CHAPITRE XXI

LOUIS XV—LES MÉCHANTS—CARTOUCHE
1721

Louis XV, à onze ans, ne pensait guère au mariage. Il prit fort mal la chose. Quand on lui en parla, qu'on lui dit qu'il allait avoir une petite femme, il se mit à pleurer, ne sachant bien ce que c'était, mais craignant d'être dérangé, craignant qu'on ne le fît parler, ou que cette camarade ne le troublât dans son ménage d'enfant.

Il n'était pas né gai, n'aimait personne. Tout son bonheur, quand il avait été forcé de figurer, c'était de s'enfermer le soir pour faire sa soupe. Au parc de la Muette, dont le Régent lui fit cadeau, son joujou favori était une vache naine et de faire le laitier. Il s'amusait aussi avec une pioche et des petits terriers. Ces chiens, par un instinct analogue à celui du porc, excellaient à fouiller et déterrer les truffes.

Avec ces goûts obscurs, il était dans les mains de deux personnes au contraire fastueuses, qui l'auraient volontiers mis sur les planches, élevé en acteur. Son gouverneur, le vieux fat Villeroi, tête frivole et tout à l'évent, sa gouvernante, l'antique amante de Villeroi, madame de Ventadour, et sa sœur, la marraine du roi, madame de La Ferté, une folle, travaillaient tous à l'envers de sa nature. Il resta sec et dur, muet. Nul moyen d'en tirer un mot.

Croira-t-on bien qu'à l'âge de six ans, tout juste à son avénement, ils eurent l'idée barbare de le régaler d'un massacre? Dans une vaste salle remplie d'un millier de moineaux, on lâcha des oiseaux de la fauconnerie, et l'enfant jouissait des cris, de l'effroi des victimes, de la confusion des plumes au vent et de la pluie de sang. Une autre indignité: comme pour lui enseigner déjà le mépris de l'espèce humaine, la vieille bête, La Ferté, imagina de lui donner un ballet par des enfants vêtus en chiens.

S'il eût profité de cette éducation, il serait devenu un monstre; mais rien n'agit, ni en bien ni en mal. Si stérile était sa nature, que longtemps on pût croire qu'il n'y aurait pas de prise même pour le vice. On verra tout le mal que se donna la cour pour l'y amener. Le fond en lui était l'insensibilité, l'ennui, le rien. La représentation le mettait de mauvaise humeur. Il haïssait le bal, fuyait la comédie, bâillait à l'opéra. La seule personne dont il s'accommodât (tout au moins d'habitude) était celle qui ne parlait guère, ne faisait et ne voulait rien (pas même l'amuser), son précepteur Fleury. Vieux prêtre complaisant, homme du monde, fort ignorant, qui n'essaya pas de l'instruire, mais qui, comme une nourrice, s'arrangeait des puérilités taciturnes où il passait sa vie. Il lui souffla la religion toute faite, comme une petite chose à apprendre par cœur. Pure pratique. Nulle idée morale. Il lui épargnait même la peine de la confession. Il la lui dictait, et écrite, il la lui corrigeait. L'enfant la récitait au confesseur, qui, bien appris, s'en tenait à quelque mot vague et le renvoyait sans oser lui faire la moindre question.

Rare fruit sec. Parfaite arabie. À dix ans, il eut l'air d'annoncer une passion; il apprit certains jeux de cartes et joua vivement. On crut qu'il serait un joueur. Mais point. Il retomba dans son immuable inertie.

La merveille, c'est que ce muet est fils de la vive et parlante, de la sémillante duchesse de Bourgogne.

Cet insensible est fils de l'élève, si passionné, de Fénelon.

La royauté dévore; et il semble, en ce temps surtout, que les maisons royales à chaque instant tarissent (Espagne, Lorraine, Farnèse, Médicis, Autriche, Russie, etc.), ou, si elles se continuent, c'est par des figures discordantes, d'opposition tranchée, comique. Henri IV fut bien étonné de se voir naître, en Louis XIII, je ne sais quoi de sec et de noir, un vieux prince italien. Louis XIII, à son tour, dans l'enfant du miracle que lui donna la sainte Vierge, ne put retrouver rien de lui. Louis XV, à son tour, avec son père, sa mère, fait un contraste violent. Le duc de Bourgogne, né si ému (de l'amoureuse Bavaroise), le tendre, le dévot, le subtil et l'ardent bossu, qui avait tant de cœur, n'a rien à voir en cet enfant.

Et il ne tient guère non plus de la gentille Savoyarde, si amusante avec ses petites farces, tous ses patois grotesquement mêlés. Elle fut la comédie vivante. L'enfant, c'est le contraire; il est comme la salle après la représentation, morne, vide, tout est parti et l'on a soufflé les quinquets.

La duchesse de Bourgogne eut, comme on sait, toujours de petites galanteries. Maulévrier, Nogent, l'abbé de Polignac, plus ou moins avancés, à des titres divers, tinrent la place à peu près jusqu'en 1706. Comme elle était très-bonne, avec toute sa légèreté, elle eut un vif retour pour son mari quand elle le vit humilié par sa triste campagne de 1708. Elle prit son parti, le soutint, j'allais dire le protégea. Jusqu'à la mort du grand Dauphin son père, sa position fut déplorable. Une cabale active travaillait contre lui. Les malins, les méchants (le mot n'est pas créé alors, mais bien la chose), auraient été heureux de le rendre encore ridicule du côté de sa femme. Chose qui semblait peu difficile. Elle ne se faisait guère respecter, on l'a vu par Maulévrier, et elle était trop douce pour se venger jamais. Elle pleurait, riait, c'était tout.

C'était un temps de grande méchanceté. L'abominable école des fats cruels (Vardes, Lauzun, La Feuillade) durait, et chaque jour inventait quelque tour. Ils avaient d'infernales machines, surtout contre les femmes qui voulaient se garder. Dans les bals, par exemple, sous un masque ordinaire, on en portait un autre, de cire très-habilement peint, à la parfaite ressemblance de la dame qu'on voulait perdre. Ce second masque, montré perfidement au demi-jour par échappée, lui faisait imputer tout ce qu'on hasardait d'infâme. Trahison et surprise, violence même, tout leur semblait de bonne guerre.

Madame de Bourgogne, en mai 1700, après l'horrible hiver, lorsqu'elle devint enceinte de Louis XV, vivait presque toujours chez madame de Maintenon et n'avait là d'amusement «qu'une poupée,» comme elle le disait elle-même, un enfant de treize ans. Les deux vieilles personnes, si ennuyées, au lieu de petits chats ou de jeunes chiens, avaient volontiers quelque enfant joueur. Madame de Bourgogne avait été l'enfant; puis la Jeannette Pingré dont j'ai parlé. Alors, c'était le tour du petit Vignerod (Richelieu), neveu de la grande dévote Anne Poussart (madame de Richelieu), qui avait jadis protégé madame de Maintenon. Elle s'en souvenait, et l'appelait: «Mon fils.» Ayant un père remarié, une belle-mère assez dure qui l'habillait fort mal, il semblait orphelin. Cela alla au cœur de la bonne duchesse, qui lui fit fête et en fit son joujou. Il faisait le timide, moyen de se faire enhardir. Né faible, tout nerveux, mais d'autant plus précoce, il osait, et l'on en riait.

Ce qui est singulier dans un enfant et ce qui montre un naturel pervers, c'est qu'à peine ayant quatorze ans, dès qu'il fut présenté et alla à Marly, il exploita la petite faiblesse que l'on avait pour lui, ne cherchant que le bruit, la gloriole, tout ce qui pouvait nuire à la charmante femme. Il s'arrangea pour être pris en tête-à-tête. Il attrapa une miniature, la cacha si bien qu'on la vit. Son père, fort sottement, aida à cette indignité. Il alla furieux demander pardon au roi, le prier d'enfermer ce polisson à la Bastille, jura qu'il allait le marier. Admirable moyen d'ébruiter et d'exagérer le peu qu'il y avait peut-être. Le drôle, dès ce jour à la mode, imita les méchants, La Feuillade surtout. Avec quelques petits duels, il se fit un héros. Ce qui le porta haut fut surtout son indifférence, sa malice égoïste à se jouer des folles qui couraient après lui. Pitoyable caprice. Plus il fut froid, cruel, plus il fut à la mode. Il faisait des bassesses. Mais rien ne l'avilit. Il vendait ses faveurs à trois cents francs par rendez-vous.

Nul n'influa plus et plus mal sur le règne de Louis XV, sur le roi indirectement, dont la sécheresse semble un reflet de ce désolant caractère. Sans exagérer sa faveur auprès de la princesse, il semblerait qu'enceinte elle ait pris du petit favori comme un regard, un mauvais sort, qui agit sur son triste enfant.

