III

Nous sommes maintenant suffisamment édifiés sur l'origine et l'esprit de l'instruction dite «intégrale». En cette revendication, le féminisme penche à gauche; il fait alliance avec les partis politiques les plus avancés; il fraternise surtout avec le socialisme, dont il épouse les tendances réglementaires. Que penser de l'idée en elle-même? Ce qu'un esprit clair doit penser d'une formule obscure et ambiguë. Tous ceux qui ont horreur des expressions sonores et vaines, des vocables retentissants et vides, se méfieront de l'«instruction intégrale». Le mot est superbe, mais imprécis et vague. Impossible de le prendre au pied de la lettre, sous peine de non-sens et d'absurdité.

Pas moyen d'étendre l'intégralité de l'instruction à toute la jeunesse et à toute la science. Il faudrait se flatter de tout savoir pour convier ou contraindre les deux sexes à tout apprendre, et le plus grand savant du monde n'oserait jamais y prétendre. Au vrai, l'instruction ne peut être intégrale pour personne. Nulle cervelle, mâle ou femelle, n'y résisterait. Alors que l'encyclopédie des connaissances humaines s'accroît prodigieusement de jour en jour, il serait sot et cruel d'ingérer cette volumineuse matière, sans cesse grossissante, en toutes les têtes françaises. De grâce, soyons sérieux! On dirait vraiment que nos enfants ne sont pas déjà suffisamment gavés, gonflés, hébétés. Et pourtant, si démesurés qu'ils soient, nos programmes n'ont aucune prétention à l'universalité.

Quant à promener tous les enfants de France, filles et garçons, à travers l'enseignement primaire, secondaire et supérieur, disons tout net que cette conception n'est pas moins extravagante. Sans loisir assuré, point de culture intellectuelle possible, hélas! ni pour les femmes ni pour les hommes. Il s'ensuit que, dans l'état présent de l'humanité, l'étude des sciences, des lettres et des arts ne saurait être également accessible à tous. Y admettre jeunes gens et jeunes filles indistinctement, c'est risquer de dépeupler les champs et de vider les ateliers. Un exemple, en passant: Mlle Maugeret, une des fortes têtes du féminisme chrétien, a fondé une école professionnelle d'imprimerie qui, dans sa pensée, s'adressait particulièrement aux jeunes filles brevetées, la carrière de l'enseignement ne leur offrant plus, à raison de son encombrement, qu'un débouché insuffisant. Or, bien que l'industrie typographique, plus lucrative qu'aucun autre métier de femmes, semblât tout indiquée pour les victimes du brevet, seules les filles du peuple en ont compris l'utilité. Quant aux «demoiselles» instruites, elles sont venues voir en grand nombre; et, ajoute Mlle Maugeret, «après qu'elles eurent constaté qu'on se noircissait un peu le bout des doigts, que c'était, en somme, un métier d'ouvrières et non une profession, elles ne sont point revenues 97

Note 97: (retour) Rapport sur la liberté du travail présenté par Mlle Marie Maugeret au Congrès catholique de 1900.

C'est le malheur de l'instruction semée à tort et à travers d'étendre dans les petites âmes, infiniment plus nombreuses que les grands coeurs, ce préjugé abominable qui voit dans le travail manuel comme une déchéance et une infériorité. Et pourtant une société pourrait, à la rigueur, se passer de savants, d'artistes, de poètes; elle ne subsisterait pas un jour sans ouvriers. Soutenir la vie de l'individu, favoriser l'avancement de la collectivité, tel est le double but du travail le plus humble et le plus relevé. Et en multipliant les déclassés, l'instruction, répandue sans prévoyance et sans mesure, risque d'alourdir d'un poids inutile la marche de la société, sans même assurer l'existence quotidienne des diplômées qui l'auront sollicitée avec avidité et reçue avec ivresse.

Seulement, lorsque les tâches industrielles et agricoles seront abandonnées, lorsque les emplois manuels seront désertés, nos demi-savants et nos demi-savantes se trouveront fort dépourvus. Si purs esprits qu'ils deviennent à force de philosopher, ils auront toujours quelques appétits matériels à satisfaire. Un pays où les lumières surabondent doit craindre d'être réduit tôt ou tard à la portion congrue. Une société n'est pas seulement intéressée à multiplier les calculateurs, les pédagogues, les esthètes, les chimistes, les physiciens et les poètes: il lui faut vivre d'abord. Et si ardemment qu'elle souhaite d'éclairer sa lanterne, elle n'est point dispensée d'emplir la huche et le garde-manger.

En tout cas, quelque confiance que l'on mette dans les inventions de la science et les progrès de l'industrie,--et notre intention n'est pas de les diminuer,--l'instruction intégrale pour tous,--en admettant qu'elle fût possible--ne serait pas de sitôt réalisable. L'accession de tous les hommes et de toutes les femmes aux loisirs studieux de la culture intellectuelle, ne sera concevable que le jour où le machinisme aura libéré l'humanité de toutes les besognes manuelles de l'agriculture, de l'industrie, du commerce, de la cuisine et du ménage, besognes multiples auxquelles la nécessité de vivre nous condamne présentement sous peine de mort. Qui oserait dire que les temps sont proches? Viendront-ils jamais? Il faut avoir une foi collectiviste imperturbable pour prophétiser, à brève échéance, l'avènement de ce nouvel âge d'or. Mais il est écrit que l'évangile révolutionnaire sera fertile en miracles. Pour l'instant, du moins, l'instruction intégrale, prise dans sa formule littérale, est dénuée de sens. On peut s'en affliger, mais il faut s'y résigner: la division des travaux et des fonctions est une loi de nature et une nécessité de la vie sociale.

Aussi bien ne ferons-nous pas aux féministes l'injure de penser qu'ils puissent être dupes des mots, au point de croire à la vertu magique et au règne universel de l'instruction intégrale, telle que nous venons de la comprendre et de la combattre. Prenons cet artifice de langage pour ce qu'il vaut et n'y voyons plus qu'une formule de combat, une étiquette de propagande, destinée à éblouir et à enflammer l'imagination des masses. Mais, cela fait, demandons-nous, pour être équitable, si ce vocable excessif et impropre ne cache pas au moins une pensée, une aspiration, un voeu de justice et d'égalité, dont la démocratie puisse tirer honneur et profit. Or, la conception chimérique de l'instruction intégrale pour tous nous semble procéder d'une idée simple, infiniment généreuse et noble, qu'il nous est impossible de ne point partager.

