De toutes les mines d'Espagne, celles où l'on travaille avec le plus d'activité sont les excavations de la province de Huelva, sur le versant méridional du système marianique. Les schistes siluriens de cette contrée présentent, au contact des roches de porphyre et de diorite qui les ont traversées, des filons de pyrites de cuivre d'une puissance extraordinaire: le reste du monde n'offre peut-être pas d'exemples de formations aussi prodigieuses. Les mines de Rio-Tinto, situées malheureusement à 80 kilomètres de la mer et à 500 mètres d'altitude, frappent de stupeur par leurs dimensions: qu'on descende dans leurs gouffres taillés en carrières, pleines d'ouvriers demi-nus, ou que l'on pénètre dans leurs galeries en étages, partout on ne voit que de la pyrite; leurs amas de scories se dressent en véritables collines; au nord de la vallée de la Dehesa, une énorme table de concrétions ferrugineuses, dite mesa de los Pinos, ressemble à un amas de fonte sorti de la fournaise. Des restes d'édifices probablement phéniciens, des sépultures romaines, et surtout les excavations considérables pratiquées par les anciens mineurs, témoignent de la durée des travaux d'exploitation pendant les âges antérieurs à l'invasion des Barbares: des monnaies retrouvées dans les galeries portent à croire que les mines étaient encore en plein rapport du temps d'Honorius et que l'apparition des Vandales interrompit brusquement les travaux. Ils n'ont été repris qu'en 1730, mais très-faiblement, et c'est de nos jours seulement que les mineurs se sont remis sérieusement à l'œuvre. On peut juger des immenses trésors réservés à l'industrie future par ce fait, que les deux principaux gisements de Rio-Tinto contiennent plus de 300 millions de tonnes de minerai; le seul filon exploité est évalué à 19 millions de tonnes, malgré les énormes déblais qu'y ont fait les mineurs d'autrefois.

Les gisements de Tharsis, où quelques archéologues veulent reconnaître l'antique Thartesis Bætica des Romains, ne sont géologiquement que peu de chose en comparaison des filons de Rio-Tinto, puisque la quantité totale du minerai y est seulement de 14 millions de tonnes; mais le voisinage de la mer et l'altitude moindre ont permis la construction d'un chemin de fer d'accès qui transporte directement les minerais au port de Huelva. Les mines de Tharsis offrent un aspect étonnant: la carrière, travaillée à ciel ouvert, a 900 mètres de longueur et ressemble à un grand amphithéâtre entouré de gradins de roches grises et rougeâtres. La couche bleue de sulfure de fer et de cuivre sur laquelle s'agite la foule des ouvriers n'a pas moins de 138 mètres d'épaisseur; pour l'épuiser, il faudrait déblayer la montagne elle-même; c'est probablement à ces énormes gisements que s'applique le passage de Strabon, d'après lequel le cuivre, sur de certaines mines, aurait représenté le quart de la masse de terre extraite; il est des couches du minerai qui contiennent, en effet, jusqu'à 12 et même 20 pour 100 de cuivre pur. Aux alentours de la fosse, mais surtout du côté de l'est, le sol est recouvert jusqu'à perte de vue par des amas de débris, stratifiés suivant les âges: au-dessous des scories modernes, on voit celles qu'ont déposées les mineurs romains et plus bas celles des Carthaginois. Des centaines de foyers où l'on fait griller le minerai brûlent çà et là, empoisonnant l'atmosphère de leurs vapeurs sulfureuses et flétrissant toute végétation dans le voisinage; plus de 130 tonnes de soufre se perdent ainsi chaque jour en fumée. D'énormes quantités de substances métalliques s'en vont aussi par les rivières. Après les fortes pluies, l'Odiel, le rio Tinto, qui doit son nom à la couleur du minerai, roulent une eau ferrugineuse qui fait périr tous les poissons et les crustacés venus de la mer; une ocre jaunâtre se dépose sur les bords, tandis que plus bas, sur les rives de l'estuaire, le métal, mêlé au soufre des organismes marins décomposés, se précipite en vase noirâtre. Aux centaines de mille tonnes de minerai que l'on utilise sur place ou que l'on expédie en Angleterre il faut donc ajouter un énorme déchet de métal sans emploi. Et pourtant la mine de Tharsis, quoique la plus activement exploitée, est loin d'être aussi riche que celles de Rio-Tinto. On a calculé qu'environ le cinquième du cuivre produit annuellement dans le monde entier provient de la carrière de Tharsis, et que plus de la moitié des 500,000 tonnes d'acide sulfurique fabriquées en Écosse ont la même origine 167.

Note 167: (retour) Exportation des pyrites du bassin de Huelva, en 1873:
Mines de Tharsis    340,000 tonnes.
Autres mines        260,000   »
                   _________________
           TOTAL    600,000 tonnes.

Mouvement du port de Huelva, en 1871: 1,107 navires jaugeant 544,000 tonnes.

Toute déserte que soit l'Andalousie, en comparaison de ce qu'elle pourrait être si les ressources en étaient convenablement utilisées, elle est pourtant une autre Italie par la gloire et la beauté de ses villes. Les noms de Grenade, de Cordoue, de Séville, de Cádiz, sont parmi ceux que la poésie a le plus célébrés et qui réveillent dans l'esprit les idées les plus riantes. Les souvenirs de l'histoire, plus encore que la splendeur des monuments, ont fait de ces vieilles cités mauresques la propriété commune, non-seulement des Espagnols, mais aussi de tous ceux qui s'intéressent à la vie de l'humanité, au développement de la science et des arts. Quoique déchues pour la plupart, les villes de l'Andalousie tiennent leur rang parmi leurs sœurs d'Espagne, puisque, sur huit agglomérations de plus de 50,000 habitants, la province du Guadalquivir en a quatre à elle seule; mais, quelle que puisse être d'ailleurs ou devenir l'importance économique de ces villes andalouses, elles seront toujours privilégiées comme lieux de pèlerinage pour les hommes qui veulent s'instruire à la vue des choses du passé.

Les grandes villes de l'Andalousie ont toutes des avantages naturels de position qui expliquent leur prospérité présente ou passée. Cordoue, Séville ont les riches plaines du Guadalquivir, le beau fleuve qui les arrose, les routes qui descendent des brèches des montagnes voisines; Grenade a ses eaux abondantes, la richesse de ses campagnes; Huelva, Cádiz, Málaga, Almería ont leurs ports sur l'Océan ou la Méditerranée; Gibraltar a son escale entre les deux mers. D'autres villes moins importantes pour le commerce, mais jadis d'une très-grande valeur stratégique, Jaen, Antequera, Ronda, surveillent les routes qui mettent les vallées du Guadalquivir et du Genil en communication directe avec la mer.

