ALCAZAR DE SÉGOVIE ET VALLÉE DE L'ERESMA.
Dessin de Taylor, d'après une photographie de MM. Lévy et Cie.
A l'orient de Salamanque, la riche bourgade d'Arevalo et la ville jadis fameuse de Medina del Campo, que brûlèrent les nobles pendant la guerre des comuneros, ont de l'importance comme marchés agricoles pour l'expédition des céréales que produisent les campagnes fécondes des alentours; dans le coeur des monts qui s'avancent au nord de la sierra de Gredos, au bord de l'Adaja torrentueux, un monticule isolé porte la cité d'Avila, bien autrement curieuse que toutes les villes de la plaine à blé, aux maisons en pisé d'aspect maussade. Avila est encore aujourd'hui, sans changement aucun, la place forte du quinzième siècle. Les murailles de la vieille cité sont étonnamment conservées; sur quelques points, cette enceinte énorme, avec ses rondes tours de granit et ses neuf portes, semble avoir été tout récemment bâtie. La cathédrale est aussi une véritable forteresse, mais c'est en outre une merveille d'architecture, toute pleine d'objets du travail le plus délicat. Ces œuvres d'art contrastent singulièrement avec des sculptures d'animaux taillés dans le granit par des artistes grossiers, appartenant probablement aux anciennes races aborigènes. Il en existe encore beaucoup dans les environs d'Avila: on leur donne le nom de «taureaux de Guisando», d'un village de la sierra de Gredos où il s'en trouve plusieurs. C'est là que, par fidélité à quelque tradition des ancêtres, des Castillans allaient autrefois jurer obéissance à leurs rois.
Ségovie, «aux gens avisés,» a quelque ressemblance avec Avila. Comme cette ville, elle est située dans le voisinage immédiat des montagnes, près d'un affluent du Duero. Jadis bâtie par Hercule, ainsi que le veut la légende, elle est toujours d'aspect une forteresse inabordable. Elle se dresse, ceinte de murailles et de tours, sur une roche escarpée, que les indigènes disent être en forme de navire, la poupe regardant l'orient et la proue l'occident. C'est sur l'avant du navire, au-dessus du confluent du Clamores et de l'Eresma, que s'élèvent les restes de l'Alcázar maure, au puissant donjon carré, crénelé de tourelles, tandis que la cathédrale, située vers le centre de la ville, est censée figurer le grand mât. Pour continuer la comparaison nautique, on pourrait dire que le magnifique aqueduc romain, au double rang d'arcades, qui apporte à Ségovie les eaux pures de la sierra de Guadarrama, est un pont jeté entre le rivage et la nef. C'est le plus beau monument de ce genre que les conquérants de l'Ibérie aient laissé dans la Péninsule. D'autres constructions que l'on visite non loin de Ségovie, sur les premières pentes boisées de la sierra, appartiennent à une époque bien inférieure par le goût: ce sont les palais royaux de San Ildefonso ou de la Granja, l'un des Versailles de Madrid. Les édifices sont sans beauté, mais les ombrages sont admirables et les eaux coulent et jaillissent en abondance.
Au sud du mur transversal que forment les sierras de Guadarrama, de Gredos, de Gata, la cité la plus fameuse dans l'histoire est la vieille Tolède: c'est la Ciudad Imperial, la «mère des villes», celle que Juan de Padilla, le plus illustre de ses enfants, appelait la «couronne de l'Espagne et la lumière du monde». Déjà construite depuis longtemps, dit la légende locale, lorsque Hercule y passa pour aller fonder Ségovie, elle eut ensuite pour rois toute une dynastie de héros et de demi-dieux. Comme Rome, elle ne peut se dispenser d'être bâtie sur sept collines, dont on reconnaît plus ou moins vaguement les croupes sous les monuments qui les recouvrent. Mais, en dehors des mérites fictifs que lui donnent les historiens nationaux, Tolède a la réelle beauté que lui donnent ses portes, ses tours, ses édifices de l'époque musulmane et des siècles chrétiens. Sa cathédrale, l'édifice primatial des Espagnes, est d'une éblouissante richesse, qui contraste singulièrement avec la pauvreté des maisons environnantes. La ville est fort déchue. On sait ce qu'y est devenue la fabrication des armes depuis que les ateliers des artisans libres ont été remplacés par une manufacture gouvernementale et que les lames portent une estampille officielle. Nombre de localités des environs, jadis fort populeuses, ne sont plus que des ruines. Les débris mêmes de l'ancien palais des rois visigoths avaient disparu, et c'est par hasard que l'on a découvert en 1858, à la Fuente de Guarrazan, sous les sillons inégaux d'un champ, la cave où se trouvaient suspendues neuf couronnes royales d'un travail curieux.
En aval de Tolède, sur le cours du Tage, auquel vient se réunir l'Alberche, Talavera de la Reyna, attachée à la rive gauche du fleuve par un pont de 400 mètres, a conservé quelques restes de ses industries des soies et des faïences. Plus bas, Puente del Arzobispo et les autres villes riveraines du Tage ne sont plus que des bourgades sans importance. Le pont trois fois séculaire d'Almaraz, dont les deux arches franchissent le fleuve à une vertigineuse hauteur, est éloigné de toute ville populeuse. Le fameux pont d'Alconetar, sur lequel passait autrefois la route romaine d'Emerita à Salmantica, et que l'on dit avoir été formé de trente arches de marbre blanc, n'existe plus: on n'en voit que de faibles débris. Alcántara, c'est-à-dire en arabe, «le Pont» par excellence, qui franchit le Tage non loin de la frontière du Portugal, est le chef-d'œuvre des édifices romains de l'Espagne: le nom de l'architecte, Lacer, qui le construisit, dit l'inscription, «avec un art divin,» est celui d'un Espagnol. Le pont fut achevé en 105, sous le règne de Trajan; restauré avec soin en 1543, il l'a été de nouveau récemment, et réunit de nouveau les deux rives. Du haut des six arcades de granit, que surmonte, précisément au centre, un arc de triomphe, on voit à une grande profondeur s'écouler rapidement l'eau du Tage, qui, suivant les saisons, s'élève ou s'abaisse de vingt à trente mètres dans son avenue de rochers; en moyenne, le niveau du fleuve est à 50 mètres au-dessous du viaduc.