La société est intéressée à mettre en valeur toutes les intelligences qu'elle recèle. Et présentement, l'instruction générale n'est accessible qu'aux enfants riches. L'enseignement primaire est une sorte de vestibule, dans lequel on enferme l'enfant pauvre en lui faisant défense de passer outre. Il doit rester sur le seuil du temple. On entr'ouvre devant ses yeux la fenêtre d'où lui vient une demi-clarté, sans lui permettre d'élargir ses horizons vers la pleine lumière. Est-ce juste? Est-ce sage?

Ni l'un, ni l'autre. Ce n'est pas juste, parce que l'enseignement secondaire n'est donné qu'à ceux qui ont les moyens matériels de le payer. Ce n'est pas sage, parce que l'enseignement secondaire est souvent donné à ceux qui n'ont pas les moyens intellectuels de le recevoir. Pourquoi les enfants du peuple, qui manifestent de réelles dispositions pour l'étude, doivent-ils se contenter du minimum des connaissances humaines? Pourquoi les enfants du riche, qui ne font preuve d'aucune aptitude suffisante, sont-ils condamnés à subir le maximum de la culture universitaire? Pourquoi gaver ceux-ci laborieusement? Pourquoi sevrer ceux-là prématurément? La société fait à cela double perte, en arrêtant d'abord les intelligences qui pourraient s'élever, en élevant ensuite les médiocrités qui devraient descendre. J'en conclus que l'instruction complète doit être administrée seulement aux enfants, riches ou pauvres, qui font preuve, aux différentes étapes de leurs études, de capacités réelles et d'activité soutenue: ce qui suppose une sélection à tous les degrés de l'enseignement, depuis le point initial jusqu'au point final. Comment la réaliser sans violence, sans secousse, sans coercition?

IV

J'imagine que le principe, que nous venons de poser, obtiendra l'assentiment de tous ceux qui préfèrent les idées nettes aux formules équivoques. Mais le moyen de l'appliquer ravivera les divergences et les contradictions.

Il va sans dire que, pour notre part, nous n'acceptons ni le dressage en lieu clos, suivant le régime collectiviste, ni l'élevage en plein air, suivant l'idéal anarchiste. C'est trop de contrainte ou trop d'indépendance. Point de conscription scolaire, point d'école buissonnière. Ne traitons le «jeune humain» ni comme une recrue exercée entre les quatre murs de la caserne, ni comme un poulain lâché sans bride à travers les pâturages.

Nous n'admettrons pas davantage la solution préconisée par le féminisme d'avant-garde, c'est-à-dire l'instruction laïque, gratuite et obligatoire à tous les degrés. A une séance du Congrès de 1900, Mlle Bonnevial a fait, comme présidente, la déclaration suivante: «Il est bien évident que, pour que l'instruction soit intégrale pour tous (entendez par là une instruction qui cultive, chez tous, toutes les manifestations physiques, intellectuelles et morales de l'activité humaine), il faut qu'on l'impose; et pour avoir le droit de l'imposer, il faut qu'elle soit gratuite. L'obligation et la gratuité résultent même du mot intégral 98.» Ainsi comprise, l'éducation n'est intégrale nulle part,--fort heureusement. C'est pourquoi nous prions les chrétiennes de France, catholiques ou protestantes, de bien vouloir réfléchir un instant sur la portée de ces trois mots: «laïcité, gratuité, obligation,» qui donnent, paraît-il, à l'éducation intégrale tout son sens et tout son prix.

Note 98: (retour) Compte rendu sténographique de la Fronde du 8 septembre 1900.

Laïcité d'abord; car il est urgent de soustraire la jeune fille aux influences confessionnelles. Chez les dames de la Gauche féministe, cette préoccupation tourne à l'idée fixe. «Émanciper la conscience» des femmes, les «mettre à l'abri des séductions d'un mysticisme aveugle,» les prémunir contre «les défaillances de la superstition,» les amener à croire aux «forces de la raison» et au «génie de l'homme en dehors de toute intervention surnaturelle:» voilà les expressions courantes--et blessantes--dont elles usent à l'endroit des pauvres Françaises qui ont encore la faiblesse de croire en Dieu 99. Ce qu'il faut se hâter de leur inculquer, c'est «une foi lumineuse, la foi scientifique.» Un congressiste est allé jusqu'à dire que l'instruction intégrale devait avoir pour but d'ériger l'homme en Dieu 100.

Note 99: (retour) Rapport déjà cité de Mlle Harlor.
Note 100: (retour) Compte rendu de la Fronde des 7 et 8 septembre 1900.

Mais où a-t-on vu que les chrétiennes de France fussent dépourvues d'esprit, de droiture, de savoir, de conscience? Une femme religieuse est-elle donc un être inférieur? Est-il nécessaire de prêcher l'amour libre ou d'user du divorce, pour avoir le droit de se dire une femme de haute raison et de courageuse vertu? Quant à diviniser l'homme, il faut convenir que la demi-science peut faire naître en certaines têtes cette stupéfiante insanité, car la demi-science affole et aveugle. Par contre, les grands savants sont modestes; ils ont trop conscience du peu qu'ils sont et même du peu qu'ils savent, pour prétendre jamais à la divinité. Il n'est que les monstres, comme Néron, qui aient entrepris de se déifier. Et si, jadis, nos révolutionnaires ont encensé la Raison sur les autels de Notre-Dame, ce n'est pas sans d'étranges illusions qu'ils ont pu voir, en leur idole de chair, l'incarnation de toutes les vertus divines et humaines. Pour se croire un Dieu, il faut être ou très naïf ou très coquin. Appartient-il à l'instruction intégrale de développer en nous ces belles qualités?

