XXIX

La matinée

Les orchestres sonnèrent la diane aux premiers rayons du soleil, réveillant de leurs airs joyeux les habitants fatigués du pueblo.

C’était le dernier jour de la fête, mais en vérité c’était la fête elle-même. On s’attendait à voir beaucoup plus que la veille. Les Frères du Tiers Ordre étaient plus nombreux que ceux du Très-Saint Rosaire et leurs associés souriaient pieusement, sûrs d’humilier leurs rivaux. Ils avaient acheté la plus grande partie des cierges: les marchands de cierges chinois avaient fait une riche moisson, aussi pensaient-ils à se faire baptiser; beaucoup assuraient que ce n’était pas par foi dans le catholicisme mais bien pour le simple désir de prendre femme. A cela, les dévotes répondaient:

—Et quand bien même il en serait ainsi, le mariage de tant de Chinois à la fois n’en serait pas moins un miracle et leurs épouses les convertiraient ensuite.

Chacun avait revêtu ses habits de fête; tous les bijoux étaient sortis de leurs coffrets, les fripons et les joueurs étalaient des chemises bordées de gros boutons en brillants, de pesantes chaînes d’or et de blancs chapeaux de jipijapa1. Seul, le vieux philosophe avait gardé son ordinaire costume: la chemise de sinamay2 à raies sombres, boutonnée jusqu’au col, de grands souliers et un large chapeau de feutre, couleur de cendre.

—Vous paraissez aujourd’hui plus triste que jamais? lui dit le lieutenant principal. Faut-il donc, parce que nous avons tant de sujets de pleurer, que nous ne nous amusions pas une fois de temps en temps?

—S’amuser n’est pas faire des folies! répondit le vieillard. C’est l’orgie insensée de tous les ans! Et pourquoi dépenser l’argent si inutilement quand il y a tant de besoins et tant de misères? Mais, je comprends! c’est l’orgie, c’est la bacchanale qui doit apaiser les lamentations de ceux qui souffrent.

—Vous savez que je partage votre opinion, reprit D. Filipo, moitié sérieux, moitié riant. Je l’ai défendue, mais que pouvais-je faire contre le gobernadorcillo et contre le curé?

—Démissionner! répondit le vieillard et il s’éloigna.

D. Filipo resta perplexe, suivant le philosophe du regard.

—Démissionner! murmura-t-il en se dirigeant vers l’église. Démissionner! Oui, certainement, si mon poste était une dignité et non une charge, je démissionnerais!

Il y avait foule sur le parvis: hommes et femmes, enfants et vieillards, en habits de fête, confondus, entraient et sortaient par les étroites portes. L’odeur de la poudre se mélangeait à celles des fleurs, de l’encens, des parfums; les bombes, les fusées, les serpenteaux faisaient courir et crier les femmes, amusaient les enfants. Un orchestre jouait devant le couvent: d’autres, accompagnant la municipalité, parcouraient les rues où flottaient et ondoyaient une multitude de drapeaux. La lumière et les couleurs distrayaient la vue, les musiques et les détonations l’oreille. Les cloches ne cessaient de tinter; les voitures, les calèches se croisaient et les chevaux, qui parfois s’effrayaient, se cabraient, ruaient, donnaient un spectacle gratuit qui, pour n’avoir pas été prévu au programme de la fête, n’en était moins des plus intéressants.

Le Frère principal avait envoyé des domestiques chercher les convives dans la rue, comme pour ce festin dont nous parle l’Evangile. On invitait les gens, presque par la force, à venir prendre du café, du thé, des pâtisseries. Parfois, l’invitation ressemblait à une querelle.

On allait célébrer la grand’messe, celle que l’on appelle la dalmatique, de la même façon que la veille; le rapport du digne correspondant nous l’a déjà fait connaître; mais aujourd’hui, le célébrant devait être le P. Salvi et, parmi les assistants, on attendait l’Alcalde de la province avec beaucoup d’autres Espagnols et de notables; enfin on allait entendre le P. Dámaso qui, comme prédicateur, jouissait dans la province de la plus grande renommée. L’alférez lui-même, qui se méfiait des sermons du P. Salvi, était venu, tant pour faire preuve de bonne volonté que pour prendre sa revanche des mauvais moments que lui avait fait passer le curé. La réputation du P. Dámaso était telle que, d’avance, le correspondant avait écrit au directeur du journal:

«Tout s’est passé comme je vous l’avais annoncé dans ma lettre d’hier. Nous avons eu la spéciale joie d’entendre le T. R. P. Fr. Dámaso Verdolagas, ancien curé de ce pueblo, transféré aujourd’hui dans un autre plus important en récompense de ses bons services. L’insigne orateur sacré a occupé la chaire du Saint-Esprit en prononçant un très éloquent et très profond sermon qui édifia et laissa pâmés d’admiration tous les fidèles, qui regardaient anxieux sortir de ses lèvres fécondes la fontaine salutaire de la vie éternelle. Sublimité dans le sujet, hardiesse dans les conceptions, nouveauté dans les phrases, élégance dans le style, naturel dans le geste, grâce dans la parole, élégance dans les idées, tels sont les mérites du Bossuet espagnol qui lui ont justement conquis sa haute réputation, non seulement parmi les notables espagnols, mais encore chez les rudes indiens et chez les fils astucieux du Céleste Empire.»