Malgré la longueur de son cours et l'abondance relative de ses eaux, le Tage espagnol est encore si peu utilisé pour l'armement et pour la navigation, que toutes les villes importantes de l'Estremadure sont éloignées de ses bords: Plasencia dresse ses vieilles tours à une trentaine de kilomètres au nord du fleuve, sur une colline couverte de jardins et de vergers d'où la vue s'étend au loin, d'un côté sur les hautes montagnes souvent chargées de neiges, de l'autre sur de belles plaines accidentées et verdoyantes. Cáceres, à l'air salubre, est à peu près à une égale distance au sud du fleuve. Il en est de même pour Trujillo, la ville à demi ruinée où les conquérants du Pérou expédièrent pourtant de si prodigieux trésors, et qui n'a maintenant pour s'enrichir que ses bandes de porcs et ses troupeaux de bétail. Dans la partie de l'Estremadure qu'arrose le Guadiana, les villes de quelque importance, Badajoz, Mérida, Medellin, Don Benito, ont une position plus avantageuse; elles sont situées au bord du fleuve.
Badajoz est à quelques kilomètres à peine du mince ruisseau qui sépare l'Espagne et le Portugal. En face de la forteresse lusitanienne d'Elvas, elle garde la frontière espagnole, et sa cathédrale, qui doit servir de refuge en cas de siége, est en même temps une citadelle à l'épreuve de la bombe; mais le rôle militaire de Badajoz est amoindri depuis qu'elle est chargée de servir d'intermédiaire principal de commerce entre les deux nations, et qu'un chemin de fer, le seul qui traverse la ligne des confins, a fait de la ville un entrepôt d'échanges entre Lisbonne et Madrid. Mérida se trouve sur la même voie ferrée; mais, fort déchue de son ancienne prospérité, elle n'est plus que la ruine de ce qu'elle fut jadis. De toutes les villes de l'Espagne Mérida est celle qui a conservé le plus de monuments de l'époque romaine; elle a son arc de triomphe, son aqueduc dont il reste de superbes piles en granit et en briques, son amphithéâtre aux sept rangées de gradins, sa naumachie, un vaste cirque dont l'arène est envahie par les cultures, un forum, des routes pavées, des bains, enfin un admirable pont de près de 800 mètres de longueur et composé de quatre-vingts arches en granit. Celui de Badajoz, également célèbre et à bon droit, n'a guère plus d'un demi-kilomètre; il date de la fin du seizième siècle.
Quoique beaucoup plus connue à cause de ses monuments du passé, Mérida est cependant beaucoup moins riche et moins populeuse qu'une autre ville de l'Estremadure située plus haut sur le cours du Guadiana, à l'issue de la vaste plaine de la Serena: c'est la ville de Don Benito, presque entièrement ignorée de la légende et de l'histoire. Elle a été fondée au commencement du seizième siècle par des fugitifs, les uns quittant leurs villages pour échapper à une inondation du fleuve, les autres cherchant à se soustraire aux cruautés du comte qui dominait à Medellin. De même que sa voisine Villanueva de la Serena, Don Benito a les grands avantages que lui donne la fertilité du territoire environnant; ses fruits et surtout ses melons d'eau sont fort appréciés. De l'autre côté du Guadiana les plaines qui se relèvent vers la sierra de Montanchez et celle de Guadalupe sont riches en rognons de phosphates de chaux, vrai trésor pour l'amendement des campagnes épuisées. L'Angleterre et la France ont importé déjà de l'Estremadure une certaine quantité de ces phosphates, mais on peut dire que l'immense réserve des agriculteurs futurs est à peine entamée.
Les villes de la Manche, dans le bassin supérieur du Guadiana, ne sont guère plus riches que Don Benito en monuments historiques; elles n'ont que de rares constructions du moyen âge. Ciudad-Real, jadis fort industrieuse; Almagro, enrichie par la manufacture des dentelles; Daimiel, près de laquelle se trouvait le château principal de l'ordre de Calatrava; Manzanarès, où se bifurquent les chemins de fer d'Andalousie et d'Estremadure; Val de Peñas, aux collines pierreuses, tirent leur importance principale de leurs entrepôts, où s'emmagasinent les blés et les vins de la contrée. Almaden, c'est-à-dire «la Mine», située dans une des longues vallées de roches siluriennes qui s'étendent au nord de la sierra Morena, a ses mines de cinabre, qui pendant trois siècles fournirent au Nouveau Monde tout le mercure nécessaire à l'exploitation des mines d'or et d'argent et d'où l'on extrait encore en moyenne plus de 1,200 tonnes de mercure par an. Un mètre cube de terre y donne environ 200 kilogrammes de métal; malheureusement le travail des mines est des plus insalubres: les ouvriers, au nombre de 300 en moyenne, entrent au chantier pendant vingt jours tous les mois; le reste du temps, ils s'occupent de la culture de leurs champs.
