Un vaste assassinat se fit. On avait entassé trois mille enfants abandonnés à l'hospice des Enfants-Trouvés. Là, comme à l'hôpital, la féroce spéculation s'établit sur la mort. Les trois mille y moururent de faim!
L'égoïsme commun espérait cerner, limiter, ce foyer d'horreur, donner à la peste une ville, sauver le reste en lui faisant sa part. Mais elle ne s'en contenta pas. Elle vola par-dessus les cordons sanitaires; dès août elle passa à Aix, dans l'automne à Toulon. Le Parlement, qui défendait si durement aux Marseillais d'émigrer, se hâta de le faire lui-même. Autant en fit le commandant de la province dont la présence était si nécessaire.
Sur ces nouveaux théâtres de la contagion on essaya de différents systèmes. On croyait que Marseille n'avait été si violemment frappée que par les communications libres qu'elle laissait aux malades. À Aix, dès qu'un signe léger apparaissait, l'homme enlevé était sur l'heure jeté aux hôpitaux, et dans ce grand entassement, il ne manquait pas de mourir. De huit mille, cinq cents survécurent. À Toulon, on essaya une autre méthode d'isolement. Tout ce qui n'entre pas aux hôpitaux est consigné chez soi, tous, les sains, les malades, et sous peine de mort. Le premier des consuls, M. d'Antrechaus, avait, du premier jour, interdit l'émigration, empêché les riches de fuir. Tout mourut, riches et pauvres. Ce consul (un héros plutôt qu'un habile homme) soutient sept grands mois cette gageure de tenir enfermée et de nourrir à domicile une population de vingt-six mille âmes. Captivité cruelle. On meurt encore plus qu'à Marseille.
Dans l'automne à Marseille, et l'hiver à Toulon, la mort allait si vite et il y avait tant de corps à enterrer qu'on songeait à peine aux vivants. La sépulture était la grande affaire publique. Les confréries de pénitents, qui dans tout le Midi se chargent de ce soin pieux, manquèrent apparemment. Car les échevins durent faire la presse dans les hommes forts du petit peuple, et, bon gré mal gré, leur faire enlever les corps. La foule avait horreur de ces hommes utiles, les maudissait comme la mort elle-même, injuriait ces corbeaux. Ils désertaient. Il fallut implorer l'assistance des galériens. N'ayant nulle force militaire (car la garnison s'enfermait) on ne pouvait surveiller, fermement contenir ces hommes dangereux, Marseille acceptait un fléau plus terrible peut-être que la peste elle-même. Corrompus et féroces, de plus, dans l'échappée sauvage d'une liberté imprévue, deux mois durant, ils donnèrent un spectacle effrayant, le règne des forçats.
Ces nouveaux venus apportèrent, dans la calamité, quelque chose de pis, une hilarité diabolique. Bons amis de la mort et cousins de la peste, ils la fêtaient, bien loin d'en avoir peur. Elle avait des égards pour eux, touchait peu ces hommes si gais. À Toulon, ils allaient en habits magnifiques. Plus de fers, plus de nerf de bœuf. Et la ville à discrétion. Le droit d'entrer partout. Ils enlevaient, pêle-mêle avec les corps, ce qui leur convenait. Les abandonnés qui restaient avaient peur de la peste moins que des gaietés du forçat. Il prenait ces retardataires pour des gens paresseux qui manquaient à l'appel. Un mourant réclamait, priait d'attendre un peu. «Bah! dit le galérien, si on les écoutait, il n'y en aurait pas un de mort.»
À Marseille, on tirait les morts avec des crocs de fer. À Toulon, on les jetait par la fenêtre du quatrième étage, la tête en bas, au tombereau. Une mère venait de perdre sa fille, jeune enfant. Elle eut horreur de voir ce pauvre petit corps précipité ainsi, et, à force d'argent, elle obtint qu'on la descendît. Dans le trajet, l'enfant revient, se ranime. On la remonte; elle survit. Si bien qu'elle fut l'aïeule de notre savant M. Brun, auteur de l'excellente histoire du port.
À Marseille, MM. les forçats permirent très-peu le tombereau. Ils trouvaient qu'il faisait tort à leur industrie. Ils coupèrent les harnais, et pas un ouvrier n'osait les réparer. Le peuple lui-même, d'ailleurs, déplorait le malheur de ne pas être enterré un à un. Il avait horreur des charrettes où les corps, sans honneur, dépouillés, tombaient l'un sur l'autre. Il appelait infâme cette promiscuité de sépulture, ces mariages de la mort. Tous mêlés par hasard, en une même masse molle, mutuellement putréfiés!
Qui le croirait? Ces choses épouvantables qui révoltaient les sens, loin d'éteindre l'imagination, l'exaltèrent étrangement. Si l'amour, comme dit le Cantique, est fort comme la mort, on peut le dire de l'art aussi. Le vaillant peintre Serres, au lieu de craindre, regarda tout cela en face, chercha ce qu'on fuyait, admira, copia. Ce qu'on trouvait horrible, il le trouva merveilleux, parfois sublime, toujours attendrissant. Il était l'élève du Puget, qui a tant sculpté la douleur, la misère, l'esclavage (ces préliminaires du fléau). Serres vit dans celui-ci la suite naturelle de l'œuvre de son maître, comme la fin du monde que son art douloureux avait prophétisée.
Il est certain qu'un tel bouleversement de toute chose, qui met tout en dehors si cruellement, a des révélations inattendues, profondes. Les éminents artistes, et Boccace, et Machiavel, l'ont bien senti. De même les peintres vénitiens, le Tintoret et autres, qui, dans divers tableaux qu'on croirait de piété, ont jeté hardiment tout ce qu'ils avaient vu à la peste de 1576. Dans l'un (le crucifiement?) qui me reste comme une vision, vous trouvez force femmes, filles, enfants du peuple, race pauvre, mal nourrie, qui donne tous les aspects de la misère et de la peste. Des groupes entiers d'amies, de sœurs, qui se tiennent et se serrent, dans l'obscurité indistincte, dans un chaos de ténèbres livides, anticipent déjà la communauté du sépulcre. Tout est fuyant, s'émousse et se dissout. Et cependant telles de ces pauvres petites figures ont des grâces étranges, déjà de l'autre monde, des langueurs, des mollesses, des morbidesses fantastiques. Certaines, en décomposition, sont effroyablement jolies.
Tableaux malsains de sensualité funèbre. C'est l'âme même de la peste. À Florence, Venise ou Marseille, telle elle fut, âprement amoureuse. La mort fit la furie de vivre. Les veuves marseillaises profitaient du fléau et convolaient de mois en mois. Les filles ne marchandaient guère. Ce fut comme à Florence, où les nonnes, aux maisons galantes, se vengeaient de leur chasteté. Ceux mêmes qui avaient constamment la mort sous les yeux et la plus rebutante, les chirurgiens, sûrs de mourir, prennent, avec le poison, un vertige effréné et se payent de leur fin prochaine. Les carabins furent terribles à Toulon. Dans l'enfermement général dont ils étaient seuls exceptés, trouvant partout des isolées, rien ne les arrêtait. Le danger, le dégoût, la douceâtre odeur de la peste, la malpropreté naturelle où ces abandonnées gisaient, ne gardaient pas le lit fétide. Nulle pitié des mourantes. La mort même peu en sûreté.
À Marseille, le 2 septembre, un grand coup de mistral frappa, et tout ce qui languissait dans les rues fut terrassé, ne se releva pas. Dès lors, on meurt en masse, à mille par jour. Les enterreurs sont débordés, perdent la tête. Il faut prendre un violent parti, abréger. On force les églises, on crève les caveaux, on les comble de corps mêlés de chaux. Puis scellés hermétiquement. Tout le reste aux fosses communes. Mais elles furent bientôt pleines et gorgées. Elles se mirent à fermenter, et, chose effroyable, elles vomissaient! les fossoyeurs s'enfuirent. Il fallut qu'un des consuls même, le vaillant Moustier, prît la pioche; avec quelques soldats qui eurent honte de reculer, il avança sur ce charnier mouvant, le mit à la raison, l'enfouit de nouveau dans la terre.
Le danger le plus grand était un tas de deux mille corps qu'on avait abandonnés sur une esplanade, qui se dissolvaient depuis trois semaines, et s'étaient résolus en une mer de pourriture. Que faire? comment détruire cela? comment aborder seulement cette horrible fluidité?
