Ce grand moqueur n'avait que vingt-trois ans. Pour certaine satire contre Louis XIV qu'on lui attribua, il venait de passer un an à la Bastille, où il avait rimé quelques chants de la Henriade, et son imitation, faible et facile, de la tragédie de Sophocle. Sorti de prison en avril 1718, il avait hardiment demandé au Régent de lui dédier sa pièce. C'était un de ses tours. De même que plus tard il offrit l'Imposteur (Mahomet) au pape, il offrait l'Inceste au Régent. Sans être directement de la coterie de Sceaux, il en avait l'écho et l'influence par la maison où il vivait le plus, celle du vieux maréchal de Villars. Il lui faisait sa cour, écoutait ses récits, dont il fit son Louis XIV. Ce château enchanté, près de Melun, tenait Voltaire par son Alcine, la belle et jeune maréchale de Villars dont il se croyait amoureux. Elle était quelque peu dévote, donc contraire au Régent.

Voltaire fut aisément animé et lancé. Par lui on prépara, pour être jouée en novembre, la pièce qu'on supposait terrible, et dont la représentation serait (on l'espérait) une torture pour la princesse, pour le Régent une humiliation.

C'était peu le connaître, peu connaître le temps. Dans cette violente échappée des libertés nouvelles, toute chose audacieuse, contraire au monde ancien, tant fût-elle hardie et cynique, était fort peu blâmée. Rien n'étonnait. On souriait, et c'était tout.

D'après nombre d'exemples illustres du siècle précédent (déjà cités), l'inceste était vice de prince, fort bien porté et à la mode. On l'érigeait en théorie. Montesquieu, qui alors écrivait ses Lettres persanes, publiées peu après, hasarde, entre autres paradoxes, l'excellence des amours antiques entre proches parents et surtout l'union du frère et de la sœur (Histoire d'Aphéridon et Astarté).

Le Régent, loin de démentir les bruits qui couraient, les satires, faisait, disait plutôt ce qui pouvait les confirmer. Vers avril 1718, il dit, d'un cœur trop plein, un mot que ne comprit pas Saint-Simon: Que les fameux soupers l'ennuyaient désormais, qu'il aimait mieux vivre en famille.

Une folie non moindre que cette étrange passion l'avait saisi à ce moment, la découverte d'une prodigieuse mine d'or: le merveilleux Système qui changeait en or tout papier.

Le Moyen âge, avec la foi, avec du pain, un mot, un souffle, sut faire Dieu. Law ne voulait qu'un peu de foi pour diviniser son papier, en tirer l'or, ce dieu du monde, susciter la nouvelle Hostie.

Il soufflait. Et déjà les Billets de la Banque, ses actions du Nouveau monde, fortement se gonflaient et montaient de valeur. La fortune soufflait avec lui.

Folie, fortune, ces mots vont bien ensemble. Éole engendra ces deux sœurs.

Chacun a lu les pages scintillantes où Montesquieu admire le puissant fils d'Éole, qui sut si bien souffler. Mais personne, je crois, n'a remarqué que Watteau, bien avant les Lettres persanes, avait dit tout cela, et mieux.

Dans une admirable arabesque, le dieu de l'air, aux ailes de zéphyr, vient amoureusement couronner un objet charmant, qui, sur d'épais coussins (par le procédé de Virgile), conçoit de l'air, et déjà gonfle. Quel en sera le fruit? aérien? direz-vous.

Non, dans l'arabesque voisine, le fruit fleurit, une vraie rose, une beauté voluptueuse, la Folie. Pour la première fois, la Folie costumée décemment, richement, et l'on dirait en reine, la Folie fraîche et grasse (ce que n'a fait nul peintre), comme fut la fille du Régent.[Retour à la Table des Matières]

CHAPITRE V

ALBERONI ET CHARLES XII—DÉFAITE D'ALBERONI—LA PAIX DU MONDE
1718.

La forte laideur de Dubois, c'est sa dualité étrange et violemment contradictoire. Véritable Janus, il montre deux faces opposées, deux politiques, au dehors, au dedans.

Il joue en même temps deux pièces dont chacune se moque de l'autre, en est la satire, la dérision. Grande fatigue pour l'histoire, qui, plus elle est fidèle, plus elle paraît inconséquente. Cela rappelle le laborieux amusement de Léon X qui, sur son théâtre, divisé en deux scènes, à la même heure faisait jouer la Mandragore et je ne sais quelle autre facétie de Machiavel.

À l'intérieur, Dubois, tendre pour les Jésuites, amant de la Tencin, est épris de la Bulle. Il prend leur d'Argenson, sacrifie d'Aguesseau, Noailles. Il leur lâche la main dans leur plus cher plaisir, la chasse aux protestants.

Il est donc bien zélé pour Rome? c'est le contraire. Tout le travail de sa diplomatie, le sens de ses traités de Triple et Quadruple Alliances, c'est d'exclure à jamais les candidats de Rome, le Prétendant et l'Espagnol des trônes de France et d'Angleterre; c'est d'affermir ou de fonder la dynastie protestante et la dynastie libertine, la maison de Hanovre, la maison d'Orléans. De concert avec l'hérétique, il accable l'Espagne, la vraie puissance catholique, lui brûle ou noie son Armada, met au fond de la mer ce dernier espoir du papisme.

Aussi fort raisonnablement les Ultramontains, peu touchés de ses sourires, de ses caresses, des avances serviles qu'il leur faisait pour le chapeau, restaient ou Espagnols, ou Autrichiens, ennemis de Dubois et de la Régence. Au moment même où le Régent prit leur homme pour ministre, les gros Jésuites, le Comité des trois qui gouvernaient, leur secrétaire, l'intrigant Tournemine, liaient les deux conspirations, celle de Sceaux avec celle d'Espagne; et le nonce Bentivoglio, dans un pamphlet atroce, condamnait le Régent à mort et le marquait pour le poignard.

Rome, faible, caduque, idiote, serrée, étouffée de l'Autriche, n'osait encourager l'Espagne, son meilleur défenseur, son champion. Elle était effrayée de l'audace plus qu'aventureuse d'Alberoni. Elle comprenait peu ses vrais amis. Mais, par une peur instinctive, elle sentait fort bien ses ennemis, son profond ennemi, la France, qui, dans son sein, portait la grande révolution critique. Elle ne se méprenait nullement sur les faiblesses, les faussetés de Dubois, du Régent. Elle y voyait les libertins, au fond les tolérants, indifférents ou philosophes. Derrière le ministère, tout provisoire, de d'Argenson, les vrais ministres pointaient à l'horizon, Dubois et Law. Celui-ci bien plus qu'un ministre: l'apôtre éloquent, le prophète de cette religion, qui, un moment, fit oublier l'ancienne. Moment d'effet profond. Un million d'hommes qui prit part au Système, pendant deux ans, n'eut aucun souvenir de Rome ni de théologie. Le Système passa. Resta l'esprit nouveau.

Law et Dubois arrivaient par la force des choses. Pourquoi? c'est que seuls ils voulaient.

Ceux dont on avait essayé, les Conseils et les Parlements, admirables pour empêcher ou blâmer, ne proposaient rien.

Law croyait, voulait, proposait. Il avait sa foi: le crédit.

Dubois (que l'on en rie ou non) était aussi un croyant, à sa manière. Fripon, ambitieux, voué à l'Angleterre, flatteur de Rome, faux de toute manière, il eut pourtant certainement un idéal qui fit son âpre passion, il poursuivit (par des moyens indignes) un but très-beau, très-grand: le solide établissement, la fondation de la paix du monde.

Tant qu'elle n'existait pas réellement, ni la France, ni l'Europe ne pouvaient se relever. Pour atteindre ce but, il fit des choses incroyables. Lui, qui n'adorait que l'argent, il en donna! jusqu'à payer des subsides à l'Autriche! jusqu'à payer le czar, pour qu'il fît grâce à la Suède. La France ruinée trouva de l'argent pour donner à tout le monde, pour acheter partout la paix, pour en assurer le bienfait à cet extrême Nord, qui alors (après Charles XII) ne nous touchait en rien que par l'intérêt de l'humanité.

Pour terminer l'interminable guerre, il eût fallu surtout désarmer à la fois les deux principaux combattants, l'Autrichien, l'Espagnol. Mais l'Autriche, avec son Eugène, qui vient de gagner sur les Turcs deux grandes batailles, crève alors de force et d'orgueil. Reste l'Espagne. Dubois n'hésite pas. Il paye l'Autriche et noie l'Espagne. Tout finit. Le monde a la paix.

Elles se battaient pour l'Italie. Et souvent l'on a dit: «Ne devait-on pas affranchir l'Italie de l'une et de l'autre?» Sans doute recommencer la guerre générale contre l'Autriche et l'Angleterre, alors unies? la reprendre dans des conditions pires que celles de Louis XIV? Ceux qui disent ces choses vaines ont l'air de croire qu'en deux années, la France avait repris des forces. Idée très-fausse. La France était entre deux banqueroutes; elle en avait fait une, et elle marchait vers la seconde.

