VUE DE MONSERRAT.
Dessin de Sorrieu d'après une photographie de M. J. Laurent.

Le Monserrat est de hauteur relativement modeste, quoiqu'il soit bien autrement fameux en Espagne que le pic de Mulhacen et le Nethou, près de trois fois ses supérieurs en élévation et se dressant dans la région des neiges et des glaces persistantes. Mais la «Montagne de la Scie» porte sur une de ses plates-formes, suspendue comme un balcon aux flancs de la roche verticale, les restes d'un couvent qui fut l'un des plus célèbres de la chrétienté; les cardinaux, les papes mêmes venaient le visiter en personne, et Loyola y déposa son épée. D'immenses trésors, dont une partie servit fort à propos à payer les frais de la guerre d'Indépendance, étaient contenus dans les coffres du sanctuaire. De nos jours, le Monserrat a perdu de son prestige comme lieu sacré, mais il est devenu pour les géologues un des types de montagnes les plus intéressants à étudier, à cause de sa forme et de la nature de ses roches. Bien qu'isolé, le Monserrat se trouve précisément au point de rencontre de trois axes montagneux: au sud-ouest et au nord-est, il se rattache anx monts de la Catalogne, qui se développent parallèlement au littoral; à l'ouest, il se continue vaguement par un renflement du sol qui va rejoindre le Monsech et la sierra de Guara; enfin, au nord, des massifs et des chaînons latéraux, appartenant comme lui à l'époque nummulitique, le relient à la sierra de Cadi. Il est composé d'un conglomérat de cailloux calcaires, schisteux, granitiques, empâtés dans une argile rougeâtre et provenant d'anciennes montagnes démolies par les courants; des galeries et des salles ouvertes par les eaux dans l'épaisseur du mont laissent voir des blocs énormes entassés en désordre et dans l'équilibre en apparence le plus instable. Au sud-ouest et au sud, le Monserrat est flanqué à la base de nombreux monticules; mais, au nord, la paroi formidable s'élève d'un jet, toute hérissée d'aiguilles et rayée de couloirs verticaux. Jadis la montagne était certainement beaucoup plus haute, mais les pluies, les vents, le soleil, la gelée l'ont ainsi découpée en d'innombrables dents et en «colonnes coiffées» portant encore leur pierre terminale en forme de chapiteau. Des ermitages, des ruines de châteaux forts s'accrochent ça et là aux saillies de la montagne, et des escaliers vertigineux en gravissent les couloirs. Du sommet le plus élevé, dit le San Gerónimo, le spectacle est admirable: des grands massifs des Pyrénées aux îles Baléares on contemple un horizon de 350 kilomètres de large.

De l'autre côté de l'abîme formé à la base de la puissante muraille par la vallée du Llobregat, les hauteurs atteignent au Monseñ, pilier de granit qui a redressé les craies environnantes, une élévation plus considérable que celle du Monserrat. A l'exception des marais de l'Ampourdan, ancien golfe comblé par les alluvions, tout cet angle extrême de la Catalogne, entre la mer et les Albères, est couvert de collines en chaînes et en massifs, dont les plus hardies, entre autres la Madre del Mount, portent aussi sur leurs escarpements des églises de pèlerinage très-fréquentées. Une série de collines, disposée en chaîne, longe la côte des deux côtés de Barcelone, et par ses promontoires et ses vallons aux plages sablonneuses donne au littoral l'aspect le plus pittoresque et le plus varié. Le dernier de ces petits massifs est une protubérance de granit qui forme la pointe orientale de l'Espagne et la borne méridionale du golfe du Lion: c'est la sierra de Rosas, jadis vénérée des Grecs. Là, sur un des sommets les plus en vue, s'élevait un temple de Vénus, remplacé depuis par le monastère de San Pedro de Roda, que n'habitent plus les religieux, mais que les matelots saluent toujours de loin pour conjurer les caprices du vent. La roche la plus avancée du massif, le cap Creus de nos cartes, est l'ancien Aphrodision, aux écueils peuplés de polypes coralligènes 184.

Note 184: (retour) Altitudes diverses du bassin de l'Èbre, au sud des Pyrénées:
AU SUD DE L'ÈBRE.
Sierra de San Just   1513 mètres.
Pico de Herrera      1306   »
Pico de Almenara     1429   »

ENTRE L'ÈBRE ET LE SÈGRE.
Peña de Oroe        1,769   »

ENTRE LE SÈGRE ET LA MER.
Sierra de Cadi      2,900   »
Monsant             1,071   »
Montagut              840   »
Monserrat           1,237   »
Monseñ              1,608   »
Madre del Mount     1,224   »

Dans son ensemble, le bassin de l'Èbre est un des plus géométriquement réguliers que présente la surface terrestre. Il a la forme d'un triangle dont la base repose sur les monts de la Catalogne, tandis que la pointe se trouve près de l'océan Atlantique, dans les Pyrénées cantabres. Les arêtes, faiblement sinueuses, qui limitent de toutes parts cet espace de plus de 80,000 kilomètres carrés, sont fort inégales en hauteur, mais elles offrent entre elles cette ressemblance, d'avoir des noyaux granitiques, sur lesquels les formations postérieures, jusqu'aux alluvions récentes, se sont successivement déposées en retrait, à mesure que se comblait la mer intérieure. L'Èbre serpente au fond de la dépression médiane du bassin, en maintenant, malgré tous ses méandres, une direction exactement perpendiculaire au rivage de la Méditerranée où il doit aboutir: par la régularité de son cours presque inflexible, il s'accorde parfaitement avec la forme géométrique de son bassin. Mais, en approchant de la barrière que lui opposent les monts de la Catalogne, il faut qu'il se ploie et se reploie en sinuosités nombreuses, avant de trouver une issue pour gagner la mer.

La source de Fontibre (Font d'Èbre), dans une haute vallée des Pyrénées cantabres, commence fièrement le fleuve par une masse d'eau considérable, à laquelle se mêlent les neiges fondues de la Peña Labra, de la sierra de Isar et d'autres montagnes. Près de Reinosa, l'Èbre semble hésiter dans son cours; un seuil bas, qui peut-être lui servait jadis de lit vers le golfe de Gascogne, s'ouvre dans la direction du nord, mais le fleuve, tournant brusquement au sud, puis à l'est, coupe, de défilé en défilé, divers massifs de hauteurs qui jadis s'élevaient en travers de sa vallée. Il se grossit dans sa course de plusieurs rivières que lui envoient les Pyrénées, la sierra de la Demanda, le massif d'Urbion; mais il ne prend vraiment l'aspect d'un fleuve qu'à sa sortie des plaines de Navarre, où le Cidaco et l'Alhamá, du côté méridional, l'Ega et l'Aragon doublé par l'Arga, du côté septentrional, viennent unir leurs eaux dans le lit commun. Ainsi que le dit le proverbe:

Arga, Ega, Aragon

Hacen al Ebro varon.