Le confiant correspondant se vit néanmoins obligé de biffer une grande partie de ce qu’il avait écrit. Le P. Dámaso se plaignait d’un léger rhume qui l’avait pris la nuit précédente; après avoir chanté quelques joyeuses peteneras3, il avait mangé trois sorbets et assisté un moment au spectacle. Aussi voulait-il renoncer à être l’interprète de Dieu auprès des hommes; mais, comme il ne se trouva pas d’autre prêtre qui connût la vie et les miracles de saint Diego—le curé les savait, lui, mais officiant il ne pouvait prêcher—les autres religieux furent unanimes à trouver que le timbre de la voix du P. Dámaso était parfait et que ce serait un grand malheur si un sermon aussi éloquent que celui qu’il avait composé et appris ne devait pas être prononcé. La vieille gouvernante lui prépara donc des limonades, lui oignit le cou et la poitrine d’onguents et d’huiles, l’enroula dans des draps chauds, le massa, etc. Le P. Dámaso avala des œufs crus battus dans du vin, puis il ne mangea ni ne parla de la matinée; à peine prit-il un verre de lait, une tasse de chocolat et une petite douzaine de biscuits, renonçant héroïquement à son poulet frit et à son demi fromage de la Laguna ordinaires, parce que, selon la gouvernante, le poulet et le fromage ont du sel et de la graisse et peuvent provoquer la toux.

—Il fait tout pour gagner le ciel et nous convertir! se dirent émues les sœurs du Tiers Ordre lorsqu’elles apprirent tous ces sacrifices.

—C’est la Vierge de la Paix qui le punit! murmurèrent les sœurs du Très-Saint Rosaire qui ne pouvaient lui pardonner d’avoir penché du côté de leurs rivales.

A huit heures et demie la procession sortit à l’ombre de la tenture de cotonnade. C’était exactement celle de la veille avec, en plus, comme nouveauté, la Confrérie du Vénérable Tiers Ordre. Des vieux, des vieilles et quelques jeunes femmes à démarche de vieilles, se montraient en longs habits de guingon; les pauvres les portaient en toile, les riches en soie ou même en véritable guingon franciscain; ils les choisissaient parmi ceux qu’avaient le plus usés les Révérends Moines Franciscains. Tous ces habits sacrés étaient authentiques; ils venaient du couvent de Manille où le peuple les acquiert par charité, en échange d’un prix fixe4, s’il est permis d’employer ici le langage des boutiques. Ce prix fixe peut augmenter mais ne peut jamais diminuer. Ce même couvent et celui de Santa Clara vendent aussi d’autres habits qui possèdent, en plus de la grâce toute spéciale de procurer beaucoup d’indulgences aux morts qu’on y ensevelit, la grâce plus spéciale encore de coûter d’autant plus cher qu’ils sont plus vieux, plus râpés, plus hors d’usage. Nous écrivons ceci pour renseigner les lecteurs pieux qui voudraient faire usage de ces reliques sacrées et aussi pour apprendre à quelque gueux de drapier courant après la fortune, qu’en envoyant aux Philippines un chargement d’habits mal cousus et crasseux, ils s’y vendront encore seize pesos, et même plus, selon qu’ils paraîtront plus ou moins en guenilles.

Saint Diego de Alcalá était traîné dans un char orné de plaques d’argent repoussé. Le saint, suffisamment sec avait un buste en marbre d’une expression sévère et majestueuse, malgré son abondante tignasse tonsurée, frisée comme celle des nègres. Son vêtement était de satin brodé d’or.

Notre vénérable Père Saint François suivait, puis la Vierge, dans le même équipage que la veille; mais cette fois, sous le dais, marchait le P. Salvi et non plus l’élégant P. Sibyla aux manières distinguées. Toutefois, si le P. Salvi n’avait pas la belle allure de son rival, il le surpassait en onction: les mains jointes, les yeux baissés, le corps à demi courbé, il édifiait la foule par son humble et mystique attitude. Le dais était porté par les cabezas de barangay eux-mêmes, suant de satisfaction en se voyant à la fois demi-sacristains, recouvreurs d’impôts, rédempteurs de l’humanité vagabonde et pauvre et, par conséquent, Christs au petit pied, donnant leur sueur sinon leur sang pour racheter les péchés des hommes. Le vicaire, en surplis, allait d’un char à l’autre, portant l’encensoir dont il envoyait par instant la fumée vers les narines du curé qui se faisait alors plus sérieux et plus grave encore.

Ainsi, lentement et posément, la procession s’avançait au son des cloches, des cantiques et des religieux accords éparpillés dans l’air par les orchestres qui suivaient chaque char. Entre temps, le Frère principal distribuait avec une louable sollicitude des cierges que nombre de fidèles emportaient chez eux; c’était de la lumière pour jouer aux cartes pendant quatre soirées. Dévotement les curieux s’agenouillaient au passage du char de la Mère de Dieu et récitaient avec ferveur des Credo et des Salve.

Le char s’arrêta en face d’une maison aux fenêtres ornées de riches tentures où se montraient l’Alcalde, Capitan Tiago, Maria Clara, Ibarra, divers Espagnols et des jeunes filles. Le P. Salvi leva les yeux, mais ne fit pas le plus petit geste de salut, le moindre signe de reconnaissance; un instant seulement il se redressa, et sa chape tomba sur ses épaules avec plus de grâce et d’élégance.

