Le bruit de l’événement se répandit bien vite dans le pueblo. D’abord personne ne voulait y croire, mais quand il n’y eut plus moyen de douter, ce furent des exclamations de surprise.
Chacun, selon le degré de son élévation morale, faisait ses commentaires.
—Le P. Dámaso est mort! disaient quelques-uns; quand on l’a emporté, il avait déjà la figure inondée de sang et ne respirait plus.
—Qu’il repose en paix, mais il n’a que payé sa dette! s’écriait un jeune homme. Ce qu’il a fait ce matin au couvent n’a pas de nom.
—Qu’a-t-il fait? Il a voulu battre le vicaire?
—Qu’a-t-il fait? Voyons! Racontez-nous cela.
—Vous avez vu ce matin un métis espagnol sortir par la sacristie pendant le sermon?
—Oui, nous l’avons vu! Le P. Dámaso l’a bien regardé.
—Eh bien! après le sermon, il l’a fait appeler et lui a demandé pourquoi il était sorti. «Je ne comprends pas le tagal, Père», répondit le jeune homme.
«Et pourquoi t’es-tu moqué de moi en disant que c’était du grec?» lui cria le P. Dámaso en lui donnant un soufflet. L’autre riposta, ce fut une bataille à coups de poings jusqu’à ce qu’on fût venu les séparer.
—Si cela m’arrivait.., murmura un étudiant entre ses dents.
—Je n’approuve pas ce qu’a fait le franciscain, répondit un autre, car la Religion n’est ni un châtiment ni une pénitence et ne doit s’imposer à personne; mais je le louerais presque, parce que je connais ce jeune homme, je sais qu’il est de S. Pedro Macati et qu’il parle bien le tagal. Maintenant, il veut qu’on le croie nouvellement arrivé de Russie, et il s’honore d’ignorer en apparence la langue de ses parents.
—Alors, Dieu les a créés et ils se battent!
—Cependant, nous devons protester contre le fait, s’écria un autre étudiant: se taire, serait consentir à ce qu’il se renouvelât avec quelqu’un de nous. Sommes-nous revenus au temps de Néron?
—Tu te trompes! lui répliqua l’autre. Néron était un grand artiste et le P. Dámaso est un bien mauvais prédicateur!
Les commentaires des personnes d’âge étaient tout autres.
Tandis que l’on attendait l’arrivée du capitaine général, dans une petite maison, hors du pueblo, le gobernadorcillo disait:
—Dire qui a tort et qui a raison n’est pas facile: mais cependant, si le señor Ibarra avait été plus prudent...
—Vous voulez dire, probablement: si le P. Dámaso avait eu la moitié de la prudence du señor Ibarra, interrompit D. Filipo. Le malheur est que les rôles ont été intervertis; le jeune homme s’est conduit comme un vieillard et le vieillard comme un jeune homme.
—Et vous dites que personne n’a bougé, que personne n’est venu les séparer, si ce n’est la fille du Capitan Tiago? demanda le Capitan Martin. Ni un moine, ni l’Alcalde? Hein! C’est bien pis! Je ne voudrais pas être dans la peau du jeune homme. Personne de ceux qui ont eu peur de lui ne le lui pardonnera! C’est bien pis! Hein!
—Croyez-vous? demanda avec intérêt le Capitan Basilio.
—J’espère, dit D. Filipo, échangeant un regard avec ce dernier, que le pueblo ne va pas l’abandonner. Nous devons penser à ce qu’a fait sa famille, à ce que lui-même faisait en ce moment. Et si, par hasard, la crainte faisait taire tout le monde, ses amis...
—Mais, señores, interrompit le gobernadorcillo, que pouvons-nous faire? que peut le pueblo? Quoi qu’il arrive, les moines ont toujours raison!
—Ils ont toujours raison parce que nous leur donnons toujours raison, répondit D. Filipo avec impatience, en appuyant sur le mot «toujours»; donnons-nous donc raison à nous-mêmes, une bonne fois, puis ensuite nous causerons!
Le gobernadorcillo secoua la tête et répondit d’une voix aigre:
—Ah! la chaleur du sang! il semble que vous ne sachiez pas dans quel pays nous sommes; vous ne connaissez pas nos compatriotes. Les moines sont riches, ils sont unis; nous sommes pauvres et divisés. Oui! essayez de le défendre et vous verrez comme on vous laissera vous compromettre tout seul!
—Oui, s’écria amèrement D. Filipo, cela sera tant que l’on pensera ainsi, tant que l’on croira que crainte et prudence sont synonymes. On s’attend plutôt au mal possible qu’au bien nécessaire; on a peur et non confiance; chacun ne songe qu’à lui, personne aux autres et c’est pourquoi nous sommes si faibles!
—Eh bien! pensez aux autres plus qu’à vous-même et vous verrez comme les autres nous laisseront pendre. Ne connaissez-vous pas le proverbe espagnol: Charité bien ordonnée commence par soi-même?
—Il serait mieux de dire, répondit le lieutenant exaspéré, que la couardise bien entendue commence par l’égoïsme et finit par la honte! Aujourd’hui même je donne ma démision à l’Alcalde: j’en ai assez de passer pour ridicule sans être utile à personne... Adieu!
Les femmes pensaient autrement.
—Aïe! soupirait une d’elles dont la figure était plutôt bienveillante, les jeunes gens seront toujours les mêmes! Si sa bonne mère vivait encore, que dirait-elle? Ah, mon Dieu! quand je pense que mon fils, qui a aussi la tête brûlée, pourrait faire de même... Ah, Jésus! j’envie presque sa défunte mère.... j’en mourrais de chagrin!
—Eh bien, moi, non! répondit une autre femme, je n’en voudrais pas à mes deux fils s’ils faisaient de même.
—Que dites-vous, Capitana Maria? s’écria la première en joignant les mains.
—J’aime les fils qui défendent la mémoire de leurs parents. Capitana Tinay, que diriez-vous si, plus tard, veuve, on parlait mal de votre mari en votre présence et que votre fils Antonio baissât la tête et se tût?
—Je lui refuserais ma bénédiction! s’écria une troisième, la sœur Rufa, mais...
