L'aile Nord de Versailles était pleine. On assiégeait M. le Duc. La Vrillière, avec sa patente et son serment tout prêt, le mena chez le Roi, où Fleury, comme il était convenu, dit que le Roi ne pouvait mieux faire que de le prier d'être premier ministre. Le Roi avait les yeux humides et rouges. Il ne dit pas un mot. D'un signe il consentit et transféra la monarchie. M. le Duc à l'instant remercia et fit le serment.
Que faisaient les amis du mort? Saint-Simon vint de Meudon à Versailles, pourquoi? pour s'enfermer, dit-il.
Noailles et Guiche couraient, cherchaient le fils du Régent. Il était à Paris. Leurs offres de service furent mal reçues. Il s'en débarrassa. Et Saint-Simon a tort de le lui reprocher. Ils arrivaient fort tard; ils arrivaient sans Saint-Simon.
Louis XV, qui ne sentait rien, pleura cependant le Régent et en parla toujours avec affection. L'Europe le regretta et regretta Dubois. Paris, avec le temps et sous ceux qui suivirent, plats, sots et violents, se souvint volontiers de deux hommes d'esprit qui n'avaient pas été cruels. Dubois persécuta bien moins qu'on n'eût voulu. Il s'en excuse plaisamment en écrivant à Rome: «Les Jansénistes sont si sobres et si simples de vie, que la prison, l'exil ne leur font rien.» Le Régent, avec tous ses vices et sa déplorable faiblesse, fut, il faut bien le dire, infiniment doux et humain. La Henriade, livre non de génie, mais d'humanité, de bonté, fut accueilli par lui, et on lui saura toujours gré d'avoir bien reçu, admiré, laissé circuler ce grand livre si hardi, les Lettres persanes, l'œuvre émancipatrice qui a couronné la Régence.[Retour à la Table des Matières]
L'avortement de la Régence, le chaos qui suit le Système, les exploits de Cartouche, le dur gouvernement qui vient, ne doivent pas nous faire perdre de vue les résultats immenses qui restent de ces neuf années.
La langueur aride, impuissante et si près de la mort, qui marque la fin de Louis XIV, a fait place aux élans d'une vie qui, malgré les rechutes, ne peut plus s'arrêter. On est sorti de la paralysie. Une circulation active s'est établie. Des arts nouveaux, charmants, sont la révélation extérieure et légère d'un autre esprit, d'un changement profond dans les mœurs et les habitudes.
Mais la belle, très-belle révolution qu'il faut noter, c'est l'humanisation, l'adoucissement singulier des opinions, le progrès de la tolérance. Naguère encore, Bossuet et Fénelon, madame de Sévigné, admiraient la proscription des protestants. Le meilleur prince du temps, un saint, le duc de Bourgogne, excusait la Saint-Barthélemy. Douze ans après, elle fait horreur à tout le monde. La Henriade, un poème peu poétique, n'en réussit pas moins, parce qu'elle la flétrit, la maudit.
Chose propre à la France, à laquelle l'Angleterre, l'Allemagne restent indifférentes, et les autres peuples contraires. La barbarie religieuse continue dans toute l'Europe.
L'Espagne suivait, bride abattue, la carrière des auto-da-fé. En 1721, la seule ville de Grenade, sur l'échafaud de plâtre où quatre fours en feu (figurant les prophètes) mangeaient la chair hurlante, Grenade mit en cendres neuf hommes, onze femmes. C'est l'année des Lettres persanes.
Dans l'année de la Henriade, Philippe V et sa reine, à Madrid, infligent à la petite Française qui arrive la fête épouvantable d'une grillade de neuf corps vivants, l'horreur des cris, l'odeur des graisses, des fritures de la chair humaine.
L'autre année (1724), la vaste exécution des protestants de Thorn; plusieurs décapités et plusieurs torturés dans des supplices exquis. Les Jésuites vainqueurs en firent une exécrable comédie de collège (la Fille de Jephté), où l'effigie des morts grimaçait sur l'autel, par un second supplice de haine et de risée.
Voilà l'Europe à cette époque brillante et encore si barbare, où Montesquieu, Voltaire, ont élevé la voix. Que disaient-ils?
«Grâce pour l'homme!... Respect au sang humain!» C'est le sens de leurs livres immortels et bénis, livres de bonté, de douceur, d'humanité, de pitié; donc de vraie religion. Si Dieu avait parlé, qu'aurait-il dit: «Grâce pour l'homme!»
Mais comment arriver à ce grand but d'humanité? Par nul autre moyen qu'en brisant la fascination des dangereux symboles, l'atroce poésie du Moyen âge, à qui on immolait tant de réalités vivantes. Il fallait bien la détrôner cette poésie imaginative, pour faire régner à sa place celle du cœur et de la nature. La satire, la critique, dans ce sens, étaient œuvre sainte, puisqu'elles éteignaient les bûchers.
La difficulté très-bizarre, c'est que les âmes les plus tendres étaient les plus furieuses. La pitié, la tendresse n'ont jamais manqué en ce monde. Des Albigeois aux Dragonnades, à travers quatre cents, cinq cents ans de massacres, ces sentiments ont abondé; mais seulement, sans rapport à la pauvre vie humaine. La pitié était pour l'hostie. C'est l'hostie outragée, le petit Jésus maltraité, qui fait pleurer à chaudes larmes la douce femme aux auto-da-fé. Si l'on brûle à Wurzbourg un sorcier de neuf ans, c'est attendrissement pour l'idéal enfant qu'on dit immolé au sabbat.
