IV

VERSANT MÉDITERRANÉEN DU GRAND PLATEAU, MURCIE ET VALENCE.

Les plateaux de l'intérieur de l'Espagne et les monts qui en forment le rebord s'abaissent du côté de la Méditerranée avec une déclivité rapide qui permet de changer de climat et d'horizon dans un petit nombre d'heures. Des âpres terres où le vent du nord apporte souvent les froidures, on descend dans les régions heureuses toujours réchauffées par le soleil. Au lieu de voir les eaux des rivières s'enfuir au loin vers l'Atlantique boréal, on aperçoit à ses pieds les flots resplendissants de la Méditerranée. Ces pentes tournées vers la mer d'Afrique, les plaines étroites qui s'étendent à leur base, les bastions de promontoires qui leur servent de point d'appui, constituent donc, par leur ensemble, une région naturelle tout à fait distincte du reste de l'Espagne. Il est vrai que les frontières administratives de Murcie et de Valence ne coïncident pas exactement avec les limites de la région naturelle; Murcie occupe une partie des plateaux qui appartiennent à l'Espagne centrale: d'autre part, la province aragonaise de Teruel empiète sur les vallées dont les eaux s'épanchent sur le territoire de Valence; mais, si l'on considère surtout la population, on reconnaît qu'elle s'est amassée dans le voisinage du littoral, tandis que les escarpements supérieurs sont presque déserts. La zone vivante des deux provinces est précisément indiquée par les traits du relief géographique 171.

Note 171: (retour)
             Superficie.       Population en 1870. Popul. kilom.

Murcie    32,497 kil. carrés.     1,100,510 hab.        34
Valence   17,608    »               961,360  »          56
         __________________      ________________      ___
          50,105 kil. car.        2,061,870 hab.        41

PAYSANS DE MURCIE.
Dessin de Fritel, d'après des types photographiés par M. J. Laurent.

Au nord de la sierra de Gata, qui forme l'angle sud-oriental de la Péninsule, les chaînons appartenant au système de la sierra Nevada s'abaissent par degrés en s'approchant de la mer et se terminent en sinueuses rangées de montagnes et de collines inégales, séparées par des ramblas, ou ravins, presque toujours sans eau. L'orientation normale de ces chaînons est dans le sens de l'ouest à l'est et du sud-ouest au nord-est. La sierra de los Filabres, interrompue par la vallée où coulent parfois les eaux soudaines de l'Almanzora, reparaît en une faible chaîne côtière et, sous le nom de sierra de Almenara, se prolonge entre Lorca et Carthagène; la péninsule en forme de faucille qui s'avance au loin dans la mer au cap de Palos peut être considérée comme une ramification lointaine de cette chaîne, qui continue elle-même la sierra Nevada. L'arête de las Estancias, déprimée au col de Velez Rubio, puis coupée par le défilé de la Sangonera, en amont de Lorca, va se rattacher, plus au nord, à des massifs voisins de la sierra de Espuña. Celle-ci, qui domine de plus de 1,500 mètres les plaines de Murcie, est elle-même une continuation de la sierra de María, par l'intermédiaire du massif appelé «le Géant», el Gigante. Enfin, les sierras de Sagra et del Mundo projettent aussi vers le nord-est leurs chaînons avancés qui forcent à de longues sinuosités les hauts affluents du Segura. Seule la sierra de Alcaraz, après s'être redressée aux «Roches», ou Peñas de San Pedro, reste séparée des montagnes de Chinchilla par des plaines très-faiblement accidentées.

Sur la rive gauche du Segura, les diverses sierras, de Chinchilla, de Cabras, del Carche, de Pila, de Crevillente, suivent la même direction moyenne; puis, réunies en un même massif fort tourmenté, dont la plus haute cime, le Moncabrer, se dresse au-dessus d'Alcoy en une véritable montagne, elles se rétrécissent en pointe pour former cet ensemble de caps qui s'allonge au-devant des îles Baléares et qui rhythme d'une façon si gracieuse le littoral de la Péninsule. La montagne qui termine la chaîne, au cap San Antonio, est célèbre dans l'histoire de la géodésie: c'est le Mongo, l'observatoire naturel où s'installèrent Méchain, Biot, Arago, pour faire leurs opérations relatives à la mesure du méridien. Des ruines de la cabane en pierres sèches qui couronnent le sommet de la montagne on jouit d'une vue admirable sur la mer: le groupe des Baléares et toute la côte de l'Espagne, du delta de l'Èbre au cap de Palos. Un des promontoires voisins du Mongo, le Peñon de Hifac, à peine rattaché à la rive par un isthme étroit, est d'origine volcanique. Dans le voisinage, divers autres indices témoignent de l'activité des anciennes crevasses du sol.

Les montagnes qui dominent les vallées du Júcar et de ses affluents ne semblent être que les débris du grand plateau qui s'élève à l'ouest et qui forme la principale gibbosité de l'Espagne centrale. Les sommets aux pentes ravinées, les massifs fragmentaires, les chaînons inégaux et tortueux du versant méditerranéen sont presque tous inférieurs en élévation à l'énorme croupe occidentale, dont ils ont été détachés par le travail érosif des eaux; quelques cimes seulement, le Pico Ranera, la sierra Martes ont l'aspect de véritables montagnes. Dans le bassin du Guadalaviar, les sierras indépendantes sont plus hautes et d'une plus fière apparence. Autour de la Muela de San Juan, la borne centrale des bassins fluviaux, divers contre-forts, la sierra de Albarracin, la sierra de Valdemeca, les «Monts Universels», sont encore à demi engagés dans l'épaisseur du plateau; mais, plus à l'est, un massif de formes arrondies, où pyramide le pic de Javalambre et qui dépasse 2 kilomètres d'altitude, a tout à fait le caractère montagneux. Au nord de ce massif et du petit fleuve de Mijares, souvent à sec, se dresse un autre groupe dominateur, la Peñagolosa, qui se relie à l'est, par un plateau montueux, à la sierra de Gudar, dont les pentes septentrionales appartiennent déjà au bassin de l'Èbre.

