les églises, les hôtels ou la gare du chemin de fer est en grande partie composée de mendiants. Mais Búrgos est toujours une cité fière: elle montre avec orgueil ses édifices anciens, et surtout sa cathédrale, monument ogival du treizième siècle, qui compte peu de rivales en Europe pour le fini des sculptures, la légèreté des flèches et des clochetons. Cette église, ciselée comme un bijou, est celle de l'Espagne dont les reliques et les objets révérés, notamment un fameux Christ, en partie revêtu de peau humaine, sont le plus richement enchâssés; on y voit aussi le coffre célèbre que le Cid avait donné en gage à des Juifs en l'emplissant de sable et de «l'or de la parole». Búrgos, noble entre les nobles, se vante de posséder les cendres du Cid Campeador, que la légende fait naître dans le voisinage, au village de Bivar. Les couvents historiques des environs, la Cartuja de Miraflores, San Pedro de Cardena, las Huelgas, sont des édifices qui ont, il est vrai, perdu en grande partie leurs trésors d'art, mais ils restent fort curieux par les détails de leur architecture.
Valladolid, qui fut temporairement la capitale de l'Espagne entière, est beaucoup mieux située que Búrgos. Moins haute de 180 mètres, elle jouit d'un climat préférable et se trouve précisément dans la plaine où le cours supérieur du Duero se termine par la jonction de ce fleuve avec toutes les rivières orientales du bassin, le Cega, l'Adaja, le Pisuerga, gonflé de l'Arlanzon, du Carrion, de l'Esgueva. Aussi Valladolid, l'antique Belad-Oualid, a-t-elle pris une certaine animation, moindre toutefois qu'au temps où elle était peuplée d'Arabes; elle a de nombreuses fabriques, fondées par des Catalans. Du reste Valladolid «la noble» a, comme Búrgos, des monuments curieux et des souvenirs historiques. On y montre la maison où mourut Colon, celle, où vécut Cervantes, la riche façade du couvent de San Pablo où résidait le moine Torquemada, que l'on dit avoir prononcé plus de cent mille condamnations, et fait périr huit mille hérétiques par le fer ou le feu. C'est dans les environs de Valladolid, non loin du confluent du Duero et du Pisuerga, que s'élève le château de Simancas, enfermant le précieux dépôt des archives espagnoles.
En continuant de descendre le cours du Duero on rencontre Toro, puis Zamora, jadis nommée «la bien enceinte», des murs contre lesquels vint longtemps se briser toute la puissance des Maures. Plus célèbre par les chants du romancero qui parlent de sa gloire passée que par son importance industrielle dans l'Espagne moderne, Zamora n'est maintenant qu'une sorte d'impasse, et, quoique destinée à se trouver un jour sur la grande ligne qui mettra la ville de Porto en communication avec l'Europe continentale, elle ne se rattache à la frontière portugaise que par de mauvais chemins de mulets serpentant sur le flanc des promontoires et dans les gorges périlleuses des torrents. La fameuse Salamanque, sise sur le Tormes, en face des promontoires avancés de la sierra de Gata, n'est guère mieux pourvue en voies de dégagement vers le Portugal: de ce côté, la nature oppose encore toutes les aspérités de son relief primitif aux rapports entre les hommes.
Salamanque, l'antique Salmantica des Romains, a succédé à Palencia comme siège d'université. À l'époque de la Renaissance, elle était non-seulement la «mère des vertus, des sciences et des arts», elle était aussi la «petite Rome castillane», et l'on peut dire qu'elle mérite encore ce dernier titre par son magnifique pont de dix-sept arches, qu'éleva Trajan, et par ses beaux édifices du quinzième et du seizième siècle, que distinguent une rare élégance et une sobriété relative, bien peu connues dans les autres villes de l'Espagne. Quant à la suprématie intellectuelle, Salamanque n'a plus de droits à y prétendre, depuis qu'en s'attachant obstinément aux traditions du passé, elle s'est laissé distancer par toutes ses rivales universitaires du reste de l'Europe.