Par bonheur, le chevalier Roze savait qu'en dessous les vieux bastions étaient creux jusqu'au niveau du flot. Il fit percer la voûte. Puis, à la tête de soldats intrépides et d'une bande de cent forçats, il poussa en trente minutes la masse hideuse au gouffre. Tous ceux qui mirent la main à cette œuvre de délivrance le payèrent de leur vie, moins Roze et deux ou trois qui survécurent.
La peste recula dès ce jour. On commença à prendre le dessus. On balaya les fanges profondes qui encombraient les rues. Un commandant, envoyé de Paris, M. de Langeron, concentra les pouvoirs et put employer pour la ville les ressources de l'arsenal et de la garnison. Il remit un peu d'ordre, somma les juges, les employés de revenir.
Les vivres abondaient. Le blé était venu de tous côtés, au point qu'on voulait refuser celui que le pape envoya. La vendange arriva, et avec elle les effets salutaires de la fermentation vineuse, d'une détente physique et morale. Elle alla trop loin même. Repas, orgies, fêtes, mariages, les gaietés effrénées du deuil. Nombre de filles en noir brusquement se marient. Telle qui ne l'eût jamais été, tout à coup seule et délivrée des siens, héritière, remercie la peste.
Belzunce, l'héroïque imbécile, aimait les grandes scènes, où il apparaissait imposant, plein d'effet sur cette masse si émue. Au plus haut de l'église des Accoules, au clocher, au panorama qui embrasse la côte, les collines, la Méditerranée, et cette pauvre Marseille, on lui fit faire une cérémonie bizarre et fort troublante pour des esprits malades, l'anathème à la peste, son exorcisme solennel, l'excommunication et la déclaration de guerre qui la proscrivait à jamais, lui interdisait le pays.
Cela piqua la peste. Elle revint, mais par moments, capricieuse. Les fêtes et les réjouissances qui se faisaient pour son départ la provoquaient à revenir.
Toulon, l'hiver et le printemps, lui donna riche pâture. De vingt-cinq mille personnes, elle en laissa cinq mille.
L'été, pendant que les gens d'Aix, enfin sauvés, se réjouissent et font des repas dans la rue, la voyageuse meurtrière s'est établie en terre papale; elle est dans Avignon (octobre). Le légat, éperdu, s'enferme dans le palais des papes.
En mai-juin 1722, elle a assez d'Avignon, la dédaigne; elle marche vers le Nord. D'inutiles cordons sanitaires, des régiments qu'on envoie, s'établissent ridiculement en Poitou pour tirer sur la peste, si elle se permet d'avancer.
Mais n'était-elle pas derrière eux? On eût pu le penser.
Une panique eut lieu à Paris (mai 1722). Une caisse de soie ayant été ouverte chez un marchand, voilà des morts subites, et dans la maison même, et des deux côtés de la rue. Toute maladie courante était imputée à la peste. On ne fut tout à fait rassuré qu'en janvier 1723.
Donc, elle avait régné deux ans et demi en France. On sut ce qu'elle avait dévoré dans deux ou trois villes, Marseille, Aix, Toulon; mais ses exploits cruels dans l'épaisseur du centre de la France, on s'est gardé de les savoir. Car la peste, sous plus d'un rapport, était un fléau politique, la fille des misères envieillies, des ruines récentes, un reliquat morbide de l'accumulation des souffrances et des désespoirs. Trois générations successives, celle de la Révocation, celle de la Banqueroute du grand roi, celle enfin des avortements de la Régence, de père en fils, en petits-fils, par trois cercles d'enfer, peu à peu descendues, cherchèrent dans la terre un repos.
Le pays, fort près de Paris, était quasi-désert. Certain abbé, prédicateur du roi, qui voyageait dans la voiture publique, s'étant écarté un moment, fut happé par les chiens. On retrouva ses os.
Une femme qui, fuyant la contagion, tenta le périlleux voyage de Provence à Paris, fit un récit terrible de ce qu'elle avait vu. Pour échapper aux cordons sanitaires, elle évitait les villes, marchait par les campagnes. Aux montagnes du Gévaudan, aux vallées de l'Auvergne, du Limousin, dans plus de vingt villages, pas une âme vivante. Partout des morts non inhumés. Ne rencontrant personne pour l'héberger, elle entrait dans les maisons vides, et parfois y trouvait du pain. Un presbytère ouvert, abandonné, lui offrit un spectacle étrange. Le curé, habillé, était là, mais pourri; la servante sur un autre lit, en décomposition. Dans l'armoire, cinq cents livres en or, abandonnées (ms. Buvat, 24 sept. 1721).[Retour à la Table des Matières]
En attendant la peste, Paris subissait un fléau aussi cruel peut-être, l'incertitude effrayante qui planait sur toute fortune, sur l'existence de chacun. Le violent Pâris Duverney commençait l'opération chirurgicale d'amputer de nouveau la France. Il allait revoir tous les titres, bien acquis, mal acquis, en juger l'origine, la qualité, le droit, annuler l'un et rogner l'autre, réduire les milliards à néant. Dictature étonnante! si délicate à exercer! Il y prit pour adjoints les hommes infiniment suspects qui avaient fait la guerre à Law, les vieux financiers de Louis XIV[NT-2], le très-rusé Crozat et Samuel Bernard, le vénérable banqueroutier.
Les seigneurs qui avaient rétabli leurs fortunes, qui gardaient les mains pleines, n'étaient pas sans inquiétude. Leur bienfaiteur prodigue, le Régent, qui si sottement s'était laissé piller, qui, comme un enfant ou un fou, avait éreinté le Système, paya de honte pour tous.
Au Conseil du 1er janvier 1721, il avoua tête basse qu'il avait fait de grandes fautes. Si triste fut son attitude, que le coupable des coupables, M. le Duc, contre qui on aurait dû faire une enquête, s'enhardit et tomba sur lui, le poussa sur le départ de Law (que lui-même, M. le Duc, avait sauvé dans sa voiture!). Dans son état demi-apoplectique, le pauvre gros homme, interdit, ne trouva guère à dire. Comme un écolier pris en faute accuse son camarade, il se rejeta sur Law absent. Pitoyable séance où des deux premiers hommes du royaume, l'un parut idiot, et l'autre, un effronté coquin.
Le parti du Système, la Compagnie des Indes, n'avait espoir que dans M. le Duc, qui y avait encore un intérêt considérable et y avait gagné tant de millions. Et, en effet, d'abord il la défendit quelque peu, montra les dents à la réaction, pour l'obliger sans doute de composer avec lui et les siens, pour en tirer des garanties. Duverney n'eût osé toucher au prince que la mort si probable du Régent allait faire Régent. Sa meilleure chance était, en respectant les vols de l'agiotage princier, de devenir ce qu'il fut en effet sous la seconde Régence, l'homme d'affaires de M. le Duc et de sa madame de Prie. Les hauts agioteurs (M. le Duc, Conti, d'Antin, etc.) comprirent parfaitement qu'on songerait moins à eux si tout le monde craignait pour soi, qu'on s'informerait moins de leurs trésors acquis s'ils livraient généreusement leurs compagnons de bourse, agioteurs, accapareurs. Ce fut le secret du Visa, la poursuite des sous-voleurs. Gloire aux brigands, mort aux filous!
Rien de meilleur dans les grandes détresses publiques, où tout le monde est furieux, que d'ouvrir une chasse qui détourne, occupe les haines. On fait lever un lièvre, quelque gibier ignoble et ridicule. Tout court après. Un accapareur de denrées est très-propre à cela; nul animal plus détesté du peuple. On n'avait que le choix des grands noms, d'Estrées, Guiche, la Force, etc. On se contenta d'un, et on lui attacha les chaudrons à la queue. J'entends les chansons du Pont-Neuf, la satire, la caricature. Ce fut le duc de la Force. Le malpropre seigneur s'était fait épicier, trafiquait surtout dans les suifs. Les chandeliers allaient la nuit, en bonne fortune, acheter chez lui à bas prix les graisses et les savons. Il en avait comblé des couvents, des églises, entre autres les Grands-Augustins, où Bossuet fit la fameuse assemblée de 1682. Toute l'année se passa à manier, à remanier cette cause huileuse. Chacun y mit la main. Superbe occasion pour Bourbon, pour Conti, d'Antin, de montrer leur délicatesse, de s'indigner contre un seigneur, un duc et pair qui faisait de telles choses. D'Antin, pendant ce temps, en avait fait une autre bien autrement hardie. Il avait enlevé sans façon la prodigieuse masse de tous les plombs de Versailles, en mettant à la place de très-mauvais tuyaux de fer. Tout tomba sur la Force.
On régala le Parlement de ce procès. Lui-même se flétrit bien plus encore qu'on ne voulait, en accusant son intendant, que l'on envoya aux galères.