Louis XIV n'était pas insensible, et son cœur fut ému après les Dragonnades. Comme tous les meilleurs catholiques, il eut scrupule, il eut pitié. Non des protestants certes. Mais il trouvait cruel de faire à des damnés litière et pâture de l'hostie, de mettre Dieu dans ces bouches grinçantes.
Maintenant voici une chose inouïe, un scandale. La thèse est retournée. Dans le poème de la Ligue, le poème de la Saint-Barthélemy, le croirait-on? la pitié est pour l'homme, pour la réalité saignante. Ces rouges torrents lui font horreur, et il avance un paradoxe audacieux; il soutient, cet impie, qu'en l'homme aussi Dieu avait son hostie et que, s'il est au pain, il était dans le sang encore.
Pauvre poème, mais grande action, plus hardie qu'on ne croit. L'auteur sortait de la Bastille. Le Régent finissait, ne pouvait guère le rassurer. Rome avait triomphé. Dubois était tout cardinal, jusqu'à promettre à Rome de faire rentrer partout les prêtres dans l'administration. Voltaire, en ce moment, le vaillant étourdi, va prendre un héros protestant. Il va chercher au fond de l'histoire un Henri IV, alors si profondément oublié, qui restait mal noté, un ennemi de l'Espagne qu'à ce moment la France épouse. Ce Henri, il l'expose, comme héros de clémence, d'humanité, d'un cœur facile et tendre, bref, comme l'homme. Ce seul mot dit tout. La merveille, c'est que le poème pâlira et tombera avec le temps et justement; Henri IV restera. Voltaire réellement l'a refait. C'est l'idéal nouveau et accepté du siècle. D'autant baisse Louis XIV, ce funeste idéal (enflure et sécheresse), qui jusque-là remplit la tête vide des rois de l'Europe.
Rhétorique et déclamation, faux merveilleux, faiblesse et parfois platitude. Tout cela ne fait rien. Il y a dans ce poème (la pire œuvre de Voltaire) quelque chose d'aimable et de bon, qui est partout chez lui, le bon sourire, malin et tendre, de son portrait du Musée de Rouen. Et cela alla augmentant. Une de ses ennemies, madame de Genlis, qu'il reçut à Ferney, fut surprise de voir, avec sa bouche satirique, son regard si tendre et si doux. «Le cœur même, dit-elle, de Zaïre était dans ses yeux.»
«Voilà un grand contraste!» Point du tout. La tendresse, l'esprit satirique, l'amour, la guerre ne sont point opposés. La bonté, la pitié, chez quelques-uns sont violentes, et pleines d'un esprit de combat. Elles rendent impitoyable pour toute chose cruelle, pour toute idée barbare, pour tout dogme inhumain. Ces deux dispositions nullement contraires se rencontrent chez tous les grands hommes de ce siècle, spécialement chez Montesquieu. Dans une de ses Lettres persanes, il s'est peint, il a dit le fond de sa nature. Il s'avoue faible et tendre, sans défense contre la pitié. Il était jeune alors, moins résigné qu'il ne le fut plus tard aux souffrances de l'humanité, d'autant plus hostile aux tyrans, aux systèmes surtout qui furent pour des mille ans les tyrans de l'espèce humaine. Dans ce livre, si fort, léger en apparence, d'une gaieté habile et profondément calculée, il a montré comment les doux, au besoin, sont terribles, et les timides hardis. C'est un esprit serein, mondain, ce semble, et pacifique, qui fait en se jouant voler, briller le glaive, accomplit en riant la radicale exécution, l'extermination du passé.
Il imprime en Hollande; mais Voltaire qui imprime en France a bien plus de ménagements. Il reste longtemps en arrière, ne peut secouer son respect d'enfance pour le grand roi et le grand siècle. Il traîne longtemps son Racine. Les récits de Villars, le vieux conteur, les beaux yeux de la maréchale, tout cela fit longtemps tort à Voltaire, le retarda. Élève des Jésuites, et fort caressé d'eux, il est faible pour ses vieux maîtres.
Le siècle demandait, désirait un génie qui tranchât nettement dans le temps, partît de l'écart absolu, comme on dit aujourd'hui, mais de l'écart dans le bon sens, un génie qui surtout allât droit à la question fondamentale, la question religieuse, ne cherchât pas, comme les utopistes d'alors, de vains raccommodages pour une machine plus qu'usée.
Le Régent, par respect, a imprimé le Télémaque. Il essaye un moment des plans de Fénelon, de ses hauts Conseils de seigneurs. Tout cela ridicule, inutile et mort-né.
On essaye un moment de Boisguilbert, de Vauban même. Les réformes économiques qu'ils tentent à la surface n'ont nulle chance pendant qu'on garde le fond pourri qui est dessous.
