SAINT-SEBASTIEN.
Dessin de Taylor, d'après une photographie de M. J. Laurent.
Il est évident que la situation tout exceptionnelle des provinces Vascongades ne pourra se maintenir longtemps. Déjà la Navarre est assimilée depuis 1839 au reste de l'Espagne en ce qui concerne le service militaire, les impôts, la constitution des municipalités. Même en plein pays Basque, le changement s'accomplit d'une manière irrésistible: si les descendants des Euskariens ne veulent pas d'une liberté commune avec les autres habitants de la Péninsule, c'est en vain qu'ils essayeront d'être libres tout seuls. La guerre les a déjà brisés une première fois; elle menace de les briser encore et de les réduire à merci; mais la paix, non moins que la guerre, tend à les priver de leur individualité nationale pour les faire participer à la vie politique des populations espagnoles. L'industrie moderne, aidée par le commerce et les voyages, change les moeurs locales, enseigne la langue des voisins, fait disparaître les anciennes traditions. Les Basques ne sont pas seulement «un peuple qui saute et danse au haut des Pyrénées», comme le disait Voltaire, c'est aussi un peuple qui travaille, et c'est par le travail que se fera la fusion nationale avec les autres Espagnols.
Comme pour hâter la disparition prochaine du groupe distinct que leur race forme encore dans l'humanité, les Basques émigrent en grand nombre et laissent derrière eux des places vides que leurs voisins viennent occuper en partie. Ceux d'entre eux qui habitent les hautes vallées partiellement emplies de neige pendant l'hiver, descendent par centaines avant les mois de la saison froide et vont exercer temporairement quelque industrie lucrative dans les villes de la plaine; d'autres, entraînés par l'amour des aventures, qui chez eux est traditionnel et qui fit de leurs ancêtres de si hardis pêcheurs de baleines, partent sans désir de retour prochain et ne craignent pas d'aller s'établir sur un autre hémisphère. Naguère les Basques espagnols émigraient beaucoup moins que leurs frères de nationalité française, chassés de leur patrie par l'horreur de la conscription militaire; mais ils suivent maintenant en foule l'exemple qui leur est donné, et la majorité de ceux qui s'en vont se compose des hommes les plus énergiques, la véritable élite de la nation. Dans les républiques de la Plata, où ils vont presque tous chercher fortune, leur race est destinée à se perdre, comme élément distinct, encore bien plus rapidement qu'en Europe: c'est en vain que certains patriotes euskariens rêvent la naissance d'une nouvelle république cantabre dans les pampas de l'Amérique.
Il est vrai que, loin de leur patrie, les Basques gardent avec soin cet esprit de solidarité qui leur donne tant de force chez eux. A Madrid et dans les autres villes de l'Espagne proprement dite, à Montevideo, à Buenos-Ayres, ils s'entr'aident, se soutiennent dans l'infortune, se liguent contre des concurrents, et de cette façon ils arrivent à faire bien meilleure figure que beaucoup d'autres groupes de population relativement plus nombreux; mais, quelle que soit leur force de cohésion, elle ne peut que retarder, non conjurer les destins. Dans un petit nombre de générations, le basque sera rayé de la liste des langues vivantes de l'Europe, comme l'ont été le cornish et le crévine, comme le seront l'erse, le manx, le wende, le lithuanien, le livonien, et même avant l'idiome disparaîtront les anciennes moeurs et les institutions politiques.
Les provinces Vascongades et la Navarre n'ont que peu de villes, et celles qui se trouvent sur leur territoire sont en grande partie peuplées d'étrangers. L'Euskarien, comme l'Asturien et l'habitant de la Galice, aime la libre nature: les villes, les gros bourgs lui déplaisent. Sauf dans les districts commerçants et industriels, toutes les maisons se dressent isolément sur les promontoires, sur les pentes des collines ou sur le bord des ruisseaux; devant la demeure s'étend une pelouse plantée de chênes, où chaque soir, après le labeur de la journée, les jeunes gens se reposent de leurs fatigues par les danses et le chant. Dans ce choix qu'ils faisaient pour leurs demeures on a vu la preuve que les Basques et leurs voisins des Pyrénées occidentales avaient un esprit contemplatif et le goût de la solitude: il faut y reconnaître plutôt la conséquence naturelle de ce fait que les Basques étaient un peuple libre, n'ayant rien à craindre de ses voisins. Tandis que les populations du reste du l'Espagne, de la France, de l'Italie et de presque tous les pays d'Europe étaient obligés, pour échapper aux invasions guerrières et aux massacres, de se réfugier à l'abri des forteresses ou dans les cités murées, les Basques, toujours en paix entre eux et avec leurs voisins, pouvaient tranquillement s'établir au milieu des champs qui leur appartenaient.
Bilbao, la plus grande ville des provinces Basques et son port le plus animé, n'est point une ville euskarienne; depuis longtemps livrée au commerce avec les colonies lointaines du Nouveau Monde, elle est le débouché naturel des farines de la Castille, et jadis elle fut le siége du plus haut tribunal de commerce en Espagne. Encore de nos jours, quoique privée des monopoles qui lui avaient été concédés et beaucoup moins bien située pour le commerce que plusieurs autres cités d'Espagne, elle rivalise d'importance pour les échanges avec Valence, Santander et Cadiz; il lui est arrivé, grâce aux mines importantes des environs, d'être le troisième port de la Péninsule par le chiffre des affaires 193. Tout naturellement elle a vécu d'une autre vie que les populations basques des montagnes environnantes. Elle est devenue tout espagnole, et, pendant les guerres carlistes, elle a été assiégée à plusieurs reprises par les habitants mêmes de sa banlieue. La charmante vallée où elle groupe ses édifices, les montagnes à pente rapide qui l'entourent en demi-cercle, les eaux du Nervion, qui portent ses embarcations au havre de Portugalete et à la mer, ont été souvent rougies de sang. C'est devant les murs de Bilbao que le plus fameux général basque, Zumalacarreguy, reçut en 1855 sa blessure mortelle.
