BRÈCHE DE LOS GAITANES.--(DÉFILÉ DU GUADALHORCE.)
Dessin de Sorrieu d'après une photographie de M.J. Laurent.

Comme la sierra Morena, les divers massifs de montagnes qui occupent l'espace compris entre le bassin du Guadalquivir et la mer ont été rompus et contournés par les eaux, de sorte que la ligne des hauts sommets ne concorde nullement avec la ligne de partage. La rivière d'Almería, simple torrent qui n'a même pas toujours de l'eau pendant l'été, reçoit ses affluents temporaires des deux versants de la sierra Nevada; l'Adra s'est ouvert un chemin à travers une chaîne dont il ne reste plus que deux tronçons, la sierra de Gádor et la Contravesia; le Guadalfeo a séparé de la même manière la Contravesia de la sierra de Almejara; le Guadalhorce, dont les diverses branches naissent sur le plateau d'Antequera, coupe la montagne par l'étroite brèche de Gaytan ou de los Gaytanes, une des plus sauvages et des plus grandioses de la Péninsule où les trains de chemin de fer traversent successivement dix-sept tunnels pour déboucher soudain au milieu des orangers d'Alora; enfin, le Guadiaro prend aussi son origine sur le versant septentrional des chaînes riveraines. La rapidité des pentes, la soudaineté des crues et des baisses d'eau donnent à toutes les rivières du versant méditerranéen de l'Andalousie un caractère essentiellement torrentiel. Les cours d'eau d'allures régulières ne se trouvent que sur la face atlantique de la contrée; et de ces fleuves un seul a de l'importance par son volume liquide et les facilités qu'il offre à la navigation: c'est le Guadalquivir.

Le fleuve de la Bétique, qui prend sa source à la sierra Sagra, se distingue, nous l'avons vu, de ceux des plateaux castillans par sa large vallée. Tandis que le Duero, le Tage, le Guadiana se développent d'abord sur de hautes terrasses, puis gagnent les plaines basses par d'étroites entailles pratiquées dans les roches du plateau, le Guadalquivir, beaucoup plus avancé dans son histoire géologique, a déjà déblayé, à droite et à gauche de sa route, les obstacles qui le gênaient et nivelé sa vallée à 400 mètres en moyenne au-dessous des régions correspondantes des bassins fluviaux des Castilles. Sa pente est graduellement ménagée de la source à l'estuaire marin, et dans son ensemble se développe en une belle courbe parabolique. Le cours inférieur du fleuve n'a qu'une très-faible déclivité; les eaux se ralentissent et, par suite, s'amassent en un lit fort large, reployé de droite et de gauche en méandres énormes: de là le nom de Oued-el-Kebir, «Grand Fleuve,» que les Arabes ont donné à l'ancien Bétis.

Pour en être arrivé à cette régularité de cours, analogue à celle des fleuves de la France et de l'Allemagne, le Guadalquivir et ses affluents ont dû accomplir un énorme travail d'érosion. Tous les petits ruisseaux qui naissent sur le plateau de la Manche se sont ouvert un chemin à travers la sierra Morena; tous les lacs qui emplissaient les hautes Vallées des montagnes, entre les divers massifs et les sierras parallèles ou entre-croisées, se sont vidés par des vallées ou d'étroits défilés ouverts entre les roches: il ne reste plus qu'un petit nombre de laquets ou de mares sans écoulement. Tous les hauts affluents, le Guadalimar, plus long, quoique moins abondant que le Guadalquivir lui-même, le Guadalen, le Guadiana Menor, ont ainsi percé les digues des réservoirs supérieurs; mais celui qui a fait le travail le plus considérable est le Genil de Grenade, le principal tributaire du fleuve. La campagne si féconde qu'il traverse et qui a pris une si grande célébrité sous le nom de Vega était en partie recouverte par les eaux d'un lac, que barrait un rempart de montagnes, dans le voisinage de Loja. Cet obstacle a été vaincu, et de coupure en coupure les eaux descendues de la sierra Nevada ont fini par rejoindre celles qu'alimentent la sierra Sagra et la sierra Morena.

Les débris apportés des montagnes par le flot qui ronge incessamment ses bords ont peu à peu comblé l'estuaire de l'Atlantique où se déversaient les eaux. Un peu en amont de Séville, où le dernier pont traverse le fleuve, large de moins de 200 mètres, la marée commence à retarder le courant fluvial; plus bas, elle le fait alterner dans les deux sens. Le Guadalquivir, qui serpente des collines de la rive droite à celles de la rive gauche, se divise en deux bras, dont l'un a été creusé de main d'homme pour abréger la navigation; puis, après avoir réuni ses eaux dans un seul canal, il se redivise encore et forme deux grandes îles marécageuses. Certainement l'estuaire marin pénétrait à une époque moderne jusqu'à cet endroit de la vallée, à 50 kilomètres du rivage actuel. Le long des deux rives, mais principalement du côté méridional, s'étendent des terres basses dites marismas et situées au-dessous des eaux de crue. Pendant la période des sécheresses, ces «maremmes» ne présentent, dans toute leur largeur, de 10 à 12 kilomètres, qu'un sol grisâtre et pulvérulent que les pas des taureaux à demi sauvages, réservés pour les tueries des arènes, font monter en nuages dans l'atmosphère; à la moindre pluie, ce sont des fondrières infranchissables. Des ruisseaux salins s'y perdent, tantôt dans les sables, tantôt dans les boues, suivant la saison. Aucun village, aucun hameau n'a pu s'établir sur ces terres d'alluvions transformées çà et là par les joncs en fourrés inabordables. Plus loin du fleuve, les sables déjà secs se recouvrent de palmiers nains. Au sud de la plaine, quelques collines de formation tertiaire s'avancent en promontoires dans ces déserts et par l'aspect de leurs vignes, de leurs olivettes, de leurs groupes de palmiers, de leurs villages pittoresques, consolent de la morne solitude étendue à leur base.

