La république andorrane reconnaît deux suzerains, l'évêque d'Urgel, qui perçoit un tribut annuel de 460 francs, et le gouvernement français, qui touche une somme double. Deux viguiers représentent la seigneurie; l'un, français, est nommé par la France pour une durée illimitée; l'autre, andorran, est choisi par l'Espagne pour une période de trois années; mais, en outre, le gouverneur militaire de la Seu d'Urgel exerce les fonctions de vice-roi. Les viguiers ont le commandement des milices locales et nomment les baillis; ils peuvent faire aussi des lois provisoires en attendant la réunion des Cortès, où ils siégent eux-mêmes avec le juge d'appel, désigné alternativement par l'un et l'autre suzerain, et deux rahonadors ou défenseurs des priviléges andorrans. A la tête de chaque paroisse se trouvent un premier et un deuxième consul, assistés de douze conseillers élus par les chefs de famille. Le conseil général, qui siége au village d'Andorre, est composé des consuls et d'autant de délégués des six paroisses. Mais, en dépit de toutes les fictions d'indépendance, l'Andorre est, en réalité, une partie intégrante de l'Espagne, et les carabiniers ne se gênent nullement pour violer le territoire de la prétendue république. Il n'est pas étonnant d'ailleurs que les Andorrans dépendent plutôt de l'Espagne que de la France, car, par le langage, même officiel, par le costume et les habitudes, ce sont des Catalans et, pendant six mois de l'année, ils restent complétement séparés du bassin de l'Ariége, tandis que par la vallée de l'Embalira ils peuvent toujours communiquer avec Urgel, chef-lieu de leur diocèse religieux. Du reste, l'avantage immense de ne jamais être troublé par la guerre a permis à la population de dépasser ses voisins d'Espagne par l'instruction et le bien-être. En général, les Andorrans sont intelligents et fins, trop fins même, car leur liberté précaire et l'habitude de la contrebande ont développé chez eux la ruse outre mesure. Ils excellent à prendre un air ahuri quand ils croient leurs intérêts en jeu. Feindre la niaiserie pour éviter ou tendre un piége s'appelle dans les vallées voisines «faire l'Andorran».

La capitale d'Andorre est un village assez propre, situé au-dessous du confluent de la Massane ou Valira del Nort, à peine sorti d'un «grau» ou défilé sauvage, et du Valira del Orien, auquel vient de se mêler le ruisseau thermal sulfureux et ferrugineux de las Escaldas. Mais le village principal de la Vallée est San Julia de Loria, près de la frontière d'Espagne: c'est le grand entrepôt des marchandises de contrebande.



VII

PROVINCES BASQUES, NAVARRE ET LOGROÑO.

Les provinces Basques et le ci-devant royaume de Navarre ne sont en surface qu'une faible partie, à peine la trentième, du territoire de l'Espagne. Ces contrées ne constituent pas non plus une région géographiquement distincte du reste de la Péninsule: à cheval sur les Pyrénées occidentales, elles appartiennent à la fois au bassin du golfe de Gascogne et à celui de l'Èbre; en outre, leurs limites politiques sont bizarrement tracées en lignes sinueuses à travers les vallées et les montagnes; en certains endroits elles sont même compliquées d'enclaves. Néanmoins le pays basque et navarrais doit bien être considéré comme une terre à part dans l'ensemble de l'Espagne. Il est habité dans une grande partie de son étendue par une race distincte, ayant encore gardé son vieil idiome, ses moeurs, ses coutumes politiques. Historiquement, il a eu un rôle tout spécial, non-seulement à cause du caractère de ses habitants, mais aussi en conséquence de sa position sur les frontières de la France, à l'endroit où les monts abaissés permettent les migrations des peuples et le mouvement des armées. D'ailleurs, les populations de la Biscaye et de la Navarre ont pu se suffire à elles-mêmes et développer leurs ressources avec une grande indépendance économique, grâce à la richesse naturelle de leur pays. Par l'ethnologie et l'histoire, ces contrées forment donc un tout distinct, auquel on peut joindre la province de Logroño, appartenant politiquement aux Castilles, mais située sur le versant septentrional du grand plateau, dans le bassin de l'Èbre 190.

Note 190: (retour)
                    Superficie.    Popul. en 1870.  Popul. kilom.

Provinces basques:
     Guipúzcoa      3,122 kil. car.  180,700 hab.       96 hab.
     Alava          1,885    »       103,300  »         33  »
     Vizcaya        2,198    »       187,900  »         85  »
Navarre            10,478    »       318,700  »         30  »
                  _____________     ____________       _______
                   17,683    »
Logroño             5,037    »       182,900  »         36  »
                  _____________     ____________       _______
                   22,720    »       973,500  »         43  »

Dans les provinces Vascongades et la Navarre, les divers systèmes de montagnes, que séparent en aval les plaines de l'Aragon, se rapprochent et s'entremêlent, de manière à former un dédale de monts et de collines rattachant comme un noeud inextricable la chaîne des Pyrénées au plateau des Castilles. Il est fort difficile d'y reconnaître la direction des crêtes principales, à cause de leur faible élévation moyenne au-dessus des hauteurs secondaires, et des cirques, des gorges, des vallées qui découpent les massifs en d'innombrables fragments. Quand on se trouve sur un des sommets d'où la vue peut s'étendre au loin, l'aspect de la contrée est tout à fait celui d'une mer battue par des vents contraires: jusqu'à l'extrême horizon, des vagues inégales, qu'on dirait produites par une sorte de bouillonnement, s'y heurtent et s'y entre-croisent.