Le 26 janvier, Duverney lance à la fois ses deux brûlots qui incendient tout:
1o La Compagnie des Indes est déclarée comptable, responsable des billets de la Banque.—Billets qu'on fit sans elle. Billets qu'on augmentait secrètement, contre son règlement, contre l'engagement qui fut pris avec elle de n'en faire qu'avec l'aveu de l'assemblée de ses actionnaires. Cela ne la sauve pas. L'argument du loup à l'agneau (dans la fable de la Fontaine) prévaut ici. Elle est croquée, c'est-à-dire saisie, sous scellé, livrée à ses ennemis.
2o On organise au Louvre une commission souveraine, vaste inquisition financière, avec une armée de commis. Tout cela dans les bas appartements, les salles royales d'Henri IV et d'Anne d'Autriche. Cette administration doit examiner et viser tout titre, tout papier (actions, billets, contrats, quittances, etc.), distinguer les bons des mauvais, en faire le Jugement dernier. Pour cela, il faut en connaître, en apprécier les origines. Travail épouvantable. Où trouvera-t-on des employés si exercés, si habiles, des têtes si fortes, pour démêler d'un coup tant de choses embrouillées? On prend ceux que l'on trouve, des jeunes gens sans place, des gaillards qui ne faisant rien, ne sachant rien, sont propres à tout, batteurs de pavé qui promènent la petite tonsure ou l'inutile épée. L'effrayant, c'est que des novices doivent en deux mois finir cette œuvre révolutionnaire, la Saint-Barthélemy du papier. Si la plume y succombe, l'épée y subviendra contre les mal-appris qui se plaindraient trop haut. On ne prétend pas faire une banqueroute timide, détournée, par derrière. On veut la soutenir fièrement. Tout est prêt, les portes ouvertes, mais peu de gens y viennent. Nul n'est pressé d'aller se mettre sous la dent. Quelques-uns, et les plus véreux, croient prudent d'aller déclarer une petite partie de leur fortune, de donner aux bureaux certaine pâture pour qu'on s'informe moins du reste. Le temps passe, s'allonge. On ajoute aux deux mois.
On frappe coup sur coup. On déclare annulé tout papier non visé. On déclare confisquée l'acquisition non avouée. Enfin, on s'adresse aux notaires. Ces hommes de confiance, discrets confesseurs des fortunes, qui reçoivent dans l'oreille tant de choses qui doivent y mourir, les notaires sont forcés de trahir leurs clients, d'apporter des extraits des contrats et de tous les actes. Mesure inattendue, cruelle, qui mettait à jour les fortunes, marquait les aveux incomplets, permettait au pouvoir des punitions lucratives. Pour pincer mieux, Duverney, le grand maître, fit de sa main d'ingénieux règlements, pièges certains, infaillibles filets où les plus fins se trouvaient pris. Il se fiait à la passion: les juges des nouveaux enrichis étaient leurs ennemis, des robins restés maigres. Il se fiait à l'intérêt. Les commis savaient bien que la sévérité ferait leur avancement. Ils étaient stimulés par de gros appointements. Et, si l'âpreté leur manquait, ils en prenaient des suppléments à la vaste buvette établie exprès dans le Louvre.
En moins de rien on jugea la fortune d'un million d'hommes (500,000 à Paris; 500,000 en province). Nulle telle opération depuis l'origine du monde.
On remarqua le soin, la précision arithmétique, avec lesquels Duverney procéda, autant qu'il se pouvait. Il avait pris pour chef de ses calculateurs l'infaillible Barême, dont le nom est proverbial. Mais cette exactitude dans ce qu'on faisait ne couvrait point assez ce qu'on ne faisait point, je veux dire les ménagements avec lesquels on détourna l'enquête des illustres voleurs. Ce qu'on pouvait reprocher le plus à cette Terreur, ce n'était pas d'être terrible, mais de l'être inégalement, d'être ici clairvoyante, aveugle là. Elle poussa à mort la Compagnie des Indes, les Mississipiens isolés. Mais elle ne voulut rien savoir de tous les grands seigneurs qui avaient refait leurs fortunes, avaient payé leurs dettes, pour rentrer dans leurs biens saisis. Cette persécution si partiale, qui frappa les riches nouveaux et ménagea les autres, eut l'effet détestable d'une réaction nobiliaire. Ces nouveaux, la plupart, étaient au moins des hommes intelligents. Les anciens, les seigneurs refaits étaient ces races incurablement fainéantes que le roi, que la cour, l'intrigue et la prostitution avaient tant de fois relevées dans le XVIIe siècle, mais toujours inutilement.
On avait une liste de gens à rançonner, liste énorme de trente-cinq mille. Liste comminatoire, pour amener à composition.
On s'arrangea. Ce grand appareil d'implacable justice eut un effet contraire au but. La plupart se jetèrent dans les bras de la Grâce, je veux dire s'adressèrent à la faveur. C'est ce qui rendait toujours vaines les opérations de ce genre. Les commissaires de Duverney, ses employés ne furent point insensibles, falsifièrent des pièces, arrangèrent des affaires. Trois ou quatre, pris pour l'exemple, condamnés, devaient être pendus, mais on les épargna. Que de gens il eût fallu pendre? C'était à qui sauverait les riches victimes du Visa. La sensibilité des dames brilla là, comme toujours. Elles coururent, assiégèrent les puissants. Telle s'entremit pour un diamant ou quelque autre cadeau. Telle fit plus; elle couvrit l'opulent malheureux en l'épousant. Force seigneurs daignèrent donner aux Mississipiens des filles de protection. Ce fut le terme consacré. S'ils n'avaient pas de filles, l'agioteur disait avec simplicité: «On m'en veut pour cette terre, cet hôtel ... Eh bien! prenez-les.»
Ainsi les enrichis s'arrangeant avec les vieux riches, la finance nouvelle avec l'ancienne, l'agiotage épousant la noblesse, une certaine société bâtarde va commencer où l'élément jeune et actif des gens d'affaires ne rajeunira pas les vieux oisifs, mais participera à leur vieillesse, à leur paresse. De ce beau mariage sort la race des frelons qui vont stériliser tout le règne de Louis XV.
C'est en bas, sur les grandes masses, sur la partie active de la population (un million de familles, donc cinq millions d'individus?) que tomba lourdement d'aplomb l'écrasement du Visa. Ceux qui n'avaient ni rentes ni actions, ceux qui spéculaient le moins, avaient reçu malgré eux, en paiement et de mille manières, des papiers de toute sorte, spécialement les papiers-monnaie qui avaient cours forcé. Au Visa, tout fondit. Ils se trouvèrent n'avoir presque rien dans les mains. Mais ce peu, mais ce rien, ils croyaient au moins le toucher. Point du tout. Ce débris de débris, ils ne l'auront pas même. Ils pourraient le manger. L'État est soucieux de le leur conserver; il ne leur en fait que la rente. Une rente minime à un taux misérable. Une rente peu sûre après tant de réductions, que nul ne voudrait acheter. Après tant de rudes coups, c'en est fait de la foi publique.
Rude aussi et terrible l'effet de tout cela sur la moralité, et, ce qui est plus fort, sur la raison, sur le bon sens. Les têtes sont fortement ébranlées par la grandeur d'un tel naufrage. Il en résulte un effet singulier qu'on croirait un trait de folie. Moins on a, et plus on dépense. C'est qu'on ne compte plus, on ne songe plus à rien équilibrer. Chacun joue de son reste. Et ce n'est plus, ce semble, au plaisir que l'on court (comme dans les premières années de la Régence), c'est à l'étourdissement, à l'oubli, au suicide. Ce qui reste, force, vie, fortune, on a hâte de l'exterminer. En Provence, on l'a vu, la peste fut galante et luxurieusement effrénée. Même effet à Paris pour l'autre peste, la débâcle des fortunes. Les survivants d'un jour semblent se faire scrupule de garder rien de leurs débris. On va de fête en fête, de bal en bal. Surtout les bals masqués, champ d'aventures furtives, folles loteries de femmes, de plaisirs d'un instant.
Il y avait de l'entrain, mais fort peu de gaieté, plutôt des farces ou obscènes, ou tragiques. À certain bal arrivent quatre masques apportant un cinquième qui semblait faire le mort. Les quatre disparaissent, mais le cinquième non. Car c'était un mort en effet.
Deux morts gouvernent le royaume, pour mieux dire, font semblant. Le Régent et Dubois, toujours entre deux crises, pourraient à chaque instant passer demain. Dubois, avec les apparences d'une activité furieuse, stimulé, endiablé de l'urètre et de la vessie, reste inaccessible et s'enferme. Pour les choses pressées, nul moyen d'arriver à lui. Sauf son affaire (d'acheter le chapeau) et les mariages espagnols, l'affaire des Orléans, dont nous parlerons tout à l'heure, il ne fait presque rien. Combien moins le Régent dans sa torpeur apoplectique!