Ainsi qu'on en voit de nombreux exemples aux bouches fluviales, un resserrement de la vallée d'alluvions marque les limites extérieures de l'ancien estuaire comblé du Guadalquivir. La ville de Sanlúcar de Barrameda, à l'aspect tout oriental, s'élève au-dessus de la rive gauche, tandis qu'au nord une chaîne de dunes, reposant sur des couches de coquillages modernes, s'avance entre la mer et les plages basses de la rive droite et se prolonge sous l'eau par une barre que les navires d'un tonnage moyen ont de la peine à franchir pour entrer dans le fleuve. Ces dunes, connues sous le nom d'Arenas Gordas ou de «Gros Sables», sont la barrière que le vent de la mer a dressée lui-même entre les eaux salines de l'Atlantique et les eaux douces de l'intérieur. Beaucoup moins hautes que les dunes des landes de Gascogne, elles n'atteignent guère qu'une trentaine de mètres; sur le versant tourné du côté de la mer elles sont encore mobiles, mais sur la versant oriental elles ont toujours été stables depuis l'époque historique: une forêt de pins pignons en a consolidé les talus de quartz blanc. Au milieu des dunes moins élevées qui dominent les plages de Sanlúcar, les cultivateurs maraîchers ont creusé jusqu'aux terres humides du sous-sol des cavités profondes appelées navasos et en ont fait de charmants jardins qui donnent plusieurs récoltes par année.

Seul entre tous les fleuves de l'Espagne, le Guadalquivir a l'avantage d'être navigable à une assez grande distance de l'Océan; les bâtiments de 100 ou de 200 tonneaux qui ont pu franchir la barre remontent le cours de l'eau jusqu'à Séville, à une centaine de kilomètres de la mer. Aidé, il est vrai, par des concessions de priviléges commerciaux et même par des monopoles absolus de trafic, ce port de rivière avait pu devenir le grand entrepôt des produits d'outre-mer et le marché principal des échanges; il est déchu maintenant au profit de l'admirable port de Cádiz; mais des embarcations de cabotage viennent toujours y prendre leur chargement de denrées locales et les bateaux à vapeur descendent et montent sans peine le Guadalquivir entre Séville et Sanlúcar. Quant aux autres rivières de l'Andalousie débouchant dans l'Atlantique, elles sont innavigables. Le Guadalete, qui se déverse dans la baie de Cádiz, n'est qu'une eau sans profondeur se traînant au milieu des marismas; l'Odiel et le rio Tinto, qui débouchent dans l'estuaire de Huelva, sont des torrents rapides dont les alluvions emplissent peu à peu les chenaux navigables de l'entrée maritime. C'est ainsi que le port de Palos, d'où partirent les caravelles de Colon pour la découverte du Nouveau Monde, a été complètement envasé: les masures d'un petit village, des plages indécises que le flot couvre et découvre tour à tour, voilà ce qu'est le lieu célèbre où s'accomplit un des faits les plus importants qui aient inauguré l'histoire moderne!

Mais que sont tous les petits changements géologiques accomplis par les alluvions des rivières, en comparaison de la révolution qui s'est opérée au sud de l'Andalousie et qui a changé les limites de l'Océan lui-même! Il est certain que, par la forme générale de son bassin, la Méditerranée est plus une dépendance des mers orientales que de l'Atlantique. Elle n'est séparée de la mer Rouge, c'est-à-dire de l'océan Indien, que par des plages basses et des seuils de poussée récente, où l'industrie moderne a rétabli sans trop de peine un détroit de jonction. Au nord-est, elle est éloignée de l'océan Glacial par toute la largeur du continent d'Asie; mais cet immense espace est encore partiellement recouvert d'eaux salées et saumâtres qui sont le reste d'une ancienne mer; nulle part le sol ne s'y redresse en rangées de collines et de montagnes semblables à celles qui d'Almería, en Espagne, à Melilla, dans le Maroc, encoignent la «manche» occidentale de la Méditerranée. Pourtant cette barrière a été rompue, tandis que les isthmes orientaux émergeaient peu à peu du sein de la mer.

Quel est l'Hercule géologique dont le bras a ouvert cette issue? La nature caverneuse des roches dans les deux péninsules terminales du Maroc et de l'Andalousie a certainement facilité l'oeuvre d'érosion, surtout si la Méditerranée, par suite d'une évaporation plus rapide de ses eaux, s'est trouvée à un niveau plus bas que celui de l'Atlantique. Dans ce cas, les fissures de la pierre ont dû s'élargir bien promptement sous l'action des cataractes océaniques; les piliers de montagnes qui obstruaient le courant ont pu être déblayés, même sans que des tremblements de terre aient aidé à l'oeuvre de démolition. L'énorme masse d'eau que l'Atlantique vomit incessamment dans la Méditerranée avec une vitesse moyenne de 4 kilomètres et demi et une vitesse extrême de près de 10 kilomètres, permet de juger de la puissance avec laquelle procéda l'Océan dès qu'une fente lui eut permis de se glisser entre les deux continents. Il est à remarquer que le travail d'érosion a été beaucoup plus actif dans les parages orientaux du détroit, entre les montagnes de Gibraltar et de Ceuta. Le vrai seuil de séparation entre l'Océan et la Méditerranée ne se trouve point dans la partie la moins large du détroit de Gibraltar, au sud de l'île fortifiée de Tarifa. Il est situé plus à l'ouest, à l'entrée même du détroit, et continue, du cap Trafalgar au cap Spartel, la courbe régulière des côtes océaniques de l'Espagne et du Maroc. La crête de ce rempart sous-marin est assez inégale et varie de 100 à 550 mètres, mais elle est en moyenne de 275 mètres seulement, tandis qu'à l'est le fond s'abaisse graduellement vers Tarifa et Gibraltar, jusqu'à plus de 900 mètres. Ainsi le détroit tout entier fait déjà partie de la cuvette méditerranéenne. La pente sous-marine du canal s'incline à l'est, c'est-à-dire précisément en sens inverse de la déclivité des terres avoisinantes.