«Du moins, il valait mieux aider les Espagnols à s'emparer de l'Italie.» Mais cela revenait au même. L'Espagne était si faible encore, qu'en l'assistant dans cette guerre, la France en eût pris tout le poids.

L'Espagne de ce temps, bigote et sanguinaire, était-elle un gouvernement si désirable aux Italiens? L'Autriche, tout odieuse, brutale et barbare qu'elle fût, avait du moins cela de bon, qu'en Italie elle resta toujours à la surface, n'entra jamais au fond; c'était comme un corps étranger dont on sent la blessure et qui sortira tôt ou tard. Mais l'Espagne, par l'analogie de mœurs, de langue, une certaine attraction morbide, risquait trop de s'assimiler. À la corruption italienne (vivante encore, féconde, qui donne Pergolèse et Vico), elle eût mis le sceau de la mort. Quel? la férocité. Cela sèche, stérilise tout. Il faut songer que les étrangers qui successivement gouvernaient l'Espagne, Alberoni, par exemple, durent, pour flatter le peuple, lâcher l'Inquisition, multiplier ses fêtes exécrables, les auto-da-fé.

En travaillant contre l'Espagne, Dubois incontestablement eut pour raison suprême l'intérêt de ses maîtres, le solide affermissement de George et du Régent, la fondation définitive des maisons de Hanovre et d'Orléans. Mais cette politique personnelle était le salut de l'Europe, celui de l'Humanité. Supposons l'Espagne à Paris, et Philippe V régent: quelle nuit profonde, affreuse! quelle servitude épouvantable de la presse, de toute société, du clergé même. L'archevêque de Tolède avouait en pleurant à Saint-Simon que, sous l'Inquisition et la Terreur de Rome, l'Église espagnole était un corps mort. Les molinistes eux-mêmes se seraient trouvés écrasés. Que fût-il advenu des Jansénistes et des libres penseurs! Je vois d'ici Voltaire, Fontenelle, sous le san-benito, et l'auteur des Lettres persanes descendre dans un in pace.

L'Espagne, c'était l'ennemi. Elle conspirait contre le monde. Elle portait, avec le Stuart, le drapeau de la barbarie, et elle était partout l'alliée des barbares, des dangereux aventuriers. Elle revenait toujours à son rêve de l'Armada, qui eût en Angleterre rétabli le papisme,—par contre-coup, en France, assommé le Régent.

Lemontey, si spirituel, si instruit, si fin sur le menu, mais qui sent peu le grand, a tort de parler de tout cela légèrement. C'était bien autre chose que la Conspiration des poudres. Les jacobites anglais voulaient solder Charles XII, et, ce vrai diable aidant, faire sauter l'Angleterre. Alberoni avait repris ce plan. On l'a dit romanesque, ridicule, impossible, parce qu'on suppose qu'il y fallait une grande flotte et une armée. Cela n'était pas nécessaire. Le nom seul du Suédois avait un prestige incroyable de terreur. Si, par un mauvais temps, un brouillard, il avait passé, avec sa bande personnelle, une poignée de ses soldats terribles, il aurait emporté l'Écosse comme une trombe, fondu vers Londres. Il eût été rejoint à coup sûr par un monde d'aventuriers, d'Irlande, de toute nation. De l'un à l'autre pôle, il était la légende de tout ce qui n'a de droit que la force.

Dans l'état effroyable où était la Suède, dépeuplée, désolée, elle n'avait guère à craindre. Le czar lui-même traitait, ne sachant plus qu'y mordre, ne pouvant que s'user les dents sur ce dur bloc, tout fer, glace et granit. Charles XII, si bien ruiné, n'en était que plus libre. Il avait fini comme roi. Mais il lui restait un bien autre rôle où il entrait à peine. Sa renommée bizarre pouvait le faire un grand chef d'aventures, lui donner un vaste royaume, le royaume des désespérés.

Pour comprendre ce temps, il faut mettre en lumière le point essentiel, la faim du Nord, sa terrible indigence. Pierre, mal nommé le grand, avait plus de besoins peut-être encore que le Suédois, par la disproportion énorme de son petit revenu et de cent choses nouvelles, coûteuses, qu'il essayait. Tous deux étaient des mendiants. Ils rôdaient autour de l'Europe, comme les ours blancs du Spitzberg viennent la nuit gratter à la cabane du pêcheur, grondant, montant dessus, pour entrer par le toit.

En 1717, le czar était venu tâter la France, tendant la main pour recevoir ce qu'elle avait coutume de payer aux Suédois, promettant un meilleur service si on le préférait. Le Régent l'accueillit avec sa grâce accoutumée. Les Français admirèrent ce créateur d'un monde. Beau créateur qui, avec de la vie, savait faire de la mort, qui, de sang et de chair broyés, faisait une machine, un impossible monstre. Sa Russie ressemblait au char grotesque qu'il avait charpenté et où il voyageait, charrette informe et disloquée d'avance, qui allait branlant et grinçant, par cahots, chocs, secousses. Si de droite et de gauche, nombre d'hommes, qui se relayaient, ne l'avaient soutenu, le triste véhicule, à chaque pas disjoint, eût mis à terre son constructeur.

Éconduit par la France, il était d'autant mieux disposé à écouter l'Espagne, à entrer dans le grand projet de bouleverser tout l'Occident. Pendant cette tempête, qui eût pétrifié l'Allemagne, il aurait fait ses affaires d'Orient, aurait rançonné la Pologne, où il eût mis un homme à lui, un tout petit roi tributaire. Il se fût arrondi et complété sur la Baltique, eût pris le Mecklembourg, fait établissement dans l'Empire en face de l'Empereur. Projets vagues, grossiers, incohérents. Tandis qu'il bouffonnait à Moscou la fête burlesque où l'on brûlait le pape, il entrait dans ce plan pour le faire triompher dans Londres!

Le candidat de Rome et de Madrid, le Prétendant ne se fit pas scrupule de s'allier à ce barbare couvert de sang et qui alors justement fit mourir son fils. Il lui envoya le duc d'Ormond pour obtenir sa fille Anne Petrowna. Qu'eût-ce été pour l'Europe si ces accouplements monstrueux avaient réussi! si le bigotisme jésuite eût épousé l'Asie sauvage! si l'esprit de l'Inquisition eût fait pacte avec Attila!

Deux fléaux menaçaient, d'une part, une répétition de l'invasion des barbares, la descente des masses faméliques du monde des neiges; de l'autre, le renouvellement de la guerre de Trente Ans, mais sans fin, recrutée par les soldats à vendre.

Leur vrai roi, leur héros, leur Alexandre le Grand, était tout prêt dans Charles XII. Il mourut jeune, manqua sa destinée. Elle était d'être, en pleine Europe, un Pizarre, un Cortez, un grand pirate de terre. Nous avons de son étrange figure un bon portrait à Versailles. Avec ses gants de buffle, son habit grossier de drap bleu, ce grand corps sec, nerveux, semble d'abord un dur soldat. Puis on voit davantage: on retrouve, on comprend l'indestructible, qui prenait son plaisir à jeûner plusieurs jours, à dormir par terre sans abri dans les hivers de Suède. Il a tel trait plus que sauvage, le dirai-je? bestial, qui fait penser à un terrible orang-outang. Ses yeux, d'un azur cru, ne se retrouverait ni chez l'homme, ni chez l'animal. Il tient fort du satyre, mais (tout au contraire du satyre) sa peau tannée est en-dessous riche d'un sang très-pur, implacablement virginal (j'entends, des vierges de Tauride). Nulle amitié. Nul amour. Buveur d'eau. Un seul sens, le péril, le meurtre.

Le portrait nous le donne à l'âge où il meurt (36 ans), tel qu'il était alors, dans la fortune la plus désespérée, avec une redoutable hilarité qui fait trembler. Il en était au point de ne plus choisir les moyens. Son ministre, Gœrtz, un homme à tout oser, forçait de prendre sa monnaie de cuivre pour deux cents fois ce qu'elle valait! Il escroquait ce qu'il pouvait aux Jacobites pour acheter des vaisseaux (il en acheta six en Bretagne). Il avait, pour son maître, accepté le patronage d'une compagnie de flibustiers. Il les entretenait et les gardait tout prêts. Troupe d'aventureux scélérats, une élite d'audace et de crimes.

Charles XII avait reçu des arrhes d'Alberoni, un million, somme énorme pour sa misère. Le czar, qui déjà négociait avec les Suédois (mai 1718), l'eût au moins laissé faire, y trouvant tellement son compte. L'Espagne n'avait qu'à croiser les bras, et solder Charles XII, qui, sans nul doute, aurait passé.

