La furie du plaisir fit chez nous la furie du jeu. Le déficit, la banqueroute, que dis-je? la faim même n'eût pas suffi pour faire d'une France de gentilshommes une France d'agioteurs.
On ne peut dire assez combien elle était sobre, cette ancienne France, combien elle portait gaiement les souffrances, les privations. La vie riche d'alors nous semblerait très-dure. On avait du luxe et des arts, mais aucune idée du confort, de ses mille dépenses variées qui, aujourd'hui, nous rendent si soucieux et font tant rechercher l'argent. Au plus galant hôtel, on campait en sauvages. Nulle précaution. Peu de chauffage. La dame avait des glaces et des Watteau aux derniers cabinets, mais passait son hiver entre des paravents, comme l'oiseau niché sous la feuillée.
À tout cela peu de difficulté. Mais régler ses dépenses, mais mourir au plaisir, vivre de la vie janséniste, c'est ce qui ne se pouvait pas. À peine on avait eu le temps de mettre le vieux siècle à Saint-Denis, à peine on commençait d'entrer dans l'échappée des libertés nouvelles, et déjà brusquement on se voyait arrêté court. Les dames surtout, les dames ne l'eussent jamais supporté. Si l'homme pouvait vivre noblement gueux, joueur ou parasite en pêchant des dîners, la femme qui avait pris un si grand vol, gonflée dans son ballon royal, ne pouvait aplatir ses prétentions. Elle dénonça ses volontés, et dit fermement: «Soyez riches!»
On se précipita. On prit pour guide, pour maître (non, pour Dieu) un grand joueur, heureux, et qui gagnait toujours à tous les jeux, aux amours, aux duels. Personnalité magnifique d'un brillant magicien qui, autant qu'il voulait, gagnait, mais dédaignait l'argent, enseignait le mépris de l'or.
Toute l'Europe était alors malade de la fièvre de la spéculation. C'est bien à tort que les autres nations font les fières, se moquent de nous, nous reprochent avec dérision la folie du Système. Chez elles il y eut folie, mais la folie ne fut pas amusante. Il n'y eut ni esprit ni système. Il y eut simplement avarice.
Par trois et quatre fois l'Angleterre, la grave Hollande, eurent des accès pareils. Mais, sous forme analogue, l'idée, le but étaient contraires. Que veulent-ils en gagnant? amasser. Le Français dépenser, vivre de vie galante, d'amusement, de société.
Ajoutez le jeu pour le jeu, le piquant du combat, la joie de cette escrime, la vanité de dire: «J'ai du bonheur, j'ai de la chance. Je suis le fils de la Fortune. C'est mon lot! Je suis né coiffé!»
Si quelqu'un eut droit de le dire, ce fut Law, à coup sûr. Il fut beaucoup plus beau qu'il n'est séant à l'homme de l'être: élégant, délicat, de la molle beauté qui allait à ce temps où les femmes disposaient de tout. C'est pour elles certainement, pour la foule des belles joueuses qui raffolaient de lui, qu'on a fait son premier portrait (Bibl. imp.). Il n'a encore qu'un titre inférieur, conseiller du roi, il est dans ses débuts, sa période ascendante. Il est l'aurore et l'espérance, la Fortune elle-même, sous un aspect très-féminin, avec ses promesses et ses songes de plaisirs et de vices aimables.
Image, en conscience, indécente, le cou nu, la poitrine nue, combinée pour flatter l'amour viril, les penchants masculins de ces bacchantes effrénées de la Bourse, qui sait? pour les précipiter à l'achat des Actions?
Heureusement, il était bien gardé. Par une très-obscure aventure, après certains duels qui le firent condamner à mort, le trop heureux joueur avait gagné là-bas une fort belle Anglaise, que certains disaient mariée. Il l'appelait madame Law, lui rendait tout respect et en avait des enfants. Cette beauté avait la singularité d'offrir à la fois deux personnes; son visage, charmant d'un côté, montrait sur l'autre un signe, une tache de vin. Le contraste, quelque peu choquant, avait cependant au total quelque chose de saisissant qui rendait curieux, lui donnait les effets d'un songe, d'une énigme qu'on aurait voulu deviner. Qu'était-elle? le Sphinx? ou le Sort?
Les Écossais sont souvent de deux races (exemple Walter Scott). Law, né à Édimbourg, dans la positive Écosse des Basses terres, eut, par-dessus, le génie de la Haute, superbe et désintéressé, l'imagination gaélique. Avec un don étrange de rapide calcul (qu'il tenait de son père, banquier), une infaillibilité de jeu non démentie, le pouvoir d'être riche, il n'estimait rien que l'idée. Il était visiblement né poète et grand seigneur. Par sa mère, disait-on, il descendait du Lord des Îles. Il fut l'Ossian de la banque.
Rien, selon moi, ne dut agir plus fortement sur Law que deux spectacles qu'il eut fort jeune:
La matérialité de la vieille Angleterre sous Guillaume, la bizarre crise monétaire qu'elle eut alors. La monnaie s'étant retirée, se cachant, on se crut perdu. Le commerce, un moment, fut dans le désespoir. On inventa heureusement une machine rapide pour frapper la monnaie nouvelle. Cette machine, à chaque ville, reçue comme un ange du ciel, y entrait en triomphe, au son des cloches. On ne savait quel accueil faire aux ouvriers secourables qui venaient donner le salut.
Et en même temps, il vit en Hollande l'immatérielle puissance du crédit, du papier, du billet, qu'imita l'Angleterre ensuite. Sans billets même, les affaires se faisaient avec quelques chiffres, par un simple virement de parties sur les registres. Chacun étant tout à la fois créancier, débiteur, réglait facilement par un petit calcul et le solde de la différence. On n'était pas toujours à se salir les mains avec de l'or et de l'argent. Dans beaucoup de transactions on stipulait le payement en billets, car on les préférait à l'or.
Le papier contre le papier, l'idée contre l'idée, la foi contre la foi, c'était la noble forme du commerce.
Plus que la forme: c'était une part incontestable du fonds. Le négociant qui n'a que cent mille francs, avec la confiance, fait des affaires pour un million, exploite ce million, gagne en proportion d'un million, comme s'il l'avait en fonds de terre. C'est donc neuf cent mille francs que son crédit lui crée.
N'eût-il pas même cent mille francs, s'il a un art ou un secret utile à exploiter, s'il inspire confiance, le million tout entier sortira pour lui du crédit.
«La richesse peut être une création de la foi.» C'est l'idée intérieure qui faisait le génie de Law, sa doctrine secrète qui éleva une théorie de finance à la hauteur d'un dogme: le mépris, la haine de l'or[8].
La royauté de l'or et de l'argent est-elle d'institution divine? Dérive-t-elle de la Nature? qui le croira? Matières incommodes et grossières, ces métaux sont avantageusement remplacés par des coquilles chez les tribus qu'à tort on croit sauvages. On les dit métaux précieux, le sont-ils par essence? Dans l'usage artistique, ils seront sans nul doute un matin remplacés. La fixité de leur valeur les rend propres, dit-on, à servir de monnaie. Valeur, en fait, si peu égale, que le rentier qui stipule en argent, se trouve, en peu d'années, infailliblement ruiné. Tantôt c'est l'Amérique, tantôt c'est l'Australie, l'Oural, qui lance un déluge d'or, avilit ce métal, et du rentier aisé fait un nécessiteux, et presque un indigent.
Du reste, Law avait trop de sens et d'expérience pour croire, en pur banquier, que tout est dans ces questions du numéraire et du papier. En véritable économiste, il sait et dit très-bien que la vraie richesse d'un État est dans la population et le travail, dans l'homme et la nature. Chez ce rare financier, le génie semble éclairé par le cœur. Les hommes sont pour lui des chiffres et non pas des zéros. Ses projets ne respirent que l'amour de l'humanité. Il répète souvent que tout doit se faire en vue définitive des travailleurs, des producteurs, «qu'un ouvrier à vingt sous par jour est plus précieux à l'État qu'un capital en terre de vingt-cinq mille livres,» etc.
Sans lui prêter, comme on a fait, des idées trop systématiques d'aujourd'hui, révolutionnaires ou socialistes, il est certain que, par la force des choses, il créait une république.
En présence de la vieille machine monarchique, qui gisait disloquée, hors d'état de se réparer, il avait fait jaillir de terre deux créations vivantes, deux cités sœurs, unies par tant de liens, qu'elle n'en était qu'une au fond: la République de banque, en vigueur déjà, en prospérité, depuis trois ans, au grand avantage de l'État;—la République de commerce, Compagnie d'Occident, qui bientôt fut aussi celle du commerce d'Orient et du monde.
L'une et l'autre gouvernées par ceux qui avaient intérêt au bon gouvernement, leurs propres actionnaires. Dans cette foule, cette nation d'actionnaires, de plus en plus nombreuse, toute la France entrait peu à peu, et toute, sans s'en apercevoir, elle se transformait par la puissance du principe moderne: la Royauté de soi par soi (self government).