La largeur du détroit s'est-elle accrue depuis les temps historiques? Il n'y aurait pas de doute à cet égard si l'on devait en juger par les assertions des anciens. Les dimensions qu'ils donnent aux «Bouches de Calpé» sont de beaucoup inférieures à celles que les marins trouvent de nos jours. Toutefois les évaluations des géographes grecs et romains n'avaient rien de précis, et l'erreur en moins pouvait provenir de l'illusion d'optique causée par la hauteur et le profil abrupt des promontoires opposés. Le fait est que les descriptions des anciens conviennent encore parfaitement à l'apparence du détroit. Les deux piliers d'Hercule ou «portes Gadirides» se dressent toujours de part et d'autre à l'entrée méditerranéenne du passage: au nord, le superbe mont Calpé; au sud, la longue croupe massive de l'Abylix. D'ailleurs, depuis que la roche de Gibraltar est devenue l'une des positions militaires les plus importantes du continent, on n'a point observé que ses rivages aient reculé devant la mer.

Quoique la montagne de Calpé, le Gibraltar, ou Djebel Tarik des Maures ne soit pas le promontoire méridional de l'Ibérie et qu'elle se trouve même un peu en retrait par rapport aux rivages du détroit, cependant elle doit à la beauté de son aspect, et plus encore à son importance stratégique, d'avoir donné son nom au passage et d'en être considérée comme la gardienne Pour les marins et les voyageurs, c'est la borne par excellence entre l'Océan sans limites et la mer Intérieure, entre les eaux qui mènent au Nouveau Monde et celles qui conduisent au Levant et aux Indes. Ses roches de calcaire blanchâtre, aux fondements de schiste silurien, aux crêtes aiguës se profilant sur le ciel presque toujours bleu, offrent à ceux qui voguent à leur base un aspect incessamment changeant, à cause de la diversité des escarpements, des terrasses, des talus de débris; mais de toutes parts elles sont majestueuses à voir et prennent en maints endroits cette forme puissante de contours qui a fait comparer Gibraltar à un lion couché gardant la porte des deux mers. C'est du côté de la Méditerranée que la roche est le plus abrupte; sur cette face, elle laisse à peine au-dessous des éboulis un espace suffisant pour les fondements de quelques maisons et les racines de quelques arbres, tandis que des fortifications sans nombre, des places d'armes et la ville elle-même ont trouvé place sur les ressauts et les pentes douces du versant opposé. On a constaté aussi que l'isthme de sable ou linea qui joint la roche à la terre d'Espagne présente à la Méditerranée un talus beaucoup plus rapide que celui de la baie d'Algeciras. C'est de l'orient que viennent les grandes vagues de houle apportant les matières arénacées qui servent à l'édification de la digue; sur le versant opposé, les sables s'éboulent et s'étalent en une plage faiblement inclinée. Les nombreuses grottes que les savants ont explorées dans le rocher de Gibraltar, renfermaient des ossements d'hommes du type dolichocéphale, appartenant à l'âge de la pierre polie. Ces cavernes sont identiques par leur aspect et leur contenance à celles des côtes de la Dalmatie et des îles Ioniennes. Si distantes les unes des autres et séparées actuellement par des mers, des îles, des péninsules, ces diverses contrées sont néanmoins du même âge et de la même formation.

L'îlot de Gibraltar, dépendance naturelle de l'Espagne, est devenu, en vertu de la conquête, une forteresse de l'Angleterre. La fiction de l'empire des mers qui a poussé la Grande-Bretagne à s'emparer de Malte, de Périm, de Ceylan, de Singapore, de Hong-Kong, ne pouvait permettre aux Anglais de laisser la forte position de Gibraltar entre les mains de ses propriétaires naturels et ils en ont fait une citadelle prodigieuse, ayant une sorte de «coquetterie» dans ses formidables armements. C'est que la valeur stratégique de Gibraltar est précisément en rapport avec son immense importance dans le mouvement des échanges de commerce. Si des navires, par dizaines de mille et portant ensemble des millions de tonnes de marchandises, passent chaque année entre les promontoires de l'Europe et de l'Afrique, des centaines de bâtiments de guerre avec leurs milliers de canons, utilisent le même passage pour aller faire, sur quelque rivage lointain, acte ou démonstration de force. Les batailles navales qui se sont livrées dans la baie même de Gibraltar et aux abords occidentaux du détroit, à Trafalgar et au cap Saint-Vincent, témoignent du rôle considérable que la porte des deux mers a rempli dans l'histoire militaire du monde. Il n'est, donc pas étonnant qu'à une époque où nul ne reconnaissait le droit des populations à disposer d'elles-mêmes, l'Angleterre se soit emparée d'une place de cette valeur. Les Espagnols le ressentent comme une insulte et leur cause devrait avoir la sympathie de tous, s'ils ne détenaient eux-mêmes, de l'autre côté du passage, la ville et le territoire de Ceuta. On leur a pris l'un des piliers d'Hercule avec autant de droit qu'ils en avaient eu à s'emparer de l'autre.