Ce sont ces rivières qui font le fleuve. L'Èbre est désormais assez fort pour fournir de l'eau en abondance aux canaux latéraux qui s'y alimentent en aval de Tudela. A gauche, le canal de Tauste répand la fertilité dans les campagnes jadis infertiles qui s'étendent au pied des Bardenas; à droite, le canal Impérial, qui sert à la fois à la navigation et à l'irrigation des champs, accompagne le fleuve jusqu'à Saragosse; en temps ordinaire, il ne roule pas moins de 14 mètres cubes d'eau par seconde: c'est près de la moitié de la portée du Guadalquivir, dans la saison des «maigres». Malheureusement, une grande partie de l'eau, de même que celle du canal de navigation creusé en aval de Saragosse, se perd dans les fissures du terrain calcaire.

Dans les plaines mêmes de l'Aragon, l'Èbre reçoit de droite et de gauche d'autres rivières qui compensent les saignées des canaux d'arrosage. Du versant des plateaux du sud lui viennent le Jalon, accru du Jiloca, le Huerva, l'Aguas, le Martin, le Guadalope; des avant-monts pyrénéens du nord descend l'Arba, tandis que des grandes Pyrénées elles-mêmes s'élance le Gallego; mais de tous les cours d'eau du bassin le plus important est le Sègre, uni au Cinca. En moyenne, l'Èbre, épuisé par les emprunts des cultivateurs riverains, a beaucoup moins d'eau que ce déversoir où s'épanche tout le surplus de la masse liquide tombée sur le versant méridional des Pyrénées, entre le groupe du mont Perdu et celui de Carlitte. A l'époque des crues annuelles, le flot que roule le Sègre arrête complétement le cours de l'Èbre et fait refluer ses eaux en sens inverse du courant. Si le Sègre coulait dans l'axe de la plaine d'Aragon, c'est lui qui mériterait de donner son nom au tronc commun du fleuve; mais, par une étrange disposition, caractéristique de ce bassin triangulaire aux limites rectilignes, le Sègre s'épanche précisément à angle droit de la dépression centrale des plaines et longe la base même des montagnes qui forment l'un des côtés de la grande figure géométrique.

Immédiatement en aval de la jonction, le Sègre et l'Èbre réunis commencent leur trouée à travers les chaînons parallèles de la Catalogne. Du confluent à la mer, la pente totale est de 56 mètres sur un espace développé de plus de 150 kilomètres, mais le fleuve a nivelé son lit de manière à faire disparaître les cascades et les rapides. Les matériaux produits par ce grand travail de déblayement se sont déposés dans la mer en dehors de la ligne normale du rivage. Le delta de l'Èbre s'avance de 24 kilomètres dans la Méditerranée, et ses terres basses, couvertes de salines, de lagunes, de fausses rivières, s'étendent sur près de 400 kilomètres carrés. Il est vrai que du côté du sud les alluvions de l'Èbre trouvent un point d'appui dans les bas-fonds qui se dirigent vers le groupe des Columbretes: saisis par le courant qui porte au sud et au sud-ouest, les troubles se déposent surtout de ce côté; ainsi s'est formée la flèche de sable qui rattache aux terres marécageuses du delta l'île élevée de Punta la Baña et qui protège le port des Alfaques. C'est dans ce port de refuge, en grande partie vaseux comme le «Puerto del Fangal», à l'extrémité septentrionale du delta, que s'ouvre la bouche artificielle de l'Èbre, formée par le canal de San Carlos de la Rapita, que l'on a creusé à travers les terres basses; il a 14 kilomètres de longueur et sa pente est rachetée par trois écluses. C'est en vain qu'on a essayé de le faire servir à la grande navigation. Les digues latérales de l'embouchure n'ont pas empêché la formation d'une barre qui arrête les bâtiments à l'entrée. De même, les bouches naturelles, entourant la petite île de Buda, sont inaccessibles aux navires, à cause de leurs barres inconstantes, recouvertes d'une eau peu profonde.

Si l'étude géologique du delta de l'Èbre avait été faite d'une manière complète, si des sondages avaient déterminé le volume précis des terres alluviales jusqu'à la roche sous-jacente, et que l'accroissement annuel de la masse fût parfaitement connu, on pourrait tenter d'évaluer approximativement le nombre des siècles écoulés depuis le jour où le lac intérieur commença de se vider dans la mer par le courant de l'Èbre. D'ailleurs, les empiétements du delta diminueront d'année en année, et depuis le commencement du siècle ils ont déjà diminué, en proportion des progrès accomplis par les cultivateurs dans l'irrigation de leurs campagnes. Le débit moyen de l'Èbre n'est plus que la moitié, d'après Antonio de la Mesa, de ce qu'il était naguère, et il ne cessera de se réduire si toutes les améliorations projetées se réalisent. Déjà, pendant une grande partie de l'année, plusieurs de ses affluents sont épuisés en entier par les canaux d'arrosage et n'atteignent pas le lit majeur du fleuve; mais les grands tributaires pyrénéens ont encore une masse d'eau considérable qui va se perdre dans la mer et dont chaque flot pourrait faire germer des moissons dans les steppes riverains. L'Arga devrait fertiliser le sol des Bardenas et le district des Cinco Villas: l'eau surabondante du Gallego, de l'Isuela, du Cinca semble destinée à entourer la sierra de Alcubierre d'un réseau de cultures; le Sègre surtout tient en réserve dans ses eaux torrentueuses la fécondité future des Llanos del Urgel, encore bien incomplétement utilisés. D'énormes capitaux, confiés à des spéculateurs sans probité, ont été gaspillés à ces diverses entreprises; mais, en dépit de ce mécompte, il faudra se remettre à l'ouvrage pour employer le faible excédant de pluie qui reste encore sans emploi dans le bassin de l'Èbre. Tôt ou tard le grand fleuve, de même que les autres cours d'eau de la Catalogne, le Llobregat, le Ter, le Fluvia, ressemblera aux rivières de Valence, dont chaque-goutte est utilisée et se change en séve et en fruits 185.

Note 185: (retour)
Superficie du bassin de l'Èbre               83,500 kilom. carrés.
Pluies moyennes dans le bassin, par
            mètre de surface                       0m,500
Débit de crue                                  5,000 mètres cubes.
  »   moyen                                      100(?) »     »
  »   d'étiage                                    50    »     »
Écoulement moyen par mètre de surface              0m,037
Proportion de l'écoulement à la précipitation      1,14(?)