Louis XV n'avait que onze ans quand sa nature eut occasion de se montrer. Le 31 juillet 1721, il tomba très-malade. Paris, la France, témoignèrent combien l'espérance commune s'était attachée à cette tête frêle, combien on craignait de la perdre, en proportion du dégoût, de la haine que l'on avait alors pour la Régence. Les ennemis du Régent qui entouraient l'enfant ne manquèrent pas de croire, de dire les choses les plus atroces. La duchesse de La Ferté criait: «Il est empoisonné.» Ces bruits, répandus dans le peuple, pouvaient faire un effet terrible, du moins un grand désordre, dont les brigands, alors fort nombreux, auraient profité. Le gouvernement se sentait si faible, que le Régent enleva l'argent des caisses publiques, redoutant le pillage, s'il arrivait un malheur. Les médecins étaient consternés, n'osaient rien faire. Un seul, le jeune Helvétius, osa le traiter sans façon, comme s'il n'eût été qu'un homme mortel. Il lui donna l'émétique, dont l'explosion le sauva.

Immense fut la joie populaire, touchante et ridicule. Ces pauvres gens se crurent sauvés aussi. Il y eut pendant plusieurs jours des réjouissances spontanées, des danses au Carrousel, des députations empressées de tous les corps de métiers, des charbonniers, des dames de la Halle; tendresses pour le Roi, injures pour le Régent et son papier-monnaie.

À la Saint-Louis, une foule énorme se porta aux Tuileries pour voir le Roi. Vif élan de nature, d'espoir, mais surtout de bonté. Tout cela mal reçu. Il en fut excédé. À grand'peine il se laissait traîner au balcon. Dès qu'on l'entrevoyait, des cris frénétiques éclataient. Il se cachait, se tenait de côté. Le vieux Villeroi lui criait: «Voyez, mon maître, voyez ce peuple ... Tout cela est à vous, vous appartient!» Il n'en tira rien d'agréable, nulle bonne grâce, nul signe du cœur. Les courtisans eux-mêmes furent étonnés. D'Antin écrit: «Il ne sentira rien.»

Il portait l'empreinte évidente de deux époques déplorables, l'année 1709, où il fut conçu, au milieu des désolations de la France, et le temps de sa puberté, marqué de trois fléaux, la ruine, la peste interminable, et le pire des fléaux, l'aigreur qu'ils produisent à la longue.

De 1722 surtout à 1726, c'est un temps de mœurs violentes. Cela commence sous Dubois, et sous M. le Duc continue ou augmente. Dubois ne fait attention qu'à la police politique. Il divise la France à huit Argus, bien posés, grands seigneurs, qui dénoncent les Jansénistes, les mal-contents uniquement. Aux voleurs, liberté parfaite. Les grandes routes du Roi n'ont de roi qu'eux. En nombre même, en diligence, on court d'extrêmes dangers.

Dans la société qui semble près de se décomposer, une autre se forme, celle du vol, une armée bien conduite, tout à l'heure une monarchie. Les bandes principales se rattachent à Cartouche. Son vrai nom était Bourguignon. Il était né à Bar-le-Duc. Il entreprenait fort en grand. Quand la fille du Régent alla en Espagne, Cartouche ne manqua pas de la faire accompagner. Trente des siens entrèrent avec elle à Madrid.

Ces bandes, en faisant leurs affaires, faisaient obligeamment celles des autres. Pour un salaire honnête et modéré, ils vous tuaient votre ennemi. Certain marquis, de Lyon, embarrassé d'une promesse de mariage qu'il avait faite à une demoiselle de qualité, et qu'elle voulait faire valoir, s'arrangea avec les Cartouche. À tel jour elle devait passer dans une voiture publique. Dès qu'ils se présentèrent, elle devina, et rassurant les autres voyageurs, elle dit: «Cela ne regarde que moi.» Elle descendit et les suivit.

Paris, avec sa grande police, était pour les brigands un lieu de parfaite sécurité, un refuge, un asile. La ville, énormément grossie, avait huit cent mille âmes (dont cent cinquante mille âmes de laquais). La police, myope et fantasque, un jour était féroce pour la foule, et l'autre jour sensible, indulgente (aux voleurs). On allait jusqu'à dire que ceux-ci, au lieu de disputer, s'étaient arrangés à forfait, prenaient abonnement de certains magistrats.

On ne parlait que de Cartouche. Il devenait une légende, un être mystérieux. Tels disaient qu'il n'existait pas. Ses actes le révélaient assez. Il allait jusqu'à exercer entre les siens haute et basse justice, faire des exécutions solennelles et presque publiques.

Cela piqua. On prit un des siens, un Du Châtelet, bon gentilhomme de la maison du Roi, qui dit où il était. On se garda d'avertir la police. Ce fut le ministre de la guerre, Leblanc, qui arrangea la chose en grand secret. Il choisit de sa main quarante braves soldats du régiment aux Gardes. Cartouche ne s'attendait pas à une attaque militaire. Il était dans son lit, à la Courtille, quand il reçut cette visite. Il raccommodait ses culottes.

Il est arrêté le 15 octobre (1721). Et le 20 déjà, Arlequin joue Cartouche, une farce de Riccoboni, au petit théâtre Italien. Le 21, aux Français, autre Cartouche du comédien Legrand. Le vrai Cartouche fut curieux; se moquant de ses fers, un jour il brise tout; sans un hasard, il eût été se voir jouer.

Le dégoûtant fut la légèreté des magistrats qui faisaient son procès. Dînant au Palais même, ils reçoivent l'auteur et l'acteur, et la serviette sur le bras, les mènent voir le héros du jour, le font jaser, lui font dire son argot, de quoi faire rire après sa mort.

Cartouche, bien traité, bien nourri, et même recevant sa maîtresse, eut la galanterie de ne nommer personne.

La torture (ménagée peut-être) ne le fit pas parler. Mais, quand il fut en Grève, et qu'il ne vit qu'une roue au lieu de cinq, il crut qu'on sauvait ses complices et se fâcha. Il déclara qu'il allait tout dire; il parla vingt-quatre heures de suite. Ces aveux et tous ceux des gens qu'on roua après lui, taillèrent de la besogne aux juges pour plus d'un an. On arrêtait de tous côtés, souvent fort au hasard. En juillet 1722, il y avait encore cinq cents complices de Cartouche au Châtelet, des gens de toutes classes, plusieurs superbement vêtus.

Mais combien de crimes secrets, privilégiés, que l'on n'osait poursuivre! Plusieurs éclataient par hasard.

Les puissants, ou les hommes abrités par un corps puissant, se passaient d'odieuses fantaisies, qui les menaient souvent au meurtre.

Un conseiller du Parlement attire, garde, enferme chez lui une infortunée demoiselle, l'accable de traitements barbares, honteux. Elle échappe, fort heureusement; car la satiété, la crainte, lui auraient fait pousser les choses à mort. Il tua son cocher, qui sans doute était son complice; puis, se sentant perdu, il se fit justice à lui-même.

L'exemple part de haut. Le jeune frère du duc de Bourgogne, Charolais, préludait à l'amour par les coups, n'aimait les femmes que sanglantes. Il était demi-fou.

M. le Duc lui-même, le futur maître du royaume, donnait (comme avaient fait ses pères) maints signes d'un esprit dérangé (Barbier), d'une mauvaise bête sauvage.

Les amusements de ces princes frisaient de près l'assassinat. On a vu la façon dont leur père, ce nain singulier, s'amusa du pauvre Santeuil. Les occasions ne leur en manquaient pas.

Il tomba dans leurs mains, chez madame de Prie, que tout le monde alors recherchait, comme le soleil levant, une dame étourdie, imprudente, madame de Saint-S. (Barbier, Marais). Elle était jolie, encore jeune, d'une bonne famille de robe. Veuve d'un homme d'affaires, elle avait des enfants, et sans doute, dans ce moment, sous la Terreur du Visa, elle avait grand besoin d'une haute protection pour couvrir le résidu de leur fortune. Elle ne songea point que la vipère, pour amuser les princes, pouvait se divertir à ses dépens cruellement.

Cette bonne madame de Prie l'invite en effet à souper. Nulle défiance. Elle s'y rend. On l'amadoue, on la caresse, on la fait boire. On s'en fait un jouet. Cela arriva par deux fois. La première, on la dépouilla, et Charolais la roula dans une serviette. Une telle honte devait tout finir. Mais la pauvre mère, n'ayant sans doute rien obtenu encore, croyant qu'une femme, après tout, aurait quelque pitié de sa triste aventure et voudrait réparer, osa y retourner, sur une invitation nouvelle de madame de Prie. Cette fois, M. le Duc eut la cruelle idée de la flamber comme un poulet. Brûlée (et dehors, et dedans!), la pauvre femme fut près d'en mourir, et n'en revint qu'après plusieurs années.[Retour à la Table des Matières]

CHAPITRE XXII

DUBOIS ABANDONNE TOUTE RÉFORME—APPROCHE DE LA MAJORITÉ
1722

M. le Duc paraît à l'horizon. Deux ans entiers il approche, il avance, comme une comète sinistre. On va regretter le Régent, que dis-je? regretter Dubois même. Le baroque et barbare gouvernement du borgne, la sauvage administration qui veut marquer les pauvres, qui codifie les dragonnades, par la comparaison canonise le fripon Dubois.

À la mort de Dubois, Paris ne se réjouit point. Qui le croirait? les gens du Parlement, qu'il écrasa, le barreau, l'avocat Barbier, commencent à trouver que ce drôle eut du bon. Il avait de l'esprit. Il n'a pas fait de grands établissements aux siens. «S'il eût vécu, il eût voulu punir les coquins de tout état

De tout état. Aux seigneurs tout honneur. Au premier rang les princes, et le premier, M. le Duc.