Tel aussi fut le plan d'Alberoni. Il ne varia pas là-dessus. Il soutint que l'affaire d'Angleterre devait précéder tout, qu'on ne pouvait agir en Italie, en France, qu'à la faveur de ce grand coup de foudre. J'en crois là-dessus Alberoni lui-même plus que Torcy (que copie Saint-Simon).

Qui empêcha? uniquement la sottise de la cour d'Espagne qui n'écouta pas son ministre, l'impatience de la reine italienne qui le força d'agir en Italie.

C'est l'intérieur de cette cour, l'obscure chambre du roi et de la reine, qui seuls en ce moment illuminent l'histoire. Saint-Simon, dans son ambassade, put voir de près, ayant été reçu par eux avec confiance, et presque familiarité. Favorisé, comblé, admis à tout, il put voir, entendre beaucoup. Devant lui, ils causaient de sujets un peu étonnants dans une cour si dévote, de prélats scandaleux, de leurs mœurs à la Henri III. Alberoni en apprend davantage. À son passage en France, il dit au chevalier de Marcien que Philippe V, dans sa vie sensuelle et sombre (celle au reste des nobles, Espagnols, Italiens du temps), usait largement des licences conjugales autorisées des casuistes.

Ces docteurs, dont les livres sont le parfait miroir de la vie du Midi, furent forcés de bonne heure de mollir là-dessus. En présence des monstrueux scandales qu'affichaient tant de princes et de princes d'église, avec leurs petits favoris, leurs pages ou enfants de chapelle, ils accordent infiniment aux libertés intimes du mariage. Dès lors rien ne paraît. Tout retombe sur la discrète épouse. Elle n'a pas à s'inquiéter. C'est sainteté à elle de pécher par obéissance. De Navarro à Liguori, en deux siècles, on la plie, muette, aveugle, à toute chose. En la femme, et la femme unique, s'épuise l'infini du caprice. Les cent maîtresses du Régent, les trois cents nonnes portugaises de Jean V, ne sont rien en comparaison de ce que ces maîtres autorisent, au ménage espagnol du plus grave intérieur, entre le lit et le prie-Dieu.

Une chose, chez ces docteurs subtils, est très-malsaine, c'est que leurs équivoques, et jusqu'à leurs réserves, sont autant de tentations. Ils accordent aux préludes des libertés glissantes qui vont fatalement droit à ce qu'ils défendent. Comme au bord de l'abîme, même la peur de tomber fait qu'on tombe. Mais dans la chute aucun repos. Le remords même est corrupteur. Il fait que le péché garde une âcre saveur et ne s'affadit pas, et le repentir même titille la tentation.

Nous venons de décrire ici Philippe V. Né honnête, et gardant une certaine loyauté de la France que n'a pas toujours le Midi, il a naïvement exprimé tout cela. Avec sa première femme, la vive Savoyarde, qui le tenait de haut, il ne fut qu'un mélancolique, enfermé, un peu maniaque. Avec la flatteuse Italienne, qui avait son but personnel, intéressé, et se courbait à tout, il eut de singuliers orages et de scrupules et de remords.

Ce but, tout politique, était souvent contraire à la foi de son mari. On l'a vu, en 1715, quand elle exigea qu'il s'offrît comme allié à l'hérétique. Et on le voit ici, en 1718. Au lieu de faire ce que ce prince dévot eût préféré certainement, au lieu de tenter d'abord la grande affaire romaine et catholique, l'affaire du Prétendant, elle l'oblige d'aller (malgré le pape) en Italie. Vrais tours de force, où elle ne pouvait réussir qu'en émoussant la conscience du roi par des arts énervants et de sensuelles complaisances qui le faisaient céder, mais le laissaient fort agité.

Elle avait déjà vingt-sept ans, avait eu deux couches de suite; de plus, la petite vérole, dont elle resta marquée. Le pis, c'est qu'elle avait maigri, n'était plus «la grasse Lombarde, bien empâtée,» l'idéal de Philippe V. On est tenté de croire qu'elle baissa. Dans une maladie, en la nommant Régente, il annulait cette régence par un pouvoir illimité qu'il donnait à Alberoni.

Elle restait très-agréable, et reprit fortement le roi. Élégante amazone à la guerre, à la chasse, elle changeait de sexe et de figure, pour ainsi dire. Avec des modes fantasques, qu'elle se faisait faire à Paris, sous un justaucorps d'homme qui lui marquait sa fine taille, elle semblait un enfant gracieux, mignon page italien. Gentille créature, joueuse comme un petit garçon, mais d'enfantine obéissance, soumise comme une petite fille.

L'énervante fascination, morbide, sous des formes si douces, absorba, acheva Philippe V. Mais, loin qu'il reposât dans son néant, il y trouva de plus en plus la fièvre, incessamment souffrant et stimulé de ces mauvaises faims de malade que nulle satisfaction n'apaise. En vain il l'avait à toute heure; en vain il la tenait sous son regard, passive, subissant même sans murmure certaines gênes un peu humiliantes de la vie de prisonnier. Nulle échappée. Aux fêtes ou dévotions de couvents, ils n'étaient pas moins enfermés, seuls au fond d'une obscure tribune. Dans leurs petites courses de chasse, dans ces déserts sinistres qu'on appelait maisons de plaisance, même prison. À chacune de ces maisons se retrouvait exactement la petite chambre de Madrid, et l'étroit petit lit, jusqu'à la garde-robe, «toujours, l'une à côté de l'autre, les deux chaises percées de Leurs Majestés Catholiques.» (Saint-Simon.)

Alberoni dit durement: «Il la pervertissait.» Mais comment? perverti par elle, insidieusement provoqué. Plus bas elle pliait, plus relevée elle exigeait des choses contre la conscience ou l'humanité même, qui (on va le voir) furent des crimes.

Les douces règles des casuistes, les vastes indulgences du bon Père Daubenton et des confesseurs italiens rassuraient tout à fait la reine; elle riait, elle était gaie, badine. Le roi restait troublé. Il eût pu, d'après leurs maximes, pour une pénitence minime (une prière, un jeûne, une aumône) se calmer et dormir à l'aise. Mais, quoi qu'on pût lui dire, il avait cette faiblesse de consulter son âme, d'écouter la voix intérieure. Parfois il éclatait en bruyantes crises de remords qui n'embarrassaient pas peu la reine. Souvent on l'entendit pleurer, demander pardon aux muets témoins de la chambre, j'entends les saints bonshommes qui étaient figurés dans la tapisserie. Ces larmes, ces agitations, qui ne faisaient qu'amollir le pécheur, par un cercle fatal, le ramenaient aux chutes; il se croyait damné, et n'en péchait que davantage.

Comme le roi de Portugal, il exigeait que chaque soir l'absolution du moins le blanchit pour la nuit. Autrement toute approche des choses saintes lui paraissait un exécrable sacrilége. Un matin qu'un prêtre lui disait la messe dans sa chambre à coucher, ignorant son état de conscience, voulut lui faire baiser la paix, le roi s'indigna tellement, qu'il se jeta sur lui et faillit l'étrangler. Que dit le roi! On ne le sait. Mais la reine, humiliée, qui tremblait de fureur, s'écria: «Prêtre, si tu le dis, tu es mort.»

Alberoni, qui avait commencé sa fortune au privé de Vendôme, et qui plus tard amusait le roi de contes gras, eût bien voulu, en continuant son métier de bouffon, s'insinuer encore aux petits secrets du ménage. Il se serait fait craindre, eût pris ascendant sur la reine. Mais la porte sacrée de la chambre mystérieuse avait son chien, son dogue, la nourrice, grossière et violente, qui, s'il hasardait d'avancer, outrageusement le repoussait.

La reine, ne sachant rien, n'apprenant rien du dehors que par cette nourrice, ignorant l'Espagne et le monde, se figurait que ce royaume était redevenu en deux ans l'empire de Charles-Quint. En réalité, la surprenante activité d'Alberoni avait créé une belle flotte et une armée non sans valeur. Le revenu avait augmenté, parce qu'ayant supprimé les priviléges de l'Aragon et de la Catalogne, on faisait payer ces provinces. Qu'était-ce pour une grande guerre? Qu'étaient les petites réformes qu'avait pu faire Alberoni? Au fond, très-peu de chose. L'Espagne n'en était pas moins épuisée, stérile, un cadavre. L'ingénieux résurrectionniste la remettait debout, mais pour la faire choir sur le nez.

Ce qui trompait encore Madrid, c'étaient les romans insensés, les folles promesses qui venaient de la France par toutes sortes d'intrigants. Tout cela misérable. Reprenons d'un peu haut, mais en datant soigneusement.

À son avénement, le Régent avait promis aux princes du sang, à M. le Duc, qu'on ôterait aux faux princes, bâtards adultérins, le droit de succéder au trône que leur avait donné le feu roi. Cela fut exécuté en juillet 1717, et dès lors la duchesse du Maine, née Condé, et tante de M. le Duc, mais furieuse de voir son mari descendre, implora l'appui de l'Espagne.