—Lui refuser la bénédiction, jamais! interrompit la bonne Capitana Tinay, une mère ne doit pas dire cela... mais, je ne sais pas ce que je ferais... je ne sais pas...; je crois que j’en mourrais... lui... non! mon Dieu! mais je ne voudrais plus le voir... mais, à quoi pensez-vous, Capitana Maria?
—Malgré tout, ajouta sœur Rufa, on ne doit pas oublier que c’est un grand péché de mettre la main sur une personne sacrée.
—L’honneur des parents est plus sacré encore! répliqua la Capitana Maria. Personne, même le Pape, et moins encore le P. Dámaso, ne peut profaner une si sainte mémoire.
—C’est vrai! murmura la Capitana Tinay admirant la science de toutes deux; d’où tirez-vous tant de bonnes raisons?
—Mais, et l’excommunication, et la damnation? répliqua la Rufa. Que sont les honneurs et le bon renom dans cette vie si nous nous damnons dans l’autre? Tout passe vite... mais l’excommunication... outrager un ministre de Jésus-Christ... il n’y a que le Pape qui puisse l’absoudre!
—Dieu l’absoudra, lui qui a commandé d’honorer son père et sa mère; Dieu ne l’excommuniera pas! Et je vous le dis: si ce jeune homme vient chez moi, je le recevrai et je lui parlerai; si j’avais une fille, je le voudrais pour gendre. Celui qui est bon fils sera bon mari et bon père, croyez-le, sœur Rufa!
—Eh bien! je ne pense pas comme vous; dites ce que vous voudrez, bien qu’il me semble que vous ayez raison, je croirai toujours le curé plutôt que vous. Avant tout, je sauve mon âme! Que dites-vous, Capitana Tinay?
—Ah! que voulez-vous que je dise! Vous avez toutes deux raison; le curé aussi, et Dieu doit de même avoir raison! Je ne sais pas, je ne suis rien qu’une bête... Ce que je vais faire, c’est de dire à mon fils qu’il n’étudie plus! On dit que les savants meurent tous pendus! Très Sainte Marie! mon fils qui voulait aller en Europe!
—Que pensez-vous faire?
—Lui dire qu’il reste près de moi; pourquoi en savoir plus long? Demain ou après nous mourrons; le savant meurt comme l’ignorant... la question est de vivre en paix.
Et la bonne femme soupirait et levait les yeux au ciel.
—Eh bien! moi, dit gravement la Capitana Maria, si j’étais riche comme vous, je laisserais mes enfants voyager; ils sont jeunes, ils doivent être hommes un jour... moi je n’ai plus longtemps à vivre... Nous nous reverrions dans l’autre vie... les fils doivent aspirer à être quelque chose de plus que leurs pères et s’ils restent auprès de nous, nous ne leur enseignons qu’à être des enfants.
—Quelles idées avez-vous! s’écria épouvantée la Capitana Tinay, en joignant les mains; il semble que vous n’ayez pas souffert pour enfanter vos deux jumeaux!
—C’est justement parce que j’ai souffert pour les mettre au monde, parce que je les ai élevés et instruits, malgré notre pauvreté, que je ne veux pas, après tout ce qu’ils m’ont coûté, les voir rester à moitié hommes...
—Il me semble que vous n’aimez pas vos fils comme Dieu le commande! dit d’un ton quelque peu aigre la sœur Rufa.
—Pardonnez! chaque mère aime ses fils à sa manière: les unes les aiment pour ceci, les autres pour cela et quelques-unes pour elles-mêmes. Je suis de ces dernières, mon mari m’a appris à être ainsi.
—Toutes vos idées, Capitana Maria, sont peu religieuses, dit la sœur Rufa, comme si elle prêchait. Faites-vous sœur du Très Saint Rosaire, de S. François, de sainte Rita ou de sainte Clara!
—Sœur Rufa, quand je serai la digne sœur des hommes, je tâcherai d’être la sœur des saints! répondit la Maria en souriant.
Pour achever ce chapitre de commentaires, et pour que les lecteurs voient immédiatement ce que pensaient du fait les simples paysans, nous irons à la place où, sous la tente, conversent quelques-uns d’entre eux, parmi lesquels celui qui rêvait des docteurs en médecine.
—Ce qui m’ennuie le plus, disait-il, c’est que l’école ne sera pas terminée.
—Comment? comment? lui demandèrent les autres avec intérêt.
—Mon fils ne sera pas docteur, mais charretier! Il n’y a plus rien, il n’y aura pas d’école!
—Qui vous dit qu’il n’y aura pas d’école? fit un rude et robuste paysan aux larges mâchoires, au crâne étroit.
—Moi! Les Pères blancs ont appelé D. Crisóstomo plibastiero1. Il n’y a plus d’école!
Tous s’interrogèrent du regard. Le nom était nouveau pour eux.
—Et, c’est mauvais ce nom? se risqua enfin à demander le rude paysan.
—C’est le pire qu’un chrétien puisse donner à un autre!
—Pire que tarantado et saragate2?
—Si ce n’était pire que cela, ce ne serait pas grand’chose! On m’a appelé plusieurs fois ainsi et cela ne m’a pas coupé l’appétit.
—Allons donc, ce ne serait pas pire que indio3, comme dit l’alférez?
Celui dont le fils devait être charretier s’assombrit, l’autre secoua la tête et réfléchit.
—Alors ce serait aussi mauvais que betelapora4, comme dit la vieille de l’alférez? C’est pire que de cracher sur l’hostie?
—Oui, pire que de cracher sur l’hostie le Vendredi Saint, répondit l’autre gravement. Vous vous souvenez du mot ispichoso5, qu’il suffisait d’appliquer à un homme pour que les gardes civils de Villa-Abrille l’emmenassent en exil ou en prison; eh bien! plebestiero est pire encore! Selon ce que disent le télégraphiste et le sous-directeur, plibestiro, dit par un chrétien, un curé ou un Espagnol à un autre chrétien comme nous, ressemble à un sanstudeus avec requimiternam6; si on t’appelle une seule fois plibustiero, tu peux te confesser et payer tes dettes car il ne te reste rien à faire que de te laisser pendre. Tu sais si le sous-directeur et le télégraphiste doivent être renseignés: l’un parle avec des fils de fer et l’autre sait l’espagnol et ne manie que la plume.