Parmi ces villes qui doivent un rôle historique à leur position sur une route de passage entre les deux versants, il faut citer aussi celles qui se trouvent à l'orient de Grenade: Velez Rubio et Velez Blanco, déjà situées sur la déclivité méditerranéenne, l'une dans une vallée, l'autre sur un escarpement de rochers; Cullar de Baza, aux maisons souterraines creusées dans les couches de gypse, sur la pente occidentale des Vertientes ou «faîtes de partage»; Huescar, héritière d'une antique cité carthaginoise; Baza, entourée des magnifiques cultures de sa «fosse» ou hoya, nom que l'on donne à la plaine environnante. Baza était une petite Grenade; les hautes murailles et les tours crénelées qui la dominent témoignent de l'importance militaire qu'elle avait au temps des Maures; mais, depuis que les conquérants espagnols en ont fait une ville chrétienne, elle est restée fort déchue. Sous les arbres de ses promenades, on montre encore les canons qui servirent, deux ans avant la prise de Grenade, à trouer les remparts de Baza et à réduire la ville.

Grenade elle-même, quoiqu'elle célèbre par les danses et les cris l'anniversaire du jour où les armées de Ferdinand et d'Isabelle entrèrent dans ses murs, est bien inférieure à ce qu'elle fut autrefois. Capitale de royaume pendant plus de deux siècles, elle eut jusqu'à soixante mille maisons peuplées de 400,000 habitants: elle fut, après les beaux jours de Cordoue, la cité la plus animée, la plus industrieuse, la plus riche de la Péninsule, et bien peu de villes en Europe pouvaient se comparer avec elle. Actuellement, elle est encore, par sa population, la sixième de l'Espagne; mais dans le nombre de ses habitants, que de malheureux déguenillés vivant avec les pourceaux en de hideuses tanières! Que de masures branlantes où l'on reconnaît les débris entremêlés d'anciens palais! Dans le voisinage immédiat du faubourg de l'Albaicin, ancien asile des fugitifs de Baeza, toute une population, composée surtout de Gitanos, n'a même pour s'abriter que des grottes immondes creusées dans la pierre!

Si ce n'est dans le pittoresque Albaicin, au nord de Grenade, la ville proprement dite n'a plus un seul édifice de construction mauresque: le fanatisme des haines nationales et religieuses a tout fait disparaître, et les maisons bariolées n'ont gardé du style arabe que certains détails d'architecture légués par les ancêtres. Mais, en dehors de la ville, des monuments superbes témoignent encore de la gloire des anciens maîtres: sur un monticule qui portait, à ce que l'on dit, les premières constructions de la cité, s'élèvent les «Tours Vermeilles», aux murailles revêtues d'arbustes; beaucoup plus à l'est, et dominant également le cours du Darro, est le Generalife, aux jardins admirables, tout ruisselants d'eaux qui s'élancent en jets, se précipitent en cascatelles, s'étalent en bassins. Entre les Tours Vermeilles et le Generalife, et se prolongeant sur un espace de près d'un kilomètre, on voit se dresser au-dessus d'un entassement de murs, de bastions, de tours avancées, le palais de l'Alhambra, formidable au dehors, mais délicieux au dedans. Charles-Quint, dans une lubie de sot caprice, en a fait démolir une partie pour la remplacer par un édifice prétentieux, d'ailleurs inachevé; mais, tel qu'il est encore, l'Alhambra ou «Palais Rouge» est toujours une merveille de l'art humain, un de ces chefs-d'oeuvre d'architecture ornée qui servent, comme le Parthénon, de types au goût des artistes et sont le modèle, plus ou moins heureusement imité, de tout un monde d'autres édifices élevés dans les diverses contrées de la Terre.

L'intérieur de l'Alhambra, tout délabré qu'il est et quoique dépouillé de la plus grande partie de ses trésors, lasse le visiteur par l'infinie variété de ses salles, de ses cours, de ses portiques, entremêlés de jardins aux charmants ombrages. On admire surtout la salle des Lions, la salle des Ambassadeurs, la porte de la Tour des Infantes; mais toutes les murailles présentent le même luxe d'arabesques en stuc, d'entre-lacs variés de la façon la plus harmonieuse, de faïences vernissées et multicolores formant les dessins les plus ingénieux, de versets du Coran sculptés en relief au-dessus des colonnades: le regard est charmé par ces ornements si bien entremêlés, dont l'imagination même se fatigue à suivre le lacis sans fin. Du temps des Arabes, l'ivoire et les feuilles d'or servaient à rehausser par leur contraste les dessins qui décorent tout l'édifice comme un immense bijou. C'est bien là le palais «que les génies ont doré comme un rêve!»

Du haut de la tour de la Vela et des autres donjons qui dominent la forteresse on jouit d'une de ces vues merveilleuses qui font époque dans la vie d'un homme. En bas, Grenade, hérissée de tours, allonge ses quartiers avancés dans les vallées de ses deux fleuves, entre de magnifiques promenades et ses collines parsemées de maisons blanches brillant à travers la verdure. Le Darro, révélé par les épais ombrages de ses rives, sort de la «Vallée du Paradis» et va rejoindre le Genil, qui descend du «Val de l'Enfer» et menace souvent Grenade dans ses débordements. Réunis, les deux cours d'eau arrosent ces riches campagnes de la Vega, et leur flot d'argent se montre çà et là au milieu de l'immense verger si souvent comparé par les poëtes, arabes et chrétiens, à l'émeraude enchâssée dans le saphir. Les montagnes bleues qui dominent cette plaine verdoyante, théâtre de tant de combats, se succèdent jusqu'à l'extrême horizon avec une gravité solennelle. Au sud se dressent les masses géantes de la sierra Nevada; à l'est, au nord, des monts moins élevés, mais également âpres et nus, limitent brusquement les campagnes touffues de leurs pentes rougeâtres et ravinées. Une cime presque isolée, la montagne d'Elvira, qui s'avance en promontoire au milieu de la plaine, rappelle par son nom corrompu la ville ibérienne d'Ili-Berri (Ville-Neuve), l'une des cités mères de Grenade.

Le contraste des monts sauvages et de la plaine fertile, de la ville gracieuse et des rochers abrupts, donne un attrait particulier à ce merveilleux paysage de Grenade. Les Maures, chez lesquels se retrouve un contraste analogue, l'impassibilité apparente et la flamme intérieure, étaient énamourés de la ville andalouse. C'était pour eux la «reine des cités», la «Damas de l'Occident», «une partie du Ciel tombée sur la Terre.» Les proverbes espagnols ne sont pas moins louangeurs: Quien no ha visto Granada,--No ha visto nada! «Qui n'a Grenade vu,--N'a rien vu!» Grenade «la jolie» est, en effet, l'un des plus beaux coins du monde, surtout pendant la saison d'été, quand toutes les villes des plaines inférieures sont brûlées par la sécheresse. C'est précisément alors que les eaux descendues de la sierra Nevada ruissellent avec le plus de force, répandant autour d'elles la fertilité, l'abondance et la joie.