Le plus piquant dans cette création d'une république financière, qui aurait absorbé l'État, c'est qu'elle avait pour fauteur et complice l'État qu'elle devait absorber. Le Régent était de cœur pour Law. Tous deux se ressemblaient. Le prince, novateur, et de bonne heure crédule aux utopistes, se fit vivement l'associé de ce prophète de la Bourse, apôtre humanitaire qui voulait que chacun fût actionnaire, associé, joueur, joueur heureux. Law, multipliant la richesse, allait faire du royaume un vaste tapis vert où l'on ne pourrait perdre, où tous réussiraient, que dis-je? le royaume? le monde, les deux mondes allaient entrer ensemble dans un immense jeu où l'Humanité même eût gagné la partie.
En attendant, le déficit croissait. Le Régent en était-il cause? Fort peu par ses dépenses personnelles. Il donnait peu à ses maîtresses (Saint-Simon). Il dota ses bâtards avec des biens d'église. Même à sa fille, il ne donna qu'une petite maison, la Muette. S'il prit Meudon pour elle, quand elle fut enceinte, ce fut en échange d'Amboise qui était de sa dot. Il n'y avait pas de cour. Et rien n'était plus simple que le Palais-Royal. Ce palais et Saint-Cloud étaient de petites résidences où l'on ne pouvait s'étaler. Qu'était-ce que la vie du Régent, et celle du petit Roi encore, en comparaison du gouffre de la Vienne impériale? Michiels nous la donne, d'après les documents du temps. Grossière et monstrueuse noce de Gamache qui durait toute l'année, épouvantable armée de courtisans, de gardes, de gentilshommes, dames, laquais, cuisiniers, marmitons, et que sais-je? valets de valets et serviteurs de serviteurs, par vingt, trente et quarante mille! On recule. D'ici on sent ces cuisines de Gargantua, ces énormes chaudières, ces broches échelonnées à l'infini, ces masses de viandes fumantes!
À Paris, rien de comparable alors. La Régence n'a pas eu le temps d'inventer les raffinements coûteux que trouveront plus tard les Fermiers généraux. Les recherches luxueuses du siècle vieillissant sont ignorées encore. Le plaisir sans façon suffit.
Le défaut du Régent était bien moins de dépenser que de ne point savoir refuser. Il était né la main ouverte, et tout lui échappait. Il donnait d'amitié, il donnait de faiblesse, il donnait de nécessité. Beaucoup de dons étaient forcés, il faut le dire. Comment eût-il pu refuser à madame de Ventadour et autres qui avaient en main l'enfant roi, la petite machine royale, si inerte, mais si dangereuse dans telle occasion imprévue? Comment eût-il pu refuser à la dévorante maison des Condés, qui venaient un à un prier, montrer les dents? C'était un bataillon d'alliés nécessaires contre le duc du Maine, contre le parti espagnol, le Parlement, la Vendée qu'on préparait en Poitou, en Bretagne.
Deux choses allaient creusant l'abîme, la faiblesse de la Régence et la faiblesse du Régent, la misère de situation, celle de vice et de laisser aller. Cent vingt millions de nouveau déficit! Vingt-quatre qui manqueront en 1719! Et, par-dessus, la dépense d'une guerre probable.
L'Angleterre et la France s'y attendaient également. Elles seules gardaient la paix du monde. Personne ne voulait de la paix, ni l'Espagne qu'on avait frappée, ni l'Autriche qu'on favorisait, à qui on donnait la Sicile. Cette brutale Autriche, après le désastre espagnol qu'on avait fait à son profit, ne voulait plus renoncer à l'Espagne. Dubois était désespéré, criait qu'il se tuerait, emporterait la paix dans son tombeau. Le 20 novembre, les puissances pacificatrices, l'Angleterre et la France, firent un traité secret pour forcer l'Autrichien à la paix si avantageuse qu'il avait acceptée lui-même.
Combien moins l'Espagne, outragée, humiliée, se résignait-elle? La sottise de la reine dans l'affaire d'Italie n'ayant que trop paru, on revenait au plan d'Alberoni, qui voulait, avant tout, tenter un coup sur Londres, agir en Bretagne, en Poitou. Cela n'était point fou, comme on l'a dit. Alberoni avait encore des vaisseaux pour un coup de main. L'homme d'exécution, dont le nom valait des armées, Charles XII, existait encore. Il ne fut tué qu'en décembre.
La noblesse de Bretagne, remuée par des femmes (absurdes, énergiques et jolies, comme sont volontiers les basses-brettes), fermentait et s'armait. L'hiver seul ajournait le mouvement. Mesdames de Kankoën et de Bonnamour grisaient ces fous. Elles organisaient un commerce de lettres avec l'Espagne. Les bouteilles de vin, qui apportaient l'enthousiasme sous forme d'alicante, de xérès, de madère, reportaient à Madrid les chaudes protestations bretonnes. Ils se croyaient loyaux; leur maître naturel, c'était le frère du duc de Bourgogne, Philippe V, qui seul pouvait garder le cher enfant royal, si mal entre les mains de l'usurpateur, de l'empoisonneur. Tout pour le Roi! tout pour le peuple! Dans cette belle croisade qui aurait mis en France la tyrannie bigote du roi de l'inquisition, M. de Bonnamour appelait ses gens les soldats de la liberté. Les paysans ouvriraient-ils l'oreille? les curés de Bretagne prêcheraient-ils contre un Régent impie pour le roi catholique? S'il en était ainsi, on avait à attendre bien plus que la révolte écrasée par Louis XIV. Ce sauvage pays, si fermé par sa langue, pouvait avoir déjà souterrainement le vaste ébranlement des chouans.
Mais cette guerre, c'était de l'argent, beaucoup d'argent, et où le prendre?
Tant qu'on cherchait encore la réponse à cette question, Dubois, quelque moyen qu'il eût de saisir la conspiration, Dubois n'osa agir. Pendant tout le mois de novembre, il les laissa s'agiter, frétiller, s'enhardir, parader dans leurs attaques étourdies au Régent. On colporte hardiment les Philippiques de Lagrange-Chancel. Le 24 novembre, on lance le brûlot d'Œdipe (dont je parlerai tout à l'heure). Les souris dansent autour du chat.
Elles croyaient, non sans vraisemblance, qu'il était à bout de ressources, n'avait ni dents, ni griffes. Restait pourtant le grand expédient révolutionnaire, l'assignat, le papier-monnaie, imposé par la loi, par la force et par la terreur.
Expédient qui différait fort peu de celui dont nos rois usaient et abusaient sans cesse, frappant des monnaies faibles, fausses, et forçant de les prendre pour une valeur exagérée. C'est ce que d'Argenson avait fait, en juin, honteusement et non sans peine. Un tel expédient était contraire aux principes de Law, qui, sans contester que le roi a toute puissance, enseignait qu'il n'en doit point user, qu'il ne doit s'adresser qu'à la volonté libre, à la libre foi, au crédit. Cependant, ici, appelé, imploré, il n'offrit nul autre expédient qu'une monnaie forcée de papier.
Le roi n'aurait trompé personne. Il eût fait comme dans une place assiégée, où, pour le besoin du moment, on crée une monnaie. Il eût lancé un milliard de papier (l'employant au remboursement de la dette), sans y affecter d'intérêt, n'alléguant rien que la nécessité, la détresse de l'État, la guerre où les complots de l'Espagne obligeaient d'entrer.
Moyen franc, violent. Rien de plus clair. La tyrannie n'y prenait point de voile. C'est justement cet excès de clarté qui déplut. L'obscurité, l'infini mystérieux de spéculations qu'un grand mouvement financier allait ouvrir, plaisaient bien autrement aux illustres voleurs, qui voulaient faire leur razzia, aux fripons qui comptaient, sous un Régent myope, à leur aise, pêcher en eau trouble.
Ce n'était pas, dit-on à Law, ce qu'il avait promis, ce qu'on pouvait attendre de son vaste et puissant génie. Lui, grand théoricien, qui, sous Louis XIV, sous le Régent, avait obstinément offert ses théories pour relever l'État, il hésitait, quand la France à son tour se mettait à ses pieds, voulant faire sa Banque royale.
Pourtant rien de plus naturel. Il avait proposé de sauver l'État naufragé en le recevant dans sa Banque, sa république d'actionnaires. Mais ici, au contraire, il sentait que l'État, par une fatale attraction, engloutirait sa banque, et la perdrait dans son naufrage.
Qu'était-ce que l'État? rien que l'ancienne monarchie, non changée et incorrigible, le fantasque arbitraire, la mer d'abus, illimitée, sans fond. Nulle forme ne pouvait rassurer. Si la Banque devenait royale, que refuserait-elle aux vampires, qui, déjà sous Noailles, l'apôtre de l'économie, sous sa Chambre de justice, avaient volé sur les voleurs, qui, sous d'Argenson, grappillaient dans les misérables ressources qu'on arrachait au désespoir?