De la Peñagolosa au grand coude du fleuve, tous les massifs aux noms catalans, la Muela de Ares, le Tosal des Encanades, le Bosch de la Espina, et d'autres moins importants, sont disposés en forme de chaîne côtière, parallèlement au rivage de la Méditerranée. A leur base et dans le voisinage immédiat de la mer, deux petites chaînes jumelles, coupées de distance en distance par les vallées d'alluvions ou de pierres que parcourent les torrents, se développent suivant une même ligne parallèle, en laissant entre elles une dépression, utilisée par routes et chemins de fer. La sierra de Montsía termine pittoresquement cette arête géminée, au bord même de l'Èbre. Avant que ce fleuve n'eût percé le rempart de montagnes qui le retenait en lac dans les plaines de l'Aragon, la petite chaîne riveraine, de même que la sierra plus haute de l'intérieur, se prolongeait régulièrement vers les Pyrénées 172.

Note 172: (retour) Altitudes, d'après Coello, des montagnes du versant méditerranéen:
Gigante               1,499 mètres.
Morron de Espuña      1,582   »
Moncabrer             1,385   »
Pico de Javalambre    2,002   »
Peñagolosa            1,811   »
Muela de Ares         1,318   »
Tosal des Encanades   1,392   »
Sierra de Montsía       762   »

Dans leur ensemble, les montagnes du versant méditerranéen de l'Espagne centrale sont d'une grande nudité; les broussailles apparaissent de loin comme des taches noirâtres sur la roche éblouissante. De même qu'en Grèce et en Provence, on peut suivre du regard les arêtes précises des sommets, et la pureté de ce profil éclairé par un ciel presque toujours limpide et bleu ajoute à la beauté sévère des paysages. L'extrême transparence de l'air a valu à la contrée de Murcie le nom de Reino Serentsimo, «Royaume Très-Serein.» C'est pour la même raison que l'on désigne les montagnes de la contrée sous la poétique appellation de montes de Sol y Aire, «montagnes du Soleil et de l'Air libre.» Dans le bassin du Segura, plus encore que dans l'Andalousie, le climat est décidément africain. Le printemps et l'été cessent d'exister comme saisons; il n'y a plus, comme sous la zone tropicale, qu'une saison des chaleurs et un hivernage, qui dure d'octobre en janvier. Mais les écarts des saisons sont heureusement tempérés, en été par le mistral qui descend des plateaux, en hiver par les brises régulières qui soufflent de la mer voisine. Le mois de mars est celui pendant lequel les vents se propagent le plus souvent en tempêtes.

La végétation du littoral, surtout celle de Murcie, offre un mélange intime des produits de la zone tropicale et de la zone tempérée. Un grand nombre d'arbres gardent leur feuillage pendant toute l'année, tandis que d'autres le perdent en hiver. A côté du froment, du riz, du maïs, des oliviers, des orangers, des vignes de l'Europe méridionale, on voit le cotonnier, la canne à sucre, la patate douce, le nopal, l'agave, le chamærops, le dattier. Maint steppe de la contrée rappelle non-seulement l'Afrique, mais encore les confins du Sahara. Les maladies tropicales trouvent aussi dans le climat de l'Espagne sud-orientale un milieu qui leur convient. Importée par les navires d'Amérique, la fièvre jaune s'est plusieurs fois développée sur la côte méditerranéenne de l'Espagne, et même Barcelone, voisine des côtes de France, se souvient encore des ravages du fléau. Comme tant d'autres contrées riveraines de la Méditerranée, les côtes de Valence ont aussi à souffrir du mauvais air, surtout après les inondations soudaines, quand des matières putréfiées séjournent dans la campagne. Le mélange des eaux douces et des eaux salées dans les lagunes, ou albuferas, du littoral détruit également la pureté de l'air et fait naître des fièvres dangereuses. Au contraire, les lacs tout à fait salins qui se succèdent dans le voisinage de la côte au sud du Segura, et la grande baie intérieure de Mar Menor, qu'une flèche sablonneuse d'une vingtaine de kilomètres sépare de la haute mer, n'exercent aucune influence funeste sur le climat.

La région de l'Espagne où il pleut le moins est la partie sud-orientale de la Péninsule 173.

Note 173: (retour)
                                    Murcie.  Alicante.  Valence.

Température moyenne, d'après Coello   (?)    20°,7(?)   19°,7(?)
Pluies moyennes                     0m,362    0m,427    0m,446
Journées de pluie                      63       48        45

Entre Almería et Carthagène, la moyenne de l'humidité tombée est d'une vingtaine de centimètres à peine; dans les campagnes d'Alicante et d'Elche, elle est peut-être un peu plus abondante; Murcie, située à la base de montagnes qui arrêtent les vents pluvieux au passage, Valence, bâtie sur la concavité d'un golfe déjà tourné vers l'est et le nord-est, ont des pluies plus considérables; mais la moyenne d'un demi-mètre est peu de chose pour un climat presque tropical, d'autant plus qu'une partie de l'eau tombée s'évapore aussitôt; seulement un faible excédant trouve son chemin vers la mer par les sinuosités des pierreuses ramblas. Répartie sur toute la superficie du versant méditerranéen, cette quantité d'eau serait tout à fait insuffisante: l'air avide de vapeurs l'aurait bientôt bue en entier. Si la culture est possible et même d'un admirable produit dans certaines campagnes du littoral, c'est qu'elles se trouvent situées sur le parcours des fleuves, où coule le reste des eaux de pluie. Mais que de terrains naturellement fertiles par la composition du sol et cependant condamnés à la stérilité à cause du manque de l'humidité nécessaire! Entre Carthagène et Murcie, les paysans labourent des champs qui ne produisent en moyenne que chaque troisième année, à cause de la rareté des pluies. Des deux côtés de la zone riveraine du Segura s'étendent de véritables steppes, des régions restées salines à cause du manque d'eau qui les nettoie et les féconde: ainsi que le dit un voyageur, les campagnes de Carthagène ont «la végétation d'un four à chaux». Sur un espace que l'on peut évaluer à 500 kilomètres, en suivant toutes les sinuosités du littoral d'Almería à Villajoyosa, les campos de la côte sont tous infertiles et nus, si ce n'est dans de rares oasis et aux bords des cours d'eau permanents ou temporaires: à la base des roches triasiques, où se trouvent des bancs considérables de sel gemme, les sources salines ou magnésiennes s'amassent en lacs qui se dessèchent en été, laissant sur le sol une étendue blanche de cristaux: tel est le lac de Petrola ou de «Sel Amer», qui ne laisse en été qu'une couche de sulfate de magnésie. De même les étangs marins des environs d'Orihuela, qui fournissent le meilleur sel des provinces du littoral méditerranéen, se recouvrent au mois d'août d'une croûte si épaisse de sel rose, qu'on la découpe à la hache.

