XXXIX

Doña Consolacion

Pourquoi étaient fermées les fenêtres de la maison de l’alférez? Où étaient, tandis que passait la procession, la figure masculine et la chemise de flanelle de la Méduse ou de la Muse de la Garde civique? Da. Consolacion aurait-elle compris combien désagréables étaient son front marqué de grosses veines, conductrices en apparence, non de sang, mais de vinaigre et de fiel, le gros cigare, digne ornement de ses lèvres violettes, et son envieux regard? Cédant à une impulsion généreuse, n’aurait-elle pas voulu troubler les plaisirs de la foule par son apparition sinistre?

Ah! pour elle les impulsions généreuses n’existent plus depuis l’Age d’or!

La maison est triste, comme disait Sinang, parce que le peuple est gai. Ni lanternes, ni drapeaux; si la sentinelle ne se promenait pas comme à l’ordinaire devant la porte, on croirait cette demeure inhabitée.

Une faible lumière éclaire le désordre de la salle et perce à travers les conchas1 sales où l’araignée accroche sa toile, où s’incruste la poussière. La dame, selon son habitude d’oisiveté, dort dans un large fauteuil. Vêtue comme tous les jours, c’est-à-dire horriblement mal, elle n’a pour toute coiffure qu’un mouchoir attaché autour de la tête, laissant échapper de minces et courtes mèches de cheveux emmêlés; pour toute toilette qu’une chemise de flanelle bleue passée sur une autre qui a dû être blanche, et une basque déteinte qui moule les jambes minces et plates, croisées l’une sur l’autre et s’agitant fébrilement. De sa bouche s’échappent des bouffées de fumée qu’elle rejette avec ennui vers l’espace où elle regarde quand elle ouvre les yeux. Si en ce moment, D. Francisco de Cañamaque2 l’avait vue, il l’aurait prise pour un cacique du pueblo ou pour le mankukúlam3, ornant ensuite sa découverte de commentaires en une langue de boutiquier, par lui créée pour son usage personnel.

Ce matin, la Dame n’avait pas entendu la messe, non parce qu’elle ne l’avait pas voulu; au contraire, elle aurait aimé se montrer à la multitude et entendre le sermon, mais son mari ne le lui avait pas permis, et la prohibition avait été, comme toujours, accompagnée de deux ou trois séries d’insultes, de jurons et de menaces de coups de pied. L’alférez comprenait que sa femelle s’habillait de façon ridicule, qu’elle avait l’air de ce qu’on appelle une femme à soldats et il ne lui convenait pas de l’exposer aux regards des personnages du chef-lieu et des étrangers.

Mais elle ne l’entendait pas de cette façon. Elle savait qu’elle était belle, attrayante, qu’elle avait des airs de reine et que sa toilette était beaucoup plus belle et plus luxueuse que celle de Maria Clara elle-même. Aussi l’alférez avait-il dû la menacer: «Ou tu vas te taire ou je t’envoie un coup de pied dans ton p—pueblo,» lui avait-il répondu.

Da. Consolacion n’avait pas voulu risquer de recevoir des coups de pied dans son pueblo, mais elle songeait à la vengeance.

Jamais l’obscur visage de la dame n’avait été propre à inspirer confiance à personne, même quand il était peint, mais ce matin-là il devint inquiétant, surtout lorsqu’on la vit parcourir la maison d’une extrémité à l’autre, silencieuse, comme méditant quelque chose de terrible ou de malicieux; son regard avait le reflet qui jaillit de la pupille d’un serpent au moment où, pris, il va être écrasé; il était froid, lumineux, pénétrant à la fois, avec quelque chose de visqueux, de repoussant, de cruel.

La plus petite faute, le bruit le plus insignifiant, lui arrachaient une infâme et obscène injure qui souffletait l’âme, mais personne ne lui répondait: s’excuser eût été commettre un autre crime.

Le jour se passa ainsi. Ne trouvant pas un obstacle qui s’opposât à ses vues—son mari ayant été invité—elle se saturait de bile; on aurait cru que les cellules de son organisme se chargeaient d’électricité et menaçaient d’éclater en une effroyable tourmente. Dans son entourage, tous pliaient, comme les épis au premier souffle de l’ouragan; point de résistance, nulle pointe, nulle hauteur sur qui décharger sa mauvaise humeur: soldats et domestiques rampaient devant elle.

Pour ne pas voir les réjouissances au dehors, elle fit fermer les fenêtres et donna pour consigne à la sentinelle de ne laisser passer personne. Elle s’entoura ensuite la tête d’un mouchoir comme pour en éviter l’explosion puis, bien que le soleil brillât encore, fit allumer les lumières.

Sisa avait été arrêtée comme perturbatrice de l’ordre et conduite au quartier où, en l’absence de l’alférez, elle dut passer la nuit sur un banc, indifférente et inconsciente. Le lendemain, l’alférez la vit et, craignant que la malheureuse ne devînt le jouet de la foule en fête et ne fût l’objet de scènes regrettables, il chargea les soldats d’en prendre soin, leur ordonnant de la traiter avec pitié et de lui donner à manger. La pauvre folle passa ainsi deux jours.