La richesse exubérante des campagnes irriguées témoigne de la bonté du sol dans la Catalogne et l'Aragon. Même des terrains naturellement saturés de substances salines, comme ceux des environs de Saragosse, ont été transformés en d'admirables jardins fournissant des légumes et surtout des fruits exquis. Sur le littoral catalan, des plantes tropicales, des agaves, des cactus, et çà et là, au sud de Barcelone, quelques palmiers étalant leurs éventails au pied des roches rappellent encore les beaux paysages du midi de la Péninsule. Dans le bassin de l'Èbre, la transition s'opère graduellement entre la nature presque africaine de Murcie et de Valence et l'âpre climat des plateaux et des montagnes; mais nulle part, si ce n'est au bord immédiat des rivières, l'eau n'est en quantité suffisante. Dans certaines régions des montagnes on voit des maisons haut perchées, dont les murailles sont rouges à cause du vin qui a servi à en délayer le mortier: après une bonne vendange, il est plus économique d'aller puiser dans le cellier le liquide nécessaire que de chercher au loin dans quelque vallée profonde, et par des chemins difficiles, une eau précieuse, plus utilement employée à l'irrigation des champs. Arrêtés par les montagnes et les plateaux inclinés des Castilles, les vents d'ouest n'apportent aucune humidité dans la cuvette au fond de laquelle coule l'Èbre; les vents humides du nord-ouest, qui soufflent de la mer Cantabre, sont aussi partiellement arrêtés par les monts de la Navarre. Quant à ceux qui proviennent de la Méditerranée, ils n'arrosent que le versant oriental des montagnes de la Catalogne et n'entrent que par un petit nombre de brèches dans les plaines de l'Aragon.

Cette pénurie d'eau fluviale est un grand désavantage pour certaines régions du bassin de l'Èbre. On y voit de véritables déserts, qui n'ont rien à envier à ceux de l'Afrique: tout y manque, eaux courantes, cultures, prairies et forêts. La plus grande partie des Bardenas, entre l'Aragon et l'Arba; les Monegros, que limitent l'Èbre, le Sègre et le Cinca; les terrasses de Calanda, au sud de l'Èbre et à l'ouest du Guadalope, sont les plus vastes et les plus inhabitables de ces déserts. Dans ces solitudes, et à un moindre degré dans toute la dépression des plaines aragonaises, le climat a les inconvénients extrêmes; il est alternativement très-froid et très-chaud, non-seulement de l'été à l'hiver, mais encore clans une même saison; malgré le voisinage de la mer, le climat est tout à fait continental. La rareté de la végétation, la couleur blanchâtre des terres qui laissent rayonner la chaleur du jour, la proximité des montagnes neigeuses donnent au climat d'hiver une singulière âpreté; par contre, les chaleurs estivales sont fréquemment intolérables: on étouffe dans cette cavité où les vents marins ne pénètrent que rarement, par bouffées inégales, et où des roches éclatantes de lumière répercutent partout les rayons du soleil. Sur les côtes de la Catalogne, le vent chaud, fatal à la végétation, malsain pour les hommes, n'est pas celui qui souffle d'Afrique; c'est le vent qui vient de traverser les plaines brûlantes de l'Aragon.

Grâce aux eaux de la Méditerranée qui baignent ses rivages, aux brises marines qui lui apportent les pluies, l'air salin, l'égalité de température, la Catalogne jouit d'un bien meilleur climat que l'Aragon. C'est là un des contrastes qui, avec les autres différences géographiques et les diversités d'origine, d'alliances, de parenté, de commerce, ont donné aux deux contrées limitrophes une individualité distincte 186.

Note 186: (retour)
                                      Saragosse.   Barcelone.

Température moyenne (treize années)    16°          17°,20
Extrême de chaleur                     41°          31°
   »    de froid                       -7°,8         0°,1
     Écart                             48°,8        30°,9
Pluie                                   0m,347       0m,400

Sans chercher à connaître l'impossible, c'est-à-dire la filiation des peuplades aborigènes et de provenance étrangère qui peuplaient avant l'histoire écrite la vallée de l'Èbre et les monts de la Catalogne, il est certain que la contrée maritime est celle qui a reçu dans sa population le plus d'éléments divers. La mer devait lui amener des colons de tous les peuples navigateurs, tandis que d'autres visiteurs, hostiles ou pacifiques, devaient arriver du sud par le chemin naturel des plages ou du nord par les cols peu élevés des Albères. Aussi, Carthaginois et Phéniciens, Grecs et Massiliotes, Romains, Arabes, Normands, Français, Provençaux, venus par mer ou par terre, se sont-ils successivement mêlés aux habitants de la Catalogne. L'Aragon, terre continentale inconnue des marins et défendue contre les immigrations du nord par un rempart de rochers et de neiges, devait conserver beaucoup plus la pureté relative de ses peuples; mais, par contre, les conquérants qui réussissaient à s'emparer du pays, devaient s'y établir fortement, sans crainte de nouveaux arrivants qui réussissent à les déloger. Quand les Maures s'emparèrent de l'Aragon, ce fut pour longtemps. Barcelone était déjà libre depuis trois siècles lorsque les Sarrasins tenaient encore dans Saragosse. Comparé à la Catalogne mobile et changeante, l'Aragon représente la solidité et la durée.

Considérés en masse, les habitants de la vallée de l'Èbre sont d'un orgueil un peu agressif, d'une hauteur froide et dédaigneuse, d'une grande paresse d'esprit: ils sont routiniers et superstitieux; mais ils ont une singulière force de volonté, et par leur vaillance font honneur à leurs ancêtres les Celtibères. Ces beaux hommes à la forte carrure, que l'on voit cheminer derrière leurs ânes, la tête entourée d'un mouchoir de soie et la taille serrée par une ceinture violette, sont toujours prêts à se battre. Encore à la fin du siècle dernier, il était de coutume entre villages ou confréries d'en venir aux mains pour le seul plaisir de lutter et de montrer sa bravoure: ce combat, qui ne se terminait point sans mort d'hommes, était ce qu'on appelait la rondalla, mot qui s'applique aujourd'hui aux concerts des chanteurs en plein vent. Dans les petites choses, les Aragonais apportent le même entêtement que dans les grandes. Ainsi que le dit le proverbe: «Ils enfoncent des clous avec leur tête!» Hommes et femmes doivent à cette énergie de résolution une fermeté de traits qui, pour un grand nombre, s'allie avec une véritable beauté.