Ces rivières bienfaisantes, dont les eaux se changent en séve pour les plantes des huertas, ou jardins, de leurs rivages, sont le Segura, le Vinalapo, le Júcar, le Guadalaviar, appelé aussi Túria dans son cours inférieur, le Mijares et d'autres rios secondaires. Ces petits fleuves se ressemblent tous d'une manière remarquable par l'âpreté de leurs hautes vallées, par l'aspect sauvage, effrayant de leurs défilés. Le Segura traverse plusieurs chaînes de montagnes avant d'entrer dans la plaine de Murcie et descend ainsi de gradin en gradin par autant de portes de rochers, d'une hauteur moyenne de trois à quatre cents mètres; son affluent majeur, le Rio Mundo, naît dans un amphithéâtre pareil à celui de Gavarnie par sa cascade plongeant en trois bonds successifs, puis il a dû, comme le Segura, tailler son lit à travers les monts, et, précisément au-dessus de sa jonction avec le fleuve principal, il passe dans un étroit cañon de roches rouges et verticales, d'un caractère grandiose. Le Júcar, le Guadalaviar (Oued-el-Abiad), ou «Fleuve Blanc», ont moins d'obstacles à franchir, à cause de la plus grande simplicité du relief orographique; mais plusieurs de leurs défilés sont d'une beauté saisissante, même dans cette Espagne si riche en âpres rochers, en gorges déchirées. On cite surtout, comme étant des plus belles de la Péninsule, les clus ouvertes par les torrents qui descendent de la Muela de San Juan et des monts d'Albarracin. Le Júcar commence par couler sur le plateau comme s'il devait aller se réunir au Tage, puis il se retourne au sud et au sud-est pour atteindre, par une série de coupures, le bassin de la Méditerranée. Quant au Guadalaviar, il naît sur le versant oriental du plateau des Castilles; en entrant dans la plaine de Valence par la brèche de Chulilla, il descend de 140 mètres par une succession de nombreux rapides.

Mal alimentés par les pluies, épuisés par l'évaporation, les fleuves du versant méditerranéen n'apportent aux plaines inférieures qu'une faible quantité d'eau. Aussi les cultivateurs riverains, du moins ceux de la province de Valence, plus industrieux que leurs compatriotes de Murcie, la ménagent-ils avec le plus grand soin. A l'issue de toutes les vallées, les eaux permanentes ou temporaires apportées par les torrents sont mises en réserve au moyen de digues, dans un bassin ou pantano, puis distribuées dans les campagnes par des rigoles d'irrigation, se divisant jusqu'à complet épuisement. Nombre de rivières s'emploient jusqu'à la dernière goutte à leur travail d'arrosement avant d'atteindre le lit du fleuve maître, et les fleuves eux-mêmes, saignés de droite et de gauche, n'arrivent point à la mer, si ce n'est après les pluies soudaines et abondantes. Quand les campagnes arrosées n'absorbent pas en entier le précieux liquide, l'excédant de l'eau, chargé de terres et d'impuretés, va se répandre près de la mer dans quelque étang, mais n'a que rarement la force de percer la plage pour se former un grau de sortie 174.

Note 174: (retour)
            Superficie du bassin. Longueur du  Débit le
                                  cours.       plus faible.

Segura      22,000 kilom. car.    350 kilom.     8 mètres.
Jucar       15,000     »          511   »       22  »
Guadalaviar  8,000     »          300   »       10  »

Grâce à l'eau nourricière, la végétation des campagnes arrosées est merveilleuse de fougue et d'éclat et présente un admirable contraste avec les campos, ou terrains cultivés sans le secours de l'irrigation. Ceux-ci produisent des céréales, du vin, d'autres denrées, et pendant les années exceptionnelles par leurs pluies donnent même d'abondantes récoltes; mais qu'ils sont nus et glabres en comparaison des huertas qu'animé le murmure des eaux ruisselant sous l'ombrage!

La plus célèbre des huertas de l'Espagne est celle dont les arbres cachent à demi les murailles et les tours de Valence. Il est probable que, même dès le temps des conquérants romains, les irrigations étaient pratiquées sur les deux bords du bas Guadalaviar; mais il paraît prouvé que les grands travaux systématiques d'irrigation sont dus aux Arabes. Au moyen de huit canaux principaux qui se subdivisent en nombreuses rigoles secondaires, ou acequias, ils transformèrent toute la campagne de Valence en un paradis de verdure. Aidée dans son travail de production par des engrais que les cultivateurs diligents de la plaine vont recueillir, non-seulement dans les étables, mais aussi dans la boue des rues, la terre humide produit sans se reposer jamais, et avec une fougue étonnante. On voit dans les jardins des tiges de maïs de 5, de 6 et même de 8 mètres de hauteur; les mûriers donnent trois et quatre récoltes de feuilles dans l'année; quatre, cinq moissons de plantes diverses se font dans le même terrain; on fauche jusqu'à neuf et dix fois l'herbe renaissante des prairies. Il est vrai que toute cette végétation, trop hâtivement venue, est aqueuse et sans consistance: c'est de la sève à peine consolidée; de là le proverbe, très-malveillant pour Valence, que répètent les habitants des contrées voisines:

..... En Valencia

La carne es yerba, la yerba agua,

Los hombres mujeres, las mujeres nada!


(La chair n'est que de l'herbe, et l'herbe que de l'eau;

L'homme n'est qu'une femme, et la femme est zéro.)