Ce soir-là, soit que la proximité de la maison de Capitan Tiago lui ait permis d’entendre le triste chant de Maria Clara, soit que d’autres accords aient réveillé le souvenir de ses propres refrains, soit pour toute autre cause, Sisa commença à chanter de sa voix douce et mélancolique les kundiman4 de sa jeunesse. Les soldats l’écoutaient et se taisaient; ces airs ils les connaissaient, ils les chantaient eux-mêmes au temps où, libres encore, ils n’étaient pas corrompus.

Da. Consolacion, dans son ennui, l’entendait aussi: elle s’informa de la chanteuse.

—Qu’elle monte de suite! ordonna-t-elle après quelques secondes de méditation. Quelque chose qui pouvait ressembler à un sourire errait sur ses lèvres desséchées.

Les soldats amenèrent Sisa qui se présenta sans se troubler, sans crainte comme sans étonnement: elle semblait ne voir personne. La vanité de la Muse qui prétendait imposer le respect et la terreur en fut blessée.

Elle toussa, fit signe aux soldats de se retirer et, détachant la cravache de son mari, dit à la folle d’un ton sinistre.

Vamos, magcantar icau!5

Sisa naturellement ne la comprit pas et cette ignorance redoubla la colère de la mégère dont une des affectations était d’ignorer le tagal, ou tout au moins de paraître l’ignorer en l’estropiant le plus possible: elle pensait se donner ainsi des airs de véritable Orofea6, comme elle se plaisait à dire. Heureusement! car si elle martyrisait le tagal, elle ne traitait guère mieux le castillan, se faisant une idée tout à fait particulière de sa grammaire comme de sa prononciation. Et cependant son mari, les chaises et les souliers, chacun pour sa part avait contribué à lui donner des leçons. Un des mots qui lui avaient coûté plus de travail encore qu’à Champollion les hiéroglyphes était celui de Filipinas7.

On raconte que le lendemain même de son mariage, causant avec son mari, qui alors était caporal, elle avait dit Pilipinas; il crut devoir la corriger et, accompagnant sa remontrance d’une gifle: «Dis, Felipinas, femme! Ne fais pas l’ignorante! ne sais-tu pas que l’on appelle ainsi ton p—8 pays dont le nom vient de Felipe9?» La femme, qui rêvait à sa lune de miel, voulut obéir et dit Felepinas. Il sembla au caporal qu’elle approchait de la bonne prononciation il redoubla les gifles et la réprimanda plus sévèrement:

«Mais, femme, ne peux-tu prononcer: Felipe? Ne l’oublie pas, c’est le nom du roi Don Felipe... cinq... Dis Felipe, et ajoute nas, qui, en latin, signifie îles d’Indiens, et tu as le nom de ton rep—pays!»

La Consolacion, blanchisseuse à cette époque, tout en frottant ses joues où les soufflets laissaient leurs traces, recommença à répéter, perdant un peu de patience:

—Fe... lipe, Felipe... nas, Felipenas, c’est bien comme cela, n’est-ce pas?

Le caporal n’y voyait plus: il se demandait s’il ne rêvait pas. Comment de sa règle résultait-il Felipenas et non Felipinas? De deux choses l’une: ou l’on doit dire Felipenas, ou l’on doit dire Felipi?

Ce jour-là il crut prudent de se taire; il laissa sa femme et s’en fut soigneusement consulter les imprimés. Son étonnement fut au comble, il n’en pouvait croire ses yeux:—Comment... doucement!—Filipinas, disaient tous les imprimés en caractères bien moulés, irréprochables; ni lui ni sa femme n’étaient dans le vrai.

—Comment l’Histoire peut-elle mentir ainsi? murmurait-il. Ce livre ne dit-il pas que Alonso Saavedra a donné ce nom au pays en l’honneur de l’infant D. Felipe. Comment ce nom s’est-il corrompu? Ce Saavedra serait-il un indien?

Il confia ses doutes au sergent Gomez qui, dans son enfance, avait voulu être curé. Celui-ci, sans daigner le regarder, lui répondit avec la plus grande emphase, tout en lâchant une bouffée de fumée:

—Autrefois on disait Filipi au lieu de Felipe; nous, les modernes, comme nous devenons Franchutes10, nous ne pouvons tolérer deux i de suite. C’est pour cela que les gens instruits, à Madrid surtout,—tu n’es pas allé à Madrid?—les gens instruits, dis-je, commencent déjà à prononcer: menistro, enritacion, embitacion, endino11, etc.; c’est ce qui s’appelle suivre la mode.

Le pauvre caporal n’avait pas été à Madrid; voilà pourquoi il ignorait la difficulté. Que de choses on apprend à Madrid!

—De sorte que l’on doit aujourd’hui dire?

—A l’ancienne mode, homme! ce pays n’est pas encore cultivé; à l’ancienne mode, Filipinas! répondit Gomez, non sans quelque mépris.