Les autres villes du bassin du Genil ont aussi de belles cultures, vignes, oliviers, céréales, plantes textiles, arbres à fruits, mais aucune d'elles ne peut se comparer à la riche Grenade, pas même Loja, aux fraîches eaux, la «Fleur entre les Épines», l'oasis au milieu des âpres rochers et des défilés. Jaen en serait presque digne. Cette vieille cité, qui fut capitale d'un royaume arabe et qui soutint des luttes heureuses contre sa puissante rivale du Midi, est dans une admirable position au confluent de plusieurs ruisseaux qui descendent joyeusement vers le Guadalquivir. Les coteaux qui dominent la ville sont hérissés de murailles en ruines enserrées par une folle végétation; au pied de ces hauteurs, la campagne, abondamment arrosée, est à la fois un jardin plantureux, un verger plein d'ombre, et cà et là les palmiers ouvrent leur éventail au-dessus des autres arbres au feuillage touffu. Au milieu de cette vallée à l'aspect oriental, Jaen a gardé sa physionomie mauresque du moyen âge: ses maisons blanchies à la chaux ne sont percées que de rares ouvertures, comme si le musulman avait encore à y garder jalousement ses femmes de tout regard profane.

VUE DE L'ALHAMBRA ET DE GRENADE, PRISE DE LA SILLA DEL MORO.
Dessin de H. Catenacci, d'après une photographie de M. J. Laurent.

Dans la haute vallée du Guadalquivir, les villes se pressent. Voici Baeza, «le royal nid de faucons;» elle avait dans ses murs 150,000 personnes à l'époque de sa prospérité sous les Maures, mais la guerre la dépeupla au profit de Grenade en emplissant de ses colons le faubourg de l'Albaicin; elle est toujours très-fière de son passé, et ses processions le disputent en splendeur à celles de Séville. Dans le voisinage immédiat se trouve Ubeda, qui fut aussi une grande cité musulmane et qui, n'était le changement des costumes, semblerait être encore habitée par des Maures. Plus haut, dans la montagne, est la ville minière de Linarès, à peine assez grande pour contenir environ 8,000 habitants, quoique obligée maintenant de donner l'hospitalité à 30,000 nouveaux venus; plus bas, en descendant le cours du fleuve, est Andújar, fameuse par ses alcarrazas et bien connue des voyageurs comme l'un des endroits où le Guadalquivir est le plus souvent franchi. Plus bas, à une trentaine de kilomètres en aval de la ville de Montoro, le pont d'Alcolea, aux vingt arches de marbre noir, est aussi devenu célèbre à cause du conflit des armées qui s'en disputaient la possession.

Cordoue l'ibérienne, la romaine, l'arabe, a commencé dans l'histoire de l'Espagne en même temps que la civilisation hispanique. Elle a été de tout temps fameuse et puissante: aussi la haute aristocratie nobiliaire aime-t-elle à rattacher ses origines à celle de Cordoue: c'est là que se trouve la source par excellence du «sang bleu» (sangre azul), que les gentilshommes espagnols disent couler dans leurs nobles veines. C'est à l'époque des Maures que Cordoue atteignit à l'apogée de sa grandeur; du neuvième siècle à la fin du douzième, elle eut près d'un million d'habitants, et ses vingt-deux faubourgs se prolongeaient au loin dans la plaine et les vallées latérales. La richesse de ses mosquées, de ses palais, de ses maisons particulières était prodigieuse, mais, gloire plus haute, Cordoue méritait alors le titre de «nourrice des sciences». Elle était la principale ville d'études dans le monde entier; par ses écoles, ses collèges, ses universités libres, elle conservait et développait les traditions scientifiques d'Athènes et d'Alexandrie: sans elle, la nuit du moyen âge eût été bien plus épaisse encore. Les bibliothèques de Cordoue n'avaient pas d'égales dans le monde; l'une, fondée par un fils du premier Abdérame, contenait plus de 600,000 volumes dont le catalogue n'emplissait pas moins de quarante-quatre tomes. Mais les guerres civiles, l'invasion étrangère et le fanatisme firent disparaître tous ces trésors. Conquise par les Espagnols plus d'un demi-siècle avant Grenade, Cordoue descendit peu à peu au rang d'une ville secondaire. Quoique occupant le véritable centre géographique de l'Andalousie, elle est pourtant restée, depuis l'expulsion des Maures, bien au-dessous de Séville, de Málaga, de Cádiz, de Grenade. Cordoue a toujours la physionomie arabe que lui donnent ses ruelles étroites, où ne descend pas le rayon direct du soleil. La plupart de ses monuments ont péri, mais elle a gardé sa merveilleuse mezquita ou mosquée, sans égale dans le monde entier. Grenade a le plus beau palais des musulmans, Cordoue leur plus beau temple. Cet édifice, le chef-d'oeuvre de l'architecture arabe, a été bâti à la fin du huitième siècle par Abdérame et son fils, et l'on se demande avec étonnement comment l'espace de moins d'une génération put suffire pour élever une si prodigieuse construction. Quand on y pénètre, on voit fuir au loin les perspectives des colonnes, comme celles des sapins dans une forêt sombre; les arcades, qui développent en deux étages superposés leurs courbes de formes variées, simulent dans la demi-obscurité du temple un immense branchage entremêlé. Bien qu'une grande partie des colonnades, la moitié peut-être, ait été détruite pour faire place à un choeur et à des chapelles catholiques, il reste pourtant encore huit cent soixante piliers, sans compter ceux du portique et de la tour; les avenues de colonnes ou nefs sont au nombre de dix-neuf dans le sens de la largeur, et sont croisées par vingt-neuf autres rues ou calles, car tel est le nom que leur donnent les Espagnols, en les distinguant par les chapelles terminales. Les colonnes, qui proviennent de tous les temples romains de l'Andalousie, du reste de l'Espagne, de la Gaule musulmane, de la Maurétanie, et dont cent quarante furent envoyées de Byzance en présent, offrent une collection presque complète des matériaux les plus précieux, granit vert d'Egypte, rouge et vert antiques, brèches de diverses couleurs; «les unes sont cannelées et torses, les autres rugueuses comme le palmier, nouées comme le bambou, ou lisses comme le bananier.» Les chapiteaux, corinthiens, doriques ou arabes, sont des styles les plus variés; de même les arcades ont des formes diverses: les unes sont à plein cintre, la plupart sont en fer à cheval, à trois, cinq, sept ou même neuf ou onze lobes, de manière à figurer un ruban de pierre. Nulle part de fatigante symétrie, partout les architectes ont gardé la plus grande liberté de fantaisie. Partout aussi ils avaient prodigué la plus riche ornementation; des nefs étaient pavées en argent, des sanctuaires étaient revêtus de lames d'or rehaussées de pierres précieuses, d'ivoire et d'ébène. On peut juger de ce qu'était le luxe de la mosquée en pénétrant dans le mihrab, qui fut autrefois le «saint des saints» et où l'on conservait une copie du Livre, écrite en entier de la main d'Othman. La mosaïque du mihrab, de travail byzantin, est certainement l'une des plus belles qui se voient dans le monde.