Law eût fait quelque chose de sérieux. Ses terribles nécessités le poussant en avant, il aurait «labouré profond», comme on dit en 89. J'ai trouvé qu'au premier moment qu'il fût contrôleur général, on agita la question de forcer le clergé à vendre ce qu'il avait acquis depuis cent vingt ans (plus de la moitié de ses biens). Vente énorme qui, faite d'ensemble, eût fait tomber la terre à rien, l'aurait presque donnée au monde des petits laboureurs. Mais Law était près de sa fin. On le précipita. Il y eut une espèce de petit concile pour le condamner.
Une telle opération supposait autre chose. Pour atteindre le temporel, il fallait que le spirituel fût éclairci, percé à jour. Deux hommes singuliers, qui virent beaucoup et souvent dans le vrai, semblaient appelés à cela. Boulainvilliers, le féodal, grand esprit en d'autres matières, avait, dans un très-beau pamphlet qui courait manuscrit, posé avec simplicité la loi de la religion, une en tant de cultes divers. Théorie haute et vraie, qui planait de trop haut.—L'abbé de Saint-Pierre, au contraire, eut mille idées pratiques. Telles de ses vues sociales, utiles et sérieuses, se sont réalisées. Mais, dans les choses religieuses, il est myope ou craint de voir. Il garde l'idée niaise d'être un philosophe chrétien. Les évêques firent chasser ce bonhomme de l'Académie. Les philosophes en rirent. Tout était ridicule en lui, et jusqu'à l'orthographe. C'était le roi des maladroits. Il changeait des misères, il réformait des riens, et conservait le pire; exemple, la moinaille, qu'il croit utiliser! On le renvoya en nourrice, avec cette pauvre âme que met Machiavel «dans les limbes des petits enfants.»
Mais qui sera donc l'homme? et dans quelle circonstance heureuse et singulière va-t-il donc naître et se former, le vigoureux génie qui, tranchant le passé au fil du glaive, dans cet éclair va faire voir l'avenir?... Gloire à la volonté! Il naît précisément, grandit, se fortifie, dans un milieu unique pour énerver, éteindre, admirable pour étouffer.
Né en 1689, affublé à 25 ans d'une perruque de conseiller, il le fut à 27 d'un bonnet de président à mortier. Son esprit vaste, vif et doux, sous ce poids qui le contenait, n'en fut pas accablé, mais s'étendit en dessous de tous côtés. Un mariage fort calme, dont il lui survint trois enfants, semblait (dès 26 ans) le calfeutrer tout à fait au foyer. De son hôtel au Parlement, du Parlement à son hôtel, sa vie était tracée. Cette quasi-captivité qui aurait amorti tout autre eut l'admirable effet de le vivifier. Il s'enquit de deux infinis, celui des sciences physiques, celui des mœurs, des lois, des transformations variées de l'âme humaine.
L'Académie de Bordeaux, qui jusqu'à lui perdait son temps aux amusements littéraires, aux petits vers, devint une académie des sciences. Il y lut des mémoires sur ses études d'anatomie et autres. En 1719, d'un élan juvénile (on commence toujours par l'immense et par l'impossible), il avait fait le plan d'une Histoire de la Terre.
Temps curieux de gigantesque effort. Marsigli donne son Histoire de la Mer. Vico prépare et bientôt donne son esquisse sublime et féconde: Science nouvelle de l'Humanité.
Montesquieu, sans nul doute moins inventeur, fit davantage.
Il vit et pénétra, il jeta un ferme regard sur trois masses qui composaient alors l'indigeste richesse de la raison humaine.
1o L'édifice des sciences mathématiques et naturelles, si compliquées de phénomènes, et si simples de lois. Les écrits de Fontenelle y intéressaient vivement.
2o La série des voyageurs, spécialement de l'Orient, de la Perse et de l'Inde, depuis les charmants récits de Pietro della Valle, jusqu'aux Bernier, aux Thévenot, aux Tavernier, jusqu'au judicieux Chardin. Ici de même nul éblouissement. L'amusante diversité aboutit à des lois très-simples.
3o Le droit, pour ses prédécesseurs, était un monde à part qu'on tâchait d'enfermer dans le cercle du christianisme. Le premier, il le vit dans la variété immense des législations comparées, réductible pourtant à la haute unité du Juste. Planant sur la nature, les mœurs et les institutions, son grand esprit cherchait l'âme commune, la loi de la loi.
Cette hauteur est telle que, non-seulement les lois civiles et politiques, mais aussi les lois religieuses, en sont justiciables. La Justice est tellement la reine des mortels et des immortels, que les dieux mêmes répondent devant elle. Les religions lui font la révérence et en attendent leur arrêt, car celle qui prétendrait être sainte pour se dispenser d'être juste, serait impie, loin d'être sainte, ne serait plus religion.
Idée directement contraire à celle des légistes du siècle de Louis XIV. Domat exige que la justice soit chrétienne et la plie au Christianisme. Le XVIIIe siècle demande si le Christianisme est juste.
Le singulier, c'est que l'élan de la révolution soit parti justement d'un esprit pacifique, plus lumineux qu'ardent, et surtout conciliateur. Tel semblait Montesquieu avant 1721, quand il faisait ses paisibles lectures à son Académie. Et tel il redevint après son grand livre révolutionnaire. Il se tourna bientôt vers les calmes régions de la haute critique historique. (Grandeur et décadence des Romains.)