La fréquence des rapports historiques entre l'Andalousie et les contrées berbères ne s'explique pas seulement par le voisinage des terres disjointes, elle a aussi sa raison dans la ressemblance des climats. L'Espagne méridionale a les mêmes conditions de température, d'humidité, de mouvements aériens que les campagnes du Maroc. L'Andalousie méridionale, Murcie, Alicante, sont, avec quelques localités exceptionnelles de la Sicile, de la Grèce, de l'Archipel, les contrées de l'Europe dont la température moyenne est la plus élevée. Les tableaux de température dressés par Coello, Willkomm et d'autres géographes permettaient même de croire que l'isotherme de 20 degrés passait dans cette partie de l'Espagne. Des observations plus récentes ne confirment pas cette hypothèse; la moyenne de température ne serait que de 17 à 18 degrés à Gibraltar et à Tarifa. Quoi qu'il en soit, la zone de plus grande chaleur occupe, jusqu'à une certaine distance dans l'intérieur, le littoral de l'Algarve portugais et de la province de Huelva, puis entre fort avant dans la plaine du Guadalquivir pour embrasser Séville, Carmona, Écija, la «Poêle à Frire», ou le «Fourneau» de l'Espagne, et se reploie au sud-ouest, pour aller rejoindre la côte à Sanlûcar de Barrameda. Cette région a ceci de remarquable, qu'elle forme une île de chaleur parfaitement limitée de tous les côtés par des zones de température plus basse.

Au sud de la grande enclave de fraîcheur relative formée par la baie de Cádiz et tout le district montagneux de la pointe méridionale, où souffle librement la virazon, ou brise océanique, la région des grandes chaleurs recommence par les villes du détroit; elle englobe Algeciras et Gibraltar et s'élève à des hauteurs diverses sur le versant de tous les monts qui se prolongent à l'est jusqu'au cap de Gata, puis au delà de Carthagène et d'Alicante, jusqu'au promontoire de la Nao. Dans cette région côtière, les froids sont pour ainsi dire inconnus; la température moyenne du mois le moins chaud est de 12 degrés centigrades. L'île de Madère située à près de 500 kilomètres plus près de l'équateur, n'a pas des années aussi chaudes que Gibraltar et Málaga, quoiqu'elle ait le précieux avantage d'avoir un moindre écart dans les alternances de chaleur et de froid. Les parties les plus torrides de la côte méditerranéenne de l'Andalousie ne sont pas les promontoires qui s'avancent au loin vers le sud; ce sont, au contraire, les baies semi-circulaires qui se reploient vers le nord. Parfaitement abritées contre tous les vents qui pourraient leur apporter de la fraîcheur, elles ne sont exposées qu'aux courants atmosphériques venus du continent africain, et leur chaleur moyenne en est fatalement accrue. C'est par une raison du même genre que le littoral méditerranéen est dans son ensemble beaucoup plus tropical que la ville de Cádiz et les cités voisines, situées sur la côte atlantique. Tandis que celles-ci reçoivent librement le vent d'ouest, les rivages espagnols qui se développent en dedans du détroit sont privés de cette atmosphère rafraîchissante. La porte de Gibraltar est naturellement le lieu où s'opèrent la lutte et le renversement des courants aériens. Les vents y sont toujours fort vifs, surtout au milieu du détroit, et pendant l'hiver ils soufflent souvent en tempête. Les courants qui prédominent sont ceux de l'ouest en hiver, ceux de l'est en été; les premiers apportent fréquemment des pluies violentes, qui vont en s'amoindrissant de Cádiz à Gibraltar; les vents d'est sont d'ordinaire les indices du beau temps. Les deux grandes bornes d'Afrique et d'Europe qui se dressent en face l'une de l'autre sont pour les marins les grands indicateurs météorologiques: quand elles se ceignent de nuages élevés ou s'enveloppent de brouillards, parfois non moins épais que ceux de Londres, le vent d'est s'annonce; quand elles se profilent nettement dans le ciel bleu, c'est un signe assuré de vent d'ouest 164.

Note 164: (retour)
                             Grenade. Séville. Gibraltar.

Température, d'après Coello.  18°,9   20°(?)    20°,7 (?)
Pluie annuelle..............  1m,232  0m,664    0m,735
Pluie d'octobre en mars....   1m,023  0m,588    0m,516
Pluie d'avril en septembre.   0m,209  0m,076    0m,219

Le climat semi-tropical de la basse Andalousie est quelquefois tout à fait accablant pour les Européens du Nord; la sécheresse de l'atmosphère finit par leur devenir intolérable. Dans la plaine et sur le littoral, l'été est presque toujours sans pluies; il est rare qu'une goutte d'eau tombe de juin en septembre. Au fond des vallées latérales dont l'air n'est pas renouvelé par les brises, la chaleur est souvent très-pénible à supporter, elle est aussi fort gênante dans la plaine libre, parce que les vents alizés, qui renouvellent l'atmosphère sous les latitudes tropicales, ne soufflent pas dans le bassin du Guadalquivir. Même à Cádiz, qui pourtant se trouve environnée par les eaux, le vent de terre, connu sous le nom de medina, parce qu'il traverse les solitudes du domaine de Medina Sidonia, apporte un air étouffant, intolérable pour les gens nerveux: on dit que les actes de violence, les disputes et les meurtres sont beaucoup plus fréquents sous l'influence de ce vent que dans tout autre état de l'atmosphère. Pour les côtes méridionales le vent le plus redouté est le courant dit solano ou levante. Quand il se met à souffler, la chaleur devient comme l'haleine d'un four: on se croirait transporté en plein Sahara. Une vapeur quelquefois rougeâtre, blanchâtre le plus souvent et de nature encore inexpliquée, la calina, pèse sur l'horizon du sud; les chaudes bouffées soulèvent sur les chemins, dans les campagnes mêmes, des tourbillons de poussière et flétrissent le feuillage des arbres; souvent, lorsque le vent a persisté pendant plusieurs jours, on a vu les oiseaux périr comme étouffés.