Tous étaient atterrés.
—Qu’on m’oblige à mettre des souliers et à ne plus boire de ma vie que cette urine de cheval qu’on appelle de la bière, si je me laisse jamais dire pelbistero! jura le paysan en serrant les poings. Quoi! si j’étais riche comme D. Crisóstomo, sachant l’espagnol comme lui et pouvant manger vite avec un couteau et une cuiller, je me moquerais bien de cinq curés!
—Le premier garde civil que je verrai en train de voler une poule, je l’appelerai palabisterio... et je me confesserai ensuite! murmura à voix basse un des paysans, en s’éloignant du groupe.
1 Corruption de filibustero, flibustier, nom dont les Espagnols désignent tout partisan de l’indépendance des colonies—N. des T.
2 Tarantado, piqué de la tarentule; saragate, brouillon, agité.—N. des T.
3 Indigène professant la religion catholique.—N. des T.
4 Corruption de Vete á la porra, qui pourrait se traduire par: Va-t’en au diable!—N. des T.
5 Suspecho, suspect.—N. des T.
6 Allusion aux prières des morts.—N. des T.
La maison de Capitan Tiago n’était pas moins troublée que l’imagination des gens. Maria Clara, se refusant à écouter les consolations de sa tante et de sa sœur de lait, Andeng, ne faisait que pleurer. Son père lui avait défendu de causer avec Ibarra, tant que les prêtres n’auraient pas levé l’excommunication.
Capitan Tiago, très occupé à tout préparer pour recevoir dignement le capitaine général avait été appelé au couvent.
—Ne pleure pas, ma fille, disait tante Isabel en passant une peau de chamois sur les miroirs, on lèvera son excommunication, on écrira au Saint-Pape... nous ferons une grande aumône... le P. Dámaso n’a eu qu’un évanouissement... il n’est pas mort!
—Ne pleure pas, lui disait Andeng à voix basse, je m’arrangerai pour que tu lui parles; pourquoi sont faits les confessionnaux sinon pour que l’on puisse pécher? Tout est pardonné quand on l’a dit au curé!
Enfin, Capitan Tiago revint! Elles cherchèrent sur sa figure une réponse à beaucoup de questions; mais la figure de Capitan Tiago annonçait le découragement. Le pauvre homme suait, se passait la main sur le front et semblait ne pouvoir articuler une parole.
—Qu’y a-t-il, Santiago? demanda anxieuse la tante Isabel.
Il répondit par un soupir en essuyant une larme.
—Pour Dieu, parle! qu’y a-t-il?
—Ce que je craignais déjà! dit-il enfin en retenant ses larmes. Tout est perdu! Le P. Dámaso m’ordonne de rompre la promesse de mariage, sinon il me condamne dans cette vie et dans l’autre! Tous me disent la même chose, même le P. Sibyla! Je dois lui fermer les portes de ma maison et... je lui dois plus de cinquante mille pesos! Je l’ai dit aux Pères, mais ils n’ont pas voulu en faire cas: que préfères-tu perdre, m’ont-ils dit, cinquante mille pesos ou ta vie et ton âme? Ah! S. Antonio! si j’avais su, si j’avais su!
Maria Clara sanglotait.
—Ne pleure pas, ma fille, ajouta-t-il en se tournant vers elle; tu n’es pas comme ta mère qui ne pleurait jamais... elle ne faisait que semblant... Le P. Dámaso m’a dit qu’un de ses parents est arrivé d’Espagne... il te le destine pour fiancé...
Maria Clara se boucha les oreilles.
—Mais, Santiago, tu es fou? lui cria tante Isabel. Lui parler d’un autre fiancé en ce moment! Crois-tu que ta fille en change comme de chemise?
—J’y pensais bien, Isabel; D. Crisóstomo est riche... les Espagnols ne se marient que par amour de l’argent... mais, que veux-tu que je fasse? Ils m’ont menacé d’une autre excommunication... ils disent que je cours grand péril, non seulement dans mon âme, mais aussi dans mon corps... mon corps, entends-tu? mon corps!
—Mais tu ne fais que chagriner ta fille! N’es-tu pas l’ami de l’archevêque? Pourquoi ne lui écris-tu pas?
—L’archevêque est aussi un moine, l’archevêque ne fait que ce que lui disent les moines. Mais, ne pleure pas, Maria; le capitaine général va venir, il voudra te voir, tu auras les yeux rouges... Ah! moi qui croyais passer une bonne après-midi... sans ce grand malheur je serais le plus heureux des hommes et tous me porteraient envie... Calme-toi, ma fille! je suis plus malheureux que toi et je ne pleure pas. Tu peux trouver un autre fiancé meilleur, mais moi, je perds cinquante mille pesos! Ah! Vierge d’Antipolo, si ce soir au moins j’avais de la chance!
Des détonations, le roulement, des voitures, le galop des chevaux, la musique jouant la Marche royale, annoncèrent l’arrivée de Son Excellence le Gouverneur Général des Iles Philippines. Maria Clara courut se cacher dans son alcôve... pauvre jeune fille! ton cœur est le jouet de mains grossières qui n’en connaissent pas les délicates fibres!
Tandis que la maison se remplissait de monde, que des pas lourds, des voix de commandement, des bruits de sabres et d’éperons résonnaient de tous côtés, la pauvrette bouleversée gisait à demi agenouillée devant une gravure représentant la Vierge, dans la douloureuse solitude où Delaroche l’a placée, comme s’il l’avait surprise au retour du sépulcre de son fils. Maria Clara oubliait la douleur de cette mère pour ne songer qu’à la sienne propre. La tête courbée sur la poitrine, les mains appuyées contre le sol, on aurait dit un lys brisé par la tempête. Un avenir rêvé et caressé pendant des années, des illusions nées dans son enfance, grandies avec sa jeunesse, qui faisaient partie de son être, on voulait maintenant d’un seul mot briser tout cela, chasser tout cela de son esprit et de son cœur!