Dans la rue, sous la fenêtre, une jeune fille au visage sympathique, vêtue avec beaucoup de luxe, portait dans son bras un enfant en bas âge. Elle devait être nourrice ou bonne d’enfants, car le bébé était blanc et blond et elle brune, avec des cheveux plus noirs que du jais.

En voyant le curé, le pauvre poupon tendit ses petites mains, sourit de ce rire de l’enfance qui ne cause pas de douleurs et n’est jamais causé par elles et, balbutiant, au milieu d’un court silence, il cria: Pa...pa! papa! papa!

La jeune fille tressaillit, posa précipitamment sa main sur la bouche du bébé, et, confuse, s’éloigna en courant. L’enfant se mit à pleurer.

Les gens à l’esprit malin se regardèrent, les Espagnols qui avaient vu cette courte scène sourirent. La pâleur naturelle du P. Salvi se changea en un ton de coquelicot.

Et cependant les rieurs avaient tort: cette femme était une étrangère et le curé ne la connaissait pas.


1 Nom indien des chapeaux de Panama.—N. des T.

2 Toile fabriquée avec le filament d’une variété de l’abaca, nommée albay.—N. des T.

3 Airs andalous.—N. des T.

4 En français dans le texte.—N. des T.

XXX

A l’église

Le local exigu que les hommes assignent pour demeure au Créateur de tout ce qui existe était comble.

On se bousculait, on s’écrasait, on se piétinait; ceux qui sortaient en petit nombre comme ceux qui entraient, beaucoup plus nombreux, poussaient des exclamations à chaque bourrade. De loin, on tendait le bras pour mouiller les doigts dans l’eau bénite, mais de plus près on en sentait l’odeur et la main se retirait; on entendait alors un grognement, une femme refoulée blasphémait un juron, mais les bousculades n’en continuaient pas moins. Quelques vieillards qui étaient arrivés à rafraîchir leurs doigts dans cette eau couleur de fange où s’était lavée toute la population, sans compter les étrangers, s’en oignaient dévotement, non sans peine, l’occiput, le sommet du crâne, le front, le nez, la barbe, la poitrine et le nombril, avec la conviction qu’ayant ainsi sanctifié toutes ces parties de leur corps ils ne souffriraient plus ni de torticolis, ni de douleurs de tête, ni de phtisie, ni d’indigestion. Quant aux personnes jeunes, peut-être moins sujettes aux maladies, peut-être ayant moins de foi dans les vertus prophylactiques de ce bourbier, à peine humectaient-elles l’extrémité de leur doigt, pour ne pas donner prise aux bavardages de la gent dévote, et faisaient-elles semblant de se signer le front, sans le toucher.

«Elle peut être bénite et tout ce que l’on voudra! pensait plus d’une jeune fille, mais elle a une couleur...!»

On respirait à peine; la chaleur, l’odeur de l’animal humain étaient insupportables; mais le prédicateur valait bien que l’on endurât toutes ces misères et son sermon coûtait au pueblo deux cent cinquante pesos. Le vieux Tasio avait dit à ce propos:

—Deux cent cinquante pesos pour un sermon! Un seul homme et une seule fois! Le tiers de ce que l’on donne aux comédiens qui travailleront pendant trois soirées! Décidément vous êtes bien riches!

—Qu’est-ce que ceci a à voir avec le prix de la comédie! répondit avec mauvaise humeur le nerveux maître des Frères du Tiers Ordre; avec la comédie, les âmes vont en enfer; elles vont au ciel avec le sermon! S’il avait demandé mille pesos nous les aurions payés et nous lui devrions encore des remerciements...

—Après tout, vous avez raison! répliqua le philosophe; pour moi du moins le sermon m’amuse plus que la comédie!

—Eh bien! moi, la comédie ne m’amuse pas plus que le sermon! cria l’autre, furieux.

—Je le crois bien, vous comprenez autant l’un que l’autre!

Et l’impie s’en alla sans faire cas des insultes et des funestes prophéties sur sa vie future que lui lançait l’irritable dévot.

En attendant l’Alcalde, on suait, on bâillait: les éventails, les chapeaux, les mouchoirs agitaient l’air; les enfants pleuraient et criaient, donnant à travailler aux sacristains qui devaient les chasser du temple, ce qui faisait dire au consciencieux et flegmatique maître de la Confrérie du Très-Saint Rosaire:

—N.S. Jésus-Christ disait: «Laissez venir à moi les petits enfants», c’est vrai, mais il devait entendre par là, les enfants qui ne pleurent pas!

Une vieille, habillée de guingon, la sœur Puté, disait à sa petite fille, une gamine de six ans, agenouillée près d’elle:

—Sois attentive, écoute bien, damnée! tu vas entendre un sermon comme celui du Vendredi-Saint!

Et elle la gratifia d’un léger pinçon pour réveiller la piété de la fillette; celle-ci fit la moue, allongea le museau et fronça les sourcils.

Quelques hommes accroupis dormaient près des confessionnaux; un vieillard à tête blanche enseignait à une vieille, qui mâchait des prières et faisait rapidement courir les doigts sur les grains de son chapelet, quelle était la meilleure manière de se soumettre aux desseins du ciel et, peu à peu, il se mettait à faire comme elle.