Par une bizarrerie qui n'est point unique dans l'histoire, la Manche est beaucoup plus fameuse par le roman que par les événements réels. Les fiers chevaliers de Calatrava, dont les châteaux se dressent encore ça et là, sont oubliés, mais on se rappelle toujours le chevalier de la «Triste Figure» qu'a fait vivre le génie de Cervantes. Toboso, les champs de Montiel, Argamasilla de Alba, les moulins à vent dont on voit les grands bras s'agiter au-dessus des champs moissonnés, font surgir devant la pensée le type immortel de l'homme qui se dévoue à faux et que poursuivent la moqueuse destinée et les sarcasmes de ceux pour lesquels il se dévoue.
La Castille orientale, au climat trop rigoureux, au sol trop inégal et raviné, ne peut nourrir une population plus dense que la Manche et l'Estremadure. Les agglomérations de quelque importance y sont peu nombreuses, et la capitale elle-même, Cuenca, n'est qu'une ville provinciale de troisième ordre; elle n'a guère, comme Tolède, que les souvenirs de son ancienne industrie et sa position pittoresque, sur un rocher coupe en falaises au-dessus des gorges profondes où coulent le Huecar et le Jucar. Pour trouver d'autres localités méritant le nom de villes, il faut descendre dans le haut bassin du Tage. Là, sur les bords du Henarès, se succèdent deux cités de fondation antique, Guadalajara, alimentée par un aqueduc romain, et Alcalà, la patrie de Cervantes, la ville universitaire qui eut jadis jusqu'à 10,000 étudiants dans ses murs. Si la fantaisie royale avait fait choix, à la place de Madrid, de l'une ou l'autre de ces deux villes comme lieu de résidence, elles eussent acquis la même, prospérité que la capitale actuelle de l'Espagne, car leur position géographique relativement à l'ensemble de la Péninsule n'est pas moins heureuse.
Au premier abord, il semblerait que Madrid est du nombre de ces capitales dont l'existence est due surtout au caprice et qui, si elles n'avaient été la résidence d'une cour, seraient toujours restées de petites villes sans grande importance. Sans fleuve qui l'arrose, puisque le Manzanarès est un simple torrent aux eaux soudaines d'hiver et de printemps, peu favorisée par le climat et la nature du sol, Madrid offrait certainement moins d'avantages que Tolède, la vieille cité romaine et visigothe; mais une fois qu'elle eut été choisie comme capitale, elle ne pouvait manquer d'acquérir peu à peu la prépondérance, même au point de vue du commerce et de l'industrie.
En effet, Madrid jouit, grâce à sa position centrale, d'une prééminence naturelle sur toutes les autres villes d'Espagne situées en dehors du haut bassin du Tage. D'après la tradition, le milieu mathématique de la Péninsule se trouverait à une faible distance au sud de Madrid: ce serait la petite localité de Pinto, dont le nom est dérivé, dit-on, du latin Punctum, ou point central par excellence. Des calculs précis de triangulation nous diront de combien les Espagnols se sont trompés dans leur mesure approximative; mais, à la simple vue de la carte, on voit que l'écart ne doit pas être considérable: c'est bien dans la plaine dominée au nord par la sierra de Guadarrama qu'il faut chercher le centre de figure de l'Ibérie. Toutes les fois que les diverses provinces d'Espagne ont essayé de se grouper en un même corps politique, ou qu'elles ont dû se soumettre à un pouvoir centralisateur, c'est dans cette région que devaient se nouer les relations et de là que devait partir l'action du gouvernement. Là aussi devait s'opérer le fait matériel du croisement des grandes routes, si important dans l'histoire des nations.
A l'époque romaine, Tolède, dont la position n'est pas moins centrale que celle de Madrid, devint le grand carrefour des routes, la place d'armes principale de l'Espagne et le trésor général où venaient s'entasser les produits des mines avant d'être expédiés en Italie. Pourtant à cette époque l'Espagne n'était encore qu'une colonie, et l'attraction de Rome impériale avait pour conséquence de déplacer le centre de la vie politique et commerciale vers les bords de la Méditerranée. Dès qu'elle se fut définitivement détachée de Rome, l'Espagne, libre de chercher son milieu naturel, le trouva dans la ville de Tolède: c'est là que se tinrent les conciles et que s'établit le pouvoir dirigeant de l'Église, c'est aussi là que s'installèrent les rois visigoths. Pendant deux cents ans, Tolède fut la capitale religieuse et politique du royaume; quand cette «citadelle de l'Espagne» fut tombée au pouvoir des Maures, tout le reste du pays, jusqu'aux Pyrénées et aux montagnes des Asturies, eut bientôt succombé.