Le caporal, s’il était mauvais philologue, en échange était un bon mari; ce qu’il venait d’apprendre, sa femme devait le savoir aussi: il continua son éducation.

—Consola, comment appelles-tu ton p—pays?

—Comment je dois l’appeler? comme tu me l’as appris: Felifenas!

—Je te jette la chaise à la tête, p—! hier déjà tu le prononçais un peu mieux, à la moderne; mais maintenant il faut le prononcer à la vieille mode! Feli, je dis, Filipinas!

—Mais je ne suis pas vieille! qu’est-ce qui te prend?

—Cela m’est égal! dis: Filipinas!

—Ne m’ennuie pas! Je ne suis pas un vieux meuble... j’ai à peine trente petites années! répondit-elle en retroussant ses manches comme pour se préparer au combat.

—Dis-le, rep—ou je te jette la chaise!

Consolacion vit le mouvement, réfléchit et balbutia tout oppressée:

—Feli... Fele... File...

Poum! crracc! la chaise s’abattit avec le mot.

Et la leçon se termina par des coups de poing, des gifles, des coups de griffes, etc. Le caporal l’empoigna par les cheveux, elle le prit par la barbiche, puis par n’importe où—elle ne pouvait mordre, ses dents n’étant pas solides—; il poussa un cri, la lâcha, lui demanda pardon, le sang coula, il y eut un œil plus rouge que l’autre, une chemise en morceaux, elle cracha beaucoup de choses, mais Filipinas ne sortit point.

Chaque fois qu’il s’agissait du langage, de pareilles scènes se renouvelaient. Le caporal, en jugeant les progrès linguistiques de sa femme, calcula avec douleur qu’avant dix ans elle aurait perdu complètement l’usage de la parole. C’est ce qui arriva. Quand ils se marièrent elle connaissait encore le tagal et se faisait comprendre en espagnol; maintenant, elle ne parlait aucun idiome; elle s’était attachée au langage des gestes, choisissant toujours les plus bruyants et les plus contondants.

Sisa, donc, avait eu la chance de ne point la comprendre. Les plis de son front se desserrèrent un peu, un sourire de satisfaction anima sa figure; du moment qu’on ne l’entendait pas, c’est qu’elle ne savait pas le tagal, elle était donc véritablement orofea.

—Dis à cette femme qu’elle chante! commanda-t-elle à l’ordonnance, elle ne me comprend pas, elle ne connaît pas l’espagnol!

La folle comprit l’ordonnance et commença la Chanson de la Nuit.

D’abord Da. Consolacion écoutait avec un rire moqueur, mais peu à peu le rire s’effaça de ses lèvres, elle devint attentive, puis sérieuse et quelque peu réfléchie. La voix, le sens des vers, la musique du chant, tout l’impressionnait: ce cœur aride et sec était cette fois altéré de pluie. Elle comprenait bien: «La tristesse, le froid et l’humidité qui descendent du ciel enveloppés dans le manteau de la nuit», lui paraissaient descendre sur son cœur, «la fleur fanée et flétrie qui durant le jour, avait étalé ses splendeurs et cherché l’admiration, pleine de vanités, à la chute du jour, repentie et détrompée, fait un effort pour élever ses pétales desséchés vers le ciel, demandant un peu d’ombre pour s’y cacher et mourir, dans la raillerie de la lumière qui l’a vue dans sa pompe, qui rirait de la vanité de son orgueil, mendiant aussi une goutte de rosée qui pleurait sur elle. L’oiseau des nuits laisse sa solitaire retraite, le creux du tronc noueux, il trouble la mélancolie des forêts...»

—Non, ne chante pas! s’écria, en parfait tagal, l’alféreza qui se leva agitée; ne chante pas; ces vers m’ennuient!

La folle se tut; l’ordonnance murmura: «Aba! elle sait paler tagal!» et il regarda sa patronne plein d’admiration.

Celle-ci comprit qu’elle s’était trahie: elle devint honteuse et, comme sa nature n’était pas d’une femme, la honte chez elle se transforma en rage et en haine. Elle montra la porte à l’imprudent et d’un coup de pied la ferma derrière lui, puis elle fit quelques tours dans la chambre, tordant la cravache entre ses mains nerveuses et, se plantant de nouveau devant la folle, elle lui dit en espagnol:—Danse!

Sisa ne remua pas.

—Danse, danse! répéta-t-elle d’une voix sinistre; la folle la regardait avec des yeux vagues, sans expression: la mégère lui leva un bras, puis l’autre, en les secouant: inutile, Sisa ne comprenait pas.

En vain Da. Consolacion se mit à sauter, à s’agiter, faisant signe à la malheureuse de l’imiter. On entendait de loin la musique de la procession jouer une marche grave et majestueuse; mais la dame sautait furieusement, suivant une autre mesure, une autre musique, celle qui résonnait en elle-même. Sisa immobile la regardait; quelque chose qui ressemblait à de la curiosité se peignait dans ses yeux, un faible sourire remua ses lèvres pâles: c’était une joie pour elle que la danse de l’alféreza.