Ibarra était dans un coin; Maria Clara s’agenouillait près du grand autel à une place que le curé avait eu la galanterie de faire réserver par les sacristains. Capitan Tiago, en frac, avait pris rang au banc des autorités; aussi les enfants, qui ne le connaissaient pas, le prenaient pour un autre gobernadorcillo et n’osaient l’approcher.

Enfin, le señor Alcalde arriva avec son État-Major; il venait de la sacristie et s’assit dans un des magnifiques fauteuils placés sur un tapis. L’Alcalde portait un costume de grand gala, sur lequel reluisait le cordon de Charles III accompagné de quatre ou cinq autres décorations.

Le peuple ne le reconnut pas.

—Tiens! s’écria un paysan, un civil habillé en comédien.

—Imbécile! lui répondit son voisin, en lui donnant un coup de coude, c’est le prince Villardo que nous avons vu hier soir au théâtre.

Aux yeux du peuple, l’Alcalde montait en grade; il en arrivait à être prince enchanté, vainqueur de géants.

La messe commença. Ceux qui étaient assis se levèrent, ceux qui dormaient se réveillèrent au bruit de la sonnette et de l’éclatante voix des chantres. Le P. Salvi, en dépit de sa gravité, paraissait très satisfait, car ce n’étaient rien moins que deux Augustins qui lui servaient de diacre et de sous-diacre.

Chacun à leur tour, ils chantaient d’une voix plus ou moins nasale, avec une prononciation plus ou moins claire, sauf l’officiant dont l’organe était tremblant, assez souvent faux même, au grand étonnement de ceux qui le connaissaient. Il se mouvait cependant avec précision et élégance, disait le Dominus vobiscum avec onction, inclinant un peu la tête de côté et regardant la voûte. En voyant de quel air il recevait la fumée de l’encens, on aurait dit que Galien avait raison d’admettre que la fumée passait des fosses nasales dans le crâne par le crible des ethmoïdes. Il se redressait, rejetait la tête en arrière et s’avançait ensuite vers le centre du maître-autel, avec une telle emphase, une telle gravité, que Capitan Tiago le trouva plus majestueux encore que le comédien chinois qu’il avait vu la veille, revêtu d’habits impériaux, barbouillé, l’épée ornée d’un flot de rubans, orné d’une barbe en crins de cheval et de babouches à hautes semelles.

—Indubitablement, pensait-il, un seul de nos curés a plus de majesté que tous les empereurs.

Enfin, le moment tant espéré arriva: on allait entendre le P. Dámaso. Les trois prêtres s’assirent dans leurs fauteuils et prirent une attitude édifiante, pour parler le langage de l’honorable correspondant; l’Alcalde et les autres gens à verge et à bâton les imitèrent, la musique cessa.

Ce subit passage du bruit au silence réveilla la vieille sœur Puté qui ronflait déjà, grâce à la musique. Comme Sigismond ou comme le cuisinier du conte de Dornröschen, la première chose qu’elle fit en se réveillant fut de donner une tape sur la tête de sa petite-fille qui, elle aussi, s’était endormie. L’enfant commença à pleurer, mais de suite elle s’arrêta, distraite, en regardant une femme qui se donnait des coups sur la poitrine avec une conviction enthousiaste.

Tous s’efforçaient de se placer le plus commodément possible; ceux qui n’avaient pas de banc s’accroupirent, les femmes à même le sol ou sur leurs propres jambes, à la façon des tailleurs.

Le P. Dámaso traversa la multitude, précédé de deux sacristains et suivi d’un autre moine qui portait un grand cahier. Il disparut dans l’escalier en colimaçon, mais promptement on revit sa grosse tête, puis son buste herculéen. Tout en toussottant, il promena de tous côtés un regard assuré; il vit Ibarra, et d’un clignement d’œil particulier l’assura qu’il ne l’oublierait pas dans ses prières, puis il lança un regard de satisfaction au P. Salvi, un autre de dédain au P. Manuel Martin, le prédicateur de la veille, et cette revue terminée, se retourna en disant à son compagnon dissimulé à ses pieds:

«Attention, frère!» Celui-ci ouvrit le cahier.

Mais le sermon mérite un chapitre à part. Un jeune homme, qui apprenait alors la tachygraphie et avait la passion des grands orateurs, l’a sténographié; grâce à lui, nous pouvons produire ici un échantillon de l’éloquence sacrée dans ces régions.

XXXI

Le sermon

Fr. Dámaso commença lentement à mi-voix:

Et spiritum tuum bonum dedisti, qui doceret eos, et manna tuum non prohibuisti ab ore eorum, et aquam dedisti eis in siti. Et tu leur as donné ta sagesse pour les instruire, et tu n’as pas retiré la manne de leur bouche, et tu leur as donné de l’eau quand ils avaient soif! Paroles que dit le Seigneur par la bouche d’Esdras, livre II, chap. IX, vers. 20.

Le P. Sibyla regarda surpris le prédicateur, le P. Manuel Martin pâlit et se mordit les lèvres; ce début était meilleur que le sien.

Etait-ce un effet préparé ou bien l’enrouement persistait-il encore, mais le P. Dámaso toussa à plusieurs reprises, appuyant les deux mains sur l’appui de la sainte tribune. L’Esprit-Saint était sur sa tête, repeint à neuf, blanc, propre, le bout des pattes et le bec couleur de rose.