Parlons maintenant de la gratuité et de l'obligation: l'une suit l'autre, et la laïcité est leur raison d'être, comme Mlle Bonnevial nous l'a dit plus haut. Dans ce système, l'enseignement secondaire des collèges et des lycées, et même l'enseignement supérieur des grandes écoles et des universités, devraient être gratuits, comme l'est déjà l'enseignement primaire. Et cette gratuité de l'instruction à tous les degrés permettrait de l'imposer à tous les enfants. En effet, du jour où les frais de l'instruction publique seraient prélevés uniquement sur la bourse des contribuables, la logique exigerait que ces dépenses faites par tout le monde profitassent à tout le monde. Assurément, cette extension de la gratuité ne sera point du goût des catholiques, ceux-ci étant forcés de payer deux fois, et pour soutenir l'enseignement libre auquel ils tiennent, et pour subventionner l'enseignement de l'État dont ils se méfient. Mais il est convenu, dans certains milieux avancés, que le catholique français doit être la bête de somme de la démocratie.

J'avouerai qu'ainsi comprise, la gratuité me choque: elle est vexatoire, puisque de nombreuses familles en pâtissent; elle est irrationnelle, car s'il est juste de l'octroyer aux pauvres, il est absurde de l'accorder aux riches. Et pourquoi l'aggraver, en faisant de l'instruction intégrale une obligation légale? Si les parents doivent assurer à leurs enfants, filles ou garçons, les bienfaits de l'enseignement élémentaire et professionnel, c'est aller trop loin que de leur imposer le devoir d'en faire des docteurs ou des licenciés, des savants ou des lettrés. Que tout enfant soit mis en état de vivre, voilà l'essentiel. Au fond, les parents n'ont qu'un devoir, qui prime et embrasse tous les autres: faire de leurs enfants d'honnêtes hommes ou d'honnêtes femmes et de courageux travailleurs. Nous n'admettons, au profit des jeunes gens des deux sexes, que le droit à l'éducation.

V

«D'accord! dira-t-on. C'est à dessein que l'on a substitué l'éducation à l'instruction, dans le programme des revendications féministes.»--Nous avons répondu d'avance en montrant que cette substitution de mots n'est qu'un simple artifice de langage. L'«éducation intégrale», selon l'esprit révolutionnaire, repose uniquement sur l'«instruction intégrale». Et cette formule, adroitement remaniée, ne dissipe aucune de nos méfiances, aucune de nos appréhensions: plus clairement, je doute de sa valeur instructive et plus encore de son action éducatrice.

Ainsi la Gauche féministe est d'accord pour assigner à l'éducation intégrale «une base encyclopédique.» Et je ne sais pas d'erreur pédagogique qui puisse faire plus de mal aux études et aux étudiants. C'est obéir, vraiment, à une préoccupation assez sotte que de contraindre les maîtres à promener hâtivement leurs élèves à travers le monde infini des connaissances humaines. Et je redoute pour les filles ce vice de méthode dont souffrent les garçons, nos programmes actuels n'ayant pas de plus grave défaut que leur ampleur encyclopédique. Lorsqu'on les allège timidement d'un côté, nous pouvons être sûrs qu'on les alourdit par ailleurs, deux fois pour une.

Contre cette manie, heureusement, la réaction commence. On se dit qu'effleurer beaucoup de choses est le contraire même de la science; qu'à vouloir tout savoir on risque de ne rien retenir, comme à vouloir tout entreprendre on risque de ne rien faire; qu'à jeter à pleines mains en une tête d'enfant les semences de toutes les connaissances, c'est s'exposer à étouffer leur croissance, à surmener, à appauvrir le fond qui les porte, à déprimer, à accabler, à hébéter le cerveau à peine formé qui les emmagasine avec effort et les assimile avec peine; bref, qu'instruire un enfant, ce n'est pas en faire, suivant l'esprit de l'«éducation intégrale», une encyclopédie vivante, mais former son intelligence, éclairer sa raison, lui apprendre à bien apprendre.

Quant à la vertu éducatrice de l'instruction intégrale, franchement, je n'y crois pas. Quel serait, en ce système, le principe éducateur? La science? C'est une entité bien vague, bien sèche et bien froide, pour une cervelle d'enfant. Si l'homme mûr parvient, après de longues et laborieuses études, à en comprendre l'austère beauté, elle n'apparaît généralement aux écoliers et aux étudiants des deux sexes que sous une forme rébarbative, avec un cortège de leçons, de pensums, d'examens, qui en font une divinité plus redoutable que bienfaisante. En tout cas, son action sur le coeur de l'enfant sera minime.

Cela est si vrai que des femmes, qui «s'interdisent toute incursion dans le domaine religieux,» se sont demandé avec inquiétude si «l'étude serait toujours suffisante pour alimenter l'imagination des jeunes filles,»--imagination d'autant plus active qu'elle sera mieux cultivée,--s'il n'était pas imprudent de les abandonner aux aspirations de leur coeur, au besoin d'aimer, aux «perfides conseils de la passion,» aux appels incessants de la «curiosité,»--curiosité d'autant plus inquiète qu'elle sera plus éveillée. Pour lutter contre l'«impérieux besoin de se satisfaire,» il convient donc de plier les jeunes âmes à l'«habitude de se maîtriser.»

Et comme ressort moral, ces dames esthètes proposent la religion de la beauté! C'est le voeu de Mme Lydie Martial, notamment, que, «pour donner pâture aux plus nobles et aux plus hautes aspirations de l'intelligence humaine, aussi bien que pour atténuer la sécheresse que la science sèmerait dans le coeur des femmes sans le remplir, on enseigne dans toutes les classes de filles et de garçons et l'on étende à l'enseignement tout entier, jusqu'aux établissements pénitentiaires pour les deux sexes, la recherche de la perfection, la connaissance, le goût et l'amour du beau 101

Note 101: (retour) Communication faite au Congrès de la Condition et des Droits de la Femme. La Fronde du 8 septembre 1900.

L'intention est louable, mais le viatique est maigre. Comment croire que celui-ci puisse suffire à la jeunesse pour lutter contre les épreuves de la vie et les faiblesses du coeur? L'étudiant qui prend une maîtresse, le viveur qui entretient une danseuse, nous diront qu'ils sacrifient au culte du Beau. Il faut pourtant qu'un principe d'éducation soit un principe de conduite et de vertu. Mieux vaut encore la vieille morale du devoir, fût-elle appuyée de ces «affirmations dogmatiques» qui scandalisent si fort le féminisme radical. Vainement on nous représentera sur le mode lyrique les adolescents des deux sexes travaillant côte à côte dans une intimité fraternelle, promenant gravement, par groupes sympathiques, leurs rêveries et leurs méditations sous l'oeil des pédagogues attendris, s'exerçant à vivre en force, en grâce et en allégresse, cultivant leur raison, assouplissant leurs muscles, immolant leurs passions sur l'autel de la Science ou unissant leurs coeurs devant la statue de la Beauté. Tout ce joli paganisme fait bien dans un tableau, surtout s'il est peint par un Puvis de Chavannes. Mais lorsqu'on redescend aux réalités de la vie, on s'aperçoit bien vite que cette poésie est impuissante à faire vivre honnêtement le commun des mortels.