Cette eau précieuse, qui se transforme en une si grande quantité de produits agricoles et qui enrichit la campagne de Valence, ne pouvait manquer d'être l'objet de litiges nombreux entre les propriétaires limitrophes. Aussi a-t-il fallu régler l'usage des eaux de la manière la plus stricte. Chaque commune a ses heures précises; le signal de l'ouverture et de la fermeture des rigoles d'alimentation est donné par la cloche de la cathédrale de Valence. Un tribunal des eaux juge toutes les questions d'arrosage qui surgissent entre les cultivateurs; il se compose des huit syndics des huit acequias, simples laboureurs élus librement par leurs égaux, non comme les plus versés dans la chicane, mais comme les plus sensés et les plus honnêtes. On fait remonter l'honneur de la fondation de cette cour de justice à un souverain musulman, Al-Hakem-Al-Mostansir-Bilah; mais il est probable que ce tribunal est d'origine toute populaire et n'a pas eu besoin pour naître de plus de chartes et de papiers qu'il ne lui en faut pour se maintenir. Tout le mobilier du tribunal consiste en un simple canapé de velours, que le chapitre de la cathédrale, héritier des obligations des prêtres de la mosquée, est tenu de fournir aux juges. Tous les jeudis, à midi, ils s'assoient majestueusement sur leur canapé, placé au grand air, devant une porte de la cathédrale. Les plaideurs comparaissent devant eux «sans lettrés ni greffiers». Chacun expose son cas, la cour interroge et discute, puis le jugement est prononcé. Il n'est pas d'exemple que les délinquants refusent d'acquitter l'amende, ou même de céder une part de leur terre ou de leurs eaux, lorsqu'ils y ont été condamnés pour réparation de dommage. Ils savent ce qu'il leur en coûterait de s'adresser à des tribunaux irresponsables, élus par d'autres que par eux!


ELCHE ET SA FORÊT DE PALMIERS.
Dessin de A. de Bar, d'après une photographie de M. J. Laurent.

Les huertas des rives du Júcar sont moins fameuses, mais plus riches, s'il est possible, que celle de Valence, à laquelle elles se rattachent par une succession non interrompue de cultures. Le Júcar, soutenu par des digues qui lui donnent un niveau supérieur à celui des campagnes environnantes, se répand en mille canaux parmi les jardins. L'oranger y domine: autour des deux seules villes d'Alcira et de Carcagente, la récolte annuelle dépasse vingt millions d'oranges et suffit à fournir au port de Marseille une grande partie de ces fruits qui se vendent sous le nom de «valences» sur tous les marchés français. D'autres huertas, non moins exubérantes de produits que celle d'Alcira, mais plus pittoresques par le contraste des rochers, s'échelonnent vers le sud-est dans toutes les vallées des montagnes dont les derniers promontoires forment les caps de San Antonio et de la Nao. Dans la région basse qui s'étend de l'autre côté du Júcar, sur les bords de l'albufera de Valence, l'eau s'emploie surtout à l'irrigation des rizières, qui, tout en donnant de riches moissons, empestent la contrée.

Les oasis du grand steppe de l'Espagne africaine, entre les montagnes d'Alcoy et celles d'Almería, n'ont pas la richesse de celles des bassins du Júcar et du Guadalaviar, à cause de leur moins grande abondance d'eau; mais elles ont aussi leur physionomie spéciale. Celle d'Alicante est fécondée par les eaux de la Castalla, que l'on a recueillie dans le bassin de Tibi, célèbre dans toute l'Espagne par la hauteur et la solidité de ses digues. La huerta d'Elche, sur les bords du petit Vinalapo, est en grande partie occupée par une forêt de palmiers, tout à fait unique en Europe, car les petits bosquets de Bordighera, sur les côtes de la Ligurie, et les groupes de dattiers épars çà et là sur les rivages de la Méditerranée ne peuvent lui être comparés. Ces arbres sont la principale richesse des habitants d'Elche, à cause des fruits, que l'on exporte jusqu'en France, et plus encore à cause de leurs feuilles, expédiées en Italie et dans l'intérieur de l'Espagne pour la fête des Rameaux. La culture de cet arbre demande des soins constants et très-pénibles; non-seulement il faut arroser le dattier et nettoyer la terre qui l'entoure, mais il faut souvent grimper le long de la tige raboteuse pour examiner les fleurs et les fruits, les tourner du côté du soleil, attacher les feuilles en faisceaux, réparer les dégâts qu'y a faits le vent. C'est peut-être à ces difficultés qu'il faut attribuer la diminution graduelle de la forêt de palmiers; à la fin du siècle dernier, on comptait encore dans le district d'Elche 70,000 palmiers, autant que dans une grande oasis du Sahara; de nos jours, c'est à peine s'il en reste la moitié.

La huerta du bas Segura, autour de la ville d'Orihuela, n'a pas l'originalité pittoresque de la forêt d'Elche, mais elle est plus productive: les orangers, les citronniers, mêlés aux amandiers, aux grenadiers, aux mûriers, abritent du soleil les plantes basses et sont dominés eux-mêmes çà et là par les hampes des palmiers. Le grain d'Orihuela donne la meilleure farine et le meilleur pain de toute l'Espagne. Un proverbe local que l'on peut traduire ainsi:

Qu'il pleuve ou non,

Toujours bonne moisson!

fait hommage de cette fécondité du sol à l'intelligence et à l'activité des cultivateurs autant qu'à la bonté de la terre et à l'excellente qualité de l'eau du Segura. Plus haut, sur les bords du même fleuve, les habitante de Murcie, auxquels la nature a départi les mêmes avantages, sont loin de les utiliser avec autant de zèle et de savoir-faire. Leur huerta, dans laquelle vit un tiers de la population totale de la province, est certainement très-riche, mais elle n'est point comparable à celles que cultivent leurs voisins De même, les campagnes de Lorca, quoique fort riantes, sont bien inférieures en beauté à celles d'Orihuela; il est vrai qu'en 1802 elles furent effroyablement dévastées à la suite d'un accident dont toutes les huertas du littoral méditerranéen peuvent être également menacées: plusieurs digues qui se succédaient sur un espace de plus de 400 mètres de hauteur totale cédèrent sous la pression des eaux d'un réservoir d'irrigation; la masse liquide, mêlée aux débris qu'elle entraînait avec elle, se précipita sur la ville; un faubourg de six cents maisons fut rasé, plusieurs villages furent entraînés dans la débâcle avec des milliers d'habitants. L'inondation soudaine causa même de grands ravages dans la ville de Murcie et jusque dans les jardins d'Orihuela, à 100 kilomètres en aval du réservoir vidé. Une digue rompue se dresse encore au-dessus de la vallée, pareille à un porche triomphal de 50 mètres d'élévation.