—Excellentissime Señor (à l’Alcalde), très vertueux prêtres, chrétiens, frères en Jésus-Christ!

Ici une pose solennelle, un nouveau regard circulaire sur l’auditoire, dont l’attention et le recueillement donnèrent satisfaction à l’orateur.

La première partie du sermon devait être en castillan, l’autre en tagal: loquebantur omnes linguas1.

Après le préambule et la pose, il étendit majestueusement la main droite vers l’autel en regardant fixement l’Alcalde, puis se croisa lentement les bras sans dire une parole et, passant de ce calme à la mobilité, rejeta la tête en arrière, montra l’entrée principale en coupant l’air du bord de la main avec une telle impétuosité que les sacristains interprétèrent le geste comme un ordre et fermèrent les portes: l’alférez devint inquiet, il ne savait s’il devait sortir ou rester. Mais déjà le prédicateur commençait à parler d’une voix forte, pleine et sonore: décidément la vieille gouvernante était un bon médecin.

—Éclatant et splendide est l’autel, large la porte principale, l’air est le véhicule de la sainte parole divine qui jaillira de ma bouche; écoutez donc, avec les oreilles de l’âme et du cœur, pour que les paroles du Seigneur ne tombent pas dans un terrain pierreux, où les mangeront les oiseaux de l’Enfer, mais qu’elles croissent et s’élèvent comme une sainte semence dans le champ de notre vénérable et séraphique Père S. François! Vous, grands pécheurs, captifs des Mores de l’âme qui infestent les mers de la vie éternelle dans les puissantes embarcations de la chair et du monde, vous qui êtes chargés des chaînes de la lascivité et de la concupiscence et ramez sur les galères du Satan infernal, voyez ici, avec une révérente componction, celui qui rachète les âmes de la captivité du Démon, l’intrépide Gédéon, le courageux David, le victorieux Roland du Christianisme, le garde civil céleste, plus vaillant que tous les gardes civils réunis, du passé et de l’avenir;—l’alférez fronça le sourcil—oui, señor alférez, plus vaillant et plus puissant que tous, qui, sans autre fusil qu’une croix de bois, vainquit avec hardiesse l’éternel tulisan des ténèbres, avec tous les partisans de Luzbel, et les aurait pour toujours écrasés si les esprits n’étaient pas immortels! Cette merveille de la création divine, ce phénomène impossible est le bienheureux Diego de Alcalá dont, en employant une comparaison,—parce que, comme dit l’autre, les comparaisons aident bien à la compréhension des choses incompréhensibles—dont je dirai que ce grand saint est seulement et uniquement un simple soldat, un vivandier, dans notre très puissante compagnie, que commande du ciel notre séraphique Père S. François et à laquelle j’ai l’honneur d’appartenir comme caporal ou sergent par la grâce de Dieu.

Les rudes indiens, comme dit le correspondant, ne pêchèrent dans ce paragraphe que les mots garde civil, tulisan, S. Diego et S. François; ils avaient observé la grimace de l’alférez, le geste belliqueux du prédicateur et ils en déduisirent que celui-ci était fâché après le garde civil parce qu’il ne poursuivait pas les tulisanes, que S. Diego et S. François s’en chargeraient, et y réussiraient très bien, comme le prouve une peinture visible au couvent de Manille, où l’on voit S. François, sans autre arme que son cordon, arrêter l’invasion chinoise dans les premières années de la découverte. Les dévotes en furent enchantées, elles remercièrent Dieu de ce secours, ne doutant pas qu’une fois les tulisanes disparus, S. François détruirait aussi les gardes civils. L’attention redoubla donc, tandis que le P. Dámaso continuait:

—Excellentissime señor: Les grandes choses sont toujours grandes, même à côté des petites, et les petites toujours petites, même à côté des grandes. L’Histoire le dit, mais comme l’Histoire frappe un coup sur le clou et cent sur le fer, comme elle est faite par les hommes et que les hommes se trompent: errarle es hominum2, comme dit Cicéron, celui qui a une bouche se trompe, comme on dit dans mon pays, il en résulte qu’il y a de très profondes vérités que l’histoire passe sous silence. Ces vérités, Excellentissime señor, l’esprit divin l’a dit dans sa suprême sagesse, que l’intelligence humaine n’a jamais comprise depuis les temps de Sénèque et d’Aristote, ces savants religieux de l’antiquité, jusqu’à nos jours pécheurs. Ces vérités sont que les choses petites ne sont pas toujours petites, mais sont parfois grandes, non pas à côté des petites, mais à côté des plus grandes de la terre, et du ciel, et des nuages, et des eaux, et de l’espace, et de la vie et de la mort.

—Amen! répondit le maître du Tiers Ordre, et il se sanctifia.

Avec cette figure de rhétorique qu’il avait apprise d’un prédicateur de Manille, le P. Dámaso voulait surprendre son auditoire, et, en effet, il dut toucher du pied son Esprit-Saint qui, hébété par tant de vérités, avait complètement oublié sa mission.

—Patente est à vos yeux!... souffla l’esprit d’en bas.