Elle avait des amis au Parlement (le président de Mesmes et autres). Elle en avait dans la noblesse, où deux hommes ruinés, Laval et Pompadour, étaient déjà en rapport avec Cellamare, l'ambassadeur d'Espagne. Enfin, elle s'adressa au grand trio jésuite qui avait gouverné à la fin de Louis XIV. L'un des trois, le père Tournemine, lui donna un baron Walef, aventurier liégeois, peu sûr, fort étourdi, qu'elle envoya à Philippe V.

On voulait que ce prince mît le feu aux poudres en écrivant au Parlement et demandant les États généraux. La lettre, ayant fait son effet, aurait été suivie d'une armée espagnole.

Le Régent savait tout. Dans l'automne de 1717, il fit lui-même avancer des troupes vers les Pyrénées, encouragea les grands d'Espagne qui voulaient chasser l'étranger (Alberoni, la reine), s'emparer du roi, des infants. Seulement il refusait d'autoriser le coup qui, seul, eût tout tranché, l'assassinat d'Alberoni.

La corruption, la faiblesse du Régent ne peuvent faire qu'on oublie le contraste de sa douceur avec la férocité de ses ennemis. Tandis que dans leurs pamphlets on le désignait à la mort, lui, il était si peu haineux, qu'averti qu'un conspirateur violent, M. de Laval, était pauvre, il pensa que peut-être il ne conspirait que par misère, et lui donna une pension. Laval ne la refusa pas, mais il conspira de plus belle.

Tout en voulant obtenir de l'Espagne ce désarmement sans lequel il était impossible d'avoir la paix européenne, il négociait longuement, obstinément, pour les intérêts de son ennemie, la reine d'Espagne, quant aux successions de Parme et de Toscane. Cette dernière affaire irritait fort l'Autriche, et retarda longtemps les choses. Torcy (copié par Saint-Simon) dit que les Impériaux regardaient le Régent comme partial pour l'Espagne et refusaient de s'y fier.

Et cependant il fallait se hâter. Paris était fort agité. Il l'était par l'odieux des mesures financières que prenait d'Argenson, et par les menées des partisans du duc du Maine, par les résistances ouvertes du Parlement, par les sourdes intrigues des ambassadeurs étrangers.

D'Argenson, qu'on croyait ami de Law et conseillé par lui, dès qu'il entra au ministère, passa à ses ennemis, et, publiquement associé à une compagnie rivale, fit ses propres affaires avec une audace effrontée. Il donna le bail des Fermes et gabelles, à qui? à lui-même, ministre, représenté par son valet de chambre!

Cet homme de police, abusant de sa vieille réputation de dureté, et bien sûr d'être craint, n'eut ni ménagement ni pudeur. D'un coup il éleva la valeur de l'argent de 40 à 60, payant 60 livres avec 40 (empochant 20). Il fit un filoutage hardi sur la refonte des monnaies.

Le Parlement saisit l'occasion. Il défend d'obéir (20 juin 1718). Il appelle à lui les corps de métiers. D'autre part, d'Argenson envoie aux marchés des soldats pour faire prendre sa monnaie. Refus, violences et batteries.

On publiait alors, on lisait avidement les beaux Mémoires du cardinal de Retz. Tout ce qui aimait le mouvement regrettait de n'être pas né du temps de la Fronde. La petite duchesse du Maine, avec sa ridicule académie de Sceaux, les gens de lettres qui lui prêtaient leurs plumes, n'étaient guère propres à agir sur le peuple. Si pourtant le monde des Halles, poussé à bout par l'affaire des monnaies, s'était levé, si les Parlementaires s'étaient mis à sa tête, nul doute que le vieux Villeroi ne leur eût donné le petit roi. Villars eût appuyé de sa glorieuse épée, de sa renommée populaire. Et qui sait? le Régent se serait trouvé seul, ayant contre lui le roi même.

Cette cabale d'Espagne n'était pas tant à dédaigner. Des gens loyaux, comme Villars, ne croyaient pas du tout trahir en appuyant Philippe V, le frère du duc de Bourgogne, prince honnête et pieux, qui, sans nul doute, eût sauvegardé les droits de l'enfant Louis XV. Ils se sentaient en tout cela fidèles à la pensée du feu roi.

Le Prétendant, pour qui Louis XIV écrivait encore à son lit de mort, avait son agent le plus sûr, le duc d'Ormond, caché près de Paris. Il était en rapport avec les ambassadeurs d'Espagne et de Russie. Dans le récit prolixe, obscur, mal lié, de Torcy, on voit que les rapports d'Alberoni avec le czar et Charles XII, interrompus un moment, se renouaient. Il ne dit pas la cause de ces variations qu'a révélées Alberoni. Rien n'eût pu faire renoncer celui-ci à son plan du Nord. Même en juin, par Paris, il envoya un émissaire à Charles XII.

Le czar était tout Espagnol en ce moment par sa haine de l'Autriche, par son extrême crainte que la France ne prit avec elles des engagements définitifs. Le Régent l'amusait, faisait croire et à l'Espagnol et au Russe qu'il n'était pas décidé à signer. Mais, dès le commencement de juillet, le comte de Stanhope, confident du roi George, était arrivé à Paris, et, dans une parfaite intimité, ils avaient réglé la future Quadruple Alliance.

Le vrai sens de ce traité était celui-ci: la France, l'Angleterre et la Hollande commandaient, au besoin, exécutaient la paix définitive.

L'Autriche, victorieuse des Turcs, bouffie de ses victoires, et qui rêvait toujours et l'Espagne et les Indes, on l'obligeait enfin d'y renoncer, en recevant un joli joyau, la Sicile.

Malgré l'Autriche, on assurait à la reine d'Espagne pour ses enfants, non-seulement la succession de Parme, mais celle de Toscane. Clause obstinément repoussée de l'Empereur, à qui les ports de la Toscane semblaient une porte ouverte par où la France rentrerait à volonté en Italie.

L'Autriche refusa longtemps, et même, après avoir signé, elle voulait encore revenir sur ses pas. L'Espagne refusa bien plus obstinément encore. Alberoni, pressé là-dessus par les Anglais, se fâcha, menaça. Il croyait les tenir par l'intérêt commercial, croyait que les ministres et les chefs politiques n'oseraient, par une rupture, compromettre les banquiers, marchands et armateurs de Londres, qui exploitaient l'Amérique espagnole.

Il se trompait. George, avant tout, voulait servir l'Empereur et ne ménageait rien. Les grands meneurs anglais voulaient frapper la marine d'Espagne, frapper Philippe V, affermir le Régent. C'était leur homme. Il ne tenait pas à eux qu'il ne fût plus que Régent. L'ambassadeur anglais, Stairs, à la mort de Louis XIV, aurait voulu qu'il se fît roi.

Stairs avait préparé le traité. Vers le 1er juillet, le comte de Stanhope, confident de George, mais qui avait aussi la pensée des chefs du Parlement, arriva à Paris, et put dire au Régent des choses qui ne s'écrivent point: Premièrement, qu'une forte flotte anglaise suivait celle d'Espagne, pour l'empêcher d'agir, sinon pour la mettre au fond de la mer. Deuxièmement, que, quelle que fût la faiblesse de George pour l'Empereur, le lien fort, unique, de l'Angleterre était avec la France; qu'elle traiterait au besoin avec elle pour contraindre l'Autriche à la paix.

Et les Anglais n'entendaient par la France que celle du Régent et de la maison d'Orléans. Le Régent seul leur donnait confiance contre le Prétendant, contre les Jacobites, contre la guerre civile, contre les coups de main que l'Espagne et le czar pouvaient tenter sur eux, en leur lançant un Charles XII.

On a dit qu'en cela ils ne voulaient rien autre chose que se faire ici un vassal. Mais en réalité c'était pour eux une question de vie et de mort. L'opinion, en France, était, je l'ai dit, généralement faussée et pervertie. Elle s'intéressait au roman du Stuart. Beaucoup mêlaient sa cause à celle du roi d'Espagne. Des hommes, en divers genres, illustres ou éminents (comme Villars, Saint-Simon, Torcy), étaient de cœur Jacobites, Espagnols, donc absurdement rétrogrades. Stanhope et Stairs, qui voulaient Orléans (quels que fussent ses vices, et ses faiblesses pires encore), étaient dans la vraie voie du siècle et du nouvel esprit.

Tout fut conçu à un souper qui (chose bien significative) eut lieu dans la maison natale et patrimoniale des Orléans, au palais de Saint-Cloud. Ce palais, alors si petit, logeait l'été toute la famille, Madame, mère du Régent, sa femme, souvent sa fille. Elles reçurent Stanhope et le traitèrent. Cette fraternisation solide et qui semblait définitive se fit à la table de famille. On se sentit dès lors bien ferme contre les mouvements de Sceaux, du Parlement. On avait la sécurité d'un joueur qui s'amuse et tient les cartes encore, mais qui déjà a gagné la partie. Et quelle partie? la grande, celle de la couronne; on la voyait si près! on croyait la toucher. Vive joie, moins pour le Régent (fort désintéressé) que pour les trois princesses, pour l'orgueil impérial de sa mère, pour l'ambition profonde, souffrante, de sa femme, et bien plus pour la folle ivresse de la duchesse de Berry. Elle crut Orléans déjà roi, et (comme un fait de cette date le prouve trop malheureusement) elle perdait tout à fait l'esprit.

