Encore à la fin du siècle dernier, l'Albanie du Sud et l'Épire étaient un pays tout féodal. Les chefs de clans et les pachas turcs, eux-mêmes à demi indépendants du sultan, habitaient les châteaux forts perchés sur les rochers, et de temps en temps ils descendaient suivis de leurs hommes d'armes, ou pour mieux dire des brigands qu'ils avaient à leur solde. La guerre était en permanence, et les limites des possessions changeaient incessamment avec le sort des armes entre les diverses tribus et les seigneurs. Le terrible Ali de Janina changea cet état de choses, il fut le Richelieu de l'aristocratie chkipétare. Depuis qu'il a promené le niveau sur les petits et les grands à la fois, la paix s'est faite dans la servitude, et le pouvoir central a gagné en force ce qu'ont perdu les seigneurs et les chefs de famille.

ALBANAIS
Dessin de Valerio d'après nature.

C'est dans l'Albanie septentrionale, parmi les populations indépendantes, qu'il faut aller pour voir encore un état social qui rappelle le moyen âge. Dès qu'on a passé la Mat, au nord de Tirana, on s'aperçoit du changement. Tous les hommes sont armés; le berger, le laboureur lui-même ont la carabine sur l'épaule; les femmes et jusqu'aux enfants ont le pistolet à la ceinture: chacun a dans sa main la vie d'un autre homme et la défense de la sienne propre. Les familles, les clans, les tribus, ont leur organisation militaire toujours complète: qu'on les appelle au combat, tous sont debout, prêts à la bataille. Souvent les fusils partent d'eux-mêmes. Qu'une tête de bétail manque dans un troupeau, qu'une insulte soit proférée dans un moment de colère, et la guerre sévit entre les tribus. Naguère le grand ennemi était le Serbe monténégrin, car le pauvre montagnard, relégué dans ses hautes vallées au milieu de rochers stériles, est souvent obligé pour vivre de faire le métier de brigand et de moissonner pour son compte les terres du voisinage. Les maîtres turcs sont enchantés de ces haines qui séparent les Albanais et les Monténégrins et s'emploient soigneusement à les entretenir. Les tribus de la Kraïna, entre la Montagne-Noire et le lac de Skodra, les clans des Malissores, les Klementi, les Dukagines, sont récompensés de leurs, services guerriers par une exemption d'impôts. Quoique nominalement sujets de la Porte, ils sont indépendants de fait; mais que l'on touche à leurs immunités, et ils pourraient bien se retourner contre les pachas et faire cause commune avec leurs ennemis héréditaires de la Csernagore.

On peut considérer les Mirdites comme le type de ces tribus indépendantes de l'Albanie du Nord. Habitant les hautes vallées qui se dressent en citadelle au sud de la gorge du Drin, ils sont peu nombreux, douze mille à peine, mais leur qualité d'hommes libres de leur valeur guerrière leur assurent une influence considérable dans toute la Turquie occidentale. Enfermés dans une enceinte de montagnes où l'on ne peut pénétrer que par trois gorges difficiles, les Mirdites commandent les défilés par lesquels doivent passer nécessairement les armées turques lorsqu'elles opèrent contre le Monténégro. Aussi la Sublime-Porte, comprenant combien il serait difficile de dompter ces redoutables montagnards, a-t-elle préféré se les attacher par des honneurs et par la reconnaissance de leur complète autonomie administrative. De leur côté, les Mirdites, quoique chrétiens ont toujours combattu avec le plus grand dévouement dans les rangs de l'armée turque, soit en Morée ou en Crimée, soit dans l'empire même, contre leurs coreligionnaires de la Montagne-Noire. Militairement, ils se divisent en trois «bannières» de montagnes et en deux bannières de plaines; cinq autres bannières, celles du district de Lech ou d'Alessio, viennent se ranger à côté des bandes mirdites en temps de guerre. C'est le drapeau du clan d'Oroch, le moins nombreux, mais le plus réputé par sa vaillance, qui a l'honneur de flotter en tête.

La Mirditie ou Mirdita est constituée en république oligarchique se gouvernant par les anciennes coutumes. Le prince ou pacha d'Oroch est le premier par son titre, mais il ne peut donner aucun ordre; toutes les questions sont réglées par les anciens ou vecchiardi de chaque village, par les délégués des différentes bannières et par les chefs de clans réunis en conseil; ceux-ci n'ont d'autorité réelle que grâce à l'influence morale qu'ils savent acquérir. Du reste les vieilles traditions du clan ont une force suffisante pour remplacer toute autre loi. La femme doit être enlevée à l'ennemi, et dans nombre de villages de la plaine les jeunes filles musulmanes s'attendent, sans trop d'effroi, à être ravies par les guerriers mirdites dans quelque expédition de maraude. La vendetta s'exerce d'Iirie façon inexorable: chez ces hommes encore barbares, le sang ne peut être lavé que par le sang. La violation de l'hospitalité est aussi punie de mort. La femme adultère est ensevelie sous un tas de cailloux par son parent le plus rapproché, et la tête du complice est d'avance livrée au mari: telle est la justice sommaire des populations mirdites. Il va sans dire que l'instruction est nulle dans ce pays; les écoles n'y existent point. En 1866, à peine cinquante chrétiens de la Mirditie et de tout le district de Lech savaient lire avec difficulté; une dizaine signaient leurs noms. Grâce aux leçons des muezzins de la mosquée, les enfants musulmans de Lech étaient les seuls qui eussent le privilège d'étudier quelque peu. M. Wiet nous apprend qu'en revanche l'agriculture est relativement développée chez les Mirdites; obligés pour vivre de cultiver avec soin les vallées de leurs âpres montagnes, ils réussissent à leur faire rendre de plus belles récoltes que celles de la plaine, habitée par une population plus indolente.

