L’homme jaune avait tenu parole: ce n’était pas une simple chèvre qu’il avait construite sur la fosse ouverte pour y descendre l’énorme masse de granit; ce n’était pas le trépied que le señor Juan avait édifié pour suspendre une poulie au sommet, c’était quelque chose de plus; à la fois une machine et un ornement, mais un ornement grandiose et une machine impuissante.
L’échafaudage confus et compliqué s’élevait à huit mètres de hauteur; quatre gros madriers enfoncés dans le sol formaient les pièces principales, reliés entre eux par de colossales solives entrecroisées formant diagonales, réunies par de gros clous enfoncés à moitié, sans doute afin de pouvoir démonter plus facilement l’appareil. D’énormes câbles, pendants de tous côtés, donnaient un aspect de solidité et de grandeur à l’ensemble, dont le sommet était couronné de drapeaux aux couleurs bigarrées, de banderoles flottantes et d’énormes guirlandes de fleurs et de feuilles artistement tressées.
En haut, dans l’ombre des madriers, des guirlandes et des drapeaux, pendait, assujettie par des cordes et des crocs de fer, une extraordinaire poulie à trois roues, sur les bords brillants desquelles passaient encastrés trois câbles encore plus gros que les autres, portant suspendue l’énorme pierre de taille creusée en son centre pour former, avec l’excavation de l’autre pierre déjà descendue dans la fosse, le petit espace destiné à conserver l’historique de la journée, journaux, écrits, monnaies, médailles, etc., pour transmettre le tout aux plus lointaines générations. Ces câbles descendaient de bas en haut, retrouvaient une autre poulie non moins grosse attachée au pied de l’appareil et allaient s’enrouler autour du cylindre d’un treuil, supporté par de gros madriers. Ce treuil, qui pouvait être mis en mouvement par deux manivelles, centuplait l’effort dépensé, grâce à un jeu de roues dentées, dont le seul inconvénient était de faire perdre en vitesse ce qu’il faisait gagner en force.
—Regardez, disait l’homme jaune en faisant tourner la manivelle, regardez, señor Juan, comme avec mes seules forces, je fais monter et descendre l’énorme pierre... Tout cela est si bien disposé que je puis à volonté graduer, pouce par pouce, l’ascension de façon que, du fond de la fosse, un homme seul puisse en toute commodité ajuster les deux pierres l’une sur l’autre, tandis que moi je dirigerai d’ici la manœuvre.
Le señor Juan ne pouvait moins faire que d’admirer l’homme qui se louait avec tant de complaisance. Les curieux faisaient des commentaires et ne ménageaient pas leurs compliments au constructeur.
—Qui vous a appris la mécanique? lui demanda le señor Juan.
—Mon père, mon défunt père! répondit-il avec son sourire particulier.
—Et à votre père?
—D. Saturnino, l’aïeul de D. Crisóstomo.
—Ne savez-vous pas que D. Saturnino...
—Oh! je sais beaucoup de choses! Non seulement il frappait ses ouvriers et les exposait au soleil; mais il savait aussi réveiller les endormis et faire dormir les éveillés. Vous verrez par la suite ce que mon père m’a enseigné, vous verrez!
Et l’homme jaune souriait toujours, de son étrange sourire.
Sur une table couverte d’un tapis de Perse étaient placés le cylindre de plomb et les objets qui devaient être conservés dans cette sorte de tombe; une boîte de cristal à parois épaisses devait renfermer cette momie d’une époque et garder pour l’avenir les souvenirs d’un temps passé. Le philosophe Tasio, qui promenait par là ses réflexions, murmurait:
—Peut-être quelque jour, quand l’œuvre qui va naître aujourd’hui, vieillie après tant de vicissitudes, tombera minée, soit par les secousses de la nature, soit par la main de l’homme, sur ces ruines croîtront le lierre et la mousse; puis, quand le temps aura détruit la mousse, le lierre et les ruines, et dispersé leur poussière au vent, biffant des pages de l’Histoire le souvenir de l’œuvre et de ses constructeurs, depuis longtemps déjà effacé de la mémoire des hommes, peut-être, quand les habitants et le sol de ce pays auront disparu, recouverts par de nouvelles couches géologiques, le pic de quelque mineur, heurtant le granit d’où jaillit l’étincelle, fera-t-il sortir de la roche des mystères et des énigmes? Peut-être les savants de la nation qui peuplera alors ces régions, travailleront-ils, comme travaillent aujourd’hui les égyptologues, à pénétrer les secrets des débris d’une grandiose civilisation disparue, qui se croyait éternelle et ne prévoyait pas que jamais une si longue et si profonde nuit pût descendre sur elle? Peut-être alors quelque savant professeur dira-t-il à ses élèves de cinq à sept ans, dans un langage commun à tous les hommes de ce temps-là: «Examinez, messieurs, et étudiez avec soin les objets trouvés dans le sous-sol de notre terrain! nous avons déchiffré quelques signes et traduit quelques mots, et nous pouvons sans crainte présumer que ces objets appartiennent à l’âge barbare de l’humanité, à l’ère obscure que nous sommes convenus d’appeler fabuleuse. En effet, messieurs, pour que vous puissiez vous former une idée approximative de l’état arriéré de nos ancêtres, il me suffira de vous dire que ceux qui vivaient ici, non seulement reconnaissaient encore des rois, mais que pour résoudre toutes les questions de leur gouvernement intérieur ils devaient courir à l’autre extrémité du monde; figurez-vous un corps qui, pour se mouvoir, devrait consulter sa tête située dans une autre partie du globe, peut-être dans une région aujourd’hui recouverte par les vagues. Pour invraisemblable que cela vous paraisse, il ne laissait pas, si nous considérons leurs conditions d’existence, d’en être ainsi pour ces êtres que j’ose à peine appeler humains! En ces temps primitifs, ils étaient encore (ou du moins croyaient être) en relations directes avec leur Créateur, car ils avaient des ministres de celui-ci, êtres différents des autres et toujours dénommés des mystérieux caractères T. R. P. Fr., sur l’interprétation desquels nos savants ne sont pas d’accord. Suivant le professeur de langue que nous avons, et qui ne parle guère plus d’une centaine des défectueux idiomes du passé, T. R. P. signifierait Très Riche Propriétaire, car ces ministres étaient des espèces de demi-dieux, très vertueux, très éloquents, très illustres, et qui, malgré leur énorme pouvoir et leur grand prestige, ne commettaient jamais la moindre faute, ce qui fortifierait ma croyance qu’ils étaient d’une nature différente de celle du reste du peuple. Et, si cela ne suffisait pas pour appuyer mon opinion, il me resterait encore un argument: personne ne nie, et il se confirme de plus en plus chaque jour, que ces êtres mystérieux faisaient à leur volonté descendre Dieu sur la terre en prononçant certaines paroles, que Dieu ne pouvait parler que par leur bouche, qu’ils buvaient son sang, mangeaient sa chair et la donnaient souvent à manger aussi aux hommes du commun...»