Les premiers siècles de la lutte des Aragonais contre les Maures ne furent qu'une guerre incessante pendant laquelle chaque montagnard jouait noblement sa vie. Les rois n'étaient alors que des «premiers parmi des pairs», et ceux-ci d'ailleurs avaient pris les plus grandes précautions pour que le pouvoir du souverain fût toujours contrôlé. Un grand juge national, responsable lui-même, surveillait le roi et l'obligeait à respecter les privilèges de ses sujets; dans les cas graves de violation des lois, il le faisait même arrêter et garder à vue. On a beaucoup admiré, et à bon droit, la fière parole que le grand justicier d'Aragon était chargé de prononcer devant le roi agenouillé, lorsque celui-ci venait prêter le serment de gouverner selon la loi: «Nous qui valons autant que vous, et qui pouvons plus que vous, nous vous faisons notre roi et seigneur, afin que vous gardiez nos fors et libertés. Sinon, non!» Il est vrai que peu à peu le justicier en vint à parler, non point au nom du peuple, mais seulement comme représentant des «riches hommes». Les fors que le roi jurait de maintenir finirent par n'être plus que des privilèges de la noblesse. Quand on n'eut plus besoin d'eux pour la lutte, les marchands, les artisans, les laboureurs, se trouvèrent en dehors du droit; ils n'avaient aucune liberté que rois, justiciers ou nobles fussent tenus de respecter, et quand on daignait s'occuper d'eux, ce n'est qu'indirectement, par l'entremise des «universités» ou corps municipaux.

Quoique la constitution du royaume d'Aragon fût donc bien éloignée d'être républicaine, pourtant elle contrôlait le pouvoir royal avec tant d'efficacité, que les souverains tentèrent fréquemment de s'en débarrasser à tout prix. Enfin, Philippe II réussit à faire pénétrer secrètement des troupes en Aragon; le grand justicier fut arrêté inopinément et sa tête tomba sur une place de Saragosse devant la foute atterrée. Ce n'est pas tout: le roi, profitant de la consternation générale, fit réunir au milieu de son armée, campée à Tarazona, de prétendus États qui votèrent la peine de mort contre tout homme poussant le «cri de liberté». Au commencement du dix-huitième siècle, ce qui restait de l'ancien appareil des institutions locales fut définitivement supprimé et l'Aragon perdit toute autonomie pour devenir une simple «capitainerie générale» de la couronne de Castille. Le pouvoir central a pu se féliciter de ce résultat, mais les populations elles-mêmes, privées de tout ressort d'initiative, ont été par ce fait condamnées à rester dans une véritable barbarie intellectuelle. A bien des égards, l'Aragon de nos jours est moins avancé, même en civilisation matérielle, qu'il ne l'était au treizième siècle, la grande époque de sa prépondérance politique dans le bassin de la Méditerranée occidentale.

Les Catalans ne sont guère moins contents d'eux-mêmes que les Aragonais; les hommes des plateaux, les bergers surtout, auxquels de vieilles traditions assurent la noblesse, aiment à vanter leur descendance; mais leur orgueil se rapproche fort de la vanité, car ils sont abondants en paroles. Ils sont aussi loquaces que leurs voisins sont silencieux; ils crient beaucoup, s'insultent volontiers, mais rarement ils en viennent aux mains. Leur caractère a, dit-on, moins de solidité que celui des Aragonais; cependant ils résistèrent encore plus longtemps pour le maintien de leurs libertés provinciales. Plus éloignés du plateau des Castilles, plus nombreux et, par conséquent, plus assurés de leur force, aguerris contre le danger par unu périlleuse navigation sur des mers aux tempêtes soudaines, ils ne pouvaient tolérer que des ordres leur fussent donnés par ces Castillans qu'ils méprisent. Peu de villes ont été plus souvent assiégées que Barcelone; bien peu, même dans cette héroïque Espagne, se sont plus vaillamment défendues; souvent même elle a réussi, par ses seules forces, à faire lever le siège. Les guerres civiles, qui, sous divers drapeaux, ensanglantent si fréquemment les rues de Barcelone et de ses faubourgs, ainsi que les défiles des montagnes environnantes, ont encore presque toutes pour cause principale ce vieil instinct d'indépendance catalane auquel le gouvernement de Madrid ne sait point faire sa part. Naguère les Castillans de vieille roche avaient un mot pour flétrir leurs compatriotes du nord de l'Èbre: ils les appelaient «Catalans rebelles»; ceux-ci, de leur côté, acceptaient ce terme, non comme un opprobre, mais comme un titre de gloire.

Il est aussi un mérite qu'ils s'attribuent et que nul ne peut leur contester, celui d'une grande âpreté au travail. Non-seulement les Catalans ont changé en beaux jardins les vallées arrosables tournées vers la mer, ils ont aussi attaqué les pentes arides des montagnes et forcé la pierre triturée, mêlée aux terres apportées de la plaine, à nourrir leurs vignes, leurs oliviers, leurs céréales. Ainsi que le dit le proverbe: «Le Catalan sait faire du pain avec des pierres.» Cependant, l'agriculture ne suffisant pas à l'alimentation de la population surabondante, il a fallu que celle-ci se tournât vers l'industrie et elle l'a fait avec la plus grande ardeur. Barcelone, ses faubourgs, les villes de la banlieue et de tout le littoral avoisinant ont de nombreuses manufactures où l'on met en oeuvre les fibres du coton, les laines et d'autres textiles, les fers, les bois, les peaux, les ingrédients chimiques de toute espèce. Il y a un demi-siècle environ que l'industrie cotonnière a pris pied en Catalogne, et depuis cette époque Barcelone a gardé sa prééminence et presque le monopole dans ce domaine du travail national 187. Avant le commencement de la série de révolutions que traverse actuellement l'Espagne et dont la Catalogne a tout particulièrement souffert, la province de Barcelone possédait à elle seule les deux tiers des machines à vapeur de toute la Péninsule; elle avait mérité le nom de Lancashire espagnol. D'ailleurs la guerre civile n'a fait que ralentir le travail, sans le suspendre; Barcelone est restée le grand atelier où l'Espagne se fournit de tous les produits de l'industrie moderne. Le rôle d'intermédiaire qui appartenait aux populations de la Catalogne avant la guerre des Albigeois, leur a été rendu sous une autre forme. Alors elles propageaient en Espagne la langue et la civilisation provençales; de nos jours elles lui transmettent le mouvement industriel de la France. Il est d'autant plus étonnant que Barcelone n'ait point encore avec l'État limitrophe de communications rapides pour la rattacher à la France. Elle n'a toujours que les «routes humides» de la mer et une seule grande route, souvent difficile à suivre quand les torrents du littoral sont débordés. Pourtant le chemin de fer futur de Geroua à Banyuls n'est pas un de ceux qui demandent de très-grands travaux d'art pour la la traversée des montagnes; le mur peu élevé des Albères est le seul obstacle qui sépare du réseau continental la capitale industrielle et commerciale de l'Espagne.