Le génie girondin, celui de Fénelon, Montaigne, Montesquieu, celui du grand parti qui, en 93, périt pour ne pas tuer, est vif, mais modéré, équilibré, ce semble. Il faut une pression pour en tirer le jet de feu qui brûle. Il faut cette chose rare qui quelquefois saisit un jeune cœur, ce que j'appellerais: la fièvre de justice. La Boétie n'avait que vingt-six ans, lorsque de Bordeaux il lança sa brochure du Contr'un, l'évangile de la République; et Montesquieu guère plus de trente, quand son petit roman esquissa, déjà formula le Credo de 89.
Leur vraie vie intérieure est absolument inconnue. La Boétie meurt jeune, et ne dit rien. Montesquieu s'est gardé de nous rien révéler des secrètes révolutions de son esprit. Il est aisé de deviner pourtant.
Tous deux étaient des juges, membres du Parlement. Tous deux, éclairés et humains, étaient associés à la justice routinière d'un grand corps immuable dans la barbarie du vieux droit. Les légistes royaux ayant, dans tant de choses, succédé aux pouvoirs judiciaires du clergé, résisté à l'Inquisition, se piquaient d'être aussi cruels. Ils se montraient prêtres autant que les prêtres dans les applications révoltantes du Droit canonique, maintenaient les supplices ecclésiastiques, le feu spécialement. Sans rien dire de Toulouse (le parlement le plus féroce), ceux de Bordeaux et de Rouen brûlent force sorciers dans le XVIIe siècle. Paris brûle le pauvre messie Simon Morin dans l'année du Tartufe (1664). Il brûle deux libertins (1726). Djon, un curé quiétiste (1698).
Ces choses étaient rares, dira-t-on. Ce qui ne l'était pas, ce qui était constant et prodigué, c'était la torture préalable. Elle était chère aux Parlements autant qu'aux cours d'Église. En 1780, sous Louis XVI, un parlementaire d'Aix en imprime l'apologie, dédiée au pape Pie VI, qui accepte la dédicace.
Une autre torture, plus cruelle peut-être, c'est l'atrocité des prisons. Celles de Bordeaux étaient célèbres en Europe. Ses cachots du Château-Trompette, où l'on ne pouvait être debout, ni couché, ni assis, égalaient les plus effrayants in pace de l'Inquisition.
Qu'on se figure ce génie doux, humain, associé à tout cela! Un Montesquieu, président d'un tel corps, forcé de suivre toutes ces vieilleries exécrables, obligé de signer une enquête par la torture, un jugement pour rouer, brûler! Quelque inerte qu'on soit dans une telle compagnie, on n'en endosse pas moins la solidarité terrible de ses actes. La consolation passagère d'adoucir parfois un arrêt peut-elle équivaloir à cette participation constante d'un droit affreux qui revient tous les jours? Montesquieu resta là de 1714 à 1726, cloué par la nécessité héréditaire, la volonté des siens, par la timidité, par la convenance. Il n'osait s'arracher de cette robe, sa fatalité de famille. Qui peut douter qu'il n'en ait souffert cruellement, souffert? de ce qu'il voyait, signait, faisait, souffert de son silence, et taciturnement amassé un merveilleux fonds de haine pour ce passé atroce, ce droit maudit et son principe impie.
Il faut être bien étourdi et bien léger soi-même pour trouver son livre léger. À chaque instant il est terrible. Les satires de Voltaire sont si débonnaires à côté! La différence est grande. Voltaire est libre par le monde. Montesquieu est un prisonnier.
L'œuvre est moins merveilleuse encore que le secret, la patience qui la préparent, ce recueillement redoutable du solitaire en pleine foule. Grande leçon! Qu'ils apprennent de là, les prisonniers qui se croient impuissants, combien la prison sert, comme en prison le fer devient acier! Qu'ils apprennent, les hésitants, les maladroits, à affiler la lame. Jamais main plus légère. L'Orient lui apprit à jouer du damas. En badinant, il décapite un monde.
Il est intéressant pour l'art de voir comment le tour est fait. N'oublions pas qu'il se faisait dans un moment singulier d'inattention où personne n'avait envie de regarder. Écrit au plus fort du Système, le livre est publié dans la débâcle, la terreur du Visa, quand chacun se croit ruiné. La difficulté était grande pour se faire écouter de gens préoccupés si fortement. Quel cadre assez piquant, quel style assez mordant pouvait s'emparer du public?
Le petit roman fit cela. L'auteur prit une occasion. L'ambassadeur turc arrivait (mars 1721) avec tout son monde équivoque. La question débattue partout était: «A-t-il, n'a-t-il pas un sérail?»—«Et qu'est-ce que la vie de sérail?» Vous le voulez ... Eh bien, apprenez-le. Le nouveau livre le dira. Dès le commencement, cinq ou six lettres vous saisissent par cette vive curiosité d'être confident du mystère, au fond du sérail même, et ce qui est piquant, d'un sérail veuf, et des humbles aveux que ces belles délaissées écrivent en grand secret. Croyez qu'avec un tel prologue, on ne lâchera pas le livre.