Par un singulier contraste historique, les descendants les plus directs de ces antiques Pelasses auxquels nous devons les commencements de notre civilisation européenne sont encore parmi les populations les plus barbares du continent. Mais eux aussi doivent se modifier peu à peu sous l'influence générale du milieu qui change sans cesse. Un des exemples les plus remarquables de cette transformation graduelle est fourni par les émigrations des Épirotes et des Chkipétars du Sud. Récemment encore, ces terribles batailleurs, bien différents des montagnards des autres races, et notamment des Zinzares, qui vont toujours gagner leur vie par le travail ou le commerce, s'expatriaient uniquement pour aller combattre; comme les anciens hoplites de l'Épire que l'on voyait sur tous les champs de bataille de la Grèce et de la Grande-Grèce, ils n'aimaient que le métier facile et dégradant de soldats mercenaires. Au siècle dernier, les jeunes gens de l'Acrocéraunie se vendaient en assez grand nombre au roi de Naples pour lui former tout un régiment, le «Royal Macédonien». Encore de nos jours, beaucoup de musulmans et même des Tosques chrétiens continuent d'aller se mettre à la solde des pachas et des beys. Connus en général sous le nom corrompu d'Arnautes, on les voit dans les parties les plus éloignées de l'empire, en Arménie, à Bagdad, dans la péninsule Arabique. Après un temps de service plus ou moins long, la plupart des vétérans se retirent dans les terres que le gouvernement leur concède: de là ce nombre considérable de «villages des Arnautes» (Arnaout-Keuï) que l'on rencontre dans toutes les contrées de la Turquie. Toutefois les guerres devenant de plus en plus rares, le métier de soldat mercenaire a graduellement perdu de ses avantages, et par suite le nombre des Albanais qui émigrent pour gagner honnêtement leur vie par le travail augmente chaque année. Comme les Suisses des Grisons, et sous la pression des mêmes nécessités économiques, les Chkipétars quittent leurs montagnes avant le commencement de l'hiver, et vont au loin dans les plaines exercer leur industrie. La plupart reviennent au printemps, avec un petit pécule que n'eût pu leur procurer la culture de leurs rochers ingrats; mais il en est aussi qui émigrent sans esprit de retour, et quelquefois par bandes entières. Depuis longtemps déjà, les industriels nomades de l'Épire et de l'Albanie du Sud ont reconnu les avantages de la division du travail; aussi chaque vallée a-t-elle sa spécialité: l'une fournit des bouchers, une autre des boulangers, une autre encore des jardiniers; un village des environs d'Argyro-Kastro donne à Constantinople tous ses artisans fontainiers; le district de Zagori, d'où venaient peut-être les anciens Asclépiades de là Grèce, expédie ses médecins, ou, pour mieux dire, ses «rebouteux», dans toutes les villes de la Turquie d'Europe et d'Asie. Un grand nombre d'Albanais enrichis reviennent couler leurs vieux jours dans la patrie et s'y bâtissent de belles maisons, qu'on est tout étonné de rencontrer au milieu de ces âpres rochers de l'Épire. En quelques localités écartées, de riches demeures remplacent les anciennes forteresses seigneuriales, espèces de tours grossièrement bâties, et sans autres ouvertures aux étages inférieurs que des meurtrières, où brillaient souvent les canons des fusils.

Ainsi les Albanais eux-mêmes sont entraînés dans un mouvement général de progrès, at quand ils seront entrés en relations suivies avec les autres peuples, on peut espérer à bon droit qu'ils joueront un rôle important, car ils se distinguent, en général, par la finesse de 1 esprit, la clarté de la pensée et la force du caractère. Les montagnards de l'Albanie ont sur les Bosniaques et les Monténégrins l'avantage d'avoir un littoral maritime; mais ils n'en profitent guère, non-seulement à cause du brigandage, de leurs dissensions intestines et de leur manque d'industrie, mais aussi à cause des obstacles que leur opposent les escarpements de leurs montagnes, le manque de ponts et de routes, les fièvres de la côte et les envasements continuels de leurs rivages, sans cesse agrandis par les alluvions de leurs boueuses rivières. Si grandes que soient ces difficultés, on s'étonne néanmoins de voir combien faible est la navigation sur les côtes de l'Albanie. Épirotes et Guègues ne sont-ils pas de la même race que ces corsaires hydriotes qui, lors de la guerre de l'indépendance hellénique, ont su faire naître de l'Archipel des flottes entières, et qui, depuis, sont restés les premiers parmi les excellents marins de la Grèce? Et pourtant les ports de la côte albanaise, Antivari, Saint-Jean de Medua, l'un des plus sûrs de la mer Adriatique, Durazzo, Avlona, Parga perdue dans sa forêt de citronniers, même la forte Prevesa; entourée de sa forêt de plus de cent mille oliviers, n'ont qu'un tout petit commerce de détail, desservi pour les deux tiers par des navires de Trieste et leurs équipages austro-dalmates: le total des échanges de la côte atteint à peine vingt millions de francs. A l'exception des Acrocérauniens et des habitants de Dulcigno, le port maritime de Skodra, nul Albanais turc ne se hasarde sur la mer pour la pêche ou le commerce. Malgré la fécondité naturelle des vallées, les articles d'exportation manquent presque complètement. On n'exploite point de mines en Albanie, et l'agriculture y est à l'état rudimentaire. En Épire, on ne connaît guère que l'élève des moutons et des chèvres. Chaque famille y possède en moyenne un troupeau d'une quarantaine de têtes.

A l'époque romaine, ces contrées étaient également fort délaissées; seulement une cité somptueuse, Nicopolis, bâtie par Auguste, pour rappeler le souvenir de sa victoire d'Actium, s'élevait sur un promontoire au, nord de la ville actuelle de Prevese: des troupeaux en parcourent maintenant les ruines. Une autre ville, Dyracchium, le Durazzo des Italiens, qu'entourent des campements de Tsiganes, avait une certaine importance comme lieu de débarquement des légions romaines et comme point d'attache de la Via Egnatia, qui traversait de l'est à l'ouest toute la péninsule thraco-hellénique: c'était la ville qui reliait l'Orient à l'Italie; de nos jours c'est là que vient aboutir le télégraphe transadriatique. Il est possible que, dans un avenir prochain, lorsque la Turquie fera de nouveau partie dans son entier du monde européen, le port d'Avlona remplace Dyracchium dans le rôle d'intermédiaire entre les deux pays: ce serait, relativement à Brindisi, le Calais de ce Douvres italien. Aussi bien situé que Durazzo comme point de départ d'un chemin de fer transpéninsulaire, Avlona a l'avantage d'être beaucoup plus rapprochée de la côte d'Italie et d'avoir un port sûr et profond, parfaitement abrité par l'île de Suseno et la «languette» d'Acrocéraunie.

RICHES ARNAUTES.

