Je ne m'étonne pas de la colère de Dieu. En 1719 (comme en 1718), invariablement il noie la flotte d'Espagne. Le 10 mars, l'expédition jacobite, préparée par Alberoni, part de Cadix et cingle vers l'Écosse. Les tempêtes, les vents furieux en font justice au golfe de Biscaye. Plusieurs vaisseaux périssent; d'autres abordent pour être pris.
Notre armée, au même mois de mars, avait passé les Pyrénées pour cette guerre trop facile. Au dehors, au dedans, tout nous favorisait. D'avril en juin, une hausse incroyable a remonté, relevé le crédit. Le grand problème à ce moment, c'est de savoir si le Régent qui profite du succès de Law, aura assez de force pour le suivre dans ses réformes, s'il saura se défendre contre la bande qui l'assiège, obsédé, étouffé qu'il est entre les illustres vampires qui le pillent de haute lutte et les fines Circés qui l'enivrent et l'enlacent pour lui vider les poches.
Il était déjà loin dans la vie, affaissé, bien loin de l'énergie, du courage qu'auraient demandés la situation. Un coup à ce moment le fit baisser encore, la tragédie d'orage, de remords, de fluctuations violentes qu'eut sa fille, ange-diable, torturée de ses deux natures, qui accouche en avril, est grosse en mai, se tue de vice et de folie.
Je n'ai rien lu en aucune langue de plus âcre, de plus violemment haineux que les pages de Saint-Simon sur les couches et la mort de cette princesse. Ce catholique impitoyable se baigne dans les roses à contempler, savourer les tortures d'une femme folle qui meurt à vingt ans. Tout disposé qu'on soit à condamner une personne si souillée, on ne peut qu'en avoir pitié en la voyant sous ce scalpel. Elle a peur, elle est furieuse; elle a des remords et des rages; elle veut vivre, se moque des prêtres, puis elle a peur du diable; elle se voit déjà emportée. Elle crie, elle hurle, elle pleure. Saint-Simon en rit et s'en moque. Enfin, quand elle est morte, lui-même il dit la chose qu'il eût dû dire d'abord, une chose qui le condamne fort et rend cette férocité bien odieuse: On l'ouvrit, et l'on vit qu'elle avait le cerveau fêlé.
Duclos et tous l'ont suivi, copié. On peut se demander pourtant comment Saint-Simon, si froid, si glissant sur les empoisonneurs (Lorraine, Effiat, Penautier), si léger sur les infâmes, les mignons de Sodome (Lorraine et Monsieur, Courcillon, etc.), est tombé avec cette fureur sur la duchesse de Berry? Elle eût été la Brinvilliers, la Voisin, empoisonneuse et assassine, qu'il aurait parlé d'elle avec plus de modération.
Si la jeune duchesse est véritablement un monstre, comment madame de Saint-Simon reste-t-elle sa dame d'honneur? Il a beau dire de page en page qu'elle y va peu. Il devrait avouer que les époux ne voulaient pas quitter cette position peu honorable, mais très-influente près d'une princesse qui avait tous les secrets de l'État et tenait le cœur du Régent. Il se venge d'avoir eu cette faiblesse, cette patience. Il hait visiblement la duchesse. Il lui en veut de deux sottises qu'il a faites, et d'avoir travaillé à son triste mariage, et d'avoir laissé près d'elle madame de Saint-Simon.
Son père aurait voulu, ce semble, l'associer au mouvement nouveau. Il avait établi chez elle, dans son grand logement à Versailles, la belle colonie de huit cents horlogers que Law avait fait venir. Mais on travaillait fortement en dessous à l'occuper de tout autres idées.
La cabale sentait justement combien, avec son audace d'esprit, elle aurait pu lui être dangereuse. Il eût fallu que les deux femmes (les deux seules au fond qu'il aimait), sa mère, sa fille, employassent leur violence à le défendre, à le garder. Madame, née protestante, aimait les protestants. Sa fille aidant, elle aurait pu nous rendre le service de faire sauter le futur cardinal, d'empêcher la réaction.
Elle était imaginative. C'est par là qu'on la prit. Le noir rêve du diable planait encore sur ce siècle douteur. Le Régent même avait eu la faiblesse d'écouter des fripons qui promettaient de le faire voir. Sa fille, dans les fluctuations de l'éternel orage où elle vivait, eut par moments de ces idées horribles. Prise excellente pour ceux qui la voulaient dévote,—non moins bonne pour ceux qui la voulaient mariée, prétendant que la conversion serait sûre par le mariage.
Mais le mariage de Riom était alors plus difficile encore qu'en 1718. Au moment du plus grand éclat de la Régence, lorsque les affaires en tous sens étaient glorieusement relevées, les partis abattus, l'Espagne envahie, impuissante, l'industrie, le crédit reprenant tout à coup, lorsque la jeune duchesse pouvait si naturellement devenir la reine du grand mouvement,—il semblait étonnant qu'elle se fît madame Riom. À cette idée, la mère du Régent, la fière Allemande, ne se connaissait plus.
Cela donnait du courage au Régent pour résister à sa fille. Le temps marchait, et rien ne se faisait. Elle était tellement dans ce combat, qu'à peine elle se souvenait d'être enceinte. Aux premiers jours d'avril (un peu avant terme, peut-être), il lui fallut s'en souvenir. Vives douleurs. Elle est en danger. Mais elle souffre encore moins du mal que de la honte. Inquiète, elle parvenait à s'étourdir. Mais, au moment où elle est prise, elle voudrait cacher tout; elle s'enferme. Le Régent est là éperdu, bien justement puni, mais combien cruellement! Dans cette agonie de douleur, il lui faut négocier avec les prêtres. Le curé de Saint-Sulpice arrive, impérieux; il exige qu'elle se confesse. Il veut forcer la porte. C'est son droit.
Ce curé si terrible était Languet, qui, avant et après, toute sa vie, joua le bonhomme. Mais là il se montra sans masque. Il était l'instrument des effrénés papistes, du nonce Bentivoglio, auteur et patron des satires où l'on recommandait le meurtre du Régent. Dans ce moment où leur duc du Maine disait son chapelet en prison, c'eût été pour ces saints une belle revanche d'égorger en effet le Régent dans sa fille, d'accabler la mourante. Folle, comme elle était déjà, on devine l'atroce cauchemar qu'eût ajouté à son délire l'appareil du clergé, des cierges de l'extrême-onction. On devine la scène qui allait avoir lieu, Languet, par menace et par force, lui arrachant les plus tristes aveux, lui faisant faire (torches allumées) une espèce d'amende honorable,—ou, si elle hésitait, déchirant son surplis, sortant avec bruit et outrage, et criant dans la foule qui était là aux portes: «Allez, bon peuple, elle est damnée!»
Ce Languet et son frère l'évêque, deux bouffons, étaient ceux dont on aurait le moins attendu une telle chose. L'évêque est le burlesque légendaire de Marie Alacoque, qui transforme en miracles les infirmités de la nonne, ses coliques hystériques. L'autre est le bâtisseur du maussade et froid Saint-Sulpice, qui, sous ce prétexte pieux, allait trottant, mettait le nez partout. Il faisait rire, c'était son grand moyen. S'il dînait quelque part, il mettait son couvert en poche. Sinon, il furetait. On lui laissait exprès trouver, prendre tel vase que les belles d'alors avaient en argent ciselé. Surpris, il alléguait: «Mais c'est pour ma Vierge d'argent.»
Que voulait-on de la malade? que demandait Languet pour lui donner les sacrements? qu'elle renvoyât Riom. C'était le mariage (un sot mariage, il est vrai), mais enfin une vie régulière, un amendement moral, tel que celui de Louis XIV épousant madame de Maintenon, celui de madame la duchesse épousant Lassay, etc. Que voulait-on? Qu'elle courût, qu'elle eût cinquante amants? ou qu'elle retombât au monstrueux amour qu'on lui reprochait tant? On la rejetait vers l'inceste.
Notez qu'à ce moment les deux apôtres de la Bulle colportaient contre le Régent le vrai chant des Furies, les vers atroces de Lagrange-Chancel, qui invitent à l'assassinat. Ces vers couraient depuis plus de trois mois. Nul doute qu'on n'en eût régalé la princesse, qu'on n'eût eu la charité de lui montrer ce poignard suspendu sur la tête de son père. Au seul nom de Languet, elle fut hors d'elle-même. Elle eût voulu qu'on le jetât par les fenêtres.
Le Régent, avec tout son esprit, eut l'attitude d'un sot. Brisé par sa douleur, sa mauvaise conscience, il ne trouva pas la réponse qui était si facile. La princesse avait avec elle son confesseur en titre, et c'était un privilège du sang de France de ne pas dépendre de l'ordinaire, d'avoir son prêtre, et (même excommunié), d'avoir par lui communion. Les larmes aux yeux, bien bas, il dit au curé qu'il fallait avoir compassion, qu'elle n'avait que le souffle, qu'un rien pouvait la faire mourir.