Note 187: (retour) Industrie cotonnière de la Catalogne, en 1870:
Valeur du capital fixe..............  150,000,000 fr.
Manufactures........................          700
Ouvriers (hommes, femmes, enfants)..      104,000
Broches.............................    1,200,000
Production des fils.................   17,500,000 kilogr.
Tissus..............................  200,000,000 mètres.

Les Catalans de la Péninsule, de même que ceux des Baléares, émigrent volontiers; très-âpres au gain et fort habiles à manier l'argent, ils vont dans les diverses provinces de l'Espagne utiliser les ressources que les habitants eux-mêmes ne savent pas exploiter: toutes les villes des plateaux de l'intérieur ont leurs Catalans qui s'essayent à faire fortune et y réussissent presque toujours. Dans mainte province de l'Espagne le mot de «Catalan» est synonyme de marchand, de boutiquier, d'industriel. Aux Philippines, à Puerto-Rico, à Cuba, les colons de Catalogne sont également en nombre considérable et se distinguent par leur zèle extrême à s'enrichir. Aussi les créoles blancs et noirs, qui voient en eux des rivaux ou des maîtres, les regardent-ils avec un sentiment d'aversion profonde. C'est parmi les Catalans qu'ont été recrutés en grande partie ces «volontaires de la Liberté» qui ont combattu avec tant d'acharnement et parfois tant de férocité pour maintenir les Cubanais dans la servitude politique et les noirs dans l'esclavage.

Les villes de l'Aragon et celles de la Catalogne présentent le même contraste que leurs populations. Les premières, plus clair-semées, ont un aspect grave, solennel, sombre même; les secondes, plus pittoresquement situées pour la plupart, sont, en général, affairées et joyeuses. Elles renouvellent plus fréquemment leurs édifices; tandis que leurs soeurs de l'Aragon représentent encore le moyen âge, elles appartiennent au monde moderne.

Zaragoza, la Colonia Caesaraugusta des Romains, la Saragosse des Français, occupe une position naturelle des plus heureuses. Elle se trouve presque au milieu géométrique de la plaine de l'Aragon, au confluent de l'Èbre et de deux tributaires, dont l'un, fort important, le Gallego, lui apporte directement l'eau froide versée par les sources du mont Perdu. A une vingtaine de kilomètres en amont, l'Èbre reçoit le Jalon, la rivière la plus abondante du versant méridional et celle qui ouvre les grands chemins d'accès vers le plateau des Castilles et les bassins du Júcar et du Guadalaviar. Ainsi Saragosse est au point de croisement de toutes les routes naturelles de la contrée, et les voies artificielles ont dû forcément y aboutir.

Comme les cités de l'Andalousie, Saragosse a son alcázar mauresque, l'Aljaferia, qui fut naguère un palais de l'Inquisition et qui sert maintenant de caserne. Un autre monument curieux est la fameuse tour penchée qui date du commencement du seizième siècle; elle est inclinée de plus de 3 mètres, à peu près autant que la tour de Pise, et, par la grâce de son architecture, l'élégance et le bon goût de ses ornements, elle mériterait d'être considérée comme le plus bel édifice de ce genre, si elle n'était déparée par un clocher à double ventre du plus mauvais style. Saragosse se vante aussi de sa promenade du Coso et des allées ombreuses qui longent ses trois rivières; mais, amoureux de la gloire comme ils le sont, les habitants tiennent surtout pour leur cité au renom de «ville héroïque», et certes ils ont bien le droit de revendiquer ce titre pour elle. Le siége qu'elle soutint, en 1808 et en 1809, contre toute une armée française, témoigne à jamais de la vaillance des Saragossais. Du reste, il s'agissait pour eux, non-seulement de défendre leurs foyers, mais aussi de sauver la patronne de la cité, la «Vierge du Pilier» (Virgen del Pilar), dont la statue magnifiquement ornée se dresse dans la cathédrale sur un pilier d'argent massif. La Vierge l'avait dit elle-même:

Elle ne veut pas être française,

Elle veut être capitaine

De la troupe aragonaise!

Aussi, pour accomplir la volonté sacrée, la «ville préférée de Marie» se défendit-elle rue par rue, maison par maison, avec un acharnement dont les annales des peuples offrent peu d'exemples. Encore de nos jours, on célèbre des courses de taureaux en l'honneur de la Vierge du Pilier; en 1875, 43 taureaux furent tués en un seul jour.

Saragosse a percé quelques rues droites et de larges boulevards dans l'ancien dédale de ses ruelles tortueuses, mais les autres villes des provinces aragonaises ont gardé leur physionomie d'autrefois. Dans la haute vallée de l'Aragon, entre les Pyrénées et la sierra de la Peña, Jaca aux maisons grises et lézardées est encore ceinte de ses hautes murailles à tours carrées et dominée par une citadelle; elle fut jadis capitale du royaume de Sobrarbe, mais ce n'est plus qu'une bourgade délabrée, qui serait fort peu connue si elle ne se trouvait au débouché du Somport et dans le voisinage des fameux couvents de la Peña. A la base des premiers monts, Huesca, capitale de province, est l'antique Osca, dont le nom rappelle celui de la ville française d'Auch et l'ancienne domination des Auskes ou Euskariens. Elle a gardé une certaine importance, grâce à la vaste plaine irriguée qui entoure sa colline; on y voit une riche cathédrale ayant remplacé une mosquée, des couvents déserts, un palais des rois d'Aragon changé en université et les débris d'une enceinte, jadis flanquée de quatre-vingt-dix-neuf tours. Barbastro, située dans une position analogue à celle de Huesca, non loin du Cinca, est restée comme Jaca une ville du moyen âge; elle communique maintenant avec la France, par la route carrossable du Somport.

Dans la partie méridionale du bassin de l'Èbre, en aval du confluent du Jalon et du Jiloca, la ville arabe de Calatayud, la deuxième cité de l'Aragon en importance commerciale, et l'héritière de la Bilbilis des Ibères, qui s'élevait sur les pentes d'une montagne voisine, possède encore un faubourg composé en entier de masures et de trous nauséabonds, où gîte toute une population de mendiants faméliques. Enfin Teruel, le chef-lieu du Maeztrazgo et dominant le cours du Guadalaviar, a tout à fait l'aspect d'une place forte du moyen âge, avec ses murs crénelés, ses tours, ses portes fortifiées: on croirait voir Avila ou Tolède. La tour arabe de son église est une des principales curiosités de «l'Espagne inconnue»; son aqueduc, du seizième siècle, qui traverse une vallée sur un pont de 140 arcades, est une œuvre remarquable.