Un homme aussi intelligent que Law ne pouvait s'aveugler sur tout cela. Il sentait que tout irait à la dérive, si le pouvoir ne se liait lui-même. Il eût voulu pour garantie ces mêmes magistrats qui naguère parlaient de le pendre. Il aurait mis la banque sous l'égide d'une sorte de gouvernement national, d'une commission de quatre Hautes Cours (Parlement, Comptes, Aides, Monnaies). C'eût été justement le Conseil de commerce que Henri IV fit en 1607. La chose eût gêné les voleurs. On dit au Régent que c'était se mettre en tutelle, que, d'ailleurs, ces robins, ignorants, routiniers, ne feraient qu'empêcher tout. À Law, on dit qu'avec un prince tellement ami il resterait le maître, que c'était l'intérêt visible du Régent de ne pas se nuire à lui-même, de ne pas détruire, par une trop grande émission, la source des richesses, de ne pas tuer sa poule aux œufs d'or.
Au fond, Law était dans leurs mains. Il avait ici toute sa fortune. Il s'était compromis en recevant si généreusement pour sa Banque et sa Compagnie nos chiffons de Billets d'État. Il avait un pied dans l'abîme. On lui fit honte de reculer, de ne pas être un beau joueur, d'avoir fait mise et de quitter la table. L'honneur et le vertige l'entraînèrent, le précipitèrent.
Il cède au roi sa Banque. Cet établissement, intimement lié à celui de la grande Compagnie, y trouve un appui mutuel. Les profits de change et d'escompte, les profits du commerce, ceux de l'exploitation du Nouveau Monde, voilà ce qui doit relever l'État.
Ressources incontestables, mais qui exigent, même dans l'hypothèse d'une administration parfaite, pour condition indispensable, ce que l'on n'avait pas, le temps. Law, le Régent, pouvaient-ils s'y tromper? N'étaient-ils pas tous deux de hardis mystificateurs? Au fond, ils croyaient, sans nul doute, par l'utile fiction des trésors du monde inconnu, susciter un trésor réel, la confiance, le crédit, le commerce, l'industrie, la circulation. Passant et repassant, par ventes et par achats, les produits plusieurs fois taxés allaient doubler, tripler l'impôt, enrichir l'État, et le libérer, le mettre enfin à même de réaliser ce grand projet d'empire colonial, dont la fiction, quelque fausse qu'elle fût d'abord, n'aurait pas moins donné le premier mouvement.
Les deux affaires de la Guerre, et celle de la Banque qui nourrirait la guerre, se décidèrent en même temps, le 4 et le 5 décembre 1718.
Dès le mois de juillet, par certaine marquise, famélique, intrigante, depuis par un copiste de la Bibliothèque, on savait tout, on pouvait tout saisir. L'occasion vint à point en décembre. Dubois avait entre autres amies une fort utile à la police, jeune encore, jolie et adroite, la Fillon. Cette dame, renommée la première en son industrie, tenait une maison, un couvent de filles publiques, et le mieux tenu de Paris. La décence avant tout, la religion, rien n'y manquait. On y faisait ses Pâques. La Fillon se piquait d'avoir dans ses clients le monde le plus respectable. Elle était fort considérée, mais, déjà bien connue, un peu usée ici. On la fit peu après passer en province avec une forte pension. Elle y changea de nom, se maria noblement et devint une honorable dame de paroisse, l'exemple de ses vassaux.
Donc cette dame, le 2 décembre, dans la nuit, vint au Palais-Royal et fit savoir que le soir même un jeune secrétaire de l'ambassade d'Espagne, qui avait habitude chez elle avec une petite fille, s'était excusé d'arriver tard, alléguant un travail pressé, des papiers importants qui partaient pour Madrid. La petite bien vite en avertit sa dame, et celle-ci le ministre. Le porteur fut (le 5) arrêté à Poitiers.
Le 4, avait eu lieu dans la nuit la révolution financière, la Banque déclarée royale. Autrement dit, le roi banquier.
Coup subit, tenu fort secret. Le Régent n'appela que le duc de Bourbon, Law et le duc d'Antin. D'Argenson, le garde des sceaux, qui, ayant les finances, eût dû être appelé le premier, ne sut rien qu'au dernier moment. Rival de Law avec les Duverney, il croyait bien être chassé, et fut trop heureux de garder les sceaux.
Le Roi, représenté par le Régent, rachetait les actions de la Banque, reprenait le métier de Law (qui n'était plus que son commis). Le Roi recevait des dépôts. Le Roi faisait l'escompte. Le Roi tenait la caisse. Mais on pouvait se rassurer: elle serait, cette caisse, bien gardée, vérifiée sévèrement, strictement fermée de trois clefs différentes (celles du Directeur, de l'Inspecteur, du Trésorier). On n'émettrait de nouvelles actions que sur un arrêt du Conseil. Seul ordonnateur, le Régent. Le trésorier, finalement, placé sous les yeux vigilants et du Conseil et de la Chambre des comptes.
Pour revenir à la conspiration, les papiers qu'on trouva, étaient peu de choses; dit-on. Au fond, on n'en sait rien; car Dubois seul eut ces papiers. Il en ôta ce qu'il voulait. Il ne se souciait pas d'entrer dans un procès sanglant, où ni le Régent ni l'opinion ne l'auraient soutenu. Personne ne savait que Philippe V était un parfait Espagnol; on n'y voyait qu'un prince français. Ses adhérents ne se croyaient point traîtres. Ils ne soupçonnaient pas le gouvernement monstrueux qu'ils auraient donné à la France. Lorsqu'on voit un homme, comme le chevalier Follard, s'offrir à la cour de Madrid, on sent la parfaite ignorance où l'on était de cette cour. Donc, nul moyen d'être sévère. Le petit Richelieu qui avait offert de livrer Bayonne, méritait quatre fois la mort, comme le dit très-bien le Régent. Mais s'il l'eût subie, que de pleurs! Que de femmes à la mode auraient percé l'air de leurs cris! Même au Palais-Royal, une fille du Régent, mademoiselle de Valois, priait pour lui. Combien plus l'eût-on accusé s'il eût puni le duc, la duchesse du Maine, le président de Mesmes! Quelle légende en Espagne! Que d'honneurs au nouveau martyr chez nos dévots Bretons! Que de malédiction pour l'usurpateur, le Cromwell!
Frapper le duc, la duchesse du Maine, c'était grandir M. le Duc. Bonne raison pour les épargner. Ou tint quelques mois la princesse emprisonnée, Richelieu, mademoiselle Delaunay et autres, furent quelque temps à la Bastille, mais avec toute sorte d'agréments, de douceurs. Richelieu y tenait boudoir, recevait ses maîtresses. La Delaunay avoue qu'elle n'a jamais été heureuse qu'à la Bastille. Pour le fripon de président, le Régent, pour punition, lui mit en main cent mille écus, pour tenir table ouverte aux parlementaires, dans l'exil qu'ils subirent en 1719. Il croyait l'acquérir dès lors comme un homme à tout faire.
On ne pouvait punir sérieusement. Et cependant, il y avait vraiment crime et conspiration. Notre ingénieux Lemontey s'arrête trop ici au comique et au ridicule de la petite cour de Sceaux, aux langueurs paresseuses de l'ambassadeur Cellamare, etc. Ces misères de Paris se rattachaient à une trame effectivement très-dangereuse, à cet inconnu de Bretagne, aux jacobites anglais, attendant toujours Charles XII, au moteur général Alberoni, qui, après sa défaite navale, faisait le doux et l'humble comme un serpent à demi-écrasé. Il reconstruisait des vaisseaux. L'Angleterre et la France pouvaient attendre qu'avec le peu qu'il reprendrait de forces, il tenterait un coup, au printemps, et en Bretagne et en Écosse. On ne pouvait rester dans cette attente, qui paralysait tout. La guerre était plus sûre. Dubois, dit-on, ne l'entreprit que contraint et forcé par le gouvernement anglais. Je ne sais. Sans nul doute, il valait mieux pour le Régent, pour la France, prévenir l'Espagne et brûler dans ses ports les vaisseaux qu'elle aurait envoyés aux Bretons.
Le 8 décembre, les papiers saisis étant arrivés à Paris, on arrêta l'ambassadeur d'Espagne, Cellamare. Pas décisif qui impliquait la guerre. Le 27 décembre, le jour même où les Anglais la déclarent à l'Espagne, le Roi, dans son nouveau métier de Banque, agit violemment comme Roi, proscrit l'argent pour forcer de prendre ses billets. Ordonné qu'à Paris et dans les grandes villes, on ne peut payer en argent que les petites sommes au-dessous de 600 livres. Au-dessus, on payera en or ou en billets. L'or alors était rare; il devint recherché et cher. Les billets prirent la place, débordèrent et inondèrent tout.
