Grâce à l'immigration des Francs, Constantinople n'a cessé de grandir, surtout depuis la guerre de Crimée, et nombre de villes et de villages situés en dehors de ses murs ont été changés en simples quartiers de l'immense métropole. L'estuaire entier de la Corne d'Or est bordé de maisons, et les constructions remontent au loin dans les deux vallées tributaires du Gydaris et du Barbyzès. Aux bords de la mer de Marmara, les quartiers industriels se prolongent à l'ouest de l'antique forteresse des Sept-Tours et au sud-est de Chalcédoine vers le golfe de Nicomédie. Enfin, le long des deux rives du Bosphore, s'étend un quai de villas, de palais, de kiosques, de cafés et d'hôtels. Cette avenue liquide et le vaste bassin qui là précède, entre Constantinople et ses faubourgs d'Asie; ont un développement d'environ traite kilomètres, et sur ce parcours quelle étonnante succession de sites merveilleux! Semblable à une vallée de montagnes, le détroit serpente en brusques sinuosités; chaque rive se creuse en golfe, puis s'avance en promontoire; ici le fleuve marin se resserre, pour s'élargir au delà, puis se rétrécir encore, et s'ouvrir enfin sur l'infini de la mer Noire, aux eaux si souvent bouleversées par les vents du nord. Entre la mer inquiète, que dominent de sombres rochers habités par les hirondelles de mer, et le détroit tranquille, le contraste est parfait. A la mer uniforme et sauvage s'opposent les paysages du Bosphore qui mêlent partout à leur beauté le charme de l'imprévu; les groupes que forment les rochers, les palais, les ombrages, les embarcations de toute espèce, les échafaudages bizarres des pêcheurs bulgares et la nappe des eaux courantes varient à l'infini.
De tous ces lieux de villégiature charmants, Balta-Liman, Thérapia, Buyuk-Déré sont les plus célèbres, à cause des événements qui s'y sont accomplis et des personnages qui y résident; mais toute la vallée marine est si belle, que l'admiration s'égare impuissante. Il est probable qu'avant peu une merveille du travail humain va s'ajouter à ces merveilles de la nature. A l'endroit le moins large, entre les deux châteaux de Roumélie et d'Anatolie bâtis par Mahomet II, le canal a seulement 550 mètres de rive à rive: c'est près de là que Mândroclès de Samos bâtit le pont sur lequel Darius fit défiler son armée de 700,000 hommes marchant contre les Scythes; peut-être y construira-t-on aussi le pont de chemin de fer qui doit mettre un jour le réseau de l'Europe en communication avec celui de l'Asie 23. Il est fort regrettable qel'on n'ait pas encore procédé au nivellement des eaux du Bosphore. On ne sait pas si le niveau de la mer Noire est plus élevé que celui de la mer de Marmara, quoique le fait soit admis comme très-probable par certains géographes. Il est vrai que le courant sorti du Pont-Euxin se porte vers la mer de Marmara avec une vitesse moyenne de 3 à 8 kilomètres par heure, mais il se peut néanmoins que ce courant se produise sans qu'il y ait pente de l'une à l'autre mer. Le Bosphore, comme le détroit de Gibraltar, est un canal d'échange entre deux courants, l'un plus abondant, formé d'eau moins saline et coulant à la surface, l'autre qui se meut dans les profondeurs du canal, portant une eau plus chargée de sel.
Deux anciens châteaux génois qui gardent un défilé du Bosphore, Roumili-Kavak et Anadoli-Kavak, peuvent être considérés comme formant la limite septentrionale de cette ligne continue de palais et de maisons de plaisance que projette vers la mer Noire la cité de Constantinople. Cette limite coïncide exactement avec celle des terrains géologiques. Là commencent les falaises escarpées de dolérite et de porphyre, qui se prolongent jusqu'à l'entrée du Pont-Euxin et que terminent les roches Cyanées ou Symplégades, les célèbres écueils mobiles dont parle le mythe des Argonautes. Sur les deux rives d'Europe et d'Asie, les terrains volcaniques sont nus, taudis que la partie méridionale ou dévonienne du détroit, de beaucoup la plus longue, est bordée des plus charmants ombrages. Il est heureux que les Turcs, bien différents en cela des Espagnols et d'autres peuples du Midi, aiment et respectent la nature; ils ont le goût des beaux massifs d'arbres et cherchent à les conserver, autant du moins que le permet leur indolence. Grâce à eux, les platanes, les cyprès et les térébinthes embellissent encore les rives du détroit; de même, la vaste forêt de Belgrad recouvre à l'est de Constantinople le massif de collines où jaillissent les eaux d'alimentation destinées à la cité. Les oiseaux sont aussi plus respectés en Turquie que dans la plupart des pays chrétiens; on entend partout le roucoulement plaintif des colombes; des volées d'hirondelles et d'oiseaux de mer tourbillonnent à la surface du Bosphore, et ça et là se montre la grave cigogne, perchée sur le sommet d'un arbre ou sur la pointe d'un minaret. Ces bizarres échassiers contribuent avec la physionomie générale de la végétation et le style des édifices à donner à cette partie de l'Europe un aspect tout méridional.
Néanmoins le climat de Constantinople est beaucoup plus boréal qu'on ne serait tenté de le croire. Les vents froids des steppes de la Russie pénètrent librement dans le détroit, dont la bouche est précisément tournée vers le nord; aussi les rigueurs de l'hiver sont-elles fort sensibles à Stamboul, et parfois le thermomètre descend à 20 degrés au-dessous du point de glace. Chose plus grave encore, quoique l'influence des mers voisines égalise un peu le climat, cependant le manque d'obstacles à la marche des vents a pour conséquence de très-brusques alternatives de température. Suivant les années, le climat moyen diffère de la manière la plus étonnante: tantôt il est celui de Pékin ou de Baltimore, tantôt celui de Toulon, même celui de Nice. Il est arrivé, dans les années tout exceptionnelles, que le Bosphore a été pris par les glaces, de sorte que la température de Constantinople devait être alors aussi basse que celle de Copenhague. Mais les débâcles étaient rapides et l'on contemplait bientôt le spectacle, à la fois effrayant et magnifique, des blocs de glace venant se heurter sur la Pointe du Sérail et flottant au loin en archipels tournoyants sur la mer de Marmara. En l'année 762, les masses cristallines provenant de la mer Noire et du Bosphore étaient si nombreuses, qu'elles se reformèrent dans les Dardanelles en un immense pont de glace: la tiède mer Égée avait pris l'aspect d'un golfe de l'océan Polaire.
De même que la presqu'île de Constantinople, tout le littoral de la mer de Marmara présente dans sa formation géologique une indépendance complète du reste de la Turquie. Le large bassin, moderne de l'Erkene le sépare des montagnes de l'intérieur, et la région côtière elle-même possède sa petite chaîne de collines, bordant le rivage. Assez basses au nord de la mer de Marmara, ces hauteurs se redressent vers l'ouest et forment les escarpements du Tekir-Dagh ou Saintes-Montagnes, en partie granitiques. De la mer on voit les pentes grisâtres, ça et là revêtues de broussailles et de pâtis, s'élever jusqu'à la hauteur de sept à huit cents mètres.
La péninsule de Gallipoli, l'ancienne Chersonèse de Thrace, se rattache à cette chaîne côtière par un isthme étroit et d'une faible élévation; mais elle-même consiste en terrains de formation quaternaire, qui sont identiquement les mêmes des deux côtés du détroit des Dardanelles. Les falaises de la côte d'Europe correspondent assise par assise à celles de la côte d'Asie, et les fossiles que Spratt et d'autres géologues ont recueillis de part et d'autre, appartiennent aux mêmes espèces. Jadis un vaste lac d'eau douce occupait une partie de la Thrace et plus de la moitié de l'espace qui est devenu la mer Égée. Lorsque ces diverses contrées émergèrent des eaux lacustres, la Chersonèse était partie intégrante du continent d'Asie. Plus tard seulement, les eaux sorties du Pont-Euxin par le Bosphore se frayèrent aussi leur voie par la fente de l'Hellespont ou des Dardanelles, détroit qui porte encore le nom des antiques Dardaniens. Les sondages des mers voisines démontrent que par le relief de son plateau sous-marin, aussi bien que par sa formation géologique, la péninsule de Gallipoli appartient à l'Asie; le golfe allongé et profond de Saros la sépare du littoral de la Macédoine comme un véritable abîme. Peut-être les éruptions volcaniques dont on voit les traces à l'est et à l'ouest de la presqu'île, dans le petit archipel de Marmara et près des bouches de la Maritza, ont-elles coïncidé avec le mouvement de rupture.