Une contrée qui présente d'aussi violents contrastes que ceux du plateau froid et de la plaine brûlante, du désert et des jardins, ne peut manquer d'offrir aussi de singulières oppositions dans l'apparence physique et morale de ses habitants. Quoique issus des mêmes ancêtres, Ibères et Celtes, Phéniciens, Carthaginois, Massiliotes et Romains, Visigoths, Arabes et Berbères, les hommes de la campagne rase et ceux qui vivent dans les bosquets toujours verdoyants diffèrent grandement les uns des autres. Aux changements du milieu correspondent les changements de la population elle-même.

DIGUE RUINÉE DE LORCA.
Dessin de A. de Bar, d'après une photographie de M. J. Laurent.

Les gens de la province de Murcie sont en contact plus immédiat avec une nature hostile, avec la roche nue, le vent desséchant, l'atmosphère poudreuse et sans vapeur; ils sont aussi, dit-on, ceux qui savent le moins réagir contre le sol, l'air et le climat; ils s'abandonnent avec un fatalisme tout oriental, prennent les choses comme elles se présentent, sans essayer d'y rien changer par leur initiative. Ils se plaisent beaucoup à la nonchalance et au repos, pratiquent la sieste en temps et hors de temps; même aux heures de veille, ils restent graves et froids, comme s'ils poursuivaient un rêve intérieur. Rarement ils se livrent à la gaieté; ils ne dansent même pas, eux, les voisins des Andalous sauteurs et des Manchegos chanteurs de seguidillas. En même temps, ils se laisseraient facilement entraîner par la rancune et mettraient souvent une haine sauvage au service de leurs préjugés. Quoi qu'il en soit de ces jugements sévères portés sur les habitants de Murcie par leurs voisins et même par quelques-uns des natifs de la contrée, il est certain que dans la vie générale de l'Espagne cette province est celle qui a le moins compté jusqu'à présent. Elle a fourni la moindre part d'hommes considérables par l'intelligence, et pour ce qui est du travail matériel, ses fils ne peuvent se comparer, même de loin, aux Catalans, aux Navarrais, aux Galiciens.

Les Valenciens, au contraire, sont des hommes de labeur. Non-seulement ils cultivent et arrosent leurs plaines avec un soin et un succès admirables, mais ils trouvent aussi le moyen d'entourer leurs montagnes de vergers en terrasses, d'arracher des moissons à la roche, à peine revêtue de la mince couche de terre qu'ils y ont apportée. Vivant dans une nature plus riante que celle de la chaude Murcie, ils sont aussi plus gais que leurs voisins; ils chantent à coeur joie, et leurs danses sont célèbres; Valence se vante de fournir à l'Espagne ses premiers artistes en bonds et en entrechats. Mais on prétend qu'à toute cette gaieté se mêle souvent un instinct féroce; un proverbe plus qu'exagéré dit que «le paradis de la Huerta est habité par des démons». Le fait est que la vie humaine est tenue pour peu de chose à Valence. Cette ville et son district avaient autrefois l'honneur peu enviable de fournir d'assassins à gages les grands personnages de la cour madrilègne. Jusque sur les murs qui entourent le grand marché, des croix nombreuses rappelaient les meurtres fréquents qui avaient eu lieu dans les rixes soudaines. D'ailleurs, il faut le dire, à Valence, comme dans la plus grande partie de l'Espagne, les duels au couteau ne sont pas des actes plus répréhensibles que ne le sont les duels à l'épée dans une certaine classe de la société française. Ils sont de tradition chevaleresque, et c'est témoigner d'un sang noble que de jouer sa vie et celle des autres avec tant de facilité. Aussi nul ne fait attention aux conséquences inévitables d'une noblesse ainsi comprise. La mort d'homme est un malheur, mais nul n'y voit l'effet d'un crime; le meurtrier lui-même a la conscience parfaitement en repos; il essuie son couteau aux pans de sa ceinture, et s'en sert un instant après pour couper son pain.

Ce qui a contribué à donner aux Valenciens une réputation plus mauvaise qu'ils ne méritent, c'est qu'ils ont, parmi tous les peuples de l'Espagne, un caractère de forte originalité, et d'ordinaire ce n'est pas impunément que l'on se distingue d'autrui. Déjà par leur costume, auquel ils restent fidèles avec une singulière constance, les Valenciens semblent se ranger plutôt parmi les Maures que parmi les Espagnols: ils doivent à cet égard ne différer que bien peu de leurs ancêtres musulmans. Une large ceinture rouge ou violette retient leur caleçon flottant de grosse toile blanche; leur gilet de velours est garni de pièces d'argent; des jambards de laine blanche laissent voir la peau brune de leurs genoux et de leurs pieds chaussés d'espadrilles; leur tête rasée est enveloppée d'un foulard de couleur éclatante sur lequel repose un chapeau bas de forme, à bords retroussés, enjolivé de pompons et de rubans. Une mante bariolée, aux longues franges, complète le costume, et tantôt drapée sur une épaule, tantôt enroulée autour du buste, donne au dernier mendiant un air de noblesse et de grâce. Par les habitudes, les mœurs, le mode de penser et d'agir, les Valenciens diffèrent aussi beaucoup de leurs voisins des hauts plateaux, les Castillans. Quoique depuis longtemps réunie au royaume d'Aragon, et par l'Aragon aux Castilles, Valence conserva ses droits autonomes jusqu'au commencement du dix-huitième siècle; elle avait ses lois particulières, ses libertés municipales, ses Cortès partageant l'autorité législative avec le suzerain. Pour enlever aux Valenciens leur indépendance communale il fallut une guerre atroce, pendant laquelle des populations entières furent exterminées; tous les habitants de Játiva, à l'exception de quelques femmes et de quelques prêtres, furent passés au fil de l'épée et la ville elle-même fut réduite en cendres. Le souvenir de ces horreurs ne s'est point effacé et contribue, dans les guerres civiles, à relâcher le lien noué par la force entre Madrid et la province du littoral. Les Valenciens se distinguent aussi des Castillans par leur langage, pur dialecte provençal. Le parler de Valence, quoique mêlé à beaucoup de mots arabes, est plus rapproché que le catalan de la langue des anciens troubadours. Il est fort doux à entendre, surtout dans une bouche féminine.