C'était le bon moyen de rendre l'apôtre intraitable. Il criait, tempêtait. Le Régent se mourait de peur qu'elle n'entendît. «Eh bien, dit-il pour le faire taire, faisons venir notre archevêque. Il nous mettra d'accord.» Moyen dilatoire très-mauvais. M. de Noailles, le faible Janséniste qui avait détruit Port-Royal, craignait tellement les molinistes que, pour se relever, se défendre, il demandait (lui au fond doux et humain) que l'on continuât la persécution protestante.
Devant cet aboyeur Languet, il fut tout aussi pitoyable que le Régent. Il eut peur, et cacha sa peur, sous un masque de sévérité courageuse, trancha du saint Ambroise contre le prince débonnaire.
Il dit tout haut, dans cette chambre pleine de monde: «Monsieur le curé, vous avez fort bien fait, et je vous défends d'agir autrement.» Languet, grandi d'une coudée, vainqueur, s'établit à la porte, campa là quatre jours et quatre nuits entières. Il fallait bien manger. Mais, dans ses très-courtes absences, il laissait deux prêtres pour factionnaires.
Cruelle aggravation aux tortures de la femme en couches. Si nerveuse en ce dur moment, celle qui se sent épiée, écoutée, et d'oreilles malveillantes, ne peut plus rien et risque de périr. C'est la scène de Junon assise à la porte d'Alcmène, tenant ses deux mains jointes, serrées, les doigts entrelacés pour nouer sa rivale, la faire crever. Il n'en fut pourtant pas ainsi. Les cris d'enfant qui éclatèrent, dirent assez que la délivrance avait eu lieu. Plus de danger. Languet leva sa faction.
Dans son épigramme maligne, Voltaire, cinq mois d'avance, baptisait l'enfant Étéocle, et Lagrange-Chancel disait que, de Cynire et de Mirrha devait naître le bel Adonis. Ce fut cependant une fille.
L'orgueilleuse souffrait horriblement d'un tel éclat. Et quoi de plus cruel que d'accoucher sous les sifflets? Les rieurs furent impitoyables. Voltaire, pensionné du Régent, mais alors amoureux de la dévote maréchale de Villars, fit, fort étourdiment, pour plaire à ce parti, une nouvelle épigramme sur la naissance incestueuse et sur les peurs de l'accouchée (ce mot date la pièce d'avril 1719, et dément la fausse date de 1716): «Enfin, votre esprit est guéri des craintes du vulgaire,» etc.
Tout ce bruit lui rendait cruel le séjour de Paris. Accouchée le 3 ou le 4, dès le 10, lundi de Pâques, elle se fit transporter à Meudon.[Retour à la Table des Matières]
La guerre commençait sans grand bruit (mars-avril). L'Espagne aurait pu l'éviter. Car la France, à l'époque de la conspiration de Cellamare, n'ayant pas encore le Pérou de Law, redoutait cette dépense. Dubois avait de son mieux adouci, mutilé les pièces. La France et l'Angleterre ne faisaient à Philippe V d'autres conditions que de gouverner l'Espagne par l'Espagne elle-même, c'est-à-dire d'éloigner les brouillons italiens qui, sans moyens, sans force, étourdiment, compromettaient son trône, troublaient la paix du monde. C'est exactement ce que demandaient les plus sérieux Espagnols. Il était insensé, coupable, d'armer malgré elle l'Espagne, de la forcer de combattre. Si elle avait encore un peu de vie, on devait bien la lui garder.
Les prêtres et les femmes n'ont peur de rien, parce qu'ils risquent moins que les autres. L'abbate, l'amazone, poussaient la guerre en furieux. La rude leçon de Sicile n'avait rien fait. Ils refaisaient la flotte; ports, chantiers, arsenaux, tout travaillait en hâte. Le plus simple bon sens eût dû leur faire comprendre qu'on ne leur donnerait pas le temps de finir tout cela. Ils provoquaient, défiaient la guerre, mais au jour du combat ils n'auraient rien de prêt encore. Isolés en Europe, ayant leurs meilleures troupes enfermées en Sicile, ils acceptèrent la lutte contre les trois grandes puissances du monde, l'Angleterre, la France, l'Empereur.
Alberoni avait beaucoup d'esprit, d'activité, certaine audace de joueur. On a vu sur quelle carte il eût voulu jouer en 1717 et 1718, acheter Charles XII et le lancer, rétablir le Prétendant. Cela n'eût pas duré, mais l'effet eût été si grand que le Régent eût fort bien pu tomber de la secousse, Philippe V devenir Régent. La reine le força d'ajourner, de se tourner vers la Sicile, où l'on ne pouvait faire rien de grand ni de décisif, et où la flotte se perdit.
En 1719, tout était empiré. Alberoni, la reine paraissent moins que des fous,—des sots. Leur espoir est dans trois romans, et plus absurdes l'un que l'autre. Ils imaginent:
1o Qu'une lointaine diversion de Ragotzi forcera l'Empereur à leur lâcher leur armée de Sicile;
2o Qu'une petite flottille jacobite (et maintenant sans Charles XII qui est tué) va paralyser l'Angleterre;
3o Que toute la France est pour eux. Si notre armée entre en Espagne, tant mieux. Elle vient chercher Philippe V, n'arrive que pour le faire Régent.
Avec cette folie, d'Arioste ou de Cervantès, ils manquent la vraie réalité. Elle était en Bretagne. S'ils avaient envoyé là tout droit leur petite flotte, décidé le soulèvement, Berwick n'eût pas passé les Pyrénées. Ils eurent deux grands mois devant eux, janvier et février. Les nobles de Bretagne, en mars, leur envoyèrent un M. Hervieux de Mélac, pour les supplier d'arriver. Nulle réponse qu'à la fin de juin! Et la réponse, c'est une obole, un tout petit envoi d'argent. Déjà levés, armés et battant les forêts, ces gentilshommes regardent toujours s'il vient des vaisseaux espagnols. Ils viennent ... en novembre! et quand tout est fini.
Pour revenir en mars, une autre illusion de Madrid, c'était que le Régent ne trouverait pas de généraux, Villars et Berwick faisant profession d'être dévoués à Philippe V. C'était Berwick qui, véritablement, l'avait fait roi. Comme bâtard de Jacques II, il était frère du Prétendant. Avec tout cela, ce fut lui qui accepta le commandement. Il valait bien mieux que Villars pour tenir une armée dans ces circonstances douteuses. Ce grand Anglais, long, sec, qui avait été terrible aux Cévennes, était fait pour donner du sérieux aux nôtres, prendre au besoin nos petits Richelieu.
On se trouva au dépourvu. À peine 15,000 Espagnols contre les 40,000 de Berwick. La meilleure chance de Philippe V aurait été de se faire prendre, de se présenter aux Français, comme duc d'Anjou, avec les fleurs de lis. On eût été terriblement embarrassé. Mais ce n'était pas le compte de la reine et d'Alberoni. On aurait demandé au roi de chasser celui-ci. Il eût fallu aussi que la reine désarmât, rentrât à son ménage et peut-être dans un couvent, que Clorinde ne fût plus que la douce Herminie. Donc, ils ne lâchèrent pas Philippe V, ne le quittèrent d'un pas. Alberoni eut même le soin de lui faire faire un circuit, de l'égarer dans les montagnes, pour qu'il fût le plus tard possible, trop tard, devant l'ennemi.
Tout semblait combiné pour refroidir les pauvres Espagnols. Des trois divisions, le roi en avait une. Une suivait l'abbate italien, le nain grotesque Alberoni. Une autre obéissait au vrai chef de l'armée, à la voix grêle du général imberbe, petit page équivoque. Les Français galamment laissaient passer ses modes, ses fantasques costumes qui venaient de Paris, lui envoyaient de quoi parader contre nous.
On pouvait deviner les résultats. Philippe V n'apparut que pour voir tomber l'une après l'autre ses meilleures places, Fontarabie, Saint-Sébastien. Il avait cru gagner l'armée française. Et le contraire eut lieu. Les Basques espagnols demandaient à se faire Français. Cela acheva le pauvre roi. Il s'en alla, rentra désespéré à Madrid, ne sortit plus de la petite chambre où le tenait sa femme. Il rêva dès lors les moyens d'abdiquer, de ne penser plus qu'au salut.
Notre armée et la flotte anglaise, aux deux rivages, à l'Ouest et à l'Est, brûlèrent les vaisseaux commencés, les chantiers, les arsenaux. On en blâma fort le Régent, comme d'une lâche complaisance pour l'Angleterre. Mais quoi! ces vaisseaux achevés, Alberoni s'en servait contre nous, et les envoyait en Bretagne.
Cette guerre se passait, pour ainsi dire, incognito. Law seul remplissait les esprits. La mort de la duchesse de Berry occupa à peine un moment.
Mort cependant tragique, entourée de circonstances déplorables. Un mois après ses couches, elle se retrouva enceinte, bientôt tomba malade et n'en releva plus.