Si les mesures de largeur données par Pline et Strabon sont exactes, l'Hellespont se serait élargi depuis l'antiquité grecque par l'effet des courants. A l'étranglement d'Abydos, aujourd'hui Nagara, il n'aurait eu que sept stades de largeur, soit environ 1,295 mètres, tandis qu'il a maintenant près de deux kilomètres. C'est là que Xerxès fît construire un double pont de bateaux pour le passage de son armée. Le lit du fleuve marin est en cet endroit d'une grande profondeur, mais le courant est fort rapide, de sorte qu'il serait impossible, du moins à une flotte en bois, de forcer le passage des Dardanelles, si les batteries qui arment les deux rives d'Europe et d'Asie étaient bien défendues. De même que le Bosphore, l'Hellespont est un détroit à double courant. En hiver, lorsque les fleuves qui se jettent dans la mer Noire sont arrêtés par les glaces et que la mer de Marmara n'est plus alimentée par les eaux du Bosphore, le courant d'eau salée venant de l'Archipel pénètre dans les Dardanelles avec une force plus, considérable; mais il se meut constamment sur le fond, à cause du poids que lui donne sa teneur en sel. Deux fleuves se superposent toujours dans le détroit: en bas celui de l'eau salée qui se dirige vers la mer de Marmara; à la surface, une nappe d'eau relativement douce descendant vers la mer Egée 24.
Gallipoli, la Constantinople de l'Hellespont, bâtie à l'extrémité occidentale de la mer de Marmara, est la première ville conquise par les Turcs sur le territoire d'Europe. Ils la possédaient près de cent années avant de s'être emparés de Stamboul. Toutefois Gallipoli, pas plus que la capitale, n'est peuplée en majorité d'Osmanlis; comme à Rodosto et dans les autres ports du littoral de la Propontide, on y trouve des musulmans de diverses races, des Grecs, des Arméniens, des Juifs, vivant tous en communautés distinctes, quoique dans l'enceinte d'une même cité. La population des villages et des campagnes est composée presque exclusivement de Grecs; ils possèdent le sol et le cultivent. Par un remarquable contraste, c'est précisément en vue de l'Asie, dans la partie de la péninsule des Balkhans où les Turcs se sont installés depuis le plus grand nombre d'années, que les Grecs ont, en dehors de la région du Pinde, leur plus vaste domaine ethnologique. Là ils n'occupent point seulement le littoral, mais aussi tout l'intérieur de la contrée; sauf les grandes villes, et ça et là quelques villages de Bulgares, toute la Thrace, orientale leur appartient; du Bosphore à Andrinople et des Dardanelles au golfe de Bourgas, on se trouve partout en territoire hellénique.
La partie basse de cette région, vaste plaine triangulaire, limitée au sud par le Tekir-Dagh et les collines du littoral, à l'ouest par les contre-forts de Rhodope, au nord-est par les monts granitiques de Strandcha, est une des contrées les plus monotones de la Turquie; des bas-fonds marécageux, des jachères y font penser aux steppes; en été, quant le vent soulève des tourbillons de poussière, on pourrait se croire dans le désert. La morne uniformité des plaines n'est rompue que par les silhouettes éloignées des monts et par des groupes de buttes artificielles d'origine inconnue. Ces anciens monuments, qui sans doute servirent de tombeaux, sont si nombreux dans les campagnes de la Thrace et de la Bulgarie qu'ils y semblent un élément nécessaire du paysage; «un peintre pécherait contre la vraisemblance, s'il négligeait, en représentant un site de cette contrée, de mettre un ou deux tumuli dans son tableau.» En un seul itinéraire de moins de 200 kilomètres, M. Weiser a reconnu plus de trois cent vingt buttes.
La ville d'Andrinople, qui occupe à peu près l'extrémité septentrionale de cette plaine sans beauté, produit un effet enchanteur par la verdure de ses jardins contrastant avec les vastes étendues sans arbres que l'on a parcourues. Aucune cité n'est plus riante, plus mêlée de campagnes et de bosquets. Si ce n'est au centre de la ville, dans les quartiers qui entourent la citadelle, Andrinople, l'Édirneh des Turcs, ressemble à une agglomération de villages distincts; les divers groupes de maisons sont séparés les uns des autres par des vergers et des rideaux de cyprès et de peupliers, au-dessus desquels s'élèvent ça et là les minarets de cent cinquante mosquées. Les eaux vives des aqueducs, de nombreux ruisseaux et les trois rivières abondantes de la Maritza, de la Toudja et de l'Arda égayent les faubourgs et les jardins de cette ville éparse. Andrinople n'est pas seulement une cité charmante, elle est aussi le centre de population le plus important de l'intérieur de la Turquie; le confluent des trois rivières, la convergence des routes qui descendent du bassin supérieur de la Maritza et du versant septentrional des Balkhans, et de celles qui montent de la mer de Marmara et de la mer Égée, toutes les conditions du milieu géographique faisaient de ce site l'emplacement nécessaire d'une ville considérable. Là s'élevait l'antique Orestias, qui devint la capitale des rois thraces; là les Romains bâtirent leur Adrianopolis. Les Turcs y installèrent le siége de leur empire avant que Constantinople fût tombée en leur pouvoir, et l'on y voit encore le beau palais d'architecture persane, malheureusement fort mal conservé, que les sultans avaient construit à la fin du quatorzième siècle. Mais dans l'antique capitale, aussi bien qu'à Stamboul, les Osmanlis sont en minorité. Les Grecs les égalent en nombre et les dépassent en activité; les Bulgares, qui se trouvent en cet endroit sur la limite de leur domaine ethnologique, sont aussi représentés dans la ville par une communauté considérable; en outre, on y voit, comme dans toutes les villes d'Orient, la foule bariolée des hommes de toutes races, depuis le musicien tsigane jusqu'au marchand de la Perse. Les Juifs sont proportionnellement plus nombreux à Andrinople que dans les autres villes de Turquie; mais, par un contraste psychologique des plus remarquables, ils diffèrent, affirme-t-on, de leurs coreligionnaires du monde entier par leur manque de finesse, leur naïveté commerciale. D'après un proverbe local, «il faut dix Juifs pour tenir tête à un Grec,» et non-seulement les Grecs, mais aussi les Bulgares et les Valaques réussiraient à tromper en affaires les pauvres Israélites: ce serait là un curieux phénomène d'exception dans l'histoire du peuple juif.
1. CAVALIER MUSULMAN D'ADRINOPLE--2. FEMME MUSSULMANE DE PRISREN
3.-5. HABITANTS MUSULMANS D'ANDRIOPLE
Dessin de P. Fritel d'après des photographies.
Andrinople n'a pas de communications faciles avec Midia, la vieille cité grecque aux temples souterrains, ni avec d'autres ports de la mer Noire. Les deux issues naturelles de son bassin sont le chemin que lui ouvre la vallée de l'Erkene vers le port de Rodosto, sur la mer de Marmara, et la voie plus tortueuse, moins facile, qui descend directement au sud par Demotika et dans laquelle serpentent les eaux de la Maritza. Naguère les bouches de ce fleuve étaient évitées par les marins, à cause des lagunes et des marécages qui en empestent les campagnes riveraines; mais la compagnie des chemins de fer rouméliens y a fait aboutir la voie ferrée d'Andrinople à la mer Égée. En cet endroit, le golfe d'Énos s'avance au loin dans l'intérieur des terres et fournit aux navires un excellent abri contre tous les vents, à l'exception de celui du sud-ouest. Prochainement le havre artificiel de Dede-Agatch doit permettre aux vaisseaux, qui mouillent encore à près d'un kilomètre du rivage, d'accoster les jetées d'embarquement; mais les habitants d'Énos ne se hâtent nullement d'obéir à l'invitation du commerce et de descendre de leur acropole pittoresque, à la fière enceinte de remparts et de tours, pour aller respirer l'atmosphère mortelle des lagunes inférieures.
A l'ouest de la Maritza, la zone du territoire grec se rétrécit beaucoup. Le littoral seul est occupé par des marins et des pêcheurs de race hellénique, mais les hauteurs qui s'élèvent au nord sont peuplées presque exclusivement de paysans turcs et de pâtres ou cultivateurs bulgares. Les escarpements du Rhodope forment dans cette partie de la Turquie comme un mur de séparation entre les races. La région marécageuse de la côte, les petits bassins fluviaux du versant méridional des monts, et quelques massifs isolés de roches volcaniques et cristallines constituent une zone de jonction d'une très-faible largeur entre les Grecs de la Thrace et ceux de la Chalcidique et de la Thessalie. Même en certains endroits, des Turcs, connus par leurs compatriotes sous le nom de Yuruks ou «Marcheurs», parce qu'ils ont conservé leurs moeurs de nomades, parcourent la contrée jusqu'aux bords mêmes de la mer. Ils vivent notamment dans le massif du Pangée ou Pilav-Tépé, qui se dresse au nord-ouest de Thasos. Ce sont les montagnes qui, du temps des rois de Macédoine, étaient si riches en métaux précieux: à cette époque, suivant la tradition populaire, «l'or enlevé par la pioche se reformait tout aussitôt dans les entrailles de la terre, comme repousse dans nos champs l'herbe coupée par la faux.» Immédiatement à l'ouest des masses granitiques de Pilav-Tépé, aux bords du Strymon ou Karasou, qu'alimentent les nombreuses sources du bassin de Drama, jaillissant du sol en véritables rivières, s'étend une plaine des plus fertiles, dont le centre est occupé par la grande ville de Seres. Des centaines de villages sont épars autour de ce chef-lieu, parmi les vergers, les champs de cotonniers et de riz. Du haut des montagnes du Rhodope, la plaine tout entière a l'air d'une immense ville aux innombrables jardins; malheureusement, elle est fort insalubre en certains endroits.