A leurs travaux agricoles, qui de tout temps ont été l'occupation principale des habitants, Murcie et Valence joignent aussi des travaux industriels d'une certaine importance. En premier lieu, un grand nombre d'ouvriers sont employés à la manipulation des denrées d'exportation, huiles, vins, fruits de toute espèce. Les vins fins d'Alicante, les gros vins noirs de Vinaroz et de Benicarló, recueillis sur les frontières de la Catalogne, donnent lieu à des opérations fort actives pour le coupage et l'expédition; les raisins secs provenant des vignobles de Denia, de Javea, de Gandia, entre la vallée du Júcar et le cap de la Nao, sont soumis à un lessivage assez compliqué; enfin, les spartes, ou espartos (stipe tenacissima), que produisent en abondance les pentes ensoleillées d'Albacete et de Murcie, servent à la fabrication d'une foule d'objets, de sandales, de nattes, de paniers. Du temps des Romains, nous dit Pline, on utilisait cette plante pour tous les usages domestiques: on en faisait des lits, des meubles, des habits, des souliers, et le feu de la demeure était alimenté de sparte. Mais de nos jours ce végétal, le même que l'alfa d'Algérie, est devenu fort précieux à cause de la résistance de sa fibre; les Anglais en font grand cas pour la fabrication du papier, ainsi que pour la trame des tapis et d'autres tissus, et depuis 1856, année où commença l'exportation, l'on met une telle hâte à satisfaire à leurs demandes, que les collines et les plaines à sparte risquent fort d'être bientôt absolument dépouillées. En plusieurs districts, on faisait deux récoltes annuelles afin de bénéficier de l'accroissement des prix, qui s'étaient élevés du quadruple dans l'espace de quelques années; mais on ne s'occupe guère de semer ou de replanter, car il faut attendre de huit à quinze ans avant que les feuilles aient une fibre de valeur marchande. Il serait pourtant bien à désirer que le sparte fût planté sur toutes les pentes rocailleuses de l'intérieur, car c'est l'un des végétaux qui résistent le mieux à la sécheresse du sol et de l'atmosphère: il croît sur les roches pierreuses, dans le sable même; mais on ne le rencontre jamais sur les sols argileux 175.

Note 175: (retour) Récolte du sparte d'Espagne en 1873:
Exportation pour l'Angleterre   67,000 tonnes.
Consommation dans le pays       15,000   »

Les veines métallifères connues et fouillées jadis se comptent par centaines dans les montagnes du littoral de Murcie et de Valence; mais les seules qui aient de nos jours une grande valeur économique sont celles que des compagnies anglaises, françaises, belges, font exploiter dans les collines de las Herrerías, à une faible distance à l'est de Carthagène; en outre, les amas de scories laissées par les Romains et que l'on retrouve sur les pentes des collines, revêtues d'une mince couche de terre végétale, contiennent encore une certaine quantité de plomb, qu'il est facile d'extraire par des moyens peu coûteux. Le minerai de plomb argentifère qu'une population de 40,000 ouvriers recueillait à Carthagène, il y a deux mille ans, pour le compte de la république romaine, était alors une des plus grandes ressources de l'État; tout récemment, lors de la lutte des cantonalistes contre le gouvernement central, ce sont encore les mines de las Herrerías qui ont fourni aux défenseurs de Carthagène les moyens financiers de prolonger la guerre. Pendant les années d'activité industrielle qui précédèrent les dissensions civiles, on a vu jusqu'à 25,000 habitants se grouper autour des usines de las Herrerías. Les gisements de zinc, inutilisés avant 1861, ont pris depuis cette époque une assez grande importance, et la Belgique en demande environ 10,000 tonnes par année moyenne. Les mineurs ont constaté que dans ces contrées les roches dirritiques sont toujours associées au cuivre, tandis que le trachyte et le plomb vont toujours ensemble. Lorsque des voies de communication faciles relieront au littoral toutes les hautes vallées de l'intérieur, on pourra utiliser d'autres mines, de cuivre, de plomb, d'argent, de mercure, aussi riches que celles des environs de Carthagène, et l'exploitation de véritables montagnes de sel gemme permettra d'abandonner ou de transformer en pêcheries ou en terrains de culture les marais salants du littoral d'Alicante et d'Elche.

Les manufactures proprement dites se trouvent presque toutes dans la plus industrieuse des deux provinces. Albacete, sur le plateau murcien, a bien ses fabriques de couteaux d'où sortent les navajas, que l'on voit dégainer avec terreur; Murcie a ses filatures de soie, reste d'une industrie autrefois prospère; Carthagène a ses corderies et autres établissements nécessaires à l'entretien d'une flotte; Játiva, où les Arabes introduisirent de Chine la fabrication du papier, possède encore quelques usines; mais le grand travail manufacturier est concentré autour de Valence et d'une autre ville de la même province, Alcoy. Valence fabrique les mantes dont se servent les paysans de la contrée, des étoffes de laine et de soie, des faïences, des carreaux historiés, ou azulejos, qui servent au revêtement extérieur des maisons. Alcoy possède aussi des faïenceries, des fabriques d'étoffes, des teintureries; mais la grande industrie de la ville, celle qui a rendu le nom d'Alcoy populaire jusqu'aux extrémités de l'Espagne, est la fabrication du papier à cigarettes. Pour subvenir à l'énorme consommation que fait la Péninsule de cet article si minime en apparence, Alcoy le produit et l'expédie par centaines de tonneaux. Actuellement la France envoie aussi à l'Espagne une grande quantité de ce papier.