La danseuse s’arrêta enfin, comme ayant honte, mais elle leva le fouet, ce terrible fouet connu des voleurs et des soldats, fait à Ulangô et perfectionné par l’alférez au moyen de fils de fer tordus.

—Maintenant, dit-elle, c’est à toi de danser... danse!

Et elle commença à frapper lentement les pieds nus de la folle dont la figure se contracta de douleur; la malheureuse chercha à se défendre avec les mains.

—Ah! tu commences! s’écria-t-elle avec une joie sauvage, et du lente elle passa à un allegro vivace.

Sisa poussa un cri et leva vivement le pied.

—Veux-tu danser, p—indienne? et le fouet vibrait et sifflait.

La folle se laissa tomber à terre, les deux mains cachant ses jambes et regardant son bourreau avec des yeux hagards. Deux forts coups sur l’épaule la forcèrent à se relever: ce ne fut plus une plainte, ce furent deux hurlements! La fine chemise fut déchirée, la peau ouverte, le sang jaillissait.

La vue du sang fait la joie du tigre; celui de sa victime exalta encore Da. Consolacion.

—Danse, danse, maudite damnée! Malheur à celle qui t’a engendrée! danse ou je te tue à coups de fouet.

Et elle-même, la saisissant d’une main tandis qu’elle, la frappait de l’autre, recommença à sauter et à danser.

La folle l’avait enfin comprise et la suivait en remuant les bras, sans rythme ni mesure. Un sourire de satisfaction contracta les lèvres de l’horrible femme, sourire d’un Méphistophelès femelle qui vient de faire un bon élève: il y avait de la haine, du mépris, de la moquerie, de la cruauté; un éclat de rire n’aurait rien dit de plus.

Absorbée par la joie de ce spectacle, elle n’avait pas entendu arriver son mari, jusqu’à ce que, d’un coup de pied, la porte se fût précipitamment ouverte.

L’alférez était pâle et sombre; il vit ce qui se passait et lança à sa femme un regard terrible. Celle-ci ne bougea pas et garda son sourire cynique.

Aussi doucement que possible, il posa la main sur l’épaule de l’étrange ballerine et l’arrêta. La folle respira et s’assit sur le sol taché de son sang.

Le silence continuait; l’alférez respirait avec force; la mégère qui l’observait d’un œil inquiet reprit le fouet et lui demanda d’une voix tranquille et lente:

—Qu’as-tu donc? tu ne m’as pas encore dit bonsoir!

L’alférez ne répondit pas; il appela l’ordonnance.

—Emmène cette femme, dit-il, que la Marta lui donne une autre chemise et la soigne! Tu la feras bien manger, tu lui donneras un bon lit... Fais attention qu’elle soit bien traitée! Demain on la conduira chez le señor Ibarra!

Puis il ferma soigneusement la porte, poussa le verrou et s’approcha de sa femme.

—Tu veux que je te brise? lui dit-il en serrant les poings.

—Qu’est-ce qui te prend? demanda-t-elle en se levant et reculant un peu.

—Ce qui me prend? cria-t-il d’une voix de tonnerre, avec un blasphème, voilà ce qui me prend.

Et il lui montra un papier rempli de pattes de mouche plus ou moins mal alignées.

—N’as-tu pas écrit cette lettre à l’Alcalde en lui disant que l’on me payait pour que je permette le jeu, p—? je ne sais comment je ne t’écrase pas!

—Voyons, voyons, si tu l’oses! lui dit-elle avec un rire moqueur, celui qui m’écrasera sera un autre mâle que toi!

Il entendit l’insulte, mais il vit le fouet. Il prit une assiette sur une table et lui lança à la tête; mais la femme accoutumée à ces luttes se baissa rapidement, l’assiette vola en éclats contre le mur; une tasse, puis un couteau la suivirent.

—Lâche! lui cria-t-elle, tu n’oses pas t’approcher.

Et pour mettre le comble à son exaspération, elle cracha à terre. Aveugle, hurlant de rage, il s’élança mais avec une rapidité surprenante elle lui fit une croix sur la figure avec deux coups de fouet puis, se sauvant brusquement, s’enferma dans sa chambre dont elle tira violemment la porte. Rugissant de colère et de douleur l’alférez la poursuivit, mais il se heurta contre la porte qu’il frappa du poing et du pied, proférant d’épouvantables jurons.

—Maudite soit ta descendance, truie! Ouvre, p— p—, ouvre ou je te brise le crâne! hurlait-il.

Da. Consolacion ne répondait pas. On entendait un remuement de chaises et de coffres comme si elle avait voulu élever une barricade de meubles. La maison tremblait sous les coups de pied et les cris de son mari.

—N’entre pas, n’entre pas! disait la voix aigre de la mégère, si tu te montres, je fais feu.

Lui, peu à peu, paraissait se calmer; il se promenait en long et en large comme un fauve en cage.