La chaîne médiane des Pyrénées n'a plus l'aspect des grandes montagnes dans cette région de son parcours; sa hauteur moyenne n'est plus que d'un millier de mètres. A l'endroit où elle quitte la frontière de France pour entrer dans la Navarre espagnole, le sommet d'Izterbegui et d'autres croupes arrondies, qui s'élèvent à l'angle sud-occidental de la vallée française des Aldudes, arrosée par la Nive, ne sont que de hautes collines, où pas même un rocher ne perce le revêtement de terre végétale, La chaîne se développe d'abord assez régulièrement dans la direction de l'ouest, puis, interrompue par la dépression profonde du col d'Azpiroz, elle perd son nom, en même temps que cette allure normale qui est le caractère distinctif des Pyrénées: c'est là que cesse la chaîne proprement dite. Au delà, les monts qui continuent vaguement le système pyrénéen portent le nom de sierra de Aralar, puis des appellations toutes locales; des seuils, élevés en moyenne de 600 mètres seulement, en font communiquer les deux versants et permettent aux routes et aux chemins de fer d'aller facilement des bords de la mer à la vallée de l'Èbre. Les deux massifs les plus occidentaux de cette partie indécise qui relient les Pyrénées françaises aux Pyrénées cantabres sont la Peña Gorbea, où l'on retrouve le cassis à l'état sauvage, et la sierra Salvada. Ils dominent, le premier à l'est, le deuxième à l'ouest, la dépression d'Orduña, où le Nervion prend sa source, et où serpente en brusques sinuosités le chemin de fer de Bilbao à Miranda de Ebre.

Les chaînons qui de ces massifs pyrénéens se dirigent vers le golfe de Gascogne sont également fort irréguliers dans leur allure. La plupart se relient les uns aux autres par des arêtes transversales, parallèles à l'axe des Pyrénées, de sorte que les torrents ont à chercher péniblement leur porte de sortie. Ainsi, la Bidassoa, qui dans la partie inférieure de son cours sert de limite entre l'Espagne et la France, commence d'abord par couler au sud, par le val de Baztan, puis, après un long circuit, revient vers le nord pour se mêler aux eaux salées de l'estuaire de Fontarabie. Elle sépare ainsi des Pyrénées un massif distinct, dont l'une des cimes principales est la fameuse montagne de la Rhune, sur la frontière française. Plusieurs autres sommets du littoral sont isolés de la même manière et s'élèvent à une hauteur égale à celle des pointes situées sur l'axe de la chaîne. Parmi ces pics dominateurs on peut citer le Mendaur, qui se dresse à l'ouest de la vallée de la Bidassoa, la Haya ou la montagne des Trois-Couronnes, qui, vue des plaines de l'Adour, commence si superbement l'Espagne, le mont Oiz, si bien entouré par une ceinture de vallées ombreuses, et les monts qui se terminent, entre Bilbao et Guernica, par les roches abruptes du cap Machichaco. Une montagne non moins isolée est celle qui s'élève au nord de la plaine d'Irun, entre l'estuaire de la Bidassoa et le bassin de los Pasages, alternativement empli et vidé, par la marée. C'est le Jaizquibel l'Oeaso des anciens, le sommet aux longues croupes revêtues de bruyères, d'où l'on contemple l'admirable tour d'horizon formé par les montagnes et les vallées du pays Basque, l'Adour, les Landes françaises et l'Océan. Le promontoire terminal du Jaizquibel, le cap de Higuer ou du Figuier, est l'angle extrême du littoral cantabre et fait face aux deux rochers de Sainte-Anne, dressés en pleine mer; de l'autre côté du golfe de la Bidassoa: ce sont les bornes méridionales de la côte française.

Dans cette étroite zone du versant basque se trouvent représentées de nombreuses formations géologiques, du granit et des porphyres aux roches calcaires jurassiques et crayeuses et aux terrains d'alluvion déposés par les rivières. Cette grande variété d'origine et la multitude des fissures qui en ont été la conséquence ont donné aux provinces basques un trésor de mines qui a toujours été d'une certaine importance économique, mais qui ne peut manquer d'assurer tôt ou tard à ces contrées un rôle très-considérable dans l'industrie du monde. Le cuivre, le plomb y sont abondants, mais la grande richesse consiste en minerai de fer de toute espèce, se prêtant à la fabrication de tous les articles de fonte et d'acier. Le fer «vernissé» ou «gelé» que fournit la mine de Mondragon, dans les collines du Guipúzcoa, est celui dont on se servait jadis pour préparer l'acier incomparable des lames de Tolède. De nos jours, ce sont des mines voisines qui donnent une partie de l'acier utilisé pour les canons Krupp. Des montagnes entières sont tellement remplies de lits ferrugineux, que des compagnies minières les achètent en bloc, non dans l'espoir de les exploiter en entier, mais afin de priver de l'excellent minerai les compagnies rivales. Le champ minier, sinon le plus vaste, du moins le plus connu et le plus activement exploité de ces contrées est celui de Somorrostro, à l'ouest de la rade de Bilbao. Ce gîte, d'une superficie de plus de 20 kilomètres carrés, est composé de masses ferrugineuses intercalées dans une couche de sables micacés; elles sont très-faciles à fondre et donnent un métal d'une malléabilité tout exceptionnelle. Quand l'exploitation des mines n'est pas arrêtée par la guerre civile, le pays tout entier est d'une couleur de rouille: «les champs, les chemins, les maisons et jusqu'à la peau des gens. La poussière de minerai a tout recouvert d'une teinte rougeâtre uniforme, sur laquelle tranche le vert éclatant des maïs et des grands châtaigniers.»