Les districts les plus riches des environs de Cordoue ne sont pas ceux qu'arrose le Guadalquivir: c'est vers l'intérieur des terres, surtout dans le bassin du Guadajoz, au pied des montagnes qui prolongent à l'ouest la sierra de Jaen, que se trouvent les centres agricoles les plus riches et les plus populeux. Montilla est l'une des villes d'Espagne les plus justement fameuses par l'excellence des vins; Aguilar, dont les crus prennent aussi dans le commerce le nom de montilla, le cède à peine à sa voisine par la valeur de ses produits; Baena, Cabra ont aussi, en abondance, des vins, des huiles, des céréales; Lucena possède, en outre, une certaine activité industrielle. Par contre, il n'y a pas une seule grande ville dans la vallée du Guadalquivir, entre Cordoue et Séville, sur un espace d'environ 150 kilomètres, suivant les détours du fleuve; même Palma del Rio, située dans une oasis d'orangers, au confluent du Guadalquivir et du Genil, n'est qu'une bourgade faiblement peuplée et tirant surtout son importance du débouché qu'elle offre aux campagnes de la brûlante cité d'Écija, bâtie dans la région des steppes du bas Genil. En maints endroits, les bords du fleuve sont marécageux et les villages sont dépeuplés par la fièvre.

Séville, la reine actuelle du Guadalquivir, la cité la plus populeuse de l'Andalousie, possède aussi des merveilles architecturales; elle a son Alcázar «aux murailles brodées», à peine moins beau que l'Alhambra de Grenade, et plus admirable encore par ses jardins tout parfumés de la senteur des orangers; elle a aussi sa riche cathédrale avec sa haute nef d'un très-puissant effet, et son palais appelé Casa de Pilatos, maison de Pilate, où le style de la Renaissance se marie admirablement au style mauresque; car, suivant la remarque ingénieuse d'Edgar Quinet, un des traits dominants de Séville est que la Renaissance dans l'architecture y a été arabe, tandis que dans le reste de l'Europe elle a été grecque et romaine. Mais de tous les monuments de Séville le plus fameux est la Giralda ou «Girouette», ainsi nommée d'une statue de bronze qui tourne au sommet du campanile. Les Sévillans sont très-fiers de cette tour mauresque, à la fois si noble et si élégante, et la considèrent comme une patronne de leur cité. Toutefois ce n'est point la Giralda, ce ne sont pas les autres monuments de Séville, ni ses trésors d'art et les beaux tableaux de Murillo qui ont fait surnommer Séville «l'enchanteresse» et qui font répéter si fréquemment le proverbe:

Quien no ha visto Sevilla,

No ha visto maravilla!

Ce qui fait la célébrité de cette ville dans toute l'Espagne, ce sont les agréments de la vie, les danses, les fêtes, le mouvement perpétuel de gaieté qui anime la population. Les courses de taureaux de Séville sont les plus renommées de la Péninsule; mais son école de tauromachie n'existe plus. Séville est espagnole depuis le milieu du treizième siècle; constituée en république indépendante, elle lutta héroïquement contre les armées du roi de Castille, mais elle succomba, et l'on raconte que 300,000 de ses habitants, c'est-à-dire la population presque entière, durent chercher un refuge dans la Berbérie et l'Espagne encore musulmane. Ainsi l'antique Hispalis romaine, l'Isbalia des Maures, devint la Séville castillane. Pendant deux siècles et demi l'élément arabe se concentra dans les royaumes de l'Andalousie orientale, tandis que Séville se repeuplait surtout d'immigrants de descendance chrétienne. Par contre, le faubourg de Triana, qui se trouve sur la rive droite du Guadalquivir, et qu'un pont de fer unit à Séville, est devenu le grand quartier général des Gitanos de la Péninsule: c'est là que siégent leurs conciliabules occultes, qui d'ailleurs prennent le plus grand soin de ne se mettre jamais en conflit avec les autorités politiques ou religieuses. A une faible distance au nord de Triana, sur la rive du Guadalquivir, se trouvent, à côté du hameau de Santiponce, les restes du fort bel amphithéâtre d'Italica, ancienne rivale de Séville et patrie de Silius Italicus, ainsi que des empereurs Trajan, Hadrien, Théodose. Coria, autre cité romaine, qui battit monnaie au moyen âge, est de l'autre côté de Séville, également sur la rive droite du fleuve; ce n'est plus qu'un village.

Grâce à son beau fleuve, qui lui permet de libres communications avec le littoral et la mer, Séville a pu acquérir une certaine importance comme ville industrielle; elle possède de grandes faïenceries, surtout à Triana; mais ses manufactures de soieries, d'étoffes de toute espèce, de tissus d'or et d'argent, n'ont pu soutenir la concurrence de l'étranger. Le monopole commercial dont jouissait autrefois le port de Séville aux dépens des autres cités de l'Espagne, a eu les conséquences inévitables que tout privilége entraîne après lui: il n'a pas permis à l'initiative industrielle de se développer et, quand est venu le moment d'agir dans des conditions d'égalité, la situation s'est réglée par un désastre. La principale manufacture de Séville est toujours restée sous la direction du fisc: c'est la fabrique des tabacs, bâtisse énorme que l'on dit avoir coûté près de 10 millions de francs et où travaillent plusieurs milliers d'ouvrières. Sur un des promontoires qui dominent au sud la vallée du Guadalquivir s'élève la petite ville aux fortifications mauresques d'Alcalá de Guadaira, ou de los Panaderos, qui peut être aussi considérée comme une vaste usine, car c'est là qu'on fabrique une grande partie du pain que mangent les habitants de Séville: on en expédie jusqu'à Madrid et à Barcelone et même en Portugal, tant la pâte en est exquise. Alcalá ne fournit pas la grande ville de pain seulement, elle lui envoie aussi son eau, qui jaillit de la colline en sources nombreuses et limpides. Après avoir fait mouvoir les roues de plusieurs minoteries, l'eau d'Alcalá entre dans Séville par un long aqueduc de plus de quatre cents arcades, connu sous le nom d'Arcos de Carmona. On le désigne ainsi parce qu'il est parallèle à la route qui mène, à travers les vignes et les oliviers, à l'ancienne ville romaine de Carmona (Carmo), dominant les campagnes du haut de sa colline avancée.