—Sors, va te rafraîchir la tête! continua moqueuse la femme qui semblait avoir terminé ses préparatifs de défense.

—Je te jure que si je t’attrape, personne, même Dieu, ne te reverra plus!

Et ce fut une bordée d’injures.

—Va! tu peux dire ce que tu voudras...! Tu n’as pas voulu que j’aille à la messe? tu ne m’as pas laissée accomplir mes devoirs envers Dieu! disait-elle de ce ton sarcastique où elle excellait.

L’alférez prit son casque, répara un peu le désordre de sa toilette et sortit à grands pas, mais, au bout de quelques minutes, il revint sans faire le moindre bruit, ayant retiré ses bottes. Les domestiques, accoutumés à ce spectacle, ne s’émouvaient guère, mais les bottes retirées constituaient une nouveauté qui appela leur attention; ils se regardèrent en clignant de l’œil.

L’officier s’assit sur une chaise, près de la sublime porte et, patiemment, attendit plus d’une demi-heure.

—Es-tu sorti pour de bon ou es-tu ici, bouc? demandait la voix de temps en temps, changeant d’épithètes mais criant toujours plus fort.

Enfin, elle commença à retirer peu à peu les meubles; il écoutait et souriait. Elle appela l’ordonnance:

—Le señor est-il sorti?

Sur un signe de l’alférez, celui-ci répondit:

—Oui, señora, il est sorti.

Elle se mit à rire joyeusement et tira le verrou.

Très doucement, l’alférez se leva; la porte s’entr’ouvrit...

On entendit un cri, le bruit d’un corps qui tombait, des jurons, des hurlements, des malédictions, des coups, des voix étranglées... Qui pourrait décrire ce qui se passa là dans l’obscurité?

L’ordonnance, revenu à la cuisine, fit un signe très significatif au cuisinier.

—C’est toi qui vas le payer! lui dit celui-ci.

—Moi? Peut-être; en tout cas le pueblo! Elle m’a bien demandé s’il était sorti, mais non s’il était revenu.


1 Aux Philippines, les fenêtres des maisons sont en bois avec, en guise de vitres, des écailles de nacre blanches, fines et transparentes; on les dispose en treillis, par carrés et par losanges.—N. des T.

2 Politicien espagnol, auteur d’ouvrages sur les Philippines: Las Islas Filipinas, Madrid, 1880, Recuerdas de Filipinas, Las I. F. de todo un poco.—N. des T.

3 Sorcier.—N. des T.

4 Airs, chansons.—N. des T.

5 Mélange de tagal et de castillan: Allons donc, chante!—N. des T.

6 Corruption de Europea, Européenne.—N. des T.

7 Philippines.—N. des T.

8 Mot intraduisible.—N. des T.

9 Philippe.—N. des T.

10 Péjoratif de Franceses, Français.—N. des T.

11 Pour ministro, irritation, invitacion, indigno.—N. des T.

XL

Le droit et la force

Il était dix heures du soir. Les premières fusées montent paresseusement dans le ciel obscur où brillent, tels de nouveaux astres, quelques globes de papier gonflés de fumée et d’air chaud, qui viennent de s’enlever. Quelques-uns, ornés de feux, s’allument, menaçant d’incendier toutes les maisons; aussi, sur les poutres des toits, voit-on des hommes munis d’un long bambou portant un torchon à l’extrémité, avec à leur portée un seau plein d’eau. Leurs noires silhouettes se détachent sur la vague clarté de l’air et semblent des fantômes descendus des espaces pour assister aux réjouissances des hommes.—On a brûlé également une multitude de roues, de châteaux, de taureaux et de carabaos de feu ainsi qu’un grand volcan surpassant en beauté et en grandeur tout ce qu’avaient vu jusqu’alors les habitants de S. Diego.

Maintenant la foule se dirige en masse vers la place pour assister à la dernière représentation du théâtre. Ici et là brûlent des feux de Bengale, éclairant fantastiquement les groupes joyeux; les enfants se munissent de torches pour chercher dans l’herbe les bombes tombées et d’autres restes qu’ils puissent utiliser, mais la musique donne le signal et tous abandonnent la prairie.

La grande estrade est splendidement illuminée; des milliers de lumières entourent les piliers, pendent du toit et parsèment le sol en groupes entassés. Un alguazil est là pour y veiller et, quand il s’approche pour les arranger, le public le siffle et lui crie: «Il est là, le voilà!»

Devant la scène, l’orchestre accorde les instruments, prélude aux airs qu’il doit jouer; derrière est l’endroit dont parlait le correspondant dans sa lettre. Les principaux du pueblo, les Espagnols et les riches étrangers occupent les sièges alignés. Le peuple, ceux qui n’ont ni titres ni traitements, occupe le reste de la place; quelques-uns ont apporté un banc, bien plus pour monter dessus que pour s’y asseoir; les autres protestent bruyamment; ceux qui sont juchés sur le banc en descendent mais pour y remonter immédiatement, comme si rien n’était.