Tandis que dans les régions tempérées de l'Europe l'été est une saison de fleurs et de feuillage, elle est, au contraire, une saison de sécheresse et de mort dans l'Andalousie. Si ce n'est dans les jardins et les campagnes arrosées, qui gardent leur éclat pendant les chaleurs, la végétation se brûle, se raccornit, prend une teinte grisâtre qui se confond avec celle de la terre. Mais à l'époque des averses équinoxiales d'automne, tombant en pluies dans les terres basses, en neiges sur les montagnes, les plantes jaillissent et se dressent de nouveau; elles jouissent d'un second printemps. En février, la campagne est dans toute sa beauté. Les pluies de mars, d'ailleurs assez peu régulières et presque toujours accompagnées d'orages, entretiennent cette richesse de la flore, puis la chaleur et les sécheresses reprennent le dessus, la nature se flétrit de nouveau.

Il est certain que le climat de l'Andalousie, considéré dans son ensemble, ne fournit pas au sol une suffisante humidité. Quelques parties de la contrée sont de véritables steppes sans eau, sans végétation arborescente, sans demeures humaines. La plus grande de ces plaines infertiles occupe les deux bords de la basse vallée du Genil, entre Aguilar, Écija, Osuna, Antequera; en certains endroits, elle n'a pas moins de 48 kilomètres de largeur, et dans cette vaste étendue on ne trouve d'eau douce nulle part, si ce n'est dans le Genil lui-même. Les fonds sont remplis par des lagunes saumâtres et salées aux rives argileuses blanches de sel en été: on pourrait se croire dans le désert d'Algérie ou sur les plateaux de la Perse. La culture y est impossible; elle ne reparaît qu'aux abords des fontaines qui donnent leur nom aux villages circonvoisins, Aguadulce, Pozo Ancho, Fuentes. Un autre steppe considérable, dit de la «Manche royale», s'étend à l'est de Jaen, sur le versant oriental des terrasses grenadines et se rattache à diverses solitudes infertiles que dominent les sierras Sagra, Maria, de las Estancias, et que parcourent des ruisseaux d'eau salée. Sur les pentes méditerranéennes de l'Andalousie, les régions absolument désertes sont encore plus étendues en proportion que dans le bassin du Guadalquivir. Ainsi toute la pointe sud-orientale de l'Espagne, occupée par les basaltes et les porphyres des montagnes de Gata, est complètement stérile, et l'on n'y voit d'autres constructions que les tours de défense bâties de loin en loin sur les promontoires. Les plaines salines du littoral qui alternent avec les campagnes bien arrosées ont une végétation très-rare, composée presque uniquement de salsolées, de plombaginées, de crucifères; plus d'un cinquième des espèces est essentiellement africain. Ces terres salées ne se prêtent qu'à la culture ou plutôt à la récolte de la barille, plante dont les cendres servent à la fabrication de la soude.

Mais d'ordinaire le nom de l'Andalousie ne rappelle point à l'esprit l'idée de ces régions infertiles. On songe plutôt aux orangers de Séville, à la luxuriante végétation de la Vega de Grenade: on se souvient des appellations de Champs Élysées et de Jardin des Hespérides, que les anciens avaient données à la vallée du Bétis. Même par sa flore spontanée, l'Andalousie a mérité d'être nommée «les Indes de l'Espagne», mais à toutes ses plantes asiatiques et africaines qui demandent un climat presque tropical, cette contrée, véritable serre chaude de l'Europe, a pu joindre un grand nombre d'espèces acclimatées, introduites de l'Orient et du Nouveau Monde. Aux dattiers, aux bananiers, aux bambous s'associent les arbres à caoutchouc, les dragonniers, les magnoliers, les chirimoyas, les érythrines, les azédarachs; les ricins, les stramoines poussent en vigoureux arbrisseaux; les nopals à cochenille croissent comme aux Canaries, les arachides comme au Sénégal; les patates douces, les cotonniers, les cafiers donnent une récolte régulière au cultivateur soigneux, et la canne à sucre prospère dans les districts abrités. La seule région de l'Europe où cette plante ait une valeur économique réelle est celle qui s'étend au sud des montagnes grenadines, de Motril à Málaga. Torrox, près de Velez Málaga, est la ville qui par ses plantations rappelle le mieux l'aspect de celles du littoral cubanais. Du temps de la domination arabe, les moulins à sucre étaient nombreux sur toute la côte méditerranéenne jusqu'à Valence; ils le sont de nouveau dans la plaine de Málaga. On évalue à un demi-million de francs le bénéfice net que procure aux Malagueños la fabrication du sucre.

La faune de l'Andalousie, de même que sa flore, quoique à un moindre degré, a une physionomie africaine ou du moins berbère. Tous les types de mollusques vivants que l'on voit dans le Maroc appartiennent également à l'Andalousie. L'ichneumon se rencontre sur la rive droite du bas Guadalquivir et en d'autres parties du bassin; le caméléon y est très-fréquent; une espèce de bouquetin que l'on trouve, dit-on, dans les montagnes du Maroc existerait aussi dans la sierra Nevada et dans les massifs circonvoisins. Enfin, c'est un fait bien connu qu'un singe africain (Inuus sylvanus) a longtemps habité et peut-être même habite encore le rocher de Gibraltar. A-t-il été importé, comme d'aucuns le prétendent, par des officiers anglais? N'est-il, en Europe, qu'un étranger comme les chameaux de la Frontera, près de Cádiz, et comme les chevaux andalous, certainement d'origine berbère? Ou bien, est-il réellement un ancien colon du mont Calpé, et témoigne-t-il ainsi de l'existence préhistorique d'un isthme de jonction entre l'Europe et l'Afrique? Les divers auteurs se contredisent à cet égard et la question ne peut être décidée; la seule chose certaine est que le singe a trouvé sur les rochers du promontoire d'Europe un milieu qui lui convient comme celui des montagnes opposées.