Les sierras qui s'alignent dans l'Aragon, parallèlement à l'axe des Pyrénées, se continuent aussi dans la Navarre et les provinces Vascongades, mais en se confondant en maints endroits avec des chaînons latéraux du grand faîte de partage. La sierra de la Peña se prolonge à l'ouest de la rivière Aragon par deux arêtes, l'une qui s'unit aux rameaux pyrénéens et va passer au nord de Pampelune sous le nom de montagnes de San Cristóbal, l'autre la sierra del Perdon, qui court assez régulièrement vers l'ouest et se redresse pour former la Higa de Monreal, mont célèbre dans les légendes, et le meilleur poste d'observation pour embrasser du regard tout l'ensemble de la Navarre. A l'ouest de Pampelune et de l'Arga la chaîne du nord s'étale en un plateau fort accidenté et surmonté de cimes: c'est la sierra de Andía, que continuent jusqu'à l'Èbre les montagnes de Vitoria et dont les ramifications s'enchevêtrent bizarrement pour former cette région des Amézcuas si favorable aux partisans. L'autre, d'abord plus indistincte, limite au sud le Carrascal ou le «pays des chênes verts», région aussi sauvage que les Amézcuas et non moins souvent ensanglantée par les guerres civiles. Au delà de ce massif, la crête principale va former les monts Cantabrio; ceux-ci s'unissaient jadis, avant l'ouverture des défilés de l'Èbre, avec les monts Obarenes, sorte de bordure en saillie qui marque, sur la rive méridionale du fleuve, la limite du plateau des Castilles et dans laquelle s'ouvrent les fameuses gorges de Pancorbo. Ainsi se trouve complétée la jonction de tous les systèmes montagneux du pays Basque. Les Pyrénées sont rattachées à la sierra de Andía par le seuil d'Alsásua, où passe le chemin de fer de Vitoria à Pampelune, et les monts sous-pyrénéens sont eux-mêmes reliés aux chaînes du plateau castillan. Quant à la province de Logroño, tous les chaînons qui la parcourent sont des contre-forts extérieurs du même plateau: à l'ouest, ce sont des rameaux du massif de la Demanda; à l'est, ce sont les deux chaînes de Camero Nuevo et de Camero Viejo, s'abaissant de la sierra Cebollera vers les plaines de l'Èbre 191.

Note 191: (retour) Altitudes de la Navarre et du pays Basque:
Col de Velate            868 mètres.
»  Azpiroz              587   »
Mont Aitzcorri         1,535   »
Col de Arlaban           617   »
Peña Gorbea            1,537   »
Mont Mendaur           1,132   »
Mont Haya                987   »
Jaizquibel               583   »
Sierra de Andia        1,454   »
Col de Alsásua           596   »
Vitoria                  513   »
Pampelune (Pamplona)     420   »

GORGES DE PANCORBO.
Dessin de Sorrieu, d'après une photographie de M. J. Laurent.

Le vaste labyrinthe des montagnes basques et navarraises présente en plusieurs districts, principalement sur le versant de l'Èbre, des paysages tout à fait castillans par l'âpreté, la nudité de ses pentes: le déboisement à outrance pratiqué par les maîtres de forges a enlaidi, aussi bien qu'appauvri la contrée. La Navarre méridionale offre même de véritables déserts, qui se rattachent aux tristes landes des Bardenas aragonaises; entre Caparroso et Valtierra, au sud de la rivière Aragon, le voyageur ne traverse que des collines gypseuses ou salines, presque sans végétation. Mais dans le pays Basque et la Navarre occidentale, où les pluies tombent en abondance, toutes les hauteurs qui ont gardé leur verdure offrent le plus grand charme dans la succession de leurs sites. Les forêts de hêtres, les bois de châtaigniers, les bouquets de chênes, les prairies inclinées des vallons, les eaux courantes que l'on voit briller sous l'ombrage des aunes, forment le plus aimable contraste avec les parois de grès ou de calcaire qui se dressent au-dessus de la verdure. Dans les vallées, sur les coteaux, aux pentes des montagnes, des villages éparpillent leurs petites maisons blanches au milieu des vergers. Pendant la saison des fleurs, les innombrables pommiers mêlent dans la campagne l'aspect de l'hiver à celui du printemps.

Les vents humides du nord-ouest, qui soufflent très-fréquemment du golfe de Gascogne, entretiennent dans ces contrées une température moyenne fort égale. Les pluies y sont très-abondantes, surtout aux changements des saisons; mais aucune période de l'année n'en est privée. Sur le versant atlantique des monts, la chute annuelle de pluie est d'au moins un mètre et demi, c'est-à-dire triple de celle qu'on observe dans les plaines de l'Aragon. Aussi le climat local n'a-t-il rien de la nature africaine qui domine sur les plateaux de l'intérieur et sur les rivages méditerranéens; il ressemble beaucoup plus à celui de l'Irlande et des Pays-Bas qu'à celui de Valence et de Murcie. Grâce à l'influence de l'Océan voisin, la contrée n'a pas à souffrir de fortes chaleurs estivales; elle ne redoute guère non plus les froids de l'hiver, car le vent marin les tempère, et les premiers monts des Pyrénées arrêtent au passage l'âpre souffle du nord et du nord-est. S'il n'avait le désavantage d'un excès d'humidité, le pays Basque aurait un des climats les plus agréables de la terre; du moins est-ce l'un des plus salubres. C'est aussi l'un de ceux qui se prêtent le mieux à la production agricole. Dans les années de paix, la Navarre, les provinces Basques et la Rioja, qui s'étend sur la rive gauche de l'Èbre, sont parmi les contrées les plus riches de l'Espagne en blé, en vins, en huiles, en bestiaux; avant la guerre civile, la Navarre approvisionnait la France méridionale de viande de boucherie et de vins à bas prix, et depuis, des armées vont et viennent dans ses campagnes sans les épuiser. Pendant leur première grande guerre, les carlistes, presque toujours enfermés entre l'Èbre et les Pyrénées, eurent constamment d'amples ressources; malgré le manque de bras et le gaspillage que les combats, les siéges, les assauts entraînent après eux, la terre suffisait toujours à les nourrir, tandis que le sous-sol leur donnait en abondance le fer pour les combats.