Même intégrale, l'éducation scientifique ou esthétique ne peut manquer d'être pauvrement éducatrice, surtout si l'on ajoute que, dans le plan féministe, l'État est chargé de la distribuer officiellement et impérieusement à toute la jeunesse de France. Nous avons pourtant sur terre un excellent instrument d'éducation: la famille; et dans la famille, un être d'élection qui le sait manier avec une infinie délicatesse: la mère. Si bien tenus qu'on le suppose, les pensionnats, les collèges, tous les établissements religieux ou laïques, quels qu'ils soient, ne remplaceront jamais l'action morale des parents. Il n'est guère d'internat où l'éducation ne soit insuffisante ou nulle,--ou pire. Trop de parents abandonnent aux maîtres le soin d'élever leurs enfants, trop de mères se déchargent sur l'école de leurs devoirs de surveillance. Et comme si ce n'était pas assez de cette coupable indifférence, il semble que, depuis un quart de siècle, tous les efforts de notre démocratie tendent à affaiblir l'autorité familiale au profit de l'autorité sociale.

Et les parents acceptent sans mot dire toutes ces diminutions, comme s'ils ne savaient pas, les malheureux! que toute atteinte à leurs prérogatives est une atteinte à la liberté et à la grandeur du pays. Les pierres du foyer ne sont-elles pas les fondations mêmes de la patrie? Je porte à la famille française, autrefois si simple, si digne, si unie, si respectable, un amour désespéré. Je crois fermement que, si elle décline davantage, ç'en est fait de la puissance et de l'avenir du nom français. Et c'est pourquoi tous ceux qui aspirent, comme nous, à la sauver des oppressions qui se préparent au dehors, et de la décomposition qui l'envahit au dedans, doivent lutter contre l'ébranlement dont elle est menacée par l'effort combiné des mauvaises lois et des mauvaises moeurs.

VI

Mais nous avons reconnu que la société est intéressée à la mise en valeur des intelligences de ses membres, et nous y revenons en peu de mots. L'instruction intégrale poursuit des fins trop ambitieuses et trop difficilement réalisables. Soyons plus modestes et plus pratiques. L'instruction complète pour les plus capables et les plus dignes: telle est notre formule. Remplacer la médiocrité bourgeoise, qui encombre les collèges, par l'élite du peuple, qui mérite d'y accéder: tel est notre but. Comment l'atteindre? Lorsque le clergé paroissial distingue, parmi les enfants d'ouvriers ou de paysans, des sujets qui lui semblent remarquablement doués, il prend leur instruction à sa charge et les fait passer, avec l'assentiment des parents, de l'école au séminaire. Faisons comme lui, faisons mieux que lui. Chargeons nos professeurs de cette sélection, et poussons gratuitement jusqu'au sommet les enfants du peuple qui le méritent par leur intelligence et leurs efforts. Ainsi se fera, dans les limites du possible, sans offense à la liberté des parents, l'ascension des déshérités vers la lumière. Élargi et amélioré, le système des bourses a du bon, à condition qu'elles soient la récompense de la valeur et non le prix des recommandations.

Pour ce qui est de l'élimination des petits bourgeois qui languissent sur les bancs sans utilité pour personne, établissons, à la fin de chaque classe, un examen de passage sérieux, prudent, mais décisif. Et afin de couper court à l'obstination des parents, ayons le courage d'abolir le baccalauréat qui est devenu, peu à peu, une sorte de sacrement universitaire, sans lequel un jeune homme est disqualifié pour la vie. Une fois ce titre supprimé, il est à croire que les enfants de la bourgeoisie, qui n'ont pour les lettres ou les sciences que des aptitudes insuffisantes, se disperseront d'eux-mêmes, après quelques efforts infructueux, vers les emplois industriels, agricoles ou commerciaux. Et ce sera profit pour tout le monde.

Mais s'il est bon de mettre l'homme ou la femme à la place qui lui convient, encore faut-il qu'il y ait des places à prendre. C'est pourquoi l'accession en masse de toute la jeunesse des deux sexes à l'enseignement secondaire nous semble un rêve inquiétant, qui réserverait aux générations à venir des réveils douloureux et des déceptions cruelles. On s'écrase déjà à l'entrée de toutes les carrières libérales; que serait-ce si les femmes se précipitaient dans la mêlée?

C'est leur droit, assurément: est-ce leur intérêt? Nous aimons à croire qu'elles hésiteront à se fourvoyer dans une impasse, où il y a moins d'argent à gagner que de risques à courir et de privations à endurer. Que si quelques-unes persistent à nous disputer des professions qui nourrissent maigrement leur homme, ce n'est pas une raison de leur imposer le baccalauréat dont nous aimerions à débarrasser nos garçons. Et pour être beau joueur dans la partie qu'elles mènent contre nous, le législateur ferait galamment d'admettre que le diplôme de fin d'études, institué dans les lycées de jeunes filles, donnera directement accès aux cours et aux grades de l'enseignement supérieur. Nous serions assez payés de notre générosité si, cette brèche faite, l'enceinte fortifiée du baccalauréat pouvait s'écrouler tout entière.

En somme, ce qui est vrai aujourd'hui, ce qui le sera demain et toujours, c'est que tous les «humains» ne sauraient prétendre à une instruction intégrale, synthétique ou encyclopédique, le plus souvent irréalisable. Tous, tant que nous sommes, nous n'avons droit qu'à une bonne éducation, que nous devons recevoir à l'école ou dans la famille. En admettant même, avec M. Fouillée, que l'enseignement universel soit dans les probabilités idéales de l'avenir, nous y mettrions, comme lui, cette condition expresse qu'il soit «éducatif et non pas instructif 102.» Et de plus, cette éducation, renonçant aux chimères décevantes de l'intégralité, devra poursuivre seulement des vues spéciales, c'est-à-dire favoriser l'éclosion des vocations naturelles et tendre à la formation d'individualités distinctes, au lieu de viser à modeler, à pétrir, à dresser toutes les intelligences sur un même type uniforme. A ce compte, est-il possible de soumettre les deux sexes aux mêmes méthodes, aux mêmes programmes, aux mêmes disciplines?