Au sud de Séville, les anciennes cités de la Bétique inférieure, très-populeuses du temps des Maures, n'ont plus qu'une faible importance. Utrera, la plus considérable, et d'ailleurs assez jolie ville, a le grand avantage, rare en Espagne, d'être au point de croisement de quatre lignes de fer: là viennent s'unir à la principale voie de l'Andalousie le chemin de fer de Moron, qui apporte les beaux marbres de la sierra, et celui qui parcourt les riches campagnes d'Osuna et de Marchena, villes limitées à l'est par le désert. Utrera est célèbre dans le monde des aficionados, à cause des taureaux de course qui paissent, à l'ouest de son territoire de culture, dans les maremmes du Guadalquivir. Lebrija, ceinte de ses vieilles murailles et fière de sa belle tour d'église, imitée de la Giralda, est encore plus rapprochée qu'Utrera de ces espaces marécageux, qui commencent presque immédiatement au pied de son coteau pour se continuer au sud-ouest, jusqu'à la bouche du Guadalquivir. A Lebrija naquit Juan Diaz de Solis, le navigateur qui découvrit le rio de la Plata.

La gardienne de l'embouchure, Sanlúcar de Barrameda, aux maisons blanches et roses ombragées de palmiers, n'est plus, comme au temps des Arabes, le grand port d'expédition de la vallée du Guadalquivir; ses embarcations de cabotage et celles du petit havre de Bonanza, situé à une faible distance en amont, à l'endroit où les flots transparents de la mer viennent se rencontrer avec les eaux jaunes du fleuve, ne servent plus qu'au transport des denrées locales. Sanlúcar, que l'on accusait jadis, à tort ou à raison, de compter parmi ses habitants un nombre malheureusement très-considérable d'hommes violents et débauchés, eut l'insigne honneur de voir sortir de son port, en 1519, les trois navires de Magellan et d'y voir rentrer, trois années après, le premier bâtiment qui eût tracé son sillage sur toute la rondeur du globe. Mais, en dépit de ce grand titre de gloire commerciale, Sanlúcar, dont les belles plages invitent les baigneurs, est bien plus une ville de plaisir et de villégiature qu'une cité de trafic maritime. C'est dans un autre bassin fluvial, aux bords du Guadalete, peut-être le Léthé des anciens, que l'on rencontre le centre de commerce le plus actif entre Séville et Cádiz, la ville élégante et même fastueuse de Jerez de la Frontera, qu'entourent les immenses bodegas ou celliers, dans lesquels sont entassées les barriques remplies du vin précieux. La réputation des divers crus de Jerez date du commencement du dix-huitième siècle, et depuis cette époque elle n'a cessé de grandir; actuellement, le sherry occupe, avec le vin de Porto, la plus grande part des caves de l'Angleterre. En montant à la pittoresque cité d'Arcos de la Frontera, bâtie au sommet d'un escarpement blanchâtre, on a sous les yeux toute la riche vallée du Guadalete où se recueille la liqueur exquise. Un petit monticule qui s'élève au milieu des vignobles indique, suivant la tradition, l'endroit où aurait eu lieu le gros de la fameuse bataille qui livra l'Espagne aux musulmans.

La baie de Cádiz, si bien défendue des vents et de la houle du large par la flèche allongée qui commence à l'île de Leon, est tout entourée de ports, de villes et de villages formant comme une grande cité maritime. Près de l'angle septentrional de la baie, qui semble le débris d'un ancien littoral rompu par l'effort des vagues, une vieille enceinte d'aspect cyclopéen entoure la ville de Rota, rendez-vous des pêcheurs et peuplée de vignerons auxquels on a fait une réputation de Béotiens, mais qui n'en savent pas moins préparer l'un des meilleurs vins de l'Espagne. Puis, après une succession de criques et de becs, on voit s'ouvrir l'estuaire de Puerto de Santa María, où le Guadalete vient déboucher dans l'Atlantique: c'est de là que les négociants en vins, dont les magasins s'alignent le long des quais, expédient presque tous les produits des vignobles de Jerez. De tout temps un grand mouvement d'échanges s'est opéré par ce havre, mieux situé que celui de Cádiz, à cause de la convergence des voies de communication venues de l'intérieur; on dit même que les habitants de Buenos-Ayres doivent leur nom de Porteños aux nombreux immigrants andalous que lui expédia le «port» de Santa María; le célèbre Florentin dont le nom a été donné au Nouveau Monde, Amerigo Vespucci, était parti de la barre du Guadalete. Puerto Real, l'ancien Portus Gaditanus, situé au milieu d'un dédale de marigots où les eaux douces et les eaux salées se déplacent tour à tour est un simple débarcadère; les chantiers voisins, que l'on désigne sous le nom de Trocadero ou «Lieu d'Échanges» et qui rappellent un fait d'armes de l'expédition française de 1823, sont fréquemment déserts, et souvent l'arsenal de la Carraca, ses bassins, ses grands entrepôts, ses forts casematés ne sont habités que par les galériens, les gardes-chiourme, la garnison. A l'est et au sud s'étendent des salines où l'on recueille une quantité de sel fort considérable.

San Cárlos, au sud de la baie intérieure de Cádiz, est la première des villes riveraines qui soit tout à fait insulaire. Le chenal navigable de Santi Petri, ou de San Pedro, ayant de 7 à 8 mètres de profondeur à marée haute et traversé d'ailleurs par route et chemin de fer, la sépare du continent et des coteaux qui portent les maisons de plaisance et les auberges de Chiclana, ville de bains qui est en même temps le lieu de naissance et l'école des grands toreros de l'Andalousie. San Cárlos n'est guère qu'un faubourg de San Fernando, appelé aussi tout simplement la Isla, où se trouve l'Observatoire de marine par lequel les astronomes espagnols font passer leur premier méridien. Au delà d'un nouveau canal commence l'arête rocheuse et en partie recouverte de sable de l'Arrecife, que l'on peut comparer à une tige dont Cádiz serait la fleur épanouie: à la racine de ce pédoncule se trouvait jadis une haute tour phénicienne servant de piédestal à un dieu de bronze étendant le bras droit vers les mers inconnues de l'Occident. On dépasse des forts, les remparts et les fossés de la Cortadura, creusés en 1810 par les Gaditains eux-mêmes, et des deux côtés on voit la plage s'abaisser vers les flots bleus. A gauche, dans la grande mer, les bateliers montrent aux voyageurs naïfs les prétendus restes d'un temple d'Hercule qu'auraient englouti les vagues. Un fait est certain, c'est que toute la contrée a subi, soit dans les temps historiques, comme l'affirment les marins, soit à une époque antérieure, un mouvement considérable de dépression. Les barres qui prolongent leur ligne de brisants à 3 ou 4 kilomètres en mer, parallèlement à la plage actuelle, sont un reste sous-marin de l'ancien littoral. Il est vrai qu'un exhaussement du sol avait précédé la dépression, car la péninsule sur laquelle repose la ville de Cádiz repose en entier sur des restes de coquillages, huîtres et pectens.