Voilà le langage que, avec beaucoup d’autres réflexions encore, l’incrédule philosophe mettait dans la bouche des hommes corrompus de l’avenir...
Dans les kiosques qu’occupaient hier l’instituteur et ses élèves, se prépare maintenant le repas abondant et somptueux. Sur la table destinée aux enfants de l’école, on ne voit pas une bouteille de vin, mais en échange beaucoup de fruits. Dans l’allée ombragée qui réunit les deux kiosques sont disposés les sièges pour les musiciens ainsi qu’une table couverte de pâtisseries, de confitures et de carafes d’eau, couronnées de feuilles et de fleurs pour le public altéré.
Le maître d’école avait fait élever des mâts de cocagne, des barrières, suspendre des poêles, des marmites, pour d’allègres jeux.
La foule, en habits éclatants de couleurs joyeuses, s’amoncelait, fuyant l’ardeur du soleil, soit à l’ombre des arbres, soit sous les berceaux fleuris. Les enfants, pour mieux voir la cérémonie, grimpaient aux branches, escaladaient les pierres, suppléant ainsi à la petitesse de leur taille; ils regardaient avec envie les élèves de l’école qui, propres et bien vêtus, occupaient un endroit spécialement réservé. Les parents étaient enthousiasmés de voir, eux, simples paysans, leurs fils manger sur une nappe blanche, presque aussi bien que le curé ou l’alcalde. Il leur suffisait de penser à cela pour se sentir rassasiés; le souvenir d’un tel événement se transmettrait de père en fils.
On entendit bientôt les accords lointains de la musique: elle s’avançait, précédée d’une foule bigarrée où se mêlaient jeunes et vieux, hommes et femmes, vêtus des couleurs les plus disparates. L’homme jaune s’inquiéta, d’un regard il examina toute sa construction. Un paysan curieux, qui observait avec soin tous ses mouvements, suivit son regard; c’était Elias. Lui aussi, était venu assister à la cérémonie; son salakot et son rustique costume le rendaient presque méconnaissable. Il était placé au meilleur endroit, non loin du treuil, au bord de l’excavation.
Derrière la musique venait l’Alcalde, la municipalité, les moines, moins le P. Dámaso, et les employés espagnols. Ibarra conversait avec l’Alcalde dont il s’était fait un ami par quelques compliments bien tournés sur ses cordons et ses décorations: les fumées aristocratiques étaient le faible de Son Excellence; Capitan Tiago, l’alférez, quelques riches propriétaires accompagnaient la pléïade dorée des jeunes filles dont brillaient au soleil les ombrelles de soie. Le P. Salvi suivait, toujours silencieux, toujours perdu dans ses réflexions.
—Comptez sur mon appui chaque fois qu’il s’agira d’une bonne action, disait l’Alcalde à Ibarra; je vous en faciliterai toujours l’accomplissement, soit par moi-même, soit indirectement.
A mesure qu’ils s’approchaient de l’endroit désigné, le jeune homme sentait palpiter son cœur. Instinctivement il jeta les yeux sur l’étrange échafaudage qui y était élevé; l’homme jaune, après l’avoir respectueusement salué, fixa un instant son regard sur lui. La présence d’Elias qu’il reconnut surprit Ibarra; d’un coup d’œil significatif, le mystérieux pilote lui rappela l’avertissement déjà donné à l’église.
Le curé revêtit les vêtements sacerdotaux et commença la cérémonie: le sacristain borgne tenait le livre, un enfant de chœur était chargé du goupillon et de l’eau bénite. Les assistants, debout et découverts gardaient un si profond silence que, bien qu’il lût à voix basse, on entendait la voix du P. Salvi tremblant un peu.
Dans la boîte de cristal avaient été placés les manuscrits, journaux, monnaies, médailles, etc., qui devaient conserver le souvenir de cette journée; puis la boîte elle-même fut enfermée dans le cylindre de plomb scellé hermétiquement.
—Señor Ibarra, voulez-vous déposer la boîte à sa place? Le curé vous attend! murmura l’Alcalde à l’oreille du jeune homme.
—Ce serait avec grand plaisir, répondit celui-ci, mais j’usurperais l’honneur d’accomplir ce devoir au détriment du señor notaire qui doit dresser procès-verbal de l’acte.
Le notaire prit gravement l’étui, descendit l’escalier recouvert de tapis qui conduisait au fond de l’excavation et, avec la solennité convenable, déposa son fardeau dans le creux de la pierre. Le curé saisit alors le goupillon et aspergea les pierres d’une rosée d’eau bénite.
Le moment était venu où chacun devait déposer une cuillerée de ciment sur la superficie de la pierre d’assise pour que l’autre s’y adaptât et s’y fixât.
Ibarra présenta à l’Alcalde une truelle d’argent sur laquelle était gravée la date de la fête; mais, avant de s’en servir, S. E. prononça une allocution en castillan:
«Habitants de S. Diego! dit-il d’une voix grave, nous avons l’honneur de présider une cérémonie dont, sans que nous ayons à vous l’expliquer, vous comprenez toute l’importance. On fonde une école; l’école est la base de la société, l’école est le livre où est écrit l’avenir des peuples! Montrez-nous l’école d’un pueblo et nous vous dirons ce qu’il est.
»Habitants de S. Diego! Bénissez Dieu qui vous a donné de vertueux prêtres et bénissez aussi le Gouvernement de la Mère Patrie qui, inlassable, diffuse la civilisation dans les îles fertiles que, pour les protéger, elle recouvre de son glorieux manteau! Bénissez Dieu qui a eu pitié de vous en vous envoyant ces humbles prêtres pour vous éclairer et vous enseigner la parole divine! Bénissez le Gouvernement qui a fait déjà, qui fait et fera encore tant de sacrifices pour vous et pour vos enfants!