L'égalité de température et l'humidité du sol sont aussi très-favorables au développement rapide de la végétation arborescente. Sur le versant atlantique, la population, fort nombreuse, profite de ces avantages du climat pour cultiver une grande variété d'arbres fruitiers, surtout des pommiers, dont le cidre, ou zagardua, est une boisson très-répandue dans les trois provinces. Dans les vallées pyrénéennes de la Navarre, où les habitants sont encore clair-semés, les forêts ont gardé leur uniformité première; elles n'en sont pas moins belles. Celle d'Iraty, où l'on ne pénètre que par d'âpres défilés et des montagnes escarpées, est l'une des plus grandioses, aussi bien que l'une des plus solitaires de la région qui s'étend au sud des Pyrénées françaises, entre le pic d'Anie et les Aldudes. Plus à l'ouest les forêts qui avoisinent le val Cárlos (Valcárlos), ou val de Charlemagne, et le fameux col de Roncevaux, ou Roncesvalles, sont peut-être moins grandioses, mais elles sont plus aimables à cause de la variété des paysages, et plus intéressantes à cause des souvenirs de l'histoire et de l'écho des vieilles traditions. Sur la foi des légendes, on se représente volontiers ce passage des monts comme une gorge effroyable entre des rochers à pic, et c'est, au contraire, un vallon doux et tranquille. Le célèbre mont d'Altabiscar, qui s'élève à l'orient, est une longue croupe où les fleurs roses des bruyères se mêlent au jaune doré des genêts et des ajoncs, et la playa de Andrés Zaro, où le grand massacre eut lieu, est une plaine riante dont les eaux murmurent sous l'ombrage des aunes. Un vieux couvent, entouré de murailles crénelées et flanqué de quelques masures, barre une large route carrossable qui vient de Pampelune, puis au delà, vers la France, un charmant sentier, semblable à l'avenue d'un parc, se glisse à l'ombre des hêtres et s'élève en pente douce vers un col gazonné où se trouve la chapelle rustique d'Ibañeta. Ce paysage gracieux serait le Roncevaux, de sinistre mémoire. On ne voit pas un seul rocher d'où les Basques auraient pu rouler des blocs de pierre sur les envahisseurs francs; on cherche vainement des yeux le précipice au fond duquel Roland fit pour la dernière fois résonner son cor d'ivoire. C'est à leur vaillance et à leur ruse, non pas à l'âpreté des gorges d'Altabiscar, que les montagnards doivent leur triomphe sur les armées de Charlemagne. Sur le versant opposé, dans le val Cárlos proprement dit, le fond de la vallée, aujourd'hui dominé par une belle route, est beaucoup plus étroit et plus difficile à parcourir.

Quel est cet ancien peuple dont les traditions célèbrent le courage indomptable et qui de nos jours encore a maintes fois donné des preuves de son héroïsme? Quelle est son origine première? Quelle est sa parenté parmi les autres populations de l'Europe et du monde? Toutes questions auxquelles il est impossible de répondre. Les Basques sont la race mystérieuse par excellence. Ils restent seuls au milieu de la foule des autres hommes. On ne leur connaît point de frères.

- Il n'est pas même certain que tous les Euskariens ou Basques appartiennent à une souche commune, car ils ne se ressemblent nullement entre eux. Il n'y a point de type basque. Sans doute la plupart des habitants de la contrée se distinguent par la beauté précise des traits, l'éclat et la fermeté du regard, l'équilibre et la grâce de la personne; mais que de variétés dans la stature, la forme du crâne et des traits! De Basque à Basque, il y a autant de différences qu'entre Espagnols, Français et Italiens. Il en est de grands et de petits, de bruns et de blonds, de dolichocéphales et de brachycéphales, les uns dominant dans tel district, les autres ailleurs. La solution du problème devient de plus en plus difficile, car la race, si elle est vraiment une, ne cesse de perdre par les croisements de son originalité première. Il est probable qu'avant l'ère de l'histoire écrite, des populations d'origine diverse se sont trouvées réunies dans le même pays, soit par des migrations, soit par la conquête, et que la langue des plus civilisés sera devenue peu à peu celle de tous. La vie de chaque peuple abonde en faits de cette espèce.

Si l'on ne tient pas compte des différences et même des contrastes que présentent entre eux les Basques des provinces espagnoles et de la Navarre française, on peut dire que, dans l'ensemble, la plupart des Basques ont le front large, le nez droit et ferme, la bouche et le menton très-nettement dessinés, une taille bien proportionnée, des attaches d'une grande finesse. Leur physionomie est d'une extrême mobilité. Les moindres sentiments se révèlent sur leur visage par l'éclair du regard, le jeu des sourcils, le frémissement des lèvres. Les femmes surtout se distinguent par la pureté de leurs traits; on admire leurs grands yeux, leur bouche souriante et fine, la souplesse de leur taille. Même dans les villes et les villages qui servent de lieux de passage aux étrangers, de Bayonne à Vitoria, et où les croisements ont le plus altéré les traits de race, on est frappé de la beauté de la plupart des femmes et de leur élégance naturelle. Dans certains districts reculés la laideur est un véritable phénomène. Deux localités du Guipúzcoa, Azpeytia et Azcoytia, près desquelles se trouve le fameux couvent de Loyola, sont tout particulièrement célèbres à cause de la beauté de leurs habitants, hommes et femmes. On dit qu'il serait difficile d'y trouver une jeune fille qui ne fût pas un modèle parfait.