La Guerre, la Banque, à la fois sont lancées. Guerre courte, guerre facile; on pouvait le prévoir. Et la Banque semblait offrir des ressources infinies, une caisse sans fond, où le Roi prendrait sans compter.
Pauvre hier, voilà le Roi riche. Toute espérance est éveillée, toute convoitise est excitée. Peu, bien peu à la cour, s'informent des gens du passé, du piètre duc du Maine qui va dire son chapelet en prison, et de la petite furieuse qu'on envoie sous la garde de son neveu, M. le Duc, rager d'abord en héroïne de théâtre, puis pleurer, prier en enfant, dans le vieux fort noir de Dijon.
Jamais la cour ne fut plus gaie, plus brillante qu'aux représentations d'Œdipe, où l'on avait pensé pouvoir outrager le Régent. À la première, le 18 novembre, tous les malins étaient contre lui et les siens, et l'on eût voulu les siffler. Mais peu après, tout fut pour lui.
Voltaire alors n'était connu que comme un fort jeune homme, brillant élève des Jésuites, un polisson spirituel à qui l'on avait fait l'honneur précoce d'une année de Bastille, mais que les ennemis du Régent, le vieux maréchal de Villars et autres caressaient fort.
Il y avait dans la pièce de quoi plaire à tous les partis. Elle est pour et contre les prêtres. On les attaque. Mais ils triomphent au dénoûment; ils se trouvent à la fin n'avoir dit que la vérité. Ils y prononcent la sentence: «Tremblez, malheureux rois, votre règne est passé.»
Les Jésuites en furent charmés comme d'une tragédie de collège qui prouvait combien leur élève avait fait de bonnes études. Lui-même, il adressa sa pièce et sa préface à son savant professeur, le P. Porée, par l'intermédiaire d'un de ses patrons, le P. Tournemine, l'un des trois Jésuites régnants sous le feu roi, et secret négociateur entre Sceaux et Madrid.
On sait qu'à l'exemple des Grecs, l'auteur même joua dans sa pièce. En personne, l'espiègle y portait la queue du grand prêtre. À la fin, on le vit dans la loge de Villars, entre lui et sa jolie femme. Et tous les spectateurs de crier à la maréchale: «Embrassez-le! embrassez-le!» Cette vive faveur pour le protégé de Villars faisait de son triomphe celui de la cabale, lui en donnait l'honneur. À ce premier jour du 18, le succès parut être celui des ennemis du Régent.
Tout changea le 8 décembre quand on le vit si fort, arrêter Cellamare et menacer l'Espagne. Encore plus quand, la Banque se plaçant dans sa main, on le vit maître du Pactole qui allait bientôt déborder. La pièce alors changea de sens. Les cœurs s'attendrirent pour Œdipe. On commença de l'excuser. S'il est coupable le tort en est aux Dieux; c'est un roi bon et débonnaire, le père du peuple et son sauveur, qui a la douceur du Régent. Il était joué par Dufresne, jeune acteur très-aimé. Jocaste fut jouée à merveille, au naturel, par cette charmante Desmares, rare actrice, désintéressée, qui avait aimé le Régent, mais pour lui-même. Elle allait quitter le théâtre, et ne jouait encore, ce semble, que pour lui dire adieu. La séparation douloureuse d'Œdipe et de Jocaste, leur arrachement, dans cette bouche aimante, attendrit, arracha les larmes.
Les spectateurs aussi faisaient spectacle. Le Régent, si myope, auditeur bienveillant de la pièce qu'il ne voyait point, ne représentait pas mal l'aveugle Œdipe. Et la véritable Jocaste, la duchesse de Berry, dans la triomphante splendeur de la beauté et des honneurs royaux, occupait l'assemblée plus que la pièce elle-même. Elle n'était pas en loge. Nulle loge ne l'aurait contenue. Elle venait avec une trentaine de dames, ses gentilshommes, ses gardes, et elle emplissait d'elle-même la plus grande partie de l'amphithéâtre. Mais, ce qui surprenait le plus, ce que nulle reine, nulle régente, ne s'était donné, c'est qu'elle avait fait dresser un dais dans le théâtre, et qu'elle siégeait dessous comme un Saint-Sacrement ou une idole indienne.
Je n'ai vu d'elle qu'un portrait authentique (1714?). Elle est dans le plus riche épanouissement de la beauté, la fleur d'un naissant embonpoint par lequel elle aurait rappelé son origine allemande. La noble tête, un cou de rondeur sensuelle, un vrai cou de Junon, un beau sein, une taille de cambrure voluptueuse, remueraient fort si l'attitude hautaine, ne glaçait, n'éloignait. Elle a un tour d'épaules d'une insolence intolérable. On sent bien qu'un souffle, un esprit, circule en ce beau cou, le gonfle. Mais quel? on ne le sait: un esprit de tempête, un sinistre et terrible esprit.
Quatre années après ce portrait, au début d'Œdipe, en novembre 1718, elle avait fort grossi, aussi bien que son père. Elle était amplement, un peu lourdement belle, d'un luxe exubérant. Ajoutez six mois de grossesse. Quoique la mode d'alors dissimulât un peu, l'invincible nature ne pouvait manquer de paraître. Le public eut sans doute l'esprit de ne rien voir. Une épigramme que la cabale exigea de Voltaire pour expliquer la chose et dire que «c'était bien le sujet de Sophocle, qu'on allait voir naître Étéocle,» etc., n'eut aucune action.
On raffolait des mœurs d'Asie, de Chardin, de Galland, des Mille et une Nuits. On savait à merveille les indulgences des casuistes musulmans, et que, de leur avis, le Mogol épousa sa fille. Des seigneurs étrangers à Paris suivaient ces exemples. Le prince de Montbelliard maria sa fille à son fils (Saint-Simon). Et madame de Wurtemberg (selon la Palatine) n'avait d'autre amant que le sien.
La curiosité la plus grande fut d'épier comment Œdipe serait pris du Régent. Depuis le jour où le Cid fut joué devant Richelieu, ce jour où le théâtre brava l'homme tout-puissant, on n'avait pu voir rien de tel. La situation ressemblait, mais tout autres étaient les acteurs. À la place du tragique cardinal, du sinistre fantôme, c'était le débonnaire Régent, roi du vice et de l'indulgence. Fin, plein d'esprit, sous sa grosse enveloppe, il ne perdit pas un mot des allusions dont on espérait le piquer. Mais il ne le fut point du tout. Il semblait qu'il y eût plaisir, qu'il fût charmé que l'on eût vu si bien. Il applaudit et fit venir Voltaire, l'enleva à l'ennemi, lui fit une pension, forte pour le temps, deux mille livres (qui en feraient huit aujourd'hui.)[Retour à la Table des Matières]
On ignorait parfaitement, en janvier 1719, qu'avant la fin de cette année la France entière prendrait part au Système. Je dis la France entière. À la liquidation, quand la majorité s'en était retirée, un million de familles avaient encore des papiers et les apportèrent au Visa.
Il n'y a jamais eu de mouvement plus général. Ce n'était pas, comme on semble le croire, une simple affaire de finance, mais une révolution sociale. Elle existait déjà dans les esprits. Le Système en fut l'effet beaucoup plus que la cause. Une fermentation immense l'avait précédé, préparé, une agitation indécise, vaste, variée;—d'un but moins politique que celle de 89,—peut-être plus profonde. Sous ses formes légères, elle remuait en bas mille choses que 89 effleura.
Avant la pièce, observons le théâtre. Bien avant le Système, Paris devient un grand café. Trois cents cafés sont ouverts à la causerie. Il en est de même des grandes villes, Bordeaux, Nantes, Lyon, Marseille, etc.
Notez que tout apothicaire vend aussi du café, et le sert au comptoir. Notez que les couvents eux-mêmes s'empressent de prendre part à ce commerce lucratif. Au parloir, la tourière, avec ses jeunes sœurs converses, au risque de propos légers, offre le café aux passants.
Jamais la France ne causa plus et mieux. Il y avait moins d'éloquence et de rhétorique qu'en 89. Rousseau de moins. On n'a rien à citer. L'esprit jaillit, spontané, comme il peut.
De cette explosion étincelante, nul doute que l'honneur ne revienne en partie à l'heureuse révolution du temps, au grand fait qui créa de nouvelles habitudes, modifia les tempéraments même: l'avènement du café.
L'effet en fut incalculable,—n'étant pas affaibli, neutralisé, comme aujourd'hui, par l'abrutissement du tabac. On prisait, mais on fumait peu.
Le cabaret est détrôné, l'ignoble cabaret où, sous Louis XIV, se roulait la jeunesse entre les tonneaux et les filles. Moins de chants avinés la nuit. Moins de grands seigneurs au ruisseau. La boutique élégante de causerie, salon plus que boutique, change, ennoblit les mœurs. Le règne du café est celui de la tempérance.