»Et maintenant qu’a été bénite la première pierre de cet important édifice, nous, Alcalde Mayor de cette province, au nom de S. M. le Roi, que Dieu garde, Roi des Espagnes, au nom de l’illustre Gouvernement espagnol et à l’abri de son pavillon immaculé et toujours victorieux, nous consacrons cet acte et commençons l’édification de cette école!
»Habitants de S. Diego, vive le Roi! Vive l’Espagne! vivent les Religieux! vive la religion catholique!»
—Vive! vive! répondirent de nombreuses voix, vive le señor Alcalde!
Puis le haut fonctionnaire descendit majestueusement aux accords de la musique qui commença à jouer, déposa quelques cuillerées de plâtre sur la pierre et remonta aussi majestueusement qu’il était descendu.
Les employés applaudirent.
Ibarra offrit une autre cuiller d’argent au curé qui, après avoir fixé un instant son regard sur lui, descendit lentement à son tour. Arrivé au milieu de l’escalier, le prêtre leva les yeux et examina l’énorme pierre qui pendait maintenue par les câbles puissants, mais il ne s’arrêta qu’une seconde et continua sa descente. Il fit de même que l’Alcalde, mais les applaudissements furent plus nombreux; aux employés s’étaient joints quelques moines et Capitan Tiago.
Il semblait que le P. Salvi cherchât à qui offrir la cuiller; il regarda avec hésitation Maria Clara, mais se ravisant il la tendit au notaire. Celui-ci, par galanterie, s’approcha de Maria Clara qui refusa en souriant. Les moines, les employés, l’alférez descendirent tous l’un après l’autre. Capitan Tiago n’avait pas été oublié.
Restait Ibarra. Il allait ordonner que l’homme jaune fît descendre la pierre, quand le curé se souvint du jeune homme, lui disant d’un ton plaisant, affectant la familiarité:
—Ne mettez-vous pas votre cuillerée, señor Ibarra?
—Je serais un Juan Palomo, qui fit le ragoût et qui le mangea! répondit celui-ci sur le même ton.
—Allez! dit l’Alcalde, en le prenant amicalement par le bras, sinon je donne ordre qu’on ne descende pas la pierre et nous resterons ici jusqu’au jour du jugement.
Une si terrible menace força Ibarra à obéir. Il échangea la petite truelle d’argent contre une plus grande en fer, ce qui fit sourire quelques personnes, et avança tranquillement. Elias le regardait avec une expression indéfinissable; il semblait que toute sa vie se fût concentrée dans ses yeux. L’homme jaune examinait l’abîme ouvert à ses pieds.
Ibarra après avoir jeté un rapide regard sur le bloc suspendu au dessus de sa tête, puis un autre à Elias et à l’homme jaune, dit au señor Juan d’une voix tremblante:
—Donnez-moi l’auge et cherchez-moi l’autre truelle en haut.
Il restait seul. Elias ne le regardait plus. Ses yeux maintenant étaient cloués sur la main de l’homme jaune qui, penché sur la fosse, suivait anxieux les mouvements du jeune homme.
On entendait le bruit de la truelle remuant la masse de sable et de chaux, accompagnant le faible murmure des employés qui félicitaient l’Alcalde pour son discours.
Tout à coup un bruit effroyable retentit; la poulie attachée à la base de la chèvre sauta, entraînant le treuil qui vint frapper l’appareil comme un levier: les madriers vacillèrent, les cordes se rompirent et tout l’appareil s’écroula au milieu d’un fracas assourdissant. Un nuage de poussière s’éleva; mille voix remplirent l’air d’un cri d’horreur. Tous couraient, s’enfuyaient de tous côtés; bien peu songeaient à descendre dans le fossé. Seuls, Maria Clara et le P. Salvi restaient à leur place, pâles, muets, incapables de se mouvoir.
Quand la poussière se fut quelque peu dissipée, on vit Ibarra debout, parmi les solives, les poutres, les câbles, entre le treuil et le bloc de pierre qui, dans sa chute, avait tout défoncé, tout broyé. Le jeune homme avait encore en main la truelle; avec des yeux épouvantés il regardait un cadavre gisant à ses pieds, à demi enseveli sous les pièces de bois.
—N’êtes-vous pas blessé?—Vivez-vous?—Pour Dieu! parlez! lui criaient quelques employés, avec autant d’intérêt que de terreur.
—Miracle! miracle! s’exclamèrent quelques assistants.
—Venez et dégagez le cadavre de ce malheureux! dit Ibarra comme s’il se réveillait d’un songe.
Maria Clara, en entendant sa voix, sentit que les forces l’abandonnaient; elle tomba presque sans connaissance dans les bras de ses amies.
La plus grande confusion régnait; tous parlaient, gesticulaient, couraient de côté et d’autre, descendaient dans la fosse, remontaient, consternés, ne sachant que faire.
—Qui est mort? respire-t-il encore? demanda l’alférez.
On reconnut le cadavre: c’était celui de l’homme jaune qui se trouvait debout à côté du treuil.
—Que l’on arrête le chef de chantier, fut la première parole que l’Alcalde put prononcer.
On examina le cadavre, on lui mit la main sur la poitrine, le cœur ne battait déjà plus. Le coup l’avait frappé à la tête et le sang jaillissait par les narines, la bouche et les yeux. Le cou portait des traces étranges: quatre empreintes profondes d’un côté et une quelque peu plus grande de l’autre: on aurait dit qu’une main de fer l’avait serré comme une tenaille.
Les prêtres serraient la main d’Ibarra et chaleureusement le félicitaient d’avoir échappé à la catastrophe. Le franciscain, humble d’aspect, qui le matin avait servi d’Esprit-Saint au P. Dámaso, disait avec des larmes dans les yeux:
—Dieu est juste! Dieu est bon!
—Quand je pense que quelques moments auparavant j’étais là, disait un des employés à Ibarra, dites! Si j’avais été le dernier! Jésus!
—Cela me fait dresser les cheveux! reprenait un autre à moitié chauve.
—Heureusement qu’on vous a donné la truelle à vous, non à moi! murmurait un vieillard encore tout tremblant.
—D. Pascal! s’écrièrent quelques Espagnols.