TYPES ANDALOUS.--PAYSANS DE CORDOUE.
Dessin de Maillard, d'après des photographies de M. J. Laurent.

Aux origines de notre histoire d'Europe, les populations des contrées connues aujourd'hui sous le nom d'Andalousie étaient pour la plus forte part ibériennes, c'est-à-dire très-probablement de même souche que les Basques actuels. Les Bastules, Bastarnes et Bastétans, qui peuplaient les régions montagneuses du versant méditerranéen, les Turdétans et Turdules de la vallée du Bétis portaient des noms euskariens; de même, nombre de leurs villes étaient désignées par des mots que fait comprendre le basque de nos jours. Mais, dans son ensemble, la population était déjà sans aucun doute fort mélangée. Des tribus celtiques occupaient les régions montueuses qui s'étendent au nord-ouest du Bétis vers la Lusitanie; les Turdétans, relativement très-policés, puisqu'ils possédaient des annales, des poëmes, des lois écrites, avaient reçu sur leur territoire des colonies de Phéniciens, de Carthaginois, de Grecs; puis ils se latinisèrent; ils oublièrent leur langue, leurs cités devinrent autant de petites Romes. En dehors de l'Italie, peu de contrées étaient plus romaines que la leur et prenaient une plus large part d'influence dans les destinées communes de l'empire. On a retrouvé à Málaga et, plus récemment encore, à Osuna (Colonia Julia Genetiva), des textes de constitutions municipales du temps de Jules César et de Domitien: ces documents ont démontré que les cités de ces provinces jouissaient d'une autonomie locale presque absolue.

La désorganisation du monde romain amena dans l'Espagne méridionale de nouveaux éléments ethniques, les Vandales, les Grecs byzantins, les Visigoths, auxquels succédèrent les Arabes et les Berbères, accompagnés des Juifs. On fait dériver le nom de l'Andalousie des Vandales qui l'ont habitée pendant quelques années au commencement du cinquième siècle. Il est vrai que les chroniqueurs espagnols ne donnèrent jamais le nom de «Vandalousie» à l'ancienne Bétique. C'est au temps des Arabes seulement que l'appellation d'Andalou apparaît pour la première fois, mais appliquée à la Péninsule tout entière aussi bien qu'à la vallée du Guadalquivir; elle ne fut restreinte à l'Andalousie actuelle qu'à l'époque où les Arabes eurent perdu toutes les autres provinces de l'Espagne. Peut-être, ainsi que le suppose M. Vivien de Saint-Martin, les habitants du nord de l'Afrique avaient-ils donné ce nom à l'Hispanie tout entière lors de la conquête de leur pays par les Vandales: la contrée qu'ils apercevaient de l'autre côté de la mer n'avait d'importance à leurs yeux que parce que leurs maîtres en étaient sortis.

Les Maures eux-mêmes, c'est-à-dire les populations mélangées du nord de l'Afrique, Arabes et surtout Berbères, eurent une part bien autrement grande que les tribus d'origine germanique dans la formation du peuple andalou. Possesseurs du pays pendant sept cents années, foisonnant en multitudes dans les grandes cités, et cultivant partout les campagnes à côté des anciens habitants, ils s'unirent intimement avec eux et, plus tard, quand l'ordre d'exil fut promulgué contre toute leur race, ceux mêmes qui le prononçaient et qui étaient chargés de le mettre à exécution avaient dans leurs propres artères une forte part de sang maure. Dans certaines régions des provinces andalouses, notamment dans les vallées de l'Alpujarra, où les Maures réussirent à se maintenir indépendants jusqu'à la fin du seizième siècle, la population était devenue tellement africaine, que les pratiques religieuses, et non la nuance de la peau, étaient les seuls indices de démarcation entre musulmans et chrétiens. L'idiome andalou, plus encore que le castillan, est fortement arabisé par l'accent, non moins que par les mots et les tournures de phrase; les noms de lieux d'origine sémitique sont beaucoup plus nombreux en maints districts que les noms ibères et latins; les fêtes, les cérémonies, les mœurs ont gardé leurs traits mauresques. Dans les cités, presque tous les édifices remarquables sont des alcazars ou des mosquées, et même les constructions modernes ont toutes quelque chose du style arabe modifié par les traditions romaines. Au lieu de regarder au dehors, comme le font les demeures des autres Européens, les riches habitations de l'Andalousie regardent surtout en dedans, vers le patio, cour intérieure pavée en dalles de marbre blanc ou multicolore: c'est là que s'assemble la famille pour prendre le frais, à côté de la fontaine, dont le jet grésille incessamment dans la vasque polie.

Depuis l'époque des Arabes, aucun élément ethnique nouveau de quelque importance ne s'est mêlé aux populations primitives. Il est vrai que pendant la deuxième moitié du dix-huitième siècle des villages peuplés de colons, allemands pour la plupart, furent établis dans certains despoblados de l'Andalousie, à la Carolina, sur la route du Despeñaperros au Guadalquivir, à la Carlota et à Fuente Palmera, entre Cordoue et Séville; mais ces colonies, mal entretenues, ne prospérèrent point: les habitants moururent en grand nombre, d'autres retournèrent dans leur pays; en moins d'une génération, les étrangers s'étaient fondus dans le reste du peuple. Les quelques négociants non espagnols établis dans les ports de l'Andalousie ont eu une part d'influence bien plus sérieuse.