Le café, la sobre liqueur, puissamment cérébrale, qui, tout au contraire des spiritueux, augmente la netteté et la lucidité,—le café qui supprime la vague et lourde poésie des fumées d'imagination, qui, du réel bien vu, fait jaillir l'étincelle, et l'éclair de la vérité;—le café anti-érotique, imposant l'alibi du sexe par l'excitation de l'esprit.
Les cafés ouvrent en Angleterre dès Charles II (1669) au ministère de la Cabale, mais n'y prennent jamais caractère. Les alcools, ou les vins lourds, la grosse bière, y sont préférés.
En France, on ouvre des cafés un peu après (1671), sans grand effet. Il y faut la révolution, les libertés au moins de la parole.
Les trois âges du café sont ceux de la pensée moderne; ils marquent les moments solennels du brillant siècle de l'esprit.
Le café arabe la prépare, même avant 1700. Ces belles dames que vous voyez dans les modes de Bonnard humer leur petite tasse, elles y prennent l'arôme du très-fin café d'Arabie. Et de quoi causent-elles? du Sérail de Chardin, de la coiffure à la Sultane, des Mille et une Nuits (1704). Elles comparent l'ennui de Versailles à ces paradis d'Orient.
Bientôt (1710-1720) commence le règne du café indien, abondant, populaire, relativement à bon marché. Bourbon, notre île indienne, où le café est transplanté, a tout à coup un bonheur inouï.
Ce café de terre volcanique fait l'explosion de la Régence et de l'esprit nouveau, l'hilarité subite, la risée du vieux monde, les saillies dont il est criblé, ce torrent d'étincelles dont les vers légers de Voltaire, dont les Lettres persanes nous donnent une idée affaiblie. Les livres, et les plus brillants même, n'ont pas pu prendre au vol cette causerie ailée, qui va, vient, fuit insaisissable. C'est ce Génie de nature éthérée que, dans les Mille et une Nuits, l'enchanteur veut mettre en bouteille. Mais quelle fiole en viendra à bout?
La lave de Bourbon, pas plus que le sable arabique, ne suffisait à la production. Le Régent le sentit, et fit transporter le café dans les puissantes terres de nos Antilles. Deux arbustes du Jardin du Roi, portés par le chevalier de Clieux, avec le soin, l'amour religieux d'un homme qui sentait porter une révolution, arrivèrent à la Martinique, et réussirent si bien que cette île bientôt en envoie par an dix millions de livres. Ce fort café, celui de Saint-Domingue, plein, corsé, nourrissant, aussi bien qu'excitant, a nourri l'âge adulte du siècle, l'âge fort de l'Encyclopédie. Il fut bu par Buffon, par Diderot, Rousseau, ajouta sa chaleur aux âmes chaleureuses, sa lumière à la vue perçante des prophètes assemblés dans «l'antre de Procope,» qui virent au fond du noir breuvage le futur rayon de 89.
L'immense mouvement de causerie qui fait le caractère du temps, cette sociabilité excessive qui se lie si vite, qui fait que les passants, les inconnus, réunis aux cafés, jasent et s'entendent tout d'abord, quel en était l'objet, le but? Les petites oppositions parlementaires et jansénistes? Oui, sans doute, mais bien d'autres choses. Les Nouvelles ecclésiastiques, toujours poursuivies, jamais prises, piquaient quelque peu le public. Mais tout cela fort secondaire. On était rebattu, excédé de théologie. Les pédants jansénistes (fort cruels pour les protestants, pour les libres penseurs) n'intéressaient guère plus que les molinistes fripons. La Grâce suffisante et le Pouvoir prochain, tout ce vieux bric-à-brac de l'autre siècle rentrait au garde-meuble. On parlait bien plutôt de Law, de son ascension singulière, de la république d'actionnaires qu'il entreprenait de créer. On parlait du café, de la polygamie orientale, des libertés du monde antichrétien. Tout cela mêlé et brouillé. Cette France, si spirituelle, ne sait pas plus de géographie que de calcul ou d'orthographe. Beaucoup mettent l'Asie à l'Occident. Trompés par le mot Indes, ils confondent les deux continents sous un magique nom, toujours de grand effet: Les îles.
Des Hespérides à Robinson, tout le mystère du monde est dans les îles. Là, le trésor caché de la nature, la toison d'or, ou ce qui vaut autant, les élixirs de vie qu'on vend au poids de l'or. Pour d'autres, c'est l'amour, le libre amour qui vit aux îles. Sans parler de la Calypso, dès le XVIe siècle, le cordelier Thévet, dans les hardis mensonges de sa cosmographie, nous conte les amants naufragés dans les îles. Toujours la même histoire, Manon Lescaut, Virginie, Atala. Le Français naît Paul ou René. Plusieurs, faits pour l'amour mobile, élargissent les îles, préfèrent l'horizon infini des grandes forêts américaines, la vie du promeneur, hôte errant des tribus, favorisé la nuit du caprice des belles Indiennes, libre au matin, joyeux, sans soin, sans souvenir.
C'est le rêve du coureur de bois.
Quoiqu'on lût peu, les livres, ceux de Hollande, défendus et proscrits, les manuscrits furtifs, avaient grande action. On se passait Boulainvilliers, son ingénieuse apologie de Mahomet et du mahométisme. Mais rien n'eut plus d'effet que le livre hardi et brillant de Lahontan sur les sauvages, son frontispice où l'Indien foule aux pieds les sceptres et les codes (leges et sceptra terit), les lois, les rois. C'est le vif coup d'archet qui, vingt ans avant les Lettres persanes, ouvre le XVIIIe siècle.
Le voile épais et lourd dont les livres de missionnaires avaient caché le monde, se trouve déchiré. Leur thèse ridicule que l'homme non chrétien n'est pas homme, d'un coup est réduite à néant. Plus de privilégiés de Dieu. Plus d'élus, mais tous frères. L'identité du genre humain.
Un siècle auparavant, Montaigne avait hasardé de dire que ces nations étranges nous valaient bien. Seulement, il s'était amusé aux discordances apparentes qui semblaient accuser une Babel morale en ce monde. Sur-le-champ, Pascal en abusa pour nier la raison et l'accord de la vérité.
Au siècle nouveau qui commence, on ne fait plus la faute de Montaigne. Tout au contraire, on pose l'accord profond de la nature, la concordance des croyances et des mœurs. Les collections de voyages, imprimées et réimprimées, nos voyageurs, simples, mais de grand sens, un Bernier, un Chardin, firent déjà réfléchir. Le savant anglais Hyde montra que le Parsisme fut originairement le culte du vrai Dieu (1700). Les Jésuites eux-mêmes disaient que les Chinois en possédaient la connaissance et adoraient le Dieu du ciel. À l'autre bout du monde, chez les Sauvages, si différents, le Grand-Esprit nous apparut de même.
Les Jésuites se sont dépêchés de faire dire par leur professeur, le rhétoricien Charlevoix, que Lahontan n'est pas un voyageur, que son voyage est une fiction, qu'on a écrit pour lui, etc. Ils l'on dit, non prouvé. Tout indique que réellement il habita l'Amérique, de 1683 à 1692. Peu importe d'ailleurs. Tout ce qu'il dit est confirmé par d'autres relations. Ce qui lui appartient, c'est moins la nouveauté des faits, que le génie avec lequel il les présente, sa vivacité véridique (on la sent à chaque ligne). Il y a un accent vigoureux d'homme et de montagnard. Gentilhomme basque ou béarnais, ruiné par une entreprise patriotique de son père, qui eût voulu régler l'Adour pour exploiter les bois des Pyrénées, Lahontan courut l'Amérique, n'obtint pas justice à Versailles, et passa en Danemark. Il a imprimé en Hollande en toute liberté.
Il expose, raconte, conclut rarement. Toutefois ce qu'avaient déjà dit pour l'éducation Rabelais, Montaigne, Coménius, ce qu'avait dit en médecine le grand Hoffmann (1692), Lahontan l'enseigne en 1700: Revenez à la nature. Le siècle qui commence n'est qu'un commentaire de ce mot.
Deux choses éclatent par son livre: l'accord des voyageurs laïques,—la discordance des missionnaires.
L'accord des premiers est parfait. Les seules différences qu'on trouve chez eux, c'est que les premiers, Cartier, Champlain, parlent surtout des tribus Acadiennes, Algonkines, etc., demi-agricoles, de mœurs fort relâchées, et les autres des Iroquois, d'une confédération héroïque et quasi-spartiate, qui dominait ou menaçait les autres.
Quant aux missionnaires, ils composaient deux grandes familles rivales: 1o les Récollets, pieds nus de saint François, qui avaient plus de cinq cents couvents dans le Nouveau Monde, moines grossiers et illettrés, agréables aux sauvages pour leurs pieds nus, mais peu réservés dans leurs mœurs; 2o les Jésuites, plus décents et plus politiques, prudents avec les femmes, ne vivant qu'avec leurs élèves convertis, les jeunes sauvages.