Nous reviendrons là-dessus. Remarquons seulement que ni l'excès du vice, ni la bonne fortune n'endurcissait le Régent. Il eut, à ce moment (peut-être attendri du bonheur), un rare mouvement de bonté. Il eut pitié de l'ennemi.

Quoiqu'il lui fût hautement désirable que l'Espagne fût coulée à fond, quoiqu'un grand coup frappé par l'Anglais sur Alberoni dût aussi effrayer, abattre ici ses ennemis, il fit, par son agent, Nancré, avertir cet aveugle au bord du précipice. Il le pria de ne pas se perdre, de ne pas lui donner, à lui Régent, cet avantage décisif et cruel.

Nancré ne trouva à Madrid que des sourds et des insensés. Ils nageaient en pleine victoire. Victoire peu difficile. Le duc de Savoie, qui avait encore la Sicile, mais qui était près de la perdre ou par l'Espagne ou par l'Empereur, en retirait ses troupes. Vainqueur sans combat (3 juillet), le pavillon d'Espagne flotte à Palerme. La conquête paraissait certaine. Mais les preneurs risquaient fort d'être pris. Les Anglais n'en faisaient mystère. Stanhope lui-même (24 juin), plus tard l'amiral Byng, arrivé à Cadix, avaient fait dire aux Espagnols qu'aux termes des traités, à tout prix, on défendrait l'Empereur.

L'envoyé des Anglais serrant de près Alberoni pour obtenir une réponse, celui-ci ne décida rien de lui-même. Il a dit, après sa disgrâce: 1o qu'il eût voulu retarder et ne faire la guerre qu'après s'être assuré de plus grandes ressources; 2o qu'il n'eût pas voulu qu'on commençât par l'Italie, mais par l'affaire du Prétendant. Or, c'était justement l'Italie que voulait la reine, et à tout prix, sur-le-champ. Elle était si aveugle, qu'elle ne voulait de la Sicile que comme d'une conquête préalable qui lui ferait faire celle du royaume de Naples. Le pape s'y opposait: chose grave pour Philippe V. N'importe. La fée dangereuse, sans doute par un coupable échange de honteuses faiblesses, avait acheté celle-ci. Le triste roi remit tout au destin, et sobrement répondit à l'Anglais: «Que Byng exécutât ce qu'avait commandé Sa Majesté Britannique.»

Cruelle, imprudente parole! Il était aisé à prévoir que, de ce mot, il noyait son armée. Cette brave armée d'Espagne qui, pour lui obéir, était en pleine mer, en tel danger, ne lui inspirait-elle donc aucune pitié?

Pouvait-il croire qu'une marine créée d'hier tiendrait contre la vieille marine anglaise? Jadis, les Basques, il est vrai, si étonnamment hasardeux, firent du pavillon espagnol le premier du monde. Philippe II les découragea, et, dans l'affaire de l'Armada, les soumit à ses Castillans. Philippe V les découragea, et, dans cette affaire de Sicile, confia de hauts commandements à des intrigants jacobites, des aventuriers irlandais.

Du reste, les moyens humains semblaient fort secondaires. On comptait sur le ciel, et l'on exigeait un miracle. On sommait Dieu d'agir. L'Inquisition à ce moment fut terrible d'activité. En une seule année, cent et quelques personnes furent brûlées vives, quatre cents autres diversement suppliciées.

Des Juifs ou Maures, des misérables qui se croyaient sorciers, des luthériens (libres penseurs), voilà ce qu'on brûlait. Jamais de vrais coupables. L'Inquisition était fort douce pour le libertinage. Sodome était ménagée à Madrid beaucoup plus qu'à Paris. En 1726, un homme fut brûlé ici en Grève pour une faute que les juges, en Espagne et en Italie, négligeaient comme peccadille, affaire de confessionnal. On payait cela avec quelque aumône aux couvents, quelque délation, un service au clergé.

Les pêcheurs, quoi qu'ils fissent, expiaient par un fanatisme cruel, horriblement sincère, par le dévouement à l'inquisition.

Madame de Villars vit, aux auto-da-fé, des seigneurs sauter des gradins, tirer l'épée, piquer, larder les victimes hurlantes, qu'on précipitait au bûcher.

Le roi, s'il n'agissait, du moins assistait, présidait, avec sa gracieuse reine. Un tel jour expiait des nuits. S'ils avaient des scrupules pour les péchés d'hier ou ceux qui se feraient demain, ils les compensaient par leur zèle, mettaient aux pieds de Dieu et les douleurs des autres et le petit supplice de voir tant de choses effroyables.

Ils comptaient que le ciel, touché de ces offrandes, bénirait leur expédition.

Certes, si les sacrifices humains, la chair brûlée, pouvaient lui plaire, jamais il n'eût dû être plus favorable.

Cette flotte d'Espagne allait rendre la Sicile aux moines qu'avait chassés le duc de Savoie, et y raviver les bûchers. Tout lui réussissait. Elle avait pris Palerme et elle allait prendre Messine, quand elle se vit suivre de près par Byng, par sa flotte, plus forte en canons. Byng avait demandé un armistice de deux mois et ne l'avait pas obtenu.

Le 11 août, l'amiral d'Espagne, incertain de ses intentions, avait quitté Messine, se trouvait devant Syracuse. Il voit Byng aller droit à lui, couper sa flotte, et, sans tirer encore, pousser ses vaisseaux au rivage. Un d'eux fit feu, et donna à l'Anglais le prétexte qu'il désirait.

Coïncidence singulière.

Le même jour, 11 août, le comte de Stanhope, premier ministre d'Angleterre, arrivait à Madrid voulant sauver Alberoni. Les vives plaintes du commerce anglais l'avaient changé, lui faisaient craindre une rupture avec l'Espagne. Il venait traiter, mais trop tard.

L'immense désastre avait eu lieu. Surpris et séparés, ne pouvant même combattre, les Espagnols, avec toute leur vaillance, furent irrésistiblement poussés à la côte, ou coulés. Un de leurs capitaines irlandais s'enfuit le premier. Plusieurs vaisseaux furent mis en feu. Vingt-trois périrent ou furent pris, avec 700 canons et 5,000 hommes. Byng renvoya les officiers, s'excusant froidement «de ce malentendu, pur accident, survenu par la faute de ceux qui tirèrent les premiers.»

Cruel, déplorable désastre,—mais qui faisait la paix du monde.

La mort de Charles XII qui survint en décembre, en fut une autre garantie.

Elle ne fut qu'un peu retardée en 1719, par notre courte expédition d'Espagne et celle des Russes en Suède. Elle arrivait fatalement.

Un seul homme rit. Ce fut Dubois.

La France fut touchée. Et l'homme du Régent, Nancré, qui seul eut le courage de l'apprendre à Alberoni, ne le fit qu'en versant des larmes.[Retour à la Table des Matières]

CHAPITRE VI

TRIOMPHE DU RÉGENT SUR LES BÂTARDS ET LE PARLEMENT
Août 1718.

Madame de Maintenon, dans sa pieuse retraite, octogénaire et si près de sa fin, suivait de l'œil les destinées du duc du Maine, son élève, ne désespérait pas de voir renverser le Régent. Elle accueillit avec bonheur la nouvelle des agitations de la Bretagne (24 janvier 1718). Les conjurés de Sceaux comptaient en profiter. M. de Laval, en Bretagne, M. de Pompadour, en Poitou, voulaient créer une Vendée.

Les six mille nobles de Bretagne, démocratie sauvage où tous votaient, le clergé et le Parlement (qui étaient deux noblesses encore), s'agitaient à l'aveugle au moment même où l'impôt fort réduit aurait dû calmer la province. Il était descendu de douze millions à sept (en 1718). En outre le Régent, malgré l'agitation, avait poussé la confiance jusqu'à autoriser des assemblées locales qui prépareraient le travail de l'assemblée générale (rouverte en juillet 1718). Celle-ci n'en fut que plus turbulente, et on fut obligé de la dissoudre. Pour qu'elle soulevât le peuple, il eût fallu deux choses, que les curés, le bas clergé, prêchant contre le Régent, lui montrassent sa foi en danger sous un prince si impie, et qu'en même temps une grande manifestation navale et militaire de l'Espagne apparût sur les côtes, une flotte de Philippe V sous le drapeau des fleurs de lis[7].