Bonne et pieuse chrétienne, fille aimante, l’excommunication la terrifiait; la tranquillité de son père, plus encore que ses ordres exigeaient d’elle le sacrifice de son amour. Elle ressentait seulement en ce moment toute la force de cette affection! Une rivière glisse paisible; d’odorantes fleurs ombragent ses rives, le sable le plus fin forme son lit, le vent ride à peine son courant, on croirait qu’elle dort. Mais voici que les rives se resserrent, que d’âpres roches ferment le passage, que des troncs noueux s’entassent formant une digue; alors la rivière mugit, elle se révolte, les vagues bouillonnent, des panaches d’écume se dressent, les eaux furieuses battent les rochers et s’élancent à l’abîme. Ainsi cet amour si tranquille se transformait devant l’obstacle et déchaînait tous les orages de la passion.
Elle voulait prier, mais qui pourrait prier sans espérance? Le cœur qui s’adresse à Dieu, alors qu’il n’espère plus, ne peut exhaler que des plaintes: «Mon Dieu! soupirait le sien, pourquoi rejeter ainsi un homme, pourquoi lui refuser l’amour des autres? tu lui laisses ton soleil, ton air, tu ne lui caches pas la vue de ton ciel, pourquoi lui retirer l’amour sans lequel on ne saurait vivre?»
Ces soupirs, que n’entendaient pas les hommes, arrivaient-ils au trône de Dieu? La Mère des malheureux les entendait-elle?
Ah! la pauvre jeune fille, qui n’avait jamais connu de mère, s’enhardissait à confier les chagrins que lui causaient les amours de la terre à ce cœur très pur qui n’a jamais ressenti que l’amour filial et l’amour maternel; dans sa tristesse, elle avait recours à cette image divinisée de la femme, l’idéalisation la plus belle de la plus idéale des créatures, à cette poétique conception du Christianisme qui réunit en elle les deux états les plus parfaits de la femme, vierge et mère, sans rien ressentir de leurs douleurs ni de leurs misères, à cet être de rêve et de bonté que nous appelons Marie.
—Mère! mère! gémissait-elle.
La tante Isabel vint la tirer de ses larmes. Quelques-unes de ses amies étaient là et le capitaine général désirait lui parler.
—Tante, dites que je suis malade! supplia-t-elle, terrifiée; ils vont vouloir me faire chanter et jouer du piano!
—Ton père l’a promis, vas-tu faire mentir ton père?
Maria Clara se leva, regarda sa tante, tordit ses beaux bras en balbutiant.
—Oh! si j’étais...
Puis sans achever sa phrase, elle sécha ses larmes et se mit à sa toilette.
—Je désire parler à ce jeune homme! disait le général à un aide-de-camp; il éveille tout mon intérêt.
—On est allé le chercher, mon général! Mais il y a ici un autre jeune homme de Manille qui demande avec insistance à être introduit. Nous lui avons dit que Votre Excellence n’avait pas le temps et qu’elle n’était pas venue pour donner des audiences, mais pour voir le pueblo et la procession; il a répondu que Votre Excellence avait toujours le temps quand il s’agissait de faire justice...
Le général émerveillé, se retourna vers l’Alcalde.
—Si je ne me trompe pas, répondit celui-ci avec une légère inclinaison de tête, c’est le jeune homme qui ce matin a eu des démêlés avec le P. Dámaso au sujet du sermon.
—Encore un autre? Ce moine s’est-il donc proposé d’ameuter toute la province ou croit-il commander ici? Faites entrer!
Le gouverneur se promenait nerveusement d’un bout à l’autre de la salle.
Dans l’antichambre, quelques Espagnols, des militaires et les fonctionnaires du pueblo de S. Diego et des environs, formés en groupes, conversaient ou discutaient. Tous les moines s’y trouvaient aussi, excepté le P. Dámaso; ils voulaient entrer pour présenter leurs respects à Son Excellence.
—Son Excellence le Capitaine Général supplie Vos Révérences d’attendre un moment, dit l’aide-de-camp. Passez, jeune homme!
Ce Manilène, qui confondait le tagal avec le grec, entra dans le salon, pâle et tremblant.
Tous étaient surpris au dernier point: Son Excellence devait être très irritée pour oser ainsi faire attendre les moines. Le P. Sibyla disait:
—Je n’ai rien à lui dire... je perds mon temps ici!
—Moi de même, ajouta un augustin; partons-nous?
—Ne vaudrait-il pas mieux chercher à savoir ce qu’il pense? demanda le P. Salví; nous éviterions un scandale... et... nous pourrions lui rappeler... ses devoirs envers... la Religion...
—Vos Révérences peuvent entrer si elles le désirent! dit l’aide-de-camp en reconduisant le jeune homme qui sortait radieux.
F. Sibyla entra le premier, puis venaient le P. Salví, le P. Manuel Martin et les autres religieux. Tous saluèrent humblement, sauf le P. Sibyla qui, même en s’inclinant, conservait toujours un certain air de supériorité; le P. Salví, au contraire, courba la tête presque jusqu’à terre.
—Qui, parmi Vos Révérences, est le P. Dámaso? demanda immédiatement Son Excellence, sans les inviter à s’asseoir, sans s’intéresser à leur santé, sans aucune de ces phrases louangeuses qui font partie intégrante du répertoire des hauts personnages.
—Señor, le P. Dámaso n’est pas parmi nous! répondit, presque avec la même sécheresse, le P. Sibyla.
—Le serviteur de Votre Excellence est au lit, malade, ajouta le P. Salvi toujours humble; après avoir eu le plaisir de saluer Votre Excellence et de nous informer de sa santé, comme c’est le devoir de tous les fidèles sujets du Roi et de toute personne d’éducation, nous venions aussi au nom du respectueux serviteur de Votre Excellence, qui a eu le malheur...
—Oh! interrompit avec un nerveux sourire le capitaine général, tandis qu’il faisait tourner une chaise sur un pied, si tous les serviteurs de Mon Excellence étaient comme Sa Révérence le P. Dámaso, je préférerais servir moi-même Mon Excellence!