Madame, sa grand'mère, qui ne se mêlait de rien, et ne demandait rien, pour l'affaire de Riom, demanda, agit, fut terrible. Elle eût voulu le faire noyer. Elle dit au Régent qu'elle quittait la France, si cet homme n'était arrêté. Comme il allait joindre son régiment (27 avril), il fut saisi à Lyon et mis dans la dure prison de Pierre-en-Cize. Quel coup pour l'orgueilleuse qu'on eût osé cela sur son capitaine des gardes, sur l'homme qui lui appartenait! Elle employa le grand moyen, et, quoique fort peu remise, elle fit venir le Régent à Meudon (1er mai) pour un souper intime. Sans souci de sa vie, elle prolongea la nuit sous les étoiles cette folle fête qui délivra Riom, mais la tua.
Elle eût voulu encore une chose impossible, insensée, faire revenir Riom au nez de sa grand'mère, écraser celle-ci, solenniser ce bel hymen. Le Régent, effrayé de la trouver si absurde et si violente, n'osait plus aller à Meudon. Elle se fit porter à la Muette pour le tourmenter de plus près. Il n'y venait guère davantage. Il alléguait les embarras réels, très-graves, qu'il avait à Paris. Au moment où le grand succès de Law relevait ses affaires, on voulait le lui enlever. Un complot se formait pour faire sauter la Banque. C'était le milieu de juillet. La malade, seule à la Muette, abandonnée du Régent même, soit par douleur et désespoir, soit par un fol essai pour ressaisir la vie, se lève, se fait un grand repas, et de choses rafraîchissantes. Dans la soif qui la dévore, elle mange du melon en buvant de la bière glacée (ms. Buvat). Cela l'achève. Elle tombe.
Deux médecins sont à son chevet. Chirac, celui de son père, s'obstine à la purger, et l'empirique Garus lui administre son brûlant élixir. Même incertitude pour l'âme. Chirac ne souffrait pas qu'on lui parlât de sa fin. D'autres l'avertissaient. Elle prit vivement son parti, fit ouvrir toutes les portes, reçut solennellement les sacrements, dans une triste et sinistre ostentation de fermeté, parlant moins en chrétienne qu'en reine à qui cela est dû.
On s'exagérait la douleur du duc d'Orléans qui était là à la Muette, à ce point que presque personne n'osa y venir. Saint-Simon, qui y vint, le trouva seul. Deuil mêlé de remords. Il avait été pour beaucoup dans cette déplorable destinée. Un moment, il pleura à faire croire qu'il étoufferait. Saint-Simon l'enleva avant qu'elle expirât (la nuit du 21 juillet). Il se chargea des funérailles, qui furent sans pompe et simplement décentes. Madame de Saint-Simon eut la lugubre fonction d'assister à l'ouverture du corps, où la pauvre princesse fut trouvée, comme j'ai dit, enceinte et le cerveau fêlé.
On supposait le Régent écrasé. C'était peu le connaître. C'était un homme fini, blasé, vide, épuisé de cœur, aussi bien que du reste. Il n'avait pas d'ailleurs le droit de pleurer. La mère même de la morte, Madame d'Orléans, les yeux rouges (mais au fond ravie), le supplia de ne pas s'enfermer. Il fit ouvrir les portes, reçut tout le monde. Il tint le Conseil, et donna à Law les Arrêts nécessaires pour faire face à ses ennemis.
Duverney, Argenson, la compagnie des Fermiers généraux, ce qu'on appelait l'Anti-Système, ne se contentaient pas d'attaquer le Système avec ses propres armes en émettant aussi des actions. Ils s'étaient, sans scrupule, associés à un monde singulier d'étrangers qu'on ne voyait jamais, qui travaillait par agents et prête-noms. C'étaient des Anglo-Hollandais, qui de leurs trous obscurs, sans bruit, faisaient sur les monnaies de très-fortes opérations. Profitant des variations violentes qu'elles subirent, ils guettaient les moments, raflaient, exportaient à grand profit. Leurs maîtres, gros banquiers de Londres et d'Amsterdam, qui allaient faire jouer leur compagnie du Sud (superbe pompe à pomper dans les poches), les chargeaient de miner par tous moyens notre Compagnie des Indes, en poussant à la baisse contre Law, aidant Duverney.
Law n'en ignorait rien. Il avait les yeux très-ouverts, et, pour se tenir en mesure d'abord contre les marchands d'or, il se fit donner pour neuf ans la fabrication des monnaies (20 juillet). Le 21, le 22, le 23, justement au moment du grand deuil du Régent où sans doute l'on crut que le Conseil chômait, l'Anti-Système, aidé de ses Anglais, tenta un coup hardi pour faire sauter la Banque et chavirer la Bourse. Ils avaient juste à point gagné le premier des agents de Law, l'oracle de la place, qui jusque-là avait poussé la hausse, et tout à coup précipita la baisse.
Un mot du personnage, Vincent. C'était un homme fort douteux, moitié agioteur, moitié accapareur de vivres. Il avait eu plus d'une fois de petites affaires avec la justice, souvent arrêté, toujours relâché. On ne pouvait pas s'en passer. Les plus mauvais papiers devenaient bons, lorsqu'il les soutenait. Dès qu'il paraissait, chacun regardait s'il était triste ou gai; on achetait, on vendait au froncement de son sourcil.
Law, au début, avait été heureux de trouver un tel instrument. En mai, par dix agents de change dont chacun avait dix courtiers, Vincent souffla la hausse. Law employait aussi des hommes moins connus à qui la Banque même prêtait de quoi jouer. L'un d'eux, André, gagna à ce métier, en trois mois, trente millions. Cela déplut fort à Vincent, qui d'ailleurs, comme accapareur et enchérisseur de denrées, était gêné par les projets de Law. Il tourna, et le jour même où la cabale vint d'ensemble à la Banque avec un torrent de billets enlever l'or, Vincent donna à la Bourse le surprenant spectacle de sa désertion. Vrai poignard pour égorger Law. Son Vincent, le vaillant Vincent, le héros de la hausse, lâche pied au fort du combat; il est pâle, il a peur; il crie le Sauve qui peut!
La farce était jouée, la panique opérée. On courait à la Banque; chacun, et à l'heure même, exigeait d'être remboursé. Le 25, au matin, Law tira une arme cachée qu'on n'avait pas prévue, et qui mit tout en fuite. Il frappa ses ennemis d'une mesure trop ordinaire alors et dont eux-mêmes récemment (sous d'Argenson) avaient donné l'exemple. Par arrêt du Conseil, l'or tombe, le louis vaudra un franc de moins. Les amateurs de monnaie forte, qui enlevaient l'or de la Banque, n'en veulent plus, s'enfuient.
On croit que Law est fort. «Il a des reins. Soutenu tellement d'en haut, qui l'empêche un matin de s'adjuger les Fermes, et dès lors de fonder son Mississipi sur la France même?» On commence à gager pour lui. On rougit d'avoir craint. L'élan revient; un poétique éclair a passé sur la Bourse, l'amour et la foi du papier.
Le papier monnaie immuable (qualifié ainsi par Arrêt), vainqueur du vil métal, variable et capricieux. Qui se fierait à l'or? Altéré et changeant à toute crise, haussé, baissé, sans caractère, sans consistance ni tenue, il semble un piége à faire des dupes. C'est l'objet du mépris, de la haine. Il est conspué. On vit, rue Quincampoix, un créancier tirer l'épée contre le débiteur perfide qui voulait le payer en or.[Retour à la Table des Matières]
Nous avons faiblement marqué le péril qu'avait couru Law. Mais il était accru par son triomphe même. Son danger financier devint un danger politique. Les Anglais, furieux d'avoir manqué le coup de Bourse, se découvrirent brutalement par leur ambassadeur, l'enragé Stairs, menacèrent le Régent.
Reprenons la situation.
Dans la hausse rapide, impétueuse, qui se fit, Law fut emporté dans les airs comme un ballon sans lest, ou l'homme qu'une trombe eût pris en plaine, soulevé, pour l'asseoir à la pointe de la flèche de Strasbourg.
Il avait stupéfié, plus que vaincu, ses ennemis. Ils n'étaient pas moins là, campés autour de lui, pour le ruiner, le démolir. Armée serrée, compacte. Avec les Duverney, les meneurs de la baisse, marchaient toute la Maltôte, les Fermiers généraux, leurs cent mille gabeleux, rats de cave, huissiers et recors. À ce corps régulier ajoutez les troupes légères, les associés, intéressés, les accapareurs, fournisseurs, leurs agents, employés, mangeurs, rongeurs de toute espèce.
Law n'était pas myope. Il voyait, pour comble d'effroi, sous ses pieds mêmes et sous sa base unique, je veux dire auprès du Régent, Stairs qui montrait le poing, et son compère Dubois, qui minait et sapait. Dubois avait eu du faible pour Law et pour sa caisse; mais ce grand citoyen savait dominer ses faiblesses. Ministre et bientôt cardinal par la grâce de l'Angleterre, il en avait, dit-on, de plus une petite pension d'un million.