De plus en plus, celui-ci est grotesque. Pour faire croire qu'il existe encore, il fait obstinément l'Henri IV et le vert galant. Il ne tient pas à lui qu'on ne le croie un joyeux libertin. De son mieux il simule l'enivrement des vices, lorsqu'il n'en a plus que l'ennui.
Quelle est à cette époque la figure de ce galant prince? Si changée que personne n'ose le peindre. Dans la célèbre estampe du Triomphe de la Banque (1720), entre l'Industrie, l'Abondance, le Temps offre un petit portrait du Régent au culte des agioteurs. Mais ce joli portrait est pris sur ceux de la jeunesse. Fausse et menteuse image, toile légère et pauvre chiffon, que le vent va plier, crever, rouler, on ne sait où.
Après sa mort, un burin véridique (de la belle galerie Restout) donne la triste réalité. Là il fait peine. Il est fort sombre, fort lourdement bouffi, avec de gros yeux injectés, saillants et pleins de sang, qui vous disent: «Je mourrai bientôt.»
C'est justement cela, je crois, c'est ce besoin de faire dépit à la nature, de démentir la mort prochaine, qui lui fait faire le galant, l'amoureux. Ainsi, au moment même où il est pauvre au point de ne plus payer les domestiques de sa mère, il bâtit à Auteuil une petite maison. Et pour qui? pour une maîtresse qu'il a depuis longtemps, dont il a assez, plus qu'assez, son habituée, la Parabère, qui a souvent la sinécure de passer la nuit avec lui.
Il se pouvait fort bien qu'il mourût dans ses bras. La peur qu'elle eut, en voyant un de ses domestiques mourir subitement, la décida. Elle déclara vouloir se convertir, se retirer. Le même mois, il en achète une autre, une jeune femme que le mari lui vend. Sans voir, sans aimer, il achète. C'était une petite noiraude, déjà fanée, les seins pendants, mais moqueuse, rieuse, impudente. Pour un si digne objet, on ne peut faire trop de folies. Sur la Seine, devant Saint-Cloud, c'est-à-dire par-devant madame d'Orléans, il fait pour la coquine des illuminations et des feux d'artifice. Tout Paris y va, indigné, mais curieux, voulant voir «si le tonnerre de Dieu y tombera.» Curiosité fatale aux paysans; la foule marche dans leurs blés, dans leurs vignes. Avec tout ce bruit, cette dépense, il est si peu épris qu'au moment même il a un autre objet en tête. Un grand seigneur, joueur, panier percé, voudrait bien lui vendre sa nièce. C'était l'écuyer du roi, Sainte-Maure, cousin des Montespan, du duc d'Antin. «Que ne me parliez-vous? dit-il. Je vous aurais donné l'amour même.—Pourquoi pas?—Impossible. Maintenant elle est religieuse. D'ailleurs, dit-il en vrai marchand, elle est de grande condition. C'est ma nièce ...» Cela toucha juste. Le couvent était loin, du côté de Rhodez. On lance une lettre de cachet pour en tirer la fille et la remettre à M. le curé de l'endroit, qui veut bien se charger de la conduire à Paris chez son oncle, aux Écuries du Roi. Comme une mule ou un cheval d'Espagne, de ce fond du Midi à travers toute la France, elle est amenée par l'obligeant pasteur. Entre lui et son oncle, la pauvre nonne, intimidée, d'autant plus belle, est longuement lorgnée par le myope. Pour rien heureusement. Soit qu'il eût pitié d'elle, soit qu'il se sentît froid, indigne d'un si jeune amour, il laissa aller l'innocente.
Il n'était pas méchant, et même à cette époque où il était tombé si bas, tellement matérialisé et incapable de tout bien, il n'eût pas goûté un plaisir cruel, n'eût pas fait pleurer une fille. En cela, il ne fut nullement du temps qui finit la Régence, temps âprement corrompu et cruel qui appartient déjà à l'époque de M. le Duc. Il aurait voulu être aimé. Il l'espéra deux fois, dans la réforme de Noailles et dans l'utopie du Système. Deux fois il retomba.
Mais, quelque indifférent qu'il parût être à tout, faisant la sourde oreille à la haine publique, il se jugeait fort bien. Une fois, à table avec Dubois, comme on lui donne un papier à signer: «F. royaume! s'écrie-t-il. Il est bien gouverné! par un ivrogne et un maquereau!»[Retour à la Table des Matières]
Nous ne pouvons passer sans dire un mot d'un petit roman d'importance, de popularité immense, Manon Lescaut. Le siècle de Louis XIV n'a pas de tels livres populaires. Il ne faut pas croire que la masse inférieure lût les tragédies de Racine. Dans les livres de dévotion, pas un n'a le succès de se faire lire de tous. Les sottes éjaculations de Marie Alacoque se répandent, mais dans les couvents.
Voici un livre populaire. Grand, très-grand événement. Il ne paraît qu'en 1727, mais il est certainement écrit, ou du moins commencé, vers le temps qu'il raconte, vers les cruelles années des enlèvements pour le Mississipi, quand la douloureuse aventure était toute brûlante encore. C'est bien moins un roman qu'une histoire, une confession.
Il n'y a jamais eu un tel succès de larmes. Nulle critique; on n'y voyait plus. Les hommes mêmes pleuraient. Les femmes lisaient et relisaient. Les filles dévoraient en cachette. Pourquoi la janséniste, la petite marchande, s'enfonce-t-elle derrière son comptoir? Pourquoi la jeune femme de chambre n'entend-elle plus sonner sa dame? La voilà comme folle. Elle pleure sans pouvoir s'arrêter. «Qu'as-tu?—Rien.»—Mais la dame, sous son fichu, lui trouve sa Manon, qu'elle lui a dérobée.
Ce livre tout petit s'adresse à un grand peuple (bien nombreux, car c'est tout le monde), celui des amoureux. Il est seul sans partage, jusqu'à la Julie de Rousseau,—donc, pendant plus de trente années. La Julie, à son tour, qui régnera autant, ne pâlit qu'en présence de Paul et Virginie. Chacun de ces trois livres est une ère nouvelle, une révolution dans les mœurs.
L'amour est grand au XVIIIe siècle. À travers le caprice désordonné et la mobilité, il subsiste adoré, et surtout admiré. Il n'a pas la fadeur des Astrées, des Cyrus. Il est fort et réel, et il semble une religion, accrue des ruines de l'ancienne. La corruption même croit «qu'il est une vertu.» Le plus gâté est fier s'il a la bonne fortune d'avoir cette belle maladie: de tomber amoureux.
Est-ce pour rire? non, on se dévoue. Aux épidémies meurtrières, surtout quand le fléau du temps, la petite vérole, saisit la dame, l'amant ne cède la place à personne, donne congé au mari, s'enferme seul avec la malade pour vivre ou pour mourir. Dévouement dont la femme montre encore plus d'exemples. La plus légère est fidèle à la mort; elle se remet à aimer son mari et s'enferme avec lui quand même.
Il y a de tout cela dans Manon, mais il y a autre chose. Est-ce bien l'âme de la Régence qu'elle exprime, comme on le croit communément? Dans ce torrent de passion, trouble de larmes (hélas! aussi de boue), trouve-t-on pour se relever par moments le vif élan d'esprit, l'essor vers l'avenir, qui caractérise l'époque dans les Lettres persanes? Non, nul amour de la lumière. Cette désolée Manon regarde moins l'aurore que le couchant. Elle appartient surtout à la fin de Louis XIV. C'est un livre amoureux, libertin, catholique. Son chevalier, s'il pouvait autre chose qu'être amoureux, serait, comme maint autre héros de son auteur (l'abbé Prévost), homme de la cour de Saint-Germain, un aventurier jacobite.
C'est la chose essentielle et capitale qu'on n'a pas dite. Le petit chevalier Desgrieux et Manon, les deux enfants qui arrivent de leur pays, lui à dix-sept ans, elle à quinze, et qui se trouvent si vite au niveau de la corruption de Paris, ne peuvent lui devoir leur précocité pour le vice. Débarqués peu après la mort du Roi, ce n'est pas la Régence, ce n'est pas le Système qui les font si gâtés déjà. Ils sortent uniquement de l'éducation de province. Ils ont été élevés en maisons nobles. Lui, fils d'un gentilhomme assez considérable, puisqu'il a des gentilshommes pour serviteurs. Elle, malgré son petit nom de Manon, elle est sœur d'un garde du corps, donc de bonne famille et très-certainement demoiselle.