La ville la plus populeuse du Guipúzcoa, Saint-Sébastien, est également espagnole. A la fois port de trafic comme Bilbao et place de guerre avec une garnison castillane, elle s'est assimilée d'aspect et de langue aux villes de l'intérieur de la Péninsule. La roche de la Motta ou du Monte Orgullo, qui la domine au nord et dresse, à 130 mètres au-dessus de la mer, ses escarpements hérissés des tours d'une forteresse, la «conque» d'eau bleue qui s'arrondit à l'ouest de la ville sur une charmante plage où se promènent les baigneurs, la rivière Urumea qui débouche à l'orient de la citadelle et lutte incessamment contre les flots écumeux de la mer, les promenades ombreuses, l'amphithéâtre de collines verdoyantes et semées de villages qui bornent l'horizon du sud, tout l'ensemble du gracieux paysage fait de Saint-Sébastien l'une des localités les plus aimables, une de celles où vient se presser la population cosmopolite des fatigués et des oisifs. Du reste, la ville même a perdu tout caractère d'originalité; brûlée en 1813 par ses alliés les Anglais, que la jalousie de métier fit s'acharner à la destruction de tous les établissements industriels, elle a été reconstruite avec une monotone régularité. Son port, assez fréquenté par les navires de cabotage, est peu sûr et sans profondeur. Le grand havre de commerce de la contrée devrait être la magnifique baie de Pasages, qui s'ouvre plus à l'est, du côté de la frontière de France. Il est parfaitement abrité, puisque de ses eaux on ne voit même pas la mer, avec laquelle il communique par un étroit goulet facile à défendre. Aux siècles précédents, de grands navires y pénétraient et venaient s'amarrer aux quais du bourg aujourd'hui ruiné de Leso: des chantiers de construction très-actifs s'élevaient sur les bords du golfe intérieur; mais les alluvions de l'Oyarzun et d'autres ruisseaux, aidées par l'incurie des hommes, ont comblé une partie du bassin et obstrué par une barre périlleuse l'entrée du golfe: il est probablement à tout jamais perdu pour la grande navigation.
ENTRÉE DE LA BAIE DE PASAGES.
Dessin de J. Moynet, d'après une photographie de M. J. Laurent.
La gracieuse Fontarabie, l'Ondarrabia des Basques, aux maisons blasonnées, est également séparée de la mer par un seuil redouté des navigateurs; elle ne doit sa petite importance actuelle qu'à ses bains de mer et au voisinage de la France, qu'elle regarde du haut de sa terrasse et de ses murs éventrés par les obus. Irun serait aussi une ville insignifiante si elle n'était du côté de la France la tête de ligne des chemins de fer espagnols et la clef stratégique de toute la contrée. Tolosa, entourée de manufactures, se vante du titre de capitale du Guipúzcoa; Zarauz, Guetaria, à la racine de son île pittoresque changée en péninsule, Lequeytio ont leurs bains de mer; Zumaya, à l'issue de la vallée de l'Urola, a ses carrières de plâtre qui fournissent aux ingénieurs un incomparable ciment; Vergara, jadis renommée par ses manufactures d'armes, a les nombreuses sources ferrugineuses des environs, son collége célèbre fondé en 1776 par la Société basque, et le souvenir de la convention mémorable qui mit fin, en 1839, à la première guerre carliste. Durango est également une ville dont le nom a fréquemment retenti pendant les guerres civiles du nord de l'Espagne. Guernica, dans la Biscaye, a son palais «foral» et le fameux chêne sous lequel s'assemblent encore les législateurs de la contrée; mais, comme toutes les prétendues villes basques, Guernica n'est en réalité qu'une simple bourgade.
Sur le versant méridional des monts pyrénéens, les grandes agglomérations ne sont pas plus nombreuses, ce qui s'explique d'ailleurs par ce fait que la population est trois fois moins dense que sur le versant atlantique. Vitoria, capitale de l'Alava, située sur le chemin de fer de Paris à Madrid, est une ville industrielle et commerçante, un entrepôt d'échanges entre les provinces Basques et les Castilles. Pampelune ou Pamplona, dont le nom rappellerait encore celui de son reconstructeur Pompée, est surtout une ville forte, souvent assiégée, souvent prise; sa cathédrale est une des plus riches et des plus curieuses de l'Espagne. Tafalla, «la flor de Navarra» et l'ancienne capitale du royaume, a seulement les ruines de son palais, que son bâtisseur, don Cárlos le Noble, voulait, dit-on, réunir au palais d'Olite, situé également dans la vallée du Cidaco, par une galerie d'une lieue de longueur. Puente la Reina est célèbre par ses vins. Estella, l'une des villes les plus riantes de la Navarre, commande plusieurs défilés sur les chemins des Castilles et de l'Aragon, et possède par conséquent une sérieuse importance stratégique. Pendant la guerre actuelle, les carlistes l'ont transformée en une puissante forteresse. Dans la province limitrophe, dépendant de la Vieille Castille, Tudela, riche en vins, Calahorra et Logroño, dont le pont date du onzième siècle, sont également des places militaires de quelque valeur, parce qu'elles commandent les passages de l'Èbre. Calahorra, qui avait pris pour devise la fière parole: «J'ai prévalu sur Carthage et sur Rome,» fut le boulevard de défense de Sertorius contre Pompée; mais son héroïsme lui coûta cher. Assiégée par les Romains, elle perdit presque tous ses citoyens par la famine; les défenseurs de la ville eurent à se nourrir de la chair le leurs femmes et de leurs enfants. Quoique située en dehors des pays de langue euskarienne, dans les riches campagnes de la Rioja, Calahorra, la vieille Calagorri des Ibères, se rattache intimement à l'histoire des provinces Vascongades, car c'est d'après les anciennes lois de Calahorra qu'ont été rédigés les fors d'Alava, jurés en 1332 par le suzerain Alphonse le Justicier. Elle fut la patrie de Quintilien 194.
Note 194: (retour) Population approximative des principales villes des pays Basques, de la Navarre et de Logroño:BISCAYE (VIZCAYA).
Bilbao 30,000 hab.
GUIPÚZCOA.
Saint-Sébastien 15,000 hab.
Tolosa 8,000 »
ALAVA.
Vitoria 12,500 hab.
NAVARRE.
Pampelune (Pamplona) 22,000 hab.
Estella 6,000 »
LOGROÑO
Logroño 12,000 hab.
Calahorra 7,000 »
Le versant océanique des Pyrénées cantabres, à l'ouest des provinces Vascongades, est une région tellement distincte du reste de l'Espagne, qu'on pourrait la comparer à la Bretagne française, ou même à l'Angleterre et à l'Irlande, plutôt qu'aux régions du plateau castillan ou surtout au versant méditerranéen de la Péninsule. Partout on voit se succéder dans une infinie variété les montagnes, les collines, les vallées, les eaux courantes, les bois et les cultures; partout la côte est abrupte, bordée de hauts promontoires et découpée en estuaires où débouchent de rapides cours d'eau; partout le climat est humide et salubre. Par la destinée de ses peuples, de race ibère et celtique, cette partie de l'Espagne présente aussi une remarquable unité; elle a presque toujours échappé aux grandes agitations des autres provinces péninsulaires, et par suite la population a pu devenir très-nombreuse, proportionnellement à la superficie cultivable du sol. Néanmoins, malgré la grande analogie de toutes les régions du versant cantabre, malgré la ressemblance des terrains, du climat, de l'histoire et des moeurs, le pays, fort étroit relativement à sa longueur, s'est divisé en plusieurs fragments distincts au point de vue de la géographie politique. A l'ouest, l'ancien royaume de Galice groupe ses quatre provinces à l'angle nord-occidental de l'Espagne, de manière à former un grand quadrilatère presque régulier entre l'Atlantique, les frontières du Portugal et les rameaux en éventail des hautes Pyrénées cantabres; les Asturies proprement dites, resserrées entre les montagnes et les eaux du golfe de Gascogne, se sont partagées en deux: d'un côté l'Asturie d'Oviedo, de l'autre celle de Santillana, en partie réunies de nos jours comme circonscription administrative; enfin, à l'est, sur les confins du pays Basque, est le district connu jadis dans le langage populaire sous le nom de «Montagnes de Búrgos et de Santander» ou simplement de «Montagnes». Les Castilles en ont fait une de leurs provinces; mais, géographiquement, Santander est l'intermédiaire naturel entre le pays Basque et les Asturies 195.