Les Récollets disaient que les Indiens étaient des brutes, infiniment difficiles à instruire. Ils ne parlaient, dans leurs relations, que des tribus avilies, dégradées, faisaient croire que la promiscuité était la loi de l'Amérique. Les Jésuites rabaissaient moins les sauvages, les déclaraient intelligents, prétendaient en tirer parti. Ils mentaient sur deux points, d'abord sur la religion des Indiens, qu'ils donnaient comme culte du Diable. Sur les conversions, plus menteurs que les Récollets, ils soutenaient en opérer beaucoup, et profondes et durables. Sur tout cela, Lahontan déchira le rideau.
Les fameuses Relations des Jésuites (1611-1672), lettres qu'ils envoyaient du Canada presque de mois en mois, avaient été un demi-siècle l'édifiant journal de l'Europe, journal intéressant, mêlé de bonnes descriptions, de touchants actes de martyrs, de miracles, de conversions. Tout cela très-habile et fort bien combiné pour émouvoir les femmes, pour attirer leurs dons, pour les faire travailler à la cour et partout dans l'intérêt des Pères.—Le brave capitaine Champlain montre déjà comment les commerçants avaient dans les Jésuites leurs dangereux rivaux, et comment les dames (de Sourdis, de Quercheville, etc.) travaillaient à donner la direction exclusive à ces religieux, plus fins qu'habiles, et qui toujours firent manquer tout.
Les Relations des Jésuites n'ont garde d'expliquer ce que c'étaient que leurs martyrs. Ils ne l'étaient pas pour la foi, c'étaient des martyrs politiques. Alliés des Hurons, auxquels ils fournissaient des armes contre les Iroquois, dans la terrible guerre de frères que se firent ces deux peuples, les Jésuites surpris dans les villages hurons étaient traités en ennemis.
Une petite confédération, toujours citée par eux, trompait sur l'Amérique entière. Les Iroquois, héros cruels et tendus à l'excès d'un fier esprit guerrier, leur servaient à faire croire que tout le nouveau continent était un monde atroce, et, par cette terreur, ils le fermaient, s'en assuraient le monopole. Lorsque les voyageurs laïques s'y hasardèrent, ils virent tout le contraire. Ils trouvèrent chez les tribus de l'intérieur une touchante hospitalité.
Il faut voir dans Cartier, Champlain, mais dans Léry surtout, l'aimable, le charmant accueil que les peuples des deux Amériques faisaient à nos Français. Les pauvres gens croyaient que ces étrangers généreux prendraient parti pour eux, les défendraient contre leurs ennemis. Le mot que les femmes d'Afrique disaient à Livingstone: «Donnez-nous le sommeil! (la sécurité),» c'est l'idée des Américaines, quand elle faisaient au voyageur français une si tendre réception. On l'asseyait sur un lit de coton. Ces douces créatures, toutes nues, venaient pleurer à ses pieds, si bien qu'il ne pouvait s'empêcher de pleurer. C'étaient des petits mots de sœurs, qui fendaient l'âme; «Quoi? tu as pris la peine de venir de si loin pour nous voir!... Que tu es donc aimable et bon?»
Ces observateurs excellents s'accordent en tout là-dessus. L'Amérique sentait qu'elle avait besoin de l'Europe, d'une Europe compatissante. Ces tribus, d'elles-mêmes humaines et douces, n'étaient ensauvagées que par leurs discordes intérieures, des vengeances mutuelles, des représailles qu'on ne savait comment finir. Leurs éternelles petites guerres avaient porté à la famille même une grave atteinte qui la menaçait réellement d'extinction. C'est ce qu'on a vu dans l'ancienne Grèce. Une vie trop guerrière y fit considérer la femme comme un être presque inutile, un embarras souvent funeste. De là une dépopulation infaillible et rapide. Nos Français, au contraire (c'est le défaut ou le mérite de cette race), étonnamment empressés, amoureux, et jusqu'au ridicule, courtisans de l'Indienne, si dédaignée des siens, s'en faisaient adorer.
Ils n'avaient ni l'orgueil ni l'exclusivisme de l'Anglais qui ne comprend que son Anglaise. Ils n'avaient point les goûts malpropres, avares, du senor espagnol, son sérail et ses négrillons. Libertins près des femmes, du moins ils se mettaient en frais de soins et de galanterie. Ils voulaient plaire, charmaient et la fille, et le père, les frères, dont ils étaient les hardis compagnons de chasse. La tribu accueillait volontiers le fruit de ces amours, des métis de vaillante race. La femme américaine, se voyant aimée, désirée, se trouvait relevée. Notre émigrant français, roturier en Europe, simple paysan même, était noble là-bas. Il épousait telle fille de chef, parfois devenait chef lui-même.
Les esprits les plus positifs, Coligny, Henri IV, Colbert, avaient cru que notre Français (et surtout celui du Midi) était très-propre aux colonies, qu'un petit nombre de Français aurait créé un grand empire colonial. Comment? en se greffant par mariages sur le peuple indigène, le pénétrant d'esprit européen. Véritable colonisation, qui eût sauvé et transformé la race de l'Amérique, que le mépris sauvage des Anglais a exterminée. Ils ont fait une Europe, c'est vrai, mais supprimé l'Amérique elle-même, anéanti le genius loci. Ce qu'il y aurait eu de fécond dans son mariage volontaire avec la civilisation, cela a péri pour toujours. Crime contre Dieu, contre Nature. Il sera expié par la stérilité d'esprit.
Les Jésuites, rois du Canada, maîtres absolus des gouverneurs, avaient là de grands biens, une vie large, épicurienne (jusqu'à garder de la glace pour rafraîchir leur vin l'été). Ce très-agréable séjour était commode à l'ordre qui y envoyait d'Europe ce qui l'embarrassait, parfois de saints idiots, parfois des membres compromis qui avaient fait quelque glissade. Ils n'aimaient pas qu'on vît de près les établissements lointains qu'ils avaient au cœur du pays, qu'on vînt se mettre entre eux et les troupeaux humains dont ils disposaient à leur gré. Colbert se plaint à l'intendant de ce qu'ils éloignent les sauvages de se mêler aux Français par mariage ou autrement. Si ce monde fût resté fermé, ils auraient fait là à leur aise ce qu'ils ont fait au Paraguay, une société singulière où les sauvages, devenus écoliers, auraient été la matière gouvernable la plus agréable du monde (comme leurs imbéciles du Sud dont parle M. de Humboldt). Seulement, ces moutons n'auraient pu se garder des loups, lutter avec les fières tribus, restées sauvages. Une terrible expérience fut celle du vaillant peuple des Hurons, qui, à peine christianisés, tombèrent dans une énervation telle que les Iroquois l'anéantirent (1650).
Rien n'était plus suspect aux Jésuites que nos rôdeurs, qu'on appelait les coureurs de bois. Tous les mensonges de ces Pères sur l'horreur du monde sauvage, sur sa férocité, sur les hommes mangés ou brûlés, n'effrayaient guère nos vagabonds, chasseurs, marchands, etc. Ils s'étaient faits bons amis des Indiens. On les trouvait partout. Les Jésuites s'appuyèrent des Compagnies de Colbert, et obtinrent des ordonnances terribles contre les coureurs, à ce point qu'il fut défendu, sous peine des galères, d'aller à la chasse à une lieue. (Ord. du Canada, éd. R. Short Milnes. p. 93.)
Ce système de précaution fut terriblement dérangé quand un hardi voyageur, le Normand Cavelier, sans s'arrêter à leurs fables sur les dangers de l'intérieur, descendit le Mississipi, découvrit en une fois huit cents lieues de pays, du Canada à la Louisiane. C'était un enfant de Rouen, en qui avait passé l'âme des grands découvreurs de Dieppe, des vieux Normands, précurseurs de Colomb et de Gama. Génie fort et complet, de calcul et de ruse, de patience, d'intrépidité. Il avait pris les deux baptêmes sans lesquels on ne pouvait rien. Il se fit noble, devint Cavelier de la Salle. Il étudia sous les Jésuites, et les étudia, sut tout ce qu'ils savaient. Il en tira deux beaux certificats, passa en Amérique, et là vit du premier regard qu'il n'y avait rien à faire avec eux, qu'ils empêcheraient tout. Il s'appuya des Récollets et du gouverneur Frontonac, qui (chose rare) n'était pas Jésuite. Tout jeune encore, il alla à Versailles, exposa à Colbert son plan hardi et simple, de descendre le grand fleuve, de percer l'Amérique en longueur. Les Jésuites soutenaient qu'il était fou. Puis, la chose réalisée, ils soutinrent qu'ils savaient tout cela, qu'il les avait volés.