Si Dubois eût eu la vue nette, si, averti par l'âge, par ses vilaines maladies, par les apoplexies avortées du Régent, il se fût avisé d'avoir une pensée pour ce pauvre royaume qui (après tout) lui échappait; s'il eût, en s'en allant, fermé la porte au Duc,—il aurait fait un coup de maître, eût terriblement remonté; il eût embarrassé l'histoire. La France, faible et bonne, lui eût gardé un souvenir.

Il ne fallait pas être lâche, ne pas laisser brûler les papiers du Système et les documents du Visa, ne pas permettre cette cage de fer qui, dans la cour de la Banque, dévora, effaça le passé, rendit toute enquête impossible, brûla la justice et l'histoire.

Il ne fallait pas être lâche, mais éclaircir, imprimer, publier. Ce qu'on savait déjà devait faire désirer de savoir davantage. Sur un de ces registres qu'on brûla si soigneusement, on avait lu qu'un seul commis avait directement délivré en or à M. le Duc dix-sept cent mille louis. Mais, indirectement et par ses prête-noms, les agents de l'agiotage, qui, jour par jour, instruits des Arrêts du Conseil, travaillaient à coup sûr, combien purent-ils réaliser, lui, madame de Prie, madame la Duchesse et Lassay son mari, les entours de cette maison? c'est ce qu'on ne peut plus calculer.

Il ne fallait pas se laisser marcher sur les pieds comme firent Dubois et le Régent, n'avoir pas peur des gros souliers de Duverney, ni des plumets du Camp de Condé; mettre à jour tous ces braves, crottés de la rue Quincampoix. Il fallait dominer la réaction et s'en servir, subalterniser Duverney, ne pas permettre que sa Terreur du Visa fût une farce, la rendre sérieuse, atteindre au plus haut même,—et, ce qui était capital pour l'avenir: déshonorer M. le Duc.

Dubois, je le sais bien, n'était pas net, ni le Régent. Le Régent avait gaspillé. Dubois avait reçu ou pris. Mais ni l'un ni l'autre n'était le patron solennel, le général des deux armées du vol,—du Système, de l'Anti-Système, de la Bourse et de la Maltôte. Ce rôle étrange faisait la force de M. le Duc. D'une part, il plaidait pour les amis de Law, la défunte Compagnie des Indes. D'autre part, il se rattachait les vieilles dynasties financières, le triumvirat du Visa, la féodalité des Fermiers généraux. Tout en condamnant le Visa, il s'arrange avec Duverney, dont il va faire son factotum. Double rôle, assez compliqué, dont le jeune brutal eût été incapable. Mais les deux araignées, madame la Duchesse et madame de Prie, des gens habiles, adroits, clients anciens de cette maison, arrangeaient tout et filaient le réseau.

Dubois, avec tout son esprit, ses rires, ses airs d'audace, était au fond un plat petit coquin. S'il n'eût trembloté, vivoté, craignant tout, n'osant disputer rien à cette ligue, il nous aurait sauvé un précieux héritage: tout le meilleur des réformes de Law, nombre de choses excellentes, nullement chimériques, qui étaient faites ou commencées.

Law se passait de la haute finance, qui revend à l'État le crédit que l'État lui donne. Law se passait de Fermiers généraux et de gros Receveurs, si fort payés, tripotant de l'argent des caisses. Il réduisait l'énorme armée bureaucratique. Il poursuivait l'idée de Renaut et des sages esprits du Languedoc, qui, voyant dans cette province les effets excellents de la taille réelle, assise sur les biens, sur un cadastre sérieux, l'essayaient, préparaient l'égalité d'impôt.

Mais Dubois lâche tout. Tout au clergé; on va le voir. Tout aux nobles; il défend de continuer les essais de la taille territoriale (juin 1721). Tout à la finance. Il retourne aux plus misérables expédients de Louis XIV, la double usure: Samuel Bernard prête aux Fermiers généraux ce qu'ils vont prêter à Dubois.

Sa maladresse fut telle, que le Parlement même (que M. le Duc et Conti avaient tant aidé à briser en 1718) se lie à eux. Sur quelques mots polis, les juges font fête à ces honorables voleurs. Au lieu d'être épluchés et jugés par le Parlement, ils y siègent, ils y trônent. Ils font les délicats, les scrupuleux, dans l'affaire de La Force, leur camarade en tripotage.

Dubois eût dû, contre M. le Duc, chercher appui au moins dans un fort Conseil de régence, purgé, refait et réorganisé. Les hommes ne manquaient pas autant qu'on dit. Avec Noailles et d'Aguesseau, il fallait appeler ceux qui, au début de la Régence, avaient marqué dans les Conseils, des hommes jeunes et de mérite. Plusieurs des roués même, malgré leurs mœurs, étaient des gens d'infiniment d'esprit et fort capables. Par un tel Conseil de régence on eût jugé les juges du Visa; on les aurait fait marcher droit, et forcés de parler français sur les malpropretés de ceux qu'il fallait démasquer et rendre à jamais impossibles.

Dubois fit le contraire. Il brise, pour une question de vanité, ce cadre si utile qu'il aurait rempli à son gré. Il exige pour les cardinaux la préséance, et la plupart des membres s'en vont. Le Conseil est désert.

Ainsi, de plus en plus, n'ayant ni Parlement, ni Conseil de régence, en se donnant toutes les places et pourtant restant seul et n'étant qu'un individu, il se voit juste en face du mufle de M. le Duc, qui compte l'avaler à la majorité. M. le Duc a la surintendance de l'éducation royale, comme l'a eue le duc du Maine. Ce qui le sépare encore de la personne royale, ce qui fait que l'enfant n'est pas en son pouvoir, c'est que le gouverneur, Villeroi, le tient de très-près. Villeroi, l'ami du feu roi, gardien, sauveur du petit roi, l'acteur emphatique et grotesque qui fait pleurer les Dames de la Halle sur la frêle vie du cher enfant, Villeroi, avec sa sottise, ses défiances affectées du Régent, n'en est pas moins utile au Régent, à Dubois, étant réellement le mur qui sépare le Roi de M. le Duc. Supprimer un tel mur, c'est servir celui-ci et le rapprocher de l'enfant.

Villeroi ayant, de tout temps, été serviteur des Jésuites, et très-bon Espagnol, il ne semblait pas que le mariage espagnol, le confesseur jésuite, pussent le blesser. Ce fut là cependant la cause ou le prétexte de sa mauvaise humeur. Il donna la main sans scrupule à l'athée Canillac et au janséniste Noailles. L'archevêque refusa les pouvoirs au Jésuite pour confesser dans son diocèse. La première communion du Roi approchait. Ce fut le terrain du combat.

Chose grave. Vers le 1er avril, quand on annonça le choix du Jésuite, le petit Roi montra une extrême mauvaise humeur. On lui avait soufflé certainement qu'à la veille du sacre, de la majorité, c'était une insolence de disposer ainsi de sa conscience, de nommer un homme si important de sa maison, son officier, son domestique, comme on disait.

Comme il ne parlait pas, son irritation enfantine éclata par un acte, un caprice cruel et sauvage, où il était bien sûr de choquer tout le monde. Il voulut montrer durement qu'il était désormais le maître, ne se souciait de personne, agirait à sa fantaisie. Il élevait une biche blanche qui ne mangeait que dans sa main. Il la fait mener à la Muette, la fait mettre à distance, la tire, la blesse. La pauvre bête revient à lui et le caresse. Il l'éloigne encore, et la tue. (Barbier, avril, I, 212.)

Voilà un grand changement. Cet enfant de douze ans, dont on ne tirait rien, ni acte ni parole, il agit et il parle, ordonne. Il signifie à son grand aumônier, cardinal de Rohan, qu'il ne veut se confesser, pour la première communion, qu'au curé de sa paroisse, la paroisse du Louvre, Saint-Germain-l'Auxerrois. Le grand aumônier, en effet, qui devait le faire communier avait droit de le faire confesser par qui il voulait. Mais Rohan, si intime avec Dubois pour l'Unigenitus, pour l'affaire du chapeau, et son agent à Rome, Rohan, à qui Dubois vient de donner la préséance au Conseil de régence, Rohan va-t-il agir contre Dubois?

Un courtisan ne voit point le passé, mais le seul avenir. Rohan pensa qu'à la majorité (si prochaine), Dubois très-probablement tomberait, que Villeroi, Fleury, qui tenaient l'enfant, régneraient.—Fleury s'était déclaré (en juillet). Dubois, recevant alors la calotte, voulut lui donner sa croix d'archevêque en diamants, pour le brouiller avec Villeroi. Il évita le piége, ne porta pas ce bijou sale, le vendit pour donner aux pauvres. Insulte réelle à Dubois. Rohan s'en souvenait. Il fit comme Fleury, tourna contre Dubois, et fit le curé confesseur. (Buvat.)