Plusieurs villes de l'intérieur de la Catalogne sont aussi d'apparence fort antique, et dans le nombre il en est de tout à fait délabrées et qui resteront telles, tant que des moyens de communication faciles ne les rattacheront pas au reste de l'Espagne. Ainsi la «fière Puycerda», qui, du haut de sa colline, située sur la frontière même de France, domine une telle plaine, jadis lacustre, parcourue par le Sègre, n'est guère qu'un amas de masures entouré de remparts. La Seu d'Urgel, bâtie également au bord du Sègre, dans une «conque» des plus fertiles qu'arrose aussi l'Embalira d'Andorre, est sans doute un point militaire fort important à cause des vallées que commande sa forteresse; mais ses rues immondes, ses maisons d'aspect sordide, ses murs en pisé que ravine la pluie, ne peuvent qu'inspirer un véritable dégoût. Aucune route de voitures n'a forcé encore les défilés inférieurs par lesquels s'enfuient les eaux du Sègre vers Balaguer et Lérida.

Cette dernière ville, plus ancienne que l'histoire même de l'Espagne, a toujours eu un rôle considérable comme place romaine, arabe ou chrétienne, à cause de sa position militaire sur le Sègre, à l'entrée de la plaine de l'Aragon, au débouché des vallées pyrénéennes et des passages des montagnes catalanes. Les plaines voisines ont donc été fréquemment le théâtre de sanglantes batailles entre les armées qui se disputaient la possession du bassin de l'Èbre, et les murs de sa forteresse ont eu à subir de nombreux assauts. Actuellement Lérida est l'étape intermédiaire de commerce entre Saragosse et Barcelone; les magnifiques jardins des environs lui fournissent en outre des ressources propres pour ses échanges avec le reste de l'Espagne, mais elle n'a guère d'autres éléments de prospérité; à moins qu'un chemin de fer transpyrénéen n'en fasse un des grands entrepôts de commerce international, elle semble destinée à rester une ville de troisième ordre.

La pittoresque Tortose, la dernière cité que baigne l'Èbre avant de se perdre dans la Méditerranée, n'est que l'ombre de ce qu'elle fut autrefois quand elle était capitale, d'un royaume arabe. De même que Lérida, elle eut jadis une grande importance stratégique comme ville frontière de la Catalogne et de l'Aragon et comme place forte dominant le passage de l'Èbre. Elle est aussi une étape de commerce entre Barcelone et Valence, et si elle possédait un bon port, nul doute qu'elle ne se reprît à fleurir. Mais les golfes fangeux qui s'ouvrent aux deux côtés du delta de l'Èbre ne sont nullement appropriés à l'établissement de cales et de môles pour l'échange des marchandises. Le havre de los Alfaques offre bien un excellent mouillage aux navires surpris par la tempête; malheureusement ils ne peuvent s'approcher des plages basses, et, comme il a été dit plus haut, le port artificiel de San Carlos de la Rapita, communiquant avec l'Èbre par un canal creusé de main d'homme, mais fort mal entretenu, n'est accessible qu'aux embarcations d'un faible tonnage.

De même que Marseille est le véritable débouché commercial de la vallée du Rhône, de même, à l'époque des Romains, Tarragone était le grand marché maritime du bassin de l'Èbre; grâce à sa situation en face de Rome, de l'autre côté de la Méditerranée, elle était devenue aussi le principal point d'appui de la domination latine dans la péninsule Ibérique; elle possédait des monuments superbes, cirques, amphithéâtres, palais, temples, aqueducs. Sa population était de plusieurs centaines de milliers d'hommes, d'un million peut-être; son enceinte aurait eu plus de soixante kilomètres de tour, et le petit port de Salou, situé maintenant à deux heures de marche au sud-ouest, aurait été compris dans l'ancienne Tarraco des Romains. La ville moderne, «toute jaune sur la roche grise,» est presque entièrement construite de fragments d'édifices ruinés; des inscriptions, des bas-reliefs antiques se montrent ça et là, encastrés dans les maçonneries grossières. Une cathédrale massive, de hautes tours du moyen âge, des murailles à demi renversées, quelques palmiers jaillissant du milieu de la sombre verdure des orangers, un aqueduc en partie romain traversant une plaine de jardins splendides, voilà ce que présente la Tarragone d'aujourd'hui. Il est vrai qu'elle se complète par la ville manufacturière de Réus, qui se trouve à une petite distance dans l'intérieur et qui a très-rapidement grandi depuis le commencement du siècle. C'est dans le voisinage que s'élève le couvent de Poblet, où sont déposées les cendres des rois d'Aragon.


BARCELONE, VUE PRISE DU MONSUICH.
Dessin A. de Deroy, d'après une photographie de MM. Lévy et Cie.

Entre Tarragone, l'antique métropole, et Barcelone, la Barcino romaine nouvelle capitale des contrées de l'Èbre et deuxième cité de l'Espagne, la population se presse en agglomérations nombreuses. On traverse les riches campagnes du Panadès, puis la vallée non moins fertile qu'arrosent les eaux rougeâtres du Llobregat et l'on voit se succéder les villes et les villages qui précèdent les faubourgs de Barcelone. La cité proprement dite est assise au bord de la mer, à la base orientale du rocher abrupt de Monjuich, hérissé de fortifications menaçantes, qui ont plus souvent vomi du fer sur les Barcelonais eux-mêmes que sur leurs ennemis; en outre, une puissante citadelle, égale en surface à tout un tiers de la ville, la surveille du côté de l'est. Pourtant la ville est fort gaie au pied de ces batteries qui pourraient la réduire en cendres. Barcelone se vante d'être en Espagne le lieu par excellence de la joie et du plaisir. Quoique bien inférieure à Madrid en population, elle a plus de théâtres, plus de sociétés dramatiques, de musique et de bals; les représentations théâtrales y sont meilleures, le public plus animé et d'un goût plus délicat. La large promenade de la Rambla ou du «Ravin», ainsi nommée parce qu'elle emprunte le lit d'un torrent qui traversait la ville et que l'on a détourné de son cours, le quai du port ou «muraille de mer» que borde la grande façade de la ville, les allées d'arbres qui séparent Barcelone de la citadelle et de son faubourg de Barcelonette, offrent pendant les belles soirées un aspect vraiment prodigieux par leurs cohues bruyantes, pressées sous les platanes et devant les somptueux cafés. Par sa gaieté, Barcelone est bien la «ville unique» dont parlait Cervantes; elle est aussi le «séjour de la courtoisie et la patrie des hommes vaillants»; mais il serait trop hardi de dire qu'elle mérite également d'être qualifiée de «centre commun de toutes les amitiés sincères».