Note 102: (retour) Alfred Fouillée, L'Instruction intégrale. Revue bleue du mois d'octobre 1898.


CHAPITRE IV

La coéducation des sexes


SOMMAIRE

I.--La coéducation intégrale préconisée par la Gauche féministe.--Coéducation familiale.--Coéducation primaire.

II.--Coéducation secondaire.--Le «collège mixte» des États-Unis.--Ce que vaut le mot, ce que vaut la chose.

III.--Côté moral.--Témoignages contradictoires.--Ce qui est possible en Amérique est-il désirable en France?--Inconvénients probables.--L'âge ingrat.--Contact périlleux.--Pour et contre la séparation des sexes.

IV.--Coté mental.--Développement inégal de la fille et du garçon.--Psychologie du jeune age.--La crise de puberté.

V.--Les programmes respectifs de l'enseignement masculin et de l'enseignement féminin.--Convient-il de les unifier?--La coéducation intégrale est un symbole féministe.--Déclarations significatives.

VI.--Coéducation supérieure et professionnelle.--Est-elle une nécessité?--Accession des jeunes filles aux cours des Universités.--Ce qu'il faut en penser.


I

Au système de l'«instruction intégrale» selon le mode révolutionnaire, devons-nous préférer le régime de la «coéducation des sexes» selon la mode américaine? La Gauche féministe semble aussi passionnément éprise de l'une que de l'autre. Témoin cette déclaration de Mme Pognon à la séance de clôture du Congrès de 1900; «Vous avez voté à l'unanimité la coéducation, et ceci est un immense pas fait en avant. J'affirme que c'est la première fois qu'un congrès féministe vote, à Paris, la coéducation, et cela même sans contestation. Voyez comme nous avons marché depuis quatre ans 103

Note 103: (retour) Compte rendu sténographique de la Fronde du 12 septembre 1900.

La coéducation est-elle donc une si étonnante nouveauté? Pas précisément. La coéducation est même une très vieille chose. Si nous remontons aux premiers temps de l'humanité, nous voyons partout les garçons et les filles élevés en commun dans les tribus et les villages; mais personne n'osera, je l'espère, nous présenter cette coéducation barbare comme un parfait modèle d'éducation. Mieux vaut la coéducation familiale, dont les nécessités de la vie font une loi à tous les hommes. Aujourd'hui comme hier, fils et filles grandissent côte à côte, sous l'oeil plus ou moins vigilant des père et mère. Mais, ici, l'affection fraternelle est, tout à la fois, un lien qui rapproche les enfants et un frein qui les maintient à distance respectueuse les uns des autres. Encore est-il que, dans les familles d'où la moralité est absente, le contact journalier des frères et des soeurs ne va point sans de graves dangers. Depuis l'origine du monde, l'humanité fait donc de la coéducation sans le savoir.

Bien plus, afin de ménager la bourse des parents et d'alléger le budget des communes, l'école enfantine, l'école maternelle, l'école primaire, réunissent souvent les garçons et les filles sous la férule d'un même maître. En France, depuis la loi sur l'instruction obligatoire, un très grand nombre d'écoles sont mixtes, les communes au-dessous de 500 habitants ayant la faculté de n'en ouvrir qu'une seule pour les deux sexes. La coéducation de la première enfance n'est donc, chez nous, qu'une sorte de pis aller, auquel on se résigne à regret pour des raisons d'économie. C'est le régime des pauvres.

Faut-il s'en affliger? Cette vue serait vraiment trop pessimiste. J'admets la coéducation du jeune âge,--sans enthousiasme, il est vrai. La nécessité l'impose, surtout dans les campagnes. Je sais bien que le voisinage des garçons est souvent une cause de dissipation pour les filles. Par leur turbulence naturelle, ces petits démons risquent d'induire leurs compagnes de classe, plus douces et plus dociles, en tentation de paresse ou d'indiscipline: beaucoup d'instituteurs s'en plaignent. En séparant les sexes, l'ordre y gagnerait peut-être, et l'instruction aussi. Du moins, toute cette enfance peut impunément s'asseoir sur les mêmes bancs et jouer dans la même cour sans que la morale en souffre. A cet âge innocent, comme nous le disait un vieux maître d'école, on songe plus à se battre qu'à s'embrasser.

Mais convient-il d'étendre la coéducation à l'enseignement secondaire et à l'enseignement supérieur? C'est une autre affaire. Disons tout de suite que, distinguant entre ces deux enseignements, la coéducation nous paraît acceptable dans les universités et inadmissible dans les collèges.

II

Appliquée aux divers établissements d'instruction secondaire, la coéducation ne nous dit rien qui vaille. Les précédents invoqués en sa faveur sont-ils suffisamment démonstratifs? On nous oppose, avec assurance, les résultats de l'expérience américaine. De fait, les États-Unis possèdent bon nombre de collèges où jeunes gens et jeunes filles étudient en commun; et l'on nous assure que, dans ces écoles mixtes, la coéducation est sans inconvénient et la cohabitation sans conséquence. Du moins, on ne s'alarme aucunement des accidents possibles. Les jeunes filles font les mêmes études et suivent les mêmes exercices que les jeunes gens. Leur zèle d'apprendre et de savoir est extrême, paraît-il. Et vous n'avez pas idée de la somme indigeste de connaissances dont on surcharge leur esprit; nos programmes, en comparaison des leurs, sont des jeux d'enfants. Joignez qu'on ne leur cache rien, qu'on les éclaire sur toute chose, qu'on les initie même aux mystères de l'embryologie.