—Señores, je disais ceci parce que le señor Ibarra vit encore, tandis que moi, si je n’avais pas été écrasé, je serais mort de peur.
Mais déjà Ibarra était parti s’informer de Maria Clara.
Que cela n’empêche pas la fête de continuer, señor de Ibarra! disait l’Alcalde; Dieu soit loué! Le mort n’est ni prêtre, ni espagnol! Il n’y a qu’à fêter votre salut! Songez donc si la pierre était tombée sur vous!
—Il avait des pressentiments! s’écriait le notaire, je le disais; le señor Ibarra ne descendait pas avec plaisir. Je le voyais bien!
—Ce n’est qu’un indien qui est mort!
—Que la fête continue! Allons, la musique! la tristesse ne ressuscite pas les morts! Capitan, que l’on fasse l’enquête...! Faites venir le directorcillo!... Arrêtez le chef de chantier!
—Faut-il le mettre aux ceps?
—Oui, aux ceps! Eh! musique, musique! Aux ceps le chef de chantier!
—Señor Alcalde, fit observer Ibarra avec gravité, si la tristesse ne doit pas ressusciter le mort, l’emprisonnement d’un homme dont la culpabilité ne nous est pas prouvée fera moins encore. Je me porte garant de sa personne et demande sa liberté, au moins pour ces journées de fête.
—Bien! bien! mais qu’il ne recommence pas!
Des bruits de tous genres circulaient dans le peuple. L’idée du miracle était admise par tous. Cependant le P. Salvi paraissait peu satisfait de ce miracle que l’on attribuait à un saint de sa paroisse et de son ordre.
Beaucoup ajoutèrent qu’ils avaient vu descendre dans la fosse, au moment où tout s’écroulait, une figure vêtue d’un costume obscur comme celui des franciscains. Sans aucun doute, c’était S. Diego lui-même. On supposa aussi qu’Ibarra avait entendu la messe à laquelle l’homme jaune avait manqué: c’était clair comme la lumière du soleil.
—Vois! tu ne voulais pas aller à la messe, disait une mère à son fils; si je ne t’avais pas battu pour t’y obliger, maintenant tu irais au tribunal dans la charrette, comme celui-ci!
En effet, le cadavre de l’homme jaune, enveloppé d’une natte, était conduit au tribunal.
Ibarra était parti chez lui pour changer de vêtements.
—Hein! c’est un mauvais commencement! disait en s’éloignant le vieux Tasio.
Ibarra achevait de s’habiller quand un domestique lui annonça qu’un paysan le demandait.
Supposant que c’était un de ses travailleurs, il ordonna qu’on l’introduisît dans son bureau ou cabinet de travail, en même temps bibliothèque et laboratoire de chimie.
Mais, à sa grande surprise, il se trouva en face de la sévère et mystérieuse figure d’Elias.
—Vous m’avez sauvé la vie, dit celui-ci en tagal, comprenant le mouvement d’Ibarra; je vous ai payé à moitié ma dette et vous n’avez pas à me remercier, au contraire. Je suis venu pour vous demander une faveur...
—Parlez! répondit le jeune homme dans le même idiome.
Elias fixa quelques secondes son regard dans les yeux d’Ibarra et reprit:
—Quand la justice des hommes voudra éclaircir ce mystère et vous demandera votre témoignage, je vous supplie de ne parler à personne de l’avertissement que je vous ai donné à l’église.
—Ne vous inquiétez pas, répondit Crisóstomo avec un certain ennui, je sais que vous êtes poursuivi, mais je ne suis pas un délateur.
—Oh! ce n’est pas pour moi! ce n’est pas pour moi! s’écria vivement Elias, non sans quelque hauteur, c’est pour vous: moi, je ne crains rien des hommes!
La surprise d’Ibarra s’augmenta encore; le ton dont lui parlait ce paysan, cet ancien pilote, était nouveau et semblait n’être en rapport ni avec son état, ni avec sa fortune.
—Que voulez-vous dire? demanda le jeune homme en interrogeant du regard cet homme mystérieux.
—Je ne parle pas par énigmes; je veux m’expliquer clairement. Pour assurer votre sécurité, il faut que vos ennemis vous croient aveugle et confiant.
Ibarra recula.
—Mes ennemis? J’ai des ennemis?
—Nous en avons tous, señor, depuis le plus petit insecte jusqu’à l’homme, depuis le plus pauvre et le plus humble jusqu’au plus riche et au plus puissant! La haine est la loi de la vie.
Ibarra silencieux regarda Elias.
—Vous n’êtes ni pilote ni paysan!.. murmura-t-il.
—Vous avez des ennemis dans les hautes comme dans les basses sphères, continua Elias, sans paraître avoir entendu. Vous méditez une grande entreprise; vous avez un passé: votre père, votre grand-père ont eu des ennemis parce qu’ils ont eu des passions; dans la vie ce ne sont pas les criminels qui provoquent le plus de haine, ce sont les hommes honorables.
—Vous connaissez mes ennemis?
Elias ne répondit pas immédiatement et réfléchit.
—J’en connaissais un, celui qui est mort, répondit-il. Hier soir, par quelques paroles échangées entre lui et un inconnu qui se perdit dans la foule, je découvris qu’il se tramait quelque chose contre vous. «Celui-là, les poissons ne le mangeront pas comme ils ont mangé son père, vous le verrez demain!» avait-il dit. Ces mots attirèrent mon attention, aussi bien par leur signification propre que par la personne de l’homme qui les prononçait. Il y a quelques jours, cet individu s’était présenté au chef de chantier en s’offrant expressément pour diriger les travaux de pose de la pierre, ne demandant pas un gros salaire, mais faisant étalage de grandes connaissances. Je n’avais aucun motif pour croire à de mauvais desseins de sa part, mais, en moi, quelque chose me disait que mes présomptions étaient fondées. C’est pour cela que, voulant vous avertir, j’ai choisi un moment et une occasion propices pour que vous ne puissiez pas me questionner. Quant au reste, vous l’avez vu!
Elias s’était tu depuis un long moment, qu’Ibarra ne lui avait pas encore répondu, n’avait pas prononcé une seule parole.
—Je regrette que cet homme soit mort! dit-il enfin, par lui j’aurais pu savoir quelque chose de plus!