Le Régent, si Anglais, était-il sûr pour Law? Était-ce un homme encore? À en croire ses maîtresses, c'était l'homme de neige au dégel.
Contre cet affreux dogue, Stairs et ses dents, Law ne se rassurait que par un bouledogue qui valait l'autre pour la férocité. Il coûtait gros. Si l'on ne l'eût gorgé de minute en minute, il eût mangé son maître. M. le Duc (c'est de lui que je parle), même avant le succès de Law, en mars déjà tire de lui un million pour un petit duché qu'il lui fait acheter. En août, huit millions, par la Bourse.
Comme le chien d'enfer, il mangeait par trois gueules. Ce n'était jamais fait. Après lui, arrivaient sa mère, sa grand'mère, son frère Charolais. En les gorgeant, on ne faisait qu'irriter l'envie, l'appétit des Contis.
Et ce qui était effrayant, c'est que, derrière les princes, arrivait la file infinie de la mendicité d'épée, les grands seigneurs qui daignaient protéger Law en tendant la main, les nobles et quasi-nobles, un monde de pauvres menaçants. Plus, l'armée de ses amoureuses, duchesses et comtesses et marquises, des femmes impudentes et jolies, qui personnellement le sommaient, ne lui faisaient pas grâce, exigeaient qu'on les achetât.
Voilà les deux abîmes que Law vit béants à ses pieds. À droite, le précipice où la Maltôte et les Anglais voulaient le faire tomber. À gauche, ce gouffre de noblesse, cette bourbe profonde, la prostitution mendiante.
On a peint plus ou moins l'extérieur du Système, mais jamais le dedans. On a été discret, prudent, respectueux. Du Hautchamp et les autres (Barbier, Marais, Buvat) sont pleins d'omissions volontaires. Le sage Forbonnais, compilateur tardif, donne les chiffres, et non les personnes. Le violent Pâris Duverney, si impétueux contre Law, dans le livre où il semble vouloir le tuer (après sa mort), a l'art de ne point voir les maîtres et tyrans de Law, ceux qui surent s'en faire un jouet. On croyait tout cela éteint et oublié, et l'on peut dire en cendres. En effet, les registres, actes, pièces, tous les monuments du Système avaient été brûlés en 1722.
On avait établi une bonne cage de fer, de dix pieds sur huit, dans la cour de la Banque (aujourd'hui la Bibliothèque). Là tout passa aux flammes. Nul procès désormais possible.—Mais celui de l'histoire, serait-il impossible? non. Par une industrie patiente, en rapprochant des faits qui jusqu'ici ne présentent aucun sens, nous espérons refaire la Sodome pour la foudroyer.
Ce qui a bien servi pour obscurcir la vue, faire cligner les plus clairvoyants, c'est la foule elle-même, l'amusement de ces tableaux mouvants, le va-et-vient de la rue Quincampoix. Il en reste de bonnes gravures (entre autres un beau volume hollandais, à la Bibliothèque de la Ville de Paris). On voit là le flux et reflux de cette mer, les confuses mêlées, les tournois de l'agiotage. Mais tout cela fort trouble.
Je vais, dans cette foule, saisir quelques individus. Cela sera plus clair. Leurs vies sont instructives. C'est le petit, c'est le menu. Mais il n'y a rien de petit, pour qui cherche et qui veut comprendre. On voit alors et on distingue (parfois plus qu'on ne veut). La vie du temps s'y montre et devant et derrière, par le propre et par le malpropre, par tous les rangs mêlés et tous les métiers confondus, des balayeurs aux princes, des Holbak aux Condés. C'est ici l'âge d'or. Plus de prince et plus de valet. La fraternité du ruisseau.
Le balayeur. Il y avait dans la boutique d'un changeur un bon gros Allemand, qui s'appelait Holbak. Il faisait les fortes besognes, remuait, portait des sacs, balayait le devant de la porte. On le croyait trop bête pour friponner. Des banquiers le prirent pour domestique. Puis, voulant un homme de paille et le plus ignorant qui ne sût que signer et signât sans comprendre, ils lui achetèrent (ce qui alors était fort peu de chose) une charge d'agent de change. Mais voilà que l'argent lui éclaircit la vue. Il vit que tout le secret était d'acheter à vil prix les titres du rentier désespéré, et de les vendre à bénéfice. Il fit cela tout comme un autre, et mieux. Car il réalisa à temps, et envoya tout en Allemagne.
Le laquais. Les Anglais, qui, sans paraître, sournoisement travaillaient à la baisse, devaient vendre des actions par un agent à eux. Il se trouva malade, mais il avait un domestique de confiance, son laquais Languedoc. Il l'y envoie. Languedoc doit vendre au cours du jour, 8,000 livres par action. Mais il voit qu'elles montent. En homme intelligent, il attend, vend à dix mille livres, garde pour lui la différence qui était de cinq cent mille francs. Huit jours après, il avait dix millions et s'appelait M. de la Bastide. Six mois après il était ruiné, reprenait du service, avec son nom de Languedoc.
La brocanteuse. Un jour entra chez Law une bonne femme de province, une wallonne de la Meuse, une dame Chaumont. Elle implore sa justice dans une affaire, et elle parle si bien d'affaire, que Law l'appuie. C'était sur la frontière une brocanteuse de dentelles, qui au passage des armées s'était intéressée avec deux fournisseurs et leur avait fait des avances. Ces gaillards (un soldat gascon et un barbier de régiment) avaient fort réussi dans les fourrages, et le barbier, se disant noble, avait eu l'industrie d'obtenir une demoiselle de Saint-Cyr, et la protection de Versailles. Depuis, les deux associés, travaillant à Paris, ne songeaient plus à payer la Chaumont. Elle vient. On ne veut la payer qu'en billets d'État, qui alors perdaient 60 pour 100. Cette femme courageuse accepta, sachant ou devinant le nouveau miracle de Law, qui décupla la valeur des billets. Elle eut en un mois six millions. Les deux fripons pleurèrent alors, et ils voulaient lui disputer ses bénéfices. De là un procès solennel dont Law amusa le Régent. Ils donnèrent raison à la femme, qui avait cru, quand personne ne croyait encore. «Il lui fut fait selon sa foi.»
Cette Chaumont paraît avoir eu le don qu'on recherchait le plus alors, quelque chose de rond, d'ouvert, de simple qui donnait confiance. Elle était relativement honnête. Elle dut être le prête-nom des employés de Law qui n'osaient jouer sans masque. Elle devint bientôt, comme on va voir, un centre autorisé, et comme l'hôtesse et la nourrice, la bonne mère des agioteurs, tenant (sans doute aux frais de Law et de la Banque) une table immense, prodigieuse, pour recevoir des milliers d'hommes. Les joueurs de toute nation que Law voulait attirer à Paris allaient manger chez la Chaumont. Sa cuisine de Gargantua, Bourse gastronomique où l'on fricotait des affaires, rappelait par sa monstrueuse grandeur les mangeries impériales, les distributions, les repas où jadis les Césars firent asseoir le peuple romain.
Les belles agioteuses. L'écueil, il faut le dire, de ces triomphes de Plutus, c'était le défaut national, la galanterie. Des dames intrépides, pour brusquer la fortune, sans perdre le temps à jouer, se saisissaient du joueur même. Éprises de celui qui gagnait, dans ces moments d'ivresse où un coup de fortune trouble la tête, elles échangeaient vivement l'amour contre le portefeuille.
La langue de la Bourse y aidait, et Law avait donné l'essor. Ses actions, au féminin, avaient de jolis noms de femmes. Les anciennes, nées de quelques mois, étaient nommées les mères, celles d'après les filles, les récentes les petites filles. Pour avoir une petite fille, il fallait présenter et des filles et des mères, pas moins de quatre mères. Or, cela se réalisait. Tel achetait des actions, et se trouvait payé en filles; il avait une mère et plusieurs.
Plusieurs furent comiquement dupes. Un Rauly, par exemple, l'un des meilleurs, bon, généreux, crédule, fut surpris par deux Hollandaises, la mère et la fille, celle-ci un miracle de naïve ingénuité, de beauté enfantine et tendre. Il eut un moment poétique, voulut fuir au désert, je veux dire acheter quelque part hors de France, loin des procès possibles, un nid voluptueux pour cacher son trésor. Il envoya les dames devant, avec son intendant, qui devait mettre là un million à couvert. Cet intendant était un homme sûr, honnête, mais, hélas! un Français tout aussi galant que son maître. Le voilà amoureux, éperdu, idiot. Bref, il ne voit plus goutte, se laisse enlever son million. Les belles et le million étaient partis ensemble, si loin, qu'on n'a jamais su où.