La triple péninsule de la Chalcidique, qui s'avance au loin dans la mer comme une gigantesque main étendue sur les eaux, est complètement séparée de tous les contre-forts du Rhodope et ne tient au continent que par un mince pédoncule de terres un peu élevées: presque toute la racine de la presqu'île est occupée par des lacs, des marécages et des plages d'alluvions. C'est une Grèce en miniature par la forme de ses côtes, bizarrement découpées en baies et en promontoires, et par ses massifs de montagnes distinctes se dressant, au milieu des terres plus basses, comme les îles au milieu des eaux de l'Archipel. Un premier groupe de sommets schisteux, dominé par le mont Kortiach, s'élève dans le tronc même de la péninsule, et chacune de ses trois ramifications possède également son système de hauteurs escarpées. Grec par l'aspect, cet étrange appendice du continent est également grec par la population: chose rare en Turquie, les habitants n'appartiennent qu'à une seule race, sauf dans la petite ville de Nisvoro, où vivent des Turcs, et sur le mont Àthos, où quelques moines sont d'origine slave.
Des trois langues de terre que la Chalcidique projette dans la mer Égée, celle de l'Orient est presque complètement isolée: jadis même elle fut séparée du continent lorsque Xerxès fit creuser un canal de 1,200 mètres à travers l'isthme de jonction, soit afin d'éviter à sa flotte la dangereuse circumnavigation du promontoire d'Acte, soit plutôt pour donner aux populations émerveillées un témoignage de sa puissance. Cette presqu'île est celle de l'Hagion Gros, le Monte Santo des Italiens. Une montagne superbe de roches calcaires, la plus belle peut-être de tout l'Orient méditerranéen, dresse sa pointe à l'extrémité de la péninsule: c'est le célèbre mont Àthos, dans lequel un architecte, Dinocrate ou Démophile, voulait tailler la statue d'Alexandre, tenant une ville dans une main, la source d'un torrent dans l'autre; c'est aussi le sommet où, d'après la légende locale, le diable transporta Jésus pour lui montrer tous les royaumes de la terre étendus à ses pieds. Quoiqu'on disent les moines grecs, le panorama n'est point aussi vaste; mais tout le littoral de la Chalcidique, de la Macédoine et de la Thrace, les vagues linéaments de la côte d'Asie, le cône abrupt de Samothrace et les eaux bleues de la mer n'en forment pas moins un admirable spectacle: le regard se promène dans un immense espace, de l'Olympe thessalien au mont Ida de l'Asie Mineure. Les lignes vigoureuses des édifices fortifiés que l'on voit surgir ça et là sur les pentes de la montagne du milieu des bois de châtaigniers, de chênes ou de sapins, contrastent de la manière la plus heureuse avec l'horizon fuyant des côtes indistinctes 25.
Cette péninsule, qu'un voyageur compare à un «sphinx accroupi sur les eaux», appartient à une république de moines nommant leur propre conseil et s'administrant à leur guise. Eux seuls, moyennant tribut, ont droit de l'habiter, et l'on ne peut y pénétrer que muni de leur permission. Une compagnie de soldats chrétiens veille à l'isthme de frontière pour empêcher qu'aucune femme ne vienne souiller de sa présence la terre sacrée; le gouverneur turc lui-même doit laisser son harem en dehors de l'Hagion-Oros; depuis quatorze siècles, dit l'histoire du mont Athos, nulle personne du sexe féminin n'a mis le pied sur la Sainte Montagne. Bien plus, l'introduction de tout animal femelle est très-sévèrement interdite; les poules mêmes profaneraient les couvents par leur voisinage; aussi faut-il importer tous les oeufs de Lemnos. A l'exception des fournisseurs qui vivent dans le village de Karyès, au centre de la presqu'île, les autres habitants, au nombre d'environ six mille religieux et servants, résident dans les couvents ou les ermitages épars autour des 935 églises de la contrée. Presque tous les moines sont Grecs; cependant, parmi les vingt grands couvents, un est de fondation russe et deux ont été construits aux frais des anciens souverains de la Serbie. Ces édifices, bâtis sur les promontoires en forme de citadelles, avec hautes murailles et tours de défense, offrent pour la plupart un aspect très-pittoresque; l'un d'eux, Simopetra, dressé sur un roc de la côte occidentale, semble absolument inaccessible. C'est dans ces retraites que les «bons vieillards», ou caloyers, passent leur vie d'inaction contemplative; d'après leur règle, ils doivent prier huit heures par jour et deux heures par nuit, sans jamais s'asseoir pendant leurs oraisons. Aussi les moines n'ont-ils plus de force ni de temps pour la moindre étude ou les plus simples travaux manuels. Les livres de leurs bibliothèques, plusieurs fois explorées par des érudits, sont pour eux un incompréhensible grimoire, et, malgré leur sobriété, ils risqueraient de mourir de faim si les frères laïcs ne travaillaient pour eux et s'ils ne possédaient sur le continent de nombreuses métairies. Quelques cargaisons de noisettes, ce sont là tous les produits de la fertile péninsule du mont Athos.
Les deux cités d'Olynthe et de Potidée, qui se trouvaient à la racine de la presqu'île occidentale de la Chalcidique, sont maintenant remplacées par d'insignifiants villages; mais l'antique Therma, devenue plus tard la Thessalonique des Macédoniens, puis la Salonique des Orientaux et des Francs, ne pouvait disparaître. Elle occupe une situation trop heureuse pour qu'elle ne se relevât pas constamment de ses ruines après les sièges et les incendies: on y voit encore des restes de toutes les époques, des murs cyclopéens et helléniques, des arcs de triomphe, des fragments de temples romains, des constructions byzantines, des châteaux vénitiens. L'excellence de son port, la beauté de sa rade bien abritée, dont les eaux sont paisibles comme celles d'un lac, la convergence des deux grandes vallées du Vardar et de l'Indjé-Karasou, qui ouvrent les chemins de la Haute-Macédoine et de l'Épire, enfin sa position à l'angle de la mer Égée, précisément à la racine de la péninsule grecque, ont fait de Salonique une cité nécessaire; elle est actuellement la troisième de la Turquie d'Europe par ordre d'importance. Comme dans les autres cités de l'Orient, toutes les races s'y trouvent représentées, mais les Israélites y sont proportionnellement fort nombreux; ils descendent en majorité des Juifs expulsés d'Espagne par l'inquisition: leur langage usuel est encore le castillan. Pour éviter de nouvelles persécutions, un grand nombre avaient cru devoir se convertir extérieurement au mahométisme; mais les musulmans les repoussèrent toujours avec mépris. Ils sont en général connus sous le nom de Mamins.
Déjà fort commerçante, la ville de Salonique, près de laquelle naquit jadis la puissance des Macédoniens, a de très-hautes visées pour l'avenir. Elle aussi, comme Marseille, comme Trieste, comme Brindisi, veut servir de point d'attache au commercé des Indes avec l'Angleterre. En effet, lorsque le chemin transcontinental de la Manche à la mer Égée sera terminé, Salonique sera la tête de ligne du réseau européen dans la direction de l'isthme de Suez, et cet avantage, ajouté à ses autres privilèges, ne peut manquer de lui assurer une très-grande importance dans le commerce du monde. Au point de vue ethnologique, l'emporium de la Macédoine est également destiné à un rôle considérable, car la race dominante de la Turquie, la nation slavisée des Bulgares, qui partout ailleurs, si ce n'est à Bourgas, sur le Pont-Euxin, reste séparée de la mer par des populations d'autre origine, est arrivée dans cette partie de la Macédoine jusqu'aux bords de la Méditerranée; par Salonique, elle se trouve en rapport d'échanges avec le reste de l'Europe. Après le régime politique, la grande cause qui retarde les hautes destinées de Salonique, ce sont les marécages des environs; en été, toute la population aisée s'enfuit pour aller habiter à l'ouest de la ville la localité plus saine des Kalameria. D'ailleurs ce fléau de l'insalubrité miasmatique désole toute la côte septentrionale de la mer Égée. Par ses golfes nombreux et la richesse de sa formation péninsulaire, la Macédoine semblerait être un des pays les mieux situés pour le commerce; mais si ce n'est à Salonique, elle est restée jusqu'à maintenant en dehors du grand mouvement des échanges; ses lacs et ses bassins marécageux, bien plus que ses montagnes, ont séparé commercialement les vallées de l'intérieur et la zone du littoral.