Enfin on a franchi la dernière ligne des fortifications et l'on est entré dans la fameuse Cádiz, héritière de l'antique Gadir des Phéniciens, de la Gadira des Grecs, de la Gadès des Romains. Aux premiers âges de l'histoire ibérienne, cette ville avait, parmi les cités de la Péninsule, la prééminence qui appartint plus tard à Tarragone, à Mérida, à Tolède, à Cordoue, à Grenade, et qui depuis trois siècles est échue à Madrid. Pendant la période historique, Cádiz eut ses alternatives de richesse et de décadence, mais elle occupe une position géographique tellement privilégiée, qu'elle a toujours repris sa prospérité, en dépit des revers politiques et des règlements de fisc, plus funestes encore. Non-seulement elle a son excellente rade, ou plutôt son ensemble de ports, mais elle se trouve près de l'issue d'une large et féconde vallée fluviale, à côté de la porte qui fait communiquer les eaux de l'Océan avec celles de la Méditerranée, et non loin de la pointe terminale d'un continent tout entier. Cádiz est un port d'embarquement naturel pour les côtes du Nouveau Monde, et lorsque le réseau des chemins de fer de la Péninsule, déjà rattaché à celui du reste de l'Europe, sera utilisé comme il devrait l'être, la rade de Cádiz disputera au grand port du Tage le privilége d'être la tête de ligne de tout le continent européen sur la route de l'Atlantique austral.

Si le petit port envasé de Palos, situé au bord de l'estuaire du rio Tinto, a eu l'honneur d'expédier les caravelles qui découvrirent les Indes occidentales, c'est le port de Cádiz qui, pour sa part, a eu, pendant une longue période de l'histoire coloniale, les bénéfices du commerce avec ces contrées, surtout depuis 1720, époque à laquelle le tribunal des Indes fut transféré de Séville à Cádiz. En 1792, les Gaditains expédiaient en Amérique des marchandises d'une valeur de 67 millions de francs et en recevaient des denrées et des matières précieuses pour une somme de 175 millions. Il est vrai que, bientôt après, l'Espagne devait payer trois siècles de monopole commercial par la perte subite et presque totale de ses échanges avec le Nouveau Monde, et Cádiz vit ainsi tarir la source la plus abondante de ses revenus; elle n'avait plus guère que la pêche et les salines, mais la fortune lui est revenue en partie, et de nouveau les navires se pressent devant ses quais 168.

Note 168: (retour)
Mouvement général de la baie de Cádiz, en 1874       587,000  tonnes.
Commerce général     »          »           »     92,000,000  fr.
Navires et embarcations appartenant à
                                Cádiz, en 1868         3,557,
                                            jaugeant  56,328 tonnes.
Produit de la pêche, en 1868                         900,000 kilogr.

Sur cette partie du littoral d'Espagne, entre l'Algarve portugais et le détroit, Cádiz est la seule ville qui soit en relations d'affaires avec le monde entier; Huelva, si active d'ailleurs, n'a qu'un trafic spécial, celui des minerais de toute espèce qu'elle expédie aux usines de l'Angleterre.

Pour son trafic et sa population nombreuse, Cádiz est trop à l'étroit: le littoral de la baie est peuplé d'environ 200,000 habitants, dont le tiers n'a pas même trouvé place dans la ville. A l'est, en dehors de la «Porte de Terre», existent il est vrai quelques terrains qu'il serait facile d'agrandir en endiguant les bas-fonds de la baie; mais les officiers du génie n'y laissent point bâtir de grands édifices, et ce quartier extérieur n'a pris qu'une faible importance. D'après le proverbe espagnol, «Cádiz n'est qu'un plat d'argent posé sur la mer.» De toutes parts entourée d'eau, la «Venise espagnole» a dû gagner en hauteur ce qui lui manque en surface; ses maisons ont dû se dresser jusqu'à cinq et six étages, et presque toutes sont encore surmontées d'un belvédère d'où l'on voit se dérouler autour de la ville le grand cercle des eaux. Quoique ainsi emprisonnée et n'ayant pour promenade que le parapet de ses murs d'enceinte, Cádiz est pourtant fort gaie d'aspect: ses maisons, badigeonnées de nuances claires, sont plaisantes à voir; les habitants, réputés pour leur amour du plaisir, leur vivacité, leur talent de repartie, leur élégance presque créole, ont mérité à la ville le nom de «Cádiz la Joyeuse»; mais ils ont d'autres titres auprès de leurs concitoyens d'Espagne. De tout temps, ils ont montré un grand esprit d'indépendance, et c'est au milieu d'eux que naquit l'Espagne moderne, lorsque les Cortès, assemblées dans l'île de Leon, représentaient la patrie debout contre l'envahisseur étranger.

Sur les rivages de l'Andalousie méditerranéenne, Almería fut jadis une autre Cádiz pour l'activité du commerce. A l'époque où les deux rives opposées de la mer étaient occupées par des peuples de même langue et de même religion, nul port n'était plus favorablement situé que celui d'Almería pour la facilité des relations d'une rive à l'autre, car c'est là que commence l'étroit de la Méditerranée, et les voyageurs pouvaient ainsi changer de continent sans braver de grands dangers de mer et sans faire un long détour par le détroit de Gibraltar. La tradition de l'ancienne grandeur d'Almería s'est maintenue dans le pays et l'on répète à ce sujet un dicton populaire:

Cuando Almería era Almería,

Granada era su alquería.


Quand Almérie était Almérie,

Grenade était sa métairie.

Mais les Espagnols ont pris soin de mettre un terme à cette prospérité lorsqu'ils s'emparèrent de la ville, au milieu du douzième siècle, avec l'aide des Génois et des Pisans, et mirent la main sur cette «coupe sacrée» (sacro calino) que la légende dit avoir été le Saint-Graal, le vase mystique dont la conquête coûta tant d'efforts aux chevaliers de la Table Ronde. Quoique vaincues, Almería et les autres villes de son district restèrent longtemps mauresques, comme elles le sont encore par l'origine de leurs habitants; mais il leur fallut cependant se défendre contre les incursions des Barbaresques, et la cathédrale d'Almería, commencée au seizième siècle, témoigne, par son aspect de forteresse, des périls qu'avait à courir la population. Quant aux maisons blanches à terrasses, aux ruelles tortueuses, à la vieille casbah, qui pouvait contenir jusqu'à vingt mille hommes, elles ont conservé leur physionomie tout à fait arabe, et par les portes entr'ouvertes on entrevoit des femmes accroupies à la manière orientale qui s'occupent à tisser des nattes. Depuis que l'Algérie a pris une grande importance comme pays de colonisation espagnole, Almería renoue la chaîne de commerce qui l'attachait autrefois à la Maurétanie; à ses expéditions de minerai vers l'Angleterre et la France elle ajoute un mouvement incessant de voisinage avec le port algérien d'Oran.