A l'ouest de la sierra Salvada et de la dépression dite Valle de Mena, commence cette région des «Montagnes» qui occupe toute la province de Santander de ses massifs et de ses chaînons tortueux, entre lesquels les torrents descendent en brusques sinuosités. Dans cette partie de leur développement, les Pyrénées cantabres, s'il est permis de donner ce nom à l'ensemble désordonné des hauteurs, n'ont en réalité qu'un seul versant, celui qui s'incline vers la mer de Gascogne; du côté méridional, elles s'appuient sur les terres hautes où l'Èbre naissant a creusé son sillon. Ainsi le col ou puerto d'Escudo, qui s'ouvre à travers les monts, directement au sud de Santander, est à près de 1,000 mètres de hauteur au-dessus du littoral, tandis que la déclivité méridionale, jusqu'au plateau de la Virga, est de 140 mètres seulement. Plus à l'ouest, le col de Reinosa, que l'on a utilisé pour la construction du chemin de fer de Madrid au port de Santander, offre un exemple bien plus curieux encore de cette forme du relief montagneux. En cet endroit, un seuil presque imperceptible sépare les plateaux de l'espèce d'escalier qui descend vers la côte cantabre; il suffirait de creuser un canal de 2 kilomètres de long sur une profondeur de 18 mètres pour jeter les eaux de l'Èbre dans la rivière de Besaya, qui les porterait dans l'Atlantique, au port de San Martin de Suances. Il n'est pas étonnant que ce seuil, situé à l'endroit où le passage de l'Èbre n'oppose aucun obstacle, et où les voyageurs descendus des hautes plaines du Duero peuvent gagner de plain-pied le versant maritime, soit devenu le grand chemin des Castillans vers la mer Cantabre. C'est par là qu'ils ont trouvé le débouché naturel de leur commerce, et par suite la province de Santander leur a paru de bonne prise au point de vue administratif et politique. De même que chaque puissance riveraine d'un fleuve cherche à s'emparer de ses bouches, de même les populations des plateaux essayent de se rendre maîtres des chemins les plus faciles qui les mettent en communication avec la mer.
Mais, immédiatement à l'ouest de la dépression de Reinosa, les montagnes prennent un autre aspect et se dressent en hauts massifs présentant aussi vers le midi des escarpements considérables. Des sommets de plus de 2,000 mètres d'élévation montent jusque dans la zone des longues neiges hivernales. La Peña Labra domine un premier massif, d'où les eaux rayonnent dans tous les sens; à l'est l'Èbre, au sud le Pisuerga, au nord le Nansa, ou Tina Menor, au nord-ouest un torrent qui va déboucher dans l'estuaire ou ria de Tina Mayor. Plus à l'ouest, la Peña Prieta, dont les neiges alimentent le Carrion et l'Esla, dépasse 2 kilomètres et demi de haut; c'est une des grandes cimes pyrénéennes. Elle s'appuie de tous les côtés sur de puissants contre-forts et se relie au nord par une crête intermédiaire à un massif plus considérable encore, qui porte le nom, à coïncidence bizarre, de Picos de Europa, ou de «Pitons d'Europe», peut-être d'origine euskarienne. La montagne appelée Torre de Cerredo est la cime dominatrice de ce groupe, le troisième de l'Espagne par son élévation, car il n'est dépassé que par les géants de la sierra Nevada et des Pyrénées centrales. Des amas de neige dure se conservent dans les creux des ravins tournés vers le nord, et même il s'y trouverait de véritables glaciers, alimentés par les neiges abondantes qu'amènent en hiver les vents de mer. Ce serait un exemple remarquable de l'influence prépondérante qu'exercé l'humidité dans la formation des glaciers, car sur des montagnes de même hauteur situées plus au nord on ne trouve point de champs de glace.
La vallée de la Liebana, ou de Potes, qui s'ouvre comme une immense chaudière à la base orientale des Pitons d'Europe, est peut-être la plus remarquable de la Péninsule par sa profondeur relative et sa disposition en forme d'entonnoir. A l'ouest, au sud, à l'est, elle est entourée d'escarpements dont la crête atteint ou dépasse 2,000 mètres; au nord, un chaînon transversal, ne laissant aux eaux de la Liebana qu'un étroit défilé de passage, réunit le massif de la Peña Sagra aux montagnes d'Europe. Telle est la rapidité des escarpements intérieurs, que le village de Potes, situé au fond de cette espèce de gouffre, est à une altitude moindre de 300 mètres relativement au niveau de la mer. D'ailleurs la zone montagneuse de Santander et des Asturies, plus encore que celle du pays Basque, présente un grand nombre d'arêtes parallèles à l'axe général des Pyrénées et au rivage de la mer Cantabre; les monts de roches secondaires, triasiques, jurassiques, crétacés, se sont disposés en murailles au devant des hautes montagnes de schistes siluriens soulevés par le noyau de granit. Il en résulte que les rivières ont un cours très-inégal et tourmenté. Au sortir des vallons supérieurs, où elles forment d'admirables cascades, elles se jettent de droite et de gauche et longent la base des montagnes pour chercher une issue: quelques-unes même, entre autres l'Ason, entre Bilbao et Santander, n'ont pu se creuser de défilé à ciel ouvert; elles s'échappent par les cavernes des remparts qui les arrêtent, et reparaissent de l'autre côté, après un cours souterrain plus ou moins long.
Au delà des montagnes d'Europa, la hauteur de la crête s'abaisse et celle-ci présente même des passages inférieurs à 1,500 mètres en altitude. Les deux vallées, en forme de gouffres, de Valdeon et de Sajambre, analogues à celle de la Liebana, quoique moins grandes, s'ouvrent entre la sierra pyrénéenne proprement dite et un chaînon parallèle que projettent au nord las Picos de Europa. C'est ce dernier chaînon que traversent les eaux torrentielles pour aller se jeter dans la mer des Asturies; mais sa hauteur moyenne est fort considérable et c'est à bon droit que les âpres vallées supérieures ont été rattachées à la province de Léon, avec laquelle elles ont des communications plus faciles qu'avec la partie basse de leur propre bassin fluvial; à l'ouest de ces citadelles de montagnes, la crête des Pyrénées cantabres reprend une assez grande régularité, comparable à celle des Pyrénées françaises. S'éloignant graduellement de la côte, la chaîne, dont quelques cimes ont plus de 2,000 mètres, s'infléchit peu à peu vers le sud-ouest jusqu'aux frontières de la Galice, où elle prend la direction du sud, comme pour former une courbe concentrique à celle du rivage de la mer. Là elle perd complètement sa disposition de sierra régulière; elle se ramifie dans tous les sens en un grand nombre de chaînons secondaires et de contre-forts qui, sous divers noms, vont se terminer aux promontoires de la côte ou se rattacher à d'autres systèmes montagneux. Dans leur ensemble, les crêtes diminuent graduellement de hauteur en se rapprochant de la Galice. C'est au sud du Sil et du Miño seulement que les monts se redressent en grands massifs, la Peña Negra, la Peña Trevinca, la Cabeza de Manzaneda et autres groupes, qui vont rejoindre les chaînes du Portugal.