Mais nulle mollesse orientale. Il ne s'en doute même pas. À cent lieues du sérail mystique des soufis, du sérail voluptueux du Ramayan, celui-ci est français, je veux dire amusant et sec. La flamme même, s'il y en a quelque peu, est sèche encore, esprit, dispute et jalousie. Ces disputeuses ne troublent guère les sens. Le tout est une vraie satire contre l'injustice polygamique, le dur veuvage où elle tient la femme. Même la polygamie chrétienne (quoiqu'il en plaisante parfois, comme d'une chose qui est dans les mœurs), il la flétrit très-âprement dans la lettre sur l'homme à bonnes fortunes.
C'est un coup de théâtre de voir comme après ces cinq ou six premières lettres de femmes, maître de son lecteur, il l'emporte, d'une aile prodigieuse, sur un pic d'où l'on voit toute la terre. Les sociétés humaines ont leur nécessité: le Juste. Elles vivent de lui et sans lui elles meurent. La brève histoire des Troglodytes, où la forme un peu maniérée ne fait nul tort au fond, donne, avec cette loi de Justice, ce qui en est d'usage: le gouvernement libre, républicain, de soi par soi.
Un Anglais n'aurait pas manqué de se servir ici du texte où Samuel énumère aux Hébreux qui demandent un roi, les fléaux de la royauté. Le Français sait bien mieux qu'un vieil habit sert peu pour la vérité éternelle.
On a chassé le pauvre Saint-Pierre pour ses petites hardiesses. Mais on n'ose toucher celui-ci. Il dit la mort prochaine de la religion catholique. Il dit que la république est le gouvernement de la vertu. Il dit que le roi et le pape, grands magiciens, ont le talent de faire que le papier soit de l'argent, que le pain ne soit pas du pain, etc. Le haut credo surnaturel a pour lui la valeur des actions de Law après le Visa.
Le Régent rit, et tout le monde. Et qui sait? les évêques eux-mêmes, tous les Pères de l'Église, Dubois, Tencin, etc. La France entière rit, et l'Europe.
C'est là bien autre chose qu'un succès littéraire. Sans s'en apercevoir, dans cette satire ou ce roman, on a pris, accepté un credo tout nouveau. Le livre, si critique, n'en est pas moins affirmatif. Tout en brisant le faux, il a posé le vrai.[Retour à la Table des Matières]
FIN DU TOME DIX-SEPTIÈME
PRÉFACE Pages.
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX
CHAPITRE XXI
CHAPITRE XXII
CHAPITRE XXIII
CHAPITRE XXIV
CHAPITRE XXV
Paris.—Imprimerie Moderne (Barthier, dr), rue J.-J.-Rousseau, 61.
Note 1: Noailles a été trop maltraité par Saint-Simon. Ses idées étaient praticables. L'expulsion des Jésuites, le lendemain de la mort de Louis XIV, eût été populaire, facile (autant qu'elle l'avait été en Sicile au duc de Savoie). Elle eût terrifié le parti jésuite, le duc du Maine. Le rappel des protestants eût été plus difficile, parce qu'ils avaient contre eux, non-seulement les Jésuites, mais les jansénistes, le cardinal de Noailles (ms. Buvat, janvier 1716). Néanmoins, dans l'extrême détresse où on était, lorsque 1,500 personnes mouraient de faim dans une seule paroisse, Saint-Sulpice (ibidem), on eût trouvé fort bon que l'émigration protestante rapportât ses capitaux, ses nombreuses et si utiles industries.
Il est certain qu'à ce moment, la Régence fut admirable d'élan, de bonnes intentions, de réformes utiles, dont plusieurs sont restées (exemple, la comptabilité régulière, la suppression d'une foule d'offices, etc.). Les fautes, les vices du Régent, sont bien moins excusables que la situation dont il hérite. V. Noailles, Forbonnais, Bailly, mais surtout M. Doniol, qui a formulé parfaitement que nul remède ne suffisait dans la situation sans issue que laissait Louis XIV.[Retour au texte principal.]
Note 2: Il baisse infiniment à la mort de Louis XIV. Il est décidément déplacé, désorienté dans le monde nouveau, et il devient de plus en plus absurde. Il est d'amitié pour le Régent, de principe pour le roi d'Espagne. Il avoue que si celui-ci entrait en France, il quitterait le Régent.—Il ne veut pas qu'on chasse les Jésuites, et il demande les États généraux que demande le parti jésuite pour faire sauter le Régent. Étrange ami de la Régence qui s'oppose à tout ce qui pourrait la soutenir, par exemple, au rappel des protestants qui auraient rapporté leurs capitaux, leur industrie.—Il est honnête, et cependant il dévie un peu en pratique. C'est, je crois, ce qui le rend de si mauvaise humeur. Il nomme Tellier un scélérat, et il est son ami; d'Effiat, un scélérat et il le sert, la duchesse de Berry un monstre, et il lui laisse madame de Saint-Simon. Il déplore le pillage du Système, résiste, finit par accepter. Comment ne serait-il pas furieux contre le temps, contre lui-même?—Il omet, sciemment, je crois, des faits très-importants, non-seulement l'amour, si public, du Régent pour sa fille, mais l'infamie des petits Villeroi (août 1722), mais les vols de M. le Duc, la pension énorme que Dubois payait à madame de Prie. Il embrouille l'affaire de Leblanc et Bellisle.—Vers la fin, on était si embarrassé de Saint-Simon, de son humeur, de ses spropositi, qu'on le tenait en quarantaine, tout à fait isolé, sans lui rien dire. Il ne sait pas combien il est alors un personnage comique. On s'en amuse. On le consulte sur des choses résolues d'avance (comme l'enlèvement de Villeroi, le ministère de Dubois). Le Régent a la malice et la patience de l'écouter là-dessus pendant des heures quand tout est décidé sans lui.[Retour au texte principal.]