Je laisse à M. Margry, qui en a réuni les pièces, l'honneur de reconstruire la superbe épopée de cette vie extraordinaire. Elle a les vraies conditions épiques: l'enfantement d'une idée héroïque, invariablement suivie, l'exécution hardie, habile, la catastrophe naturelle, le héros victime de la trahison et mourant de la main des siens. Il est intéressant d'y suivre le complot meurtrier, qui, tramé à Québec, à Saint-Louis, partout, n'existait pas moins sur la flotte que l'on donna à Cavelier pour découvrir par mer l'embouchure du Mississipi. Le commandant Beaujeu avait en sa femme un Jésuite qui surveilla la trahison. Cavelier, débarqué par lui, avec des canons (sans poudre ni boulets), avec quelques colons affamés et découragés, fut tué, comme un chien, dans un bois.
Ces colons misérables auraient péri cent fois dans leur voyage immense pour retourner au Canada, sans la compassion des sauvages. On vit là la douceur, la sensibilité charmante de ces tribus tant calomniées. Ils pleuraient en voyant la misère de nos fugitifs, souvent les adoptaient et leur donnaient leurs filles. Ces hommes imberbes et beaux comme des femmes, qui semblent toujours jeunes (V. Remy, 1860), en réalité étaient des enfants, tendres et bons, parfois colères, comme la femme sensible et nerveuse l'est par moments. Les représailles de guerre entre tribus étaient cruelles. Pourtant, le plus souvent, les prisonniers livrés aux veuves étaient adoptés par elles, remplaçaient le mort qu'on pleurait. Ils n'étaient nullement destructeurs comme l'a été l'Europe. Ils conservaient, sauvaient les races, même d'animaux. Forcés de tuer des castors, dans un pays très-froid où les fourrures sont nécessaires, ils n'en faisaient pas le massacre indistinct que l'on a fait depuis. C'était chez eux un crime de détruire tout un village de castors. On devait au moins y laisser six mâles et douze femelles. Ils étaient convaincus que les castors délibéraient entre eux, et disaient: «Ils ont trop d'esprit pour n'avoir pas l'âme immortelle.» De là une généreuse fraternité avec ces nobles animaux, qui, bien traités, apprivoisés, devenaient des serviteurs utiles.
Chez ces douces tribus, Cavelier n'eût rencontré aucun obstacle. Il aurait mis à fin son projet admirable. Après avoir percé l'Amérique en longueur, il l'aurait ouverte en largeur, d'ouest en est. Il eut dans les deux sens établi une chaîne de forts sous lesquels nos coureurs de bois et leurs femmes indiennes, leur famille mêlée et les sauvages un peu agriculteurs auraient cherché un abri et formé des villages. Le drapeau de la France eût partout défendu cette véritable Amérique et contre l'Iroquois, et contre l'Espagne, surtout contre l'exclusivisme destructeur des colonies anglaises, qui a fait la fausse Amérique.
Cavelier put périr, mais la vérité ne périt pas. Les récits informes, incomplets, qu'on eut de l'expédition (Tonti, Joutel, Hennequin, etc.), laissèrent échapper la lumière. Elle éclata tout entière dans le livre de Lahontan.
Il eût dû éclairer Versailles. Mais, pour en profiter, il eût fallu sortir franchement du bigotisme, épouser l'Amérique, je veux dire ne pas craindre les mariages des nôtres avec les Indiennes, les filles du Grand-Esprit. Le système suivi jusque-là d'envoyer là-bas des femmes catholiques (les coureuses que l'on ramassait, l'écume de la Salpêtrière), ne pouvait avoir qu'un piètre effet, créer un petit peuple blanc. L'autre aurait fait un grand empire métis.
La chose n'était pas difficile. Un exemple frappant suffisait pour le bien montrer. Le baron de Casteins, officier béarnais, au lieu de prendre une blanche, avait épousé une Indienne, était devenu chef des Abenakis. N'ayant pas converti son peuple, il se trouvait dispensé du contact dangereux des Jésuites, des intrigues des missions. Il était devenu une espèce de roi, s'était fait un trésor pour les cas imprévus, était estimé, redouté. De tels chefs, leurs enfants, heureusement mêlés des deux races, seraient restés tributaires de la France pour avoir son secours contre les Iroquois.
On ne pouvait rien faire en Amérique que par la liberté. Les esprits généreux, humains, Coligny, Henri IV, Vauban, auraient voulu en faire un grand refuge des persécutés du vieux monde, de tant de gens qui, pour cause de religion ou autre, étaient déterminés, sans espoir de retour, à changer de patrie. Il fallait des colons libres, et de Versailles, et de l'administration détestable du Canada, des commis, des missionnaires. Desmarets, en 1712, imagina de céder au banquier Crozat, créancier du roi, ce qu'on appelait la Louisiane (la plus grande partie des États-Unis d'aujourd'hui). Crozat, homme d'esprit, agit avec intelligence, n'envoya que de sages et honnêtes cultivateurs. Mais il n'était pas libre. Il ne put rien, fut accablé entre l'Espagnol et l'Anglais, se trouva trop heureux, en 1717, d'abandonner son privilège, qui passa augmenté à la Compagnie d'Occident.
Law avait justement tout ce qui manquait à Crozat. Il était protestant. Sa personnalité, hautement impartiale et généreuse, donnait confiance. En prenant pour caissier et principaux commis le réfugié Vernezobre et d'autres protestants, il annonçait assez la libéralité d'esprit qui présiderait à ses établissements. Le Régent lui donnait, on peut dire, carte blanche. La Compagnie, indépendante de la vieille administration, devait nommer elle-même les magistrats de sa colonie, les officiers de troupes coloniales. Elle faisait la paix et la guerre avec les sauvages. Elle pouvait construire des vaisseaux de guerre. Elle occupait non-seulement le long cours du Mississipi, mais ses affluents qu'on lui cédait encore. Sa direction intelligente se marque par deux choses. On remonta le fleuve, et dans une situation dominante, admirable, on fonda la Nouvelle-Orléans, la reine du bas Mississipi. Pour le fleuve central, Law ne comprit pas moins l'importance de la grande position; il l'occupa personnellement, s'établit chez les Illinois.
Son plan était-il chimérique? Le mauvais succès l'a fait dire. Mais on en verra les causes réelles. Law ne périt en Amérique que parce qu'il périt en Europe. S'il eût duré et dirigé lui-même ce qu'il venait de commencer à peine, les résultats pouvaient être meilleurs. Sa colonie qui partait du Midi eût exploité une belle source de bénéfices que le Canada n'avait point, la riche culture du tabac. Dira-t-on que les nôtres étaient des paresseux, peu propres à la vie agricole? Mais ceux qui profitèrent de leur désastre, ceux que le tabac enrichit tellement dès 1750, qu'étaient-ce, sinon les moins laborieux des Anglais, l'orgueilleuse et fainéante race des Cavaliers de Charles Ier.
L'énorme espace que l'on cédait à Law n'avait que 400 agriculteurs blancs en 1712, 1700 en 1717. Mais cela même était un avantage. Rien de gâté d'avance. La virginité du désert. Ce n'était, pas comme le Canada, une méchante petite Europe, pourrie d'abus et de Jésuites. On avait fort sagement laissé ce Canada à part. Il aurait gâté tout le reste. La jeune Louisiane (le monde immense qu'on appelait ainsi), avec ses rares tribus sauvages, s'offrait neuve et entière au génie créateur du siècle nouveau qui s'ouvrait. Par un système tout contraire à celui des Jésuites et des commis du Canada, la Compagnie, loin de gêner les communications entre les nôtres et les Indiens, de faire payer fort cher des patentes aux chasseurs, donna des récompenses et des primes aux coureurs de bois.
En Amérique, Law partait exactement de rien. En Europe, de très-peu de chose. Qu'était la mise première de sa Compagnie d'Occident? Rien que quatre millions de rentes. Qu'étaient les concessions commerciales qu'on lui fit? L'héritage obscur, incertain de nos compagnies endettées.
Law eut plus tard des fermes, etc. Mais ce fut après son succès, lorsque ses actions étaient montées très-haut, et qu'on était déjà en plein Système. En avril 1719, quand il parvint à le lancer avec tant de bonheur, qu'offrait-il? Rien que l'espérance.
Ce que les Compagnies de Colbert n'avaient pu, quand le pavillon français dominait les mers, devait-on l'espérer après une si longue ruine? Les premières compagnies étaient mortes avant 1680, avant l'épouvantable guerre de 25 ans! L'éclat de nos corsaires avait illuminé ces temps d'une gloire sinistre. Mais la marine royale était tuée; Toulon, Brest étaient déserts; on vendait pour le bois les vaisseaux de Louis XIV (Brun). La marine commerciale, sans protection, captive dans les ports, avait chômé, langui, péri. Le Levant même, qui si longtemps nous fut propre, à l'exclusion de tous les peuples, nous avait échappé, au grand profit des Anglais, Hollandais. Nos Antilles qui, au milieu du siècle, devinrent très-productives et donnèrent lieu à un grand mouvement maritime, étaient tombées alors au plus bas. La traite était aux Anglais seuls. Seuls ils couraient les mers de l'Amérique espagnole, y imposaient leur contrebande.