Ils sont tout à l'image du bon Prévost. Malgré tous leurs désordres, ils ont un fond religieux qui revient bien fort à la fin, puisque dans leur établissement en Amérique, ils ont absolument besoin du Sacrement. Mais ce fond religieux n'a pas eu grand effet moral sur leurs débuts. À quinze ans, la petite est déjà «expérimentée.» Et cette expérience lui fait suivre sans hésitation (après deux mots de compliments) un garçon inconnu. Lui, plus passionné, moins naturellement corrompu, comme il passe vite cependant du séminaire au tripot, à l'escroquerie! «Mais c'est qu'il aime, dit-on, et il va à l'aveugle.» D'accord, mais l'amour même serait plus fortement marqué si l'honneur, la religion luttaient un peu, du moins afin d'être vaincus. Mais ces principes sont si morts, parlent si peu, que l'amour n'a pas même à vaincre.
L'auteur et le héros, c'est le même homme, au jugement de la critique sérieuse. Le livre n'a rien d'une fiction. Cela ne s'invente pas. Prévost, auteur lâche et diffus, ici, sous l'aiguillon d'un sentiment très-personnel, a trouvé une force et une simplicité terribles. Ce n'est pas du génie. C'est bien plus, c'est nature, douleur, honte, amour, volupté amère, désespoir ... Le cœur est percé.
Il n'a pas fait comme Rousseau. Il ne s'est pas nommé dans sa confession. Et je crois qu'il en a souffert. Tel qu'il fut, il aurait trouvé un sensuel bonheur à signer son histoire d'amour, à écrire que c'était bien lui qui avait eu Manon. Il eût fort aisément endossé des misères qui alors faisaient peu de tort à l'homme de qualité. Mais il ne le pouvait. Il était prêtre. Il avait été moine. C'est sa robe qu'il a respectée.
Prévost est à peu près de l'âge de son chevalier. Un peu avant le siècle, il naît sur la lisière d'Artois, de Picardie, et pas bien loin des lieux où naît Watteau. L'un d'Hesdin l'autre de Valenciennes. Deux grands peintres, qui, d'un art différent, feront tous deux Manon Lescaut.
Prévost naquit en plein roman, dans ce pays où les séminaires irlandais élevaient tant de têtes chimériques, d'apôtres intrigants, pour les aventures d'Angleterre. Esprit charmant, facile, faconde intarissable, tête chaude et quasi irlandaise. Toute imagination. Il en fut dupe toute sa vie. Ses maîtres, les jésuites, qui l'aimaient fort et qu'il aima toujours, auraient bien voulu le tenir. Il était trop léger. Il se croyait bon gentilhomme (étant le fils d'un procureur du roi). Il servit. Il aima. Tout jeune (1721), l'année même où son chevalier est converti par la mort de Manon, nous voyons Prévost converti de même chez les Bénédictins. Il y reste encapuchonné (non sans regret) quelques années, compilant tristement la Gallia christiana. Mais, près du gros volume, il en écrit un autre bien petit (devinez lequel). Brûlant secret qu'on ne peut garder guère. Ce rêve, et bien d'autres encore, de vie folle et mondaine, il les contait indiscrètement. Le soir, il ramassait des moines dans certain petit coin. Il les tenait là fascinés. Il contait, il contait, sans pouvoir s'arrêter, et cela durait jusqu'au jour.
Sa fuite du couvent, en 1727, le divorça d'avec le fatal manuscrit. Quand l'oiseau envolé plana aux vertes plaines de la libre Angleterre, il ne put plus tenir cette Manon. Elle aussi s'envola, publiée comme un épisode d'un long roman. Elle emporta, ce semble, une bien grande partie de lui-même. Car depuis, il resta un écrivain facile, agréable, diffus, délayant, et bref, peu de chose.
Il a du papier, une plume, mais nul plan devant lui. Telle sa vie, tels ses livres. Il n'a jamais prévu. Il va, flotte; c'est le cours de l'eau. D'homme d'épée, moine et défroqué, romancier et prédicateur, traducteur et compilateur, journaliste, auteur à gages, par tous pays et tous métiers, il va et ne peut s'arrêter. Souvent amoureux, souvent converti, à l'église, au cloître, au grenier, ermite, ou presque marié avec une belle Hollandaise qui l'enlève un matin. Ce qu'il a de plus fixe, c'est un certain attachement à ses bons Pères, à ses bons moines, à tant de bons abbés. Tout le clergé est bon. Son imagination douce et charmante ne lui laisse voir partout que l'excellent Tiberge du roman, ce héros de vertu, d'amitié, il est si prévenu, qu'il donne les mêmes traits au chef de la rude maison où jouait tant le nerf, au supérieur de Saint-Lazare. (Voir plus haut mon Louis XIV.)
Son chevalier est-il tout à fait sans principes? Non. Qu'il s'en rende compte ou non, il en a deux. L'un: qu'un homme né, élevé chrétiennement, peut toujours revenir de ses échappées de jeunesse, qu'il peut aller fort loin sans danger du salut. L'autre, le principe galant: «Que l'amour excuse tout, qu'un véritable amant a le droit de tout faire.» Avec ces deux idées, rien n'embarrasse Prévost. Il court bride abattue, va des deux pieds dans le ruisseau.
Nous ne sommes plus de cette force. Nous ne supportons plus l'aisance avec laquelle le chevalier, sans s'étonner, entre dans une bande d'escrocs. Nous ne digérons plus «ses longues manchettes,» propres à filer la carte. Encore moins sa résignation à faire «le petit frère de Manon,» le naïf et le niais, devant l'entreteneur qu'on veut plumer. Je ne dis rien de l'homme tué, petit assassinat sans conséquence, fait si vite qu'on n'y songe plus. Il est vrai, ce n'est qu'un portier.
Les critiques ont été, disons-le, étonnamment faibles, j'allais dire lâches, pour Manon. Cent ans après, elle corrompt encore, et les hommes contre elle ne gardent pas leur jugement. Un d'eux nous dit qu'après que bien des livres auront passé, elle reparaîtra «dans sa fraîcheur.» C'est justement là ce qui manque. Prévost qui la montre adorée, et veut la rendre séduisante, lui fait maladroitement dire, écrire des choses basses qui la fanent trop. On sent ici les mœurs, les habitudes du prêtre. Il n'a pas connu les nuances, n'a pas vu les dames de près. Cette irrésistible Manon n'est qu'une fille, pas même le moderne camellia. Elle parle lourdement des besoins de la vie, des piéges qu'elle va tendre, «de ses filets.» Elle badine désagréablement sur les méprises de la faim: «Je rendrai quelque jour le dernier soupir en croyant en pousser un d'amour,» etc. Ce positif cynique fait froid. Mais sa facilité à enfoncer des pointes dans le cœur saignant fait horreur. Quand cela va jusqu'à lui envoyer une fille «pour le désennuyer,» tenir sa place au lit! la fureur de l'infortuné, l'explosion de son désespoir, dépassent les effets que l'auteur a voulu produire. On est dégoûté, indigné, mais plus irrévocablement que le héros. Manon est sans retour flétrie; elle s'est jugée elle-même.
Les critiques ont remarqué avec raison, comme grande originalité du livre, la parfaite sécurité de Manon à chaque chute. Mais ils ont tort de l'appeler «une fille incompréhensible.» Cela ne se comprend que trop. Elle connaît son amant. Elle n'ignore pas, l'innocente, que le péché lui va, qu'elle en est plus jolie, aimée, désirée davantage. C'est le mot immoral de tel poète à son infidèle: «Tu sais que je t'en aimai mieux.»
L'amour certainement y est aveugle et violent. Mais dessous on démêle aussi quelque chose de bien gâté, de dépravé. Avec l'odeur de séminaire, de tripot, d'hôpital, il y en a une autre encore. «Expérimentée» dès quinze ans, et formée spécialement par certaine éducation (qu'on comprend moins en pays protestant), Manon n'est pas tant ignorante. D'instinct au moins, elle connaît «les grâces de la chute,» combien une jeune Madeleine est embellie «de son indignité,» attendrissante de faiblesse et de honte.