On l'a souvent répété, les Andalous sont les Gascons de l'Espagne. Ils sont, en général, gracieux et souples de corps, séduisants de manières, éloquents de mine, de gestes et de langage. Ce sont des charmeurs, mais le charme qu'ils exercent n'est souvent employé que pour les buts les plus futiles: sous la faconde on trouve le manque de pensée; toute cette redondance sonore cache le vide. Les Andalous, quoique non dépourvus de bravoure, sont très-portés à la fanfaronnade: ils aiment à faire valoir leur mérite, quelquefois même aux dépens de la vérité; ils font étalage de tout ce qu'ils possèdent, même de ce qu'ils ne possèdent pas, et leur désir de briller les emporte au delà des limites du vrai. Mais cette tendance à l'exagération fastueuse, cette imagination surabondante ont cela de bon que l'Andalou voit toutes les choses par leur beau côté; il est heureux quand même, pourvu qu'il fasse et qu'il entende du bruit; ruiné, misérable, sans ressources matérielles, il lui reste toujours celles de l'esprit et de la gaieté; il garde aussi son égoïsme bienveillant; non-seulement il est heureux lui-même, mais il aime à voir les autres aussi contents que lui. D'ailleurs, en Andalousie comme dans tout le reste de l'Espagne, les habitants des monts se distinguent de ceux des campagnes basses par une démarche plus grave et une parole plus réservée. Ainsi, les Jaetanos ou montagnards de Jaen sont connus sous le nom de «Galiciens de l'Andalousie». La beauté des femmes des hautes vallées et de la montagne est aussi plus noble et plus sévère que celle des femmes de la plaine. Comparées aux charmantes Gaditanes, aux majas fascinatrices de Séville, les Grenadines, les femmes de Guadix, de Baza ont des traits remarquables surtout par leur noblesse et leur fierté.

Quoique l'on trouve aussi de rudes travailleurs dans la Bétique, principalement dans les régions montagneuses et les districts miniers, on peut dire cependant que l'amour du labeur n'est pas la vertu capitale des Andalous. Aussi les immenses ressources du pays, qui pourrait être pour le reste de l'Europe une grande serre de productions presque tropicales, ne sont-elles que très-médiocrement utilisées. Mais il serait injuste d'en accuser seulement les habitants eux-mêmes; la faute en est aussi aux conditions de la tenure du sol. La basse Andalousie, plus encore que les Castilles, est un pays de grande propriété. Là les domaines princiers sont de véritables États. Aux temps de la conquête sur les Maures, lorsque le pouvoir royal, fort d'une longue tradition et consolidé par la conquête, en était arrivé à tenir les peuples en parfait mépris, les grands seigneurs castillans firent découper la contrée en immenses domaines, et chacun prit le sien. Nombre de ces propriétés, consistant en excellentes terres situées sous l'un des meilleure climats du monde, se sont peu à peu transformées en pâtis à peine utilisés. Sur des étendues de plusieurs lieues, on ne voit pas une seule demeure, pas un verger, pas même les vestiges du travail humain. «Le grand propriétaire, dit M. de Bourgoing, semble y régner comme le lion dans les forêts, en éloignant par ses rugissements tout ce qui pourrait approcher de lui.» Dans les régions montagneuses, la terre se divise aussi en grands domaines, mais elle est répartie entre de nombreux métayers qui donnent au maître du sol le tiers des produits et des troupeaux. Leur position est meilleure que celle des habitants de la plaine, mais leur mode de culture est des plus rudimentaires.

Les magnifiques jardins d'orangers de Séville et de Sanlúcar, de Carmona, d'Estepa, d'Utrera, les olivettes, les vergers et les vignobles de Málaga et des autres cités de l'Andalousie livrent au commerce une quantité considérable de fruits; les riches récoltes de céréales ont fait de la contrée un des principaux greniers de l'Espagne; mais les vins sont la seule production agricole de l'Andalousie qui ait une grande importance économique dans le commerce du monde. Les campagnes de Jerez, à l'orient de la baie de Cádiz, produisent une énorme quantité de vin, qui, sous le nom de sherry, dérivé de celui de la cité voisine, est expédié en masse pour les marchés de l'Angleterre. La maladie de la vigne, qui a longtemps épargné les cépages de Jerez, tandis qu'elle dévastait les vignobles du reste de l'Europe, est une des causes qui ont le plus contribué à l'exportation du sherry; mais la réduction considérable de droits votée par le Parlement anglais a été une raison plus décisive encore. Une grande partie des vignobles est entre les mains de propriétaires anglais; des négociants, des préparateurs de la même nation sont occupés en foule à couper les différents crus avec les gros vins de Chiclana, de Rota et de Sanlúcar, à se livrer à toutes les opérations, légitimes ou frauduleuses, qui appartiennent à ce genre de commerce. Certains vins de premier ordre, la tintilla sucrée de Rota, le manzanilla, jeune vin non encore soumis au coupage, que l'on boit dans un verre à part, le pajarete, fabriqué avec une espèce de raisin particulière que l'on fait sécher avant de l'envoyer au pressoir, constituent un véritable monopole entre les mains de quelques propriétaires et peuvent garder leur authenticité, tandis que les «vins de table» et les autres produits de qualité inférieure sont manipulés à outrance. Mais, dans l'ensemble, ces industries ont propagé dans le pays des habitudes de travail qui n'existaient pas. Le port de Santa Maria, sur la baie de Cádiz, est au premier rang pour l'exportation des vins, et grâce à ses vignobles de Jerez, de Málaga et autres villes andalouses, l'Espagne a pu, pendant les années favorables, disputer à sa voisine d'outre-Pyrénées la prééminence pour le commerce des «liquides» 165.