Sur la rive occidentale du golfe de Salonique, au delà du Vardar aux bouches errantes, et de l'Indjé-Karasou ou Haliacmon aux eaux salines, les terres, d'abord basses et marécageuses, se relèvent peu à peu; des collines, puis de vraies montagnes redressent leurs pentes, et bientôt d'énormes contre-forts, laissant à peine un étroit sentier le long du rivage, s'étagent de croupe en croupe jusqu'aux superbes cimes que couronne l'Olympe, le «triple Pic du Ciel». Parmi les nombreuses montagnes qui ont porté ce nom d'Olympe, synonyme d'Éclatant, celle-ci est la plus haute et la plus belle; c'est aussi, grâce aux enchantements de la poésie grecque, celle que nous nous représentons toujours comme servant de trône à une assemblée de dieux. C'est à l'ombre de l'Olympe, dans les plaines de la Thessalie, que les Hellènes vivaient au printemps de leur histoire; leurs traditions les plus chères se rattachaient à ces beaux sites. Les monts qui avaient abrité leur berceau restaient pour eux le siége de leurs divinités protectrices. Même de nos jours, si Jupiter, Bacchus et les autres grands dieux ont disparu de l'Olympe, des prophètes et des apôtres, saint Élie, saint Denys, ont pris leur place et des moines ont bâti leurs couvents dans les forêts sacrées que parcouraient les Bacchantes: un sommet, le Kalogheros, est, d'après la légende, le couvercle du tombeau de saint Denys; un autre, le pic Métamorphosis, fut le lieu de la Transfiguration.
Naguère des klephtes ou bandits, parmi lesquels les insurrections grecques trouvèrent des héros, étaient avec les moines les seuls habitants des hautes vallées de l'Olympe, où les soldats arnautes ne pouvaient que difficilement les poursuivre. Le massif forme, en effet, comme une sorte de monde à part, présentant de tous les côtés des escarpements formidables: «quarante-deux pics sont les créneaux de cette citadelle, cinquante-deux fontaines y jaillissent.» Comment donc le Turc abhorré aurait-il pu ravir au klephte sa fière «liberté sur la montagne?» Les plus belles forêts de lauriers, de platanes, de châtaigniers et de chênes couvraient aussi les pentes maritimes du bas Olympe et pendant les époques de troubles servaient de refuge à des populations entières; mais des spéculateurs italiens en ont obtenu la concession, et bientôt peut-être l'Olympe, privé de ses ombrages, ne sera plus qu'une pyramide nue comme la plupart des montagnes de l'Archipel. D'ailleurs la limite supérieure de la végétation forestière est assez basse sur le massif de l'Olympe, comme sur les autres montagnes élevées de la Péninsule. Des chamois bondissent encore sur les escarpements rocailleux du haut Olympe; plus bas, les chats sauvages sont fort nombreux. Quant aux ours, ils ont disparu: saint Denys, ayant eu besoin d'une monture, les a tous changés en chevaux.
LE MONT OLYMPE
Dessin de Taylor d'après une vue communiquée par MM. Heuzy et Daumet.
Un géomètre ancien, Xénagoras, avait déjà tenté de mesurer la hauteur do l'Olympe. Il lui trouva plus de dix stades d'élévation verticale, soit environ 1877 mètres; il se trompait d'un tiers, puisque le plus haut sommet a près de trois kilomètres. Il est possible que l'Olympe soit la montagne la plus élevée de la péninsule thraco-hellénique: il conserve toujours quelque neige dans ses plus hautes anfractuosités, et les saillies abruptes de ses roches suprêmes le rendent difficile à vaincre; malgré certaines affirmations contraires, il paraîtrait que nul de ses gravisseurs n'a pu en escalader le point culminant. D'après le mythe grec, le Pélion entassé sur l'Ossa n'aurait pas suffi aux Titans pour qu'ils pussent se dresser à la hauteur de l'Olympe, et réellement ces deux montagnes, empilées l'une sur l'autre, ne dépasseraient que faiblement l'altitude de l'Olympe 26. Mais en dépit de leur infériorité relative, l'Ossa «pointu» et le «long» Pélion, connus aujourd'hui sous les noms de Kissovo et de Zagora, n'en produisent pas moins un très-grand effet, à cause de leurs vallons sauvages, de leurs roches abruptes et des falaises de leurs promontoires. Cette chaîne, qui se termine au nord de l'île d'Eubée par la bizarre péninsule de Magnésie, contournée en forme de crochet, était pour la Grèce antique le plus solide boulevard de défense. Les envahisseurs barbares s'arrêtaient devant ce mur infranchissable. C'est à l'ouest de cette chaîne qu'ils devaient passer, en remontant la vallée du Pénée, souvent considérée à bon droit comme la frontière naturelle de l'Hellade. De là l'extrême importance qu'avait, au point de vue stratégique, la position de Pharsale, qui commande au sud de la Thessalie l'accès des gorges de l'Othrys et de la plaine du Sperchius. A l'extrémité septentrionale de l'Olympe, le col de Petra était, pour des raisons analogues, un passage surveillé avec soin.
Une grande partie de l'espace compris entre les arêtes cristallines de l'Olympe et de l'Ossa et le système parallèle des montagnes crétacées du Pinde est occupée par des plaines unies que recouvraient autrefois les eaux de vastes lacs. Le golfe de Volo, qui lui-même diffère à peine d'une mer intérieure, se rapproche du lac de Karlas ou de Boebeïs, reste d'un bassin considérable, dans lequel se déversent les eaux de la plaine encore marécageuse de Larissa; les habitants riverains du lac de Karlas racontent que parfois des grondements sourds sortent de ses profondeurs, et ils attribuent ce bruit, qui peut provenir de la soudaine compression de l'air dans les cavités profondes, au mugissement de quelque animal invisible. D'autres fonds lacustres entourent la base de l'Olympe à l'ouest et au nord-ouest; enfin diverses vallées des bassins supérieurs du Pénée et de ses affluents sont revêtues de terres alluviales laissées par les eaux. Hercule, disent les uns, Neptune, suivant les autres, vida tous ces lacs de la Thessalie en ouvrant entre l'Olympe et l'Ossa l'étroite issue de dégorgement que les anciens appelaient la vallée de Tempé. Cette gorge, due sans doute au lent mais incessant travail d'érosion exercé par la niasse des eaux supérieures, était pour les Grecs la vallée par excellence, le lieu idéal de fraîcheur et de grâce. Si grande était la renommée de Tempé parmi les Hellènes, sans doute à cause des souvenirs légendaires qui s'y rattachaient, que tous les neuf ans une théorie envoyée de Delphes allait y cueillir les lauriers destinés aux vainqueurs des jeux pythiens. Certes, la vallée de Tempe est fort belle; les eaux rapides et claires du Pénée, le branchage étalé des platanes, les bouquets de lauriers-roses, les parois rougeâtres du défilé forment ça et là des paysages à la fois charmants et grandioses; mais, dans son ensemble, la vallée, trop étroite et trop sombre, mérite bien son nom moderne de Lykostomo ou «Gueule du Loup». Bans la Thessalie même, surtout dans les vallons du Pinde, combien de sites nous paraissent plus riants et plus beaux!
Les hautes vallées du Salambria sont, comme la partie inférieure de son cours, fort riches en curiosités naturelles, défilés, gouffres et cavernes. Au nord-ouest de l'Olympe, un affluent de «l'aimable» Titarèse coule dans l'étroite gorge de Sarandoporos ou des «Quarante Gués», qui fut considérée jadis comme une des portes de l'enfer. Par contre, les monts Lyngons ou Khassia, dont les sommets calcaires et schisteux se dressent à 1,500 mètres entre les tributaires tortueux du Pénée, et plus à l'ouest, les hauts contre-forts du Pinde, sont devenus célèbres par leurs «oeuvres divines» (theoctista). Ce sont des tours, des aiguilles, des prismes d'origine miocène qui se dressent isolément. Parmi ces piliers naturels, les plus célèbres sont ceux qui s'élèvent au bord du Salambria, non loin de Trikala, capitale de la Thessalie. Des moines, zélés imitateurs de Siméon le Stylite, ont eu l'idée de percher leurs couvents sur ceux des rochers qui se terminent par une plate-forme assez large pour les porter. Juchés là-haut et condamnés à ne point en descendre, ils ne reçoivent leurs vivres et leurs visiteurs que par le moyen d'un filet qui se balance en tournoyant à l'extrémité d'une corde mue par un cabestan. Au couvent de Barlaam, la hauteur de l'ascension aérienne qu'il faut exécuter ainsi, en oscillant au bout de la corde et en se heurtant de temps à autre contre la pierre, n'est pas moindre de 67 mètres; des échelles appliquées bout à bout contre la paroi permettent d'accomplir le voyage d'une façon plus périlleuse encore. Du reste, le zèle religieux qui portait les moines à vivre dans nés aires d'aigles diminue peu à peu; des vingt couvents qui existaient autrefois, il n'en reste plus que sept; un seul, celui de Météore, est assez considérable: on y dompte une vingtaine de caloyers.