Ces deux choses manquèrent également. Dubois, comme on a vu, par ses avances à Rome, divisa les ultramontains. Si beaucoup restèrent espagnols, plusieurs furent gagnés au Régent. Ils n'agirent pas d'ensemble pour soulever la Bretagne. Quand on y prit les armes (trop tard, en 1719), les meneurs gentilshommes n'avaient avec eux que deux prêtres.

L'autre condition manqua de même. Point de troupes espagnoles. L'ambassadeur Cellamare, le 30 juillet, mandait de Paris à Alberoni qu'on ne pouvait rien sans cela. Et Alberoni répondit: «L'armée, la flotte sont en Sicile.» Le 11 août, la voilà détruite, cette flotte, et l'armée quasi prisonnière, qui ne peut plus sortir de l'île.

La Vendée de l'Ouest se trouve tout au moins ajournée. La Fronde de Paris, la cour de Sceaux, les chefs du Parlement liés avec Madrid et le Parlement de Bretagne, sont blessés pour l'instant avec Alberoni.

On ne pouvait savoir le désastre espagnol que le 22 ou le 23. Les meneurs de Paris, dans l'ignorance où ils étaient de ce grand coup, croyaient pouvoir en frapper un ici. Le 18 août, la duchesse du Maine envoyait de Sceaux sa célèbre femme de chambre, mademoiselle Delaunay, pour conférer encore avec eux. Elle les vit à minuit sous le pont Royal, et, sans doute, leur donna ses dernières instructions. On méditait une chose violente, qui eût atteint de très-près le Régent, une rapide exécution qui l'aurait avili en montrant sa faiblesse, et qui eût exalté le peuple (toujours admirateur de l'audace) pour le Parlement. Sanglante expérience; mais sur un étranger, sur un aventurier, in animâ vili.

Le 12, on avait renouvelé un arrêt de l'ancienne Fronde (porté alors contre le Mazarin), arrêt qui défendait à tout étranger de s'immiscer au maniement des deniers royaux sous peine de mort, le condamnait sans forme de procès. Law, enlevé de sa Banque, amené dans l'enceinte du Palais, eût été pendu sur-le-champ. On a douté que la chose fût sérieuse. Elle eût été impossible, en effet, s'il eût fallu un jugement en règle de ce grand corps où il y avait nombre d'honnêtes gens; mais, sur l'arrêt déjà rendu le 12, nulle procédure nouvelle n'eût été nécessaire. Les présidents, un de Mesmes, un Blamont, un Lamoignon, n'eussent eu qu'à ordonner d'exécuter l'arrêt. Law, plus intéressé que personne à bien s'informer, se crut en vrai péril, et Saint-Simon l'y crut; car il lui conseilla de se cacher, lui fit chercher asile au Palais-Royal même, chez le Régent.

La chose était énorme d'injustice et d'ingratitude.

Et d'abord d'injustice. On prenait occasion de l'irritation qu'avait causée la monnaie de d'Argenson. Mais d'Argenson était justement rival de Law. En juin, avec les Duverney, il l'avait empêché d'avoir le bail des Fermes et gabelles, et il l'avait pris pour lui-même.

On avait cru habile de s'attaquer à l'étranger. Depuis les Concini et les Mazarini, le mot était puissant pour lancer à l'aveugle la meute populaire. Grande pourtant était la différence. Ces gens entrant en France n'avaient pas de chemise et moururent horriblement riches. Law entra riche en France et sortit pauvre, en galant homme.

Les jansénistes mêmes, les honnêtes gens du Parlement, étaient ici peu délicats. Ils avaient horreur de penser qu'un huguenot pût devenir contrôleur général. Law avait contre lui toutes les branches du parti dévot. Il était protestant; il était apôtre et prophète de certaines utopies économiques, humanitaires. Ses caissiers, ses commis, étaient souvent des réfugiés, qui, forts de sa protection, hardiment étaient revenus.

Je ne dis rien encore ici de lui, ni de ses précédents, rien du Système. Notons seulement que Law, alors, en 1718, n'avait marqué en France que par deux éminents services, se hasardant pour nous, engageant sa bonne chance, jusque-là très-heureuse, dans notre mauvaise fortune.

Il avait débuté par un bienfait qu'on ne pouvait nier. Il avait créé une Banque qui n'exigeait des actionnaires qu'un quart en argent, acceptant pour le reste nos malheureux billets d'État, résidu de la banqueroute, dépréciés dès leur naissance. Dès lors, ils furent moins rebutés. Le crédit public fut un peu relevé. L'industrie, le commerce, reprirent du moins espoir. Cette Banque, par son escompte modéré, supprima l'usure. Celui qui prenait ses billets (valeur fixe, réglée uniquement sur un poids d'argent) n'avait pas à craindre les variations ruineuses que les monnaies subissaient sans cesse.

L'État, comme les particuliers, trouvait ces billets fort commodes. M. de Noailles, quoique ennemi de Law, autorisa les comptables à recevoir les impôts en billets de sa Banque. On n'eut plus le spectacle barbare de voir l'argent voyager en nature, d'exposer de grosses voitures, chargées de métaux précieux, aux attaques des voleurs. Pour éviter ce danger, on n'avait jusque-là de ressources que des traites tirées par les receveurs sur les marchands de Paris, avec un bénéfice énorme pour les uns et les autres. Les billets de la Banque firent tout cela sans péril et sans frais.

Tout était libre et sûr dans cette institution. Contre les billets présentés, on vous donnait sur-le-champ des espèces. Et tout était lumière: les actionnaires eux-mêmes gouvernaient la Banque républicainement. De là, modération, sagesse. Ces billets si recherchés, on n'en crée en deux ans que pour 50 millions.

Les choses allèrent ainsi jusqu'en août 1717, jusqu'à l'agonie de Noailles. L'État, alors, dans sa détresse regarda vers cette Banque brillante et prospère, y chercha un secours.

Plus d'un gouvernement était alors au même point, et, dans sa défaillance, imaginait de se substituer une compagnie financière. L'Empereur accueillait le plan monstrueux d'une Banque qui eût payé pour lui, mais qui aurait été un État dans l'État. Cette Banque autrichienne, fondée sur des contributions forcées, le produit des confiscations, etc., était un horrible Grand Juge en matière financière, investie du pouvoir de condamner à son profit. Law, imploré par le Régent, n'exigea rien de tel.

Il ne demandait rien qu'à la vraie source des richesses, à la nature et au travail. Il s'adressait à la puissante nature du Nouveau Monde, non à la dangereuse Amérique tropicale, mais à celle qui, placée sous nos latitudes, est encore une Europe, une nouvelle France, le Canada, la Louisiane. On a fort durement jugé son entreprise. Rappelons-nous ceci: il y fallait un siècle, et il n'eut que deux ans.

Dans cette création, il faut le dire pourtant, la prudence éclata moins que la générosité. Sa Compagnie d'Occident, fondée au capital nominal de cent millions, acceptait la condition de les recevoir en mauvais billets d'État qui perdaient les trois quarts, donc valaient seulement vingt-cinq millions. Et cela même, elle ne le recevait pas; mais (à la place) une simple rente annuelle de quatre millions. Notez encore qu'elle n'avait en tout que la première année, quatre millions, pour mettre à son commerce; la seconde année, les suivantes devaient être partagées entre les actionnaires. Ces quatre millions, c'était tout!

La Compagnie d'Occident, quelles que fussent ses chances de ruine, pour un moment fut le salut pour nous. Elle absorba une masse de ces billets sous lesquels on pliait. Elle permit de supprimer un impôt très-lourd, le Dixième.

Le Parlement, corps très-incohérent, en grande majorité honnête, mais de peu de lumière, très-ignorant (hors de son droit civil), était alors poussé par de fort dangereux meneurs. Après l'affaire populaire des monnaies, ils avaient cru que rien ne valait mieux, pour faire sauter le Régent, qu'un vaste procès criminel où l'on atteindrait plus ou moins tout ce qui l'entourait. Dans l'enquête, commencée mystérieusement, on poursuivait pêle-mêle et Law et les rivaux de Law. On attaquait avec le grand banquier nombre de gens qui l'exploitaient, le rançonnaient. On eût voulu pendre à la fois et les voleurs et le volé.

À la tête des voleurs qui pillaient Law était la maison de Condé. Le Parlement n'osait regarder si haut. Il s'en tenait à tel seigneur, tel duc et pair, par exemple un La Force, renégat du protestantisme, agioteur, accapareur. D'autres, avec les mains plus nettes, étaient attaqués par les parlementaires dans leur dignité, leur noblesse. Le président de Novion, dans ses enquêtes satiriques, prouvait la bourgeoisie de ces faux grands seigneurs, cruellement leur arrachait leurs noms.