Note 3: À la page 45, j'ai fait remarquer que, dès 1665, on avait proposé à Colbert la taille réelle et proportionnelle. Un certain Charles, élu de Meaux, avait formulé cette proposition, en insistant sur le point essentiel: Que chacun des trois États y doit contribuer. «Il est constant, dit-il, que le clergé et la noblesse, qui possèdent plus des trois quarts du bien de France, ne contribuent comme rien au regard du Tiers Estat, qui porte toute la charge et n'a plus pour partage que la misère.» (Lettre communiquée par M. Margry, archiviste de la marine.)
Sur l'Angleterre, sa banque, etc., je suis Bolingbroke, Mahon, Smolett, Pebrer, Macaulay, etc.
Fallait-il se rallier à l'Angleterre ou à l'Espagne? Belle question; elle est ridicule à poser. L'Espagne d'alors fait horreur. Les Italiens qui la gouvernent, Alberoni, la reine, viennent de relever l'Inquisition, que madame des Ursins voulait abaisser. Comment n'a-t-on pas vu cela? Comment a-t-on pris Alberoni pour le restaurateur de l'Espagne, lui qui l'éreinte, la jette dans mille aventures impossibles? Comment prend-on Philippe V pour un Français? Il regrettait, il est vrai, la France, mais il était en même temps plus Espagne que l'Espagne même. Sous lui, 14,000 victimes revêtirent le san-benito et furent suppliciées de diverses manières (sur lesquelles deux mille trois cent quarante-six furent brûlées vives). Voir Llorente, t. IV, p. 28; Coxe, t. III, ch. XXXI, p. 6.—Lemontey (t. I, 432, note) observe que ce chiffre énorme semblera trop faible si l'on consulte (aux Affaires étrangères) les dépêches de notre ambassadeur Maulévrier. Il donne un nombre supérieur relativement, un nombre épouvantable pour sept villes et quatre années seulement.
Le plus horrible, c'est que ce lâche gouvernement qui permet tout cela n'est point du tout fanatique. Dès le lendemain de la mort de Louis XIV (18 septembre 1715), il négocie avec les hérétiques, il sollicite les Anglais contre la France qui s'est ruinée pour sauver l'Espagne. Alberoni, qui vient de relever l'inquisition, se jette dans l'extrême opposé, cherche l'alliance protestante (V. Cox, Smollett, Mahon, etc.). Choquante inconséquence. Rien ne lui coûte pour gagner les devants. Il sacrifie le Prétendant, les dernières recommandations de Louis XIV et toute décence catholique.
En mettant à sa date, aux premiers jours de la Régence, ce coup inattendu qui la frappait, on explique parfaitement, on excuse en partie la fluctuation du Régent. La plupart des historiens font le contraire; ils racontent d'abord ses misères et ses fautes et celles même de 1716. Puis ils reviennent à ces affaires d'Espagne, de septembre 1715, relatent la négociation d'Alberoni, qui, déplacée ainsi et mal datée, ne signifie plus rien du tout.
Si le mauvais coup auquel Alberoni voulait employer Charles XII, l'absurde révolution qui eût mis le Prétendant à Londres, Philippe V à Paris, si cette folie criminelle eût pu se réaliser, elle nous eût retardé pour cent ans. Le Régent avec tout ses vices, toutes ses fautes, son Dubois et le reste, n'a pas empêché la Régence d'étinceler d'esprit et de lumières, d'être une des époques les plus fécondes et les plus inventives. Sous lui, la France et l'Angleterre sont évidemment le progrès. Oui, l'Angleterre, cupide et hypocrite, méthodiste et contrebandière, avec sa plate dynastie allemande et sa corruption de Walpole, l'Angleterre, avec tout cela, c'est le progrès. La France, vers 1720, par Montesquieu, Voltaire, Fontenelle, par l'Académie des sciences, surtout par ses grands voyageurs, dresse au plus haut le phare qui guide désormais la marche de l'esprit humain. L'Angleterre ouvre les mille voies d'activité pratique, commence sérieusement (ce que presque seule elle a fait) l'exploration des mers et la découverte du globe.[Retour au texte principal.]