En attendant qu'une ville de commerce s'établisse sur la côte et remplace les misérables «échelles», auxquelles on donne le nom de ports, tout le mouvement des échanges se concentre dans les deux cités de Skodra et de Janina et dans quelques autres villes de l'intérieur. Les plus considérables sont Prisrend, dont les grands se vantent de la magnificence de leurs costumes et de la beauté de leurs armes; Ipek, Pristina, Djakova, toutes situées au pied du Skhar, dans les magnifiques vallées où doivent nécessairement s'opérer les échanges entre la Macédoine et la Bosnie, entre les Serbes et les Albanais. Dans la région maritime, Tirana, Berat, Elbassan, l'antique Albanon, dont le nom se confond avec celui du pays lui-même, ont aussi quelque importance. Enfin, Goritza, au sud du lac d'Okrida, est également un lieu de trafic assez fréquenté, grâce à sa position sur le seuil de passage entre le versant de la mer Adriatique et celui de la mer Égée. De même que Prisrend, Skodra et Janina occupent, au débouché des montagnes, des sites où devaient s'agglomérer les populations à cause des avantages naturels qui s'y trouvent réunis. De ces deux cités, la plus pittoresque est la ville d'Épire, assise au bord de son beau lac, en face des masses un peu lourdes du Pinde, mais en vue des montagnes de la Grèce, «au gris lumineux, brillant comme un tissu de soie.» Du temps d'Ali-Pacha, Janina, devenue capitale d'empire, était aussi beaucoup plus populeuse que Skodra. Celle-ci, souvent désignée du nom de Scutari, a maintenant repris le dessus. Elle est admirablement située à l'endroit précis où, des contrées du Danube et des bords de la mer Égée, convergent les routes de la basse vallée du Drin et du golfe Adriatique. Skodra, la première cité de l'Orient que l'on rencontre en venant d'Italie, paraît d'abord assez bizarre avec ses nombreux jardins, entourés de murs élevés, ses rues désertes, le désordre de ses constructions. Le voyageur se demande encore où se trouve la ville, lorsqu'il a déjà depuis longtemps pénétré dans l'enceinte. Mais qu'il monte sur la butte calcaire qui porte l'ancien château vénitien de Rosapha! et le plus admirable panorama se déroulera sous son regard. Les dômes de Skodra, ses vingt minarets, la riche verdure de sa plaine, son amphithéâtre de montagnes étrangement découpées, son lac étincelant au soleil et les eaux sinueuses du Drin et de la Boïana forment un spectacle d'une rare magnificence. La mer, quoique peu éloignée, manque pourtant à ce tableau 29.

Note 29: (retour) Villes principales de l'Albanie, avec leur population approximative:
          Prisrend........... 46,000 hab.
          Skodra............. 35,000  »
          Janina............. 25,000  »
          Djakova............ 28,000  »
          Ipek............... 20,000  »
          Elbassan........... 12,000  »
          Pristina........... 11,000  »
          Berat.............. 11,000  »
          Tirana............. 10,000  »
          Goritzu............ 10,000  »
          Argyro-Kastro......  8,000  »
          Provesa............  7,000  »


V

LES ALPES ILLYRIENNES ET LA SLAVIE TURQUE

La Bosnie, à l'angle nord-ouest de la Turquie, est la Suisse de l'Orient européen, mais une Suisse dont les montagnes ne s'élèvent pas dans la région des neiges persistantes et des glaces. Les chaînes de la Bosnie et de sa province méridionale, l'Herzégovine, ont sur une grande partie de leur développement beaucoup de ressemblance avec celles du Jura. Comme les monts de la Suisse occidentale, elles sont composées principalement de roches calcaires qui se développent en longs remparts parallèles, hérissés ça et là de crêtes aiguës. Comme les renflements du Jura, les chaînes bosniaques sont aussi de hauteurs inégales et, dans leur ensemble, affectent la forme d'un plateau à sillons parallèles, disposés comme autant de degrés successifs, d'une pente idéale assez douce. La chaîne maîtresse de la Bosnie septentrionale est celle qui la sépare de la côte dalmate; d'autres bourrelets de montagnes plus basses vont en s'inclinant au nord-est vers les plaines de la Save. Cependant cette régularité générale des hauteurs de la Bosnie est interrompue par de nombreux accidents géologiques, formations schisteuses et calcaires d'origine ancienne, roches triasiques, dolomites, dépôts tertiaires, éruptions de serpentines. A l'est et au sud-est, plusieurs grandes vallées cratériformes séparent les monts bosniaques des massifs de la Serbie. La plus remarquable de toutes est la plaine de Novibasar, où viennent se rencontrer un grand nombre de torrents et qui commandent tous les passages de la contrée. C'est la clef stratégique de cette région de la Turquie: aussi le gouvernement turc veut-il en faire la station principale du futur réseau des chemins de fer du nord-ouest.

Presque toutes les chaînes de la Bosnie, qui continuent sur le territoire turc le système alpin de la Carniole et de la Croatie autrichienne, s'élèvent à mesure qu'elles avancent vers le midi de la Péninsule. Leur hauteur moyenne, qui d'abord n'atteint pas même un millier de mètres, se redresse de moitié vers le milieu de la Bosnie, et sur la frontière du Monténégro la masse dolomitique du Dormitor hausse ses pyramides blanches à plus de deux kilomètres et demi Autour de cette belle montagne, que l'on a vainement essayé de gravir, le pays a pris le caractère général d'un plateau percé de cavités profondes, les unes ouvertes d'un côté, comme les «auges» de l'Herzégovine, les autres complètement entourées de rochers, comme les vallées du Montenegro. Mais à l'est les chaînes se continuent régulièrement en exhaussant de plus en plus leurs cimes et forment enfin un large massif de montagnes, celui de Prokletia ou des monts Maudits, le plus considérable de la Turquie tout entière, et l'un de ceux d'où les eaux s'épanchent en plus grande abondance: c'est le petit Saint-Gothard des Alpes illyriennes. Presque au centre de ce massif s'ouvre, comme un énorme cratère, un bassin, au fond duquel reposent les eaux du lac de Plava. Les hauts sommets qui se dressent autour de cet abîme offrent ça et là des plaques de neige, même en été. Toutefois le Kom, qui est le plus élevé de tous, se débarrasse des frimas chaque année, grâce à son isolement et au souffle des vents chauds de l'Afrique auxquels il est exposé. Le Kom dispute à l'Olympe de Thessalie et aux cimes les plus hautes du Rhodope l'honneur d'être le géant des montagnes de la Péninsule; les marins qui voguent au loin sur l'Adriatique, distinguent parfaitement sa double pointe par-dessus les plateaux du Montenegro. Plusieurs voyageurs l'ont escaladé sans peine, à cause de la faible pente de ses croupes élevées 30.

Note 30: (retour)
          Kom.............. 2,850 mètres.
          Dormitor......... 2,700   »
          Glieb............ 1,760   »