La division de la Péninsule entre deux races et deux religions sans cesse en guerre changea brusquement la valeur historique de la haute vallée du Tage; de région centrale elle devint zone limitrophe, et «marche» débattue entre les armées; les capitales devaient se déplacer avec les alternatives des batailles. Mais, dès que les Maures eurent été expulsés de Cordoue, l'Espagne reprit, comme aux temps des Visigoths, son centre de gravité naturel au sud de la sierra de Guadarrama. D'abord les souverains hésitèrent entre l'antique Tolède et sa voisine, la petite ville de Madrid, où les Cortès avaient tenu plusieurs fois leurs séances, où des rois de Castille avaient résidé. Tolède avait de grands avantages: riche en palais et en magnifiques débris du passé, elle s'élève au bord d'un fleuve, dans une position forte par la nature et par l'art; elle jouissait, en outre, du prestige que lui donnaient son ancienne puissance et son titre de ville primatiale des Espagnes; mais elle prit part à l'insurrection des comuneros contre Charles-Quint, tandis que Madrid devint le siège des opérations militaires contre les citoyens révoltés. C'est là probablement ce qui décida du sort respectif des deux villes. Roi, courtisans, employés s'accordèrent à trouver le séjour de Madrid plus agréable, d'autant plus que cette ville ouverte offrait l'avantage réel de pouvoir s'étendre librement dans la plaine. En 1561, Philippe II avait complètement terminé l'évacuation des deux anciennes capitales, Valladolid et Tolède: cette dernière ne gardait qu'une part de royauté, comme siège du tribunal de l'Inquisition. En vain Philippe III essaya de rendre à Valladolid le rang de capitale, l'attraction naturelle du centre ramena la cour à Madrid. Depuis cette époque, l'institution des écoles, des musées, des grands établissements publics, les usines, les fabriques de toute espèce, et surtout la convergence des routes et des chemins de fer, ont assuré à la ville grandissante un rôle d'une telle prépondérance que, dans les conditions actuelles, aucune force ne pourrait le lui ravir. Le privilège que donne à Madrid la facilité de ses rapports, trop lentement établis, avec les extrémités de la Péninsule, a fini par compenser tous les graves désavantages qui proviennent de son milieu immédiat. Madrid devait profiter aussi du rôle intellectuel de premier ordre que lui assure l'usage, devenu général en Espagne, de la noble langue castillane. C'est à Tolède, il est vrai, que le bel idiome de Cervantes et d'Espronceda, «cette langue qui semble toujours sortir d'un porte-voix,» se parle dans toute sa pureté; mais pratiquement c'est Madrid qui modifie, assouplit et renouvelle la langue; c'est elle qui profite des avantages que lui donnent les journaux et la presse pour réduire les autres dialectes de la Péninsule à l'état de patois et pour imprimer à tous les esprits comme un sceau castillan. En temps de liberté, c'est à la Puerta del Sol, l'agora des Madrilègnes, que se fait en grande partie l'opinion publique des Espagnols.
Si Madrid a depuis longtemps distancé toutes les autres cités de la Péninsule par son action politique, aussi bien que par son travail industriel et son mouvement commercial, elle est restée bien au-dessous de Tolède, de Ségovie, de Salamanque pour la beauté des monuments. Depuis qu'elle a commencé de s'agrandir, elle n'a eu à traverser que des âges de mauvais goût ou d'indifférence artistique, pendant lesquels les architectes n'ont eu d'autre mérite que d'élever des constructions énormes étalant aux regards une lourde majesté. Par compensation, les trésors d'art que possède Madrid sont inestimables. Son musée de tableaux est l'un des plus riches du monde entier: c'est une collection de chefs-d'oeuvre. On y compte par dizaines et par cinquantaines d'admirables toiles signées des noms de Velasquez, Murillo, Ribera, Zurbaran, Titien, Véronèse, Raphaël, Durer, Van Dyck, Rubens. Madrid est une autre Florence, sinon par son atmosphère d'art et de poésie, du moins par sa prodigieuse richesse en œuvres des grands maîtres 159.
Note 159: (retour) Villes principales des plateaux castillans, avec leur population approximative, en 1870:Madrid................... 332,000 hab.
VIEILLE-CASTILLE.
Valladolid............... 60,000 »
Búrgos................... 14,000 »
Salamanque (Salamanca)... 13,500 »
Palencia................. 13,000 »
Zamora................... 9,000 »
Ségovie (Segovia)........ 7,000 »
Leon..................... 7,000 »
Avila.................... 6,000 »
NOUVELLE-CASTILLE.
Tolède (Toledo).......... 17,500 »
Almagro.................. 14,000 »
Daimiel.................. 13,000 »
Ciudad Real.............. 12,000 »
Val de Peñas............. 11,000 »
Almaden.................. 9,000 »
Manzanarès............... 9,000 »
Cuenca................... 7,000 »
Talavera de la Reyna..... 7,500 »
Guadalajara.............. 6,000 »
ESTREMADURE.
Badajoz.................. 22,000 »
Don Benito............... 15,000 »
Cáceres.................. 12,000 »
Villanueva de la Serena.. 8,000 »
Plasencia................ 6,000 »
Mérida................... 6,000 »
Immédiatement en dehors des promenades, le Prado, le Buen Retiro, s'étendent des campagnes peu fertiles et faiblement peuplées; «la ville est ceinte de feu,» dit un proverbe qui fait allusion aux cailloux siliceux qui parsèment les champs des alentours. Ces espaces sont fort tristes à parcourir pour les voyageurs qui ne vont pas visiter, soit Aranjuez et ses admirables jardins, que baigne l'eau paresseuse du Tage, soit, dans son amphithéâtre d'âpres rochers, l'immense édifice de l'Escorial, bâti par Philippe II et garni jadis d'assez de reliques pour emplir tout un cimetière, soit encore les divers palais de plaisance qui s'élèvent dans les vallons boisés de la sierra de Guadarrama et de ses avant-monts. Ces régions ombreuses, qui fournissent à Madrid l'eau pure de ses aqueducs et de ses fontaines et la glace de ses tables, opposent encore à la cité bruyante le charmant contraste de la nature libre et sauvage. Naguère on y voyait même un district dont la population se disait indépendante des Castilles. Un des petits bassins latéraux de la vallée de Torrelaguna posséda pendant plus de mille ans le privilège d'avoir, sinon puissance, du moins titre de royaume. A l'époque de l'invasion des Maures, les habitants de la plaine du Jarama vinrent en assez grand nombre se réfugier dans ce cirque de monts faciles à défendre et réussirent à s'y maintenir en se faisant oublier. Ils se donnaient à eux-mêmes le nom de Patones. Le chef ou roi qu'ils s'étaient choisi et dont la dignité était héréditaire de mâle en mâle reconnut la suzeraineté des rois de Castille après l'expulsion des Maures, mais il garda son titre, que l'on voulut bien reconnaître, sans doute à cause de la plaisante figure que faisait un si pauvre roitelet dans le voisinage du trône. Le dernier de ces rois, qui vivait encore au milieu du dix-huitième siècle et qui de son métier était porteur de bois, se lassa d'un rang qui lui rapportait si peu; il remit son bâton de commandement entre les mains d'un officier royal et depuis lors les Patones dépendent de la juridiction d'Uceda.