Qu'un homme aussi timide que Rohan eût osé cela, qu'un homme aussi prudent que Fleury (seul responsable, au fond, des paroles du Roi) l'eût fait parler et ordonner, c'étaient des signes effrayants de ce qu'à la majorité pouvaient attendre Dubois et le Régent. Nul doute qu'à ce moment la cabale ne fît agir contre eux la petite machine royale, l'automate qu'elle savait faire parler par instants (comme le canard de Vaucanson). Quel remède? Différer de quatre ans la majorité, la reculer de treize ans à dix-sept. Chose naturelle et raisonnable à laquelle on pensa, dit-on, mais malheureusement impossible. La demander aux États généraux? quel péril! L'implorer du Parlement, qu'on écrasait hier? quelle pitié! La faire décréter par un Conseil de régence, brisé, détruit? quelle risée! Qui l'aurait prise au sérieux?

Le Régent cependant en jasa fort imprudemment avec ce qui restait de ce triste Conseil. Plus sottement encore, il fit venir le président de Mesmes (si fort dans les Scapins au théâtre de Sceaux), de Mesmes, son gracié, qui naguère, pris sur le fait, lui avait léché les souliers, s'était fait son mouchard. C'est à ce digne magistrat qu'il se confia. Autre temps. Le faquin se dresse, fait de la dignité.—«Mais si l'on vous exile?—Nous resterons et ne bougerons pas.» (15 avril, Buvat, 149.) Dubois, exaspéré, dit aux Parlementaires une chose qui les fit reculer: Qu'ils ne seraient plus qu'un bailliage, qu'on mettrait leurs épices à sec. Ils ne soufflèrent, mais disaient en dessous que le Régent voulait tondre le roi, être Maire du palais, se faire un Pépin ou un Guise. (Buvat.)

Dubois et le Régent songèrent que, s'il leur était impossible d'ajourner la majorité, il serait très-possible, avec un peu d'adresse, de s'emparer du roi majeur. Deux hommes d'esprit, comme ils l'étaient, contre l'ennuyeux Villeroi, radoteur, presque octogénaire, avaient beaucoup de chance. Comme il n'était qu'orgueil d'ailleurs, Dubois ne désespérait pas, par l'excès de la déférence, les respects, les soumissions, de le capter, de l'étourdir, ainsi que, dans la fable, le renard agile, à force de voltes et de courbettes, étourdit le dindon sur l'arbre. Il espérait diviser la cabale, chasser Noailles et Canillac, ramener, gagner Villeroi.

À ce dernier effet, il était fort utile de mettre le Roi à Versailles, d'éloigner Villeroi de Paris, son théâtre, où il jouait, pour l'admiration des poissardes, son rôle d'ange gardien. À Versailles, plus isolé et un peu dégrisé, il écouterait davantage et deviendrait moins sot peut-être. Enfin, s'il fallait le briser, c'était plus aisé qu'à Paris.[Retour à la Table des Matières]

CHAPITRE XXIII

LE ROI RAMENÉ À VERSAILLES—ENLÈVEMENT DE VILLEROI
1722

Au bout de six ans d'abandon, Versailles était déjà d'un délabrement singulier. Ce bâtiment, comme tous ceux de Louis XIV, était né vieux. L'artificiel, l'effort, donnent peu la durée. Les faux toits italiens, à peu près plats, protègent assez mal un palais, et le voleur d'Antin avait enlevé tous les plombs. L'appartement royal surtout était dans un état effrayant et funèbre. Les tentures, à la mort du Roi, furent indignement enlevées, en vertu d'un prétendu droit des temps barbares, par le grand maître de la garde-robe et autres officiers. Tous avaient pillé l'orphelin.

Le 15 juin, il fut brusquement amené de Paris à Versailles. Le Régent et Dubois, venus en même temps, déclaraient s'y fixer. Rien n'était préparé. Si Villeroi eût été prévenu, il aurait communiqué à l'enfant sa mauvaise humeur. Tout se passa au mieux. Le Régent lui-même le prit, lui montra tout, le parc, ce peuple de statues, les bosquets, beaux de la saison. Il faisait chaud, il se fatigua fort, voulut changer; mais point de linge. Quelqu'un prêta une chemise.

On ne rendit point aux seigneurs les innombrables logements que donnait le feu roi. Ceux qui voient aujourd'hui cet énorme palais réduit aux quatre murs et tout en galeries, sont loin de deviner que c'était une ville, une ruche, une fourmilière. L'ancien Versailles était divisé et subdivisé en une infinité d'appartements, dont beaucoup fort petits. Tel je l'ai vu en 1830, avant la grande métamorphose. Tel l'ont vu nos prédécesseurs, mademoiselle Delaunay, madame Roland et tant d'autres. Celle-ci, fort jeune alors, et menée par ses parents en visite chez une femme de chambre, fut fort choquée de tous ces nids à rats, de l'odeur et du pêle-mêle. Saint-Simon, en plusieurs endroits, décrit les arrière-cabinets qu'on ménageait aux épaisseurs obscures; on y allumait à midi. Chaque occupant de ces logis étroits, pour en tirer parti, y faisait des subdivisions, cloisons, soupentes, alcôves, petits réduits pour domestiques ou garde-robes, toilette, etc.

Aération, propreté, surveillance, trois choses également impossibles. Malgré les rondes de nuit, ces labyrinthes infinis de corridors, passages, escaliers dérobés, les petites cours intérieures (uniques latrines du palais), les combles enfin et les toits plats à balustrades, favorisaient mille aventures, maintes méprises volontaires. L'un des hommes qui ont su le mieux cette tradition, M. de Valéry, contait cela à merveille.

Dans le désert de cette énorme ruche abandonnée, le Roi était seul au premier avec Villeroi. Sous le Roi, à peu près, le Régent s'établit à ce coin du rez-de-chaussée qui domine et le petit parterre central et d'un peu loin l'Orangerie.

Un changement imprévu, surprenant, s'était opéré dans sa vie. Fatigué et blasé, il avait supprimé la comédie laborieuse d'avoir une maîtresse inutile, l'avait mise en vacances. Il ne soupait plus guère, n'allait guère à Paris. Bougeant peu de Versailles, il avait tout le temps de cultiver le Roi. L'enfant, tout sec qu'il fût, n'étant pas sans esprit, sentait la supériorité, la bonté de cet homme charmant. Le Régent le traitait avec un tact parfait, les égards délicats d'une paternité mêlée de respect pour le rang. Villeroi inégal, toujours ou trop haut, ou trop bas, n'eut rien de ces nuances. Il était assommant, acteur, déclamateur, exactement du caractère qui convenait le moins à celui de Louis XV. Le succès du Régent était sûr, s'il y mettait un peu de suite.

La ressource des Villeroi (ils étaient là tous en famille), une ressource peu honorable, c'était d'émanciper l'enfant plus que l'âge ne comportait, de tenir pour venue la majorité imminente. Villeroi lui disait: «Mon maître.» Et l'affaire de la biche montrait bien que ce jeune maître n'était pas loin de se donner carrière par des caprices violents. Physiquement, il avait repris depuis sa maladie. Un beau luxe de cheveux blonds, certaine fleur de teint (qui le rendait joli, malgré l'œil terne et froid, la lippe maternelle), disaient suffisamment la santé et la vie, peut-être le prochain essor.

L'infante était encore toute petite, bien loin d'intéresser. Cependant elle était étonnamment précoce, plus qu'Espagnole, plus qu'Italienne. À cinq ans, c'était au complet la Farnèse, sa mère, avec des coquetteries, des ambitions enfantines vraiment étranges. Aux jeunes princesses qu'on amenait, et qui avaient dix ou douze ans, elle disait: «Jouez, mes petites.» Et, si grandes, elle voulait les tenir à la lisière, de peur qu'elles ne tombassent. On la mit à Versailles, dans l'appartement de la reine, avec sa gouvernante, madame de Ventadour, la grande amie de Villeroi. On eût voulu que les enfants s'habituassent un peu, se connussent. Et elle ne demandait pas mieux. Si jeune, et encore plus en grandissant, elle regardait bien si le Roi s'apercevait d'elle, et elle eût volontiers joué de la mantille. Il ne la voyait même pas, passait indifférent, et méprisant peut-être comme pour un bébé en bourrelet.

On sait, du reste, que longtemps on put croire que le Roi aurait peu de goût pour les femmes. Nulle ne le séduisit avant le mariage, et, dans ce mariage (mal choisi, absurde, ennuyeux), pendant dix ans on travailla sans pouvoir arriver à lui faire prendre une maîtresse. On pensait que plutôt il aurait quelque favori. La tradition de la cour était très-fixe là-dessus. Escamoter la royauté en donnant au Roi un petit ami qui, grandissant, mènerait tout (à la Luynes, à la Buckingham), ou à la façon italienne des favoris d'Henri III, de Monsieur, c'était le plan. Mazarin l'essaya, on l'a vu, pour Louis XIV, précisément à l'âge qu'eût Louis XV en 1722.

Villeroi, le grand-père, le maréchal et gouverneur, passait pour galant homme, autant que pouvait l'être un fat écervelé. Son fils, duc de Villeroi, capitaine des gardes, était aimé et estimé, le chevalier fidèle de la charmante madame de Caylus. On s'étonne que ces deux hommes aient laissé venir à Versailles les petits-fils avec leurs femmes et leurs beaux-frères, scandaleuse racaille de jeunes polissons, qui avaient révolté la Régence même, et qu'on eût dû tenir au plus loin de l'enfant.