Comment expliquer que l'unité d'enseignement et d'éducation, le rapprochement et la fréquentation quotidienne des sexes, la satisfaction de toutes les curiosités de l'esprit, n'induisent point la jeunesse en tentations et en fautes faciles à deviner? Dans son livre Les Américaines chez elles, Mme Bentzon nous dit que, chaque fois qu'elle aborda devant celles-ci le chapitre des périls que pouvait présenter le système d'enseignement mixte, «elle ne fut pas comprise.» Cette placide camaraderie des deux sexes tient sans doute à la froideur du sang, au calme de la race, au juste équilibre du tempérament, peut-être aussi au rigorisme des moeurs et à la solidité des principes, et encore à la préoccupation de l'avenir, à la passion de l'étude, ou, enfin, à une pruderie conventionnelle, à un optimisme hypocrite qui cache le mal au lieu de l'avouer.

En tout cas, les partisans de la coéducation des sexes triomphent bruyamment des résultats de l'expérience américaine; et si nous les écoutions, il conviendrait d'inaugurer chez nous, le plus tôt possible, l'admirable système de l'éducation mixte. Un homme de lettres d'outre-mer, M. Théodore Stanton, écrit à Mme Marya Cheliga: «Si l'on pouvait appliquer en France notre système et élever les deux sexes ensemble, dès l'école primaire jusqu'à l'université inclusivement, en passant par l'enseignement secondaire, je suis sûr qu'on ferait plus pour la République et pour le bonheur de la France, que ne peuvent faire la Chambre et le Sénat pendant vingt ans 104.» M. Stanton est-il sérieux ou ironique? Car, après tout, ce n'est pas honorer l'éducation mixte d'un si gros compliment, que d'en comparer les bienfaits au labeur et à la fécondité de nos parlementaires.

Note 104: (retour) Revue encyclopédique du 28 novembre 1896, p. 829.

«Les faits ont parlé, nous dit-on: inclinez-vous.»--Mais le langage des faits est-il si décisif qu'on le prétend? Tous ceux qui ont voyagé aux États-Unis ou au Canada nous attestent qu'au cours de leurs visites scolaires, les pédagogues et les sociologues coéducateurs leur ont assuré, avec une belle unanimité, que le rapprochement des sexes fait merveille sur les filles et les garçons. Cet accord ne me surprend point. Demandez à un inventeur ce qu'il pense de son système: il vous répondra naturellement qu'il est parfait. J'aurais plus de confiance dans le témoignage des jeunes gens soumis au régime coéducatif. Et précisément, j'ai entendu des fils de la libre Amérique, qui avaient fait toutes leurs études dans les écoles mixtes, se moquer agréablement de ces messieurs très graves venus d'Europe pour faire leur enquête sur la coéducation et qui rapportaient en France, ou ailleurs, les impressions les plus touchantes et les rapports les plus élogieux. Et puis, la coéducation ne peut invoquer chez nous, comme précédent, que l'expérience tentée à Cempuis par M. Robin, sous les auspices du conseil municipal de Paris; et vraiment, nous avons bien le droit de dire qu'elle n'est pas suffisante.

En outre, la coéducation,--comme tous les mots prétentieux qui servent d'enseigne à un parti,--exprime mal ce qu'elle veut dire. D'abord, il faut distinguer la coéducation, qui suppose l'internat, de la coinstruction, qui n'exige que l'externat. Si la première offre des dangers qui sautent aux yeux, la seconde peut se défendre plus aisément, et les États-Unis ne pratiquent guère que celle-ci. D'autre part, si favorable qu'on soit au rapprochement des garçons et des filles, on ne saurait se dispenser d'admettre que la coéducation, fût-elle poussée aussi loin que possible, comporte forcément, sous peine de dégénérer en promiscuité honteuse, une certaine séparation des sexes. A Cempuis, l'orphelinat Prévost, qu'on nous présente comme «une école modèle de coéducation 105,» comprend deux internats, un pour les garçons, un pour les filles, avec une école au milieu où les uns et les autres reçoivent un enseignement commun. Le mot «coéducation» manque donc de précision et de probité. C'est «coinstruction» qu'il faudrait dire, la coéducation n'existant vraiment que dans la famille.

Note 105: (retour) Rapport de Mme Mary Léopold-Lacour. La Fronde du 9 septembre 1900.

Sachant ce que vaut le mot, cherchons ce que vaut la chose. Avec ou sans l'internat, la coéducation éveille en nous bien des scrupules et bien des objections.

III

Au point de vue moral, d'abord, ses partisans ne tarissent pas en éloges pompeux et en mirifiques promesses. Le malheur est que leurs dithyrambes sont souvent contradictoires. Lorsqu'on leur oppose que l'instruction donnée en commun tend à effacer les traits distinctifs des deux sexes, en efféminant les garçons, en virilisant les filles, ils répondent, avec Mme Emma Pieczynska, que, «de l'avis unanime des pédagogues et sociologues coéducateurs, l'éducation des sexes en commun favorise la différenciation de leurs génies,» que «leur seul rapprochement révèle à chacun sa place naturelle dans l'oeuvre collective,» que, «loin d'affaiblir leurs aptitudes distinctives, la communauté des études les précise et les met en relief 106;» qu'en un mot, grâce à la coéducation, les filles sont plus femmes et les garçons plus hommes. Si, maintenant, nous objectons qu'en mettant la femme et l'homme en concurrence dès l'enfance, en les préparant dans les mêmes classes aux mêmes carrières, on risque d'étendre et d'aviver entre eux les rivalités et les conflits, certains nous répondent avec M. Paul Delon, que, dans les écoles éducatives, «les rapports journaliers adoucissent les contrastes, les harmonisent, les corrigent l'un par l'autre,» que «les garçons deviennent moins brusques, moins secs, plus délicats, plus gracieux; les jeunes filles plus franches d'allure et moins légères d'esprit, moins affectées de niaiseries, moins perdues dans les chiffons,» bref, que les garçons prennent quelque chose de la femme et les filles quelque chose de l'homme. Mais que devient alors la différenciation des sexes?

Note 106: (retour) Étude présentée au Congrès de Londres, en 1899, sur la coéducation.