De même que les rivières du Jura, celles de la Bosnie, l'Una, le Verbas, la Bosna, ont leur cours tracé d'avance par les rangées parallèles des monts; elles doivent nécessairement couler du sud-est au nord-ouest dans les sillons qui leur sont ménagés. Mais, comme le Jura, les remparts crétacés de la Bosnie sont interrompus de distance en distance par d'étroites fissures ou «cluses» dans lesquelles les eaux se jettent par un écart soudain, pour aller couler au fond d'un autre sillon. Bien différentes des rivières qui serpentent dans les plaines, celles des monts bosniaques changent successivement de vallées par de brusques détours à angles droits: tour à tour paisibles et furieuses, elles s'abaissent de degré en degré jusqu'à ce qu'elles atteignent enfin la Save, qui les reçoit dans son vaste lit. Une seule rivière, la Narenta, dont le cours aux soudaines volte-face offre beaucoup de ressemblance avec celui du Doubs français, trouve une série de cluses favorables qui lui permettent de s'épancher à l'ouest vers l'Adriatique. Tous les autres torrents, obéissant à la pente générale du sol, descendent vers le Danube. Leurs vallées aux soudains lacets devraient servir de chemins naturels pour gagner les plateaux, mais la plupart des gorges sont difficiles d'accès, et tant qu'on n'y aura pas construit de grandes routes, comme dans les cluses du Jura, on sera obligé, en maints endroits, d'escalader les hauts remparts qui séparent les combes et leurs villages. Ce manque de communications directes et faciles est ce qui rend les opérations militaires en Bosnie si pénibles et si périlleuses. C'est à l'est de tous ces massifs, dans là région où s'entremêlent les sources du Vardar et de la Morava, que passaient et repassaient les armées. Là s'étend le lit desséché d'un ancien lac que parcourt la Sitnitza, un des affluents supérieurs de la Morava serbe: c'est la plaine de Kossovo, le triste «Champ des Merles», dont le nom réveille de douloureux souvenirs dans les coeurs de tous les Slaves méridionaux. Là succomba la puissance serbe, en 1389; si l'on devait en croire les vieux chants héroïques, plus de cent mille hommes y périrent en un jour. Il y aura bientôt cinq cents ans qu'eut lieu le grand désastre, mais les Slaves n'ont cessé d'appeler de leurs voeux le jour de la vengeance, et c'est à Kossovo même, dans le champ où furent écrasés leurs ancêtres, qu'ils espèrent reconquérir l'indépendance de leur race entière. Les grottes, les entonnoirs, les rivières souterraines complètent la ressemblance des montagnes de la Bosnie avec celles du Jura. On y rencontre ça et là parmi les rochers des trous d'effondrement de 20 à 30 mètres de profondeur, semblables à des cratères. Mainte rivière que l'on voit jaillir soudain de la base d'une colline, en une puissante fontaine d'eau bleue, coule pendant quelques kilomètres, puis disparaît tout à coup sous un portail de rochers. Les plateaux de l'Herzégovine surtout sont riches en phénomènes de ce genre. Gomme dans le Montenegro voisin, le sol y est percé de gouffres ou ponor, au fond desquels disparaissent les eaux de pluie. Les vallées «aveugles» et les «auges» offrent partout les traces de courants d'eau et de lacs temporaires; même, de temps en temps, pendant les saisons pluvieuses, les réservoirs souterrains débordent à la surface; mais, d'ordinaire, les habitants sont obligés de recueillir l'eau dans les citernes, ou d'aller la chercher à de grandes distances. D'ailleurs le régime hydrographique de cette contrée fendillée dans tous les sens peut changer d'année en année: tel lac indiqué sur les cartes n'existe plus, parce que les galeries intérieures de la roche se sont dégagées des alluvions qui les obstruaient; tel autre lac est de formation nouvelle, parce que des conduits se sont oblitérés. Rien de plus curieux que le cours de la Trebintchitza, dans l'Herzégovine occidentale. Elle paraît, disparaît, pour reparaître encore: un de ses bras, tantôt visible, tantôt caché, va s'unir à la Narenta, en traversant la plaine de Kotesi, tour à tour campagne altérée et beau lac plein de poissons. D'autres émissaires, passant par-dessous les montagnes, jaillissent au bord de la mer en magnifiques fontaines, dont l'une est la fameuse Ombla, qui se déverse dans la rade de Gravosa, au nord de Raguse.

«Là où finissent les pierres et où commencent les arbres, là commence la Bosnie,» disaient autrefois les Dalmates; mais déjà certaines régions bosniaques ont perdu leur végétation. Ainsi les plateaux de l'Herzégovine, de même que ceux du Monténégro et que les montagnes de la Dalmatie, sont presque entièrement dépouillés de leurs forêts; toutefois la Bosnie proprement dite est encore admirablement boisée. Près de la moitié du territoire est couverte de forêts; dans les plaines, il est vrai, les bois, où le paysan porte la hache à son gré, sont en maints endroits réduits à l'état de broussailles; mais dans la région des montagnes, les forêts, encore vierges, sont composées de grands arbres. Les principales essences d'Europe sont représentées dans ces bois magnifiques, le noyer, le châtaignier, le tilleul, l'érable, le chêne, le hêtre, le frêne, le bouleau, le pin, le sapin, le mélèze; malheureusement les spéculateurs autrichiens profitent des routes, qui commencent à pénétrer dans l'intérieur du pays, pour dévaster et détruire ces forêts, qu'il faudrait aménager avec soin. On entend rarement les oiseaux chanteurs dans ces grands bois, mais les animaux sauvages y sont nombreux: ours, sangliers et chevreuils y trouvent leur abri; on y tue tant de loups que leurs peaux sont un des articles importants du commerce de la Bosnie. Prise dans son ensemble, la contrée est d'une admirable fertilité: c'est une des terres promises de l'Europe par l'extrême fécondité de ses vallées; peu de régions ont aussi plus de grâce champêtre. La vallée dans laquelle se trouvent les deux cités de Travnik et de Serajevo est surtout célèbre par le charme de ses paysages. En certains districts, notamment sur les frontières de la Croatie et dans le voisinage de la Save, de grands troupeaux de porcs, à peu près libres, errent au milieu des forêts de chênes: de là le nom de «pays des cochons», donné par les Turcs en dérision à toute la Basse-Bosnie.

A l'exception des Juifs, des Tsiganes et de quelques Osmanlis, fonctionnaires, soldats et marchands, qui vivent dans les villes les plus populeuses de la Bosnie, tous les habitants des Alpes illyriennes sont de race slave. Près de la frontière autrichienne, dans la Kraïna, ils se disent Croates, et le sont en effet; mais ils diffèrent à peine de leurs voisins les Serbes bosniaques et des Raïtzes ou Slaves de la Rascie, devenue actuellement le sandjak de Novibazar: leur pays est la terre classique de ces piesmas ou chants populaires dans lesquels les Slaves méridionaux trouvent le dépôt, sacré pour eux, de leurs traditions nationales. Les habitants de l'Herzégovine sont peut-être ceux qui ont le type spécial le plus caractérisé. Ils descendent, paraît-il, d'immigrants slaves, venus, au septième siècle, des bords de la Vistule; de même que leurs voisins les Monténégrins, ils ont un parler bien plus vif que les Serbes proprement dits; ils emploient aussi de nombreuses tournures de phrase particulières, et plusieurs mots italiens se sont glissés dans leur langage.