Tels furent les jeux de l'amour, du hasard, parfois tragiques, atroces. Un Bordelais, le fils d'un conseiller au Parlement, poussé au désespoir par une maîtresse exigeante qui l'avait mis à sec et voulait le quitter, tua son père qu'il croyait un grand thésauriseur. Il ne trouva rien et s'enfuit. Sous des noms supposés, il joua, et devint trop riche pour être poursuivi. Mais tout le monde le connaissait. Sa lugubre figure, sa démarche égarée, disaient assez qui il était.
L'entremetteuse. Madame de Tencin fit-elle, comme le veut Soulavie, un livre sur l'orgie antique? Organisa-t-elle à Saint-Cloud (pour relever le pauvre prince) des bacchanales assaisonnées de pénitences obscènes? J'en doute. On a chargé la légende de cette sainte. Les chansons de l'époque assurent, chose plus vraisemblable, que l'ex-religieuse, avec sa grâce et sa finesse, son expérience (elle n'était pas loin de 40 ans), avait le mérite spécial d'une infinie complaisance en amour. Elle en savait beaucoup. On pensait qu'avec elle il y avait toujours à apprendre. Dubois, d'Argenson, Bolingbroke, vrais gourmets, aimaient ce fruit mûr. Elle tenait maison aux dépens de Dubois, lui faisant croire que son salon, agréable aux Jésuites, avancerait l'affaire du chapeau. Par lui, par d'Argenson, elle avait des secrets de Bourse. Elle jouait les fonds que Bolingbroke avait la simplicité de lui confier. Mais pour ne pas descendre à la rue Quincampoix, elle avait un amant exprès, M. de la Fresnaye. Il était sûr, exact à rapporter ses gains; elle lui faisait croire qu'elle l'épouserait. En 1726, elle traita impartialement ces deux derniers. À Bolingbroke elle nia le dépôt, et rit au nez de la Fresnaye. Celui-ci, furieux, surtout d'avoir été si sot, se coupa la gorge chez elle et inonda tout de son sang.
Il n'est pourtant pas sûr qu'elle aimât fort l'argent, ni le plaisir. Elle ne fit pas fortune. Ce qu'elle aimait, c'était de s'entremettre, d'intriguer, de corrompre. Par elle ou par sa sœur, qui avait les mêmes dons, furent travaillées l'affaire d'Aïssé, plus tard celles des trois fameuses sœurs avec le roi. Mais le maquerellage politique ne lui plaisait pas moins. Elle et son frère avaient des arts charmants pour amollir les gens et leur faire trahir leur principe. Ils corrompirent Law, l'amenèrent à se faire catholique. Ils corrompirent jusqu'aux Jésuites, leur firent laisser l'Espagne, le Prétendant, pour accepter Dubois, l'homme de l'alliance anglaise. Enfin, faut-il le dire? le croira-t-on? ils corrompirent Dubois!
Law n'aurait pu, sans l'aveu de Dubois, emporter sa victoire, entamer sa grande œuvre. Dubois, en convertissant Law par son ami Tencin, pouvait se faire un honneur infini dans le monde catholique, un titre solide au chapeau.
La grande difficulté, c'est que Dubois était Anglais de cœur, de système, de position. Il fallait obtenir de lui une petite infidélité à cette passion dominante, pour quelques mois du moins. Il donnait, il est vrai, en ce moment au ministère anglais un très-solide gage en détruisant la marine espagnole. Mais, quoi! si la Bourse de Londres, malgré cela, se mettait à crier? si les spéculateurs (et le prince de Galles en était) s'en prenaient à Dubois, la pension d'un million lui serait-elle continuée? Grave, très-grave considération qui pouvait rendre Dubois incorruptible. Cet esprit net et froid, qui se moquait de tout, serait-il pris aux mirages de Bourse? Il y fallait, ce semble, beaucoup d'art?... Ce fut tout le contraire. On alla droit au but en employant tout franchement la compagnie du Savoyard.
Un des chefs de la compagnie était du pays des Tencin, du Dauphiné.
La plupart de ces gens d'affaires, d'argent, d'intrigues, venaient de Lyon, Grenoble, Genève, des pays hauts et pauvres, étaient de rusés montagnards. Le plus fameux, c'est Duverney.
Avez-vous vu un dessin de Watteau, merveilleusement fort, le Savoyard? C'est un drôle, un rieur de gaieté singulière, gaieté physique propre à ces fortes races qu'on croirait innocentes,—en réalité, prêtes à tout.
Jeune et riant toujours, cet enfant des montagnes, aussi rude joueur que porteur ou scieur de bois, ira haut, ira loin dans les affaires, n'ayant ni hésitation, ni scrupule. Il rit en vous volant, rirait en vous cassant les reins.
C'était la vraie figure pour faire fortune, et ce fut, je n'en fais pas doute, celle de Chambéry, un Savoyard qui créa cette compagnie. Il avait sa sellette au coin de la rue aux Ours, mais il monta, devint frotteur, porteur de sacs, se frotta à l'argent. Il était honnête, économe, à ce point qu'il avait amassé mille francs. Il lui fallait pour associé un homme qui parlât bien, écrivît, fût grave et posé. Il en trouva un plus que grave, un habit noir, étonnamment sérieux. C'était ce Bordelais qui avait tué son père. Les associés s'associèrent deux fripons, un Dauphinois qui prétendait avoir une manufacture de savon, et un M. Bombarda, trésorier du trésor vide de l'électeur de Bavière, usurier enrichi de la ruine de son maître. Je passe toutes les autres vertus des quatre associés qui se chargèrent de la grande entreprise, corrompre la vertu de Dubois.
Law, jadis, pour jouer, avait fait faire de gros louis, lourds, à emplir la main. Cela ravissait les joueurs. Il pensa judicieusement que, dans l'agiotage au vol qui se faisait, on trouverait charmant d'avoir de gros billets, et il en fit de dix mille francs. Le bon Savoyard Chambéry, simple et rond, tout droit en affaires, en mit pour cinq millions en portefeuille, et, comme il eût porté un panier de pêches ou de fraises, il alla jovialement porter à Dubois cette primeur. Dubois se mit à rire. Il était besogneux pour son affaire de Rome. Il savait les Romains sensibles aux friandises. Il fut tenté pour eux. Il songeait bien aussi que le million anglais, après tout, n'était qu'un million, et que le bonhomme, au contraire, en ce premier payement, ouvrait à deux battants l'infini du Mississipi. Tout cela l'amollit. Il sentit son cœur. Qui n'en a? Le plus farouche homme d'État a son jour d'attendrissement. Il eut certain retour pour Law,—qui sait? reconnut la Tencin?
Le vampire. Dubois ainsi permit et laissa faire. On obtint son inaction. Mais pour que le Système vainquît décidément et supprimât l'Anti-système, il fallait davantage; il fallait acheter l'action énergique et directe, la férocité de M. le Duc. Or, M. le Duc, fort cher en 1718, fut énormément cher en 1719, ayant alors une maîtresse terrible, madame de Prie, moins une femme qu'un gouffre sans fond.
Lui, il n'était qu'une bête de proie, un brutal chien de meute, violent, mais aveugle et borné. Il pouvait happer des morceaux, terres, pensions, etc., mais il n'aurait pas su, je crois, faire si bien fonctionner la grande pompe de l'agiotage, qui le 18 septembre lui donna huit millions, vingt en octobre, etc. C'est qu'il était alors mené par un esprit (vampire? harpie?), un être fantastique, insatiablement avide et cruellement impitoyable, qui, six années durant, aspira notre sang.
Elle semblait née de la famine, des jeûnes que son père, le fournisseur Pléneuf, fit aux armées, aux hôpitaux. Déjà grande, elle eut pour éducation la ruine. Pléneuf, trop bien connu, se sauva à Turin. Sa mère, belle et galante, vivota d'une cour d'amants, qui, n'étant pas jaloux, la partageaient en frères. On parvint à marier la fille à un homme qui prit pour dot l'ambassade de Turin, ambassade nécessiteuse où elle eut les souffrances du pauvre honteux qui doit représenter. Elle devint demi-italienne, grâce, finesse et séduction,—au dedans vrai caillou, l'altération du torrent sec en août, ou d'un vieil usurier de Gênes.
Elle croyait, en rentrant, profiter d'abord sur sa mère, lui prendre, par droit de jeunesse, ses fructueux amants. Ils furent fidèles. La mère, beauté bourgeoise et bien moins fine, avait je ne sais quoi d'aimable qui retint. Cela aigrit la fille; elle ne lui pardonna pas de rester belle et d'être aimée encore. Elle la cribla d'abord de dards vénéneux, de vipère. Puis, comme elle n'en mourut pas, elle lui joua le tour, dès qu'elle fut puissante, de faire revenir son mari. Enfin, elle lui tua ses amants un à un, travailla à la faire périr à coups d'aiguille.