La paresse habituelle au corps des Révérences gagna cette fois leur esprit; elles ne surent que répondre à cette interruption.
—Que Vos Révérences prennent des sièges! ajouta le Gouverneur sur un ton plus doux.
Capitan Tiago, en frac, marchant sur la pointe des pieds, entrait conduisant par la main Maria Clara, toute hésitante, toute timide. La jeune fille, surmontant son trouble, fit un salut gracieux et cérémonieux à la fois.
—Cette señorita est votre fille? demanda surpris le gouverneur.
—Et celle de Votre Excellence, mon général! répondit sérieusement Capitan Tiago.
Les aides-de-camp, l’Alcalde, se regardèrent et sourirent mais, sans rien perdre de sa gravité, le général tendit la main à la jeune fille et lui dit avec affabilité:
—Heureux les pères qui ont des filles comme vous, señorita! on m’a parlé de vous avec respect et admiration... j’ai désiré vous voir pour vous remercier du bel acte que vous avez accompli aujourd’hui. Je suis informé de tout et, quand j’écrirai au Gouvernement de Sa Majesté je n’oublierai pas votre généreuse conduite. En attendant, permettez-moi, señorita, au nom de S. M. le Roi, que je représente ici, et qui aime la paix et la tranquillité de ses fidèles sujets, comme au mien, en celui d’un père qui, lui aussi, a des filles de votre âge, de vous adresser les plus chaleureux remerciements et de vous proposer pour une récompense.
—Señor...! répondit Maria Clara tremblante.
Le général devina ce qu’elle voulait dire et reprit:
—C’est très bien, señorita, de vous contenter du témoignage de votre conscience et de l’estime de vos concitoyens; par ma foi! c’est la meilleure récompense et nous ne devrions point en demander d’autre. Mais ne me privez pas d’une belle occasion de faire voir que, si la Justice sait punir, elle sait aussi récompenser et surtout qu’elle n’est pas toujours aveugle.
Tous les mots soulignés avaient été prononcés d’une voix plus ferme.
—Le señor Don Juan Crisóstomo Ibarra attend les ordres de Votre Excellence, dit à voix haute un aide-de-camp.
Maria Clara frémit.
—Ah! s’écria le général, permettez-moi, señorita, de vous exprimer le désir de vous revoir avant de quitter ce pueblo, j’ai encore à vous dire des choses très importantes. Señor Alcade, Votre Seigneurie m’accompagnera durant la promenade que je désire faire à pied après la conférence que j’aurai seul avec le señor Ibarra.
—Votre Excellence, dit humblement le P. Salvi, nous permettra de l’avertir que le señor Ibarra est excommunié...
Le général l’interrompit.
—Je suis heureux de n’avoir à déplorer que l’état du P. Dámaso à qui je souhaite sincèrement une guérison complète, car, à son âge, un voyage en Espagne pour des motifs de santé ne doit pas être très agréable. Mais ceci dépend de lui... en attendant, que Dieu conserve la santé à Vos Révérences!
Tous se retirèrent.
—Pour lui aussi, cela dépendra de lui! murmura en sortant le P. Salvi.
—Nous verrons qui fera plus promptement le voyage en Espagne! ajouta un autre franciscain.
—Je m’en vais dès aujourd’hui, dit avec dépit le P. Sibyla.
—Nous repartons aussi! grondèrent à leur tour les augustins.
Les uns et les autres ne pouvaient supporter que, par la faute d’un franciscain, Son Excellence les ait reçus aussi froidement.
Dans l’antichambre, ils se rencontrèrent avec Ibarra qui, quelques heures auparavant, avait été leur amphitryon. Pas un salut ne fut échangé, mais les regards étaient éloquents.
L’Alcalde au contraire, quand les moines furent partis, salua le jeune homme et lui tendit familièrement la main, mais l’arrivée de l’adjudant qui cherchait Crisóstomo ne permit aucune conversation.
Sur la porte, il se rencontra avec Maria Clara: des regards significatifs se croisèrent encore, bien différents de ceux échangés avec les moines.
Ibarra était vêtu de deuil. Bien que la vue des moines lui ait semblé de mauvais augure, il se présenta, l’air assuré et salua profondément.
Le capitaine général fit quelques pas au devant de lui.
—J’éprouve la plus grande satisfaction, señor Ibarra, à serrer votre main. Permettez-moi de vous demander toute votre confiance!
Et en effet, il examinait le jeune homme avec une visible satisfaction.
—Señor... tant de bonté...
—Votre surprise m’offense; elle me montre que vous n’attendiez pas de moi un bon accueil; c’était douter de ma justice!
—Une réception amicale, señor, pour un insignifiant sujet de Sa Majesté comme moi, n’est pas de la justice, c’est de la faveur.
—Bien, bien! dit le général en s’asseyant et en lui montrant un siège, laissez-nous jouir d’un moment d’expansion: je suis très satisfait de votre conduite et je vous ai proposé au gouvernement de Sa Majesté pour une décoration afin de récompenser votre philanthropique projet d’érection d’une école... Si vous m’aviez invité, je me serais fait un plaisir d’assister à la cérémonie et, peut-être, je vous aurais évité un ennui.
—Mon idée me paraissait si ordinaire, répondit le jeune homme, que je ne la croyais pas suffisante pour distraire l’attention de Votre Excellence de ses nombreuses occupations; de plus mon devoir était de m’adresser d’abord à la première autorité de ma province.
Le gouverneur fit un signe de satisfaction et, prenant un air plus familier encore, elle continua:
—Quant à ce qui est arrivé entre vous et le P. Dámaso, n’en gardez ni crainte ni regrets; on ne touchera pas un cheveu de votre tête tant que je gouvernerai les Iles et, pour ce qui est de l’excommunication j’en parlerai à l’Archevêque, parce qu’il faut nous conformer aux circonstances; ici nous ne pourrions en rire comme dans la Péninsule ou dans l’Europe cultivée. Malgré tout, soyez à l’avenir plus prudent; vous vous êtes mis à dos les corporations religieuses qui, par leur rôle et leurs richesses doivent être respectées. Mais je vous protégerai parce que j’aime les bons fils, parce qu’il me plaît que l’on honore la mémoire de ses parents; moi aussi j’ai aimé les miens et, vive Dieu! je ne sais pas ce que j’aurais fait à votre place!...