A l'occident d'Almería se succèdent des villes à la température et aux productions tropicales. Au débouché de la vallée du rio Grande d'Alpujarra, est le port de Dalias, qui justifie son nom arabe «la Treille», en produisant des raisins exquis: ce fut, dit-on, le premier établissement fixe des Arabes venus d'Afrique. Au delà se suivent Adra, les deux petits ports de Motril, Cala Honda et le Baradero, puis Almuñecar, Velez-Málaga, et la cité de Málaga «l'enchanteresse», entourée de ses magnifiques jardins et de ses vergers qu'arrosent les eaux du Guadalmedina.

Málaga, d'origine phénicienne comme la plupart des autres ports du littoral, est la ville la plus populeuse et la plus commerçante de l'Andalousie; moins riche en beaux monuments arabes que Grenade, Cordoue, Séville,--car elle ne possède que des palais dégradés,--moins fameuse par les événements de l'histoire que Cádiz, sa rivale de la côte atlantique, elle doit à son excellent port et à l'exubérante fertilité de ses campagnes d'avoir distancé toutes les autres villes de l'Espagne méridionale par le nombre et l'activité de ses habitants; en Espagne, elle n'est dépassée que par Barcelone pour l'importance annuelle de ses échanges. Málaga a sur Cádiz l'avantage de n'être pas un simple lieu d'entrepôt. Les denrées qu'elle exporte, vins, oranges, fruits de toute espèce, mais surtout raisins secs (pasas), proviennent de sa banlieue immédiate, admirablement arrosée par les canaux d'irrigation du Guadalhorce et débarrassée de tous les marécages qui s'y trouvaient naguère. Málaga possède même pour alimenter son commerce ce que n'a pas Cádiz, plusieurs établissements industriels, et notamment des fonderies, de grandes fabriques de sucre de canne; son climat délicieux ferait aussi de cette ville un séjour des plus désirables pour les étrangers, si les maisons et les rues étaient tenues plus proprement. Le port de Málaga, fort vaste, serait menacé, dit-on, de diminuer d'étendue par un exhaussement du fond; mais il ne faut peut-être attribuer les empiétements du rivage qu'aux débris charriés par le torrent de Guadalmedina; une large promenade a été conquise sur ses eaux devant les anciens quais. Vue de la mer, la cathédrale, qui domine le port, semble presque aussi grande que le reste de la ville; mais, outre les maisons groupées à la base de la colline et de la forteresse de Gibralfaro, il faudrait compter aussi comme appartenant à la cité les innombrables villas parsemées sur les pentes des coteaux environnants et dans les vallons tributaires du Guadalhorce et du Guadalmedina. Les villes de bains sulfureux et autres qui se trouvent ça et là dans les régions les plus pittoresques des montagnes voisines, Alora, Alhaurin Grande, Carratraca, et même Alhamá, sur le versant septentrional de la sierra de Alhamá, peuvent être considérées comme dépendant en grande partie de Málaga, car ce sont principalement les Malagueños qui animent pendant l'été les rues de ces lieux de villégiature et de guérison. On dit que les sources d'Alhamá étaient tellement fréquentées du temps des rois maures, qu'elles leur rapportaient 500,000 ducats par an. De nos jours les bains de ces contrées sont beaucoup moins appréciés qu'ils ne le méritent. Les eaux de Lanjaron, dans le val de Lecrin, ont, dit-on, plus de vertu que celles de Vichy, et de plus ont l'avantage de jaillir dans le «Paradis» de l'Alpujarra, au milieu des sites les plus grandioses et les plus charmants. Les habitants sont eux-mêmes parmi les plus beaux de la Péninsule: «Il n'y a qu'un Lanjaron en Espagne!» dit le proverbe.

Les villes d'Antequera et de Ronda, qu'on laisse à une certaine distance dans l'intérieur, appartiennent toutes les deux au bassin de la Méditerranée, puisque la première est située sur le Guadalhorce, qui se jette dans la mer un peu à l'ouest de Málaga, et que l'autre s'élève dans le bassin du Guadiaro, dont les eaux baignent les pentes orientales des collines de San Roque, au nord de Gibraltar. Antequera est une des plus antiques cités de l'Espagne; elle sert d'intermédiaire aux échanges qui s'opèrent directement entre Málaga et la vallée du Guadalquivir; en outre, elle a les produits agricoles de son admirable vega, l'une des plus fécondes de l'Andalousie. Sur une colline des environs s'élève un grand dolmen de six mètres de longueur, fort curieux par sa situation géographique à égale distance des mégalithes de la Gaule et de ceux de l'Afrique septentrionale: on lui donne le nom de Cueva del Mengal. Quant à la ville encore tout arabe de Ronda, elle ne peut avoir l'importance d'Antequera comme lieu d'échanges, à cause de sa position dans le cœur même de l'âpre serranía, sur les deux rochers que sépare l'énorme coupure dite le Tajo ou «l'Entaille», profonde de 160 mètres et d'une largeur de 35 à 70 mètres. Un pont, que l'on croit romain, unit les deux rives dans la partie supérieure de la gorge; un autre, d'origine arabe, franchit le défilé à 40 mètres au-dessus du Guadalevin; enfin, les trois arcades superposées d'un pont moderne rejoignent les deux lèvres mêmes du défilé. Après avoir dirigé la construction de cette œuvre prodigieuse pendant quarante-huit années, de 1740 à 1788, l'architecte Aldehuela l'inaugura tristement, en tombant dans le gouffre où tournoient les aigles et les vautours. Du palier et des terrasses suspendues, on jouit d'une vue enchanteresse sur la vallée du Guadalevin et la sierra de San Cristóbal; mais le spectacle le plus saisissant est celui qui se présente quand, au sortir de la roche, où serpente un escalier arabe taillé dans la pierre vive, on se trouve tout à coup dans la gorge ténébreuse, au bord des cascades du Guadalevin, et que l'on voit au-dessus de sa tête les arbres, les tourelles et les hautes arcades se profiler dans le ciel. Un ruisseau tranquille, qui sort des profondeurs de la roche, vient près de là mêler son eau pure à celle du torrent.