L'avénement de madame de Prie chez M. le Duc, c'est celui de la hausse. Jusque-là il avait pour maîtresse la Mancini (Nesle, née Mazarin). Mais dans l'été, celle-ci l'emporta décidément. Elle s'empara de lui juste au moment de la curée, la razzia d'août et de septembre. Maîtresse alors et du duc et de tout, elle fait revenir son père, Pléneuf, donne à ce vieux voleur la caisse de la guerre, le profit de l'affaire d'Espagne (septembre-octobre, ms. Buvat).
Law craignait le vautour.—Il trouva l'araignée.—Mais qu'est-ce que le vautour, la bête qui n'a que bec et griffes, comparé aux puissances des affreuses araignées de mer, des suceurs formidables qui aspirent en faisant le vide, qui tirent parti de tout, qui des os extraient la moelle, et du craquant squelette savent encore se faire une proie?[Retour à la Table des Matières]
Montesquieu parle quelque part d'une pièce de ce temps-là: Ésope à la cour, et dit qu'en sortant de la voir, il se sentit la plus forte résolution qu'il ait jamais eue d'être honnête homme. Cette pièce avait fait aussi impression sur Law. Ruiné par le Système, il écrivait en 1724: «On a mis sur la scène l'exemple du désintéressement dans le personnage d'Ésope. Ses ennemis l'accusèrent d'avoir des trésors dans un coffre qu'il visitait souvent. Ils n'y trouvèrent que l'habit qu'il avait avant d'être ministre. Moi, je suis sorti nu; je n'ai pas sauvé mon habit.»
Cela est beau, pourtant ne suffit pas. Sortir nu, ce n'est pas assez. L'essentiel est de sortir net. Ésope retrouva mieux que l'habit: l'honneur. Law a-t-il retrouvé le sien?
Ne devait-il pas expliquer les circonstances qui le rendirent complice (désintéressé, il est vrai, mais complice, après tout) du pillage honteux qui se fit? N'eût-il pas mieux valu avouer franchement, ce qui lui donnerait devant l'avenir des circonstances atténuantes, sa faiblesse de caractère, sa servitude domestique, l'entraînement surtout de l'utopiste mené par un mirage à travers les marais fangeux? «Un petit mal pour un grand bien. Une heure de brigandage, et demain le salut du monde.» Selon toute apparence, il se paya de cette raison.
Il est mort sans parler, a abandonné sa mémoire. Il nous reste une énigme. Pourquoi? Il n'eût pu se laver que par le déshonneur des autres, et de ceux qui restaient puissants.
Il est mort à Venise, en 1729, triste solliciteur, tremblant apologiste, qui justement s'adresse aux coupables, aux auteurs de sa ruine. La faute en est à sa grande faiblesse, disons-le, à ses deux amours. D'une part, cette fière Anglaise qu'il avait enlevée, ne veut pas rester pauvre; elle le fait écrire, elle écrit elle-même au grand voleur, M. le Duc, pour recouvrer le bien de ses enfants. Lui-même, d'autre part, le pauvre homme est le même, joueur obstiné, chimérique, amoureux de sa grande idée, et si follement amoureux qu'il s'imagine que les voleurs, qui ont tant d'intérêt à le tenir loin, vont le rappeler, l'essayer de nouveau, lui donner sa revanche!
Voilà ce que c'est que la France. Il n'était pas né fou, mais ici le devint. Un certain vin nouveau cuvait. Le sage Catinat, Vauban, Boisguilbert, le bon abbé de Saint-Pierre, chacun à sa manière rêvait, quoi? la Révolution. Le meilleur ne se disait pas, et ne s'imprimait pas, circulait sourdement.
Qui réaliserait? Qui se compromettrait dans les essais trop souvent avortés? Un héros existait, l'homme d'exécution, et martyr au besoin, l'intrépide et savant Renaut. Il s'était adressé au favori de la fortune, ce brillant Law, qui par lui, ce semble, aspira l'âme de la France. De là le mémoire du 13 juin sur l'égalité de l'impôt. De là l'essai trop court où Renaut mourut à la peine. Mais Law lui fut fidèle, et, dans son apogée, presque roi, ambitionna d'être successeur de Renaut à l'Académie des sciences.
En Law fut, si je ne me trompe, bien moins l'invention que la concentration des idées capitales du temps. Quelles sont ces idées? J'y distingue ce que j'appellerai le plan et l'arrière-plan, une révolution financière, une révolution territoriale.
Le plan, c'était: 1o L'extinction de la Maltôte, la destruction de l'épouvantable machine qui triturait la France. Peu, très-peu d'employés. Quarante mille préposés de moins. Plus de pachas de la finance, plus de Fermiers généraux, plus de Receveurs à gros profits, qui faisaient des affaires avec l'argent des caisses. Trente petits directeurs (à 6,000 francs) remplaçaient tout cela;
2o L'extinction de la dette, la libération de l'État. Law se substituait aux créanciers en prêtant 1,500 millions à 3 pour 100, remboursait le créancier en espèces ou en actions. On était sûr qu'il préférerait ces actions en hausse, qui, revendues au bout d'un mois, donnaient un bénéfice énorme.
Ce que j'appelle l'arrière-plan, c'était non-seulement l'égalité de l'impôt territorial, mais une vente des terres du clergé. À peine contrôleur général, il fit examiner au Conseil un projet pour forcer le clergé de vendre tout ce qu'il avait acquis depuis cent vingt ans. (Ms. Buvat, Journal de la Régence, janvier 1720, t. II, p. 133; et dans la copie, t. III, p. 1134.)
Cette dernière proposition était tout un 89. Des quatre ou cinq milliards de biens que le clergé avait en France, une moitié au moins avait été acquise dans le XVIIe siècle. Cette masse de deux milliards de biens, tout à coup mise en vente, donnait la terre à vil prix, la rendait accessible. De plus, une bonne part des gains de bourse se seraient tournés là. Beaucoup de fortunes récentes, ou moyennes, ou petites, cherchant, un sûr placement, s'y seraient portées. La révolution financière, qui semble si fâcheuse, tant qu'elle n'apparaît que comme agiotage, aurait profité à la terre et fécondé l'agriculture.
L'autre proposition, un impôt égal sur la terre, réparait aussi en partie les maux de l'agiotage. Les grands propriétaires de terre, qui furent (par prête-noms) les grands agioteurs, se trouvant soumis à l'impôt, eussent restitué à l'État quelque chose de leurs monstrueux bénéfices.
Résumons: 1o le fisc simplifié, devenu très-léger; 2o la libération de la France, la dette renversée avec profit et pour l'État et pour le créancier; 3o Égalité de l'impôt territorial; 4o la moitié des biens du clergé vendue en une fois, et la terre mise à si bas prix que chacun pût en acheter.
Splendide construction de rêves et de nuages! Sur quoi (je vous prie) porte-t-elle?
Sur la supposition que l'abolition de l'abus se fera par l'abus suprême, que la révolution peut s'opérer par le pouvoir illimité, indéfini, le vague absolutisme, le gouvernement personnel qui ne peut pas se gouverner lui-même.
Law était fou évidemment. Le vertige de l'utopie, l'entraînement du duel contre Duverney, la partie engagée, l'ivresse avaient brouillé sa vue.
Il ne s'aperçut pas qu'il avait son Système, l'enfant chéri de la pensée ... où?... dans la fosse aux bêtes, serpents, crabes, araignées. Il le suivit, il entra là, pour être mangé, l'imbécile, bien plus, honteusement souillé, sali, flétri.
Le 27 août, fort inopinément, par un simple arrêt du Conseil, la révolution s'accomplit, la Compagnie des Indes prend les Fermes à ses adversaires, et se charge de lever l'impôt. Toute rente sur l'État est supprimée; la Compagnie remboursera la dette en émettant des actions rentières à 3 pour 100 que recevront les créanciers de l'État.
L'Anti-Système périt; Duverney est vaincu. Le Système est vainqueur, ce semble. La masse des rentiers voit brusquement fermés les bureaux des payeurs, avec quelle inquiétude!
Il faudrait pour les rassurer que leur liquidation bien faite leur donnât sans difficulté ce qu'on leur promet en échange, ces actions qui désormais sont leur unique fonds, leur propriété légitime. Qu'arrive-t-il? Les bureaux sont ouverts, les actions paraissent; le premier venu en achète! et le rentier seul est exclu. On lui répond: «Vous n'avez pas les pièces, vous reviendrez bonhomme; vous n'êtes pas encore liquidé.»
La précipitation cruelle qu'on mit à tout cela ne servait Law en rien. Tout au contraire, ses grandes vues de colonies, de commerce, dont il était alors violemment préoccupé et qui devaient donner corps et réalité au fantasmagorique échafaudage du Système, voulaient du temps. Il était évident que, sans le temps, il périssait. On voit, par le Journal de la Régence et autres documents, que si la foule était à la rue Quincampoix, Law était d'âme et de corps, de toute son activité, à l'affaire du Nouveau Monde. Tout occupé de trouver des colons, il n'avait rien à gagner à ce crime de bourse, que la ruine infaillible et prochaine du Système. Il était trop certain que la folle poussée de hausse, la ruine des rentiers, n'aboutirait qu'à enrichir les gros voleurs, qu'une chute suivrait, épouvantable, qui emporterait Law, ses idées, sa fortune, sa personne et sa vie peut-être.