Ces gens exaspérés poussaient tous le Régent contre le Parlement. Déjà, le 2 juillet, il avait dit nettement, ce qui était la vérité, «que ce corps n'était qu'une cour de judicature et d'enregistrement.» Depuis un demi-siècle il n'avait eu nulle connaissance d'affaires politiques, jusqu'à ce que le Régent, en 1715, lui reconnût le pouvoir de casser, annuler le testament du roi. De là cet orgueil insensé jusqu'en août 1718. Là il fit hardiment des actes de souveraineté, mettant le Régent en demeure de le briser ou de l'être lui-même.

Le Parlement se fût moins avancé s'il avait su le 12, à son premier arrêt, le désastre espagnol du 11. Mais il fallait au moins douze jours pour que la nouvelle arrivât. Le 21, il fit le pas le plus hardi, voulant que le Régent lui rendît compte, lui donnât un état des billets supprimés. Quel jour arriva la nouvelle? Nul ne le dit; mais les faits montrent que ce fut le 23.

Byng la manda à Londres certainement par le chemin le plus court, le plus sûr, c'est-à-dire par la France. Donc, comptons trois ou quatre jours de la Sicile à Marseille, et huit de Marseille à Paris. Cela fait douze jours, et nous arrivons au 23. Le 24, un changement subit, violent en toute chose, en dit l'effet profond. Law, à son grand étonnement, reçoit non des recors pour l'arrêter, mais des députés du Parlement qui le prient d'excuser la violence de leurs collègues, d'intervenir, d'intercéder, de leur concilier le Régent.

Dubois qui, le 19, était revenu d'Angleterre, et qui, dans son intimité avec les ministres anglais, certainement savait toute chose, attendait, désirait la noyade espagnole; mais, voyant leurs hésitations, à peine il osait l'espérer. Aussi, du 20 au 23, il resta flottant, indécis, disant qu'il vaudrait mieux n'agir qu'aux vacances en septembre. Le 24, lui aussi il est changé en sens inverse, ardent contre le Parlement, actif pour l'organisation d'un Lit de justice qui, le 26, l'écrasera au nom du Roi.

La chose n'était pas difficile en elle-même. Le Parlement était fort peu d'accord; les meilleurs de ses membres savaient parfaitement qu'il avait dépassé son droit. Il s'était avancé étourdiment, et ridiculement tout à coup avait reculé. On le tenait, et par l'argent. Les charges, achetées chèrement, et qui faisaient souvent tout le patrimoine de la famille, rendaient celle-ci fort craintive. Les femmes, au moindre danger, mères, filles, épouses, priaient, pleuraient, troublaient la vertu de Caton. Il suffît d'un mot du Régent à Blancmesnil, l'avocat général, pour le paralyser, le faire bègue ou muet. Mot simple, sans menace. Il lui conseilla «d'être sage.»

Le difficile pour le Régent était son parti même, son ami prétendu, M. le Duc, la férocité d'avarice que montraient les Condés, dangereux mendiants, de ces bons pauvres armés qui demandent le soir au coin d'un bois. Quand Henri IV eut la sotte bonté de les croire et les faire Condés (malgré le procès criminel qui les fait fils d'un page gascon), ils avaient douze mille livres de rente. Ils ont, sous le Régent, dix-huit cent mille livres de rente, et dans les mains de l'aîné seul, M. le Duc. Je ne parle pas des Conti.

Avec cela avides, insatiables, grondant, menaçant en dessous.

M. le Duc dit au Régent qu'il voulait le servir, mais qu'hélas! il était bien pauvre, n'était pas établi, n'ayant que le gouvernement de Bourgogne. Il lui fallait: 1o une petite pension de 150,000 livres (600,000 fr. d'aujourd'hui) comme honoraires de chef du Conseil de Régence; 2o pour son frère Charolais, un établissement de prince; 3o enfin l'éducation du roi enlevée au duc du Maine.

Saint-Simon, ami du Régent, et véritablement ami du bien public, fit les plus grands efforts pour défendre le duc du Maine qu'il détestait, pour empêcher que le Roi ne tombât en des mains si funestes, si dangereuses. Il se tourna et retourna habilement, de toute manière, avec art, adresse, éloquence, pour fléchir M. le Duc. Il le trouva plus sourd encore que borgne, ferme et froid comme la mort. Dans les conférences de nuit qu'ils eurent aux Tuileries, le long de l'allée basse qui suit la terrasse de l'eau, tout ce qu'il en tira par trois ou quatre fois, revenant à la charge le 21, le 22, le 23, c'est qu'à moins de cela «il serait contre le Régent

Ainsi, des deux côtés, les Condés, trop fidèles à leur tradition de famille, voulaient régner; sinon la guerre civile. Toute la bataille était entre Condé et Condé. La duchesse du Maine, comme le grand Condé, son aïeul, la préparait, appelait l'Espagnol; et son neveu, M. le Duc, ennemi acharné de sa tante, intimait au Régent que, s'il ne lui mettait en main le Roi et l'avenir, il passerait à l'ennemi.

M. le Duc gagné, comblé, soûlé, recevant du Régent le don fatal qui pouvait perdre le Régent, était-ce tout? Oui, ce semble. Car, quoique le duc du Maine eût tant de choses en main: l'artillerie, les Suisses, deux grands gouvernements (Languedoc et Guyenne), il était tellement mou, bas, faible, poule mouillée, qu'on était sûr qu'il lâcherait tout au premier mot, se laisserait dépouiller, si l'on voulait, saigner comme un poulet. Mais on n'avait pas même à craindre d'avoir cette peine. Il était sûr qu'il s'évanouirait, disparaîtrait au premier mot.

Restait un point qui peut sembler comique; mais en réalité essentiel et de haut mystère. Si haut que Saint-Simon n'ose rien dire ici, et tire habilement le rideau. Soyons aussi discrets, modérés, convenables; s'il en faut parler, parlons bas.

Ce qui restait de douteux et de grave, c'était la volonté du Roi.

Le Roi avait huit ans. Idolâtré au point où nul roi ne le fut jamais, maladif, entouré de tant de soins, de tant de craintes, se sentant si précieux, le point de mire et le centre d'un monde, il était déjà étonnamment sec, froid, muet, dédaigneux, indifférent à tout, et bientôt l'idéal de l'égoïsme malveillant. Il n'aimait rien, personne, ni Villeroi, ni le duc du Maine. Et pourtant, si l'affaire eût transpiré d'avance, on eût pu faire agir l'enfant d'une manière bien dangereuse. Villeroi l'aurait aisément effrayé de la révolution qu'on préparait, du bouleversement des Tuileries, de l'arrivée de M. le Duc, une figure qui faisait peur. Sans nul doute il aurait pleuré. Quel beau coup de théâtre on eût vu, si, en plein Parlement, quand on lui eut demandé sa volonté, au lieu d'une muette inclinaison de tête, il avait prononcé un Non! Presque tous l'auraient appuyé, et plus qu'aucun, Villars. Grande scène d'effet miraculeux. La voix de ce petit Joas aurait paru celle d'en haut. Villeroi sanglotant aurait fait Josabeth, et Villars le fidèle Abner. Orléans risquait fort de rester Athalie.

Le secret, l'imprévu, la surprise, ici, c'était tout. Elle était difficile. Villeroi couchait dans la chambre du roi, et le duc du Maine dessous. Le fils de Villeroi, capitaine des gardes, était dans les Tuileries. Or c'était aux Tuileries même (et non au Parlement) que devait se faire le Lit de justice. On ne tendit la salle que le matin même à six heures, avec si peu de bruit, que Villeroi, à huit, n'avait rien entendu.

Le Conseil de Régence s'assembla. Mais d'avance il était dompté. Le duc du Maine, averti d'un péril (et ne sachant lequel), était déjà blanc comme linge. Il fut ravi de pouvoir s'échapper, s'enfuir chez lui. On avait charitablement averti Villeroi et Villars qu'ils pourraient bien être arrêtés. Ils en mouraient de peur. Le second, si brave à la guerre, ne craignant le fer ni le feu, avait tant peur d'un petit séjour à la Bastille, qu'en quelques jours il en maigrit.

On croyait le Régent peu capable de résolutions violentes. Mais quand on le vit tellement d'accord avec cette sinistre figure, M. le Duc, on crut que tout était possible. Chacun baissa la tête. Tout passa sans difficulté.

Un seul danger restait. Villeroi pouvait, s'échappant, parler au petit roi, troubler l'enfant craintif, préparer la scène de larmes qui aurait tout perdu. À cela, le Régent trouva un remède bien simple, odieux, il est vrai, ridicule. Ce fut de tenir prisonnier le Conseil de Régence. Il défendit de sortir, et quelques-uns essayant d'échapper, aidé de Saint-Simon qui lui servait de chien de garde, il se posta au seuil, se constitua sentinelle et geôlier.