Et pour aggraver notre embarras, voici M. Buisson, une autorité en matière pédagogique, qui nous assure que l'effet de l'éducation en commun a été d'inspirer aux jeunes filles américaines, au lieu d'airs pédants et hardis, une modestie, une réserve, une tenue toute féminine, sans lesquelles, elles le sentent bien, elles perdraient tout leur prestige aux yeux de leurs jeunes compagnons d'études 107.» Qui croire? Car, enfin, ce témoignage prouverait que la coéducation ne fait rien perdre aux filles des charmantes qualités de leur sexe. Et pourtant, les livres les plus récents des moralistes en voyage confirment ce que nous savions déjà par nos relations et nos renseignements personnels, à savoir que la jeune Américaine prend, à l'heure actuelle, de telles libertés d'allure et de langage, que cette extrême indépendance, lorsqu'elle n'est pas combattue et corrigée par les père et mère, relâche gravement les liens sociaux et les liens de famille. D'où il faudrait induire que, par l'effet de la coéducation, les filles d'outre-mer échangent les grâces de leur sexe contre les hardiesses du nôtre. Et cette conclusion est infiniment plus vraisemblable.

Note 107: (retour) Rapport officiel sur l'instruction à l'Exposition de Philadelphie.

Ceci nous amène à la question la plus grave que soulève la coéducation: ce régime n'est-il pas gros de tentations pour l'adolescence, gros de périls pour la moralité?

On nous affirme que garçons et filles de tous âges, habitués à vivre côte à côte, ne sont pas plus en danger que les frères et soeurs dans la famille. Comme preuve, on allègue ce fait qu'à l'orphelinat «rationaliste» de Cempuis, «la voix des enfants ayant même atteint leur seizième année n'a pas encore mué 108.» Tous chantent dans les choeurs avec les voix angéliques que voudrait l'Église. A quoi Mlle Bonnevial ajoute que les enfants des colonies mixtes de vacances, bien que ne s'étant jamais vus, ont tôt fait de vivre en parfaite confraternité, «sans aucune sorte de gêne sexuelle 109.» Mais en admettant que la pureté des voix puisse servir de caution à la pureté des moeurs, les faits que nous venons de rapporter nous paraissent d'une valeur trop mince pour déterminer l'État à donner, en commun aux deux sexes, l'enseignement secondaire qu'il distribue à chacun d'eux séparément.

Note 108: (retour) Rapport déjà cité de Mme Mary Léopold-Lacour.
Note 109: (retour) Voir la Fronde du 9 septembre 1900.

Plus sérieuse est cette observation de M. Buisson, que la coéducation éveille moins les curiosités inquiètes: «Enfants, ils ne s'étonnent pas d'avoir en commun le travail et le jeu; adolescents, ils continuent de se trouver ensemble sans surprise et sans trouble. Ainsi se trouve résolu pour l'Amérique, par la transition insensible de l'enfance à la jeunesse, un des plus graves problèmes de l'éducation morale.» En Amérique, peut-être; mais en France? Pour être aussi aimable, le commerce des sexes sera-t-il chez nous aussi candide et innocent? Autres pays, autres moeurs.

J'en appelle au témoignage de M. Paul Bourget. Nous lisons dans son beau livre Outre-Mer: «Tous ceux qui ont étudié de près les jeunes Américains s'accordent à dire qu'ils sont pareils aux jeunes Anglais, et plus froids encore 110.» Entre eux et nous, l'ardeur du tempérament n'est pas la même, l'«animalité de la race» est différente. Quant aux jeunes filles de là-bas, leur innocence avertie est comme déflorée. M. Bourget nous l'apprend d'un mot incisif: «Elles ont la dépravation chaste 111

Note 110: (retour) Tome I, pp. 109-110.
Note 111: (retour) Tome I, p. 115.

Le climat et la race peuvent donc autoriser au-delà de l'Atlantique des fréquentations et des contacts qui n'iraient point ici, vu l'état des moeurs françaises, sans d'assez fâcheuses conséquences. Nos habitudes masculines sont apparemment plus tendres, ou plus impétueuses, ou plus inconvenantes, comme on voudra. Avec la chaleur du sang gaulois, avec la sensibilité du coeur et--disons le mot--l'humeur galante du tempérament latin, il est permis de croire que l'éducation mixte aurait souvent, pour nos lycéens, tant de charmes attrayants qu'il est plus sage de ne les y point exposer.

Sans nier qu'en s'ajoutant à une nature plus calme et plus platonique, le culte austère de la science puisse être aux pays d'outre-mer un préservatif souverain contre les amourettes de collège et les tentations de jeunesse, sans contester même que ce phénomène soit possible chez nous dans les relations de l'élite la plus studieuse des deux sexes, nous persistons à croire que c'est faire preuve d'un optimisme excessif que de vouloir généraliser en France la coéducation américaine. Sans doute, Mme Séverine s'est moquée spirituellement de l'«effervescence du tempérament français.» Comment accorder cette effervescence avec la dépopulation? N'est-il pas évident que notre race se refroidit, puisqu'elle fait moins d'enfants 112? Par malheur, cette plaisanterie facile ne prouve rien,--les nombreuses familles n'attestant souvent que la loyauté conjugale. La diminution des naissances ne va guère, hélas! sans une diminution de la moralité. Si notre race est moins prolifique, n'en concluons pas qu'elle est moins ardente, mais qu'elle est moins honnête. En ce moment, il est plus urgent de moraliser les enfants que de rapprocher les sexes.

Note 112: (retour) Déclaration, faite au Congrès de 1900. Voir la Fronde du 9 septembre.

«Précisément, nous réplique-t-on, la coéducation est moralisatrice.» Et pour le démontrer, on nous fait un tableau lugubre de la vie de collège. Chacun sait que la «plaie» de notre enseignement, c'est l'internat. Au dernier Congrès de la Gauche féministe, Mme Kergomard, qui siège avec distinction au Conseil supérieur de l'Instruction publique, a brodé sur ce thème une variation nouvelle: «Quand les jeunes gens sortent de ces boîtes, où ils sont presque sans air et sans lumière, où la femme n'entre jamais, ils ont pourtant besoin de voir la physionomie d'une femme; et ma foi! malheureusement, ils vont en chercher où ils en trouvent; et ce qu'ils trouvent est véritablement très désolant 113

Note 113: (retour) Compte rendu sténographique de la Fronde du 9 septembre 1900.