—S’il avait vécu, il se serait échappé de la tremblante main de l’aveugle justice des hommes. Dieu l’a jugé! Dieu l’a tué! que Dieu soit le seul Juge!
Crisóstomo regarda un instant l’homme qui lui parlait ainsi et, découvrant ses bras musculeux, couverts de meurtrissures et de contusions, il lui dit en souriant:
—Croyez-vous aussi au miracle? ce miracle dont parle le peuple!
—Si je croyais aux miracles, je ne croirais pas en Dieu, répondit Elias gravement; je croirais en un homme déifié, je croirais qu’effectivement l’homme a créé Dieu à son image et à sa ressemblance; mais je crois en Lui, j’ai senti sa main plus d’une fois. Au moment où l’échafaudage s’écroulait, menaçant de destruction tout ce qui se trouvait là, moi, je m’attachai au criminel, je me plaçai à son côté; il fut frappé, moi, je suis sain et sauf.
—Vous?... de sorte que vous..?
—Oui, quand son œuvre fatale commençant à s’accomplir, il voulut s’échapper, je le maintins: j’avais vu son crime. Je vous le dis: que Dieu soit l’unique juge entre les hommes, qu’il soit le seul qui ait droit sur la vie; que l’homme ne cherche jamais à se substituer à lui!
—Et cependant, cette fois, vous...
—Non! interrompit Elias devinant l’objection, ce n’est pas la même chose. Quand un homme en condamne d’autres à mort ou brise pour toujours leur avenir, il le fait à l’abri de la force des autres hommes dont il dispose, tant pour se protéger que pour exécuter des sentences qui, après tout, peuvent être injustes et fausses. Mais moi, en exposant le criminel au même péril qu’il avait préparé pour les autres, je courais les mêmes risques. Je ne l’ai pas frappé, j’ai laissé la main de Dieu le frapper!
—Vous ne croyez pas au hasard?
—Croire au hasard c’est croire au miracle; c’est toujours supposer que Dieu ne connaît pas l’avenir. Qu’est-ce que le hasard? Un événement que personne n’avait prévu. Qu’est-ce que le miracle? Une contradiction, un renversement des lois naturelles. Imprévision et contradiction dans l’Intelligence qui dirige la machine du monde, ce sont là deux grandes imperfections.
—Qui êtes-vous? demanda Ibarra avec une certaine crainte; avez-vous fait des études?
—J’ai dû croire beaucoup en Dieu puisque j’ai perdu la croyance dans les hommes, répondit le pilote en éludant la question.
Ibarra crut qu’il comprenait la pensée de cet homme; jeune et proscrit, il niait la justice humaine, il méconnaissait le droit de l’homme à juger ses semblables, il protestait contre la force et la supériorité de certaines classes sur les autres.
—Mais il faut bien, reprit-il, que vous admettiez la justice humaine, quelque imparfaite qu’elle puisse être. Malgré tous les ministres qu’il a sur la terre. Dieu ne peut exprimer, c’est-à-dire, n’exprime pas clairement son jugement pour résoudre les millions de contestations que suscitent nos passions. Il faut, il est nécessaire, il est juste que l’homme juge quelquefois ses semblables!
—Pour faire le bien, oui; non pour faire le mal; pour corriger et améliorer, non pour détruire; parce que si ses jugements sont erronés il n’a pas le pouvoir de remédier au mal qu’il a fait. Mais, ajouta-t-il en changeant de ton, cette discussion est au-dessus de mes forces et je vous retiens alors que l’on vous attend. N’oubliez pas ce que je viens de vous dire: vous avez des ennemis, conservez-vous pour le bien de votre pays.
Et il s’en alla.
—Quand vous reverrai-je? lui demanda Ibarra.
—Chaque fois que vous le voudrez et chaque fois que cela pourra vous être utile. Je suis encore votre débiteur!
Tous les grands personnages de la province sont réunis sous le kiosque décoré et pavoisé.
L’Alcalde occupe une extrémité de la table; Ibarra l’autre. A la droite du jeune homme est assise Maria Clara, le notaire à sa gauche. Capitan Tiago, l’alférez, les moines, les employés et les quelques jeunes filles qui sont restées ont pris place au hasard, non selon leur rang mais selon leurs affections.
Le repas était suffisamment animé et joyeux; on était à la moitié environ du service lorsqu’un employé des télégraphes entra et remit une dépêche à Capitan Tiago qui, naturellement, demanda la permission de la lire. Non moins naturellement, tous l’en prièrent.
Le digne Capitan commença par froncer les sourcils, puis il leva la tête: son visage pâlissait, s’illuminait, puis il replia précipitamment la dépêche et se levant:
—Señores, s’écria-t-il éperdu, Son Excellence le capitaine général viendra tantôt honorer ma maison de sa présence!
Et il se mit à courir, emportant la dépêche et la serviette, mais oubliant son chapeau, poursuivi d’exclamations et de questions.
On lui aurait annoncé l’arrivée des tulisanes qu’il eût certainement été moins troublé.
—Mais écoutez!—Quand vient-il?—Dites-nous donc?—Son Excellence!
Capitan Tiago était déjà loin.
—Son Excellence vient ici et c’est à Capitan Tiago qu’elle demande l’hospitalité! s’écrièrent quelques-uns, oubliant qu’ils parlaient devant sa fille et son futur gendre.
—Le choix ne pouvait être meilleur! répondit celui-ci.
Les moines se regardaient d’un œil qui voulait dire:
«Le capitaine général fait encore une des siennes, il nous vexe; c’est au couvent qu’il devait descendre». Mais tous se turent et personne n’exprima sa pensée à ce sujet.
—On m’avait déjà parlé de ceci hier, dit l’Alcalde, mais alors Son Excellence n’était pas encore décidée.
—Savez-vous, señor Alcalde, combien de temps le capitaine général pense rester ici? demanda l’alférez inquiet.
—Avec certitude, non; Son Excellence aime faire des surprises.
—Voici trois autres dépêches!
Elles étaient pour l’Alcalde, l’alférez et le gobernadorcillo; identiques, elles annonçaient l’arrivée du gouverneur; les moines remarquèrent qu’aucune n’avait été adressée au curé.
—Son Excellence arrivera à quatre heures du soir, señores! dit solennellement l’Alcalde, nous pouvons achever le repas tranquillement!
Léonidas ne peut certes avoir mieux dit: «Ce soir nous souperons chez Pluton!»