Ni Law ni le Régent n'avaient rien à gagner à cela, qu'une immense malédiction, la ruine du présent et la honte dans tout l'avenir.
Les plaisirs personnels du Régent étaient peu coûteux; on l'a vu. Fini à peu près pour les femmes, il ne l'était pas pour le vin. L'ivresse de chaque soir, non-seulement le menait à l'apoplexie, mais le tenait la matinée dans un état demi-apoplectique, obscurcissait sa vue, affaiblissait sa faible volonté. Ses facultés baissaient. Un signe de cet affaissement, c'est la facilité qu'eut Dubois, aux dernières années, de l'occuper de plats intérêts de famille, de mariages, d'archevêchés pour ses bâtards, etc. Chose étrange et qui touche à l'idiotisme: son fils (un petit sot), il le nomma colonel général de l'infanterie française! La charge, dont Turenne et Condé ne furent pas jugés dignes, charge abolie, comme trop haute, depuis l'amiral Coligny!
Donc, représentons-nous dans son Palais-Royal, cette figure qui fut le Régent, ce distrait, ce myope, alourdi, ahuri et ne sachant à qui entendre dans la foule exigeante, fort insolemment familière, de ces demandeurs acharnés.—Quelle résistance? aucune;—une mollesse incroyable, une aveugle, une lâche générosité pour être quitte et se débarrasser en donnant tout à tous.
Et tranchons par le mot brutal, mais vrai, de Saint-Simon: «La filasse? non pas ... le fumier.»
Triste soutien dans la violente crise et les périls de Law. En 1718, on parlait de le pendre. En 1719, on parlait de l'assassiner.
Les Anglais le menaçaient fort. Pendant plusieurs années, fort à leur aise ils avaient spéculé sur les variations de nos monnaies; ils exportaient les monnaies fortes. Ils ne pardonnèrent pas à Law les mesures qui frappèrent ce trafic en juillet. Nos projets d'établissement au Nouveau Monde leur plaisaient peu. Leur Compagnie du Sud regardait de travers notre Compagnie des Indes. Elle y voyait le grand obstacle à la hausse de ses actions.
Stairs, leur ambassadeur, n'était qu'un Écossais, mais d'autant plus porté à dépasser les Anglais mêmes par son zèle furieux. Il était né sinistre, et il avait eu une terrible enfance. Il eut le malheur en jouant de tuer son frère. On prétendait (à tort?) qu'au passage du Prétendant (1716), il avait aposté un Douglas pour l'assassiner. Il avait la figure d'un coquin à tout faire, et ce qui le rendait plus dangereux encore, c'est qu'il l'eût fait en conscience. C'était un coquin patriote.
Il prit occasion des demandes d'argent que le Prétendant avait fait à Law (le 5 août), et du secours que celui-ci lui fit passer. Il jeta feu et flamme, cria que l'alliance était rompue, que Law armait l'ennemi de l'Angleterre. De septembre en décembre, il le poussa de ses menaces. Rien ne dut agir plus sur Law et sur sa femme pour leur faire accepter, désirer à tout prix la protection du duc de Bourbon et de sa bande. C'était bien peu que le Régent.
Protection forcée d'ailleurs et imposée, comme celle des brigands d'Italie, qui ne permettraient pas au voyageur de marchander leur passe-port. Les Condé avaient toujours été de ces redoutables mendiants à qui il faut bien prendre garde. Forts de la gloire militaire de Rocroi, de Fribourg, mais non moins forts des souvenirs du grand massacre de Paris, ils demandaient et exigeaient. Leurs sinistres portraits d'éperviers, de vautours, de dogues, ont tous un air d'âpreté famélique. La vie humaine était légère pour eux. On le savait par le père de M. le Duc, ce nain terrible qui, sans cause, par jeu, empoisonna Santeuil. On ne le sut pas moins par son frère Charolais. On l'aurait su peut-être mieux par M. le Duc lui-même, s'il eût trouvé le moindre obstacle. Il n'avait fait nul crime encore, et chacun avait peur de lui. Dans ce temps d'indécision, lui seul ne flottait pas. Dur et borné (bouché, dit Saint-Simon), n'ayant ni scrupule, ni ménagement, ni convenance, il allait devant lui. On le vit au coup d'État d'août 1718, où il dit nettement qu'il serait contre le Régent si on ne lui donnait la dépouille du duc du Maine. On le vit en décembre, quand il empoigna sa tante et la garda chez lui; de quoi elle eut si peur qu'à tout prix, en s'humiliant, elle se jeta dans les bonnes mains du Régent, et fut si aise alors qu'elle lui sauta au cou de joie.—On craignait d'autant plus ce borgne à l'œil sanglant, qu'avec les apoplexies du Régent, la vessie de Dubois, il était trop visible qu'il allait avoir le royaume.
Les Condé, en 1600, avaient douze mille livres de rente, dix-huit cent mille en 1700. Ajoutez les grosses pensions stipulées en 1718. Profonde pauvreté. Mais, comme elle augmenta en 1719, lorsque M. le Duc, en madame de Prie, épousa la famine, l'impitoyable abîme qui, pour son coup d'essai, avale en un mois vingt millions (Ms. Buvat, 1083).
Que fût-il arrivé si Law, tellement menacé des Anglais, se fût mis en travers du prince agioteur, s'il eût bravé le borgne et sa vipère? Je le laisse à penser. Certes, des hommes plus vaillants que lui auraient fort bien pu avoir peur, se sauver. Il resta pour son déshonneur. Sa femme et sa fortune, ses rêves utopiques le firent rester sous le couteau.
Voilà le spectacle de honte.
Les malheureux rentiers, refoulés de la Banque, qui exigent leurs reçus, sont en foule au Trésor pour avoir ces reçus. Ils y font la queue jour et nuit. Ils couchent, mangent dans la rue, pour ne pas perdre leur tour. Enfin celui qui l'a, à la longue, ce bienheureux reçu, aura-t-il l'action en échange? Il se précipite à la Banque, même foule. Il se trouve à la queue immense qui suit toute la rue de Richelieu, et des derniers peut-être. Le public non rentier a eu, certes, le temps de passer devant lui, n'ayant à remplir aucune formalité préalable.
C'est l'odieuse vue qui nous frappe, ce qui se passe en pleine rue. Mais si l'on voyait les coulisses; si l'on voyait, la nuit ou le matin, ce misérable serf, Law, chapeau bas, donnant, offrant à ses tyrans, les actions qui sont le pain et la vie du rentier, si l'on voyait la meute des vampires et harpies titrées, que ne peuvent éconduire les besoins les plus indécents;—si l'on voyait à l'aube, aux bougies pâlissantes des soupers du Régent, ses malpropres Circés sur lesquelles il roule ivre, le fouiller, le dévaliser,—cet ignoble pillage ferait bondir le cœur, on serait obligé de détourner la vue.
Le 22 septembre, pourtant, Law eut horreur de ce qui se passait. Il fit décider par la Compagnie (et contre l'arrêt du Conseil) qu'on ne donnerait plus d'actions pour or ni pour billets, mais uniquement en échange des récépissés des rentiers; autrement dit que les actions rentières, selon son plan, son but, seraient réservées aux créanciers de l'État.
Insistons sur ceci, Forbonnais l'a bien dit: «Il fut arrêté à la Compagnie» (non au Conseil). L'excellent historien du Système, M. Levasseur, a vérifié aux Archives qu'il n'y eut nul arrêt du Conseil. Donc, la Compagnie seule a l'honneur de cette mesure.
Elle n'aurait jamais hasardé un tel acte contre les Arrêts du Conseil sans l'aveu du premier des actionnaires, de son président, le Régent. Ce prince, qui libéralement comblait d'actions les membres du Conseil, M. le Duc, le prince de Conti, etc., ne croyait pas leur nuire en fermant le bureau à la foule des agioteurs. Mais ce qu'il leur donnait de la main à la main n'était rien en comparaison des profits qu'ils faisaient par leurs prête-noms dans les hausses et les baisses, les secousses violentes, habilement calculées, de l'agiotage. Ainsi, les 17 et 18, en pleine hausse, par une manœuvre inattendue et meurtrière, on organisa pour deux jours une baisse subite; l'action qui était à 1,100 livres, tomba à 900. Même coup de bourse au 14 décembre. À chaque fois, de cruels naufrages, des désespoirs et des suicides (Ms. Buvat). Voilà le profitable jeu qu'il fallait continuer.
Ajoutons que si les princes, se contentant de voler seuls, avaient exclu les autres, rejeté dans la rue la longue file des agioteurs, ils se seraient trop démasqués; leur épouvantable fortune eût été trop au jour. Il leur était plus sûr de ne pas gagner seuls, d'avoir derrière eux pour réserve l'armée de la Bourse, d'être appuyés du monde des banquiers, courtiers et joueurs.