Les monts asturiens, surtout ceux qui s'élèvent entre Oviedo et les Pitons d'Europe, sont vénérés de tous les patriotes espagnols. Fort beaux d'ailleurs, car leurs premiers versants sont ombragés de châtaigniers, de noyers, de chênes et, sur les pentes supérieures, les forêts de hêtres et de noisetiers alternent avec les prairies, ils paraissent à l'imagination populaire d'autant plus admirables à voir, qu'ils ont été, aux premiers temps de l'occupation des Maures, la forteresse des chrétiens restés indépendants. De même qu'on signale en Aragon la Peña de Oroel, près de laquelle naquit le royaume de Sobrarbe, on montre ici la montagne d'Ansena, où Pélage fugitif se cachait avec les siens, les forêts de Verdoyonta qu'il parcourait dans ses expéditions de guerre, l'abbaye de Covadonga, qui rappelle ses premières victoires sur l'Islam. Les «Illustres Montagnes», car c'est là le nom qui les distingue officiellement, n'ont pas seulement leurs souvenirs historiques, leurs gracieux villages aux maisons éparses, leurs troupeaux et leur verdure; elles ont aussi dans leurs entrailles le riche trésor de leurs mines de houille, source principale de prospérité pour les Asturies.
Dans leur désordre bizarre, les hauteurs de la Galice, de toutes parts attaquées et rongées parles eaux, n'offrent qu'un petit nombre de chaînons ou cordales que l'on puisse rattacher à un système régulier. Ce sont des masses de roches primitives, arrondies pour la plupart, disposées en petits plateaux de dimensions inégales et dominées çà et là par des buttes qui s'élèvent, en moyenne, à une centaine de mètres au-dessus du niveau général de la contrée, Cependant les chaînons suivent à peu près la même direction que les rivages eux-mêmes, les uns courant de l'ouest à l'est, en prolongement des côtes Vascongades, les autres descendant du nord au sud vers le littoral portugais. Parallèlement au chaînon de Rañadoiro, qui peut être considéré comme la frontière naturelle de la Galice et des Asturies, se développe à l'ouest la Sierra de Meira; puis, de l'autre côté de la grande vallée du Miño, se prolonge un ensemble de groupes montagneux, dont les ramifications septentrionales vont se terminer à l'Estaca de Vares, principal cap angulaire de la Galice, et au cap Ortegal ou cap Nord (Norte-Gal), non loin duquel pyramide le haut Cuadramon. A l'ouest, des massifs orientés transversalement, dans le même sens que les Pyrénées cantabres, vont former les célèbres promontoires de Toriñana et de Finisterre, ou de la «Fin des Terres». Ce cap, que les marins croyaient autrefois le plus occidental de la péninsule Ibérique, semble bien, ainsi que ses homonymes de la France et de l'Angleterre, être la fin d'un monde. Étroite péninsule rocheuse s'avançant en pleine mer à l'ouest de la grande baie de Corcubion, elle élève ses derniers escarpements comme un autel dressé au milieu de la solitude immense des eaux. Là se trouvait un temple des anciens dieux, remplacé depuis par une église vouée à Marie 196.
Note 196: (retour) Altitudes diverses des Asturies et de la Galice;MONTAGNES DE SANTANDER:
Puerto de Escudo 988 mèt.
» de Reinosa 847 »
Peña Labra 2,002 »
PICOS DE EUROPA:
Peña Prieta 2,529 »
Torre de Cerredo 2,678 »
Village de Potes 299 »
» » Cain (Valdeon) 466 »
MONTS CANTABRES DE L'OUEST:
Peña Ubiña 2,300 »
» Rubia 1,930 »
Pico de Miravalles 1,939 »
» Cuiña 1,936 »
Col de Pajares 1,363 »
» Piedrafita 1,085 »
Cuadramon 1,019 »
Faro 1,155 »
Cabeza de Manzaneda 1,776 »
La côte asturienne, assez régulière en apparence, est entaillée d'un grand nombre de petites baies, ou rias, aux berges rocheuses, où viennent déboucher les rivières torrentielles descendues des Pyrénées cantabres. La faible largeur de la zone littorale ne permet pas à ces estuaires d'entrer profondément dans l'intérieur des terres; plusieurs d'entre eux ne semblent être que de simples bouches fluviales à peine élargies. Sur les côtes de Galice, c'est autre chose. Là le rivage du continent est découpé en golfes sinueux et ramifiés, semblables aux firths de l'Ecosse et aux fjords de la Scandinavie, de l'Islande, du Labrador, par leurs méandres bizarres, leurs eaux profondes, leurs bords escarpés. Ce ne sont pas de simples érosions marines, comme les indentations de la côte de Dalmatie, mais bien des vallées anciennes s'ouvrant largement du côté de l'Océan, qui n'a pas moins de 1,800 mètres de profondeur à une centaine de kilomètres au large.
Quelle est l'origine de ces rias? Faut-il y voir, comme dans les fjords, les lits de glaciers que les alluvions des rivières et de la mer n'ont pas encore eu le temps de combler pendant la période géologique actuelle? En tout cas, c'est un des phénomènes géographiques les plus curieux, que l'existence, sous des latitudes aussi méridionales, de golfes pareils à ceux des côtes voisines de la zone polaire. La ressemblance du sol s'ajoute pour ces contrées à la remarquable similitude du climat. Par une autre analogie, non moins curieuse, il se trouve que la baie de Vigo, et probablement les autres rias de la Galice, golfes écossais égarés sur les côtes de l'Ibérie, possèdent une faune maritime rappelant beaucoup plus les formes des animaux de la Grande-Bretagne que ceux de la Lusitanie: des 200 espèces de testacés qu'y a recueillies M. Mac Andrew, un huitième seulement n'appartient pas à la faune britannique. La présence de cette colonie d'espèces septentrionales, fait auquel il faut ajouter la parenté des plantes entre les montagnes asturiennes et l'Irlande, donne un grand poids à l'hypothèse de Forbes, d'après laquelle une terre de jonction aurait existé, avant la dernière période glaciaire, entre les Açores, l'Irlande et la Galice: le continent aurait disparu, mais les piliers d'angle en subsisteraient encore.