La conversation reprit son cours ordinaire.
—Je remarque l’absence de notre grand prédicateur! dit timidement l’un des employés, brave homme d’aspect inoffensif, qui n’avait pas ouvert la bouche de toute la journée et dont c’était le premier mot.
Ceux qui savaient l’histoire du père de Crisóstomo firent un mouvement et eurent un clignement des paupières significatif: «Allons, bon! pensaient-ils, première parole, première sottise!» mais quelques-uns, plus bienveillants répondirent:
—Il doit être quelque peu fatigué...
—Comment quelque peu, s’écria l’alférez; il doit être rendu et, comme on dit ici, malunqueado. Quel sermon!
—Un sermon superbe, gigantesque! opina le notaire.
—Magnifique, profond! ajouta le correspondant.
—Pour pouvoir tant parler, il faut avoir ses poumons! observa le P. Manuel Martin.
L’augustin ne lui reconnaissait que de forts poumons.
—Et la facilité de s’exprimer, ajouta le P. Salvi.
—Savez-vous que le señor Ibarra a le meilleur cuisinier de la province? dit l’Alcalde coupant la conversation.
—Je me le disais, répondit un des employés, mais sa belle voisine ne veut pas faire honneur à sa table, car c’est à peine si elle a touché aux plats.
Maria Clara rougit et timidement balbutia:
—Je vous remercie, señor... vous vous occupez trop de ma personne, mais...
—Mais votre seule présence est déjà un suffisant honneur! conclut galamment l’Alcalde qui se retourna vers le P. Salvi.
—Père curé, ajouta-t-il à haute voix, je remarquai que toute la journée, Votre Révérence a été muette et pensive...
—Le señor Alcalde est un terrible observateur! s’écria le P. Sibyla d’un ton particulier.
—C’est mon habitude, balbutia le franciscain, je préfère écouter que parler.
—Votre Révérence espère toujours gagner et ne rien perdre! dit l’alférez un peu moqueur.
Le P. Salvi n’accepta pas la plaisanterie; son œil brilla un moment puis il répliqua:
—Le señor alférez sait bien, en ces jours-ci, que ce n’est pas moi qui gagne ou qui perds le plus.
L’alférez dissimula le coup sous un éclat de rire forcé et ne répondit rien, affectant l’indifférence.
—Mais, señores, je ne comprends pas comment on peut parler de gains ou de pertes, intervint l’Alcalde; que penseraient de nous ces aimables et discrètes demoiselles qui embellissent notre fête? Pour moi, les jeunes filles sont comme les harpes éoliennes au milieu de la nuit; il n’y a qu’à les écouter, à leur prêter attentivement l’oreille, parce que leurs ineffables harmonies élèvent l’âme vers les célestes sphères de l’infini et de l’idéal.
—Votre Excellence est poète! dit gaiement le notaire; et tous deux vidèrent leur verre.
—Je ne puis moins faire, dit l’Alcalde en s’essuyant les lèvres; l’occasion, si elle ne fait pas toujours le larron, fait le poète. En ma jeunesse j’ai composé des vers, qui certainement n’étaient pas mauvais.
—De telle sorte que, pour suivre Thémis, Votre Excellence a été infidèle aux Muses! dit emphatiquement notre mythique et sympathique correspondant.
—Psh! que voulez-vous dire? Parcourir toute l’échelle sociale a toujours été mon rêve. Hier je cueillais des fleurs et j’entonnais des chansons, aujourd’hui j’ai pris la verge de la justice et je sers l’humanité, demain...
—Demain, Votre Excellence jettera la verge au feu pour se réchauffer dans l’hiver de la vie et prendra un portefeuille de ministre, ajouta le P. Sibyla.
—Psh! oui... non... être ministre n’est pas précisément mon idéal: le premier venu arrive à l’être. Une villa dans le Nord pour passer l’été, un hôtel à Madrid, quelques propriétés en Andalousie pour l’hiver... Nous vivrons en paix, nous souvenant de nos chères Philippines... De moi, Voltaire n’aurait pas dit: Nous n’avons été chez ces peuples que pour nous y enrichir et pour les calomnier1.
Les employés crurent que Son Excellence avait fait un bon mot et se mirent à rire pour le célébrer; les moines les imitèrent, car ils ne savaient pas que Voltaire était le Voltaïré2 qu’ils avaient tant de fois maudit et voué à l’enfer. P. Sibyla, lui, le savait, et supposant que l’Alcalde avait soutenu quelque hérésie ou proféré quelque impiété, il affecta un air sérieux et réservé.
Dans l’autre kiosque étaient les enfants. Ils étaient plus bruyants que ne le sont d’ordinaire les enfants philippins qui, à table ou devant des étrangers, pèchent plutôt par timidité que par hardiesse. Si l’un se servait mal de son couvert son voisin le corrigeait; de là une discussion, tous deux avaient leurs partisans: pour les uns tel ou tel objet était une cuiller, pour les autres une fourchette ou un couteau, et, comme personne ne faisait autorité, c’était un vacarme épouvantable; on aurait cru assister à une discussion de théologiens.
—Oui, disait une paysanne à un vieillard qui triturait du buyo dans son kalikut3; bien que mon mari ne le veuille pas, mon Andoy sera prêtre. Il est vrai que nous sommes pauvres, mais nous travaillerons; s’il le faut nous demanderons l’aumône. Beaucoup donnent de l’argent pour permettre aux pauvres de se faire ordonner. Le frère Mateo, qui ne ment jamais, n’a-t-il pas dit que le pape Sixte avait été pasteur de carabaos à Batangas? Tiens! regarde-le mon Andoy, regarde s’il n’a pas déjà la figure de saint Vincent!
Et l’eau en venait à la bouche de la bonne mère de voir son fils prendre sa fourchette à deux mains!
—Dieu nous aide! ajoutait le vieillard en mâchant le sapâ; si Andoy arrive à être pape, nous irons à Rome. Hé! hé! je peux encore bien marcher. Et si je meurs... hé! hé!
—N’ayez crainte, grand-père! Andoy n’oubliera pas que vous lui avez enseigné à tresser des paniers de roseaux et de dikines4.
—Tu as raison, Petra; moi aussi je crois que ton fils sera quelque chose de grand..... au moins patriarche! Je n’en ai pas vu d’autres qui ait appris l’office en moins de temps! Oui, oui, il se rappellera de moi quand il sera Pape ou évêque et qu’il s’amusera à faire des paniers pour sa cuisinière. Il dira des messes pour mon âme, hé! hé!