Si les Bosniaques sont, pour la plupart, unis par l'origine, ils sont divisés par la religion, et c'est de là que provient leur état de servitude politique. Au premier abord, il semble en effet très-étonnant que les Slaves de la Bosnie n'aient pas réussi, comme leurs frères Serbes, à secouer le joug des Ottomans. Ils sont beaucoup plus éloignés de la capitale de l'empire, et leurs vallées sont d'un accès bien autrement difficile que les campagnes de la Serbie. Leur pays tout entier peut être comparé à une immense citadelle, dont le mur le plus élevé se dresse précisément au midi, comme pour défendre l'entrée aux Osmanlis. Une fois ce rempart escaladé, il faudrait forcer successivement chaque défilé de rivière, gravir chacune des crêtes parallèles des monts; en mille endroits, quelques hommes devraient suffire pour forcer à la retraite des bataillons entiers. Le climat lui-même devrait servir à protéger la Bosnie contre les Turcs, car il diffère beaucoup de celui du reste de la Péninsule; les pentes inclinées vers le nord et les barrières de montagnes, qui arrêtent au passage les tièdes courants atmosphériques, donnent à la Bosnie une température bien plus froide que ne le comporte la latitude de la contrée. Et pourtant, malgré les avantages que présentent le sol et le climat au point de vue de la défense, toutes les tentatives de révolte qu'on a faites contre les Turcs ont lamentablement échoué. C'est que les musulmans et les chrétiens bosniaques sont ennemis les uns des autres, et que, parmi les chrétiens eux-mêmes, les catholiques grecs, régis par leurs popes, et les catholiques de Rome, qui obéissent aveuglément à leurs prêtres franciscains, se détestent et se trahissent mutuellement. Étant divisés, ils sont forcément asservis et l'abjection de la servitude les a rendus pires que leurs oppresseurs.

Les musulmans de la Bosnie, qui se donnent à eux-mêmes le nom de Turcs, repoussé comme désobligeant par les Osmanlis du reste de l'empire, ne sont pas moins Slaves que les Bosniaques des deux confessions chrétiennes, et comme eux ils ne parlent que le serbe, quoiqu'un grand nombre de mots turcs se soient glissés dans leur idiome. Ce sont les descendants des seigneurs qui se convertirent à la fin du quinzième siècle, et surtout au commencement du seizième, afin de conserver leurs privilèges féodaux. Parmi leurs ancêtres, les «Turcs» de Bosnie comptent aussi nombre de brigands fameux qui se hâtèrent de changer de religion pour continuer sans péril leur métier de pillards; enfin les serviteurs immédiats des chefs durent se convertir de force. L'apostasie donna aux seigneurs plus de pouvoir sur le pauvre peuple qu'ils n'en avaient eu jusqu'alors; la haine de caste s'ajoutant à la haine religieuse, ils dépassèrent bientôt en fanatisme les Turcs mahométans et réduisirent les paysans chrétiens à un véritable esclavage: on montre encore, près d'une porte de Serajevo, le poirier sauvage où les notables de l'endroit allaient de temps en temps se donner le plaisir de pendre quelque malheureux raya. Beys ou spahis, les Bosniaques mahométans forment l'élément le plus rétrograde de la vieille Turquie, et maintes fois, notamment en 1851, ils se sont révoltés pour maintenir dans toute sa violence leur ancienne tyrannie féodale. Comme cité musulmane, Serajevo, placée directement sous la protection de la sultane-mère, jouissait de privilèges exorbitants: elle formait un État dans l'État, plus ennemi des chrétiens que la Sublime Porte.

Encore de nos jours, les musulmans bosniaques possèdent beaucoup plus que leur part proportionnelle des propriétés foncières. Le sol est divisé en spahiliks ou fiefs musulmans, qui se transmettent, suivant l'usage slave, non par droit d'aînesse, mais indivisiblement à tous les membres de la famille; ceux-ci choisissent pour chef, soit le plus âgé d'entre eux, soit le plus brave, lorsqu'il s'agit de marcher au combat. Quant aux paysans chrétiens, ils sont obligés de peiner pour la communauté musulmane, non plus comme serfs, mais comme journaliers travaillant au mois ou à la tâche; les plus fortunés ont une certaine part dans les bénéfices de l'association, mais ils en ont à supporter proportionnellement les plus grandes charges. Il est donc tout naturel que beaucoup de chrétiens, comme les Juifs en d'autres pays, aient fui l'agriculture pour se livrer au trafic; presque tout le commerce se trouve entre les mains des catholiques grecs et romains de l'Herzégovine et de leurs coreligionnaires étrangers de l'Autriche slave. Les Juifs espagnols, groupés en communautés dans les villes principales, font aussi leur trafic ordinaire de petit négoce et de prêts sur hypothèques. De tous les Israélites réfugiés d'Espagne ce sont probablement ceux qui se sont le moins laissé entamer par le milieu qui les entoure: ils parlent toujours espagnol entre eux et prononcent le nom de leur ancienne patrie avec une tendresse de fils.

Actuellement le nombre des musulmans de Bosnie n'est guère que le tiers de la population totale; il paraît que l'élément mahométan reste stationnaire, si même il ne diminue, tandis que l'élément chrétien ne cesse d'augmenter par la fécondité plus grande des familles. D'après quelques auteurs, la rareté relative des enfants dans les maisons musulmanes devrait être attribuée aux avortements, qui se pratiquent sans remords dans les familles de Bosniaques converties au Coran. Il semble étonnant que cette pratique déplorable puisse être assez commune pour expliquer la grande différence d'accroissement qui existe entre les deux groupes de population. On se demande s'il ne faudrait pas voir plutôt dans ce phénomène l'effet du bien-être relatif des musulmans et de la prudence que leur impose leur condition de propriétaires 31.

Note 31: (retour) Population de la Bosnie en 1872 (d'après Blau):
                                 Bosnie. Herzégovine. Rascie. Ensemble:
Chrétiens. Catholiques grécs.   360,000  130,000     100,000  590,000
    »            »     romains. 122,000   12,000       ---    164,000
Musulmans............           300,000   55,000      23,000  378,000
Tsiganes.............             8,000    2,500       1,800   12,300
Juifs................             5,000      500         200    5,700
                                                            ---------
                                        TOTAL........       1,150,000