Enfin arriva le Parlement, bien morne et tête basse, en écolier qui tend la main pour les férules. Il vint à pied pour émouvoir la foule, mais le peuple ne bougea pas. Il reçut sa leçon de cet ex-lieutenant de police, d'Argenson, qu'il avait lui-même parfois tancé, censuré de si haut. Au nom du roi, il fut durement renvoyé à ses petits procès, à la poussière du greffe. Défense de s'occuper de l'État. Puis il apprit la chute des bâtards, du duc du Maine, tombé du rang de prince, réduit à son rang de pairie, dépouillé de l'Éducation. L'étonnement, l'abattement, le désespoir des meneurs, tout est, dans Saint-Simon, peint avec une joie furieuse qui, tant ridicule qu'elle soit, en plusieurs traits touche au sublime. On voit pourtant que cet insulteur violent, haineux, du Parlement, ne connaît pas ce qu'il insulte. Ce grand corps, si mêlé, comptait d'honnêtes gens, austères de mœurs, qui applaudirent à la dégradation des enfants du double adultère. Il ne manquait pas de bons citoyens qui, malgré leurs préjugés parlementaires, auraient applaudi le Régent s'il eût poursuivi leurs chefs intrigants, éclairci leurs rapports avec Madrid, avec l'insurrection qui couvait en Bretagne.

La déroute du Parlement fut suivie de près de la destruction des Conseils. Personne n'y prit garde. Ces soixante-dix ministres, la plupart grands seigneurs, s'étaient montrés parfaitement incapables ou inutiles. Deux classes d'hommes ainsi disparurent des affaires, convaincus d'impuissance,—les juges routiniers, ignorants et bornés,—les grands plus paresseux, fats, impertinents, rétrogrades. Donc, plus d'hommes. Voilà la France qui nous reste de Louis le Grand. Mais il faudra bien peu de temps pour que les idées, les systèmes, les audaces de l'esprit nouveau, fassent germer du sol les nouveaux hommes, les suscitent du fond de la terre.

Sur le théâtre, on ne voit que Dubois qui devient secrétaire d'État. Ministère peu glorieux, mais nécessaire peut-être, dans un moment d'exécution, et dans une crise de police. Il ménagea la coterie de Sceaux, la duchesse du Maine, quoiqu'il la tînt déjà par ses agents secrets. Les rigueurs se bornèrent à l'enlèvement de trois parlementaires qu'on enferma pour quelques mois.

Le Régent n'était pas pour les mesures sévères. En cet unique jour d'effort et de vigueur, il s'était montré un peu faible. Même en frappant, il regrettait le coup. Il eut le cœur percé (il le disait lui-même) de ne pouvoir agir contre le duc du Maine, qu'en atteignant son frère, le comte de Toulouse, bon et digne homme qu'il aimait. Il lui laissa son rang, ses honneurs pour la vie.

Il fut bien plus sensible encore aux larmes de la sœur, madame d'Orléans, tellement attachée au duc du Maine et au rang des bâtards. Quoiqu'on le laissât très-grand prince, avec tant de gouvernements et d'établissements, elle pleurait jour et nuit, comme si l'on eût tué son frère. Toute sa vie elle avait travaillé pour lui et contre son mari. Cette fois elle ne désespérait pas de surprendre sa facilité débonnaire, de lui faire faire quelque fausse démarche qui relevât le duc du Maine. Elle sortit de sa vie immobile où elle restait enfermée et couchée, s'enivrant toute seule (dit Madame) trois fois par semaine. Elle voulut être femme encore, essayer ce qu'elle pouvait. Un peu replète, à quarante ans, elle avait quelque chose d'une seconde jeunesse, même des joues rebondies, dont Madame se moque par une comparaison cynique. Depuis cinq ou six ans, sans rapport avec son mari, elle n'en avait pas eu d'enfant. Elle se montra, dans sa douleur, extrêmement habile. Elle, si sèche, l'orgueil incarné, qui, dans sa langueur affectée, laissait tomber un mot à peine, elle devint tout à coup éloquente, humble, douce, finement flatteuse, s'excusant de pleurer, lui disant «que l'honneur extrême qu'il lui avait fait de l'épouser dominait en elle tout autre sentiment.» Parole caressante, timide, d'épouse et de femme modeste qui rappelait de meilleurs jours, faisait soumission, non sans délicatesse, et s'avançait pudiquement.

Une telle scène d'intimité, humiliante d'elle-même, l'était bien plus encore parce qu'elle se passait devant un tiers, devant celle qui la connaissait le mieux, l'aimait le moins, sa fille. La duchesse de Berry, dès l'enfance, détestait sa fausseté. Elle avait vu alors la servitude, les dangers de son père, l'espionnage de sa mère, ses rapports à madame de Maintenon. Du haut de son audace et de ses vices hardis, elle regardait, avec haine et mépris, ces vices lâches. Elle était venue justement pour soutenir son père, l'empêcher de mollir.

Si elle avait été maligne, dénaturée, impie, autant qu'il semble, elle eût joui de voir ces avances obliques, ces adresses quelque peu rampantes, pour obtenir qu'il se trahît lui-même. Mais la jeune duchesse ne vit ou ne voulut rien voir. Malgré toute sa violence et ses folies, elle avait le cœur de son père. Ils n'eurent qu'une âme à deux. Comme lui, elle ne vit qu'une femme, une mère humiliée, dans les larmes, pas jeune et fort déchue, demandant la pitié. Frappant contraste avec elle-même, brillante, dans l'éclat de sa beauté royale, adorée, le centre de tout. Elle n'y tint pas, et se mit à pleurer aussi de tout son cœur. Le Régent suffoquait. Ce fut entre les trois un concert de sanglots.

Doit-on croire qu'en voyant ce changement subit, d'une mère si orgueilleuse, tout à coup abaissée, elle eut quelque pensée de l'instabilité commune, un pressentiment vague qu'elle aussi, un coup la frapperait? Elle était dans un moment grave. S'il faut le dire, elle était grosse.

Elle l'était d'environ sept semaines (sans nul doute du mois de juillet).

Pendant son mariage, elle n'avait jamais pu amener à bien une grossesse. Celle-ci, inattendue, fortuite, devait l'inquiéter.

Cet état de péril, de honte, de gêne constante, pouvait avoir mauvaise fin. Et en effet, elle accouche en avril, meurt en juillet, presque à l'anniversaire du premier jour de sa grossesse.

En Espagne, à Sceaux, en Europe, on crut, on assura que, si Riom y fut pour quelque chose, il n'y fut qu'en second. Non-seulement les ennemis, mais les indifférents, les impartiaux (Du Hautchamp par exemple, écrivain financier nullement hostile au Régent), soutinrent cette chose bizarre que, tout en s'obstinant au mariage qui devait amender sa vie, elle avait des rechutes vers son vice d'enfance, sa dépravation presque innée. En rapprochant les dates, on voit par son accouchement d'avril 1719 qu'elle devint enceinte aux fêtes de Saint-Cloud en juillet 1718, à ce triomphe de famille. Orléans, alors assuré, garanti par Stanhope, lui parut déjà sur le trône, arbitre de la paix du monde. Au même mois il eut en main tous les fils de l'intrigue de la duchesse du Maine, pour la perdre quand il voudrait. Joie violente pour la fille du Régent. Unique confidente, comme toujours, possédée de ce grand secret qu'il lui fallut garder longtemps, elle dut, dans l'orgie furieuse, s'en dédommager à huis-clos.

Une grossesse ne pouvait alors que nuire à Riom. Il devait peu la désirer. Un tel éclat (qui devait surtout exaspérer Madame), n'allait à moins qu'à briser tout. Il était bien dirigé par sa maîtresse, la Mouchy, qu'il aimait mieux que la princesse. Il n'était pas aveugle, voulait avant tout fixer la fortune. Il gouvernait en maître, en mari. Cela suffisait.

Riom n'avait ni esprit, ni grâce, ni même agrément de jeunesse. Il avait l'air malsain. C'était un amant un peu ancien pour une personne si mobile. Et, bien pis, c'était un mari. Il en avait déjà les honneurs, les déboires, les ridicules aussi.

Elle faisait la reine, la régente, sans souci de lui. Elle porta sa maison jusqu'à huit cents domestiques et officiers de toute sorte.

Elle accepta chez les Condés, à Chantilly, une fête babylonienne où l'on semblait célébrer son avènement; trente mille flambeaux éclairaient la forêt (Manuscrit Buvat).

Au Luxembourg, elle se fit un trône élevé de trois marches, où elle voulait que les ambassadeurs vinssent à ses pieds recevoir audience, selon l'étiquette des reines régnantes. C'était démasquer, afficher violemment la situation, faire trop visiblement de Riom un mannequin.

À en croire Du Hautchamp, dans un souper, on se gêna si peu qu'il éclata avec fureur. Ni lui ni le Régent ne se souvinrent plus des distances. Ces scènes violentes et dégradantes expliquent peut-être l'apoplexie que le Régent eut en septembre (Manuscrit Buvat). Avis sinistre que donnait la nature. D'autant plus entraînés, poursuivant leur destin, ils semblaient le braver et courir au-devant, dans ce chemin fatal qui était celui de la mort.[Retour à la Table des Matières]