De toutes les contrées grecques appartenant encore à l'empire turc, nulle ne s'est plus souvent agitée pour échapper à la domination des Osmanlis, nulle n'est revendiquée avec plus d'ardeur par les Hellènes eux-mêmes comme un fragment de la patrie commune et comme le berceau de leur race. Par les traditions historiques, par la langue des habitants, par l'aspect général de la terre et du ciel, la Thessalie est bien, en effet, une partie de la Grèce; elle s'en distingue seulement avec avantage par une plus grande fertilité du sol, par une végétation beaucoup plus riche, par des paysages plus riants et plus doux. Il est vrai qu'en Thessalie, comme dans la Basse-Macédoine, l'atmosphère a rarement cette sérénité, ce bel azur profond que l'on admire dans la Grèce méridionale. Les vapeurs qui s'élèvent incessamment de la mer Égée vers l'Olympe et les autres montagnes rendent parfois l'air nébuleux et trouble; mais elles prêtent plus de charme aux lointains, et surtout elles contribuent à la fécondité du sol en empêchant les fortes chaleurs estivales de le dessécher, de le calciner comme les terres de l'Attique et de l'Argolide.
La population grecque de la Thessalie est assez fortement mêlée d'éléments étrangers qu'elle s'est graduellement assimilés. Il ne reste plus de Serbes ni de Bulgares dans le pays, quoique le nom d'une des principales branches du Titarèse porte encore le nom de Vourgaris, ou «rivière des Bulgares». Quant aux Zinzares ou Macédo-Valaques, si nombreux au moyen âge sur les deux versants du Pinde, ils occupent entièrement quelques villages, surtout dans le massif de l'Olympe. Quoique très-fiers de leur origine romaine, ils ne peuvent que s'helléniser peu à peu, à cause du milieu qui les entoure: presque tous les mots de leur idiome qui désignent des objets de la vie civilisée sont de racine hellénique; leurs prêtres, leurs instituteurs prêchent et enseignent en grec; eux-mêmes savent tous le grec et, comme nationalité, ils se perdent par une émigration à outrance; même les cultivateurs parmi eux ont conservé quelque chose du nomade: la vie errante du pâtre ou du marchand forain leur plaît. Les Turcs habitent encore en masses compactes les basses plaines qui entourent Larissa, et cette ville est elle-même en grande partie musulmane. Les pays montueux qui se trouvent plus au nord, entre la vallée de l'Indjé-Karasou et les lacs d'Ostrovo et de Castoria, sont également peuplés de Turcs, qui se distinguent d'ailleurs de tous les autres Osmanlis de l'empire: ce sont les Koniarides; ils habitent aussi en petits groupes une partie de l'Ossa et de loin on peut toujours reconnaître si les villages sont habités par des Turcs ou par des Grecs. Suivant la remarque de M. Mézières, les Turcs «plantent des arbres pour en avoir l'ombre, les Grecs pour en avoir le profit»: d'un côté sont les cyprès et les platanes, de l'autre les vergers et les vignobles. D'après quelques auteurs, les Koniarides seraient venus en Macédoine et en Thessalie dès le onzième siècle, appelés en qualité décelons par les empereurs d'Orient. Ils se gouvernent eux-mêmes par des assemblées républicaines et sont respectés de tous à cause de leur probité, de leurs moeurs hospitalières, de leurs vertus rustiques.
Inférieurs aux cultivateurs turcs par leurs qualités morales, les Grecs leur sont de beaucoup supérieurs par leur vive intelligence et leur activité. Au dix-septième siècle, ils eurent même une sorte de Renaissance, analogue à celle de l'Europe occidentale, et l'amour des arts se développa suffisamment parmi eux pour faire naître une école de peinture dans les villages de l'Olympe. Fidèles à leurs traditions de l'antiquité et à leurs instincts de race, les Grecs de la Thessalie, comme ceux de tout l'empire, ont cherché à se constituer en communes autonomes, en petites cités républicaines, auxquelles manque seulement l'indépendance politique. Dans les kephalokhori ou villages libres, ils élisent leurs propres chefs, organisent leurs écoles, choisissent les professeurs qui leur conviennent et, grâce à leur intime cohésion, grâce aussi à leurs sacrifices pécuniaires, ils trouvent le moyen de désintéresser les pachas de tout souci d'administration dans leurs cités. Comme aux temps où leurs aïeux payaient le tribut aux Athéniens ou à d'autres Grecs, ils acquittent les impôts exigés par le Turc; mais pour tout le reste, ils s'administrent eux-mêmes, ils sont des citoyens libres. Le contraste est grand entre ces communes autonomes et les tchifliks où les propriétaires musulmans ont parqué les Grecs en qualité de métayers. Chose curieuse, grâce à la liberté des cultivateurs, ce sont précisément les terrains les plus âpres, les champs les plus froids et les plus rocailleux qui donnent le plus de produits et entretiennent la population dans la plus large aisance!
Le principal soin des Grecs de Thessalie, et c'est en cela surtout qu'ils font preuve de sens et d'une noble ambition, est de veiller à l'instruction de la génération naissante. Les villages grecs les plus misérables des montagnes du Pinde entretiennent à leurs frais des écoles que fréquentent les jeunes gens jusqu'à l'âge de quinze ans. Pour donner une idée de l'esprit pratique des Thessaliens, on doit signaler ce fait remarquable que, dès le siècle dernier, les tisserands d'Ambelakia, ville charmante située au milieu des arbres fruitiers et des vignobles, sur les hauteurs qui dominent au sud la vallée de Tempé, s'étaient associés par petits groupes participant aux bénéfices les uns des autres. Cette grande association, qui avait eu la sagesse de réduire son dividende annuel à dix pour cent et d'employer le reste du gain à l'accroissement des affaires, jouit longtemps d'une grande prospérité. Les guerres de l'empire la ruinèrent en lui fermant le marché de l'Allemagne, où se vendaient presque tous ses tissus. C'est aussi en partie par l'association que les vingt-quatre villages grecs si riches de la péninsule de Magnésie, au nord du golfe de Volo, ont pu donner une si grande prospérité à leurs fabriques d'étoffes, tant d'aisance générale à leurs habitants. Peut-être ce district est-il, avec celui de Verria, au nord de l'Indjé-Karasou, le plus prospère de toute la Turquie hellénique. D'ailleurs il a eu la chance d'être presque toujours épargné par les guerres, grâce à son heureuse position en dehors des grandes voies stratégiques 27.
Note 27: (retour) Villes principales de la Turquie hellénique, avec leur population approximative:Andrinople......... 110,000 hab.
Salonique.......... 80,000 »
Seres.............. 30,000 »
Larissa............ 23,000 »
Rodosto............ 23,000 »
Gallipoli.......... 20,000 »
Trikala............ 11,000 »
Demotika........... 10,000 »
Verria............. 10,000 »
Enos............... 7,000 »
Le nom de Chkiperi, que les Albanais eux-mêmes donnent à leur patrie, signifie très-probablement «Pays des Rochers» et nulle désignation ne fut mieux méritée. Des montagnes pierreuses recouvrent toute la contrée, du Montenegro aux frontières de la Grèce. La seule plaine assez étendue que l'on rencontre en Albanie est le bassin de Skodra ou Scutari (Alexandrie), qui limite au sud le plateau de la Csernagore et qui peut être considéré comme la véritable frontière naturelle du territoire albanais. Le fond de ce bassin est occupé par le vaste lac Blato ou de Skodra, reste d'une ancienne mer intérieure beaucoup plus considérable. C'est aussi dans la même plaine que vient déboucher le Drin, le plus grand fleuve de l'Albanie et l'un des seuls de la péninsule turque où quelques embarcations s'avancent à une certaine distance de la mer. Naguère le Drin, formé par deux rivières, la «Blanche» et la «Noire», n'était qu'un affluent temporaire du lac de Skodra: pendant les crues, il commençait par inonder sa plaine inférieure, puis il se jetait latéralement dans le lac, malgré les digues par lesquelles on avait essayé de le contenir, et devenait ainsi le tributaire de la Boïana. En 1858, le fleuve s'ouvrit un nouveau lit, en face du village de Miet, à une quarantaine de kilomètres en amont de son entrée en mer, et maintenant il dirige la plus grande masse de ses eaux vers Skodra, dont il inonde souvent les quartiers inférieurs. Les terrains marécageux du bas Drin, à pentes incertaines et changeantes, sont fort dangereux à traverser pendant la saison des chaleurs: la «fièvre de la Boïana» est une des plus redoutées et des plus meurtrières de tout le littoral.