Du reste, les Bosniaques de toute secte et de toute religion possèdent les mêmes qualités naturelles que les autres Serbes leurs frères, et tôt ou tard, quelle que doive être leur destinée politique, ils s'élèveront, comme peuple, au même niveau d'intelligence et de valeur. Ils sont francs et hospitaliers, braves au combat, travailleurs, économes, portés à la poésie, solides dans leurs amitiés, constants en amour; les mariages sont respectés, et même les Bosniaques musulmans repoussent la polygamie que leur permet le Coran; ceux de l'Herzégovine ne tiennent pas non plus leurs épouses enfermées, et dans nombre de villages toutes les maisons ont une porte de derrière, afin que les femmes puissent «voisiner» sans passer dans la rue; il est vrai que dans la Bosnie du Nord les musulmanes sont tellement empaquetées dans des linceuls blancs qu'elles ressemblent à des fantômes; leurs yeux mêmes sont à demi voilés, de sorte qu'elles voient au plus à trois pas devant elles. En dépit de leurs bonnes qualités, que de barbarie, que d'ignorance, de superstitions et de fanatisme subsistent à la fois chez les chrétiens et les mahométans! D'incessantes guerres, la tyrannie d'un côté, la servitude de l'autre, ont ensauvagé leurs moeurs; le manque de routes, les forêts et les rochers de leurs montagnes les ont tenus éloignés de toute influence civilisatrice. Ils n'ont presque point d'écoles; ça et là quelques couvents en tiennent lieu: mais que peuvent apprendre les enfants auprès de moines qui ne savent rien eux-mêmes, si ce n'est chanter des hymnes? Aux portes mêmes de la ville de Serajevo se trouve une grotte que le peuple croit être une «retraite des nymphes». Enfin le raki ou slivovitza, dont les Bosniaques font une énorme consommation, a contribué à les maintenir dans leur état d'abrutissement: on a calculé que les habitants de la Bosnie, y compris les enfants et les femmes, boivent en moyenne chacun cent trente litres d'eau-de-vie de prunes par an.

On s'étonne que, dans un pays encore aussi barbare, il existe des cités fort actives; mais la contrée est tellement riche en productions naturelles, qu'un certain commerce intérieur a dû se développer; isolées comme elles le sont, les populations de la Bosnie doivent se suffire à elles-mêmes, moudre leur propre grain au moyen de moulins à hélice, depuis longtemps inventés par eux, fabriquer leurs propres armes, leurs étoffes, leurs instruments en fer; de là un certain mouvement industriel dans les villes les mieux placées comme marchés d'approvisionnement, surtout dans la capitale, Serajevo ou Bosna-Seraï, et dans l'ancien chef-lieu, la charmante cité de Travnik, si pittoresquement bâtie en amphithéâtre au pied de son ancien château. Banjalouka, qu'une voie ferrée réunit à la frontière autrichienne, a quelque commerce d'échange avec la Croatie; Touzla extrait le sel de ses sources abondantes; Zvornik, qui surveille la frontière serbe, est un lieu d'entrepôt pour les deux pays limitrophes; Novibazar commerce avec l'Albanie; Mostar, Trebinjé importent quelques denrées du littoral dalmate. D'ailleurs ce n'est pas seulement l'appel de l'industrie et du commerce qui a peuplé ces villes, l'insécurité des campagnes y a aussi contribué pour une forte part. Il n'est pas dans toute l'Europe, à l'exception de l'Albanie voisine et des régions polaires de la Scandinavie et de la Russie, une seule région qui soit aussi rarement visitée que le pays des Bosniaques, et cet isolement ne cessera point, tant que le chemin de fer international de Zagreb à Salonique et à Constantinople n'aura pas fait de cette contrée l'une des grandes routes des nations 32.

Note 32: (retour) Villes principales de la Bosnie, avec leur population approximative:
Serajevo........... 50,000 hab.   Novibazar..........  9,000 hab.
Banjaloukn......... 18,000  »     Trebinjé...........  9,000  »
Zvonik............. 14,000  »     Mostar.............  9,000  »
Travnik............ 12,000  »     Touzla.............  7,000  »



VI

LES BALKHANS, LE DESPOTO-DAGH ET LE PAYS DES BULGARES

Le plateau central de la Turquie, que dominent à l'ouest les hautes cimes du Skhar, est une des régions les moins étudiées de la Péninsule, bien que ce soit précisément la contrée où viennent se croiser les routes diagonales de Thrace en Bosnie et de la Macédoine au Danube. Ce plateau de la Moesie supérieure, ainsi désigné par les géographes à défaut d'un nom local, est une vaste table granitique, d'une élévation moyenne de six cents mètres; plusieursplaninas ou chaînes de montagnes, d'un effet peu grandiose à cause de la hauteur du piédestal qui les porte, en accidentent la surface; ça et là se dressent quelques coupoles de trachyte, restes d'anciens volcans. Jadis de nombreux lacs emplissaient toutes les dépressions du plateau. Ils ont été graduellement comblés par les alluvions ou vidés par les rivières qui en traversent le bassin, mais on en reconnaît encore parfaitement les contours. Parmi ces fonds lacustres, transformés en fertiles campagnes, il faut citer surtout les plaines de Nich, de Sofia, d'Ichtiman.

Le groupe superbe des montagnes syénitiques et porphyriques de Vitoch forme le bastion oriental du plateau de la Moesie. C'est immédiatement à l'est que s'ouvre la profonde vallée de l'Isker, qui, plus bas, traverse le bassin de Sofia et perce toute l'épaisseur des Balkhans pour aller se jeter dans le Danube. Naguère encore on croyait que le Vid, autre tributaire du grand fleuve, passait également d'outre en outre à travers les Balkhans, et sur la plupart des cartes cette percée imaginaire est soigneusement figurée; mais, ainsi que le voyageur Lejean l'a constaté le premier, le Vid prend tout simplement sa source sur le versant danubien des monts. La haute vallée de l'Isker et le bassin de Sofia peuvent être considérés comme le véritable centre géographique de la Turquie d'Europe. Sofia est précisément le point où convergent, par les passages les plus faciles, le chemin du bas Danube par la vallée de l'Isker, celui de la Serbie par la Morava, ceux de la Thrace et de la Macédoine par la Maritza et le Strymon. Aussi le premier Constantin, frappé des grands avantages que présentait Sardica, la Sofia de nos jours, se demanda-t-il s'il n'y transférerait pas le siége de son empire. S'il eût fait choix de Sofia au lieu de Byzance, le cours de l'histoire eût été notablement changé.

Les Turcs donnent le nom de Balkhans à toutes les chaînes et à tous les massifs de la Péninsule, quelles que soient leur forme et leur direction; mais les géographes ont pris l'habitude de n'appliquer ce nom qu'à l'Haemus des anciens. Ce rempart de hauteurs commence à l'est du bassin de Sofia. Il ne constitue point une chaîne de montagnes dans le sens ordinaire du mot; il forme plutôt une espèce de haute terrasse doucement inclinée, ou s'abaissant par gradins vers les plaines danubiennes, tandis que sur le versant méridional elle présente une déclivité rapide: on dirait que de ce côté le plateau s'est effondré. Les Balkhans n'offrent donc l'apparence d'une chaîne que sur une seule de leurs faces. D'ailleurs, même vu des plaines et des anciens bassins lacustres qui s'étendent au sud, le profil de ses crêtes paraît très-faiblement ondulé; on n'y remarque point de brusques saillies ni de pyramides rocailleuses; les cimes se développent en croupes allongées sur tout l'horizon du nord. Les monts porphyriques de Tchatal, qui se dressent au sud de la chaîne principale, entre Kezanlik et Slivno, font seuls exception à cette douceur de contours; quoique inférieurs en élévation aux sommets des Balkhans, ils étonnent par leurs parois abruptes, leurs crêtes déchiquetées, leur chaos de rochers amoncelés. Le contraste est grand entre ce puissant massif de roches éruptives et les coteaux de marnes calcaires qui se groupent à l'entour.