Les mouillages du littoral de Murcie et de Valence ne servaient jadis qu'à l'expédition des denrées et des marchandises du pays et à l'importation des objets de consommation locale; mais l'achèvement des voies ferrées qui relient les villes de la côte à Madrid leur a donné, en outre, une importance nationale pour les échanges de la Péninsule. C'est par Alicante que la capitale de l'Espagne se trouve le plus rapprochée de la mer, et, par conséquent, c'est par là que les négociants madrilègnes ont avantage à faire passer leurs marchandises pour ne pas les grever des frais considérables d'un long transport par terre. Il est même arrivé quelquefois, lorsque la guerre civile dévastait l'Espagne, que le chemin de fer de Madrid aux ports méditerranéens fut temporairement le seul libre sur tout son parcours, et ce chemin détourné devint alors celui de la France et de toute l'Europe continentale. Le voisinage des côtes d'Algérie, qui se développent du sud-ouest au nord-est, presque parallèlement au littoral de Carthagène et d'Alicante, contribue aussi à donner à cette partie de la Péninsule un rôle actif dans le commerce du monde. Des bateaux à vapeur vont et viennent fréquemment entre l'un et l'autre rivage du grand bras de mer. Des Espagnols, par dizaines de milliers, utilisent ces navires pour leurs relations d'affaires avec la ville d'Oran, et chaque année un certain nombre d'habitants d'Orihuela, de Denia, des bords du Júcar, trop à l'étroit dans leurs huertas surpeuplées, vont chercher une nouvelle patrie sur le territoire d'Alger. Après un intervalle de plusieurs siècles, les liens de parenté se sont renoués entre les descendants chrétiens des Maures et leurs frères musulmans.

Les villes importantes du versant, méditerranéen de l'Espagne devaient naturellement se fonder et grandir, soit sur un point de la côte favorable pour le commerce, soit au bord d'un fleuve fournissant en abondance de l'eau d'irrigation, soit encore au point de convergence de plusieurs routes commerciales. Les villes d'Albacete et d'Almansa doivent leur rôle historique dans l'histoire de la Péninsule à cette dernière circonstance. En effet, Albacete est située précisément au bord oriental du plateau de la Manche, à l'endroit où commence le versant méditerranéen, et où les deux hautes vallées du Segura et du Júcar sont le plus rapprochées l'une de l'autre: c'est là que, de tout temps, s'est trouvée la grande étape des voyageurs et le marché le plus considérable entre les villes du centre de l'Espagne et celles de la côte sud-orientale; c'est aussi près de là que commencent les ramifications du tronc de chemin de fer qui se dirige de Madrid vers la Méditerranée. Des avantages de même nature ont fait l'importance d'Almansa. Cette ville se trouve à l'ouest du massif des montagnes d'Alcoy et commande les deux routes de Valence au nord, d'Alicante et de Murcie au sud. Elle est comme Albacete, quoique à un moindre degré, un lieu nécessaire d'arrêt pour les hommes et d'échange pour les marchandises.

Mais toutes les cités des deux provinces vraiment importantes par leurs ressources propres sont situées sur la côte ou dans le voisinage, à moins de 40 kilomètres de la mer. La plus méridionale de ces villes, Lorca, occupe une position très-pittoresque sur les pentes et à la base d'une colline de formation schisteuse qui porte les ruines de l'antique citadelle mauresque. Comme toutes les autres places militaires devenues pendant le cours des âges des villes de travail et de commerce, Lorca devait nécessairement descendre de ses escarpements pour s'établir dans la plaine, au milieu des campagnes fertiles qu'arrose le Guadalentin. Les débris des anciens palais arabes qui s'élèvent dans le dédale des ruelles tortueuses de la montagne ont été laissés aux Gitanos, et la ville neuve, aux rues droites et alignées, s'est bâtie sur les terrains unis dans la vallée. Commercialement, Lorca se complète par la belle route qui l'unit à la petite ville maritime d'Aguilas, dont, par malheur, la rade est incommode et peu sûre.

En suivant, sinon les eaux,--car elles manquent souvent,--mais le lit, tantôt humide, tantôt desséché du Guadalentin, on traverse les deux villes de Totana, quartier général des Gitanos de la contrée, et d'Alhamá, dont les eaux thermales étaient jadis très-fréquentées par les Maures, puis on entre dans les bosquets de mûriers et d'orangers qui entourent la capitale de la province. Cette huerta n'est pas moins belle que les vegas de l'Andalousie, mais elle n'est parsemée que de misérables édifices. Quoique fort étendue, Murcie elle-même n'a pas l'aspect d'une grande ville; ses rues sont peu animées et ses édifices sont sans beauté: ce qu'elle a de plus remarquable, après la fameuse tour de sa cathédrale, où l'on monte, non par un escalier, mais par une longue rampe en forme d'hélice, ce sont les promenades ombreuses qui longent les rives du Segura, et les canaux d'irrigation tracés sur le flanc des montagnes, entre les escarpements jaunâtres et la douce déclivité des jardins, où le sol disparaît complétement sous la verdure touffue. Malgré son titre de chef-lieu du «Royaume Serenissime», Murcie présente moins d'intérêt que sa voisine, le port de Carthagène, et ne lui est point comparable par son rôle dans l'histoire.

Carthage la Neuve était bien destinée, dans la pensée de ses fondateurs puniques, à devenir une autre Carthage. Lorsque le grand foyer du commerce maritime se trouvait sur la côte septentrionale du continent d'Afrique, le marché des échanges de la péninsule ibérique avait sa place marquée d'avance sur la côte sud-orientale, et nul port ne présentait plus d'avantages que la petite mer intérieure, si admirablement abritée, qu'enferment les montagnes nues et sombres de Carthagène. Cette importance maritime de la colonie punique ne put que s'accroître lorsque les riches mines d'argent des environs immédiats commencèrent à livrer leurs trésors. Sa puissante position militaire lui valut aussi d'être l'une des grandes cités romaines de l'Ibérie. A diverses reprises, les souverains de l'Espagne ont essayé de lui rendre son ancien rôle stratégique en en faisant la principale station de la flotte nationale, en y construisant des entrepôts, des magasins, des arsenaux, des chantiers, des fonderies, des bassins de carénage, et surtout en hérissant de fortifications les hauteurs qui dominent le port et la rade. Ainsi que l'a prouvé un récent épisode de la guerre civile, ils ont certainement réussi à rendre la ville imprenable autrement que par la famine ou par la trahison; mais l'état chronique d'indigence dans lequel se trouve le budget espagnol ne permet pas de renouveler l'immense outillage des arsenaux et des flottes, et le grand établissement naval de Carthagène ne présente d'ordinaire que l'aspect d'une lamentable ruine: la population de la ville est à peine le tiers de ce qu'elle était au milieu du dix-huitième siècle. Quant au commerce pacifique des denrées et des marchandises, on sait qu'il ne se plaît pas dans les places de guerre, au voisinage des canons; aussi fait-il peu de cas de l'excellence nautique du port de Carthagène. D'ailleurs la position géographique de cette ville n'est vraiment bonne que pour le trafic de la Péninsule avec l'Algérie; c'est par Barcelone, Málaga, Cádiz que passent les grands chemins des échanges. Carthagène «des Spartes» reste donc isolée avec son commerce local de stipa, de nattes, de fruits, de minerai.