Quoi qu'il en soit, le climat des régions nord-occidentales de l'Ibérie, sur tout le versant extérieur des Pyrénées cantabres et des groupes qui s'y rattachent, a beaucoup de ressemblance avec celui de la Grande-Bretagne. Apportées par les vents de mer, qui viennent, les uns du sud-ouest, avec les contre-alizés, les autres du nord, avec les courants polaires plus ou moins déviés de leur course, les pluies tombent en averses considérables sur les pentes extérieures des montagnes asturiennes: d'un côté l'eau surabonde, tandis qu'à la base de l'autre versant, privé d'humidité, s'étendent les plaines arides de Leon et des Castilles. On n'a pas encore établi, par des mesures précises, quelle est la vallée des Pyrénées cantabres qui d'ordinaire est le plus largement abreuvée; mais on sait que certaines localités des Asturies ont reçu dans l'année plus de 4 mètres et demi d'eau pluviale. Le versant atlantique du plateau d'Ibérie est donc égal, sinon supérieur, par le ruissellement de ses eaux à la pente occidentale des montagnes de l'Écosse et de la Norvége, et à la déclivité méridionale des Alpes suisses. L'étymologie euskarienne que plusieurs linguistes donnent aux Asturies, d'après eux synonyme de «Pays des Torrents», est parfaitement justifiée par les conditions du climat. Si le Tessin est, proportionnellement à son bassin, le fleuve le plus abondant de l'Europe, les torrents qui descendent des neiges de las Peñas de Europa sont ceux qui versent à la mer la masse la plus considérable d'eaux sauvages.
Les pluies tombent en toute saison dans les Pyrénées asturiennes. Les sécheresses prolongées y sont un phénomène des plus rares; cependant il arrive quelquefois, à la fin de l'été, que des semaines se passent sans amener d'averse. L'équinoxe d'automne est toujours accompagné d'une précipitation d'humidité fort abondante, et très-souvent les conflits et les brusques remous de l'air se produisent alors et bouleversent les eaux du golfe de Gascogne: il est peu de mers qui soient plus redoutables dans cette saison; les annales maritimes racontent les drames effrayants qui s'y sont accomplis. Ces tempêtes sont le plus grand inconvénient du climat cantabre; mais la contrée a sur les autres parties de l'Espagne, à l'exception des provinces Vascongades, l'inappréciable avantage de jouir d'une température maritime assez égale, relativement tiède en hiver et fraîche en été. Ce n'est pas le «printemps perpétuel» que vantent les indigènes; mais la succession des saisons y offre du moins une oscillation modérée. A sept ou huit cents kilomètres de distance, les côtes asturiennes et les rivages anglais, qui se regardent par-dessus les mers de Gascogne et de Bretagne, offrent une ressemblance singulière de climat; mais, tandis que le Devonshire et la Cornouaille, exposés au midi, ont une température moyenne plus égale, les campagnes situées à la base des Pyrénées cantabres, quoique tournées au nord, jouissent, grâce à leur latitude méridionale, d'une somme de chaleur plus élevée.
La similitude des climats se révèle aussi dans la grande abondance des vapeurs rampant sur le sol en brouillards épais, pareils à ceux des îles Britanniques: cette forme de nuages est très-fréquente en Galice et dans les Asturies; on lui donne le nom de bretimas. Ces phénomènes météorologiques, si différents de ceux du reste de l'Espagne, ne pouvaient manquer de faire naître des hallucinations dans les esprits superstitieux des Gallegos. Ils se figurent les enchanteurs sous forme de nuveiros, ou chevaucheurs de nuées, volant dans les tempêtes, s'allongeant en nuages ou se rapetissant en nuelles, apparaissant ou s'évaporant à volonté. C'est la nuit surtout que ces esprits aiment à voyager. Parfois les fantômes des morts, tenant des lumières à la main, se font porter par les brouillards de cimetière en cimetière: ses redoutables processions nocturnes sont connues sous le nom d'estadeas ou estadinhas 197.
Malgré l'abondance de leurs eaux courantes, les provinces cantabres n'ont pas de rivières navigables. Dans les Asturies, la zone du littoral n'a pas assez de largeur et a trop de pente pour que les torrents puissent se développer en fleuves au cours paisible. L'Ason, le Besaya, le Nansa, le Sella, le puissant Nalon d'Oviedo, le Navia, l'Eo, torrents des Asturies, ont bientôt trouvé la fin de leur voyage dans les eaux du golfe Cantabrique. Les rivières de la Galice, le Tambre et l'Ulla, déjà plus lentes à cause de la moindre déclivité du sol, s'ouvrent largement à leur débouché dans les rias, et l'on ne sait préciser exactement où finit le cours d'eau, où commence le golfe de l'Océan. Le seul véritable fleuve de la Galice est le Miño, appelé Minho par les Portugais dans la partie inférieure de son cours, qui sert de limite politique entre les deux États de la Péninsule.
Les eaux du Miño lui viennent à la fois des deux versants des Pyrénées. Le Miño proprement dit reçoit tous ses affluents des vallées tournées vers l'Océan, tandis que le Sil, la maîtresse branche du fleuve, prend sa source au sud de la Peña Rubia, sur le revers des monts Cantabres incliné du côté des plaines de Leon. «Le Miño porte le nom, dit le proverbe espagnol, mais c'est le Sil qui porte l'eau!» De même, par la direction de son cours, le Sil mériterait d'être considéré comme le véritable fleuve; mais la nomenclature géographique a surtout pour raison d'être les convenances des populations elles-mêmes; il est donc tout naturel que les anciens Gallaeci et les Galiciens d'aujourd'hui aient maintenu les noms de Minius et de Miño au cours d'eau qui coule en entier sur leur territoire, tandis que le Sil provient de par delà les monts, d'un pays habité par des populations d'origine différente et défendu par des gorges de montagnes qui en rendent l'accès difficile.
Avant de sortir de la province de Leon, le Sil coule d'abord dans le large bassin du Vierzo, de toutes parts environné de montagnes et dont il reste encore le charmant petit lac de Carrucedo. Tout près de cette nappe d'eau commence l'âpre défilé de sortie. Le Sil, que vient gonfler le Cabrera, descendu de la Peña Trevinca, entre dans un second bassin lacustre, beaucoup moins étendu que le Vierzo, puis il passe sous les roches du Monte Furado (mont Percé), dans un lit que lui ont taillé les Romains, afin de faciliter les exploitations minières qu'ils avaient entreprises et dont on voit çà et là des vestiges importants. En aval de ce curieux tunnel, le Sil serpente dans une des gorges les plus sauvages de l'Espagne: les contre-forts des montagnes qui s'élèvent au nord et au sud et qui formaient autrefois une chaîne continue, des Pyrénées cantabres aux monts portugais de Gerez, se dressent au-dessus du fleuve rétréci en escarpements abrupts et même en parois verticales, de 300 et 400 mètres de hauteur. Un nouveau défilé resserre le fleuve immédiatement en aval de la jonction du Sil et du Miño, puis les eaux réunies, que grossissent de distance en distance de petits affluents, vont se jeter dans la mer par un large débouché. Au-dessous de la ville de Tuy, sur un espace d'une trentaine de kilomètres, le Miño devient navigable, mais l'entrée du fleuve est obstruée par une barre périlleuse, et c'est en dehors de l'estuaire, au pied de la montagne de Santa Tecla, que se trouve le petit port d'embarquement dit la Guardia. Quoique d'une si faible utilité pour la navigation, le Miño n'en est pas moins, des huit grands cours d'eau de la presqu'île Ibérique, celui qui, proportionnellement à l'étendue de son bassin, roule la masse liquide la plus abondante; il ne le cède qu'au Duero pour la quantité absolue de ses eaux moyennes 198.