L'école des mœurs italiennes, en grande décadence, comptait alors pour singularité. Vers la fin de Louis XIV, au lieu d'avoir pour chef Monsieur, prince du sang, elle n'avait plus que Courcillon, le fils du marquis de Dangeau. Cette poupée fardée, plâtrée, entourée d'une cour, s'étalait au théâtre, trônait à côté des actrices. Mais elle reçut de la Régence un immortel soufflet par la main de Voltaire (Courcillonade). Le chef meurt (1719). Écrasée par le ridicule, l'école traîne honteusement sous Rambures (1722), enfin sous Des Chauffours, que Fleury fait brûler en Grève (1726).

Les petits-fils de Villeroi, qui étaient de la bande, avaient été, pour réforme ou correction, mariés presque enfants. Mais rien n'y fit. Un peu avant le départ pour Versailles, trois d'entre eux, avec certains parents du premier président, avaient fait «une orgie si horrible, dit Madame, qu'on ne peut l'écrire.» Le pis, c'est qu'en cette partie d'hommes, le chef était une femme, la femme de l'aîné Villeroi (née Luxembourg, duchesse de Retz). À dix-huit ans, laissant la large voie de Messaline, écolier effréné, elle court les sentiers de Pétrone. Alincourt (Villeroi) et le petit Boufflers, leur beau-frère, un enfant, étaient de ce souper, trop grec, qui fit bruit dans Paris. Le Régent fut forcé de le savoir. Le grand-père, Villeroi, déroba les coupables en demandant pour eux un exil qui ne dura guère.

Comment ce grand-père imbécile les fait-il venir à Versailles? Comment Dubois et le Régent, qui les connaissent bien, ne lui font-ils pas remontrance, surtout sur cette jeune duchesse, page effronté, qui pouvait être un si dangereux camarade?

Faudrait-il croire que le vieux courtisan, fait à l'ancien Versailles, pensa qu'à tout prix il fallait s'assurer du roi contre le Régent? Faudrait-il croire que Dubois, non moins indélicat, fut ravi, à ce prix, de pouvoir pincer Villeroi, de le perdre dans l'opinion de Paris? Jusque-là il n'en tirait rien avec toutes ses avances. Il avait beau lui faire toutes les soumissions, lui offrir tout, se mettre à genoux devant lui. N'aboutissant à rien, il voulait, non pas le détruire (ce qui aurait servi M. le Duc), mais l'humilier, l'aplatir, le dégonfler, et bref, en faire un mannequin, pour en jouer comme on voudrait.

La jeune folle perdit son temps; la camarade étrange, d'impudente familiarité, blessa l'enfant hautain, timide, l'effraya presque. On ne pouvait aller ainsi brusquement et directement. Par un circuit, on visa les entours, un camarade que le roi avait déjà, un petit abbé de douze ans, docile oiseau, passif, qui privé aurait privé l'autre:

Ces misérables étaient des étourdis. Si près de la majorité, ils ne tenaient plus compte du Régent, et ne songeaient pas à Dubois, qui était là et les suivait de l'œil. Ils étaient dans le parc comme chez eux, faisaient leurs bacchanales à l'aise, sous les ombrages des maigres bosquets de Versailles. Certaine nuit (2 août), par un beau clair de lune, avec leur chef Rambures, l'aîné et le cadet des Villeroi, et leurs beaux-frères furent vus, surpris. Probablement des témoins étaient apostés. Tout Versailles le sut la nuit même, au matin, tout Paris. Les chroniqueurs exacts (Buvat, Marais, Barbier), fort concordants ici, donnent les mêmes détails, les mêmes noms. Saint-Simon, ennemi du grand-père, mais très-ami du père (duc de Villeroi), aime mieux n'en rien dire: son récit reste obscur, bizarre, donnant des faits inexplicables dont il a supprimé la cause, si publique pourtant et si parfaitement connue.

Le coup accablait Villeroi. La passion du peuple pour le roi allait tourner contre lui et les siens. Quelle négligence dans l'aïeul! quelle audace dans les enfants! Manquer au roi à ce point-là, chez lui, sous ses fenêtres! L'exposer, à cet âge, à voir et savoir tout cela! Ajoutez le moment: la veille de sa première communion! Pour comble, une des Villeroi, et la seule qui fut vertueuse, dénonçait hautement l'infamie des tentatives plus directes. Corrompre cet enfant si frêle, c'était un attentat sur sa vie elle-même, et proprement un régicide.

Villeroi, effrayé, fit la plus pénible démarche: il alla chez Dubois. La chose lui coûtait tellement, qu'il n'y alla que le 3. Le 2, toute la journée, Rambures, l'effronté chef de bande, s'était montré partout en habit de gala. Il pensait comme Guise: «On n'osera,» croyant, le misérable, que plus la chose était honteuse, moins on pourrait faire un éclat qui la révélerait au roi même. Il spéculait sur la pudeur du Régent, de Dubois, et leurs ménagements pour l'enfant. Mais pourtant c'était trop. Il fallut bien faire quelque chose. On fit le moins qu'on put. On les envoya se laver à leurs châteaux. Rambures eut les honneurs de la Bastille.

L'ordre était inconnu encore, quand, le matin du 3, Villeroi, se faisant remorquer d'un ami, le cardinal Bissy, fait enfin visite à Dubois. Celui-ci l'étreint de tendresse, l'accable de respects, et, pour le recevoir, il renvoie les ambassadeurs qui attendaient. Avec tout cela, comment taire ce qui s'est fait contre les petits-fils? Là, Villeroi s'emporte. Dubois, qui, après tant d'avances, s'est empressé de le déshonorer, lui semble le plus faux des hommes. Il lui déclare la guerre. Il le raille, il l'insulte, il le traite en laquais. Dubois veut se sauver. Villeroi se met en travers, lui fait avaler tout, jure de faire du pis qu'il pourra, ajoutant ce conseil: «Vous pouvez tout ... Eh bien, arrêtez-moi? Vous n'avez que cela à faire.»

Ce radotage colérique, cet imprudent défi d'un homme qui ne se connaît plus, l'acheva dans le public. On sentit que l'enfant était fort mal placé dans les mains d'un vieillard qui tombait en enfance. Quels que fussent le temps et les mœurs, Paris avait trop de sens pour ne pas sentir le danger de laisser le roi avec une telle famille. La thèse s'était retournée. Le Régent, cet empoisonneur, gardait le petit roi, le défendait et le sauvait, Villeroi, le sauveur, exposait, par sa négligence, ses mœurs, sa vie elle-même.

On ne pouvait pourtant procéder régulièrement. On supposait que l'enfant y tenait. Il fallait brusquement l'en détacher et l'enlever. On chercha un prétexte. Il n'y en avait que trop, et d'excellents. Le vieux sot continuait son outrageante comédie de défendre la vie du roi, d'enfermer son pain et son beurre, de veiller ses tartines, ses mouchoirs, etc. Si le Régent voulait lui parler bas, il fourrait sa tête entre-deux. Le dimanche 12 août, le Régent prie le roi de passer avec lui dans un cabinet. Villeroi s'y oppose. Mais le Régent, ordinairement si patient, s'indigne, l'admoneste et sort. L'insolent en triomphe; puis, prend peur tout à coup, et dit qu'il ira le lendemain s'expliquer chez le prince. C'est ce qu'on attendait. En y entrant, il est désarmé et saisi, emballé dans une litière qui descend lestement l'escalier de l'Orangerie, de là dans un carrosse, qui le mène furieux à Villeroi, où, par égard pour l'âge, on lui permet de reposer (13 août).

Villeroi croyait que l'affaire aurait grand effet dans Paris. Elle en eut, mais de rire et de plaisanterie. «C'est encore sa nuit de Crémone, disait-on, il est toujours pris.» On s'étonnait seulement de la vaillance de Dubois. Dubois et le Régent étaient faits aux affronts. Et très-probablement ils auraient encore avalé celui-ci, si l'aile Nord de Versailles, le sombre côté des Condés, n'eût été occupée, n'eût pesé fortement sur l'aile du Midi. Quoiqu'il n'y eût ni cour ni, courtisans; que Dubois, le Régent eussent compté sans doute être seuls avec le petit monde du roi, M. le Duc, surintendant de l'éducation royale, se souvint de ce titre, qu'il semblait avoir oublié, vint prendre position sur le champ de combat. Quand je dis lui, je dis son âme, sa violence, qui le faisaient marcher, sa madame de Prie. Poussé d'elle, il poussa. Il obligea Dubois et le Régent de se tenir vraiment pour insultés, les empêcha de se calmer, leur dit: «Si on le souffre, il ne reste plus qu'à s'en aller, et mettre la clef sous la porte.» Donc ils débarrassèrent M. le Duc de l'homme qui eût pu le gêner à la majorité.