L'uniformité des pentes septentrionales du Balkhan est telle, qu'en maints endroits on peut s'élever jusqu'à la croupe la plus haute sans avoir encore vu les montagnes. Lorsque l'Haemus sera déboisé, si, par malheur, les populations ont l'inintelligence de couper les forêts des hauteurs, ses pentes et ses ondulations perdront singulièrement de leur charme; mais, avec la parure de végétation qui l'embellit encore, le haut Balkhan est parmi les contrées les plus gracieuses de la Turquie. Des eaux courantes, ruissellent dans tous les vallons, au milieu de pâturages aussi verts que ceux des Alpes; les villages, assez nombreux, sont ombragés par les hêtres et les chênes; l'aspect des monts est partout souriant; ainsi que le dit un voyageur, la nature est vraiment «paradisiaque». En revanche, les plaines qui s'étendent vers le Danube sont nues, désolées; on n'y voit pas un arbre. Manquant de bois de chauffage, n'ayant pour tout combustible que de la bouse de vache séchée au soleil, les indigènes sont obligés de se creuser des tanières dans le sol, afin de passer plus chaudement l'hiver.

Du bassin de Sofia à celui de Slivno, le noyau des Balkhans est formé de roches granitiques, mais les diverses terrasses en gradins qui vont en s'abaissant vers le Danube offrent toute une série d'étages géologiques, depuis les terrains de transition jusqu'aux formations quaternaires. Les diverses roches de l'époque crétacée sont celles qui occupent le plus de largeur dans cette région de la Bulgarie; ce sont également celles que les rivières descendues des Balkhans découpent de la manière la plus pittoresque en cirques et en défilés. D'anciennes forteresses gardent les passages de toutes ces vallées, et des villes sont assises à leur débouché dans la plaine. Tirnova, l'antique cité des tsars de Bulgarie, est la plus remarquable de ces vieilles citadelles de défense entre la plaine et la montagne. A son issue des Balkhans, la Iantra se déroule, comme un ruban qui flotte, en sept méandres ployés et reployés, au-dessus desquels s'élèvent de hautes falaises en amphithéâtre et deux iles de rochers, jadis hérissées de murailles et de tours. Les maisons de la ville recouvrent les talus et s'allongent en faubourgs à la base des rochers abrupts.

Sur le versant septentrional des Balkhans, on remarque un singulier parallélisme entre tous les accidents du sol: croupes des grandes montagnes, cimes des chaînons secondaires, limites des formations géologiques, lignes de failles où se produisent les méandres des rivières, enfin le cours du Danube lui-même affectent la même direction régulière de l'ouest à l'est. Par suite, chacune des vallées parallèles qui descendent des Balkhans offre à peu près mêmes gorges, mêmes bassins, mêmes séries de méandres; les populations y sont distribuées de la même manière; les villes et les villages y occupent des positions analogues. La vallée du Lom présente seule une exception remarquable: elle débouche dans celle du Danube à Roustchouk, après avoir coulé du sud-est au nord-ouest. Les vergers, les charmants jardins de ses bords sont limités des deux côtés par des parois calcaires d'une trentaine, de mètres de hauteur moyenne, dont la blancheur éblouit à travers la verdure.

La symétrie générale serait presque complète dans la Turquie du nord, si le petit groupe des collines arides, presque inhabitées, de la Dobroudja ne forçait le Danube à faire un brusque détour, avant d'entrer dans la mer Noire. Ces hauteurs, dont quelques sommets dépassent 500 et même 400 mètres, prennent un aspect d'autant plus grandiose qu'elles s'élèvent au milieu des îles et des marécages du delta danubien; à première vue, le voyageur leur donnerait une altitude beaucoup plus considérable. Il est probable qu'à une époque géologique antérieure, lorsque le niveau de la mer Noire était tout autre qu'il n'est aujourd'hui, le Danube passait au sud du massif de la Dobroudja, dans cette dépression de Kustendjé que l'on a utilisée pour y construire le premier chemin de fer inauguré en Turquie. Il est certain toutefois que, dans la période actuelle, le fleuve n'a pu se déverser par l'isthme de la Dobroudja, car, si des marécages en occupent la plus grande partie, le seuil de séparation s'élève au moins à une trentaine de mètres et la formation géologique en est déjà ancienne. Les Romains, craignant que les barbares ne pussent facilement se cantonner dans ce coin reculé de leur empire, avaient profité de la dépression méridionale de la contrée pour y construire une de ces lignes de fortifications que l'on appelle «Val de Trajan» dans tout l'Orient danubien. Des restes de murs, des fossés, des forts, des camps retranchés sont encore parfaitement visibles au bord des marécages et sur les pentes qui les dominent. Cette région de la Dobroudja était le «pays sauvage, la terre hyperboréenne», où le poëte Ovide, exilé de Rome, pleurait les splendeurs de la grande cité. Le port de Tomis, lieu de son bannissement, est devenu la ville de Constantiana, la Kustendjé de nos jours.

Au bord du golfe de Bourgas, qui forme la partie la plus occidentale de la mer Noire, se dressent de belles montagnes de porphyres éruptifs qui se terminent par le superbe cap d'Émineh, et que l'on a souvent considérées comme le prolongement oriental des Balkhans, mais à tort. En réalité, elles sont un groupe distinct, comme le massif de la Dobroudja; l'ancien bassin lacustre de Karnabat, où l'on construit maintenant une ligne de chemin de fer, les sépare du système de l'Haemus. De même les plateaux et les monts granitiques de Toundcha et de Strandcha, qui dominent au nord la grande plaine de la Thrace, sont en réalité des formations indépendantes. Les Balkhans méridionaux n'ont de ramifications et de contre-forts que du côté de l'ouest, où ils se rattachent aux massifs du Rhodope par les monts d'Ichtiman, les divers groupes de Samakov; si riches en minerais de fer et en sources thermales, et d'autres chaînons transversaux. Dans son ensemble, tout le bassin supérieur de la rivière Maritsa, entre le Balkhan et le Rhodope, a la forme d'un triangle allongé, dont le sommet, pointant vers la plaine de Sofia, indique la jonction des deux systèmes. Des lacs, remplacés par des fonds d'une merveilleuse fertilité, occupaient autrefois le grand espace triangulaire et les cavités latérales. Les cols de séparation, au sommet du triangle, sont naturellement des points stratégiques et commerciaux d'une extrême importance. L'un d'eux, où l'on voit encore les ruines d'une célèbre «porte de Trajan» et qui en garde toujours le nom, servait de passage à la grande voie militaire des Romains, et c'est là aussi que la principale ligne de fer franchira le seuil, entre les deux versants de la Péninsule. Là est le vrai portail de Constantinople, et depuis les temps les plus reculés de l'histoire les peuples ont combattu pour en avoir la possession. Des buttes tumulaires qui parsèment en grand nombre les vallées avoisinantes témoignent des luttes qui ont eu lieu dans ce pays des Thraces.