Dans son ensemble, et sans tenir compte des petites irrégularités du contour, l'Andalousie, l'ancienne Bétique, est une région naturelle parfaitement distincte du reste de l'Espagne et présentant un caractère tout spécial par son relief et son climat. Bien différente des plateaux castillans et des versants rapides des provinces méditerranéennes et atlantiques, elle forme une grande vallée, inclinée d'une pente égale entre deux versants de montagnes, et s'ouvrant largement du côté de la mer. A l'autre extrémité de la Péninsule, le bassin de l'Èbre est la contre-partie du bassin du Guadalquivir, mais contre-partie très-incomplète, à cause des montagnes qui en obstruent partiellement l'entrée. Des monts de Velez aux plages sablonneuses du golfe de Cádiz, le fleuve de l'Andalousie se développe avec une régularité parfaite, parallèlement au littoral méditerranéen, et des deux côtés, les crêtes des monts se maintiennent à une distance sensiblement égale du fond de la vallée. En dehors du grand bassin fluvial, il ne reste qu'une faible partie des provinces andalouses qui déverse ses eaux, soit dans le Guadiana, soit dans l'estuaire de Huelva ou directement dans la Méditerranée 160.
Sur la frontière du Portugal, les monts peu élevés, mais aux allures fort tourmentées, qui font partie du système marianique ou de la sierra Morena forment un véritable labyrinthe, raviné par les torrents. À côté des roches de granit, d'énormes masses éruptives de porphyres et d'ophites s'entremêlent en massifs irréguliers, où les eaux ne peuvent trouver leur chemin vers le Guadiana, le Guadalquivir, l'Odiel, le rio Tinto, que par de longs détours. Les monts de ce district qui affectent le plus la forme de chaînes distinctes sont la sierra de Aracena, au nord des régions minières du rio Tinto, la sierra de Aroche, qui s'élève au milieu d'un véritable désert sur les confins du Portugal, et la sierra de Túdia, dont les eaux descendent au sud vers Séville.
A l'orient de ce dernier massif, le système orographique, où s'enchevêtrent diversement les eaux tributaires du Guadalquivir et du Guadiana, s'abaisse en longues croupes, et, sur de vastes étendues, n'offre plus en rien l'aspect de la montagne. Cependant quelques petits chaînons, orientés pour la plupart dans la direction de l'ouest à l'est, indiquent vaguement l'existence souterraine d'un axe de prolongement; telles sont, parmi ces arêtes secondaires, la sierra de los Santos et celle qui porte, non loin de Belmez et de son petit bassin houiller, le sommet dominateur de Pelayo. Dans son ensemble, toute cette partie du faîte entre le Guadiana et le Guadalquivir forme une espèce de plateau coupé du côté du sud par des gradins en escalier qui, vus de la plaine, notamment des campagnes, de Cordoue, prennent un certain air de montagnes; mais au nord, des régions étendues sont à peine moins unies et monotones que la haute Manche, entre Albacete et Manzanarès. Tels sont Los Pedroches, véritable plaine, sinon par l'altitude, du moins par l'aspect général du terrain.
Immédiatement à l'est de ce plateau si peu accidenté, commence la sierra Morena proprement dite, ainsi nommée (montagne Noire) des pins à la sombre verdure qui en recouvrent les pentes; en cet endroit on la désigne aussi sous le nom local de sierra Madrona; elle se rattache du côté du nord-ouest aux montagnes d'Almaden. Fréquemment interrompue par les brèches où passent les eaux du versant méridional de la Manche, cette chaîne, que l'on doit considérer comme un simple rebord du plateau des Castilles, est d'une hauteur fort inégale; mais c'est précisément à son extrémité orientale, à l'endroit où, sous le nom de sierra de Alcaraz, elle envoie ses derniers contre-forts mourir dans les plaines d'Albacete, que s'élève la cime culminante du système entier, la Punta de Almenara. Un chaînon secondaire qui s'abaisse au sud vers le Guadalquivir, la Loma de Chiclana, sépare l'un de l'autre les deux hauts affluents du fleuve.
Des bords du Guadiana au plateau d'Albacete, la sierra offre ce trait remarquable de ne point constituer la ligne de partage entre les bassins limitrophes. Les masses schisteuses de la chaîne, percées çà et là de roches éruptives, n'ont pu résister à l'action des eaux, et c'est à travers l'axe de la sierra Morena que passent les torrents et les rivières tributaires du Guadalquivir. A l'exemple du Guadiana lui-même, qui s'ouvre un défilé à travers le prolongement de la sierra Morena, les eaux qui naissent sur le versant septentrional de la sierra de Aracena se percent une clus pour descendre dans les campagnes de l'Andalousie. Plus à l'est, le Viar, le Bembezar, le Guadiato en font autant. Plus héroïques encore, le Puertollano et le Fresnedas, nés dans les monts de Calatrava, s'unissent pour traverser ensemble quatre chaînons parallèles de montagnes, puis la sierra Madrona et d'autres arêtes secondaires, avant d'aller, sous le nom de Jandula, se jeter dans le Guadalquivir en aval d'Andújar. Mêmes phénomènes pour le Rumblar le Magaña, le Guarrizas, le Guadalen, le Guadalimar. Ainsi que les mêmes conditions géologiques l'ont produit en mainte autre contrée, il se trouve que la ligne de faîte entre les eaux divergentes ne coïncide nullement avec la ligne de jonction des cimes de montagnes; l'axe de faîte se développe sur le plateau de la Manche, parallèlement à l'arête de la sierra Morena et à une distance moyenne de 20 kilomètres au nord.