Restait le précepteur Fleury, auquel on n'avait pas songé. Il ne laissa pas que d'embarrasser. Il avait promis à Villeroi que, s'il partait, il partirait. Il crut décent de tenir sa promesse, du moins de faire semblant. Il disparut. Le roi se trouva seul, pleura, ne mangea pas. Dubois et le Régent sont aux abois. Où est Fleury? comment trouver Fleury? Il était à deux pas. Sur l'ordre du roi, il revient, ayant suffisamment établi à quel point il est nécessaire.[Retour à la Table des Matières]

CHAPITRE XXIV

FIN DE DUBOIS ET DU RÉGENT[9]
1722-1723

Deux choses ressortaient de la situation. D'une part, que dans un gouvernement tellement idolâtrique et fétichiste, tout était dans la main de celui qui tenait l'idole, savait la faire parler. Mais, d'autre part, qui était celui-là? Un vieux prêtre, plus que prudent, qui, dans sa longue vie, n'avait fait autre chose que céder, obéir, se faire humble et petit. Combien facilement intimiderait-on un tel homme? La misérable mécanique, le très-faible ressort d'un enfant mû par cette main débile et tremblotante, n'allaient-ils pas être forcés par la brutalité de celui qu'on voyait venir?

Le souple Fleury céderait. Dubois, le Régent, qu'étaient-ils? Usés d'âge ou de maladies, Dubois d'anciennes, le Régent de nouvelles. Ce n'est pas certes à la légère que celui-ci réforma sa maîtresse. À ses derniers soupers, de huit convives, sept sont malades. Corps ruinés, caisse vide, oubli, insouciance, c'est ce gouvernement. Surtout inconséquence. Il est prodigue, il est sordide. À la mort de Madame, Dubois fait auner le drap noir dans toutes les boutiques, le taxe, achète à bon marché. Mais qu'on craigne la peste, il dort; un cas ayant éclaté à Paris, l'ex-gouverneur de Marseille ne peut arriver jusqu'à lui; il le fait attendre deux mois. Encore plus le Régent lâche tout. Tout près de son Palais-Royal, rue Richelieu, en plein midi, un bretteur oblige un novice de dégainer, le tue tranquillement, et le soir, tout sanglant, avant de se laver, il exige du Régent sa grâce.

C'est le soliveau-roi dont parle la Fontaine. Mais qu'a-t-on à attendre de ce qui doit le remplacer, de ce qui vient avec M. le Duc? Un élément arrive impitoyable, rien d'humain, quelque chose d'emporté sans mesure, la furie, la roideur, l'impudeur d'une force qui va droit devant soi, ne peut rougir de rien. Cette terrible locomotive va croître encore de violence. Une révolution singulière se fait dans son tempérament. Madame de Prie eut cela de bizarre, qu'en trois ou quatre ans elle fut trois personnes différentes. Svelte, fine, avant le Système, quand elle en eut humé les fruits, elle grossit, s'enfla de chair, de sang. Puis, son règne passant, elle sécha tout à coup. Au moment où nous sommes, à la majorité, elle gonflait. Un flot de sang, de feu et de fureur, lui coulait dans les veines. Elle avait l'énorme beauté et les emportements de la duchesse de Berry. Différente pourtant en ceci de la pauvre folle, qu'elle n'était point folle du tout, mais très-lucide pour le mal, et très-cruellement avisée.

Tout est solidaire en ce monde. L'Europe le sentait et songeait fort. Que serait-ce si la France, tombée aux mains sauvages de gens si neufs, si violents, allait flotter, comme un vaisseau perdu, en feu, pour heurter tout, pour tout brûler peut-être? La seule secousse du changement pouvait être mortelle à la paix, cette paix tant cherchée par Dubois et par tous, cette paix faible encore, d'un tempérament délicat et point du tout consolidée. Après Law, après Blount, les affaires, pour reprendre, avaient grand besoin de repos, point d'une telle révolution, d'un gouvernement d'aventures. L'Angleterre intervint. Elle donna au Régent le vouloir, la résolution. On lui fit constituer un premier ministre qui concentrât tous les pouvoirs (23 août 1722), comme les avait eus Richelieu (le Régent gardant seulement les nominations et la présidence du Conseil). Dubois eut ses patentes, avec l'assentiment de toute l'Europe, ayant d'un côté l'Angleterre et les puissances protestantes, de l'autre l'Espagne et l'Empereur.

Cela rejetait loin M. le Duc et madame de Prie. Elle devait attendre deux ans pour l'héritage de Dubois. Chose dure. Il fallait qu'il mourût pour qu'à son tour elle palpât tant de biens désirés, entre autres le million annuel d'Angleterre. Dubois la consola, il entra dans sa peine, acheta un répit en lui faisant une fort belle pension. Mais cela ne la calmait pas. À peine elle touchait qu'elle criait pour toucher encore. En deux ans, elle en toucha sept.

Cet accord de l'Europe mettait Dubois bien haut. Il se vautra à l'aise dans le fauteuil de Richelieu. Il fit chercher par le P. Daniel tous les titres qu'il avait eus. Pour qu'il n'y manquât rien, il se mit, lui aussi, à l'Académie française. Comme un singe qui s'habille en homme, il se prenait au sérieux, se drapait dans son rôle. Il était fier surtout de son affaire d'Espagne. Coup sublime d'habileté! Ce vrai Scapin avait mis dans le sac ses amis les Anglais, ses ennemis les Espagnols. Que l'Angleterre aimât Dubois au point d'accepter sans mot dire ce pacte de famille qui reliait tous les Bourbons, n'était-ce pas miracle. Richelieu était effacé.

Dans le public on disait tout au moins: «Comme ancien domestique des Orléans, il n'est pas maladroit. Voilà la fille du Régent reine d'Espagne. Et, d'autre part, l'infante de quatre ou cinq ans qui nous vient, n'ayant pas d'enfant de si tôt, le Régent garde pour longtemps la chance du trône de France.»

Vanité et sottise. Le Régent, qui finit, son fils, un jeune sot, ne sauraient profiter de rien.

Vanité et sottise. L'Escurial et le Palais-Royal mariés! quoi de plus fou! Un moyen sûr que l'Espagne et la France se haïssent solidement, c'était de les montrer de si près l'une à l'autre.

L'infante avait été reçue ici avec une pompe, des solennités incroyables. Partout des arcs de triomphe. Une dépense excessive, insensée, dans notre épuisement. On y mit des millions. On écrasa Paris. Elle fut établie, comme reine, au Vieux-Louvre; puis, comme on a vu, à Versailles. Nos belles dames, qui, dans ses bosquets, avaient naguère favorisé le Turc, saisies de ferveur espagnole, entourent l'infante et la suivent aux églises, s'enrôlent avec elle dans la confrérie du Rosaire, reçoivent de la main d'un moine l'insigne de la Rose mystique, l'emblème de la virginité.

Notre Française n'eut pas cet aimable accueil à Madrid. Elle était haïe avant de venir. Elle trouva la reine entourée de tous les ennemis de son père. La jolie petite fille de treize ans, la fleur pas même épanouie, allait terriblement faner, enlaidir par contraste une reine avariée, qui pourtant ne régnait que comme femme et par le plaisir. Le seul portrait de cette enfant avait fait ravage à Madrid. Le jeune mari, tout pareil à son père de tempérament, tournait de ce côté l'emportement sauvage qu'il n'avait jusqu'alors déployé qu'à la chasse. Il séchait devant ce portrait. Il fallut le cacher.

L'original devait avoir le sort de toutes nos princesses qu'on maria en Espagne, toutes brisées cruellement. On essayait de la terreur d'abord. La première fête était le bûcher, l'horreur, les cris, et le premier parfum la chair grillée! Puis la pesante obsession des grandes duègnes titrées, leurs rapports de police, leur odieuse interprétation de la vivacité française. L'enfant (eût-elle été plus sage) ne pouvait guère manquer d'être stupéfiée, perdait la langue, même l'esprit.

L'Italienne, dans son génie bouffe, mieux que n'eût fait une Espagnole, arrangea une scène pour la faire paraître idiote. Saint-Simon allait prendre son audience de congé. La jeune princesse était sous un dais. Dans ces occasions publiques, ordinairement tout est prévu, on parle pour l'enfant ou on lui fait lire quelque chose. La Farnèse eut la barbarie de la laisser à elle-même. La petite, entourée de tant d'yeux malveillants, dut être intimidée. Au lieu de couvrir ce silence, de lui donner du temps pour se remettre, de parler un peu à sa place, Saint-Simon eut la sotte fierté de se blesser, et par trois fois articula la question de ce qu'elle voulait faire dire à Paris. Mais rien. Elle est muette. Et bien pis! elle n'est pas muette tout à fait. Elle venait de déjeuner sans doute; un petit bruit involontaire échappe de sa belle bouche. Les Espagnols ne voulaient pas entendre. Sans pitié, sans pudeur, l'Italienne entendit, donna le signal des risées.