Les allées, les venues, les cris, les exclamations, les éclats de rires, un quolibet, un sifflet augmentent le tumulte. Ici, le pied d’un banc se brise et ceux qui l’occupaient tombent au milieu des rires de la multitude, là on se dispute pour une place, un peu plus loin on entend un fracas de verres et de bouteilles qui se brisent; c’est Andeng qui apporte des rafraîchissements et des boissons; de ses deux mains elle soutient le large plateau, mais par malheur elle se rencontre avec son fiancé qui veut profiter de la situation...

Le lieutenant principal, D. Filipo, préside le spectacle, car le gobernadorcillo est un fervent du monte1. D. Filipo converse avec le vieux Tasio:

—Que dois-je faire? disait-il, l’Alcalde n’a pas voulu accepter ma démission. «Ne vous sentez-vous pas suffisamment de force pour accomplir votre devoir?» m’a-t-il demandé.

—Et que lui avez-vous répondu?

—Señor Alcalde, lui ai-je dit; les forces d’un lieutenant principal, pour insignifiantes qu’elles puissent être, sont comme celles de toute autorité: elles viennent de ce qui leur est supérieur. Le Roi lui-même reçoit les siennes du peuple qui les tient de Dieu. Cette force supérieure me manque, señor Alcalde! Mais l’Alcalde n’a pas voulu m’écouter, il m’a dit que nous en parlerions après les fêtes!

—Alors que Dieu vous aide! dit le vieillard, et il se disposa à se retirer.

—Ne voulez-vous pas voir la représentation?

—Merci! pour rêver et divaguer, je me suffis à moi-même, répondit en riant le philosophe; mais je me souviens d’une question que je voulais vous soumettre. Le caractère de notre peuple n’a-t-il jamais appelé votre attention? Pacifique, il aime les spectacles belliqueux; démocrate, il adore les empereurs, les rois et les princes; irréligieux, il se ruine pour les pompes du culte; nos femmes ont un caractère doux, elles délirent quand une princesse brandit une lance... en savez-vous la cause? Eh bien!...

L’arrivée de Maria Clara et de ses amies coupa la conversation. D. Filipo les reçut et les accompagna à leurs places. Puis venaient le curé avec un autre franciscain et quelques Espagnols, sans compter un certain nombre de ceux dont l’office est de former l’escorte des moines.

—Dieu les récompense aussi dans l’autre vie! dit le vieux Tasio en s’éloignant.

La séance commença avec Chananay et Marianito dans Crispino et la Commère. L’attention de tous était accaparée par la scène; seul le P. Salvi restait indifférent au spectacle; il semblait n’être venu que pour surveiller Maria Clara dont la tristesse donnait à sa beauté un caractère si idéal, si particulier, que l’on aurait compris qu’il s’absorbât avec ravissement dans sa contemplation. Mais ce n’était pas le ravissement qu’exprimaient les yeux du prêtre, profondément enfoncés dans leurs creuses orbites; en ce regard sombre se lisait quelque chose de désespérément triste: c’est avec de tels yeux que Caïn aurait contemplé de loin le Paradis dont sa mère lui avait dépeint les délices.

L’acte se terminait quand Ibarra entra; sa présence occasionna un murmure; les regards se concentrèrent sur lui et sur le curé.

Mais le jeune homme ne parut s’apercevoir de rien; il salua gracieusement Maria Clara et ses amies, et prit place à côté de sa fiancée. La seule qui lui parla fut Sinang.

—Tu as été voir le volcan? lui demanda-t-elle.

—Non, petite amie, j’ai dû accompagner le capitaine général.

—Quel malheur! Le curé est venu avec nous et nous a raconté des histoires de damnés; qu’en dis-tu? pour nous faire peur et nous empêcher de nous amuser, n’est-ce pas?

Le P. Salvi s’était levé, il s’approcha de D. Filipo et parut avoir avec lui une vive discussion. Il parlait avec vivacité, le lieutenant avec mesure et à voix basse.

—Je regrette de ne pouvoir satisfaire Votre Révérence, disait-il, le señor Ibarra est un des principaux contribuables et a le droit d’être ici tant qu’il ne trouble pas l’ordre.

—Mais n’est-ce pas troubler l’ordre que de scandaliser les bons chrétiens? C’est laisser entrer un loup dans la bergerie! Tu répondras de ceci devant Dieu et devant les autorités!

—Je réponds toujours des actes qui émanent de ma propre volonté, Père, répondit D. Filipo en s’inclinant légèrement; mais ma petite autorité ne me permet pas de me mêler des choses religieuses; que ceux qui veulent éviter son contact ne lui parlent pas; le señor Ibarra n’y force personne.

—Mais c’est faciliter le péril et qui aime le péril périt par lui!

—Je ne vois là aucun péril, Père; le señor Alcalde et le capitaine général, mes supérieurs, ont accepté sa compagnie toute l’après-midi; il ne m’appartient pas de leur donner une leçon.