VUE GÉNÉRALE DU DÉFILÉ DE DESPEÑAPERROS
Dessin de Grandsire, d'après une photographie de M. J. Laurent.
On comprend que les phénomènes d'érosion causés par cette disposition des pentes ont dû créer à travers la montagne des gorges d'un effet saisissant. La plus fameuse de toutes, à cause de la grande route et du chemin de fer qui l'empruntent pour descendre de la Manche en Andalousie, par une série de viaducs jetés d'une falaise à l'autre, est le défilé de Despeñaperros ou «Précipite-chiens». La formidable clus, du fond de laquelle monte la voix du torrent, paraît d'autant plus belle, qu'elle mène du plateau triste et nu de la Manche aux riches campagnes de l'Andalousie. Il est des voyageurs qui, après avoir parcouru toute l'Europe, considèrent la gorge du Despeñaperros comme le lieu de l'aspect le plus saisissant qu'il leur ait été donné de voir. Son importance comme chemin de passage entre la vallée du Guadalquivir et le centre de l'Espagne ne pouvait manquer non plus d'en faire une position militaire de premier ordre. Dans toutes les guerres civiles et étrangères qui ont désolé la contrée, un des principaux objectifs était de s'assurer le libre passage du Despeñaperros. C'est au pied de ce col, en 1212, que se livra la terrible bataille de Navas de Tolosa, où, d'après la chronique, 200,000 musulmans furent massacrés 161.
Note 161: (retour) Altitudes des monts et des cols de la sierra Morena, d'après Coello:Sierra de Aracena......................... 1,676 mètres.
Villagarcia (route de Badajoz à Cordoue).. 569 »
Sierra de los Sanlos...................... 760 »
Sierra de Cordoba......................... 466 »
Pozo-blanco (Pedroches)................... 503 »
Despeñaperros (col)....................... 745 »
Punta de Almenara......................... 1,800 »
La partie orientale de l'enceinte du bassin de l'Andalousie est aussi formée de montagnes découpées par les eaux en massifs distincts. Un premier groupe, limité au nord par la dépression où coulent, d'un côté, le Guadalimar, affluent du Guadalquivir, de l'autre le Mundo, affluent du Segura, forme la courte chaîne des Calares. Un peu au sud-ouest, un second massif, plus élevé d'environ 150 mètres, est dominé par le Yelmo de Segura, dont les contre-forts, diversement ramifiés à l'occident, s'abaissent en chaînes de collines, fort contournées entre les hautes rivières de la vallée andalouse, le Guadalimar, le Guadalquivir proprement dit, le Guadiana Menor. Enfin un troisième groupe de montagnes, encore plus haut, sert de borne à la partie sud-orientale du bassin: c'est la sierra Sagra. Par ses roches et sa position géographique, ce massif rappelle la Muela de San Juan, qui s'élève entre le bassin du Tage et le versant méditerranéen; il ressemble d'aspect au Puy-de-Dôme. Il forme un faîte de partage des plus importants et s'entoure de plateaux où les rivières ont creusé des gorges de plus de 300 à 350 mètres de profondeur, contrastant par leur beauté sauvage avec la monotonie des hautes terres environnantes 162.
Les arêtes qui se dressent au sud de ce plateau angulaire de l'Espagne affectent uniformément la direction de l'est à l'ouest, et commencent à limiter la partie méridionale du bassin de la Bétique. Les sierras de María et de las Estancias, celle de los Filabres, fameuse par ses montagnes de marbre blanc, se succèdent du nord au sud en remparts parallèles, contournés à l'occident par les affluents du Guadalquivir. A l'orient, elles sont nettement séparées les unes des autres par les cours d'eau qui descendent à la Méditerranée; mais à l'ouest les deux chaînes les plus méridionales se rapprochent et se confondent en un même massif, la sierra de Baza, qu'un isthme peu élevé, aux pentes étrangement ravinées, rattache à la haute citadelle de la sierra Nevada, point culminant de la Péninsule.
Cette énorme masse, en grande partie composée de schistes, qui traversent des roches de serpentine et de porphyre, paraît d'autant plus élevée, qu'elle se dresse sur une base plus étroite; de l'est à l'ouest, du Monte Negro au Cerro Caballo, elle a seulement 80 kilomètres de longueur, et du nord au sud, de l'une à l'autre plaine, sa largeur n'atteint même pas 40 kilomètres. Dressées comme d'un seul jet, les montagnes présentent de toutes parts des escarpements difficiles à gravir, et partout on peut voir les zones de végétation se succéder régulièrement sur les pentes jusqu'à la région des névés persistants que dépassent les trois cimes de Mulahacen, du Picacho de la Veleta, d'Alcazaba. Au-dessus des premiers soubassements, revêtus de vignes et d'oliviers, les déclivités, trop déboisées, sont ombragées çà et là de noyers, de châtaigniers, puis de chênes d'espèces diverses, au delà desquels se montre la verdure pâle des gazons, recouverte de neige pendant une moitié de l'année. Dans les creux bien abrités, surtout dans ceux du versant septentrional, des amas de neige sont les glacières naturelles que louent les habitants de Grenade et où ils envoient des neveros pour s'approvisionner de neige pendant l'été: on donne à ces névés le nom de ventisqeros, à cause de la tourmente ou ventisca qui souvent en fait tourbillonner en nuages les innombrables aiguilles. Un de ces amas, emplissant le cirque ou corral de la Veleta, qui s'ouvre entre les deux sommets de Mulahacen et du Picacho, s'est transformé en un véritable glacier de 60 à 100 mètres d'épaisseur et tout bordé de moraines. Ce champ de glace, qui donne naissance à la source principale du Genil, est le plus méridional de l'Europe et peut-être le seul de l'Espagne péninsulaire, au sud de la chaîne pyrénéenne; quelques petits lacs épars çà et là à plus de 3,000 mètres d'altitude témoignent du passage d'anciens glaciers disparus depuis une époque inconnue. Les neiges fondantes de la sierra Nevada donnent aux campagnes des vallées et des plaines environnantes une exubérance prodigieuse de végétation. C'est à elles, aux ruisseaux gazouilleurs qui en découlent que la Vega de Grenade, chantée par tous les poëtes, doit la richesse de sa verdure, l'éclat de ses fleurs, l'excellence de ses fruits. C'est aussi à l'abondance de ses eaux que la vallée, plus belle encore, de Lecrin, à la base des pentes méridionales du Picacho de la Veleta, doit son nom de «Vallée d'Allégresse» et de «Paradis de l'Alpujarra».