Elle croyait en dégoûter le prince. À tort. Ces petites misères de nature ne font guère à l'amour. Témoin, ce qu'on a vu de Louis XIII et de mademoiselle la Fayette; l'humiliant accident pour lequel Anne d'Autriche fut si cruelle, ne le fit que plus amoureux. La Farnèse dut prendre aussi d'autres moyens. Elle exploita l'étourderie de la Française. Sa légèreté à courir dans un parc, les jupes au vent, fut donnée au mari pour un crime d'horrible indécence. On lui dit que, dans l'intérieur, elle voulait danser toute nue entre les dames et les seigneurs. On lui brouilla l'esprit, si bien qu'il consentait à l'enterrer dans un couvent. Mais elle eut la petite vérole. On espéra qu'elle mourrait. Cette cour, qui avait été lâche en la prenant, devint féroce alors, et on fit le mieux qu'on put pour qu'elle n'en réchappât pas. Dieu eut pitié de la pauvre petite. Elle vécut. Mais un objet d'horreur, et pour brouiller les deux pays. Beau résultat de cette grande et subtile diplomatie! Dubois fut si furieux de voir écrouler tout cela, que son très-cher ami, le bon Père Daubenton (si nécessaire à l'alliance) ayant ici son frère, Dubois le pila, le chassa à grands coups de pied de chez lui.

L'amitié, plus solide et si forte, de l'Angleterre, le soutenait ici, pouvait le rassurer. Il eut pourtant l'idée d'une machine assez ridicule, fort peu utile, contre ses concurrents. Il avait institué des conférences où, devant le Régent, on lisait au petit roi des leçons pédantesques sur l'art de gouverner. À travers cet enseignement, gauchement et hors de propos, trois jours durant, le Régent lut un plaidoyer où il reprenait, ressassait la vie de Villeroi, y mêlant les parlementaires, le duc de Noailles, faisant peur au Roi d'une Fronde, établissant longuement que, pour son bien, ces gens ne pouvaient revenir. Rien de plus sot. Quel résultat? Dégrader le Régent par l'énumération des soufflets qu'il avait reçus de Villeroi? Rendre impossible le duc de Noailles? c'est-à-dire rendre un seul possible, M. le Duc! fortifier celui qui n'était que trop fort déjà.

Dubois bientôt le vit et le sentit. Il avait sous la main deux hommes à lui infiniment utiles, que M. le Duc le força de sacrifier. Gens de vigueur et de peu de scrupules, de main, d'épée, très-bons en politique et meilleurs en police. C'étaient Leblanc, secrétaire d'État de la guerre, et son jeune ami Bellisle, petit-fils de Fouquet. Il était agréable à un homme de l'âge et de la robe de Dubois, qui n'avait jamais tenu qu'une plume, de disposer de ces gens-là pour des cas fortuits. Leblanc était à toute sauce; il arrêta Cartouche, enleva Villeroi. Le Régent y tenait, non-seulement pour l'agrément de son commerce, mais par un très-fort souvenir. C'est qu'en ce jour de terreur blême où Law fut presque mis en pièces, où le peuple forçait les grilles du Palais-Royal, Leblanc seul descendit, entra paisiblement dans cette foule et lui fit entendre raison.

Si Dubois, le Régent, les deux malades, eussent été serrés de trop près par l'impatience de leur successeur, M. le Duc, s'il eût frappé un coup, c'est Leblanc qui l'eût fait. Il l'aurait enlevé, tout aussi bien que Villeroi. Et Bellisle, au besoin, aurait fait davantage. Il était des Fouquet, armateurs (ou corsaires) de Nantes, et il était parti de bien moins que de rien, de la ruine et de la disgrâce, de la prison d'État où mourut son grand-père. Il voulait arriver, et n'importe comment. Il avait un esprit terrible, infiniment d'audace, l'intrigue, la bassesse intrépide. En 1719, il s'était chargé pour Dubois d'une scabreuse et dangereuse besogne, d'espionner l'armée d'Espagne et ce grand sec Berwick, si sujet à pendre les gens.

Bellisle avait pris poste dans la maison où l'on haïssait le plus madame de Prie, la maison de sa mère, si maltraitée par elle, madame Pléneuf. Elle était belle, aimable. Bellisle servit là d'abord les amours de la Fare, puis s'attacha à Leblanc, second entreteneur. Mais madame Pléneuf avait cela qu'elle ne perdait jamais d'amants. Elle les gardait tous, et ils devenaient entre eux amis intimes. Bellisle, réussissant près d'elle, n'en fut que mieux avec Leblanc.

C'est Oreste et Pylade, unis, inséparables. Ensemble, malgré tant d'affaires que doit avoir un ministre (Leblanc), ils passent des heures et des heures chez madame Pléneuf, toujours belle et coquette, que sa fille, déjà engraissée, déteste de plus en plus.

Ensemble encore, le soir, les deux amis sont chez Dubois, eux, et nul autre à son coucher. Cet homme inabordable, non dictu affabilis ulli, n'a pas d'humeur pour eux. Miracle.

En novembre 1722, M. le Duc, qui, comme on sait, est terrible pour la probité, commence à attaquer Leblanc, et peu après Bellisle. Ils ont tripoté dans les fonds, ont mis la main à la caisse de La Jonchère, un trésorier des guerres. Affaire obscure. Dans les ténèbres de la police militaire, savaient-ils bien eux-mêmes si vraiment ils avaient volé?

Saint-Simon, supposant que tout vient de madame de Prie, leur conseillait de voir plus rarement madame Pléneuf. Impossible. Ils ne peuvent, disent-ils, se passer de la voir un jour. Autre miracle. Est-ce l'effet des beaux yeux d'une dame si mûre? Ou faut-il croire que ses amis, entre Dubois et elle, assidûment préparent certaines choses dont Chantilly est inquiet?

Dubois fit une belle défense (de novembre en juillet), et l'on peut dire, jusqu'à sa fin, car il mourut en août. Il écrivait au sujet de Leblanc: «Je préférerais la mort à tout ce que j'ai souffert depuis huit mois à son occasion.» Ici il ne ment pas. Leblanc lui était nécessaire pour la crise prochaine de la mort du Régent. Dès janvier 1723, on n'ajournait l'apoplexie qu'en lui donnant journellement de petites purgations. Ce coup qui, d'un moment à l'autre, pouvait l'enlever à Dubois, aurait mis celui-ci dans l'extrême péril de se voir seul avec le jeune fils du Régent, devant M. le Duc. Fleury certainement eût donné le roi au plus fort. Pour être le plus fort, Dubois arrangeait tout. Il était sûr des Gardes par le duc de Guiche, voué aux Orléans. Il était sûr des Suisses et de l'Artillerie, par le duc du Maine, qu'il avait rappelé tout exprès. Mais pour donner l'ensemble à tout cela, et l'élan du coup de collier, il lui fallait son ministre Leblanc.

Il venait de faire une chose qui avertissait fort M. le Duc. Il avait rappelé, réintégré ses mortels ennemis, les bâtards, le duc du Maine, le comte de Toulouse. Malheureusement ils étaient trop brisés. Dans leur isolement, ils n'apportaient guère de force à Dubois. Il aurait bien voulu pouvoir les faire siéger dans le Conseil d'État qui fut créé à la majorité. Conseil très-étroit, trop serré, de cinq personnes en tout. Dubois, avec les deux d'Orléans et un jeune ministre, y avait quatre voix; mais celle de M. le Duc, à elle seule, pesait davantage. Hors du Conseil, il en était de même. Tout se portait de ce côté. Dubois offrait le singulier spectacle d'un homme tout-puissant qui reste seul, qu'on fuit, dont on craint la faveur.

Il le voyait très-bien, et flottait entre deux pensées, celle du prêtre, celle du ministre, la fuite ou le combat.

Quoi qu'il arrivât, après tout, il était cardinal, inviolable. Il garderait sa peau, autant et mieux qu'Alberoni. Il n'avait pas lâché Cambrai, un très-beau pis-aller, archevêché, principauté. Il y songeait sérieusement, car il faisait chercher les droits des archevêques sur le territoire même, le Cambrésis, qui serait devenu une souveraineté tout à fait. Mais, du côté de Rome, il avait de bien autres chances qu'il cultivait soigneusement. Il voulut présider ici l'Assemblée du clergé, pour se montrer là-bas au plus haut et capable de rendre les plus grands services. Il avait pris la Feuille des bénéfices pour ne nommer que les amis de Rome. Il écrivait même aux Romains qu'il méditait pour eux les plus grandes choses, qu'il voulait revenir au temps où les places d'administration et de gouvernement étaient données aux prêtres. À voir de telles promesses, on ne peut guère douter que le drôle ne comptât, s'il perdait la France, avoir Rome, changer le ministère pour la tiare. Branlant ici, il rêvait le palais de Latran.

En attendant, il défend le présent, prend la Police et la Justice,—la Police pour savoir, la Justice pour frapper. Il tient la police de Paris par le cadet d'Argenson, homme fin et sûr. Il tient directement et par lui seul les Postes, l'ouverture des lettres, le cabinet noir. D'Aguesseau l'incertain, le scrupuleux, est écarté. Dubois, sans titre, a en effet les Sceaux, machine essentielle de ce gouvernement, pour sceller, lancer à toute heure les actes nécessaires, Lettres royales ou Arrêts du Conseil, etc., etc.

Et avec tout cela, M. le Duc avance. En vain Leblanc, Bellisle, sont trouvés innocents (1er juillet). Il poursuit, il menace. Dubois dit lâchement qu'il en est étonné et mécontent (Buvat), tandis qu'il écrit autre part qu'il a tout fait pour les défendre (lettre citée par Lemontey).

Mais le Duc ne le tient pas quitte pour de vains mots. Il les fait exiler.