Le chevalier abbé, la fleur de Saint-Sulpice, qui y a passé de si belles thèses, n'a pas perdu son temps. Il connaît ces fins fonds mystiques, tout ce que la théologie peut prêter à l'amour. Quand Manon le tire du séminaire, il se sent, dit-il, emporté d'une délectation victorieuse. Mais la délectation semble augmenter à mesure que Manon, plus souillée, devrait inspirer répugnance. Cet attrait de corruption, cette amère volupté, mêlée de désir et de jalousie, comme une eau-forte, va creusant dans une âme malade et malsaine. Le progrès est marqué de pardon en pardon. Elle avoue, se confesse. Elle pleure, demande grâce. Et toujours le vertige augmente. À la troisième fois (coupable, jusqu'à cet outrage de lui envoyer une fille!), à genoux, à discrétion, «elle a peur,» mais reste à genoux, attend son châtiment. D'où il résulte que c'est lui qui défaille, qui n'en peut plus, et tombe. Elle a vaincu! Elle est si touchante, abaissée dans cette attitude d'esclave, et elle dépend tellement.
La passion est au comble? Non. Car elle augmente encore quand il la suit en sa dernière misère, enchaînée par le corps aux filles sales et dans la même ordure. Là, mise à leur niveau, flétrie des corrections de l'Hôpital, éteinte et fanée, l'œil fermé, n'osant regarder même, par la honte elle enfonce le dernier dard d'amour.
On pleure. Et on est furieux de pleurer. Ce qui dépite, choque, et plus que la dépravation, c'est le singulier amour-propre qui subsiste avec tout cela. Il fait très-bien entendre que Manon a été (comme toute fille perdue) corrigée à la Salpêtrière, et il a soin de dire que lui, il ne l'a pas été à Saint-Lazare. Sa naissance l'en a dispensé.
Cette naissance lui fait tenir un étrange propos. De sa mortification même à Saint-Lazare, il tire occasion pour se relever, se croire «au-dessus du commun des hommes,» se ranger dans l'élite des caractères plus nobles «dont les idées, les sensations passent les bornes de la nature. Ces personnes ont le sentiment d'une grandeur qui les élève au-dessus du vulgaire, etc.» Quoi de plus pitoyable? On sent combien la sotte éducation du petit gentilhomme de séminaire l'a mis hors du bon sens, de toute idée du vrai, et l'a sans retour perverti.
Une chose plus habile, dans Prévost, fort adroite, c'est de n'avoir pas fait le portrait de Manon, d'avoir laissé flotter vaguement son image, de sorte que chacun fait la sienne. À certains traits pourtant, «ces yeux fins, languissants,» on n'a pas de peine à se rappeler qu'on l'a vue dans Watteau. Ce grand peintre qui meurt justement cette même année (1721), n'a pas pu lire Manon, mais à chaque instant il l'a vue dans la vie, ne s'est pas lassé de la peindre.
On a dit trop légèrement que son modèle est l'Italienne. Presque toujours c'est la Française. L'Italienne est toute autre de deux façons, ou par la beauté pleine, régulière, harmonique, ou par l'agitation excessive et gesticulante. La fille que Watteau nous donne, beaucoup plus gracieuse, n'est que doux mouvement; elle ondule, comme l'air et l'eau, se meut sans se mouvoir. Fine ou d'esprit ou de misère (mal nourrie dans l'enfance, et maltraitée plus tard?), elle pique, mais elle touche. On voudrait bien la rendre heureuse. Hélas! il n'y a pas beaucoup de prise. Elle aime peu. Sa jolie tête est tout. Du cœur, du corps, peu de nouvelles.
Est-ce Manon? oui, le plus souvent, Mais Watteau qui a sa noblesse, qui est toujours exquis dans une délicatesse que Prévost n'a connue jamais, Watteau l'a donnée moins flétrie.—Chose curieuse, l'abbé qui ne parle que de grand monde, qui se croit homme de qualité, tombe volontiers dans le vulgaire, par le bavardage étourdi, la sentimentalité triviale. Watteau, le fier rapin, sans vanité que de son art, est toujours noble, quoi qu'il fasse, par la finesse singulière, la pointe aiguë de son génie.
Nul avant lui, nul après lui, n'a pu représenter un mystère singulier de grâce et de mouvement: «Comment le Français marche.» Dès son premier tableau, où vous voyez sous la pluie dans la boue (lestement, comme au bal), marcher un bataillon de nos maigres soldats, on sentit que lui seul, le plus nerveux des peintres, avait surpris, saisi les adresses invisibles, les rhythmes variables de cette chose inconnue: «le pas.»
Dans le plus grossier même, il est exquis encore. Ses mendiants sournois, observateurs, obliquement loustics, plus dangereux peut-être que les brigands de Salvator, on le sent bien, joueraient cent rôles, depuis le vol de poules, jusqu'à l'assassinat. Rien du peuple. Au besoin ce seront messieurs les escrocs.
Cette puissance de peindre l'esprit, et l'invisible même, plaisir délicat, mais si vif, doit user, mordre à fond. Il rend son homme indifférent à tout le reste et dégoûté. Il en fait un mélancolique, dédaigneux des joies de nature. Watteau, fort sensuel d'idées, ne l'est guère en peinture. Il fuit l'obscénité. Elle alourdirait son pinceau. Aux sujets charnels, il élude. Dans son Voyage de Cythère que ces gentilles pèlerines, si jeunes, font pour la première fois, il reste au départ même. Il n'en peint que l'espoir, le rêve. Il va les embarquer, et il ne quitte pas le rivage.—Autre ne fut sa vie, un incessant départ, un vouloir, un commencement.
Il atteint l'innocence quelquefois, à force d'esprit, le tragique souvent, une fois même aussi le sublime. Exemple: le bouffe italien, qu'il peint à tous ses âges, le grand Gilles. Au dernier triomphe, écrasé de succès, de cris et de fleurs, revenu devant le public, humble et la tête basse, le pauvre Pierrot un moment a oublié la salle; en pleine foule, il rêve (combien de choses! la vie dans un éclair), il rêve, il est comme abîmé ... Morituri te salutant. Salut, peuple, je vais mourir.
Watteau meurt pauvre. On l'eût étouffé d'or, s'il avait plié son génie. Protégé (même aimé) des rois de la finance, qui voulaient le loger chez eux, il voulut être seul, libre et triste à son aise.
Triste de quoi? De l'art d'abord. Il croyait ne pas le savoir, ne sachant pas l'anatomie,—ignorant le dessous qui permet de mouvoir, de transformer en tout sens le dessus.
Je le crois triste aussi de ce qu'il sent la vie du temps. Quel misérable peuple! il n'a presque jamais que des maigreurs à peindre. Ces femmes si jolies, ce sont (comme disait un roi matériel de Madame Henriette), ce sont de jolis «petits os.»
Le Système, la fièvre d'argent le dégoûtait, et il s'était enfui en Angleterre. Il y gagna le spleen. Puis la débâcle l'assomma. Le monde lui parut une impasse. Voilà ce que nous avons à chaque instant le tort de croire. S'il avait vécu quelques mois, il eût lu les Lettres persanes, eût senti la nouvelle aurore, trouvé les ouvertures, les perspectives qu'il cherchait, en un mot: causa vivendi.
Il meurt à trente-sept ans. Le très-noble chagrin du génie arrêté qui n'a pas rempli son destin, est superbement indiqué dans son portrait unique, dans la belle gravure du bocage, où on le voit debout, les pinceaux à la main, près de l'intime ami qui est assis. Ils ne se disent rien. L'ami intelligent sait que toute parole, sur un cœur si malade, pourrait blesser, aigrir. Mais pour fondre cette sécheresse douloureuse, il fait de la musique, lui fait vibrer, chanter, pleurer le violoncelle. Plein de cœur et d'élan, de foi dans le génie, ce doux consolateur lui joue son immortalité.[Retour à la Table des Matières]
Un sujet admirable pour l'épopée badine, la muse du Lutrin, de la Secchia rapita, ce serait la conquête du chapeau de Dubois, qui coûta tant d'années d'intrigues et de millions, vrai poème qui eut son merveilleux, ses héros, ses péripéties.
Il n'y a pas souvenir d'une poursuite si persévérante, si passionnée. Il se mourait pour ce chapeau. Prières, larmes, soupirs, insinuations délicates, menaces, cris de fureur, prodigalité effrénée, présents de tout à tous, rien n'y manque. C'est là que l'on voit ce que peut faire un cœur vraiment épris. Rien de plus éloquent que sa correspondance, de plus comiquement pathétique. À ses moindres agents (pour les encourager), au fripon Lafitau, au lâche et bas Tencin, il écrit des flatteries incroyables. Rohan, le sot cardinal-femme, dont il fait son ambassadeur, il l'appelle «un grand homme,» lui prédit qu'il fera une école en diplomatie, comme Richelieu et Mazarin.