Et le bon vieillard, dans cette espérance, remplit son kalikut de buyo.
—Si Dieu écoute mes prières et si mes espérances s’accomplissent, je dirai à Andoy: Fils, enlève-nous nos péchés et envoie-nous au Ciel. Nous n’aurons plus besoin de prier, de jeûner ni d’acheter des bulles. Quand on a un saint Pape pour fils, on peut commettre des péchés!
—Envoie-le demain chez moi, Petra, dit enthousiasmé le vieillard; je vais lui montrer à labourer le nitô5!
—Hem! bah! que croyez-vous donc, grand-père? Pensez-vous que les Papes travaillent des mains? Le curé, bien qu’il ne soit qu’un curé, ne travaille qu’à la messe... quand il se retourne! L’archevêque, lui, ne se retourne pas; il dit la messe assis; et le Pape... le Pape doit la dire dans le lit, avec un éventail! Que vous imaginiez-vous donc!
—Rien de plus, Petra, seulement j’aimerais qu’il sût comment se prépare le nitô. Il est bon qu’il puisse vendre des salakots et des bourses à tabac pour n’avoir pas besoin de demander l’aumône comme le curé le fait ici tous les ans au nom du Pape. Cela me fait peine de voir si pauvre ce saint homme et je donne toujours tout ce que j’ai économisé.
Un autre paysan s’approcha en disant:
—C’est décidé, cumare6, mon fils doit être docteur; il n’y a rien de tel que d’être docteur!
—Docteur! taisez-vous, cumpare, répondit la Petra; il n’y a rien de tel que d’être curé!
—Curé? prr! curé? Le docteur gagne beaucoup d’argent; les malades le vénèrent, cumare!
—Merci bien! Le curé, pour faire deux ou trois tours et dire déminos pabiscum, mange le bon Dieu et reçoit de l’argent. Tous, même les femmes, lui racontent leurs secrets.
—Et le docteur! que croyez-vous donc qu’est le docteur? Le docteur voit tout ce qu’ont les femmes, il tâte le pouls des filles... Je voudrais bien être docteur seulement une semaine!
—Et le curé? peut-être que le curé n’en voit pas autant que votre docteur? Et encore mieux! Vous savez le refrain: poule grasse et jambe ronde sont pour le curé!
—Quoi? est-ce que les médecins mangent des sardines sèches? est-ce qu’ils s’abîment les doigts à manger du sel?
—Est-ce que le curé se salit les mains comme vos médecins? C’est pour cela qu’il a de grandes fermes et, quand il travaille, il travaille avec de la musique et les sacristains l’aident.
—Et confesser, cumare, n’est-ce pas un travail!
—En voilà un ouvrage! Je voudrais confesser tout le monde. Nous nous donnons beaucoup de mal pour arriver à savoir ce que font les hommes et les femmes et les affaires de nos voisins! Le curé n’a qu’à s’asseoir; on lui raconte tout. Parfois il s’endort, mais il murmure deux ou trois bénédictions et nous sommes de nouveau fils de Dieu! Je voudrais bien être curé pendant une seule après-midi de carême!
—Et le... le prêcher? vous ne me direz pas que ce n’est pas un travail. Voyez donc, comme le grand curé suait ce matin! objecta l’homme, qui ne voulait pas battre en retraite.
—Le prêcher? Un travail? Où avez-vous la tête? Je voudrais parler pendant une demi-journée du haut de la chaire en grondant tout le monde, en me moquant de tous, sans que personne ne se risque à répliquer et encore être payé, par dessus le marché! Oui, je voudrais être curé seulement une matinée quand ceux qui me doivent sont à la messe! Voyez, voyez le P. Dámaso comme il engraisse à toujours crier et frapper!
En effet, le P. Dámaso arrivait, de cette marche particulière à l’homme gras, à moitié souriant, mais d’une manière si maligne qu’en le voyant Ibarra, qui était en train de parler, perdit le fil de son discours.
On fut étonné de voir le P. Dámaso, mais tout le monde, excepté Ibarra, le salua avec des marques de plaisir. On en était au dessert et le Champagne moussait dans les coupes.
Le sourire du P. Dámaso devint nerveux quand il vit Maria Clara assise à la droite de Crisóstomo; mais, prenant une chaise à côté de l’Alcalde, il demanda au milieu d’un silence significatif:
—Vous parliez de quelque chose, señores, continuez!
—Nous en étions aux toasts, répondit l’Alcalde. Le señor de Ibarra mentionnait ceux qui l’avaient aidé dans sa philanthropique entreprise et il parlait de l’architecte, quand Votre Révérence...
—Eh bien! moi je n’entends rien à l’architecture, interrompit le P. Dámaso, mais je me moque des architectes et des nigauds qui s’en servent. Ainsi, j’ai tracé le plan d’une église et elle a été parfaitement construite; c’est un bijoutier anglais qui logea un jour au couvent qui me l’a dit. Pour tracer un plan, il suffit d’avoir deux doigts d’intelligence!
—Cependant, répondit l’Alcalde, en voyant qu’Ibarra se taisait, quand il s’agit de certains édifices, comme d’une école par exemple, il faut un homme expert...
—Quel expert, quelles expertes! s’écria avec ironie le P. Dámaso. Celui qui a besoin d’experts est un petit chien7! Il faut être plus brute que les Indiens qui bâtissent eux-mêmes leurs propres maisons, pour ne pas savoir construire quatre murs et placer une charpente dessus; c’est tout ce qu’il faut pour une école!
Tous regardèrent Ibarra, mais celui-ci, bien qu’il ait un peu pâli, poursuivait sa conversation avec Maria Clara.
—Mais Votre Révérence considère-t-elle?...
—Voyez, continua le franciscain sans laisser causer l’Alcalde, voyez comment un de nos frères lais, le plus bête que nous ayons, a construit un bon hôpital, beau et à bon marché. Il faisait beaucoup travailler et ne payait pas plus de huit cuartos par jour les ouvriers, qui, de plus devaient venir d’autres pueblos. Celui-là savait s’y prendre, il ne faisait pas comme beaucoup de ces jeunes écervelés, de ces petits métis, qui perdent les ouvriers en leur payant trois ou quatre réaux.