Comme forteresse, Ronda défendait bien les passages de la montagne entre la vallée du Genil et celle du Guadiaro, et pendant les guerres elle a toujours été un point stratégique important; quoiqu'elle eût succombé sept ans avant Grenade, les habitants du pays environnant défendirent encore leur nationalité mauresque contre les chrétiens espagnols jusqu'en l'année 1570. Les Rondeños sont fort habiles à dresser les chevaux du pays, qui escaladent d'un pied sûr les rudes sentiers des montagnes; en outre, ils fournissent au commerce un grand nombre d'agents, ne figurant pas d'ailleurs sur les états réguliers de la statistique officielle: ce sont les contrebandiers qui se chargent d'introduire en Andalousie les cotonnades, les étoffes de toute espèce, les tabacs et autres marchandises entassées dans les magasins de Gibraltar. Les ports de Marbella et d'Estepona, sur la rive méditerranéenne de l'Andalousie, et, de l'autre côté du promontoire d'Europe, la jolie ville d'Algeciras, prennent aussi leur part de ce commerce interlope. On a souvent parlé de faire d'Algeciras une rivale de Gibraltar pour le mouvement des échanges; mais comment pareil espoir pourrait-il se réaliser? Où sont les cités industrielles qui pourraient alimenter de leurs produits la rade d'Algeciras?

Quant à l'étroit rocher dont les Anglais se sont emparés en 1704, et qu'ils ont perforé de plusieurs kilomètres de chemins couverts, hérissé de plus de mille canons, pour dominer de leur mieux le passage du détroit, ils ont su en faire, non-seulement une forteresse imprenable, mais aussi un entrepôt de commerce extrêmement actif 169.

Note 169: (retour) Mouvement du port de Gibraltar:
                      Année 1869.

Grands voiliers   2,742 nav. jaugeant 893,350 ton.
Petits voiliers   2,300        »       41,400  »
Bateaux à vapeur  3,894        »    2,521,900  »
                  ______________________________
Totaux            8,936 nav.   »    3,456,550  »

                      Année 1873.

Grands voiliers   2,028 nav. jaugeant 677,700 ton.
Petits voiliers   1,735        »       31,200  »
Bateaux à vapeur  5,268        »    2,712,900  »
                  ______________________________
Totaux            9,031 nav.   »    3,421,800  »

A l'exception de quelques fruits mûris dans les jardins qu'on a ménagés sur les talus de pierrailles, Gibraltar ne peut rien produire. C'est Tanger qui nourrit sa voisine d'Europe: viande, blé, proviennent en grande partie de la rive africaine du détroit, et nombre de négociants de la ville sont eux-mêmes des Marocains s'occupant du placement de leurs denrées. Mais, si les ressources propres manquent à la ville anglaise, elle s'en dédommage amplement par les profits qu'elle retire de son commerce de contrebande avec l'Espagne, consistant principalement en tabac, et du passage incessant des navires de guerre, des longs-courriers, des caboteurs. L'importance maritime de Gibraltar, déjà considérable, mais beaucoup moins grande que ne pourrait le faire supposer le mouvement extraordinaire de la navigation, serait bien supérieure, si le port n'était exposé aux vents du sud et du sud-ouest, même à ceux de l'est. Lorsque le temps est incertain, les navires de Gibraltar, aussi bien que ceux d'Algeciras, sont obligés de se réfugier à l'extrémité nord-orientale de la baie, dans la crique de Puente-Mayorga. Seulement un quart des navires qui passent le détroit s'arrête à Gibraltar; les autres n'y font qu'une escale temporaire sans se livrer à aucune opération commerciale. Les navires à vapeur, qui deviennent de plus en plus nombreux en proportion, à cause de la vitesse et de la régularité que le commerce exige désormais, n'entrent au port de Gibraltar que pour y prendre, dans les magasins flottants, la quantité de charbon qui leur est nécessaire, et les voiliers y relâchent pour attendre les ordres des armateurs ou le changement de vent. Environ les trois quarts du prodigieux tonnage des navires qui relâchent à Gibraltar appartiennent à l'Angleterre; l'Italie et la France se disputent le deuxième rang, et le pavillon espagnol, qui pourtant flotte en vue des côtes de la patrie, arrive seulement en quatrième ligne.

Malgré la beauté pittoresque de son rocher et la vue de la rade, Gibraltar est un séjour peu agréable, à cause de l'air fiévreux qui s'élève des marécages de l'île et plus encore à cause du régime strictement militaire qui règne dans la place. Les sujets anglais seuls ont le droit de s'y établir à demeure et d'y acquérir des propriétés. Les étrangers ne peuvent résider dans la ville que munis d'une autorisation spéciale, et les grandes autorisations ne peuvent s'obtenir qu'après quarante années de résidence. Les centaines d'Espagnols qui viennent chaque jour pour le marché sont tenus de se munir d'un permis en entrant dans la ville et doivent être sortis des murs d'enceinte avant le coup de canon du soir. De leur côté, les Anglais résidant à Gibraltar, que l'on désigne plaisamment sous le nom de «lézards du rocher» (lizards of the rock), se sentent un peu à l'étroit sur leur péninsule brûlante, et chaque ville, chaque village des environs, en reçoit sa petite colonie 170. San Roque surtout est devenue presque anglaise à cause des immigrants de Gibraltar qui viennent y chercher pendant les chaleurs de l'été un air plus frais et plus salubre que celui de leur promontoire. Lors de la saison de la chasse, les montagnes de la contrée, fort riches en gibier, retentissent des coups de fusil tirés par les insulaires en villégiature.

Note 170: (retour) Population probable des villes principales de l'Andalousie:
Málaga                  92,000 hab.
Séville (Sevilla)       80,000  »
Grenade (Granada)       65,000  »
Cádiz                   62,000  »
Cordoue (Córdoba)       45,000  »
Linarès                 40,000  »
Jerez                   35,000  »
Antequera               30,000  »
Almería                 27,000  »
Écija                   24,000  »
Chiclana                22,000  »
Puerto Santa-María      18,000  »
San Fernando            18,000  »
Carmona                 18,000  »
Jaen                    18,000  »
Sanlúcar de Barrameda   17,000  »
Lucena                  16,000  »
Osuna                   16,000  »
Montilla                15,500  »
Ubeda                   15,000  »
Velez-Málaga            15,000  »
Loja                    15,000  »
Baeza                   15,000  »
Utrera                  14,000  »
Ronda                   14,000  »
Motril                  13,500  »
Baza                    13,500  »
Velez Rubio             13,000  »
Montoro                 12,000  »
Lebrija                 12,000  »
Marchena                12,000  »
Aguilar                 12,000  »
Baena                   14,500  »
Cabra                   11,500  »
Andújar                 11,000  »
Arcos de la Frontera    12,000  »