LA SIERRA NEVADA, VUE DE BAZA.
Dessin de Taylor, d'après H. Regnault.
Dans ces montagnes, chaque nom, chaque légende, rappelle le séjour des Maures. Le sommet principal, le Mulahacen (Muley-Hassan), est encore l'homonyme d'un de leurs princes; le Picacho de la Veleta est la cime où ils allumaient leurs feux de signal pour avertir les populations de l'Andalousie musulmane de l'approche des chrétiens; l'Alpujarra ou mont des Pâturages est l'ensemble des contre-forts méridionaux, où ils menaient leurs brebis. Depuis que les Maures ont été presque tous chassés ou exterminés, après une sanglante guerre qui dura jusque vers la fin du seizième siècle, les colons de la Galice et des Asturies qui reçurent les terres conquises sont pour la plupart restés dans un état de véritable barbarie; ils ne sont en rien les supérieurs des Maures convertis qui obtinrent à pris d'argent le privilège de rester à Ujijar, la capitale de l'Alpujarra. Ni les uns ni les autres ne se sont guère donné la peine d'exploiter les richesses de ces belles montagnes, qu'entouré une ceinture de despoblados; ils se sont bornés à en dévaster les forêts. C'est à une époque toute récente que les visiteurs de Grenade ont ajouté les sommets de la sierra Nevada au nombre de ces buts d'escalade que se sont donnés les membres des divers clubs alpins. Il est vrai qu'à bien des égards les monts de la sierra Nevada ne sont comparables ni aux Alpes, ni même aux Pyrénées. Quoique supérieurs à ces dernières en altitude, ils occupent une trop faible étendue pour offrir la même diversité de contrastes, les mêmes oppositions de roches, de climats, de paysages. Mais ils ont la grâce de leurs basses vallées, l'aspect sauvage de leurs défilés de l'Alpujarra, taillés comme au ciseau dans l'épaisseur des roches; ils ont surtout l'admirable panorama que l'on contemple de leurs cimes.
Déjà les voyageurs célèbrent comme d'une merveilleuse beauté le tableau que l'on a sous les yeux quand on gravit les contre-forts occidentaux de la sierra, par le chemin qui mène à l'Alpujarra; au delà d'Alhendin, perchée sur un rocher sauvage, on montre l'endroit précis où, suivant la légende, Abou-Abdallah ou Boabdil, fugitif, se serait retourné pour contempler une dernière fois et pour pleurer les belles campagnes de la Vega, les tours et les palais de Grenade, tout cet ensemble si beau de villes, de cultures, de montagnes qui avait été son royaume et qu'il ne devait plus revoir: telle l'origine du nom de «Dernier Soupir du Maure» (Ultimo Suspiro del Moro) ou de «Côte des Larmes» (Cuesta de las Lagrimas) que les Espagnols donnent au col d'Alhendin. Mais du haut des sommets de la chaîne combien le spectacle est encore plus grandiose et plus étendu! Du Picacho de la Veleta la vue n'est peut-être pas moins belle que du sommet de l'Etna. On voit à ses pieds tout le midi de l'Espagne, avec ses riches vallées d'irrigation, ses âpres rochers, ses solitudes rousses, rendues vaporeuses par l'éloignement, la noire muraille des monts de l'Estremadure et de la sierra Morena, qui bordent le plateau central. Au sud, d'autres montagnes jaillissent comme d'un abîme, mais le regard se sent attiré surtout vers la lisière verdoyante du littoral, vers la grande mer et le profil embrumé des monts de Barbarie, que l'îlot d'Alboran et le haut promontoire marocain de las Tres Horcas, situés précisément au sud de la sierra Nevada, semblent rattacher comme un reste d'isthme au continent d'Europe. Parfois, quand le vent souffle du midi, on entend distinctement le bruit des eaux grondantes.
Toutes les montagnes qui forment la cour des colosses grenadins sont de hauteur beaucoup plus modeste et sont en partie couvertes de débris erratiques apportés par les anciens glaciers de la sierra Nevada. Au nord, dans l'espace compris entre les vallées du Genil, du Guadiana Menor et du Guadalquivir, elles s'élèvent en désordre sur un plateau raviné, les unes semblables à des îles de rochers, comme le Jabalcon de Baza, les autres disposées en chaînes et s'orientant pour la plupart dans la direction de l'est à l'ouest et du nord-est au sud-ouest, parallèlement au littoral méditerranéen et à l'axe de la vallée du Guadalquivir: telles sont, au-dessus des plaines de Jaen, la sierra de Jabalcuz et la sierra Magina; telle est, plus au sud, la chaîne Alta-Coloma, que la route de Jaen à Grenade franchit au Puerto de Arenas, défilé semblable à celui du Despeñaperros par ses roches sombres, ses amas de blocs écroulés, ses escarpements en surplomb, ses redoutables précipices. Enfin, au-dessus même de Grenade, se prolonge la croupe de la sierra Susana, que continue à l'ouest le massif de Parapanda, le baromètre des cultivateurs de la Vega.