Mais les Basques n'ont pas seulement la beauté de la forme, ils ont aussi la dignité du maintien. On aime à les voir marcher fièrement, la veste jetée sur l'épaule gauche, la taille serrée par une large ceinture rouge, le béret légèrement incliné sur l'oreille. Quand ils passent à côté du voyageur, ils le saluent avec grâce, mais comme des égaux, sans baisser le regard. Les femmes, presque toujours modestement vêtues de couleurs sombres, ne sont pas moins nobles d'attitude. Elles portent toutes haut la tête, et, quoique marchant très-vite, ont un port de déesse. L'habitude qu'elles ont de placer leurs fardeaux sur la tête contribue probablement à leur donner cette fière tournure qui les distingue; l'équilibre parfait qu'elles doivent apprendre à maintenir, pour descendre ou monter les pentes sans que leur cruche risque de tomber, développe dans leurs membres un aplomb naturel, qui se rencontre rarement chez les femmes des contrées voisines. Elles ont surtout les épaules et le cou remarquables par la pureté des lignes, beauté bien rare chez les paysannes accoutumées au dur travail de la terre.

Les Basques se donnent à eux-mêmes le nom d'Euskaldunac ou d'Euskariens, et leur langue est l'euskara, ou eskuara. On ne sait pas encore quel est le sens précis de ce mot; mais, d'après toutes les probabilités, il signifie simplement «parole». Les Euskariens seraient donc les «Hommes qui parlent». Tel est aussi le nom que les Slaves et mainte autre race se sont donné dans leurs idiomes. Cette langue «par excellence» que parlent les Basques et qui en fait un corps de nation vraiment distinct parmi toutes les races de l'Europe et du monde, semble jusqu'à maintenant être tout à fait unique par la structure de ses mots et le mécanisme de ses phrases. Elle a dû emprunter beaucoup de termes aux langues des peuples voisins; toutes les choses que les Basques ont appris à connaître par leurs rapports avec l'étranger, toutes les idées nouvelles qui leur ont été apportées depuis les temps préhistoriques, sont naturellement désignées par des expressions qui n'appartiennent pas au fond primitif de leur idiome; peut-être même faudrait-il remonter jusqu'à l'âge de pierre, avant l'introduction des animaux domestiques dans le pays, pour trouver le basque dans sa pureté primitive, car il semble que tous les noms euskariens de ces animaux et ceux des métaux sont d'origine âryenne, finnoise ou même sémitique. Mais, si nombreux que soient tous ces emprunts, il n'en reste pas moins certain que la langue basque n'est point âryenne comme presque tous les autres idiomes de l'Europe; ce n'est pas une langue à flexions comme celles de la famille indo-européenne; mais si elle devait entrer dans un groupe déjà connu, il faudrait la rattacher au système «polysynthétique» des dialectes américains, ou aux idiomes «agglutinants» des peuples de l'Altaï. Elle appartient donc à une période de la vie de l'humanité plus ancienne, moins avancée que celle dans laquelle sont nées les autres langues de l'Europe. De leur côté, les patriotes basques déclarent leur «parole» bien supérieure à toutes les autres: d'après quelques auteurs, c'est en eskuara que le premier homme aurait salué la lumière; l'orthodoxie locale érigea même cette imagination en article de foi, et bien mal venu eût été l'étranger qui se serait permis d'émettre un doute sur ce fait primitif de l'histoire humaine. Mais de nos jours tous les philologues peuvent juger la question, car, sans compter une bibliothèque d'écrits consacrés à l'eskuara, les divers dialectes de cette langue ont une littérature, chants, comédies, traductions, devenue accessible aux hommes d'étude.

En attendant que la comparaison des langues humaines nous ait révélé si l'idiome euskarien est vraiment indépendant de tout autre, il nous faut considérer les Basques, restés sans frères sur les continents, comme un peuple entièrement à part, comme le débris d'une ancienne humanité rongée de tous les côtés par les flots envahissants d'une humanité plus moderne. Les preuves ne manquent point pour établir que les Euskaldunac ont été jadis un peuple nombreux occupant une grande étendue de territoire. Si l'on n'a point encore réussi à retrouver aux bornes du monde les origines du basque, on découvre cette langue à l'état fossile, pour ainsi dire, dans les contrées qui entourent le bassin de la Méditerranée occidentale. Nul monument écrit ne raconte comment des peuples frères de race occupaient ces régions si bien disposées pour n'être qu'un seul domaine géographique; mais au lieu de récits, de légendes ou d'hymnes, il reste encore des noms de montagnes, de fleuves et de cités qui proclament après des milliers d'années la puissance des anciens aborigènes. A l'est du pays où se trouvent aujourd'hui les dernières populations basques, dans les vallées pyrénéennes du Bastan français, d'Aran, d'Andorre, de Querol, les noms euskariens abondent. Il en est de même dans les plaines qui s'étendent au nord des monts jusqu'aux abords de la Garonne, et la ville d'Auch, l'antique Iliberri (ville neuve), rappelle encore par son nom le séjour des Auskes ou Euskariens; à l'orient des Pyrénées, Elne et Collioure, situées, l'une à une faible distance, l'autre au bord du golfe du Lion, étaient aussi des Iliberri, ainsi que le témoignent encore les noms corrompus des deux villes modernes; enfin, parmi tant d'autres villes espagnoles aux appellations euskariennes, on peut citer une troisième Iliberri, la voisine de Grenade, que domine la montagne nommée d'après elle la sierra de Elvira. Et que de cités antiques, bâties par les mêmes peuples, durent précéder ces «villes neuves»!