Toute la politique de la France en Europe est désormais subordonnée à cette grande affaire. Avec un talent véritable, Dubois parvient à faire agir d'ensemble, pour ce but, les éléments les plus contraires, les ennemis les plus acharnés. Nul miracle impossible à une grande passion. Rien de difficile à l'amour. Mais aussi il faut avouer que jamais il n'y eut un homme si large, si généreux, jamais un si grand cœur. «Vous voulez dix mille livres? Vous ne les aurez pas. Vous en aurez cent mille!» Notez que chaque envoi était un tour de force, dans la cruelle détresse où se trouvait l'État. On ne pouvait même payer les troupes. Et cependant on trouva huit millions pour payer le chapeau! Dubois parfois ne sait comment faire, pousse des cris: «Pour envoyer 10,000 pistoles, il faut en trouver ici 30,000. Rien à espérer du Trésor. Je voudrais pouvoir me vendre moi-même, fussé-je acheté pour les galères!»
L'exact et malin Lemontey a retrouvé, suivi aux Affaires étrangères, le minutieux détail des ventes et des achats, du marchandage infini qui se fit. Dubois, tout terminé, conclut avec mélancolie (comme il en vient toujours après la passion satisfaite) qu'il eût pu s'en tirer à moindre prix. Ces besoigneux auraient accepté tout. Les agents de Dubois jetèrent l'argent. Ils cherchèrent, ils trouvèrent toute sorte de petites influences qui servaient peu ou point, d'obligeantes inutilités. Ils ne dédaignaient rien, ils fouillaient au plus bas. Point de passage ignoble, de porte de derrière qu'ils ne tentassent pour aller vite au but. Toute la canaille intime de chaque palais, valets de confiance, favoris et petits abbés, fainéants piliers d'antichambre, tout ce monde râpé put se refaire des chausses. Il n'y eut pas jusqu'à une ex-courtisane, vieux meuble du sacré Collège, la grande Marina (ou Marinaccia, comme on l'appelait dans le peuple), qui ne se fît payer, qui ne rentrât en guerre pour Dubois au nouveau conclave. Elle avait influence, au moins de souvenir, près du vieillard ventru sur qui tomba le Saint-Esprit (Conti, Innocent XIII).
Il est honteux, ridicule, incroyable, et pourtant très-certain que cette belle affaire de coiffer de rouge un coquin domina souverainement toutes les grandes affaires de l'Europe pendant l'année 1721. Il est certain que cette ordure romaine, par les canaux, fentes et fissures que fit partout sous terre une main astucieuse, filtra, souilla, infecta toute la politique du temps.
Il y a, pour ce comble de honte, deux fortes raisons qui l'expliquent:
Premièrement, une défaillance générale. Depuis 1715, chacun avait voulu, espéré, tenté quelque chose. Et chacun était retombé. La France, après Law, aplatie. L'Espagne, après son Parmesan, sous sa Parmesane, aplatie. L'Angleterre même, après Blount et sa duperie grossière, mortifiée. Tout le monde avait mal au cœur.
Secondement, ce vieux fripon de Dubois, bien au contraire, avec l'âge et la maladie, était endiablé de passion, jeune de vice. Si longtemps retardé, il délirait d'impatience. À sa fortune d'un moment, il mettait à la fois deux choses qui ne vont guère ensemble, avec la rage du mourant, une ardeur de vie, de folie, qu'on n'a guère qu'au premier amour.
Vu de près, cela faisait peur. Il était tellement à sa passion, à son emportement pour le chapeau, pour la patente de cardinal-ministre, qui sait? pour la tiare, qui sait? pour la Régence (sa fureur alla à ce point), qu'il n'y avait plus moyen de lui parler d'affaires courantes. Tout restait là. Mais on n'osait rien faire sans lui. Pour l'absolue nécessité, on hasardait d'entre-bâiller la porte, et il entrait alors dans des accès quasi-épileptiques. Sacrant, jurant, il se précipitait, courait, comme un chat-tigre, tout autour de sa chambre en sautant par dessus les chaises. On refermait, craignant d'être mordu.
Voilà l'homme qui, aux grands jours, maniait l'hostie, faisait Dieu. Bouffon, brouillon, rieur et furieux, il massacrait la messe en blasphémant, grinçant ... Vraie figure de damné.
Il était le vivant enseignement du sacrilége. Un Dieu si résigné, sous la main de Dubois, on fut curieux de voir ce qu'on pouvait lui faire impunément. On vit un frénétique, à l'église du Marché-Neuf (où l'on expose aujourd'hui les noyés), en plein jour, ôter ses culottes, sauter sur l'autel, le salir, barbouiller la Vierge et Jésus (Buvat, 164). À Saint-Thomas du Louvre, tout se trouve un matin déshonoré de fiente humaine (Buvat, 172). Au fond du faubourg Saint-Antoine, on prend des fous, qui, indignés de la patience du Christ, le font rôtir entre deux maquereaux, châtiment symbolique, entre Dubois et le Régent (Buvat, 171).
L'affaire du Marché-Neuf fit grand bruit. On purifia solennellement l'église, et on eut soin que le fou mourût à la première torture qu'on lui donna. On pouvait dire pourtant qu'à ce moment Dubois avait fait davantage. Il avait barbouillé de sa malpropre intrigue l'Église universelle. Il avait fait qu'en cette année chacun démentît son principe, salît sa conscience, outrageât son Dieu intérieur.
Voyons dans le détail cette opération dégoûtante:
France. 1o Ce que le Régent avait eu, dans sa vie si souillée, c'était d'être après tout un homme d'esprit, avec un goût naturel, généreux, pour les libertés de l'esprit. Ce qu'il avait de pire (et de pire que les vices mêmes), ce que Dubois cultiva à merveille, c'était un instinct bas, animal, d'adorer ses petits quand même. On a vu son étrange amour pour son aînée. Elle morte, pour les autres (plus innocemment) il reste un faible et plat père de famille, voulant pour elles de royaux mariages. Avec cela, Dubois le mena par le nez.
Il n'y avait rien à faire en Angleterre. Les mariages étaient en Espagne. De là de grands ménagements pour cette cour. De là, servitude pour Rome, servitude aux Jésuites. On fait la révérence à la Bulle Unigenitus. On l'inflige au Parlement même (nov. 1720). Cascade inouïe de bêtises. Le Régent fait le sot et ne trompe personne. Et cela au moment éclatant des Lettres persanes, entre Voltaire et Montesquieu.
2o Pour Dubois et le Régent, si dépendants de l'Angleterre, la grosse question est de savoir comment elle prendra les mariages espagnols qui vont relier les Bourbons. Que pensera-t-elle de Dubois qui, pour se concilier Rome, pensionne le Prétendant, l'appelle Majesté?
Il a vu l'Angleterre de près et il la sait par cœur. Tant fière, grognante et grommelante qu'elle soit, il sait qu'il y a tel morceau qui va la désarmer. Ce n'est plus l'Angleterre de Cromwell, d'idée haute, de foi violente, d'âpre et profond combat. Celle-ci, l'Angleterre de Blount et de Walpole, est insigne surtout pour la gloutonnerie. Soûlons-la, endormons-la. Qu'elle-même dise ce qu'elle veut, qu'elle fasse la carte du festin. Dubois fait faire à Londres notre traité avec l'Espagne. Deux articles en tout, pas un pour nous, tous deux pour l'Angleterre: 1o seule elle aura l'assiento, la vente des nègres; 2o seule elle aura la porte de la fraude, de la contrebande dans le Nouveau Monde. Un tout petit vaisseau, chargé de marchandises à la côte de l'Amérique. Vaisseau miraculeux, toujours vidé et toujours comble, que de grandes flottes viendront renouveler. Commerce ignoble, et qui devint barbare. La fraude se faisait hardiment, au nez des agents espagnols, et, au besoin, à main armée. Tout cela dirigé, commandité de Londres, justement au début de la réforme pieuse de Wesley. La constriction de décence, de petite pratique, de petit esprit, se dédommage et se lâche aux dehors par les fureurs cupides, les trafics illicites, spécialement de la chair humaine.
3o L'Espagne, ainsi livrée à la brutalité anglaise, l'Espagne, vendue par Dubois, va être apparemment l'implacable ennemie de la France? Qu'espérer désormais de cette cour aigrie, ulcérée?
Ce fut tout le contraire. Étonnante lâcheté. Battue, elle devint bonne et douce, jeta tout sur Alberoni. Le roi, la reine, le chargèrent à l'envi, s'excusant bassement comme des écoliers.