Barcelone est de beaucoup la cité la plus commerçante de la Péninsule; même en temps de guerre civile, quand on se bat dans les faubourgs, elle garde sa prééminence sur les autres ports espagnols. Elle concentre devant ses quais plus du quart de tous les échanges de la nation; Málaga, la ville maritime qui vient immédiatement après elle par ordre d'importance, n'a pas même la moitié du trafic de la place catalane 188. Mais le port de Barcelone, parfaitement abrité à l'ouest, au nord et au sud, est exposé aux vents du sud, et précisément un écueil dangereux se trouve dans cette direction à l'entrée du port; en outre, la profondeur de presque tout le bassin est insuffisante, elle n'est en moyenne que de 5 à 6 mètres. Il serait nécessaire de corriger et de compléter l'oeuvre de la nature par de grands travaux d'excavation et d'endiguement, que la pénurie chronique du budget espagnol ne permet guère de mener à bonne fin, mais que les commerçants de la Catalogne devraient terminer eux-mêmes. Les autres ports du littoral sont encore plus mal abrités que celui de Barcelone, mais il serait possible de les garantir des vents et de la houle du large, grâce à des brise-lames que l'on construirait sur des chaînes d'écueils parallèles au rivage. Les longs récifs sont probablement les restes d'un ancien littoral affaissé.

Note 188: (retour) Mouvement des échanges a Barcelone, en 1867: 267,275,000 fr.

Grande ville de commerce, lieu de rendez-vous de marins, d'industriels et d'étrangers venus de toutes les parties de l'Europe, Barcelone ne pouvait manquer dans ses transformations successives de perdre l'originalité de son architecture. Elle est maintenant une autre Marseille, aux grandes avenues bordées de maisons régulières, et quelques-uns de ses quartiers, notamment Barcelonette, construite à l'orient du port sur une langue de terre en partie artificielle, n'ont pas moins d'uniformité que ceux des villes américaines. Barcelone n'a de monuments curieux que sa cathédrale inachevée, à la haute et sombre nef gothique, et son ancien palais de l'Inquisition, avec ses cachots horribles. Mais dans les environs de la ville, autour de ses faubourgs d'usines et de maisons d'ouvriers, que de charmantes villas dans les creux verdoyants des vallons et sur les escarpements des promontoires! Joyeuse comme elle l'est, Barcelone a semé de ses torres de plaisance tous les coteaux, toutes les plages et les vallées de sa banlieue. Les hauteurs de Sarria sont couvertes de gracieux châteaux, rendez-vous des élégants de la ville. Il n'est guère en Espagne de pays plus charmant que le littoral maritime qui s'étend au nord de Barcelone et de Badalona, aux nombreuses cheminées d'usines jaillissant du milieu de la verdure, et qui se prolonge vers Masnou, Mataró et la rivière de Tordera. Les montagnes projettent dans la mer des promontoires couverts à la cime de pins et de chênes-liéges, cultivés en vignes sur leurs pentes et portant çà et là sur une arête quelque vieux castel ou bien un bourg crénelé; chaque vallée intermédiaire est une campagne bariolée de vergers et de jardins qu'entourent des haies d'aloès; des villes, des villages aux maisons peintes occupent en un faubourg continu le bord semi-circulaire des plages, où sont échouées les barques, où sèchent les filets. Le chemin de fer longe le flot, puis il passe au milieu d'une ville, traverse un bosquet d'orangers, perce en souterrain un cap de rochers, pour entrer de nouveau dans une plaine de verdure et de fruits. C'est un tableau toujours changeant, toujours beau, et fort instructif au point de vue de l'histoire. Du même regard on embrasse, au sommet des collines, des villages peureusement entourés de murs comme s'ils redoutaient encore les corsaires barbaresques, et sur le bord de la mer les libres habitations modernes qui ne craignent plus l'attaque des pirates et s'ouvrent toutes grandes pour le commerce. En maints endroits une même bourgade s'est dédoublée: sur le roc est le vieux nid d'aigle, de alt ou d'amount; sur la plage est l'agglomération moderne, de baix ou de mar.

Dans la province de Barcelone presque toutes les villes imitent la métropole par leur activité manufacturière. Igualada, que domine au nord-est la masse du Monserrat, Sabadell dans son vallon tout rempli d'usines, Tarrasa, la vieille cité romaine, près de laquelle se trouvent les célèbres bains de la Puda, Manresa, étageant ses maisons sur les pentes qui dominent le ruisseau Cardoner, Vich, l'antique cité primatiale de la Catalogne, Mataró, étendant ses faubourgs sur la plage, ont toutes leur spécialité pour la fabrication des draps fins ou grossiers, des toiles, des soieries, des cotonnades, du fil, des rubans, des dentelles, des cuirs, des chapeaux, des faïences, du verre, du papier. L'industrie manufacturière s'est aussi répandue dans la province de Gerona et notamment dans la ville d'Olot, entourée de volcans; mais le voisinage de la frontière française, les habitudes de contrebande, le va-et-vient des armées, la présence de garnisons considérables dans les forteresses de Gerona et de Figueras ont empêché le travail industriel de prendre tout le développement auquel on pouvait s'attendre. Gerona, la Gérone des Français, est célèbre surtout par les nombreux siéges qu'elle eut à subir; Figueras ou Figuières, la première ville espagnole située dans la plaine de la Muga, au débouché du col de Pertus, n'a pas été moins fréquemment prise et reprise, quoiqu'elle possède depuis le siècle dernier une citadelle énorme, d'un pourtour de 2 kilomètres et demi et capable de contenir plus de 20,000 hommes de garnison avec deux années d'approvisionnements. Le petit port fortifié de Rosas, devenu fameux dans les guerres maritimes, n'est plus qu'un village dominé par des murs croulants. Mais du moins en reste-t-il quelque chose, tandis qu'on ne voit pas un vestige de l'antique cité grecque d'Emporion, située de l'autre côté de la baie. Les ruines de cette «Ville du Marché» où vivaient, dit-on, plus de 100,000 habitants, ont été entièrement recouvertes par les alluvions du Fluvia et les laisses de mer. La plage a gardé le nom d'Ampúrias, et la contrée tout entière, l'Ampourdan, porte l'appellation de la ville qui n'est plus 189.