Note 4: Deux écrivains se sont imposé de nos jours la tâche de réhabiliter Dubois.—À les en croire, tous les contemporains s'y étaient trompés, l'avaient calomnié. Les modernes aussi. Le très-exact et très-fin Lemontey, qui écrit aux Archives des Affaires étrangères, et devant les pièces, a partagé l'erreur commune, M. de Carné (1857), et M. de Seilhac (1862), rendent à ce pauvre Dubois sa robe d'innocence.—Ce qui frappe le plus dans cette découverte, c'est qu'elle semble se faire contre l'avis de Dubois même. Je ne crois pas qu'il en eût su gré à ces Messieurs. Il semble qu'il ait eu une prétention toute contraire. Dans ses correspondances spirituelles et facétieuses, il y a partout la fatuité du vice. Il s'étale, se carre, se prélasse. Il se flatte surtout d'être un drôle habile et retors. Il ne se fâchera pas du tout si on l'appelle un heureux coquin. Les faits, étudiés de très-près, m'obligent d'être de son avis contre ses panégyristes. La gravité magistrale de M. de Carné ne m'impressionne pas, quand je le vois affirmer des choses si étonnantes: Que Louis XIV aurait approuvé l'alliance anglaise» (Revue des Deux Mondes, XV, 844-846), «que sous le Régent et Fleury, la population a presque doublé,» etc. Et comment le sait-il? comment affirmer cette chose énorme, contre d'Argenson et tout le monde?—Pour M. le comte de Seilhac, je n'ai rien à lui dire. Il est du pays de Dubois, de Brives-la-Gaillarde. Il écrit d'après les papiers de Brives et ceux de la famille Dubois. Son premier volume contient des pièces curieuses. Je n'ai trouvé dans le second exactement rien.[Retour au texte principal.]
Note 5: La plume m'a glissé; mais je ne m'en dédirai pas. Dans un pareil milieu, entre la Tencin et la Fériol, Aïssé, qui se tient si haut, si noble, si désintéressée, est digne du respect de la terre. Ce mépris de l'argent, ce billet déchiré, serait une chose fort belle dans une vie quelconque; c'est sublime dans la situation dépendante de l'infortunée, qu'un peu d'aisance aurait affranchie. Son refus obstiné d'épouser celui qu'elle aime, sa délicatesse qui lui fait craindre qu'il ne se fasse tort en l'épousant, tout cela la rend adorable. La seule faiblesse de sa vie fut la reconnaissance. Pure et froide (ayant tant souffert), elle s'impose de faillir un moment pour ne pas laisser sans récompense une persévérance de tant d'années. Personne ne s'y trompe, ni son frère adoptif, Argental, l'ami de Voltaire, ni Bolingbroke, dont l'excellente famille couvre le petit mystère. Elle n'en est pas moins un objet de culte. Bolingbroke, qui ne croit à rien, croit à elle et lui est dévot. Il porte envie au trop heureux amant, et tous lui portent et porteront envie. MM. de Goncourt parlent d'elle avec une admiration passionnée (p. 177). Sainte-Beuve (dans sa belle notice) en est si amoureux, qu'il s'efforce de croire que Fériol était trop vieux et qu'il respecta son esclave. Je voudrais bien croire aussi cette chose improbable.
Ce Fériol avait passé toute sa vie dans les guerres turques en Hongrie, près de Tékély (V. Hammer), et n'était guère moins Turc que le pacha Bonneval. En 1699, il devint notre ambassadeur à Constantinople. Il n'y eut jamais un homme plus fier, plus violent. Jamais il ne voulut paraître sans épée devant le sultan, selon le cérémonial d'usage. Saint-Simon en raconte un trait fort honorable (chap. CCXII, année 1708). Le grand vizir ayant fait des avanies au ministre de Hollande, celui-ci voulut se réfugier chez l'ambassadeur d'Angleterre, qui, malgré l'intime union des deux États, refusa de lui donner asile. Ce fut son ennemi, le Français Fériol, qui lui ouvrit son palais, le reçut et le protégea.—Je reviendrai sur Aïssé et sa fin si touchante. Que de fois j'ai lu et relu ses dernières lettres, pour y pleurer encore et me laver des sottes larmes que me coûtait Manon Lescaut!
À propos de cette Manon, Aïssé la désigne, la lit dès 1727, ce qui ferait croire que Prévost avait détaché et publié des parties des Mémoires d'un homme de qualité, qui ne parurent entiers qu'en 1732. Cette date de 1727 me paraît très-vraisemblable. Quand on sait lire, on lit très-clairement que Manon est de la Régence, et nullement du temps de Fleury.[Retour au texte principal.]
Note 6: La cour de Sceaux, la cour d'Espagne, l'Europe entière croyait à l'inceste du Régent avec ses filles.—Cela est très-peu vraisemblable pour mademoiselle de Valois, absurde pour l'abbesse de Chelles. Quant à l'aînée, duchesse de Berry, il n'y a que trop de vraisemblance. Madame de Caylus dit qu'elle posa pour les dessins de Daphnis et Chloé. Duclos croit que le Régent craignait les indiscrétions de sa fille. Ceux qui écrivent hors de France, comme Du Hautchamp, sont très-affirmatifs et très-explicites là-dessus. Mais ce qui en dit bien plus qu'aucune affirmation particulière, c'est l'ensemble de mille détails, qui, rapprochés, mènent là invinciblement.—Quand Saint-Simon lut au Régent la satire de Lagrange-Chancel, il fut ému, indigné de l'accusation d'empoisonnement, mais non de celle d'inceste.—Pour le fait tiré de Soulavie, je ne l'emprunterais pas à cette source moderne et suspecte, si l'opinion des contemporains sur l'amour du Régent ne le rendait très-vraisemblable. Les autres anecdotes du même auteur, sur les filles du Régent, sur le sacrifice qu'aurait fait mademoiselle de Valois pour tirer Richelieu de prison, semblent imaginés uniquement à la gloire du vieux fat, dont Soulavie avait les lettres et les papiers.—Il est à regretter que Lemontey n'ait point complété son mémoire sur les filles du Régent (Revue rétrospective).—Les lettres de Madame, publiées en 1862, donnent de curieux détails sur l'insolence et l'esprit brouillon de la duchesse de Berry.—C'est en rapprochant Saint-Simon de Du Hautchamp, etc., qu'on peut dater et l'entrée de madame d'Arpajon chez la duchesse, et l'époque de la tentative qui faillit coûter un œil au Régent; enfin, la plaisanterie de d'Aguesseau et sa sortie du ministère (janvier 1718)—sur l'embonpoint de la duchesse. V. Saint-Simon et Duclos, éd. Michaud, p. 503, note d'un contemporain.[Retour au texte principal.]