Les monts Rhodope entre-croisent leurs rameaux avec ceux des Balkhans, et le passage le plus bas qui les sépare, celui de Dubnitsa, dépasse encore la hauteur d'un kilomètre. Le Rilo-Dagh, qui est le massif le plus élevé du Rhodope, en occupe précisément l'extrémité septentrionale et forme, suivant l'expression de Barth, «l'omoplate» de jonction. Il dresse à près de 3,000 mètres, bien au-dessus de la zone de végétation forestière, les dents, les aiguilles, les pyramides rocheuses de son pourtour et les tables mal nivelées de son plateau suprême, si différentes des croupes allongées des Balkhans. Mais, au bas de l'amphithéâtre imposant des grandes cimes nues, les sommets secondaires sont revêtus d'une belle végétation de sapins, de mélèzes, de hêtres, s'étalant en forêts, retraites des ours et des chamois, ou se disséminant en bosquets entremêlés de cultures; dans les vallons, des prairies, des vignobles et des groupes de chênes entourent les villages. De nombreux couvents, aux dômes pittoresques, sont épars sur les pentes: de là le nom turc de Despoto-Dagh ou de «mont des Curés» sous lequel on désigne généralement l'ancien Rhodope. Le Rilo-Dagh, célèbre aussi par ses riches monastères de Rilo ou Rila, a tout à fait l'aspect d'un massif des Alpes suisses. En hiver et au printemps, les nuages de la Méditerranée lui apportent une grande quantité de neige; mais eu été ces nuages se déversent seulement en pluies, qui font disparaître rapidement les restes d'avalanches des flancs de la montagne. Le spectacle de ces orages soudains est des plus remarquables. Dans l'après-midi, les brumes qui voilaient les hauts sommets s'épaississent peu à peu, et les lourdes nues cuivrées s'amassent sur les pentes. Vers trois heures, ils fondent en pluie; on les voit s'amincir graduellement: une cime se montre à travers une déchirure des vapeurs, puis une autre, puis une autre encore; enfin, quand le soleil va disparaître, l'air s'est purifié de nouveau, et les monts s'éclairent des reflets du couchant.

Au sud du Rilo-Dagh s'élève le massif de Perim ou Perin, qui lui est à peine inférieur en altitude: c'est l'antique Orbelos des Grecs et l'une de ces nombreuses montagnes où l'on montre encore les anneaux auxquels fut amarrée l'arche de Noé, quand s'abaissèrent les eaux du déluge; les musulmans s'y rendent en pèlerinage pour contempler ce lieu vénérable. Là est, du côté du sud, le dernier grand sommet du Rhodope. Au delà, la hauteur moyenne des monts s'abaisse rapidement, et, jusqu'aux bords de la mer Égée, ne dépasse guère 1000 et 1200 mètres. Par contre, l'ensemble des massifs granitiques dont se compose le système s'étend sur une énorme largeur, des plaines de la Thrace aux montagnes de l'Albanie. Des groupes d'anciens volcans, aux puissantes nappes de trachyte, accroissent encore l'étendue de la région montagneuse dépendant du Rhodope. Les fleuves qui descendent des plateaux du centre de la Turquie n'ont pu gagner la mer Égée qu'en sciant ces granits et ces laves par de profondes coupures: telle est, par exemple, la fameuse «Porte de Fer» du Vardar, devenue si célèbre sous son nom de Demir-Kapu, que jadis la plupart des cartes la marquaient au centre de la Turquie comme une ville considérable.

A l'ouest du Vardar, l'Axios des anciens Grecs, les massifs de montagnes cristallines, qui vont se rattacher aux systèmes du Skhar et du Pinde par des chaînons transversaux, prennent un aspect tout à fait alpin par la hauteur de leurs pics, neigeux pendant une grande partie de l'année. Ainsi le Gornitchova ou Nidjé, au nord des monts de la Thessalie, se dresse à 2000 mètres; le Peristeri, dont la triple cime et les croupes blanches, «semblables aux ailes éployées d'un oiseau,» s'élèvent immédiatement au-dessus de la ville de Monastir ou Bitolia, est plus haut encore. Ces divers massifs de l'antique Dardanie entourent des plaines circulaires ou elliptiques d'une grande profondeur, ouvertes comme de véritables gouffres au milieu de l'amphithéâtre des rochers: le plus remarquable est le bassin de Monastir, que le géologue Grisebach compare à un de ces énormes cratères découverts par le télescope à la surface de la lune. Presque toutes ces plaines ont gardé quelques marécages ou même un reste des lacs qui s'y étalaient autrefois: le plus grand est le lac d'Ostrovo. Celui de Castoria ressemble à la coupe emplie d'un volcan: au milieu s'élève une butte calcaire, reliée au rivage par un isthme où se groupent les pittoresques constructions d'une ville grecque.

D'après Viquesnel et Hochstetter, il ne se trouverait de boues glaciaires dans aucun de ces anciens bassins lacustres, et les flancs des montagnes qui les dominent ne présenteraient nulle part les traces du passage d'anciens fleuves de glace. Chose curieuse, tandis que tant de chaînes peu élevées, comme les Vosges et les monts d'Auvergne, ont eu leur période glaciaire, ni le Peristeri, ni le Rilo-Dagh, ni les Balkhans, sous une latitude à peine plus méridionale que les Pyrénées, n'auraient eu leurs ravins remplis par des glaciers mouvants! Ce serait là un phénomène des plus remarquables dans l'histoire géologique de l'Europe 33.

Note 33: (retour) Altitudes probables du pays des Bulgares, d'après Hochstetter, Viquesnel, Boué, Barth, etc.
Vitoch......................... 2,462  mètres
Balkhans, en moyenne........... 1,700    »
Tchatal........................ 1,100    »
Dobroudja......................   500    »
Porte de Trajan................   800    »
Col de Dubnitsa................ 1,085    »
Pointe de Lovnitsa (Rilo-Dagh). 2,900    »
Perim-Dagh..................    2,400    »
Gornitchova ou Nidjé........    2,000    »
Peristeri...................    2,848    »
Bassin de Sofia.............      522    »
Bassin de Monastir..........      555    »
Lac d'Ostrovo...............      514    »
Lac de Castoria.............      624    »