La plupart des ramifications méridionales du grand massif des Alpes bosniennes sont habitées par des Albanais; mais elles restent séparées de l'Albanie proprement dite, à l'est du lac de Skodra, par la déchirure au fond de laquelle coule le Drin; c'est une sorte de cañon, semblable à ceux des Rocheuses de l'Amérique du Nord, un défilé où ne se hasarde aucun sentier et que resserrent des parois à pic de mille mètres de hauteur. Les deux systèmes de montagnes ne se rejoignent qu'indirectement par une série d'arêtes et de plateaux qui se dirigent au sud-est, de la montagne de Glieb vers le Skhar, le Scardus des anciens. Ce massif, qui se distingue des autres chaînes de la Turquie occidentale par la direction de sa crête, perpendiculaire à l'ensemble des masses soulevées, peut être considéré comme le «noeud» central des monts de la Péninsule. Ses principaux sommets, parmi lesquels se distingue la pyramide isolée du Lioubatrin, n'ont pas la hauteur des géants de la Slavie turque, le Kom et le Dormitor, mais c'est là que le système des Balkhans vient s'unir à ceux de la Bosnie et de l'Albanie. Le Skhar est d'une grande importance dans le régime des eaux de la Turquie, puisque deux rivières considérables, la Morava bulgare et le Yardar, s'épanchent de ses flancs pour descendre, l'une vers le Danube, l'autre vers le golfe de Salonique. Gomme dans les chaînes du Pinde et du Rhodope, on y trouve encore des chamois et des bouquetins; M. Wiet mentionne également parmi les bêtes fauves de ses forêts un animal que les Mirdites connaissent sous le nom de lucerbal et qui appartient sans doute à la famille des léopards.
A l'ouest du Skhar, de l'autre côté de la profonde vallée du Drin noir, s'élève un pâté montagneux, haut de 1,000 mètres à peine, mais fort difficile d'accès: c'est la citadelle de la Haute-Albanie, le pays des Dukagines et des Mirdites. Là d'énormes roches de serpentine ont fait éruption à travers les terrains calcaires, de hautes murailles se dressent de toutes parts autour des vallées, et les pentes extérieures, où les torrents se sont creusé de rapides couloirs, sont fort inclinées. Dans leur ensemble, ces montagnes tourmentées suivent une direction normale vers le sud et le sud-est, parallèlement aux contre-forts méridionaux du Skhar, et s'abaissent peu à peu en prenant un aspect moins formidable et en s'ouvrant de larges bassins où s'amassent les eaux. Les sites de cette région lacustre sont d'une grâce extrême. Le lac d'Okrida, la plus grande des nappes d'eau de la Haute-Albanie, a même pu être comparé au lac de Genève. Son eau, encore plus bleue que celle du Léman, est aussi plus transparente, et par quinze et vingt mètres on voit les poissons se pourchasser dans ses profondeurs: de là son ancien nom grec de Lychnidos. La charmante petite ville d'Okri, bâtie en amphithéâtre, et le mont Pieria, portant un vieux château romain, gardent l'issue du lac; une dizaine de villages blancs apparaissent sur les pentes au milieu des bois de chênes. Il est possible qu'autrefois le lac d'Okrida, au lieu de s'écouler au nord par l'étroite vallée du Drin noir, étranglée de défilés, épanchât le surplus de ses eaux, du côté du sud-ouest, dans le petit lac Malik, que traverse la rivière Devol. Si l'on en croit les indigènes, le lac d'Okrida aurait pour tributaires les deux nappes de Prespa ou de Drenovo, situées à l'est, au milieu d'une profonde cavité d'écroulement; des torrents souterrains que l'on voit jaillir en puissantes fontaines d'eau bleue seraient les émissaires de ce double bassin.
Au sud de cette région des lacs, dominée à l'occident par la superbe cime isolée du Tomor, commence la chaîne du Pinde, ici connue sous le nom de Grammos. D'abord assez basse, et coupée de nombreux cols offrant un passage facile d'Albanie en Macédoine, elle s'élève graduellement, et précisément à l'est de Janina, elle forme le massif montagneux de Metzovo, point de départ du Pinde proprement dit, la grande arête de l'Épire, «continent» des anciens Grecs de Corfou. Ce groupe, où se réunissent quatre chaînes, est inférieur en altitude aux pics de la Bosnie et du Skhar; mais il est plus beau à cause du désordre pittoresque de ses pyramides, des forêls de pins et de hêtres qui en recouvrent les pentes, surtout sur le versant oriental, et de l'aspect plus méridional des plaines qui s'étendent à sa base. La montagne de roches éocènes qui forme le centre même du massif, le Zygos, Lakhmon des anciens Grecs, n'est pas assez élevée pour commander l'admirable panorama; mais si l'on gravit dans le voisinage les cimes déchiquetées et rocailleuses du Peristera-Vouna ou du Smolika, on peut apercevoir à la fois les eaux de la mer Égée et celles de la mer Ionienne: on distingue même les rivages de la Grèce au delà du golfe d'Arta.
Un lac célèbre occupe le fond du large bassin calcaire situé à la base occidentale du massif de Metzovo: c'est le lac de Janina. Dans le territoire d'Épire, aucune région ne présente de plus curieux phénomènes que les bords de cette nappe lacustre. Peu profonde, puisque M. Guido Cora n'y a trouvé que des sondes inférieures à une moyenne de 10 mètres, elle ne reçoit guère pour affluents que d'abondantes sources jaillissant du pied des rochers; elle n'a point un seul émissaire visible, mais, d'après le voyageur Leake, chacun des deux bassins qui la composent, et qui sont réunis l'un à l'autre par un canal marécageux obstrué d'îles et de joncs, a son écoulement caché. Le lac du nord ou Labchistas se déverse dans un gouffre ou voinikova pour aller reparaître au sud-ouest en un torrent considérable qui se jette dans la mer Ionienne, vis-à-vis de Corfou; c'est le Thyamis, le Mavropotamos de nos jours. Plus au sud, jaillit des rochers l'antique Achéron, que vient gonfler plus bas un autre torrent non moins célèbre, le Cocyte aux eaux insalubres ou le Bobos des indigènes; le golfe, dans lequel se jette cette masse liquide, avait du temps des anciens le nom de «Baie des Eaux douces» à cause du flot qui s'y déverse. Le lac de Janina proprement dit n'a, lors de l'étiage, qu'un seul émissaire plongeant en cascade dans un abîme au-dessus duquel tournent les roues d'un moulin: les ruines cyclopéennes de la cité pélasgique d'Hella dominent cet entonnoir aux eaux grondantes. La rivière souterraine rejaillit à une grande distance au sud, non pour descendre vers la mer Ionienne, comme l'Achéron, mais pour se déverser dans le golfe d'Arta. Lorsque le niveau du lac est plus élevé, quatre autres «avaloirs», ouverts en forme de crible dans les rochers, reçoivent l'excédant de la masse liquide, la «digèrent», ainsi que le disent les Grecs du pays, et la portent dans le même canal d'écoulement: de petits lacs placés de distance en distance au-dessus du canal souterrain sont comme des «regards» par lesquels se révèle le courant caché. L'importance considérable que les déversoirs du lac de Janina ont prise dans la mythologie grecque, ces noms si redoutés des rivières infernales, le Cocyte et l'Achéron, témoignent de l'influence que durent exercer les Pélasges de ces contrées sur la civilisation hellénique. Les mythes des antiques Hellopiens étaient devenus ceux de tous les Grecs, et nul temple de l'Hellade n'était plus vénéré que leur principal sanctuaire, la forêt de Dodone, où l'on entendait murmurer l'avenir dans le feuillage des chênes. Peut-être est-ce près des ruines de quelques-unes de ces villes cyclopéennes, fort nombreuses dans le pays, qu'il faudrait chercher ce lieu sacré; d'après certains auteurs, c'est plutôt aux bords mêmes du lac de Janina que se trouvait la forêt mystérieuse; quelques-uns veulent, à tort sans aucun doute, que l'emplacement précis en soit indiqué par le château fort où vivait au commencement du siècle le terrible Ali-Tepeleni, pacha d'Épire, ce monstre qui se faisait gloire d'être une «torche ardente pour consumer les hommes».
A l'ouest du bassin de Janina, les montagnes du pays de Souli atteignent encore un millier de mètres, mais les autres massifs, quoique fort abrupts et d'un abord difficile, sont beaucoup moins élevés, et près de la mer consistent seulement en petits promontoires rocailleux, maigrement revêtus de broussailles et parcourus des chacals; des étangs en communication avec la mer, des vallées fermées où séjournent les eaux de pluie, des lits de torrents fleuris de lauriers-roses interrompent les chaînons, et pendant les chaleurs de l'été répandent leurs miasmes dangereux dans les villages des alentours. Mais au nord de l'étang de Butrinto et du canal de Corfou, et à l'ouest du superbe mont isolé de Koundousi, le littoral se redresse pour former l'âpre chaîne de Chimaera-Mala ou de l'Acrocéraunie, si redoutée des anciens à cause des orages qui s'amassaient autour de ses rochers et des torrents ou «chimères» qui se précipitaient de ses pentes. C'est au sommet des monts Acrocérauniens que siégeait Jupiter «Lanceur de Foudres». Les vents se déplacent souvent en brusques rafales à la base du promontoire le plus avancé, la langue de pierre (linguetta), qui marque l'entrée de la mer Adriatique: ce sont là les «infâmes écueils» dont parle le poëte latin et sur lesquels tant de matelots ont naufragé. En cet endroit, le canal qui sépare la Turquie de la péninsule Italique n'a que 72 kilomètres de largeur et moins de 200 mètres de profondeur sur le seuil. Il est possible qu'un isthme de jonction ait autrefois réuni les deux terres voisines 28.