Puis, changeant rapidement de conversation, il demanda:
—On m’a dit que vous veniez d’Europe; êtes-vous allé à Madrid?
—Oui, señor, quelques mois.
—Avez-vous par hasard entendu parler de ma famille?
—Votre Excellence venait de partir quand j’ai eu l’honneur de lui-être présenté.
—Et alors, comment êtes-vous revenu sans m’apporter aucune recommandation?
—Señor, répondit Ibarra en s’inclinant, parce que je ne viens pas directement d’Espagne, et parce que, ayant entendu parler du caractère de Votre Excellence, j’ai cru qu’une lettre de recommandation, non seulement serait inutile, mais même vous offenserait: les Philippins vous sont tous recommandés.
Un sourire se dessina sur les lèvres du vieux soldat qui répondit lentement comme méditant et pesant ses paroles:
—Je suis flatté que vous pensiez ainsi et... cela devrait être! Cependant, jeune homme, vous devez savoir quelles charges pèsent sur nos épaules aux Philippines. Ici, nous autres, anciens militaires, nous devons faire tout, être tout: Roi, Ministre d’Etat, de la Guerre, de l’Intérieur, de Fomento1, de Grâce et Justice, etc., et le pire encore est que, pour chaque affaire, nous devons consulter la lointaine Mère-Patrie qui, selon les circonstances et parfois à l’aveuglette, approuve ou rejette nos propositions. Et vous connaissez notre proverbe: qui trop embrasse mal étreint. De plus, lorsque nous arrivons, nous connaissons généralement peu le pays et nous le quittons au moment où nous commençons à le connaître... Avec vous, je puis m’exprimer franchement, il me serait inutile de feindre. Si déjà, en Espagne, où chaque branche a son ministre, né et grandi dans le pays, où il y a une presse et une opinion, où une opposition franche ouvre les yeux au gouvernement et l’éclaire, tout est imparfait et défectueux, c’est un miracle qu’ici, où tous ces avantages manquent, où se développe et machine dans l’ombre la plus puissante des oppositions, tout ne soit pas en révolution. Ce n’est pas la bonne volonté qui manque aux gouvernants, mais nous sommes obligés de nous servir d’yeux et de bras étrangers que, pour la plupart, nous ne connaissons pas, et qui, au lieu peut-être de servir leur pays, ne servent que leurs propres intérêts. Ce n’est pas notre faute, c’est celle des circonstances; les moines nous sont d’un puissant secours mais ils ne suffisent pas... Vous m’inspirez un grand intérêt et je voudrais que l’imperfection de notre système gouvernemental actuel ne vous portât en rien préjudice... je ne puis veiller sur tous, tous ne peuvent venir jusqu’à moi. Puis-je vous être utile en quelque chose, avez-vous une demande à m’adresser?
Ibarra réfléchit:
—Señor, répondit-il, mon plus grand désir est le bonheur de mon pays, bonheur que je voudrais qu’il dût à la Mère-Patrie et aux efforts de mes concitoyens, unis à elle et entre eux par les éternels liens de vues communes et de communs intérêts. Ce que je demande, seul le gouvernement peut le donner après de nombreuses années de continuel travail et de réformes bien conçues.
Le général fixa sur lui pendant quelques secondes un regard qu’Ibarra soutint naturellement, sans timidité, sans hardiesse.
—Vous êtes le premier homme avec qui j’aie parlé dans ce pays! s’écria le général en lui tendant la main.
—Votre Excellence n’a vu que ceux qui se traînent dans les villes, elle n’a pas visité les cabanes calomniées de nos pueblos. Là, Votre Excellence aurait pu voir de véritables hommes si, pour être un homme, il suffit d’un cœur généreux et de mœurs simples.
Le capitaine général se leva et se promena d’un côté à l’autre du salon.
—Señor Ibarra, s’écria-t-il en s’arrêtant de nouveau,—le jeune homme s’était levé;—peut-être partirai-je dans un mois: votre éducation,votre façon de penser ne sont pas pour ce pays. Vendez ce que vous possédez, préparez votre valise et venez avec moi en Europe, le climat vous y sera meilleur.
—Je conserverai toute ma vie le souvenir de la bonté de Votre Excellence! répondit Ibarra, quelque peu ému; mais je dois vivre dans le pays où ont vécu mes parents...
—Où ils sont morts, diriez-vous plus exactement! Croyez-moi, je connais peut-être votre pays mieux que vous-même... Ah! je me rappelle maintenant, dit-il en changeant de ton, vous vous mariez avec une adorable jeune fille et je vous retiens ici! Allez, allez auprès d’elle et, pour que vous ayez plus de liberté, envoyez-moi le père, ajouta-t-il en souriant. N’oubliez pas cependant que je désire que vous m’accompagniez à la promenade.
Ibarra salua et s’éloigna.
Le général appela son aide-de-camp.
—Je suis content! dit-il en lui donnant un léger coup sur l’épaule; j’ai vu aujourd’hui, pour la première fois comment on peut être bon Espagnol sans cesser d’être bon Philippin et d’aimer son pays; aujourd’hui je leur ai enfin démontré aux Révérences que nous ne sommes pas tous leur jouet; ce jeune homme m’en a fourni l’occasion et j’aurai promptement réglé tous mes comptes avec le moine! Quel malheur que cet Ibarra un jour ou l’autre... Mais, appelez-moi l’Alcalde!
Celui-ci se présenta immédiatement.
—Señor Alcalde, lui dit-il aussitôt, afin d’éviter que se répètent des scènes comme celle à laquelle Votre Seigneurie a assisté, scènes que je déplore parce qu’elles portent atteinte au prestige du gouvernement et de tous les Espagnols, je me permets de vous recommander efficacement le señor Ibarra pour que, non seulement vous lui facilitiez les moyens de terminer sa patriotique entreprise, mais aussi pour que vous évitiez qu’à l’avenir il soit molesté par qui que ce soit, de n’importe quelle classe et sous n’importe quel prétexte.