La plupart des écrivains qui se sont occupés de l'Espagne ont admis, avec la plus grande plausibilité, que ces anciens peuples de langue euskarienne étaient les Ibères dont parlent les auteurs anciens et qui occupaient autrefois la plus grande partie de la Péninsule. Par cela même, les Basques actuels se trouveraient être les descendants directs des Ibères; ils seraient, dit Michelet, «le reste de ce monde antérieur au monde celtique et dont on ne connaît que la décadence.» Tout naturellement, on a cru également devoir attribuer aux ancêtres des Basques les diverses inscriptions et légendes de monnaies en «lettres inconnues», letras desconocidas, que l'on a découvertes en Espagne et dans la France méridionale, et que M. Boudard a fini par interpréter comme étant réellement de langue euskarienne. Il est à peine permis de douter de l'identité parfaite des Ibères et des Basques. Cet isolement du petit peuple pyrénéen n'existait donc pas dans l'antiquité. Par les Vascons, il occupait le midi de la France, par les diverses tribus ibériennes et celtibériennes, il couvrait la péninsule d'Hispanie. Au delà des Colonnes d'Hercule, les Euskaldunac s'étendaient aussi jusqu'aux pentes de l'Atlas, car les auteurs anciens citent quelques localités dont les noms sont entièrement basques; l'une des peuplades énumérées par Strabon porte même la désignation tout euskarienne de Mutur-Gorri (Visages-Rouges), que les hommes de la tribu devaient peut-être à leur face bronzée par le soleil. Enfin, les témoignages des auteurs romains s'accordent à déclarer que les Ibères avaient colonisé les grandes îles de la Méditerranée; les nations liguriennes qui habitaient les côtes de l'Italie appartenaient probablement à la même souche.

On s'est étonné que les Basques aient pu se maintenir en corps de nation, parlant sa langue, précisément dans cette partie des Pyrénées où les montagnes, trop basses pour se dresser en barrière contre les armées d'invasion, ont laissé passer, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, tous les peuples en marche. D'abord, il faut tenir compte de ce fait, que les Pyrénées occidentales sont les plus éloignées de Rome et devaient, par conséquent, échapper plus facilement à l'influence du peuple-roi; mais le faible relief des montagnes a dû également aider les Euskariens à garder leur cohésion nationale, leurs moeurs et leur langue. Dans les autres parties des monts, les tribus ibériennes, séparées par des crêtes neigeuses difficiles à franchir, étaient refoulées par leurs ennemis en d'étroites vallées latérales, et ne pouvaient s'entr'aider en cas de péril commun. Les Basques avaient, au contraire, le privilège d'habiter un pays offrant à la fois de sérieux obstacles à l'invasion étrangère et, par-dessus les chaînons parallèles, des passages faciles pour les indigènes. Les peuplades des diverses vallées pyrénéennes du nord et du midi pouvaient ainsi se former en une masse épaisse et puissante au milieu des nations qui les entouraient et qui toutes entraient, l'une après l'autre, de gré ou de force, dans le monde latinisé.

On ne sait quelle était, après l'époque romaine, l'étendue des territoires occupés par des populations de langue basque, mais il est très-probable que cette étendue a peu changé, car, depuis lors, les Euskariens ont presque toujours été leurs propres maîtres, et nulle raison majeure n'a pu les porter à laisser leur langue pour celle de voisins qu'ils tenaient en mépris. Du côté de la France, les limites actuelles des dialectes euskariens sont assez bien connues; du côté de l'Espagne, elles ont été déterminées avec moins de précision. Elles ne correspondent nullement aux frontières des circonscriptions administratives et politiques. Le domaine actuel de la langue basque commence à l'ouest par la vallée du Nervion, au-dessous de Bilbao; sa limite contourne cette ville, qui est devenue presque entièrement espagnole, et traverse au sud le col d'Orduña pour suivre les flancs de la Peña de Gorbea et longer à une certaine hauteur le versant méridional des Pyrénées en laissant en dehors toutes les villes situées dans la plaine de l'Alava. Au delà de Salvatierra, elle descend pour remonter sur les flancs de la sierra de Andía et rattache au pays basque toute la vallée où court le chemin de fer d'Alsásua à Pampelune; mais cette ville elle-même, l'ancienne Irun des Ibères, n'est euskarienne que par les souvenirs historiques, et, plus à l'est, le basque n'est parlé que dans les hautes vallées de Roncevaux, d'Orbaiceta, d'Ochagavia, de Roncal, tandis qu'au sud les noms seuls des villages, Baigorri, Mendivil, Sansoain, Lazaguria, rappellent l'idiome d'autrefois. Le pic d'Anie, qui, du côté de la France, est la borne des populations de langue basque, l'est également du côté de l'Espagne. Ainsi, des quatre provinces euskariennes, une seulement, le Guipúzcoa, est en entier comprise dans le domaine de l'idiome antique; encore les deux villes d'Irun et de Saint-Sébastien y forment-elles des îlots de langue castillane. Toute la zone méridionale des contrées qui font politiquement partie de la Navarre et des provinces Vascongades, est depuis un temps immémorial envahie par les dialectes latins, et les populations y parlent un castillan mélangé de quelques termes locaux d'origine euskarienne. D'après les affirmations des paysans, que pourtant n'a point encore corroborées un seul document authentique, on aurait encore parlé le basque à Olite et à Puente la Reina, situées à une grande distance au sud de la zone actuelle de langue euskarienne. M. Broca voit dans ce déplacement de langues, dont il importerait d'abord de constater la réalité, une conséquence toute naturelle de la juxtaposition immédiate du basque avec un idiome disposant de la prépotence administrative et de l'influence littéraire, sociale et religieuse. Au sud des Pyrénées, le basque n'est pas de force à lutter contre l'espagnol, tandis qu'au nord des Pyrénées il n'est pas même menacé par le patois béarnais.