Note 189: (retour) Villes principales de l'Aragon et de la Catalogne avec leur population approximative:
ARAGON.
Saragosse (Zaragoza).... 56,000 hab.
Calatayud............... 12,000  »
Huesca.................. 10,000  »
Teruel..................  7,000  »

CATALOGNE (CATALUÑA).
Barcelone (Barcelona).. 180,000  »
Réus...................  25,000  »
Tortose (Tortosa)......  22,000  »
Mataró.................  17,000  »
Sabadell...............  15,000  »
Manresa................  14,000  »
Tarragone (Tarragona)..  13,000  »
Lérida.................  12,000  »
Vich...................  12,000  »
Badalona...............  11,000  »
Igualada...............  10,500  »
Olot...................  10,000  »
Tarrasa................   9,000  »
Gérone (Gerona)........   8,000  »
Figuières (Figueras)...   8,000  »

La crête suprême des monts Pyrénées constitue sur la plus grande partie de son développement la frontière entre l'Espagne et la France; c'est là que les fictions politiques ont fait passer cette ligne idéale qui, suivant les ordres venus de Paris et de Madrid, sépare tantôt de bons amis et alliés, tantôt des ennemis mortels. Toutefois les bornes ne sont point toutes placées sur le faîte. En maints endroits, les sinuosités de la frontière descendent sur l'un ou l'autre versant pour annexer, soit à l'Espagne, soit à la France, des pâturages ou des forêts qui sembleraient devoir appartenir au pays limitrophe. A l'extrémité occidentale de la chaîne pyrénéenne, c'est l'Espagne qui est le mieux partagée; elle possède toute la vallée de la Bidassoa, sur le versant français. A l'autre extrémité des Pyrénées, la France a pris sa revanche, car elle s'est emparée de tout le massif du Canigou et de la haute vallée du Sègre, sur le revers méridional des montagnes de Carlitte. Mais, dans l'ensemble, ce sont les empiétements Espagnols qui l'emportent, chose toute naturelle d'ailleurs, puisque la déclivité la plus douce, et par conséquent la plus facilement accessible, est celle qui regarde le midi. Plus nombreux, plus accoutumés à la vie des montagnes, les pâtres aragonais et basques n'ont pas manqué de s'approprier les pâturages du versant septentrional toutes les fois que l'occasion s'en est présentée, et, plus tard, les traités internationaux n'ont eu qu'à consacrer les prétentions du plus fort.

Le val d'Aran, au centre même du système orographique des Pyrénées, est une de ces conquêtes que l'Espagne a faites sur la France sans que le sang ait eu à couler. Par le cours de ses eaux, cette vallée semblerait plutôt devoir être française, puisque les deux Garonne y prennent naissance et s'y réunissent en un seul fleuve; mais le défilé de sortie est fort étroit et facile à obstruer; partout ailleurs, les montagnes se dressent en un rempart quadrangulaire couvert de neiges pendant une grande partie de l'année. Jusqu'au dix-huitième siècle, les Aranais avaient le «pas pleinier», c'est-à-dire le droit de commerce librement avec le pays limitrophe; ils jouissaient aussi d'une complète autonomie administrative. Isolés, comme ils le sont, du reste du monde, les douze mille montagnards d'Aran auraient encore plus de droits, s'il est possible, que toute autre population d'Europe, à se constituer en république indépendante.

A l'est d'Aran, un deuxième massif de montagnes, moins nettement limité et s'ouvrant assez largement du côté de l'Espagne, est, du moins de nom, un pays républicain: c'est le val d'Andorre. Ce petit territoire, comparable à la république italienne de Saint-Marin, occupe une superficie d'environ 600 kilomètres carrés, peuplée de près de 6,000 habitants. Sauf les pâturages de la Solana (Soulane), situés sur le versant français, sur la rive gauche de l'Ariége naissante, tout le domaine d'Andorre écoule ses eaux dans le beau gave d'Embalira ou Valira, qui va lui-même s'unir au Sègre, dans la plaine riante de la Seu d'Urgel. Presque toutes les montagnes de la contrée sont devenues arides, et les Andorrans travaillent de leur mieux à les priver encore davantage de la terre végétale qui restait; partout les bûcherons sont à l'œuvre pour faire disparaître des pentes les dernières forêts de pins et de chênes. D'anciennes moraines, privées des arbres qui les consolidaient, se sont ainsi écroulées, et l'une d'elles, située dans le voisinage du bourg d'Andorre, a récemment détruit un hameau qui se trouvait à sa base.

Des traditions, que l'histoire ne confirme point, associaient les origines de la république d'Andorre à une victoire de Charlemagne ou de Louis le Débonnaire sur les Sarrasins, et l'on montre encore des constructions qui leur sont faussement attribuées. Le fait est qu'avant la Révolution française le val d'Andorre n'était point constitué en souveraineté indépendante. Aux origines du régime féodal, le territoire d'Andorre était une seigneurie dépendant du comté d'Urgel et, par conséquent, du royaume d'Aragon. A la suite d'héritages, de procès et de guerres, il fut décidé en 1278 que la vallée serait, au point de vue politique, une simple seigneurie indivise, tenue à titre égal par les évêques de la Seu et les comtes de Foix ou leurs ayants droit: c'est là ce qu'ont établi les recherches de M. Bladé. En 1793, la République française refusa le tribut accoutumé, que l'on cessa de percevoir jusqu'en 1806, puis, en 1810, les Cortès espagnoles abolirent le régime féodal. Andorre prit en conséquence une autonomie distincte, et devint un petit État s'administrant lui-même, mais dépourvu de ce que le droit des gens désigne sous le nom de «souveraineté extérieure». Toutefois les habitants, rendus à eux-mêmes, n'ont cessé de se gouverner suivant les vieilles coutumes féodales, bien différentes de celles que comporterait une république égalitaire telle qu'elle se fonderait de nos jours. Le territoire appartient exclusivement à un petit nombre de familles. La loi du majorat existe; les aînés sont maîtres, et leurs frères puinés, presque assimilés au reste des serviteurs, doivent obéissance au chef de famille et ne jouissent de son hospitalité qu'à la condition de travailler à son profit. Encore en 1842 la dîme s'était maintenue; il fallut l'exemple de l'Espagne monarchique pour la faire disparaître. En réalité, la liberté des montagnards d'Andorre se borne à ne devoir à l'Espagne ni l'impôt du sang, ni les taxes ordinaires, et à pouvoir se livrer impunément à la contrebande. C'est l'importation clandestine des articles de France et du tabac sur les marchés d'Espagne qui fait la principale richesse du pays: récemment, les «souverainetés d'Andorre» ont aussi jugé bon de chercher une autre source de revenus dans la fondation d'une maison de jeu, à proximité d'Ax, sur le versant ariégeois de leur territoire. La principale industrie légitime de la vallée est l'élève des bestiaux; les bergers andorrans mènent en hiver la plus grande partie de leurs troupeaux dans les plaines dites Llanos del Urgel, sur la rive gauche du Sègre. La république possède aussi de petites forges et une fabrique d'étoffes, foulées dans les eaux sulfureuses des Escaldas. Mais cette faible industrie et le commerce ne suffisent pas à nourrir les Andorrans: un grand nombre d'entre eux quittent le pays, avec ou sans espoir de retour.