L’Alcalde comprit la réprimande et baissa la tête pour cacher son trouble.
—Votre Seigneurie fera transmettre cette recommandation à l’alférez qui commande ici la section, et vous rechercherez si cet officier a des façons de faire qui ne soient point d’accord avec les règlements; j’ai entendu à ce sujet plus d’une plainte.
Capitan Tiago se présenta raide et empesé.
—D. Santiago, lui dit le général d’un ton affectueux, il y a un moment je vous félicitais du bonheur que vous aviez d’avoir une fille comme la señorita de los Santos, maintenant je vous fais mes compliments de votre futur gendre; la plus vertueuse des filles est assurément digne du meilleur citoyen des Philippines. Puis-je savoir la date de la noce?
—Señor... balbutia Capitan Tiago en essuyant la sueur qui perlait à son front.
—Allons, je vois qu’il n’y a rien encore de définitif! Si l’on manque de témoins, j’aurai le plus grand plaisir à être l’un d’entre eux. Cela m’enlèvera le mauvais souvenir que m’ont laissé tant de noces auxquelles j’ai assisté jusqu’ici! ajouta-t-il en se dirigeant vers l’Alcalde.
—Oui, señor! répondit Capitan Tiago, avec un sourire qui inspirait la compassion.
Ibarra était parti presque en courant à la recherche de Maria Clara; il avait tant de choses à lui dire, à lui raconter. A travers la porte d’un appartement, il entendit un murmure de voix de jeunes filles; il frappa.
—Qui est là? demanda Maria Clara.
—Moi!
Les voix se turent... et la porte ne s’ouvrit pas.
—C’est moi... puis-je entrer? demanda le jeune homme dont le cœur battait violemment.
Le silence continua. Quelques secondes après, des pas légers s’approchèrent de la porte et la voix légère de Sinang murmura à travers le trou de la serrure:
—Crisóstomo, nous allons au théâtre ce soir; écris ce que tu as à dire à Maria Clara.
Et les pas s’éloignèrent rapides comme ils étaient venus.
—Qu’est-ce que cela veut dire? murmura Ibarra pensif, en quittant cette porte.
1 Ministère qui, en Espagne, correspond à ceux du Commerce, de l’Agriculture et des Travaux Publics en France.—N. des T.
Le soir, à la lumière de toutes les lanternes suspendues aux fenêtres, au son des cloches et des habituelles détonations, la procession sortit pour la quatrième fois.
Le capitaine général, qui s’était promené à pied accompagné de ses deux aides-de-camp, de Capitan Tiago, de l’Alcalde, de l’Alférez et d’Ibarra, précédés par des gardes civils et des autorités qui ouvraient le passage et déblayaient le chemin, fut invité à voir passer la procession de la maison du gobernadorcillo. Ce pieux fonctionnaire avait fait élever une estrade pour que fût récitée une loa1 en l’honneur du Saint Patron.
Ibarra aurait renoncé avec plaisir à l’audition de cette composition poétique; il aurait préféré voir la procession des fenêtres de la maison de Capitan Tiago où Maria Clara était restée avec ses amies, mais Son Excellence voulait entendre la loa et il dut se consoler en pensant qu’il verrait sa fiancée au théâtre.
La procession commençait par la marche des chandeliers d’argent, portés par trois sacristains gantés; suivaient les enfants de l’école avec leur maître; puis venaient d’autres enfants, munis de lanternes en papier de formes et de couleurs variées, placées au bout de bambous plus ou moins longs, ornés suivant le goût du petit porteur, car cette décoration était payée par l’enfance de tous les quartiers. C’est avec plaisir qu’ils accomplissent ce devoir qui leur est imposé par la mantandâ sa náyon2; chacun imagine et compose sa lanterne, la décore à sa fantaisie, et suivant l’état de sa bourse, de plus ou moins de pendeloques et de petites bannières, puis l’éclaire avec un bout de cierge, s’il a un parent ou un ami sacristain, ou bien achète une de ces petites chandelles rouges dont usent les Chinois devant leurs autels.
Au milieu allaient et venaient des alguazils, des lieutenants de justice, veillant à ce que les files ne se rompissent pas, à ce que le peuple ne se portât pas tout entier au même endroit; pour cela, ils se servaient de leurs verges dont quelques coups, donnés convenablement, avec une certaine force, contribuaient à l’éclat et à la gloire des processions, pour l’édification des âmes et le lustre des pompes religieuses.
En même temps que les alguazils répartissaient gratis ces coups de canne sanctificateurs, d’autres, pour consoler les battus, leur distribuaient, gratis également, des cierges et des bougies de différentes grandeurs.
—Señor Alcalde, dit Ibarra à voix basse, ces coups sont-ils donnés en châtiment des péchés ou seulement pour le plaisir?
—Vous avez raison, señor Ibarra! répondit le capitaine général, qui avait entendu la question; ce spectacle... barbare étonne tous ceux qui viennent d’autres pays. Il faudrait l’interdire.
Sans qu’il puisse être expliqué pourquoi, le premier saint qui apparut fut S. Jean-Baptiste. A le voir, on aurait dit que la renommée du cousin de Notre Seigneur n’était pas des meilleures parmi le peuple que ne séduisaient ni ses pieds, ni ses jambes minces, ni sa figure d’anachorète; il s’avançait sur un vieux brancard de bois caché par quelques gamins, armés de leurs lanternes de papier non allumées et se battant en cachette.
—Malheureux! murmura le philosophe Tasio qui, de la rue, assistait à la procession. A quoi te sert-il d’avoir été le précurseur de la Bonne Nouvelle et d’avoir vu Jésus incliné devant toi? Que te valent ta grande foi, ton austérité, ta mort pour la vérité et pour tes convictions? Tout cela les hommes l’oublient! Mieux vaut mal prêcher dans les églises que d’être l’éloquente voix qui clama dans le désert; voilà ce que te prouvent les Philippines. Si tu avais mangé de la dinde au lieu de sauterelles, si tu t’étais vêtu de soie au lieu de peaux de bêtes, si tu t’étais affilié à une Congrégation...