Note 198: (retour) Comparaison, en nombres approximatifs, des fleuves de la Péninsule:Aire Longueur
du de la Pluie Débit Écoulement,
bassin maîtresse moyenne. moyen. comparé
branche. aux pluies.
Miño avec Sil 25,000 k2 305 1m,200 500(?) 50%
Duero 100,000 » 815 0m,500 650(?) 40%
Tage 75,000 » 895 0m,400 330(?) 33%
Guadiana avec Záncara 60,000 » 890 0m,350 160(?) 25%
Guadalquivir
(Guadalimar) 55,000 » 560 0m,480 260(?) 30%
Segura 22,000 » 350 0m,300 20(?) 10%
Júcar 15,000 » 511 0m,320 25(?) 15%
Èbre 65,000 » 750 0m,450 200(?) 20%
__________ ________ _______ _____
Ensemble de la
Péninsule 584,300 0m,400 3,000(?) 33%
Cette masse d'eau, qui, dans toutes les parties de l'Espagne situées au sud de la chaîne pyrénéenne, serait une richesse inappréciable, n'est guère plus utile à l'agriculture cantabre qu'elle ne l'est au transport des denrées: c'est comme force motrice de l'industrie qu'elle devrait être principalement employée, car l'eau de pluie qui pénètre dans le sol suffit amplement à développer une luxuriante végétation. Comme l'Angleterre, les Asturies et la Galice sont le pays des beaux gazons, des prairies d'un vert foncé. Cependant l'ensemble de la flore est d'un caractère un peu plus méridional que celui des contrées situées de l'autre côté du golfe de Gascogne et de la mer de France. Dans les vergers, des orangers se mêlent aux pommiers, aux châtaigniers, aux noyers, aux noisetiers, et même on voit de vigoureux dattiers croissant en plein air dans un jardin d'Oviedo. Mais si la température suffit, la trop grande humidité de l'air empêche que certaines plantes de la contrée puissent acquérir une sérieuse importance industrielle. Ainsi, l'élève des vers à soie ne réussit que médiocrement malgré la richesse de foliaison des mûriers; la vigne même, sauf dans quelques districts, ne donne guère que des vins âpres et d'un goût désagréable; par contre, le cidre des Asturies est renommé dans toute l'Espagne et s'exporte même en Amérique.
Les Astures ou Asturiens, on le sait, se vantent d'être issus d'hommes libres n'ayant jamais porté le joug du musulman; quelques populations des montagnes gardèrent en effet leur indépendance, et même les districts conquis par les Arabes pendant la première irruption furent rapidement repris par les chrétiens; la ville d'Oviedo reçut le nom de «Cité des Évêques» du grand nombre de prélats fugitifs qui vinrent y résider pour y tenir leurs conciliabules et leurs conciles. Les Galiciens résistèrent aussi avec une grande énergie aux envahisseurs maures, et leurs descendants montrent encore avec orgueil certaines montagnes où, disent-ils, se brisa la puissance des Africains. Quoi qu'il en soit, il est certain que la Galice fut, avec toutes les contrées pyrénéennes, une des provinces qui continuèrent pendant tout le moyen âge, sauf une courte interruption, d'appartenir politiquement à ce monde européen dont elles font partie par leur climat et leurs conditions géographiques. La race de cette région de l'Espagne, d'origine celtique, est donc restée relativement pure. Depuis les commencements de l'histoire écrite, les Asturies et la Galice, situées en dehors des grands chemins de conquête et de migration, n'ont été que faiblement visitées, si ce n'est dans les ports où se sont installés des Catalans, et le sang ne s'y est point modifié comme dans les autres parties de la Péninsule. Ni Maures ni Juifs ne se sont mêlés à ces vieilles populations aborigènes, et les Gitanos ne se rencontrent que rarement dans le pays. Quelques peuplades asturiennes se sont même maintenues presque sans changement de moeurs et d'habitudes depuis l'époque romaine. On cite entre autres comme un élément de population tout à fait distinct les bergers des montagnes de Leitaríegos, dans le massif où la sierra de Rañadoiro se détache des Pyrénées cantabres. Le nom de vaqueros ou de «vachers», par lequel on les désigne, n'indique pas seulement leur genre de vie; c'est en même temps comme un nom de tribu. Dans les voyages qu'ils font avec leurs troupeaux transhumants, ils vivent toujours à part du reste des Asturiens; leurs jeunes gens ne se marient qu'entre eux. Les vieux patois persistent encore dans le pays. Sur le littoral cantabre, les paysans parlent leur bable; dans les campagnes de la Galice, ils se servent de divers dialectes assez différents les uns des autres, même de village à village. On peut dire que, dans l'ensemble, le gallego, surtout celui qui se parle sur les bords du Miño, est plutôt du portugais que de l'espagnol. Cependant il est difficile à un Lusitanien de comprendre les Galiciens, à cause de la bizarre cantilène de leur langage. Les habitants des diverses vallées ne se comprennent pas même tous entre eux.
Quoique le pays soit relativement très-peuplé, les agglomérations d'habitants sont rares. Nombre de chefs-lieux ne se composent en réalité que d'une église, d'une maison commune et d'un cabaret; les demeures sont toutes éparses dans les campagnes, à l'ombre de grands arbres protecteurs Faudrait-il voir dans cette habitude des Asturiens et des Galiciens l'effet d'un amour instinctif de la nature, ou bien plutôt ne serait-elle pas, comme chez leurs voisins les Basques, une conséquence naturelle de l'état de profonde paix dans lequel ont presque toujours vécu les populations de la Cantabrie? Grâce à leur isolement, les habitants de l'Espagne nord-occidentale se sont heureusement distingués parmi tous leurs compatriotes par leur immunité de la guerre extérieure et de la guerre civile. Contrées montueuses situées vers la «fin des terres», en dehors de la grande route des armées, les Asturies et la Galice ont eu le bonheur de rester épargnées par les marches et contre-marches des égorgeurs; en outre, le caractère naturellement pacifique des indigènes les a tenus à l'écart de toute révolution intestine: c'est par un travail long et patient qu'ils s'efforcent de conquérir le bien-être. Ce n'est point dans ces contrées qu'est né le type espagnol du «matamore»; tout entier à sa besogne pacifique, le Gallego n'a rien de cette férocité native dont les incessantes guerres ont laissé quelque chose dans le sang de tous les autres Espagnols. Aucune des villes du nord-ouest n'a de cirques pour les combats de taureaux; elles n'envient pas à leurs voisines des Castilles le barbare plaisir de voir la bête éventrer les chevaux, piétiner sur les hommes, puis tomber elle-même, foudroyée d'un coup d'épée.