—Si tu ne le chasses pas d’ici, c’est nous qui sortirons.

—J’en serai très fâché, mais je ne puis chasser d’ici qui que ce soit.

Le curé se repentit de sa démarche, mais il n’y avait plus de remède. Il fit un signe à son compagnon qui se leva avec ennui et tous deux sortirent. Leur petite escorte les imita, non sans lancer à Ibarra un regard chargé de haine.

Les murmures et les chuchotements recommencèrent; quelques personnes s’approchèrent de Crisóstomo, le saluèrent et lui dirent:

—Nous sommes avec vous; ne faites pas cas de ceux-là!

—Quels sont ceux-là? demanda-t-il avec étonnement.

—Ceux qui sont sortis pour éviter votre contact?

—Pour éviter mon contact? mon contact?

—Oui! ils disent que vous êtes excommunié.

Ibarra, surpris, ne sut que dire et regarda autour de lui. Il vit Maria Clara qui se cachait derrière son éventail.

—Mais, est-ce possible? s’écria-t-il enfin; sommes-nous encore en plein Moyen-Age? De sorte que...

Et s’approchant des jeunes filles, il changea de ton.

—Excusez-moi, dit-il; j’avais oublié un rendez-vous; je reviendrai pour vous accompagner.

—Reste donc! lui dit Sinang; Yeyeng va danser dans la Calandria; elle danse divinement.

—Je ne puis pas, petite amie, mais je reviendrai.

Les murmures redoublèrent.

Pendant que Yeyeng sortait, habillée en femme du peuple avec le: Da Usté su permiso? et que Carvajal lui répondait: Pase usté adelante2, etc., deux soldats de la Garde Civile s’approchèrent de D. Filipo, lui demandant de suspendre la représentation.

—Et pourquoi? demanda-t-il surpris.

—Parce que l’alférez et sa dame se sont battus et ne peuvent dormir.

—Dites à l’alférez que nous avons la permission de l’Alcalde Mayor et que, contre ce permis, personne ne peut rien dans le pueblo, même le gobernadorcillo, qui est mon u-ni-que su-pé-rieur.

—Mais il faut suspendre la séance! répétèrent les soldats.

D. Filipo haussa les épaules et leur tourna le dos. Les gardes s’en allèrent.

Pour ne pas troubler la tranquillité, D. Filipo ne dit rien à personne de cet incident.

Après un vaudeville qui fut très applaudi, le Prince Villardo se présenta défiant tous les Mores qui retenaient son père prisonnier; le héros les menaçait de leur couper à tous la tête d’une seule estafilade et de les envoyer dans la lune. Heureusement pour les Mores, qui se disposaient à combattre au son de l’hymne de Riego, un tumulte se produisit. L’orchestre s’arrêta, les musiciens assaillirent le théâtre en jetant leurs instruments. Le vaillant Villardo, qui ne les attendait pas, les prenant pour des alliés des Mores, jeta aussi son épée et son bouclier et prit la fuite; les Mores, en voyant fuir un si terrible chrétien s’enhardirent, à l’imiter; on entendait des cris, des interjections, des imprécations, des blasphèmes; tout le monde courait, se heurtait, les lumières s’éteignaient, on lançait en l’air les verres lumineux, etc.

—Les tulisanes, les tulisanes, criaient les uns.—Au feu, au feu! aux voleurs! criaient les autres; les femmes et les enfants pleuraient, les bancs et les spectateurs roulaient à terre au milieu de la confusion, du brouhaha et du tumulte.

Que s’était-il passé?

Les deux gardes civils, bâton en main, avaient poursuivi les musiciens pour arrêter le spectacle, le lieutenant principal et les cuadrilleros armés de leurs vieux sabres, essayant vainement de les retenir.

—Conduisez ces hommes au tribunal! criait D. Filipo; faites attention de ne pas les laisser échapper!

Ibarra était revenu et cherchait Maria Clara. Les craintives jeunes filles s’accrochaient à lui tremblantes et pâles; la tante Isabel récitait les litanies en latin.

Lorsque la foule fut revenue de son effroi et se rendit compte de ce qui s’était passé, l’indignation éclata. Les pierres plurent sur le groupe des cuadrilleros conduisant au tribunal les deux gardes civils; on proposa de mettre le feu au quartier et d’y rôtir Da. Consolacion avec l’alférez.

—C’est à cela qu’ils servent! criait une femme en retroussant ses bras; à troubler le pueblo! Ils ne poursuivent que les honnêtes gens. C’est là que sont les tulisanes et les joueurs! Le feu au quartier!

L’un, se tâtant le bras, demandait à être confessé; des accents plaintifs sortaient de dessous les bancs renversés: c’était un pauvre musicien. La scène était pleine d’artistes et d’habitants du pueblo qui parlaient tous à la fois. Là, Chananay, dans son costume de Léonor du Trouvère causait en jargon de tienda3 avec Ratia, vêtu en maître d’école; Yeyeng, enveloppée dans un châle de soie, conversait avec le prince Villardo; Balbino et les Maures s’efforçaient de consoler les musiciens chagrinés. Quelques Espagnols allaient de côté et d’autre, haranguant tous ceux qu’ils rencontraient.