Leur chef, M. le Duc, pesait sur le Conseil. Un arrêt du Conseil, le 25 septembre, rouvre la vente des actions, interrompue trois jours. Ces actions (le bien des rentiers), on peut les vendre à tout venant pour des billets de banque. Dans ce cas, les acheteurs payeront un droit de dix pour cent, que le rentier ne payerait pas; avec les bénéfices énormes qu'ils faisaient, cela ne les arrêtait guère.
Donc la vertu de Law avait duré trois jours. Le rentier, désormais sacrifié à l'agioteur, fut refoulé dans le désespoir; tous passaient avant lui. Le Trésor lui faisait sa liquidation lentement; lentement on lui délivrait le reçu nécessaire. Quand il avait passé deux nuits, trois nuits à camper dans la rue, il était prêt à jeter tout. Les besoins aussi se faisaient sentir, et beaucoup ne pouvaient attendre. Là surviennent à point des gens compatissants pour le conseiller ou l'aider. Que ne vend-il ses titres? Il se rend et vend à vil prix.
C'en est fait. Et l'avenir même dès lors lui est fermé. On aura beau émettre de nouvelles actions en faveur des rentiers, il n'est plus le rentier. On arrive en son lieu avec les titres qu'il a donnés pour rien. Les grands voleurs, princes, ducs et banquiers, se présentent hardiment comme créanciers de l'État. Va donc, va à la Seine! ou mourir sur la paille!
Successeur du rentier, bien armé d'actions, fort d'un gros portefeuille, le joueur peut se lancer à la Bourse. Les rois de la coulisse qui font les Arrêts du Conseil, qui dominent la Compagnie, qui, par les nouvelles d'Espagne ou de Londres, machinent tous les jours les variations de demain, enfin qui font le cours, et jouent les yeux ouverts,—ces gens d'en haut doivent bien rire des prétendus hasards de la rue Quincampoix. Au fond, c'est l'amusement barbare du XIVe siècle, la farce des tournois d'aveugles dont on régalait Charles VI ou Philippe le Bon. On riait à mourir de voir ces vaillants imbéciles, fiers de leurs longs gourdins, n'y voyant goutte, d'autant plus furieux, se cherchant à tâtons, parfois frappant dans le vide, ou assommant la terre, parfois s'assénant d'affreux coups et se tuant à coups de bâton.
Les habiles de toutes provinces et de tout pays de l'Europe, sans compter nos Gascons, Dauphinois, Savoyards, avaient pris poste de bonne heure, avaient loué toutes les boutiques pour y tenir bureau. Le long de l'étroite rue (telle aujourd'hui qu'elle fut) se heurtait, se poussait par le ruisseau la foule des acheteurs, vendeurs, troqueurs, spéculateurs, dupes et fripons. Point de seigneurs, mais force gentilshommes, force robins, des moines, jusqu'à des docteurs de Sorbonne. Nulle pudeur, la fureur à nu; injures, larmes, blasphèmes, rires violents. Ajoutez les imbroglios. Tel abbé, pour billets de banque donne des billets d'enterrement. Telles dames se jouent elles-mêmes, actions incarnées, et payent en mères et filles. Quand la cloche du soir ferme la rue, cette effrénée babel s'engouffre bouillonnante aux cafés, aux traiteurs des ruelles voisines, aux joyeuses maisons où les espiègles demoiselles soulagent le gagnant de son portefeuille.
Sauf le joueur volé ou le blême rentier, Paris était fort gai. Trente mille étrangers qui étaient venus jouer, dépensaient, achetaient et ne marchandaient guère. Les spectacles ne manquaient pas. On épurait Paris en faveur du Mississipi. Les galants cavaliers de la maréchaussée enlevaient poliment les demoiselles, «de moyenne vertu,» qui devaient peupler l'Amérique. Des vagabonds, en nombre égal, ramassés dans les rues ou tirés de Bicêtre, devaient partir en même temps. Tout cela exécuté avec une violence, une précipitation légère, des facéties cruelles.
Le Régent n'aimait pas les larmes, et ces scènes de désespoir eussent fait tort au mouvement des affaires. Il voulut que ces demoiselles, ces pauvres diables s'amusassent avant de quitter Paris. Elles furent mariées sommairement. À Saint-Martin des Champs, on mit les malheureuses en face de la bande des hommes. Parmi ces inconnus, mendiants ou voleurs, elles durent choisir en deux minutes, sous l'œil paternel de la police, se marier en deux temps, comme on fait l'exercice. Puis soûlés et lâchés dans la vaste abbaye. Dans cet état, les pauvres immolées, avec des rubans jaunes pour couronne de mariage, furent promenées, montrées, pour qu'on vît combien les partants étaient gais. Barbare exhibition. Elles riaient, pleuraient, parmi les quolibets, chantaient pouille au passant, la mort au cœur, sentant ce qui les attendait.
Temps joyeux. Les morts mêmes n'étaient pas dispensés d'être de la partie. Au 20 septembre, lorsque après une baisse de deux jours reprit la hausse, trois joueurs la fêtèrent toute la nuit à se soûler. Il n'y avait pas moins qu'un parent du Régent, le jeune Horn (Aremberg). Le matin, plus qu'ivres, un peu fous, passant au cloître de Saint-Germain l'Auxerrois, ils voient un corps exposé sous la garde d'un prêtre que le clergé va venir relever. Ils demandent quel est l'imbécile qui se laisse mourir à la hausse.—«Le procureur Nigon.»—«Attends, attends, Nigon! Nous allons te tirer de là. Laisse ton corbeau, ta prison, et viens boire avec nous.» Chandeliers, bénitier, bière, cadavre, tout est jeté sur le pavé. Le clergé arrivait. Le mort est porté dans l'église. On commence le De profundis. Mais au seuil de l'église, Horn chante un Arrêt du Conseil. On va chercher la garde. Elle n'ose venir. Le lieutenant de police veut un ordre du Palais-Royal. On y court.
La chose racontée au Régent lui parut trop plaisante. Il rit. Nos trois fous en furent quittes pour boire huit jours à la Bastille.
Le Régent, ivre chaque soir, ne veut pas l'être seul. Il supprime la taxe du vin.
Law se fait adorer. Il rembourse, bon gré, mal gré, chasse les inspecteurs du pain, du porc, de la marée, du bois et du charbon, etc., qui levaient de gros droits.
Vrai Parisien, l'auteur du précieux Journal de la Régence s'arrête ici, s'épanouit. Paris nage dans l'abondance des vivres, fait fête au cochon, au poisson.
C'est alors que je vois un des agents de Law, la Chaumont, la grande hôtesse de la Bourse, recevoir chez elle, près de Paris, tout le peuple des agioteurs. Prodigieux festins qui ne purent guère se faire que sous le ciel.
«Pour un seul jour, un bœuf, deux veaux et six moutons.» (Ms. Buvat.)
Où est Law pendant ce temps-là? En suivant ses démarches dans le Journal de la Régence, on le trouve partout où il est inutile. Il va, vient, il s'agite. Est-il devenu fou? Est-il un mannequin qu'on drape à la royale pour s'en servir et s'en moquer? Il semble qu'il détourne les yeux de la scène de honte, d'effronté filoutage.
Il ne voit pas la Banque. Distrait et ridicule, il semble l'Arlequin de ce grand carnaval.
Où est-il aux jours décisifs où le Système proclamé va s'appliquer, sera une réalité, ou une infâme illusion?
Il s'en va au Jardin des Plantes, à la Salpêtrière, et dit aux directeurs de ce grand hôpital: «Je vous donne un million. Cédez pour le Mississipi quelques centaines de vos filles; je me charge de les doter.» (Septembre.)
Chose grotesque. Les tout-puissants voleurs, princes, ducs, etc., l'obligent, de minute en minute, d'acheter des fiefs, des terres titrées, ridicules, inutiles à un homme de sa sorte, et cela à des prix insensés.
Les millions lui coulent comme l'eau. Il est duc en Mercœur, il est duc en Mississipi, etc.
Et en même temps, il fait ici le prévôt des marchands, le lieutenant de police. Il a l'esprit aux vivres de Paris, ne songe à autre chose.
Son cœur est à la viande, il ne dort pas de ce qu'elle est trop chère. Il convoque chez lui les bouchers, et les gronde. «La viande à 4 sous! dit-il, cela ne sera plus. Je me chargerai, moi, de la vendre à un autre prix!»
Voilà un homme étrange. Si on le pousse un peu, il va se faire boucher. Cela manque à ses titres. Que lui sert d'être partout en France comte, duc et que sais-je? un vrai marquis de Carabas? Pour honorer la Bourse, la réhabiliter et lui gagner le peuple, il faut qu'il soit roi de la halle.
Roi de tout, roi de rien, de vide et de risée.[Retour à la Table des Matières]