Cependant tout n'a point été avantage dans l'isolement et la vie paisible des habitants de la Cantabrie. Pendant le moyen âge, les seigneurs locaux en ont profité pour asservir les cultivateurs, leur ôter toute propriété et tout droit d'hommes libres. Dans le reste de l'Espagne, le péril commun obligeait les nobles, les prêtres, les bourgeois, le peuple, à se faire des concessions mutuelles et à prendre des habitudes de fière égalité. Il n'en était point ainsi dans les Asturies, si ce n'est du côté des provinces Vascongades. Là tous les paysans étaient réputés nobles, comme leurs voisins les Euscaldunac, et leurs communautés jouissaient des mêmes prérogatives que celles de la Biscaye; mais dans les «Illustres Montagnes» et dans toutes les Asturies proprement dites les cultivateurs du sol n'étaient qu'un bétail; les anciens documents établissent qu'on pouvait les engager et les vendre, comme on l'eût fait d'une marchandise. Encore au commencement du siècle, presque toutes les propriétés des deux Asturies se trouvaient entre les mains de quatre-vingts familles et des couvents de moines et de religieuses: sauf quelques petits cultivateurs isolés, la grande masse des paysans était composée de gens attachés à la glèbe. Il en était de même dans la Galice, quoique à un moindre degré: le peuple n'y possédait presque rien, et la plupart des terres appartenaient à des nobles, à des églises et à des monastères.
Depuis le commencement du siècle, cet état de choses a peu à peu changé. L'appauvrissement des seigneurs, la suppression des couvents ont été mis à profit par les industrieux Astures et Galiciens: ceux-ci échangent pour de la terre leurs économies péniblement amassées, et c'est ainsi que s'accomplit, par les ventes et les achats, une révolution considérable. On raconte aussi que d'anciens tenanciers ont fini par obtenir gain de cause contre les propriétaires féodaux dans un procès des plus épineux. Jadis les feudataires et les couvents, qui avaient reçu des rois les titres de propriété, avaient l'habitude d'accorder à certains cultivateurs la possession temporaire de quelque domaine, à charge d'hommage et de redevance; d'ordinaire, la concession ne devait durer que pendant le règne de deux ou trois rois, suivant les districts; ailleurs, le droit du paysan propriétaire expirait à la fin du siècle; suivant les usages spéciaux de la Galice, il devait courir pendant une période de 329 ans. Mais ces conventions donnaient lieu aux interprétations les plus diverses: chacun les expliquait suivant son intérêt, et que deux, trois rois fussent morts, que le siècle ou les trois siècles se fussent écoulés, les paysans refusaient de se dessaisir du terrain. Ce sont eux qui ont fini par l'emporter.
Les Galiciens du littoral partagent leur temps entre la culture du sol et la pêche. Pendant la saison, plus de 20,000 hommes, disposant de trois à quatre mille embarcations, tendent leurs madragues et d'autres filets de moindres dimensions dans les baies, si riches en sardines, de la Corogne, de Muros, d'Arosa, de Pontevedra, de Vigo. Le poisson capturé est porté dans les ateliers de salaison de la côte, où des femmes et des enfants aux gages des propriétaires de pêcheries emplissent de sardines pressées jusqu'à 35,000 boucauts par an. La consommation locale est énorme, et, dans les années normales, l'Amérique seule demande jusqu'à 17,000 tonnes de sardines au port de la Corogne.
La répartition du sol entre un plus grand nombre de mains et la bonne utilisation des richesses de la mer sont absolument indispensables pour que la Galice puisse nourrir convenablement sa population considérable, de beaucoup supérieure en densité à celle du reste de l'Espagne. Ainsi, la province de Pontevedra est, à superficie égale, trois fois plus peuplée que tout le territoire de l'État, et dépasse d'un tiers la province même de Madrid. Et pourtant la Galice n'a ni grandes villes, ni routes nombreuses et bien construites, ni riches industries manufacturières! Le voisinage de la mer, les facilités de la pêche, la douceur et l'égalité du climat ne suffisent point à expliquer l'exubérance de la population. Si les Astures et les Gallegos n'émigraient en véritables foules pour aller chercher à l'étranger le pain qu'ils ne trouvent pas dans leur patrie, la famine ne manquerait pas de les décimer et de rétablir ainsi l'équilibre entre les subsistances et les consommateurs. Les familles essaiment constamment vers Lisbonne, Madrid et les autres grandes villes du Portugal et de l'Espagne. Les Gallegos sont les Auvergnats de la Péninsule. Très-âpres au gain, très-économes des deniers amassés, se défendant les uns les autres avec un grand esprit de corps, ils arrivent à monopoliser certaines professions, et nombre d'entre eux parviennent à la richesse, après avoir commencé la vie comme manouvriers ou comme porteurs d'eau.
Ceux qui reviennent dans leurs foyers, presque toujours plus à leur aise qu'au départ, et du moins plus riches d'expérience et d'idées, se trouvent être les véritables civilisateurs de ces régions éloignées, dont la population croupissait naguère dans une ignorance sans bornes et dans une misère sordide. C'est peut-être à l'extrême saleté des masures, de même qu'à une nourriture où domine trop le poisson, que la Galice doit d'être encore, seule parmi toutes les autres provinces de l'Espagne, visitée par la lèpre et l'éléphantiasis. Cette dernière maladie est de beaucoup la plus redoutée; à une époque peu éloignée de nous, la loi ordonnait que les cadavres des malheureux morts de cette affreuse lèpre fussent brûlés et que les cendres en fussent jetées au vent. Une superstition générale voulait que le fléau fût infectieux même après la mort de la victime, et que celle-ci, déposée dans un cimetière, communiquât sa maladie à tous les corps voisins.
L'amélioration matérielle la plus urgente serait de rattacher définitivement la Galice et les Asturies à Madrid et au reste de la Péninsule par des voies de communication faciles. Au milieu du siècle dernier, on construisit de Madrid à la Corogne une fort belle route militaire, que l'on disait plaisamment avoir été pavée d'argent, tant elle en avait coûté au trésor; mais cette route ne suffit plus et il serait grand temps de surmonter la sierra de Leon et les diverses ramifications terminales des Pyrénées cantabres par un chemin de fer atteignant enfin les bords de l'Océan. Depuis longtemps la ligne est tracée, mais on sait pour quelles raisons politiques et financières elle attend encore son achèvement. De même, le chemin de fer de Leon à Oviedo, qui parcourt le bassin houiller de Mieres, et qui doit fournir un jour à l'industrie du centre de l'Espagne l'aliment qui lui est indispensable, est encore arrêté par la masse des Pyrénées, au-dessous du col de Pajares. La seule voie de fer que la capitale ait allongée comme un bras vers les côtes de la Cantabrie est celle qui se dirige vers le port de Santander par la haute vallée de l'Èbre et le col de Reinosa. Quant aux chemins de jonction qui réuniront un jour les extrémités des lignes rayonnantes en suivant le pourtour de la Péninsule, c'est à peine si l'on peut dire qu'ils soient déjà projetés. De Tuy à la Corogne, il faudra se contenter pendant longtemps encore d'une simple route de voitures; la partie du littoral tournée vers la mer Cantabre, du Ferrol à Santander, n'a pas même sur tout son développement ce premier outillage de civilisation que donne un chemin carrossable. En maints endroits, il faut encore longer la côte par un sentier étroit et périlleux, escaladant les promontoires et remplacé dans les vallées torrentielles par des gués où l'on saute de pierre en pierre.