Dubois ayant décidément perdu son épée de chevet, son jeune ministre de la guerre, fut forcé d'être jeune. Il résolut de monter à cheval, de se faire connaître des troupes, à la revue de la Saint-Louis, de se donner auprès de la Maison militaire le mérite des libéralités et des régals d'usage, de bien montrer celui dont tout avancement dépendait.

Il simulait l'audace; mais il était accablé de son isolement. Il se croyait perdu et son cerveau se dérangeait. «Il a, dit Lemontey, déposé ses terreurs dans quelques écrits en désordre. J'ai lu plusieurs papiers noircis de ces funèbres visions.»

La revue le tua. Un abcès qu'il avait creva dans la vessie. Il aggrava le mal en le cachant. Il allait au Conseil. Il faisait dire aux ambassadeurs qu'il irait à Paris. Une opération devint nécessaire, et la mort la suivit de près.

Il mourut en homme d'esprit. Il fut moins sacrilège qu'il n'avait été dans sa vie. Il esquiva l'hostie, qui aurait été un scandale. Il dit que, pour un cardinal, il y avait de grandes cérémonies à faire, qu'il fallait aller demander cela à Paris, au cardinal Bissy. Il calculait très-bien que, pendant le voyage, il aurait le temps de passer (10 août 1723).

Tout retombe au Régent, et dans un état pitoyable. Dubois n'avait rien décidé sur l'essentiel de la situation. Chose incroyable, après ce terrible Visa, qui avait tant réduit, l'embarras subsistait le même. On éludait, on ajournait. Dubois envoyait tout au diable. Avec les Fermes, pour lesquelles Duverney lui payait beaucoup, avec quelques emprunts, quelques édits bursaux, il faisait face au plus indispensable. À sa mort, le Régent retrouve la question qui le poursuit depuis neuf ans: Law ou Noailles? Noailles ou Law? Créera-t-on un papier-monnaie (discrédité avant de naître!), ou bien, avec Noailles, essayera-t-on quelque nouveau retranchement (lorsque l'amputation du Visa est saignante encore!)?

Donc, il tournait dans un cercle fatal, de l'impossible à l'impossible. Ceux qui lui succédèrent, pour le rendre odieux, ont soutenu qu'il eût rappelé Law, qu'il pensait au papier-monnaie. Mais de cela aucune preuve. Ce qui est certain, c'est qu'il fit revenir de l'exil le duc de Noailles, le vit, le consulta.

Il n'était pas mal entouré; il avait rappelé ou appelé quelques hommes capables. Il conserva le jeune ministre Morville, un excellent choix de Dubois. Le jeune lieutenant de police, le second fils de d'Argenson, lui plaisait fort. Si l'on en croit Barbier, il l'eût fait «son premier commis,» son homme de confiance, à qui tous auraient rendu compte. Mais cela ne résolvait pas la difficulté financière. Tout ce qu'on avait imaginé pour trouver de l'argent, c'était un contrôle des actes des notaires, et le renouvellement du vieux droit féodal nommé, par antiphrase, droit de joyeux avénement. Exigence tardive pour un règne qui déjà datait de neuf ans.

Sa meilleure chance, c'était de laisser tout, d'échapper par la mort. Il y avait espoir, sous ce rapport, de trois côtés. Depuis deux ans, il aurait eu besoin d'un traitement spécial et loyal (disait-on). Mais ses fonctions générales, très-affectées, faisaient tout ajourner. Son médecin, Chirac, lui disait sans détour qu'il mourrait d'une hydropisie de poitrine ou serait brusquement enlevé par l'apoplexie. Il opta pour l'apoplexie, regardant une mort si prompte comme une faveur de la nature, ne faisant rien pour l'éviter et l'appelant en quelque sorte.

Deux jours avant sa mort, Maréchal, l'ancien et vénérable chirurgien de Louis XIV, l'envisageant, lui dit que d'un moment à l'autre il pouvait être frappé, qu'il lui fallait une saignée au bras, au pied. Même au dernier jour, 2 décembre, Chirac en dit autant. Il refusa toujours obstinément.

Chacun voyait cela. On prenait ses mesures. Hélas? d'aucun côté on ne pouvait rien faire de bon.

Avec un roi majeur qui n'a que quatorze ans (donc un mineur encore), le ministre sera un régent, un vrai roi. Mais, par une circonstance, la pire imaginable, le ministre d'alors allait être un prince du sang, un prince jeune, un prince incapable, bref un mineur d'esprit, qu'il s'appelât Orléans ou Bourbon.

De ces deux sots, le plus honnête était le jeune duc de Chartres, fils du Régent. Il aurait eu un guide fort expérimenté et de mérite dans le duc de Noailles. Celui-ci était revenu, et sa première démarche avait été d'aller à Notre-Dame communier de la main janséniste de son oncle l'archevêque. Démarche habile qui lui assurait les meilleurs du Parlement. Il eût fallu que les orléanistes se rattachassent franchement à Noailles. C'est ce que fit le duc de Guiche, qui, colonel des Gardes, avec le duc du Maine, colonel des Suisses, eût pu répondre de Versailles. C'est ce que ne fit pas Saint-Simon, qui, obstiné dans sa haine pour Noailles, resta à part. Il sentait bien pourtant quel malheur c'était pour l'État que l'avénement de M. le Duc et de madame de Prie. Il aurait voulu que Fleury, le vieux, le timide Fleury, se décernât le pouvoir, se fît premier ministre. Il osa le lui dire. Éconduit, il ne fit plus rien. Ainsi que le Régent, il se remit à la fatalité.

Sur les avis réitérés des médecins, qui ne furent nullement tenus secrets, le ministre la Vrillière avait dressé déjà la patente de M. le Duc, tenu prêt le serment solennel qu'il devait prêter. Ce vilain petit la Vrillière, que le Régent appelait un bilboquet, n'en avait pas moins été mis par lui au ministère. Il lui devait tout. Par son ingratitude, il resta au pouvoir, fut pour un demi siècle le ministre des prisons d'État. Cinquante mille lettres de cachet ont été signées la Vrillière.

Le 2 décembre au soir, le Régent était chez lui, et recevait avec sa bonté ordinaire la dédicace d'un savant livre de l'avocat Bonnet (Histoire de la danse profane et sacrée). Hommage fort désintéressé, car l'auteur se mourait, et il avait envoyé son épître par un de ses amis.

Il était six heures. Le Régent devait, à sept, monter chez le Roi et travailler avec lui. Ayant une heure à attendre, il dit (tout en buvant ses tisanes) au valet de chambre: «Va voir s'il y a dans le grand cabinet des dames avec qui l'on puisse causer.—Il y a madame de Prie.» Cela ne lui plut pas. Par je ne sais quel flair, elle avait comme senti la mort, était venue au-devant des nouvelles, observer et rôder. «Mais il y a une autre dame, madame de Falari.—Tu peux la faire entrer.»

C'était une jeune et charmante femme qu'il voyait depuis peu. Elle était Dauphinoise et du pays de la Tencin. Probablement cette dame obligeante l'avait procurée au Régent. Il est vrai, c'était tard pour un homme qui avait dû licencier les Parabère, les Sabran, les d'Averne. Mais la Falari l'amusait. Elle était fort jolie, intéressante et malheureuse. Nulle plus qu'elle n'eut d'excuse. Elle avait épousé un très-mauvais sujet, neveu d'un cardinal, qui, par le crédit de son oncle, s'était fait faire duc de Falari. Il avait des mœurs effroyables, détestait les femmes, battait la sienne, l'abandonnait et la laissait mourir de faim.

Le Régent, qui était assis à boire ses drogues, la fit asseoir aussi, et pour rire, pour l'embarrasser, dit: «Crois-tu qu'il y ait un enfer? un paradis?—Sans doute.—Alors tu es bien malheureuse de mener la vie que tu mènes.—Mais Dieu aura pitié de moi.» (Manuscrit Buvat.)

Il devint rêveur, s'inclina vers elle, et lourdement sa tête tout à coup appuya sur elle. Il glisse, il se roidit, il meurt.

Elle pousse des cris. Mais comme il était près de sept heures, il n'y avait plus personne. On pensait qu'il était monté, comme à l'ordinaire, chez le Roi par un petit escalier intérieur. Elle a beau courir, appeler par le palais mal éclairé, désert, en cette noire soirée de décembre. Il lui faut un quart d'heure pour avoir du secours. L'une des premières personnes fut la Sabran et un laquais qui savait saigner. «Mon Dieu, n'en faites rien, crie la Sabran, il sort d'avec une gueuse ... Vous le tuerez.» On essaya pourtant et l'on n'y risquait guère. La Falari, profitant de la foule qui se faisait, se dérobe et s'enfuit. Il est mort! Tout s'en va. L'appartement redevient solitaire.

Dès le premier moment, la Vrillière était chez le Roi, chez Fleury. Madame la Duchesse, mère de M. le Duc, s'était jetée dans une voiture; elle volait à Saint-Cloud, chez sa sœur, madame d'Orléans, qu'elle ne voyait jamais, qu'elle détestait, pour la complimenter, la plaindre, l'observer, surtout la clouer là, lui faire perdre du temps, au cas où cette princesse ferait sur sa paresse l'effort d'aller à Versailles, de parler au Roi pour son fils.