Note 165: (retour) Exportation des vins de la baie de Cádiz:
1858   163,500 hectolitres.
1862   232,500     »
1871   377,400     »

L'industrie proprement dite, si florissante pendant les âges mauresques, alors que les soies, les draps, les cuirs d'Andalousie avaient une réputation européenne, et que les ateliers de la seule Séville étaient peuplés, dit-on, de plus de 100,000 ouvriers, n'est plus de nos jours que l'ombre d'elle-même; mais le travail des mines a, sinon gardé, du moins repris une part de son importance. Du temps de Strabon, la Turdétanie, c'est-à-dire la plus grande partie de la vallée du Bétis, «jouissait à tel point de ce double privilége de la fertilité et de la richesse en mines, que nulle expression admirative ne pouvait donner une idée de la réalité. Nulle part on n'avait trouvé l'or, l'argent, le cuivre, le fer natif en si grande abondance et dans un tel état de pureté.» «Chaque montagne, chaque colline de l'Ibérie, disait Posidonius, avec son emphase ordinaire, en parlant de cette même contrée des Turdétans, semble un amas de matières à monnayer, préparé des propres mains de la prodigue Fortune... Pour les Ibères, ce n'est pas le dieu des Enfers, mais bien le dieu des Richesses, ce n'est pas Pluton, mais bien Plutus qui règne sur les profondeurs souterraines.»

Comparée aux régions minières de l'Australie et du Nouveau Monde, l'Espagne méridionale ne mérite plus ces éloges à outrance, mais elle a toujours de très-grandes richesses et l'industrie moderne sait en profiter partiellement. Le grand obstacle à une exploitation systématique des gisements reconnus consiste dans le manque de voies de communication. On a calculé qu'il faut près de cent ânes pour transporter autant de minerai qu'un seul vagon de chemin de fer. Aussi toute mine de fer, si riche qu'elle soit, est-elle absolument inexploitable dès qu'elle se trouve à plus de 2 ou 3 kilomètres d'une voie ferrée ou d'un port d'embarquement: elle n'est une valeur qu'en espérance. Les gisements de métaux plus précieux, plomb, cuivre ou argent, peuvent être utilement exploités à quelques kilomètres plus loin du point d'expédition, mais cette limite est bientôt atteinte et les habitants du pays doivent se contenter de savoir que des trésors se trouvent sous les rochers voisins, en réserve pour leurs descendants. Telles sont les causes qui, avec le manque d'eau et de combustible, l'incohérence des travaux d'attaque, les conflits des propriétaires, les exigences du fisc, la rapacité des gens de loi, rendent parfois si précaire le rendement des mines d'Andalousie. En Angleterre, de pareils gisements seraient la source d'incalculables revenus.

Les districts miniers les plus productifs de l'Espagne méridionale se trouvent presque uniquement dans les régions des montagnes. A l'angle sud-oriental de la Péninsule, la sierra de Gádor a, dit le proverbe, «plus de métal que de roche;» on exploite aussi le fer, le cuivre et, comme dans la sierra de Gádor, le plomb argentifère, en des centaines de puits de mines ouverts dans les flancs des diverses sierras de Guadix, de Baza, d'Almería. La haute vallée du Guadalquivir a, près de Linarès, de riches mines, également argentifères, qui produisent, dit-on, le premier plomb du monde par sa qualité, et parmi lesquelles on montre encore les puits et les galeries des Carthaginois et des Romains; vers le commencement du dix-huitième siècle, l'exploitation en a été reprise, mais les grands travaux d'extraction n'ont lieu que depuis l'ouverture du chemin de fer: alors se sont fondées les compagnies anglaises, françaises, allemandes, et sont arrivés tous les ingénieurs étrangers qui ont creusé leurs deux cents puits d'extraction et changé l'aspect du pays 166.

Note 166: (retour) Production des mines de Linarès, en 1872, d'après Rose: 210,000 tonnes de plomb.

Les mineurs de Linarès sont réputés les plus hardis de toute l'Espagne; mais les phthisies, les fièvres et les coliques de plomb causées par leur genre de travail font parmi eux beaucoup de ravages, et les eucalyptus, ou «arbres à fièvre», plantés en grand nombre dans le pays n'ont pu qu'assainir l'air extérieur, non celui des mines. On a remarqué que ni les chevaux, ni les chiens, ni les chats, ni les poulets ne peuvent respirer l'atmosphère des mines de plomb; mais les rats n'en souffrent point.

Plus à l'ouest, dans les régions de la sierra Morena qui séparent l'Estremadure de la province de Séville, d'autres mines d'argent, jadis non moins fameuses, celles de Constantina et de Guadalcanal, ont été tantôt délaissées, tantôt reprises, et donnent lieu à une exploitation intermittente, suivant la richesse des trouvailles et les conditions du marché.

Les bassins houillers de Bélmez et d'Espiel, situés au nord de Cordoue dans le voisinage de gisements de fer et de cuivre d'une grande richesse, et mieux pourvus de chemins que les mines de Constantina, sont aussi un plus grand trésor pour l'industrie moderne et pourront avoir dans l'avenir une importance considérable. Ces gisements s'étendent souterrainement bien au delà des limites visibles et exploitées; on pense même qu'elles pénètrent, d'un côté, jusque dans la vallée du Guadalquivir, de l'autre jusque sous les plateaux de l'Estremadure. Le combustible qu'elles fournissent est excellent, et pourtant les diverses compagnies qui exploitent ce bassin n'en retirent encore que 200,000 tonnes au plus, le débit s'en trouvant limité par le manque de consommateurs et par la cherté des moyens de transport. Même quelques mines de charbon, dans les montagnes situées au nord de Séville, expédient encore leurs produits à dos de mulet: dans ces conditions, le travail ne peut que se faire suivant des procédés barbares.