Note 28: (retour)Cimo la plus haute du Skhar.. 2,500(?) mèt.
Tomor........................ 2,200 »
Zygos ou Ltikhmon............ 1,678 »
Smolika...................... 1,820 »
Konndousi.................... 1,910 »
Monts Acrocérauniens......... 2,045(?) »
Lac d'Okrida................. 655 »
Lac de Janina................ 350(?) »
Les populations albanaises ou chkipétares se partagent en deux races principales, les Toskes et les Guègues, qui sans doute descendent l'une et l'autre des anciens Pélasges, mais qui s'ont en maints endroits mélangées d'éléments slaves, bulgares et roumains. Peut-être aussi d'autres souches ethnologiques se trouvent-elles représentées dans l'es tribus chkipétares, car s'il en est dont les traits offrent le type hellénique le plus noble, d'autres, au contraire, ont le masque d'une laideur repoussante. Sous divers noms, les Guègues, les plus purs de race, occupent toute l'Albanie du nord jusqu'à la rivière Chkoumb. Au sud de cette limite, d'ailleurs assez peu respectée, s'étend le territoire des Toskes. Les dialectes des deux nations diffèrent beaucoup et ce n'est pas sans peine qu'un Àcrocéraunien arrive à comprendre un Mirdite ou tel autre Albanais du nord. A la différence d'idiomes s'ajoute le plus souvent l'hostilité de race. Guègues et Toskes se détestent, si bien que dans les armées turques on a pris le parti de les séparer, de peur qu'ils n'en viennent aux mains. Quand il s'agit d'étouffer une insurrection de Chkipétars, le gouvernement emploie toujours pour la répression les troupes albanaises de la race ennemie: il est alors servi avec la fureur de la haine.
Avant la migration des Barbares, les Albanais occupaient jusqu'au Danube toute la partie occidentale de la péninsule de l'Haemus. Mais ils furent obligés de reculer, et tout le territoire de l'Albanie fut occupé par les Serbes et les Bulgares. Une foule de noms slaves, que l'on rencontre dans toutes les parties de la contrée, rappellent cette période de conquête pendant laquelle l'histoire ne prononce même pas le nom des populations autochthones. Mais dès que la puissance des Serbes eut succombé sous les coups des Osmanlis, les Albanais reparurent, et depuis ils n'ont cessé de refluer sur leurs voisins d'origine slave. Au nord-est, ils se sont avancés peu à peu dans la vallée de la Morava bulgare; une de leurs colonies a même pénétré dans la Serbie indépendante. Comme une mer montante, ils ont entouré de leurs flots des îles et des archipels de populations slaves; c'est ainsi que des groupes de Serbes éloignés de leur corps de nation se trouvent encore dans le voisinage de l'Acrocéraunie, aux bords du lac d'Okrida, et sur toutes les montagnes qui entourent la fatale plaine de Kossovo, où furent massacrés leurs ancêtres. Les envahissements des Albanais s'expliquent surtout par l'expatriation des Serbes: pour se soustraire à la domination turque, ceux-ci émigrèrent par centaines de mille sous la conduite de leurs patriarches et se réfugièrent en Hongrie; les Chkipétars envahisseurs, en grande majorité musulmans, n'eurent qu'à remplir les vides; mais ça et là restent encore des espaces déserts, attendant les habitants. Les Serbes de la contrée deviennent rapidement Albanais par la langue, la religion, les coutumes: ils se disent Turcs comme les Amantes, et pour eux le nom de Serbes ne s'applique plus qu'aux chrétiens d'outre-frontière. D'ailleurs les moeurs des Guègues se rapprochent de celles de leurs voisins slaves par tant de traits remarquables, qu'on y voit un témoignage évident d'un mélange assez intime entre les deux races.
Si les Albanais gagnent du terrain vers le nord, en revanche ils en perdent du côté du sud. Quoique certainement d'origine épirote, c'est-à-dire pélasgique, les habitants d'une partie de l'Albanie du Sud parlent grec. Arta, Janina, Prevesa, sont des villes hellénisées; seules quelques familles musulmanes y ont conservé l'usage de l'albanais. Presque tout l'espace compris entre le Pinde et les chaînes de montagnes riveraines de l'Adriatique est un domaine de la langue grecque. Dans les régions montueuses qui s'étendent à l'ouest jusqu'à la mer, toutes les populations sont «bilingues», c'est-à-dire qu'elles parlent à la fois les deux idiomes. Tels, par exemple, les célèbres Souliotes, qui se servent du ttosque dans leurs familles et qui s'entretiennent en grec avec les étrangers. Du reste, là où les deux races sont en présence, ce sont toujours les Albanais qui se donnent la peine d'apprendre la langue des Hellènes; ceux-ci ne daignent pas étudier un idiome qui leur paraît méprisable.
Línfluence des Grecs dans l'Albanie méridionale s'accroît d'autant plus facilement qu'elle peut s'appuyer sur une autre race dont les groupes sont parsemés au milieu des populations chkipétares en beaucoup plus grand nombre que parmi les Grecs de l'Olympe et de l'Acarnanie. Cette race est celle des Zinzares, appelés aussi Macéde Valaques, «Valaques Boiteux,» ou tout simplement Roumains méridionaux. Ce sont, en effet, les frères de ces autres Roumains qui habitent au nord les plaines de la Valaquie et de la Moldavie. Ils ne se présentent en masses assez considérables pour former un corps de nation que sur les deux versants du Pinde, au sud et à l'est du lac de Janina: quelques auteurs pensent qu'ils sont là peut-être deux cent mille en un seul tenant. De même que les Roumains du Danube, ce sont probablement des Daces latinisés. Ils ressemblent aux Valaques, de traits, de tournure, de caractère, et comme eux parlent une langue néo-latine, mélangée néanmoins d'un grand nombre de mots grecs. Dans les vallées du Pinde, les Zinzares sont en majorité pasteurs nomades et souvent leurs villages restent abandonnés pendant des mois. Beaucoup appliquent aussi à d'autres métiers leur habileté de main et leur intelligence, qui sont fort grandes. Presque tous les maçons de la Turquie, excepté dans les capitales, sont des Zinzares. Souvent le même individu fera le plan de la maison et la bâtira seul, tour à tour architecte, charpentier, menuisier, serrurier. Les Roumains du Pinde deviennent aussi de très-habiles orfèvres.
Rompus au maniement des affaires, ils remplissent dans l'intérieur de la Turquie ce rôle d'intermédiaires naturels du commerce qui, sur le litorral, appartient aux Grecs; on raconte qu'autrefois les Valaques de Metzovo étaient sous la protection immédiate de la Porte, sans doute en leur qualité de prêteurs d'argent; tout voyageur, chrétien ou musulman, était tenu de déferrer ses chevaux avant de sortir du territoire de Metzovo, «de peur qu'il n'emportât par mégarde quelque parcelle d'un sol qui n'était point à lui.» Les comptoirs des Valaques du Pinde se trouvent dans toutes les villes de l'Orient et jusqu'à Vienne, où l'une des plus puissantes maisons de banque a été fondée par un des leurs. A l'étranger, on les prend en général pour des Grecs, car ils parlent tous le romaïque et ceux d'entre eux qui sont à leur aise envoient leurs enfants dans les écoles d'Athènes. Isolés au milieu des musulmans, les Zinzares du Pinde éprouvent le besoin de se rattacher de coeur à une patrie d'où puisse leur venir la liberté. Cette patrie, c'est le monde grec: c'est à lui, espèrent-ils, que leur pays natal pourra s'unir un jour. Ils n'ont appris que tout récemment à se sentir solidaires des Roumains du nord et des Italiens, et d'ailleurs ils font assez bon marché de leur propre nationalité songent nullement à se maintenir comme une race distincte. Il paraît que, par une de ces transformations graduelles si fréquentes en histoire, de nombreuses populations macédo-valaques se sont complètement hellénisées. Au moyen âge, la Thessalie presque tout entière était peuplée de Zinzares: aussi les auteurs byzantins lui donnaient-ils le nom de Grande-Valaquie. Qu'ils aient émigré dans la Roumanie actuelle, comme le pensent certains auteurs, ou bien qu'ils aient été graduellement assimilés par les Grecs, ils sont maintenant peu nombreux sur le versant oriental du Pinde et distribués en petites colonies éparses. Enfin des milliers de familles roumaines, qui vivent dans les cités du littoral, Avlona, Berat, Tirana, sont devenues musulmanes, quoique leur idiome soit toujours le valaque.