D'accord. Mais cela prouve que l'internat est mauvais, et nullement que la coéducation soit bonne. Certes, lorsque des oiseaux languissent dans une cage, il n'est que d'y joindre quelques oiselles pour leur rendre la gaieté. Seulement, personne ne pousse la coéducation jusque-là. Est-ce donc en juxtaposant un internat de filles près d'un internat de garçons et en ouvrant de l'un à l'autre quelques portes de communication minutieusement surveillées, que vous aurez rendu la joie à vos pensionnaires? Il leur manquera toujours la liberté. Pourquoi emprisonner les filles, si la réclusion fait tant souffrir les garçons? Mieux vaudrait ouvrir la cage, c'est-à-dire supprimer l'internat. Mme Kergomard sera de cet avis.

Joignez que, dans un collège mixte, la surveillance est singulièrement délicate et compliquée. Dans la période intermédiaire qui sépare l'enseignement primaire de l'enseignement supérieur ou professionnel, se placent, pour les garçons la crise de puberté, pour les filles la crise de nubilité, pour les uns et pour les autres l'âge ingrat. C'est une époque critique où la personnalité se complète, l'imagination s'avive, le coeur s'émeut. Et jusqu'à ce que l'individualité sexuelle soit formée, précisée, achevée, il faut compter avec l'éveil et le trouble des sens. En cette période de transition où l'être, encore indécis, est exposé aux sollicitations inquiètes de la nature, sans avoir la pleine conscience de ses actes, ni surtout le sentiment très net des suites qu'ils comportent et des lourdes responsabilités qu'ils engendrent, il est sage de le prémunir contre les entraînements de l'instinct, il est bon de le protéger contre les pièges tendus par la nature elle-même à son ignorance et à sa faiblesse.

Je sais bien que ces scrupules et ces précautions paraîtront futiles aux esprits hardis qui pensent que la séparation des sexes est «immorale», que l'enseignement unilatéral est un «piège», une «hypocrisie», la «cause des grands vices». A cela rien à répondre, si ce n'est que l'éducation unisexuelle a fait ses preuves et que, pour une minorité de polissons réfractaires à sa discipline, on compte par millions les hommes et les femmes honnêtes qu'elle a formés depuis des siècles et qu'elle forme tous les jours. On dirait vraiment que tous les jeunes gens et toutes les jeunes filles, élevés d'après les méthodes actuelles, sont de pauvres gens sans droiture, sans sincérité, sans vertu, et qu'il n'est que la coéducation pour redresser leurs déformations mentales, pour guérir leurs infirmités morales! Mme Kergomard elle-même a déclaré ceci: «Il nous faut la coéducation pour que les êtres soient moraux et sachent pourquoi 114

Note 114: (retour) Compte rendu sténographique de la Fronde du 9 septembre 1900.

La coéducation n'a-t-elle pas au moins l'avantage de favoriser le mariage? On l'a souvent prétendu. En Amérique, la jeune fille se marie; en France, on la marie. Là-bas, le mariage est affaire d'inclination; ici, on le tient pour une affaire d'argent. Où est la moralité? Et l'on cite cette déclaration du docteur Fairchild, président du plus ancien et du plus grand collège mixte des États-Unis: «Ce serait une chose contre nature si des liaisons qui mènent au mariage ne se formaient pas entre nos élèves. Ces engagements mutuels pourraient-ils être contractés dans des conditions plus favorables, dans des circonstances offrant plus de chance de choix réfléchis et, par conséquent, plus de bonheur dans le ménage 115

Note 115: (retour) Rapport précité de Mme Mary Léopold-Lacour.

Mais il faudrait savoir si toutes ces liaisons précoces ont le mariage pour but; et lorsqu'elles y aboutissent, on se garde bien de nous dire que ces mariages se terminent souvent par un divorce. En Amérique, le cas n'est pas rare de jeunes couples, très amoureux, mariés à vingt et un ans et désunis à vingt-cinq. L'expérience atteste que, dans tous les pays où fleurit la coéducation, le divorce sévit plus que partout ailleurs. C'est une erreur, souvent cuisante, de traiter le mariage comme une amourette. Vraiment, la coéducation intégrale, avec son programme de «vie en liberté, en joie, en beauté» et autres turlutaines, ne se comprend guère que dans une société convertie à l'union libre. Ceci appelle cela, et réciproquement.

Et ce qui aggrave nos appréhensions, c'est que la coéducation, telle que ses plus chauds partisans la conçoivent, affiche une imprévoyance, une témérité, un relâchement extrêmes. A ceux qui s'inquiètent des contacts trop fréquents et trop faciles entre les grands garçons et les grandes filles de l'enseignement secondaire, Mme Séverine répond, par exemple, que «ces petites préoccupations sont les restes d'une ancestralité et d'un servage moral, sur lesquels il vaut mieux ne pas appuyer.» Il paraît que les enfants d'aujourd'hui ne sont plus les enfants que nous avons été. «Une grande évolution s'est faite dans les cerveaux pendant ces trente dernières années.» Nul n'ignore, en effet, que, malgré les envahissements de la pornographie, les adolescents d'aujourd'hui sont de purs esprits. C'est pourquoi Mme Séverine invite tous les instituteurs à s'affranchir de «la basse et éternelle préoccupation du sexe qui est la plaie que nous portons au flanc.» Et cette préoccupation «est au fond de tout comme un reste des vieux dogmes qu'il est temps d'abolir et d'oublier.» Retenons que cette conclusion, animée du plus pur optimisme libertaire, fut couverte de bravos prolongés 116.

Note 116: (retour) Compte rendu sténographique du Congrès de la Gauche féministe. Voir la Fronde du 9 septembre 1900.

On voit qu'avec de pareilles idées nos enfants seraient bien gardés. Mais ils seront si sages, si savants, si purs! De petits anges libres-penseurs! Car il va sans dire que, dans les collèges mixtes, les éblouissements de la science dissiperont les vagues et obscures croyances. Plus de métaphysique, rien que des faits. Aux révélations de la religion on substituera les «révélations de la biologie». Un sociologue coéducateur nous a affirmé, d'un air sérieux, que la déclaration des Droits de l'Homme remplacerait fort avantageusement les commandements de Dieu. En tout cas, la Gauche féministe a émis le voeu que «la loi ne tolère dans aucune école les affirmations dogmatiques qui se réclament de la liberté de l'enseignement pour asservir les consciences.»