D'un côté l'espagnol, de l'autre le français, travaillent à se substituer au basque, non par la conquête violente, mais par un lent travail de désorganisation. Déjà scindée en sept dialectes, modifiée par des mots et des tournures contraires à son génie, la langue des Ibères cherche à s'accommoder de plus en plus à l'esprit des étrangers qui viennent s'établir dans le pays; elle perd sans cesse en originalité et se transforme en patois. Chaque grande route qui pénètre dans le territoire basque fait en même temps une trouée dans la langue elle-même. Chaque progrès, surtout celui de l'instruction, ne peut qu'être fatal aux dialectes euskariens; le demi-million de Basques, désormais enfermé dans un étroit horizon de collines et de montagnes, ne saurait plus compter sur une longue durée pour le langage des aïeux 192.

Note 192: (retour) Nombre approximatif de la population de langue basque, en 1875:
Basses-Pyrénées (France)   116,000
Provinces basques:
     Guipúzcoa             170,000
     Viscaya               120,000
     Alava                  50,000
Navarre                    100,000
                          _________
                           556,000

Strabon parle des Cantabres, les ancêtres immédiats de nos Basques, avec une admiration mêlée d'horreur. Leur bravoure, leur amour de la liberté, leur mépris de la vie, lui paraissaient des qualités tellement surhumaines, qu'il y voyait une sorte de férocité, une rage bestiale. Il raconte avec effroi que, dans leur guerre d'indépendance contre les Romains, des Cantabres se sont entre-tués pour ne pas être réduits en captivité, que des mères mirent elles-mêmes leurs enfants à mort pour leur éviter l'opprobre et les misères de l'esclavage, que des prisonniers, mis en croix, entonnèrent leur chant de victoire. A cette époque, les Ibères avaient coutume de se prémunir contre les malheurs inattendus en portant sur eux un poison préparé à l'aide d'une plante semblable à l'ache et qui tuait sans douleur. Maîtres de leur propre vie, ils ne craignaient plus rien; ils la risquaient facilement, surtout quand il s'agissait de combattre pour un ami.

Leurs qualités de courage, souvent mises à l'épreuve depuis leurs luttes avec les envahisseurs romains, n'ont jamais été trouvées en défaut, mais elles ne sont point les seules qu'il faille leur accorder. L'histoire et les lois des fédérations pyrénéennes témoignent de la prééminence que la droiture des Basques, leur générosité, leur amour de l'indépendance, leur respect de l'homme libre leur donnaient sur les sociétés voisines. Les serfs malheureux qui les entouraient, s'imaginant dans leur abjection que la liberté est un privilège de noblesse, voyaient en eux des gentilshommes. Tous les habitants du Guipúzcoa et de la Biscaye proprement dite étaient nobles, même en vertu de la hiérarchie espagnole, tandis que dans l'Alava et dans la Navarre, où les Maures dominèrent pendant quelque temps, et où plus tard se fit sentir l'influence castillane, la noblesse seigneuriale prit naissance avec son cortége habituel de vassaux et de manants. Mais toutes les provinces veillaient avec le même soin jaloux sur leurs libertés locales et forçaient leurs suzerains à observer de point en point le contrat d'union. Alors que l'histoire de l'Europe n'était qu'une succession de massacres, les Basques vivaient presque toujours dans une profonde paix; chaque année, les communes situées sur les versants opposés des montagnes se juraient une amitié perpétuelle, et tour à tour leurs ambassadeurs déposaient solennellement une pierre symbolique sur une pyramide élevée par les ancêtres au milieu des pâturages du col. Toutes ces petites républiques, dont l'isolement eût fait une proie facile pour les conquérants, étaient fraternellement unies en une grande fédération; chacune s'engageait à «sacrifier les biens et la vie» pour maintenir la patrie commune «en droit et en justice». Leur étendard figure trois mains unies: Irurak bat, «les Trois n'en font qu'Une,» telle est la belle devise des provinces Vascongades.

Ce qui montre surtout combien la société euskarienne, si peu importante par le nombre, était supérieure aux populations voisines par ses éléments de civilisation, c'est le grand respect qu'on y avait pour la personne humaine. Tout Basque était absolument inviolable dans sa demeure: jamais il ne pouvait être privé de son cheval ni de ses armes. Si d'autres Ibères, libres comme lui, portaient devant le conseil une accusation contre sa personne, sa maison n'en restait pas moins sacrée pour tous, et quand le moment était venu de répondre à l'imputation, il sortait fier et superbe, le béret sur la tête, le bâton dans la main, et, digne comme ses pairs, il arrivait sous le chêne où siégeaient les prud'hommes assemblés. Dans les assises nationales, tous votaient, et le suffrage de tous avait la même valeur. Dans plusieurs vallées, les citoyennes donnaient leur avis et leur voix avec la même liberté que les hommes. Les vieilles chartes d'Alava stipulaient formellement une place pour les dames de la «confrérie» délibérante d'Arriaga. Cependant il n'était pas d'usage que les femmes fussent assises à la même table que l'etcheco-jauna (le maître de la maison) et ses fils; elles mangeaient debout à côté du foyer; même de nos jours, cette vieille habitude d'inégalité n'a point disparu des campagnes, et telle est la force de la tradition, que la femme se croirait presque déshonorée si on la voyait assise à côté de son mari à tout autre jour que celui de ses noces. De même, lors des fêtes publiques, les femmes se tiennent à l'écart: elles dansent entre elles, tandis que les hommes se livrent à leurs jeux plus bruyants.