Quoique bien moins favorisée par la nature, Alicante est beaucoup plus active, grâce à la fécondité des huertas d'Elche, d'Orihuela, d'Alcoy, et au chemin de fer qui la réunit directement à Madrid. Au pied de sa roche aux longs talus portant sur ses escarpements les ruines d'une citadelle démantelée, Alicante groupe près de ses quais et de ses jetées une multitude de petits navires, tandis que les grands vaisseaux doivent mouiller au large, à cause du manque de fond, et se tenir prêts à fuir quand s'annoncent les tempêtes ou les vents dangereux. D'autres villes du littoral valencien, Denia, dont le nom rappelle encore le culte de Diane, Cullera, au massif de rochers isolé sur les plages, sont encore bien plus périlleuses d'abords, mais elles n'en sont pas moins très-fréquentées par les caboteurs à cause de la richesse et de l'industrie des contrées riveraines. Avant la construction du port artificiel du «Grau» (Grao) de Valence, près de la bouche du Guadalaviar, les voiliers qui passaient en hiver dans le golfe de Valence avaient à prendre les plus sérieuses précautions et devaient se hâter d'entrer en d'autres parages, car les vents d'est et surtout ceux du nord-nord-est qui poussent à la côte sont assez souvent d'une extrême violence; quand ils soufflent en tempête, la perte du navire qui ne peut entrer dans le grau est presque certaine: d'autant plus que la côte se trouve alors cachée par un épais rideau de vapeur et que le golfe à la plage aréneuse n'offre pas une seule crique naturelle de refuge. Des carcasses de bâtiments brisés attestent les périls de la navigation dans ce golfe redoutable. Heureusement les môles du port de Valence et de son avant-port ont été construits de manière à offrir un abri sûr par tous les vents et à rendre l'entrée facile pendant les tempêtes.

Toutes les villes de la grande huerta du Júcar et du Guadalaviar, Játiva l'héroïque, Carcagente, Alcira, Algemesi, Liria, ont pour centre commun la grande Valence, la quatrième cité de l'Espagne par sa population, la première par la beauté de ses cultures. Malgré cette vulgarité qu'apportent les architectes à la reconstruction graduelle des rues commerçantes, Valence a gardé une certaine originalité dans son apparence extérieure, aussi bien que dans sa population. La «Ville du Cid» a toujours ses murailles crénelées, ses tours, ses portes de défense, ses rues étroites et tortueuses, ses maisons blanches ornées de balcons, ses tentures ou ses nattes de jonc suspendues aux fenêtres, ses toiles déployées au-dessus de la rue pour abriter les passants de l'ardeur du soleil. Parmi ses nombreux édifices, un seul est vraiment curieux, c'est la Lonja de Seda, la «Bourse de Soie», gracieux monument de la fin du quinzième siècle, consistant en une vaste nef supportée par des rangées de colonnes torses et laissant apercevoir par la porte ogivale du fond un jardin de citronniers et d'orangers. Les jardins, les allées d'arbres, les bosquets, c'est là ce qui fait la gloire et le charme de Valence. L'Alameda, qui longe la rive du Guadalaviar, est peut-être la plus belle promenade urbaine de l'Europe, les végétaux des tropiques, bananiers, bambous, chirimoyas, palmiers, s'y mêlent aux arbres d'Europe, aux ormes, aux peupliers, aux platanes. Des villas, entourées des plus beaux ombrages, sont éparses çà et là dans les faubourgs de la ville et surtout près de la plage du Grau, fréquentée des baigneurs et des marins. Le port artificiel rivalise d'importance avec celui de Cádiz 176.

Note 176: (retour) Mouvement des échanges du port de Valence, en 1867: 67,675,000 fr.

Au nord de Valence le peu de largeur de la zone cultivable qui longe la mer à la base des montagnes n'a pas permis à des villes importantes de naître et de se développer. Castellon de la Plana, bâtie dans la plaine à laquelle elle a dû son nom, à la base d'un coteau qui portait l'ancien bourg fortifié, doit à sa position, au débouché de la vallée du Mijares, d'être l'agglomération d'habitants la plus considérable et le chef-lieu de l'une des provinces de Valence; mais, plus loin, toutes les localités qui se succèdent jusqu'aux frontières de la Catalogne, Alcalá de Chisvert, Benicarló, Vinaroz, ne sont que des bourgades de pêcheurs et de vignerons. Jadis les promontoires qui dominent les défilés marins de cette partie du littoral étaient gardés par des châteaux forts ou atalayas, dont on voit les ruines pittoresques envahies par les broussailles; mais la grande forteresse de défense se trouvait à l'entrée même de cette succession de Thermopyles, à l'endroit où la route quitte la large plaine de Valence pour serpenter entre les montagnes et la mer. Cette place forte, que les auteurs anciens disent avoir été fondée par des Grecs de Zacynthe, était Sagonte, devenue fameuse par le siége qu'elle soutint, avec tant d'acharnement, contre Hannibal. Les ruines romaines qui lui ont fait donner son nom moderne de Murviedro, ou de «Vieux Murs», n'ont plus rien d'imposant: débris de temples, murailles lézardées, tout se confond avec les pierres éparses et les éboulis des masures modernes; on dit que la décadence de la Sagonte romaine est due à la nature plus qu'aux hommes. Le sol du littoral se serait graduellement exhaussé, la mer se serait retirée, et, par le comblement de son port, la ville aurait perdu peu à peu son commerce et sa population 177.

Note 177: (retour) Villes principales du versant méditerranéen entre le cap de Gata et l'Èbre:
Valence (Valencia)     108,000 hab.
Murcie (Murcia)         55,000  »
Lorca                   40,000  »
Alicante                31,000  »
Carthagène (Cartagenn)  25,000  »
Orihuela                21,000  »
Castellon de la Plana   20,000  »
Alcoy                   16,000  »
Albacete                15,000  »
Játiva                  13,000  »
Alcira                  13,000  »
Almansa                  9,000  »