Ils dirent aux Anglais, aux Français, qu'il les avait séduits, leur avait fait faire trois péchés: l'emploi de la sainte cruzada contre des princes catholiques, l'Empereur attaqué pendant sa guerre des Turcs, et enfin la défense de demander au pape des bulles pour la nomination aux bénéfices.
Ce qui irrita beaucoup plus Alberoni que ces sottises, c'est qu'ils lui reprochaient leurs fautes, comme l'obstination de la reine aheurtée à son Italie, à sa Sicile, où elle noya la marine espagnole, contre l'avis d'Alberoni, qui subordonnait tout à la grande affaire d'Angleterre.
Autre point, un peu ridicule. On sut qu'aux trois péchés il s'en joignait un quatrième. On sut ce que cachait ce royal sanctuaire de dévotion, cette chambre renfermée et obscure, si bien gardée par la nourrice. L'odeur en est dans Saint-Simon, qui tire par respect le rideau. La vie que les princes italiens, les Médicis et les Farnèse étalaient si naïvement, la Farnésine de Madrid, avec plus de décence, en faisait un moyen de gouvernement intime. On a vu qu'à la guerre de 1719, elle prit l'habit leste de petit officier. Gracieuse, mais déjà amaigrie, n'ayant plus l'embonpoint qui la fit épouser, et de plus marquée, couturée, le visage perdu, elle suppléa sans scrupule par l'excès de la complaisance.
Alberoni avait ces burlesques secrets. Il avait su, et vu peut-être. La cour d'Espagne eût bien voulu le retenir; elle n'osa arrêter un cardinal. D'autre part, elle frémissait de le voir passer en France. Le Régent dont elle avait tant attaqué, conspué les mœurs, ne prendrait-il pas sa revanche? Ayant en main ce dangereux témoin, n'amuserait-il pas ses roués, tout Paris, aux dépens de Leurs Majestés? On le craignait horriblement. On se crut tout permis pour sauver l'honneur monarchique, cette suprême religion, la royauté. Avant qu'Alberoni eût atteint la frontière, une bande (selon lui envoyée de Madrid) lui barra le chemin pour le tuer. Mais il avait du monde, il fut brave, chassa ces coquins. Sauvé en France, il remercia Dieu de se trouver enfin «dans un pays chrétien.» Un envoyé du Régent, le chevalier Marcien, le reçut et le conduisit avec égard et politesse. Le proscrit déchargea son cœur. Il dit ce qu'il savait de ce plaisant contraste, une si sombre cour de vie si relâchée.
Cette cour, désolée d'apprendre qu'il n'était pas tué, demandait qu'il lui fût livré. Le Régent refusa. Autant en fit la république de Gênes. En Suisse, à Lugano, nouvelle tentative d'enlèvement ou d'assassinat. Les rois ont les bras longs. Il se le tint pour dit. Pendant plusieurs années, sous la protection de l'Empereur, il se tint si caché qu'on ne put plus le découvrir.
Le roi, la reine, pour arranger ensemble le fantasque plaisir et le santissimo, avaient besoin d'un excellent Jésuite. Leur confesseur, le bon P. Daubenton, était un vieillard grassouillet, qui semblait avoir engraissé de toutes ces petites ordures qu'en sa longue carrière il avait enterrées d'indulgence et d'oubli. C'était un sot, mais non pas sans adresse à son métier de confesseur, pour garder dans sa connivence quelque attitude décente. La Trinité, pour lui, avait quatre personnes; la quatrième, pour qui il eût fait bon marché des autres, était sa Société. Dès 1719, Dubois l'acheta par la promesse qu'à la première occasion il rendrait aux Jésuites le confessionnal du roi, leur livrerait le petit Louis XV. L'occasion future, alors bien peu probable, était que la cour de Madrid, si ennemie du Palais-Royal, se laisserait gagner elle-même par l'espoir de donner à la France une reine espagnole, une nouvelle Anne d'Autriche, l'espoir d'être appuyée dans son grand rêve d'Italie, en épousant, subissant (chose dure) deux filles de ce Régent, «l'impie et le roué, le parricide empoisonneur.»
En 1719, et encore en 1720, la reine accueillait, caressait tous les ennemis du Régent. Elle avait près d'elle, à Madrid, l'horrible pamphlétaire, le calomniateur Lagrange-Chancel, dont les furieuses Philippiques appelaient sur le Palais-Royal l'horreur du monde, le poignard et la foudre.
Comment, en 1721, tout va-t-il brusquement changer? Comment Madrid pourra-t-elle se démentir, s'allier tout à coup, et si étroitement, avec celui qu'elle croit le maudit, l'ennemi de Dieu?
J'ai dit tout le danger d'une reine espagnole pour la France. Mais l'Espagne ne devait pas moins craindre les deux princesses françaises. Les filles du Régent, à vrai dire, étaient effrayantes. Toutes jolies, mais folles à lier, et propres à rendre fou. L'aînée, on l'a vu, délirait d'impiété; la seconde, l'abbesse de Chelles, d'emportement fantasque. La jeune duchesse de Modène, dès l'enfance joueuse effrénée. En allant se marier, elle emporte son tapis vert, joue à mort chaque nuit.
La future reine d'Espagne, laissée à la servilité ignoble des nourrices, n'ayant ni tenue, ni décence, va étonner dans ce pays si grave, sera presque un objet d'horreur.
Mais expliquons le pacte, la façon brusque, impudente, dont Dubois corrompit la reine par l'intérêt de ses enfants.
On connaît la forte scène de Shakspeare, où l'affreux bossu Richard III, rencontrant la belle jeune veuve devant le mort qu'on porte, devant la cendre chaude de tant de princes assassinés, arrête la faible femme, la force de l'entendre, est écouté, d'abord avec horreur,—n'importe, est écouté, parle si bien, le traître, qu'elle se laisse enfin passer l'anneau!...
Avec moins de façon, moins d'éloquence, presque aussi peu de temps, le vieux furet à la perruque rousse brusqua l'affaire avec la reine. L'Italienne, élevée dans un grenier de Parme, et qui se sentait toujours un peu de sa condition, quand on lui offrit à la fois ces choses énormes, de faire reine de France son bébé de quatre ans, et son petit Carlos un grand prince italien (roi d'Italie peut-être), elle ne se sentit aucune force de résistance. Cette damnée pomme d'or qu'elle rêvait toujours, l'Italie! fit tout à coup de l'orgueilleuse une Ève, tristement mise à nu dans la honte de sa friandise.
Avec Daubenton et la reine, Dubois tenait la chose. Il se gênait fort peu. À ce moment, où il eût été naturel qu'il prît certains ménagements de décence catholique, il ne perdait nulle occasion publique de cracher sur les choses saintes.
Le Sultan envoyant ici une solennelle ambassade, tout ce monde venu à Marseille fut établi par lui dans une église pour faire sa quarantaine. Grande surprise pour les Turcs eux-mêmes, que l'iman souverain qui gouvernait la France leur fît polluer sa mosquée. Les curieux remarquaient que cette ambassade nombreuse n'avait pas amené de femmes, autant qu'on pouvait supposer sur les costumes un peu équivoques des Orientaux. Mais quatorze jolis enfants, galamment parés de rubans, laissaient un peu douter si c'étaient des pages ou des filles. Dubois fait coucher tout cela dans une église chrétienne.
Dans l'audience publique qu'il dût donner au Turc, le cérémonial exigeant qu'on le parfumât à l'orientale, Dubois en fit une scène à la Molière, encensa son mamamouchi avec des encensoirs bénis du pape que Tencin lui avait envoyés de Rome. Ils s'écrivirent des lazzi sur cela, en firent des gorges-chaudes.
Voilà l'homme avec qui Philippe V et sa reine vont pactiser. Cette cour, cruellement, effroyablement catholique, qui immole à sa foi tant de victimes humaines, va marcher sur sa foi! Comment le roi, qui sait si bien la puissance de la femme, ne sent-il pas que ces deux petites Françaises, élevées au Palais-Royal, toutes-puissantes sur leurs jeunes maris, vont les gâter, qui sait? gâter l'Espagne de la contagion de leur libertinage impie!
Mais voici le plus fort pour l'ex-Français, le gentilhomme. Il avait été accablé de la cruelle mort des Bretons, les martyres de sa cause, que Dubois venait de faire exécuter à Nantes. Il en restait mélancolique. Leur sang tout chaud, leurs têtes coupées se dressaient entre lui et le Régent. Le cœur, l'honneur s'opposaient au traité. On ne l'en vit pas moins s'y prêter, le solliciter, faire les premières démarches officielles, contre tous les usages, offrir sa fille (sept. 1721), sans attendre qu'on la demandât.[Retour à la Table des Matières]