Mais le vieillard suspendit son apostrophe car S. François était là.
—Ne le disais-je pas? continua-t-il avec un sourire sarcastique; celui-ci monte dans un char et, Saint Dieu! quel char! que de lumières, que de lanternes de cristal! Jamais tu ne t’es vu entouré de tant de lumières, Giovanni Bernardone! Et quelle musique! C’étaient d’autres mélodies dont tes fils faisaient retentir les airs après ta mort! Mais, vénérable et humble fondateur, si tu ressuscitais maintenant, tu ne verrais que des Elias de Cortona dégénérés; si tes fils te reconnaissaient, ils t’emprisonneraient et peut-être même te feraient partager le sort de Cesario de Speyer!
Après la musique venait un étendard représentant le même saint, muni de sept ailes, porté par les frères du Tiers Ordre, vêtus de guingon, priant d’une voix haute et lamentable.—Sans que l’on sût pourquoi encore, saint François était suivi de sainte Marie-Madeleine, très belle image ornée d’une abondante chevelure, portant un costume de soie orné de lames d’or, tenant un mouchoir de piña brodé entre ses doigts couverts de bagues. Les lumières et l’encens l’entouraient, on voyait ses larmes de verre refléter les couleurs des feux de Bengale qui donnaient à la procession un aspect fantastique, de telle sorte que la sainte pécheresse pleurait vert, bleu, rouge, etc. Les habitants ne commençaient à allumer ces lumières qu’au passage de S. François; S. Jean-Baptiste ne jouissait pas de ces honneurs, il allait vite comme honteux de son vêtement de peau entre tous ces gens couverts d’or et de pierres précieuses.
—Voici notre sainte! dit la fille du gobernadorcillo à ses invités; je lui ai prêté mes bagues, mais c’est pour gagner le ciel!
Les porteurs de cierges s’arrêtaient autour de l’estrade pour entendre la loa, les saints faisaient de même; eux et leurs pasteurs voulaient entendre les vers. Ceux qui portaient Saint Jean, las d’attendre, s’accroupirent et posèrent la malheureuse statue à terre.
—L’alguazil peut se fâcher! objecta l’un.
—Bah! à la sacristie ils le laissent bien dans un coin parmi les toiles d’araignées!...
Et saint Jean, une fois à terre, rien ne le distinguait plus des gens du peuple.
Après la Madeleine, s’avancent les femmes. Au contraire des hommes, ce ne sont pas les fillettes qui viennent en premier, mais les vieilles: les jeunes filles entourent le char de la Vierge derrière lequel marche le curé sous son dais. Cette coutume provenait du P. Dámaso qui disait: «La Vierge aime les jeunes et non les vieilles.» Beaucoup de dévotes avaient fait la grimace, mais cela ne changeait rien aux préférences de la Vierge.
Saint Diego suit la Madeleine, ce qui ne paraît pas le réjouir beaucoup, car il marche avec autant de componction que ce matin, alors qu’il se promenait derrière saint François. Six frères du Tiers Ordre tirent son char, je ne sais par suite de quel vœu ou de quelle maladie: le fait est qu’ils tirent, et semblent assez fatigués. Saint Diego s’arrête devant l’estrade et attend qu’on le salue.
On n’attend plus que le char de la Vierge. Le voici, précédé de gens habillés en fantômes, au grand effroi des enfants; aussi entend-on pleurer et crier la foule des bébés imprudents. Cependant, au milieu de cette masse obscure d’habits, de capuchons, de cordons et de toques, au son de cette prière monotone et nasillarde, on voit, comme de blancs jasmins, comme de fraîches sampagas parmi de vieux chiffons, douze petites filles, vêtues de blanc, couronnées de fleurs, les cheveux frisés; leurs regards sont brillants comme leurs colliers, on aurait dit de petits génies de la lumière prisonniers des spectres. Elles étaient attachées par deux larges rubans bleus au char de la Vierge, rappelant les colombes qui traînent celui du Printemps.
Déjà toutes les images sont réunies, attentives, pour écouter les vers; tout le monde a les yeux fixés sur le rideau entr’ouvert; enfin un ah! d’admiration s’échappe de toutes les lèvres.
L’exclamation est méritée; un tout jeune homme apparaît, ailé, botté en cavalier, avec écharpe, ceinturon et chapeau à plumes.
—Le señor Alcalde-Mayor! crie quelqu’un. Mais le prodige de la création commence à réciter une poésie aussi extraordinaire que sa personne et ne paraît pas offensé de la comparaison.
Pourquoi transcrire ici ce que dit en latin, en tagal et en castillan, le tout versifié, la pauvre victime du gobernadorcillo? Nos lecteurs ont déjà savouré le sermon prononcé ce matin par le P. Dámaso et nous ne voulons pas les gâter par tant de merveilles; sans compter que le franciscain pourrait nous en vouloir de lui chercher un compétiteur et, en gens pacifiques que nous sommes, nous n’aurions garde de nous en faire un ennemi.
La pièce de vers terminée, saint Jean poursuit son chemin d’amertume.
Au moment où la Vierge passe devant la maison de Capitan Tiago, un chant céleste la salue des paroles de l’archange. C’est une voix tendre, mélodieuse, suppliante, pleurant l’Ave Maria de Gounod, s’accompagnant du piano qui prie avec elle. La musique de la procession s’émeut, la prière cesse, le P. Salvi lui-même s’arrête. La voix tremble, elle fait jaillir les larmes; c’est plus qu’une salutation, c’est une supplication, c’est une plainte.
De la fenêtre où il se trouve, Ibarra entend cette voix et la crainte et la mélancolie descendent dans son cœur. Il comprend ce que cette âme souffre, ce qu’elle exprime dans ce chant, il a peur de s’interroger sur la cause de cette douleur.
Il est sombre, pensif, quand le capitaine général lui parle:
—Vous voudrez bien me tenir compagnie à table, nous causerons de ces enfants qui ont disparu, lui dit-il.
Et le jeune homme regardant sans le voir le Général murmure: «En serais-je la cause?» et le suit machinalement.