En dehors de ces Zinzares, des Épirotes grecs, des Serbes et des Osmanlis peu nombreux des grandes villes, la population de la Turquie occidentale, entre les montagnes de la Bosnie et là Grèce, est composée de Guègues et de Tosques à demi barbares, dont l'état social ne s'est guère modifié depuis trois mille années. Par leurs moeurs, leur manière de sentir et de penser, les Albanais de nos jours nous représentent encore les Pélasges des anciens temps: mainte scène à laquelle assiste le voyageur le transporte en pleine Odyssée. George de Hahn, le savant qui a le mieux étudié les Chkipétars, croyait'voir en eux de véritables Doriens, tels que devaient être les Héraclides lorsqu'ils abandonnèrent les montagnes de l'Épire pour aller à la conquête du Péloponèse. Ils ont même courage, même amour de la guerre et de la domination, même esprit de clan; ils ont aussi à peu près le même costume: la blanche fustanelle, élégamment serrée à la taille, n'est autre que l'ancienne chlamyde. Parmi tant d'autres traits de ressemblance, les Guègues, comme les Doriens d'autrefois, éprouvent cette passion mystérieuse que des historiens de l'antiquité ont malheureusement confondue avec un vice sans nom, et qui lie des hommes faits à des enfants par une affection pure et dévouée, par un amour idéal où les sens n'ont aucune part.
Il n'est pas un peuple moderne dont les annales militaires offrent des exemples de vaillance plus étonnants que ceux des Albanais. Au quinzième siècle, ils ont eu leur Scanderbeg, leur «Alexandre le Grand», qui n'eut certes pas pour sa gloire un théâtre aussi vaste que le Macédonien, mais qui ne lui fut point inférieur par le génie, et fut bien autrement grand par la justice et la bonté. Et quelle peuplade dépassa jamais en courage ces montagnards souliotes où sur des milliers il ne se trouva pas un vieillard, pas une femme, pas un enfant pour demander grâce aux massacreurs envoyés par Ali-Pacha? L'héroïsme de ces femmes souliotes qui mettaient le feu aux caissons de cartouches, qui se précipitaient du haut des rochers ou s'élançaient dans les torrents en se tenant par la main et en chantant leur chant de mort, restera toujours l'un des étonnements de l'histoire.
Mais à cette vaillance se mêle encore chez maintes tribus albanaises une grande sauvagerie. La vie humaine est tenue pour peu de chose parmi ces populations guerrières; et dès qu'il est versé, le sang appelle le sang, les victimes sa vengent par d'autres victimes. On croit aux vampires, aux fantômes, et parfois on a brûlé des vieillards, soupçonnés de pouvoir tuer par leur haleine. L'esclavage n'existe point, mais la femme est toujours serve; elle est considérée comme un être tout à fait inférieur, sans droit et sans volonté. La coutume élève entre les deux sexes une barrière plus difficile à franchir que ne le sont ailleurs les murs du gynécée le mieux gardé. La jeune fille n'a le droit de parler à aucun jeune homme: pareil acte serait un crime que le père ou le frère laveraient peut-être dans le sang. Les parents écoutent parfois les voeux du fils quand ils songent à le marier, jamais ils ne consultent la fille. Souvent ils l'ont déjà fiancée dès le berceau; quand elle atteint sa douzième année, ils la cèdent au jeune homme choisi moyennant un trousseau, complet et une somme d'argent fixée par la coutume, ne dépassant pas une moyenne de vingt-cinq francs. C'est à ce prix que les pères se débarrassent de leurs filles et que l'acheteur en devient à son tour le maître absolu, non sans avoir, suivant la coutume de presque tous les peuples antiques, procédé à un simulacre d'enlèvement. Désormais la pauvre femme vendue comme une esclave doit travailler à outrance pour son mari et à sa place; elle est à la fois ménagère, laboureur, ouvrier; les poésies la comparent justement à la «navette toujours active», tandis que le père de famille est représenté comme «le bélier majestueux qui précède le troupeau en faisant résonner sa clochette». Et pourtant cette femme si méprisée, cette bête de somme abrutie par le travail, est parfaitement à l'abri de toute insulte; elle pourrait traverser le pays d'un bout à l'autre sans avoir à craindre qu'on lui adresse une seule parole déplacée: le malheureux qui se met sous sa protection est un être sacré.
Les liens de la famille sont très-puissants chez les Albanais. Le père garde ses droits de maître souverain jusque dans l'âge le plus avancé, et, tant qu'il existe, tout ce que gagnent ses enfants et ses petits-enfants lui appartient; souvent même la communauté familiale n'est point brisée après sa mort. La perte a un membre de la famille, surtout celle des jeunes hommes, est de la part des femmes l'objet de pleurs et de lamentations effroyables qui ont eu souvent pour suite de longs évanouissements et même la démence; mais on pleure à peine la mort de ceux qui ont atteint le terme naturel de la vie. Les diverses familles d'une descendance commune n'oublient point leur parenté, même quand le nom de leur ancêtre s'est depuis longtemps perdu; ils restent unis en clans appelés phis ou pharas, qui se groupent solidement pour la défense, pour l'attaque ou pour la gérance d'intérêts communs. Chez les Albanais, comme chez les Serbes et chez maints peuples anciens, la fraternité du choix n'est pas moins solide que celle du sang: les jeunes gens qui veulent devenir frères se lient par des serments solennels en présence de leurs familles et, s'ouvrant une veine, boivent quelques gouttes du sang l'un de l'autre. Si puissant est en Albanie ce besoin d'association familiale, que très-souvent des enfants élevés ensemble restent unis pendant toute leur vie et constituent des sociétés régulières ayant des jours de réunion, des fêtes et un budget commun.
En dépit de ce penchant remarquable qui porte les Albanais à s'associer en clans et en communautés, en dépit de leur amour enthousiaste pour leur pays natal, les populations chkipétares sont restées sans cohésion politique; les conditions physiques du sol qu'elles habitent et leur malheureuse passion pour les batailles les ont condamnées à l'éparpillement des forces et, par suite, à la servitude. Les haines religieuses entre musulmans et chrétiens, entre grecs et latins, ont dû contribuer au même résultat.
On admet généralement que le nombre des Albanais mahométans dépasse celui des chrétiens de diverses confessions, mais le manque de statistiques sérieuses ne permet pas à cet égard d'affirmations positives. Lorsque les Turcs furent devenus les maîtres du pays et que les plus vaillants des Albanais se furent réfugiés en Italie pour échapper à l'oppression de leurs ennemis, la plupart des tribus restées en arrière furent obligées de se convertir à l'Islam; en outre, nombre de chefs qui vivaient de brigandage trouvèrent leur intérêt à se faire musulmans afin de continuer leurs déprédations sans danger; sous prétexte de guerre sainte, ils ne cessaient d'accroître par la violence leurs domaines et leurs richesses. Telle est la cause de ce fait général que la population mahométane de l'Albanie représente l'élément aristocratique, du moins dans toutes les villes. Ce sont eux qui possèdent la terre, et le paysan chrétien, quoique libre d'après la loi, n'en reste pas moins asservi au seigneur qui lui fait des avances et le tient toujours à sa merci par la faim. D'ailleurs les Albanais musulmans ont plus de fanatisme guerrier que de zèle religieux, et nombre de leurs cérémonies, surtout celles qui se rapportent aux souvenirs de la patrie, ne diffèrent en rien de celles des chrétiens. Ils se sont convertis, mais sans la moindre conviction; ainsi qu'ils le disent eux-mêmes cyniquement: «Là où est l'épée, là est la foi!»
En beaucoup de districts aussi, la conversion n'eut lieu que pour la forme et les chrétiens zélés continuèrent de pratiquer secrètement leur culte; aussi, dès que la tolérance du gouvernement le leur a permis, de nombreuses populations albanaises, devenues mahométanes en apparence, se sont-elles empressées de revenir publiquement à leurs anciens rites. Quant aux clans guerriers des montagnes, Mirdites, Souliotes, Acrocérauniens, ils n'avaient pas besoin d'attendre le bon plaisir des Turcs, ils restèrent chrétiens de l'église romaine ou de l'église grecque. La limite qui sépare les Guègues et les Tosques coïncide à peu près avec celle des deux religions: au nord du Chkoumb vivent les Albanais catholiques, au sud les orthodoxes grecs. C'est à cette dernière religion qu'appartiennent aussi tous les Hellènes et les Zinzares de l'Albanie méridionale. Également soumis au croissant, grecs et latins se vengent de leur servitude commune en se haïssant furieusement les uns les autres: c'est là sans doute la principale raison qui n'a pas permis aux Albanais de reconquérir leur indépendance, comme l'ont fait les Serbes.