—Votre Révérence dit que l’on ne donnait que huit cuartos? c’est impossible! dit l’Alcalde pour changer le cours de la conversation.
—Si, señor, et c’est ce que devraient faire aussi ceux qui se targuent d’être bons Espagnols. On voit bien que, depuis l’ouverture du canal de Suez, la corruption est venue jusqu’ici. Autrefois, quand on devait doubler le Cap, il ne venait pas tant d’hommes perdus et il n’y en avait pas tant qui allassent se perdre là-bas!
—Mais, P. Dámaso...!
—Vous connaissez bien l’indien; aussitôt qu’il a appris quelque chose, il se donne du docteur. Tous ces blancs-becs qui s’en vont en Europe...
—Mais! que Votre Révérence écoute...! interrompit l’Alcalde qui s’inquiétait de la dureté de ces paroles.
—Tous finissent comme ils le méritent, continua-t-il, la main de Dieu est là, il faut être aveugle pour ne pas la voir. Déjà, dans cette vie, les pères de tous ces serpents reçoivent leur châtiment... ils meurent en prison! hé!...
Il n’acheva pas. Ibarra, livide, l’avait suivi du regard; en entendant l’allusion à la mort de son père, il se leva, sauta d’un seul bond, et sa robuste main s’abattit sur la tête du moine qui, hébété, tomba à la renverse.
La surprise, la terreur clouèrent à leur place tous les assistants; aucun n’osait intervenir.
—N’approchez pas! cria le jeune homme d’une voix terrible, en tirant un couteau effilé, tandis qu’il maintenait du pied le cou du prêtre revenu de son étourdissement. Que celui qui ne veut pas mourir ne s’approche pas!
Ibarra était hors de lui, son corps tremblait, ses yeux menaçants sortaient de leurs orbites. Fr. Dámaso, d’un effort, se souleva mais le jeune homme, lui prenant le cou, le secoua jusqu’à ce qu’il l’eût plié à genoux.
—Señor de Ibarra! Señor de Ibarra! balbutièrent quelques assistants.
Mais personne, même l’alférez, ne se risquait à s’approcher; ils voyaient le couteau briller, ils calculaient la force de Crisóstomo, décuplée par la colère. Tous se sentaient paralysés.
—Vous tous, ici, vous n’avez rien dit! maintenant, cela me regarde! Je l’ai évité, Dieu me l’apporte! que Dieu juge!
Le jeune homme respirait avec effort; mais son bras de fer maintenait durement le franciscain qui luttait en vain pour se dégager.
—Mon cœur bat tranquille, ma main est sûre...
Et il regarda autour de lui.
—Avant tout, je vous le demande, y a-t-il parmi vous quelqu’un qui n’ait pas aimé son père, qui ait haï sa mémoire, quelqu’un né dans la honte et dans l’humiliation?... Vois, écoute ce silence! Prêtre d’un Dieu de paix, dont la bouche est pleine de sainteté et de religion et le cœur de misères, tu ne dois pas savoir ce que c’est qu’un père... tu aurais pensé au tien! Vois! dans toute cette foule que tu méprises il n’y en a pas un comme toi! Tu es jugé!
Ceux qui l’entouraient, croyant qu’il allait frapper, firent un mouvement.
—N’approchez pas! cria-t-il de nouveau d’une voix menaçante. Quoi? Vous craignez que je ne tache ma main d’un sang impur? Ne vous ai-je pas dit que mon cœur battait tranquille? Loin de nous, tous! Écoutez, prêtres, juges, qui vous croyez différents des autres hommes et vous attribuez d’autres droits! Mon père était un homme honorable, demandez-le à ce pays qui vénère sa mémoire. Mon père était un bon citoyen; il s’est sacrifié pour moi et pour le bien de sa patrie. Sa maison était ouverte, sa table mise pour recevoir l’étranger ou l’exilé qui recourait à lui dans sa misère! Il était bon chrétien, toujours il a fait le bien, jamais il n’a opprimé le faible ni fait pleurer le misérable... Quant à celui-ci, il lui a ouvert la porte de sa maison, l’a fait asseoir à sa table et l’a appelé son ami. Comment cet homme lui a-t-il répondu? Il l’a calomnié, il l’a poursuivi, il a armé contre lui l’ignorance; se prévalant de la sainteté de son emploi, il a outragé sa tombe, déshonoré sa mémoire, sa haine a troublé même le repos de la mort. Et non satisfait encore, il poursuit le fils maintenant! Je l’ai fui, j’ai évité sa présence... Vous l’entendiez ce matin profaner la chaire, me signaler au fanatisme populaire, et moi, je n’ai rien dit. A l’instant, il vient ici me chercher querelle; à votre surprise, j’ai souffert en silence; mais voici que, de nouveau, il insulte une mémoire sacrée pour tous les fils... Vous tous qui êtes ici, prêtres, juges, avez-vous vu votre vieux père s’épuiser en travaillant pour vous, se séparer de vous pour votre bien, mourir de tristesse dans une prison, soupirant après le moment où il pourrait vous embrasser, cherchant un être qui lui apporte une consolation, seul, malade, tandis que vous à l’étranger...? Avez-vous ensuite entendu déshonorer son nom, avez-vous trouvé sa tombe vide quand vous avez voulu prier sur elle? Non? Vous vous taisez, donc vous le condamnez!
Il leva le bras. Mais une jeune fille, rapide comme la lumière, se jeta entre le prêtre et lui et, de ses mains délicates, arrêta le bras vengeur: c’était Maria Clara.
Ibarra la regarda d’un œil qui semblait refléter la folie. Peu à peu ses doigts crispés s’étendirent, il laissa tomber le corps du franciscain, abandonna le couteau, puis se couvrant la figure de ses deux mains, s’enfuit à travers la multitude.
1 En français dans le texte.—N. des T.
2 Prononciation espagnole.—N. des T.
3 Sorte de pochette faite d’étoffe indienne; cette étoffe porte en français le nom de calicot.—N. des T.
4 Dillenia philippinensis.—N. des T.
5 Ugenia semihastata.—N. des T.
6 Corruption de comadre, commère; cumpare est une corruption semblable de compadre, compère.—N. des T.
7 Jeu de mot impossible à rendre en français: Quien necesite de peritos es un perrito!—N. des T.