—Patente est à vos yeux la preuve concluante et frappante de cette éternelle vérité philosophique! Patent ce soleil de vertus, et je dis soleil et non lune, parce qu’il n’y a pas grand mérite à ce que la lune brille pendant la nuit; dans le royaume des aveugles le borgne est roi, la nuit une lumière quelconque, une toute petite étoile peut briller; le plus grand mérite est de pouvoir, comme le soleil, briller encore au milieu du jour: ainsi le frère Diego brille encore au milieu des plus grands saints! Là, vous avez patente à vos yeux, à votre incrédulité impie, l’œuvre maîtresse du Très-Haut pour confondre les grands de la terre, oui, mes frères, patente, patente pour tous, patente!

Un homme se leva pâle et tremblant et se cacha dans un confessionnal. C’était un vendeur d’alcools qui sommeillait; il avait rêvé que les carabiniers lui demandaient la patente qu’il n’avait pas! On assure qu’il ne sortit pas de sa cachette tant que dura le sermon.

—Humble et rare saint! ta croix de bois—celle que portait l’image était d’argent—, ton habit modeste honorent le grand François dont nous sommes les fils et les imitateurs! Nous propageons ta sainte race dans le monde entier, dans tous les coins, dans les villes, dans les villages, sans distinguer le blanc du noir—l’Alcalde ne respira plus—souffrant le jeûne et le martyre, ta sainte race armée de foi et de religion—Ah! respira l’Alcalde—qui maintient le monde en équilibre et l’empêche de tomber dans l’abîme de la perdition!

Les auditeurs, sans en excepter Capitan Tiago, bâillaient peu à peu. Maria Clara n’entendait pas le sermon; elle savait qu’Ibarra n’était pas loin et pensait à lui, tandis qu’elle regardait en s’éventant l’un des évangélistes dont le taureau avait toutes les allures d’un petit carabao.

—Tous nous devrions connaître par cœur les Saintes Écritures et, ainsi, je n’aurais pas à vous prêcher, pécheurs; vous devriez savoir des choses aussi importantes, aussi nécessaires que le Pater noster; mais, pour beaucoup, vous l’avez déjà oublié, en vivant comme des protestants ou des hérétiques qui ne respectent pas les ministres de Dieu, comme les Chinois, mais je vais vous condamner, je serai impitoyable pour vous, damnés!

—Qu’est-ce qu’il nous raconte là, ce Palé Lámaso3, murmura le chinois Carlos, en regardant avec colère le prédicateur, qui poursuivait en improvisant et déchaînait une série d’apostrophes et d’imprécations.

—Vous mourrez dans l’impénitence finale, race d’hérétiques! Dieu vous châtie déjà sur cette terre par les cachots et les prisons! Les familles, les femmes doivent vous fuir, les gouvernants doivent vous pendre tous, pour que la semence de Satan ne germe pas dans la vigne du Seigneur! Jésus-Christ a dit: Si vous avez un membre mauvais qui vous induise au péché, coupez-le, jetez-le au feu!...

Fr. Dámaso était nerveux, il avait oublié son sermon et sa rhétorique.

—Entends-tu? demanda à son compagnon un jeune étudiant de Manille, il faut couper?

—Bah! qu’il commence, lui! répondit l’autre en montrant le prédicateur.

Ibarra s’inquiétait; il regarda derrière lui, cherchant quelque coin, mais toute l’église était pleine. Maria Clara ne voyait ni n’entendait rien, elle analysait le tableau des âmes bénies du Purgatoire, âmes en forme d’hommes et de femmes nues avec des mitres, des chapeaux, des toques, brûlant dans les flammes et s’accrochant au cordon de S. François qui supportait tout ce poids sans se rompre.

Dans toute cette improvisation, le moine qui jouait le rôle de l’Esprit-Saint inférieur perdit le fil du sermon et sauta trois longs paragraphes, manquant ainsi à son rôle de souffleur auprès du P. Dámaso qui, haletant, se reposait de son apostrophe.

—Lequel de vous, pécheurs qui m’écoutez, lécherait les plaies d’un mendiant pauvre et dépenaillé? Qui? que celui-là réponde et lève la main! Personne! Je le savais déjà; seul pouvait le faire un saint comme Diego de Alcalá; lui, lécha toute la foule des pauvres, disant à un frère qui s’étonnait: C’est ainsi que l’on guérit ce malade! O charité chrétienne! O piété sans exemple! O vertu des vertus! O modèle inimitable! O talisman sans tache!...

Et il poursuivit lançant toute une longue série d’exclamations, les bras en croix, les élevant, les abaissant, comme s’il avait voulu s’envoler ou épouvanter les oiseaux.

—Avant de mourir il parla en latin sans savoir le latin! Soyez anéantis, pécheurs! Vous, malgré que vous l’ayez étudié, que l’on vous ait donné des coups pour vous le faire apprendre, vous ne parlez pas le latin, vous mourrez sans le parler! Parler latin est une grâce de Dieu, c’est pour cela que l’Église parle latin! Moi aussi je parle latin! Comment? Dieu allait dénier cette consolation à son cher Diego? Il pouvait mourir, il pouvait le laisser mourir sans qu’il ait parlé latin? Impossible! Dieu n’aurait pas été juste, il n’aurait pas été Dieu! Diego parla donc latin, les auteurs de l’époque nous en apportent le témoignage!—Et il termina son exorde par le morceau qui lui avait coûté le plus de travail et qu’il avait plagié d’un grand écrivain, Sinibaldo de Mas.