Note 7: L'histoire très-détaillée et très-instructive de Coxe, tirée des sources espagnoles, fait connaître la parfaite indifférence religieuse d'Alberoni et de la reine, l'indignité des deux intrigants italiens, qui, tout en relevant l'Inquisition, rallumant les bûchers, recherchent l'alliance hérétique. Saint-Simon est curieux sur l'intérieur de cette cour, mais très-suspect. Comblé de caresses et de faveurs, espagnolisé tout à fait par la grandesse qu'on donne à un de ses fils, il peut compter pour un ami personnel de Philippe V et de la reine. Le plus vrai, le plus clair, c'est Lemontey qui nous le donne, d'après les correspondances diplomatiques. La singulière révélation d'Alberoni sur les mœurs de ce roi dévot et les complaisances de la reine, est appuyée et confirmée par ce qu'on sait d'ailleurs des remords fréquents de Philippe V, etc.—Quant à la conspiration de Cellamare, dans Lemontey, c'est un véritable chef-d'œuvre (de même que sa peste de Marseille, son histoire du chapeau de Dubois). On serait bien mal instruit de cette conspiration, si on s'en tenait aux jolis Mémoires de mademoiselle Delaunay (madame de Staal). Elle sait tout, et ne dit presque rien. Les souvenirs de la spirituelle femme de chambre, si charmants dans ses récits de jeunesse, naïfs même dans celui qu'elle fait de sa bienheureuse et galante prison de la Bastille, sont brefs et vagues sur la grosse affaire politique et les secrets de sa maîtresse.[Retour au texte principal.]
Note 8: Elle était chez lui instinctive, mais se développa sous l'empire des circonstances. C'est ce que les historiens économistes n'ont pas assez senti. Ils supposent que Law apporta le Système tout fait avec les diverses théories qui en sortaient. Cela me semblait peu vraisemblable à priori. Mais lorsque je me suis moi-même occupé de la chose et l'ai regardée à la loupe, j'ai vu que ce n'était point vrai. En reprenant la vie complète (politique, religieuse, littéraire, avec tous les détails de mœurs), on démêle fort bien comment, des circonstances mêmes, le Système naquit, se modifia.—Ce n'est pas Forbonnais, déjà éloigné de ce temps et trop exclusivement financier, qui peut faire soupçonner cela. Il faut, en suivant les pièces datées (Arrêts du Conseil, etc.), suivre en regard les journaux secrets de Paris (Barbier, Marais, etc.), et surtout l'important manuscrit de Buvat qui date bien mieux que tous les autres.—Ces journaux aident à classer les faits très-curieux, très-nombreux, que donne l'historien principal Du Hautchamp, obscur, confus, informe, mais si riche.—Lemontey, qui, ce semble, n'a pas lu Du Hautchamp, l'éclaire d'une vive lumière, en ce qu'il dit des Anglais et de Stairs, de la peur de Law, etc.—Lord Mahon donne peu d'attention à la guerre des deux Bourses, de Paris et de Londres.
Ni lui ni nos économistes modernes, ne mentionnent la première crise de Law (en juillet 1719), lorsque la coalition de Duverney et des agioteurs anglais faillit le faire sauter (p. 165), lorsque Law fut trahi par son agent, etc.—La seconde crise est la fin de septembre 1719, le moment solennel de la grande razzia, la résistance que Law essaya d'y opposer pendant trois jours. Il est fort curieux de voir comment chacun a jugé cette affaire. Les sources principales sont les Arrêts, les récits de Du Hautchamp et Forbonnais. Rien dans Noailles. Un mot dans Dutot, p. 912, éd. Daire. Peu ou rien dans Duverney, qui voudrait bien écraser Law, mais d'autre part, craint de trop éclaircir, pour l'honneur de M. le Duc. Rien dans Barbier. Peu ou rien dans Lemontey. Thiers (Encycl., 81), partout ailleurs si lumineux, n'est ici ni clair ni sévère; il appelle ce filoutage «un défaut de précaution.» Daire, net et fort, très-incomplet, p. 459. Peu dans Louis Blanc, I, 299. Peu dans Henri Martin, 4e édition, XV, 51. Rien dans le Dubois de M. Seilhac. Le meilleur incontestablement est M. Levasseur; seulement, son livre, exclusivement économique, omet, laisse dans l'ombre, les côtés sociaux qui éclaireraient l'économie elle-même. Je dois aux recherches ultérieures et récentes qu'il a faites aux Archives ce fait si important que j'ai donné (p. 188), que la Compagnie, c'est-à-dire Law, eut seule l'honneur de résister trois jours au vol organisé contre les créanciers de l'État.