De tous nos ports, un seul, Saint-Malo, riche par la course, avait fleuri, grossi de la ruine commune. Même elle profitait des débris, avait acheté le privilège de la Compagnie des Indes orientales. Compagnies misérables, relevées fictivement dans la décrépitude du grand règne, tristes ombres, les filles d'un mort. Law supposa pourtant que si ces malheureux débris étaient réunis dans une même main, on en tirerait quelque parti, que d'abord à cette unité on gagnerait la dépense des rouages multiples, des chefs inutiles et nombreux; qu'une compagnie unique qui aurait l'œil sur les deux mondes aviserait bien mieux aux besoins mutuels, aux échanges avantageux, etc.
Les administrateurs des compagnies défuntes réclamèrent vivement. Mais quand on les pressa, qu'on leur demanda sérieusement s'ils étaient sûrs, dans l'état misérable où tout était tombé, de les ressusciter, ils dirent franchement: «Non.» Alors on passa outre. On adjugea à Law ces corps morts, et sa Compagnie d'Occident put s'appeler Compagnie des Indes, ayant dès lors à elle seule un monopole universel du commerce qui n'était plus, le monopole (au fond) de rien.
D'autant plus merveilleux fut au printemps de 1719 le retour de la confiance, la renaissance du crédit. Les économies taciturnes et si cachées, qu'on faisait dans certaines classes, austères et abstinentes, hasardent de se montrer. L'argent perd sa timidité. Il s'arrache des caves, des poches profondes. Des doublures on découd les monnaies d'un autre âge.
La France, tant de fois ruinée, avec étonnement voit rouler à la Banque un fleuve d'or. On a hâte de se défaire du vil métal et d'avoir du papier.
Est-ce un songe? Il faut croire qu'on s'est retrouvé riche. Car on achète, on vend, on fabrique. C'est de ce jour que l'art reprend au XVIIIe siècle et que l'industrie recommence. On se rend au miracle. Les douteurs s'humilient. Ils voient, touchent, confessent le symbole de cette religion nouvelle, merveilleuse et spiritualiste: «que la richesse fille du crédit, de l'opinion, est une création de la foi.»[Retour à la Table des Matières]
Le siècle a pris son cours. Jusque-là incertain comme un vague marais, il a trouvé sa pente. À travers les obstacles, les vieilles ruines et les nouvelles, il descend vers 89.
Combien, en quatre années, on a marché, combien on est déjà loin de Louis XIV, on peut le mesurer. L'apôtre, le prophète, l'idole de la France, c'est aujourd'hui un protestant!
Heureux entr'acte de douceur, d'humanité, de tolérance. En 1717, les jansénistes (Noailles et d'Aguesseau), en 1722 les molinistes (Dubois, Tencin, etc.), attestent les barbares ordonnances de Louis XIV. Sous le Système, on se borne à empêcher les grandes assemblées du Désert, mais on réprime les curés, leur police cruelle contre les nouveaux convertis.
Le beau printemps de 1719 semblait une aurore sociale. L'incroyable succès de Law, son miracle de bourse, lui en imposait un autre plus grand. Il sentit que, sous ce brillant échafaudage financier, il fallait une base sérieuse, une grande réforme de l'État. «Tentative insensée? chimère?» Mais il venait de faire ce qu'on eût cru plus chimérique: il avait, en pleine banqueroute, rendu du courage à l'argent. Ses actions montaient d'heure en heure, l'enthousiasme aussi. Tous lui disaient d'oser.
En osant, il hasardait moins. C'est le péril qui le poussa. Rien n'indique que d'avance il eût jamais fait de tels rêves. Hors de France, il n'était qu'un des nombreux utopistes en finances, l'auteur d'une théorie peu remarquée sur le papier-monnaie. En France, où bouillonnait (dans les idées du moins) un chaos de révolution, lui qui planait si haut, ne désespéra pas d'ordonner ce chaos et d'en tirer un monde.
On est saisi d'étonnement de voir tout ce qui s'entreprit en quelques mois de 1719. L'égalité d'instruction, l'égalité d'impôt, une simplification immense, hardie, de l'administration, le remboursement de la dette, plusieurs des réformes excellentes que reprennent plus tard Turgot et Necker, telles furent dans cette année les grandes choses que voulurent Law et le Régent, qu'ils effectuèrent en partie.
Le Régent, qui avait ouvert à tous la Bibliothèque royale, ouvre à tous l'Université (14 avril 1719). Elle est payée par l'État et donne l'enseignement gratuit. Que Villeroi en rie avec son petit roi, à la bonne heure. Mais la révolution est grave. Quels sont les premiers écoliers qui sortent de là tout à l'heure, le fils du coutelier, le puissant Diderot, un enfant de hasard qu'élève un menuisier, le vaste d'Alembert,—c'est-à-dire l'Encyclopédie.
En juin, Law, suivant les idées du petit Renaut, du meilleur citoyen de France, sollicite l'égalité d'impôt,—l'impôt estimé, non sur le revenu qui varie et qu'on ne voit pas, mais sur ce qui se voit, le fonds, la terre. Ceci aurait atteint les privilégiés plus sérieusement que la Dîme royale de Vauban sur le revenu, plus sûrement que le Dixième essayé vainement par Desmarets. Law, qui voyait les grands propriétaires (les Condés par exemple) être les grands agioteurs, voulait reprendre sur la terre ce qu'on escroquait sur la bourse. S'ils empêchèrent cela, rien ne put empêcher une révolution très-réelle, un mouvement immense d'activité et d'industrie. Ce qu'un chroniqueur de l'an Mille a dit: «La terre changea de vêtement,» on put encore le dire. Depuis vingt ans, la guerre et la misère ayant tout suspendu, on n'achetait plus, on ne vendait plus, on ne fabriquait plus. Tout délabré, et misérable. La France, sous ses oripeaux, n'en avait pas moins l'air d'une mendiante. Elle s'en aperçut, jeta violemment ses lambeaux, ses vieilles loques du vieux temps de sottises.
De tels moments sont grands pour l'industrie. L'Europe le voyait. On pourrait espérer qu'elle concourrait au mouvement, lui donnerait consistance, force et solidité, que le monde protestant, c'est-à-dire le monde riche, viendrait à nous, apporterait son activité, son argent.
On croit à tort que l'argent n'est d'aucune religion.—Erreur.—Le capital est protestant.
L'argent catholique est un mythe.—Quelles sont les nations qui dorment, rêvent et ne font rien? les catholiques. Et les nations pauvres? les catholiques.—Tout ce qui négocie, fabrique, gagne, s'enrichit, prospère, est du côté de l'hérésie.
Nos protestants déjà revenaient en grand nombre. Et bien d'autres voulaient venir. Ils auraient fait couler ici un fleuve d'or s'ils eussent été bien sûrs que le feu roi ne ressuscitât point. Le règne du banquier protestant, employant indifféremment protestants, catholiques, voilà ce qui rassurait, appelait l'étranger. Ce qui pouvait le mettre en fuite, c'était Law converti, c'était le règne de Dubois, du fripon qui vendait nos libertés pour un chapeau, du futur cardinal-ministre.
Il suffisait de voir à ce moment le pays catholique, l'Espagne, de le comparer à la France, d'observer la mort progressive de l'une, la renaissance de l'autre, pour juger et se décider. Tout éphémère qu'il soit, le Système a pour nous un effet très-durable d'initiation, d'émancipation. L'Espagne de Philippe V, sous Alberoni même, sous sa reine italienne, enfonce en son vieux crime de barbarie sauvage et son châtiment mérité.
Chaque année compte par des auto-da-fé. Contraste abominable que ce gouvernement de femme et de nourrice, cette royauté du lit, fût si cruelle! que cette femme, furieuse d'ambition, doublement corrompue, caressant à la fois et les secrets vices du roi et la férocité du prêtre, présidât à Madrid, avec son maniaque, à ces fêtes de mort! Des hommes en flammes, des femmes hurlant, se tordant sur la braise, c'est l'expiation du carême, parfois la glorification de Pâques. Pénitence d'horreur qui ne purifie pas, au contraire, qui déprave encore.
L'ambassadeur de France donne dans ses dépêches le chiffre exact de quelques années. Le voici pour Madrid, pour les auto-da-fé royaux.
7 avril 1720, neuf hommes et huit femmes brûlés; 18 mai 1720, sept hommes et cinq femmes brûlés; 22 février 1722, six hommes et cinq femmes brûlés; 22 février 1724, quatre hommes et cinq femmes brûlés, etc.