—Je te salue donc, illustre Diego, honneur de notre corporation! Tu fus l’exemple de toutes les vertus, modeste avec honneur, humble avec noblesse, soumis avec orgueil, sobre avec ambition, ennemi avec loyauté, compatissant avec pardon, religieux avec scrupule, croyant avec dévotion, crédule avec candeur, chaste avec amour, silencieux avec secret, souffrant avec patience, vaillant avec crainte, continent avec volupté, hardi avec résolution, obéissant avec sujétion, honteux avec conscience du point d’honneur, soigneux de tes intérêts avec détachement, adroit avec capacité, cérémonieux avec urbanité, astucieux avec sagacité, miséricordieux avec piété, prudent avec honte, vindicatif avec courage, pauvre par amour du travail avec résignation, prodigue avec économie, actif avec négligence, économe avec libéralité, simple avec pénétration, réformateur avec suite, indifférent avec désir d’apprendre: Dieu te créa pour goûter les délices de l’amour platonique...! Aide-moi à chanter tes grandeurs et ton nom plus haut que les étoiles et plus pur que le soleil même qui tourne à tes pieds! Aidez-moi, vous, demandez à Dieu l’inspiration suffisante en récitant l’Ave Maria!

Tous s’agenouillèrent, un murmure s’éleva comme le bourdonnement de mille moucherons. L’Alcalde plia laborieusement un genou en remuant la tête avec ennui; l’alférez était pâle et contrit:

—Au diable le curé! murmura un des deux jeunes gens qui venaient de Manille.

—Silence! répondit l’autre, sa femme nous écoute...

Pendant ce temps, au lieu de réciter l’Ave Maria, le P. Dámaso, après avoir réprimandé son Esprit Saint qui avait sauté trois des meilleurs paragraphes, prenait deux meringues et un verre de Malaga, certain de trouver dans cette légère collation plus d’inspiration que dans tous les Esprits Saints possibles, qu’ils soient en bois, sous forme de colombe, au dessus de sa tête, ou de chair et d’os, sous la forme d’un moine distrait, à ses pieds. Il allait commencer le sermon tagal.

La vieille dévote donna une autre bourrade à sa petite fille qui se réveilla de mauvaise humeur et demanda:

—Est-ce déjà le moment de pleurer?

—Pas encore; mais ne t’endors pas, petite damnée, répondit la bonne grand’mère.

Sur cette deuxième partie du sermon, en langue tagale, nous n’avons que des aperçus. Le P. Dámaso improvisait, non pas qu’il sût mieux le tagal que le castillan, mais, tenant les Philippins de la province pour fort ignorants en rhétorique, il ne craignait pas de dire des sottises devant eux. Avec les Espagnols, c’était autre chose: il avait entendu parler des règles de l’éloquence et peut-être, parmi ses auditeurs, pouvait-il s’en trouver, comme l’Alcalde principal, par exemple, qui eussent fait leurs classes: aussi écrivait-il ses sermons, les corrigeant, les limant, puis les apprenant de mémoire et s’essayant à les répéter deux ou trois jours avant de monter en chaire.

Il est certain qu’aucun des assistants ne comprit l’assemblage du sermon: ils avaient l’intelligence si obtuse, le prédicateur était si profond, comme disait sœur Rufa que c’est en vain qu’ils attendirent l’occasion de pleurer et la petite fille damnée de la vieille dévote se rendormit.

Mais cependant cette seconde partie eut des conséquences plus graves que la première, au moins pour certains de nos personnages.

Il commença avec un Maná capatir con cristiano4, que suivit une avalanche de phrases intraduisibles; il parla de l’âme, de l’enfer, du mahal na santo pintacisi5, des pécheurs indiens et des vertueux Pères Franciscains.

—Menche6! dit un des irrévérents Manilènes à son compagnon; c’est du grec pour moi, je m’en vais.

Et, voyant les portes fermées, il sortit par la sacristie au grand scandale de l’assistance et du prédicateur qui pâlit et s’arrêta au milieu de sa phrase. Quelques-uns s’attendaient à une violente apostrophe, mais le P. Dámaso se contenta de les suivre du regard et poursuivit son sermon.

Des malédictions se déchaînèrent contre le siècle, contre le manque de respect, l’irréligiosité naissante. Ce point paraissait être son fort, car il se montrait inspiré et s’exprimait avec force et clarté. Il parla des pécheurs qui ne se confessent pas, qui meurent en prison sans sacrements, des familles maudites, des petits métis orgueilleux et affectés, des jeunes savantasses, philosophaillons7, avocaillons, étudiantillons, etc. On connaît l’habitude de beaucoup lorsqu’ils veulent ridiculiser leurs ennemis; ils ajoutent à chaque mot une terminaison diminutive parce que leur cerveau ne leur fournit pas autre chose; cela leur suffit, ils en sont très heureux.

Ibarra écouta tout et comprit les allusions. Conservant une tranquillité apparente, ses yeux cherchaient Dieu et les autorités, mais il n’y avait rien de plus que des images de saints; quant à l’Alcalde il dormait.