Cuando Parapanda se pone la montera,
Llueve, aunque Dios no lo quisiera.
(Quand le Parapanda revêt son capuchon,
Il pleuvra sûrement, que Dieu le veuille ou non.)
Presque toutes les montagnes de cette région sont découpées en massifs distincts par les eaux torrentielles et portent autant de noms différents qu'elles dominent de villes et de villages. La même désignation sert au groupe d'habitations humaines et aux sommets voisins.
Au sud de la sierra Nevada et de la sierra de los Filabres, que l'on peut considérer comme le prolongement oriental du grand massif de Grenade, les montagnes ont la même disposition fragmentaire. L'angle sud-oriental de la Péninsule est occupé par un massif absolument isolé, la sierra de Gata, percée de volcans éteints, dont l'un, le Morron de los Genoveses, est vraiment d'un aspect superbe. Le cap de Gata, qui marque l'entrée du golfe occidental de la Méditerranée, est composé de basalte, tandis qu'en maints autres endroits du littoral se présentent les trachytes et s'étendent les couches de pouzzolanes, les obsidiennes, les pierres ponces. Entre ces foyers de laves refroidies et les montagnes de los Filabres, la petite chaîne d'Alhamilla et ses divers contre-forts de moindre hauteur se prolongent du golfe de Vera à celui d'Almeria; les torrents qui en descendent baignent des grèves si riches en cristaux de grenat, que ceux-ci servent de chevrotines aux chasseurs. Interrompus par une rivière, les monts reprennent à l'ouest pour former, immédiatement au-dessus du rivage méditerranéen, la superbe sierra schisteuse de Gádor, coupée à son tour par un torrent descendu de l'Alpujarra. Ainsi les groupes de montagnes se succèdent de coupure en coupure, en se développant le long du rivage jusqu'à Tarifa comme un rempart circulaire, tantôt simple, tantôt multiple, percé de brèches profondes et se continuant en Afrique par d'autres chaînes riveraines. La partie de ce rempart qui sépare de la Méditerranée le versant de l'Alpujarra est connue sous les noms de Contraviesa et de sierra de Lujar; elle présente du côté de la mer une pente des plus escarpées, où les brebis ne peuvent monter que précédées d'un bouc leur montrant le chemin. Il en est de même de la sierra de Almijara, qui commence de l'autre côté de l'étroite vallée du Guadalfeo et qui va se rattacher à la sierra de Alhamá, appelée aussi sierra Tejeda. Au delà du col d'Alfarnate ou de los Alazores, la montagne n'est plus que le simple rebord d'un plateau, jadis lacustre, que limite au nord un renflement accidenté du sol dit sierra de Yeguas. Le bord méridional du plateau est connu sous le nom de Torcal à l'endroit où il est traversé par la route, de Málaga à Antequera. C'est un des sites les plus curieux de la Péninsule. Les roches sont éparses dans le désordre le plus bizarre et par l'étrangeté de leur profil donnent l'idée d'une cité fantastique, aux édifices de tous les styles, aux rues inégales et sinueuses, où des animaux monstrueux ont été soudain changés en pierre. C'est dans le voisinage de cette ville de rochers que les archéologues ont retrouvé quelques-unes des constructions les plus curieuses élevées par les peuples de l'Ibérie antérieurs à l'histoire.
A l'occident du bassin de Málaga, arrosé par la rivière Guadalhorce, les âpres montagnes recommencent. Les chaînons se rapprochent, et dans la sierra de Tolox ou de las Nieves atteignent à une hauteur de près de 2,000 mètres; les vapeurs de la Méditerranée s'y déposent en neiges qui persistent pendant l'hiver. Le massif de Tolox est le nœud montagneux duquel divergent dans tous les sens les chaînons qui font de la pointe méridionale de l'Espagne comme un résumé de la Péninsule entière. La sierra Bermeja, qui se dirige au sud-ouest, continue de serrer la mer et d'en border la côte de promontoires abrupts; à l'ouest, la sauvage «serrania» de Ronda va se relier au massif de San Cristóbal, qui s'appuie lui-même sur de nombreux contre-forts; ses ramifications diverses, serpentant entre de petits bassins fluviaux, finissent par aller mourir aux caps méridionaux de l'Ibérie, à San Roque, Trafalgar, Tarifa. Quant à la roche de Gibraltar, qui se dresse si fièrement à la porte intérieure de la Méditerranée, c'est, au point de vue géologique, un véritable îlot; ses escarpements calcaires, portés par des bancs de schiste silurien, s'élèvent du milieu des eaux, et seulement une double plage apportée par les flots rattache le superbe promontoire au continent 163.
Note 163: (retour) Altitudes des montagnes et des cols entre le Guadalquivir et la mer, d'après Fr. Coello:Sierra de María 2,039 mèt.
Tetica de Bacares (Filabres) 1,915 »
Sierra Nevada:
Mulahacen 3,554 »
Picacho de la Veleta 3,470 »
Alcazaba 2,314 »
Suspiro del Moro 1,000 »
Jabalcon de Baza 1,498 »
Sierra de Gádor 2,323 »
Contraviesa 1,895 »
Sierra Tejeda (Alhamá) 2,134 »
Col d'Alfarnate 830 »
Torcal 1,286 »
Sierra Bermeja 1,450 »
Serrania de Ronda 1,550 »
Sierra de San Cristóbal 1,715 »
Peñon de Gibraltar 429 »