Mais, à part ce reste de la barbarie primitive, les amusements des Basques ne révèlent que des qualités naturelles. S'il est vrai que l'on peut juger d'un peuple d'après ses jeux,--car l'homme, quand il se laisse emporter au plaisir, oublie de veiller sur lui-même,--les Euskariens gagnent singulièrement à être vus aux jours de fête; ils ne cessent point alors d'être aimables, gracieux et dignes. Leurs jeux sont toujours des luttes de force et d'adresse. Sur les pelouses de leurs vallées, les jeunes Basques s'exercent au saut, à la danse, à la course, au jet de lourdes pierres. Le jeu de paume est une des gloires de la nation; elle lui a voué une espèce de culte comme à sa plus précieuse institution. Les grandes parties sont annoncées d'avance et les Basques y accourent de toutes parts avec autant d'ardeur que les Grecs d'autrefois allant à Delphes ou à Olympie. Et, pareille aux tribus helléniques, la foule euskarienne ne songe pas uniquement aux exercices corporels, elle s'occupe aussi des plaisirs plus raffinés de l'esprit. Les Basques jouent encore en plein air des mystères et des pastorales; ils ont leurs acteurs et leurs poètes.

Toutefois il ne faudrait point croire que les populations euskariennes sont composées d'hommes supérieurs de toute manière à leurs voisins. Aux qualités correspondent aussi les défauts. Actuellement le grand malheur des Basques est précisément dérivé de leurs anciens priviléges nationaux. Ils veulent continuer les traditions du passé, parce que ce passé fut héroïque, se renfermer dans les étroites limites de leur patrie, parce que cette patrie fut libre à côté de nations esclaves, rester étrangers au mouvement historique des peuples d'Europe, parce que ceux-ci ne sont pas de race noble comme eux. Par un revirement bizarre des choses, il se trouve qu'en défendant leurs libertés provinciales les Basques se sont faits les champions de l'absolutisme pour les autres provinces; ils ne veulent point qu'on touche à leurs fors, et, pour en assurer la conservation, ils ne veulent pas non plus permettre à leurs voisins de se débarrasser de leurs entraves. De cette attitude naissent les plus étranges inconséquences et de singuliers malentendus, causés d'ailleurs en grande partie par l'ignorance des Basques, car l'instruction est très-peu répandue chez eux: elle n'était point stipulée dans leurs fors!

Ces fueros, ou droits particuliers des Basques, sont censés les mêmes qu'en l'année 1332, époque à laquelle les députés des provinces se présentèrent à Búrgos pour offrir le titre de «seigneur» au roi de Castille, Alphonse le Justicier. En vertu du traité qui fut conclu, il est interdit au souverain étranger de bâtir ou de posséder aucune forteresse, aucun village, aucune maison sur le territoire euskarien. Les Basques ne doivent leur sang qu'à leur propre pays; ils sont exempts de la conscription espagnole et gardent leurs soldats ou «miquelets» dans les limites de leurs provinces. En temps de guerre, il est vrai, les Basques doivent le service, mais à certaines conditions. Dans la Biscaye proprement dite, les contingents ne peuvent être menés, sans leur consentement exprès, au delà d'un certain arbre de la frontière, et dans ce cas ils ont droit à un payement spécial; des formalités analogues doivent être observées dans le Guipúzcoa et l'Alava. L'impôt est toujours fixé et réparti par les juntes provinciales; presque toutes les contributions perçues sont exclusivement destinées à couvrir les dépenses locales, et ce qui est accordé à l'État l'est à titre de don gracieux. Le commerce est plus libre que dans le reste de l'Espagne; les monopoles n'existent point. Enfin les municipalités locales sont toutes indépendantes; représentées par leurs alcades, les membres de l'ayuntamiento, les «grands-parents», ou parientes-mayores, elles fixent et arrêtent seules leur propre budget.

Mais que de diversités, de contrastes et de bizarreries féodales dans cette organisation des communes et des provinces, en apparence si démocratique! Telle bourgade est une république indépendante; telle autre se groupe avec un certain nombre de villages en «université» souveraine; d'autres encore ne se composent que d'enclaves. Dans tel village, la municipalité nouvelle est nommée par celle qui vient d'achever ses fonctions; dans tel autre, elle est choisie par des électeurs censitaires ou par des nobles d'une certaine catégorie, ou même, soit par le seigneur local, soit par son représentant. Les juntes provinciales se renouvellent aussi suivant les procédés les plus divers, en vertu des traditions les plus disparates. Le suffrage, que l'on considère dans les démocraties modernes comme un droit naturel appartenant à l'homme libre, est encore un privilège parmi les Basques et n'est point exercé par tous. En outre, l'usage de ce privilége est accompagné de formalités puériles et réglé par une étiquette jalouse: les lois de la préséance ne sont pas moins religieusement observées sous le «chêne de justice» qu'à la cour de la reine d'Angleterre. On comprend qu'avec de pareilles institutions, où la tradition féodale se mêle au vieil instinct de race, les Basques aient fini par se trouver, eux républicains, les champions les plus obstinés de l'ancienne monarchie espagnole. Ce sont eux qui ont donné à l'Église catholique son génie inspirateur, son véritable chef, dans la personne d'Ignace de Loyola.