L'étroitesse du littoral cantabre, l'excellence des ports et les importantes ressources que donne la pêche, ont fait bâtir au bord de la mer la plupart des centres de population des Asturies. Immédiatement à l'ouest des provinces Vascongades se trouvent les petites villes maritimes de Castro-Urdiales, de Laredo, de Santoña, souvent choisies comme lieux de rassemblement pour les flottilles pendant les guerres civiles qui ont eu la Biscaye pour théâtre. La rade de Santoña, célèbre par son excellent poisson, est l'un des havres naturels les plus commodes et les mieux abrités de la Péninsule; lorsque Napoléon donna l'Espagne à son frère Joseph, il en excepta la seule place de Santoña et il y fit commencer des travaux de défense qui l'auraient transformé en un Gibraltar français, faisant équilibre au Gibraltar anglais. Depuis, des projets analogues ont été repris par le gouvernement espagnol, mais ils n'ont reçu qu'un commencement de réalisation.
Fort importante en temps de guerre, Santoña mériterait aussi d'être, en temps de paix, un centre actif de commerce; mais tout le mouvement des échanges de la contrée a été accaparé par la ville de Santander, dont le port offre également un excellent mouillage et possède, en outre, dans ses nouveaux quartiers conquis sur les bas-fonds de la baie, les avantages d'un bon aménagement intérieur en quais, darses, chantiers et magasins. Comme débouché naturel des Castilles, Santander jouit d'un véritable monopole commercial pour l'exportation des farines de Valladolid et de Palencia, des laines dites sorianas et leonesas à cause des pays d'où on les expédie. Santander reçoit aussi, de Cuba et de Puerto-Rico, une grande quantité de denrées coloniales dont elle alimente le centre de l'Espagne, et ses commerçants, indigènes et étrangers, sont en relations constantes d'affaires avec la France, l'Angleterre, Hambourg et la Scandinavie. Elle dispute à Bilbao, à Valence et à Cádiz le troisième rang comme ville d'échanges avec l'extérieur 199.
A l'extrémité supérieure de la baie se trouvent des chantiers de construction qui eurent jadis une grande importance; mais l'établissement est déchu, et maintenant c'est à la fabrication des cigares que l'État emploie, dans la ville de Santander, le plus grand nombre de mains. Parmi les causes qui ont aidé au développement du port, il faut en signaler une dont il n'y a point lieu de féliciter l'Espagne: cette cause est la fréquence des guerres civiles qui ont dévasté les provinces Vascongades et forcé le mouvement des échanges entre l'Espagne et la France à faire le grand détour à l'ouest du pays Basque. Il est arrivé, chose bizarre, que, malgré sa frontière limitrophe de plus de quatre cents kilomètres de longueur, la France n'ait eu, en dehors des voies de la Méditerranée, qu'un seul chemin libre vers l'Espagne, celui de Santander. En été, des centaines de familles, de Madrid et des autres villes de l'intérieur, viennent prendre les bains de mer sur la plage du Sardinero, au nord de la petite péninsule de Santander. En outre, des sources thermales fréquentées, sulfureuses et sodiques, Alceda, Ontaneda, las Caldas de Besaya, jaillissent dans les vallons des montagnes qui s'élèvent au sud.
Au delà du port de Santander, sur un espace de 150 kilomètres, ne se trouvent, jusqu'à Gijon, que des villages maritimes sans importance, San Martin de la Arena, port de la petite ville déchue de Santillana, San Vicente de la Barquera, Llanes, Rivadesella, Lastres. Gijon, qui possède une très-grande manufacture de tabacs, n'est pas non plus une ville considérable, quoiqu'elle ait été la cité de Pélage et la capitale de toute l'Asturie; mais elle est le port d'expédition des houilles que lui apporte le chemin de fer de Langreo, et elle partage avec la petite ville d'Aviles, située de l'autre côté du haut Cabo de Peñas, l'avantage d'être le faubourg maritime d'Oviedo.
bâtie à 25 kilomètres de là, dans une vallée dont l'eau se verse dans le Nalon. Comme toutes les autres villes asturiennes, cette capitale est sans grande importance commerciale. Elle a quelques manufactures actives une des dix universités d'Espagne, une belle cathédrale gothique, que l'on dit être la plus riche du monde entier en reliques et en objets divers «fabriqués par les anges et les apôtres». Cette église en a remplacé une plus ancienne, qui fut l'édifice autour duquel se sont groupées toutes les maisons de la cité. Oviedo, qu'abrite la montagne de Naranco contre les vents du nord, jouit de l'un des climats les plus salubres de l'Espagne: elle possède des eaux thermales efficaces. Les sites les plus charmants abondent dans les environs, soit qu'on se dirige à l'ouest vers les vallées si fertiles de Cangas de Tineo, soit qu'on aille du côté de l'est vers Cangas de Onis, le village fameux qui fut la première capitale du royaume de Pélage. Près de là, dans une vallée toute ruisselante de cascades et pleine de l'ombrage des châtaigniers, des hêtres et des chênes, les pèlerins visitent la caverne de Covadonga, où reposent les restes de Pélage; c'est le lieu le plus vénéré des patriotes espagnols.
Les ports occidentaux des Asturies, Cudillero, Luarca,--Navia, que ses habitants disent avoir été fondée par Cham, le fils de Noé,--Castropol au vieux nom grec, et sur la rive opposée du même estuaire, Ribadeo la Galicienne, ne sont guère que de petites bourgades de pêche; il faut aller jusqu'aux magnifiques rias de la côte tournée vers l'océan Atlantique pour rencontrer de véritables villes. La première est le Ferrol, cité de création moderne: au milieu du dix-huitième siècle, ce n'était qu'un petit village de caboteurs; mais on comprit alors quelle pouvait être l'importance militaire de sa baie pour la construction, l'approvisionnement et la bonne défense des flottes. On éleva des forts sur les hauteurs qui dominent la rade, on garnit de puissantes batteries les deux bords du goulet d'entrée qui se trouve à 6 kilomètres de la ville, et l'on bâtit toute une ville militaire sur un plan régulier, avec ses arsenaux, ses chantiers, ses magasins immenses. Suivant l'état des finances espagnoles et l'importance des forces navales, le Ferrol augmente ou diminue de population; tantôt c'est une ruche trop étroite pour la foule pressée de ses travailleurs, tantôt elle est presque déserte, et l'herbe croît dans ses rues.