Pendant ce temps, l’enthousiasme du prédicateur montait par degrés. Il parlait des anciens temps où tout philippin, rencontrant un prêtre, se découvrait, mettait le genou en terre et lui baisait la main.—«Mais, maintenant, ajouta-t-il, vous ne faites autre chose que quitter le salakot ou le chapeau de castorillo8 que vous inclinez sur votre tête pour ne pas déranger l’ordre de votre coiffure! Vous vous contentez de dire: bonjour, among9, et il y a d’orgueilleux étudiantillons, sachant quelque peu de latin qui, parce qu’ils ont étudié à Manille et en Europe, se croient le droit de nous serrer la main au lieu de la baiser.... Ah! le jour du jugement approche, le monde va finir, beaucoup de saints l’ont prédit, il va pleuvoir du feu, des pierres et des cendres pour châtier votre superbe!»

Et il exhortait le peuple à ne pas imiter ces sauvages, mais à les fuir, à les détester, parce qu’ils étaient excommuniés.

Écoutez ce que disent les saints conciles: Quand un indien rencontrera un curé dans la rue, il courbera la tête et tendra le cou pour que l’among s’appuie sur lui; si le curé et l’indien sont tous deux à cheval, alors l’indien s’arrêtera et retirera révérencieusement son salakot ou son chapeau; enfin, si l’indien est à cheval et le curé à pied, l’indien descendra de cheval et n’y remontera pas jusqu’à ce que le curé lui ait dit: sulung ou soit suffisamment éloigné. Voilà ce que disent les saints conciles et qui ne leur obéira pas sera excommunié!

—Et quand l’indien est monté sur un carabao? demanda un paysan scrupuleux à son voisin.

—Alors.... il poursuit son chemin! répondit celui-ci qui était un casuiste.

Mais, malgré les gestes et les cris du prédicateur, beaucoup s’endormaient ou tout au moins n’écoutaient plus, car ces sermons étaient de toujours et de partout; en vain quelques dévotes essayèrent de soupirer et de pleurnicher sur les péchés des impies, elles durent y renoncer, personne ne faisant chœur avec elles... Même la sœur Puté pensait à toute autre chose. Un homme assis à son côté s’était si bien endormi qu’il tomba sur elle en lui fripant son corsage: la bonne vieille prit son sabot et, tapant sur l’homme pour le réveiller, lui cria:

—Aïe! va-t’en, sauvage, animal, démon, carabao, chien, damné!

Naturellement, un tumulte s’éleva. Le prédicateur s’arrêta, leva les sourcils, surpris d’un tel scandale. L’indignation étouffait la parole dans sa gorge, il ne put que mugir en frappant la chaire de ses poings. L’effet voulu fut produit: la vieille lâcha le sabot et, tout en grognant et en répétant de multiples signes de croix, se mit très dévotement à genoux.

—Ah! ah! ah! ah! put enfin s’écrier le prêtre irrité, en croisant les bras et en remuant la tête; c’est pour cela que je vous ai prêché ici toute la matinée, sauvages! Ici, dans la maison de Dieu, vous vous disputez, vous vous injuriez, polissons! Ah! ah! vous ne respectez rien...! C’est l’œuvre de l’injure et de l’incontinence du siècle! Je le disais bien, ah! ah!..

Une fois lancé sur ce thème, il prêcha une demi-heure encore! L’Alcalde ronflait, Maria Clara inclinait la tête, la pauvrette ne pouvait résister au sommeil, n’ayant plus de tableau à analyser pour se distraire. Ibarra s’émotionnait peu de ce que disait le P. Dámaso, ses allusions ne le touchaient pas; il voyait une petite maison sur la cime d’une montagne avec Maria Clara dans le jardin. Que lui importaient les hommes se traînant au fond de la vallée dans leurs misérables pueblos.

Deux fois déjà le P. Salvi avait fait tinter la sonnette; mais c’était verser de l’huile sur le feu: le P. Dámaso était entêté, son sermon se prolongeait toujours. Fr. Sibyla se mordait les lèvres; plusieurs fois il mit et retira son lorgnon de cristal de roche monté en or; Fr. Manuel Martin était le seul qui paraissait écouter avec plaisir et souriait parfois.

Enfin, Dieu dit: Assez! L’orateur se lassa et descendit de la chaire.

Tous s’agenouillèrent pour rendre grâce à Dieu. L’Alcalde se frotta les yeux, étendit un bras comme pour s’étirer, exhala un profond soupir et un bâillement.

La messe continua.

Au moment où Balbino et Chananay chantant l’Incarnatus est, tous s’étaient agenouillés, où les curés inclinaient la tête, un homme murmura à l’oreille d’Ibarra: «A la cérémonie de la bénédiction de la première pierre, ne vous éloignez pas du curé, ne descendez pas dans la fosse, ne vous approchez pas de la pierre, il y va de votre vie!»

Ibarra reconnut Elias qui, ceci dit, se perdit aussitôt dans la foule.


1 Ils parleront toutes les langues.—N. des T.

2 Inutile d’observer que Cicéron n’a jamais employé ce barbare latin de cuisine. Le bon moine veut dire: L’erreur cette chose humaine, errare humanum est.—N. des T.

3 Les Chinois changent le d en l: Pale Lámaso pour Padre Dámaso.—N. des T.

4 Mes frères en Christ.—N. des T.

5 Vénérable saint patron.—N. des T.

6 Ce mot peut se traduire par sapristi!—N. des T.

7 Le texte contient ici un jeu de mots intraduisible en français: filosofillos ó pilosopillos, de piloso, velu, poilu, ou de pillo, fripon.—N. des T.

8 Castorine, étoffe soyeuse et légère.—N. des T.

9 Expression de déférence respectueuse.—N. des T.