Mais déjà s’était formé un rassemblement. D. Filipo avait appris les intentions de la foule et courait la contenir.

—Ne troublez pas l’ordre! criait-il; demain nous demanderons satisfaction, on nous fera justice; je vous réponds qu’on nous fera justice!

—Non! répondirent quelques-uns; ils ont fait de même à Calamba4, on leur a également promis justice et l’Alcalde n’a rien fait! Nous nous ferons justice nous-mêmes! Au quartier!

En vain s’efforçait le lieutenant; la foule ne s’apaisait pas. D. Filipo cherchant autour de lui quelqu’un qui pût le seconder aperçut Ibarra.

—Señor Ibarra, par grâce! maintenez-les tandis que je vais chercher les cuadrilleros.

—Que puis-je faire? demanda le jeune homme perplexe; mais déjà le lieutenant était loin.

A son tour, Ibarra regarda autour de lui, cherchant quelqu’un sans savoir qui. Par bonheur, il crut distinguer Elias qui, impassible, assistait au mouvement. Ibarra courut à lui, le prit par le bras et lui dit en espagnol:

—Pour Dieu! faites quelque chose si vous le pouvez, moi je ne puis rien.

Le pilote devait l’avoir compris, car il se perdit dans la foule.

On entendit de vives discussions, de rapides interjections, puis, peu à peu le groupe commença à se dissoudre, prenant une attitude moins hostile.

Il était temps, les soldats arrivaient armés, baïonnette au canon.

Pendant ce temps, que faisait le curé?

Le P. Salvi ne s’était point couché. Debout, le front appuyé contre les persiennes, il regardait vers la place, immobile, laissant échapper parfois un soupir comprimé. Si la lumière de sa lampe avait été moins basse, peut-être aurait-on pu voir ses yeux se remplir de larmes. Il passa ainsi une heure.

Le tumulte le surprit dans cette position. Etonné, il suivit des yeux les allées et les venues du peuple; les cris arrivaient confusément jusqu’à lui. Un domestique qui accourait à perdre haleine l’informa de ce qui se passait.

Une pensée traversa son imagination. Au milieu de la confusion et du tumulte, le moment est propice aux libertins pour profiter de l’effroi et de la faiblesse des femmes: toutes fuient, chacun ne pense qu’à soi, un cri ne s’entend pas, les pauvrettes s’évanouissent, se renversent, tombent, la terreur fait taire la pudeur et, au milieu de la nuit... quand on s’aime! Il s’imagina voir Crisóstomo emportant dans ses bras Maria Clara défaillante et disparaissant avec elle dans l’obscurité.

Il bondit dans les escaliers, sans chapeau, sans canne et, comme un fou, courut vers la place.

Là, il rencontra les Espagnols qui réprimandaient les soldats; il regarda vers les sièges qu’occupaient Maria Clara et ses amies: ils étaient vides.

—Père Curé! Père Curé! lui criaient les Espagnols. Mais il ne s’arrêta pas, il courait vers la demeure de Capitan Tiago. Là, il respira; il vit à travers le rideau transparent la silhouette adorable, gracieuse, aux suaves contours de Maria Clara et celle de la tante qui apportait des tasses et des verres.

—Allons! murmura-t-il, il semble qu’elle est seulement malade.

Tante Isabel ferma ensuite les conchas des fenêtres et l’ombre charmante disparut.

Le curé s’éloigna sans voir la foule. Il avait devant les yeux le superbe buste d’une belle jeune fille endormie, respirant doucement; les paupières sont ombragées par de longs cils, formant des courbes gracieuses comme aux Vierges peintes par Raphaël; la petite bouche sourit; tout le visage respire la virginité, la pureté, l’innocence; c’est une douce vision au milieu des draperies blanches de son lit; c’est une tête de chérubin parmi les nuages.

Son imagination emportée achevait le tableau, lui montrait encore... mais qui donc pourrait décrire tous les rêves de ce cerveau ardent?

Peut-être en aurait été capable l’infatigable correspondant du journal de Manille qui terminait la description de la fête et de tous les événements qui l’avaient accompagnée par ces lignes:

«Merci mille fois, infiniment merci pour l’opportune et active intervention du T. R. P. Fr. Salvi qui, défiant tout péril, parmi ce peuple furieux, au milieu de la tourbe effrénée, sans chapeau, sans canne, apaisa les fureurs de la multitude, ne faisant usage que de sa persuasive parole, de la majesté et de l’autorité qui jamais ne manquent au prêtre d’une Religion de paix. Le vertueux religieux, avec une abnégation sans exemple, a abandonné les délices du tranquille sommeil dont jouit toute bonne conscience, comme la sienne, pour éviter que le plus petit malheur ne vînt frapper son troupeau. Les habitants de San Diego n’oublieront sans doute pas ce sublime acte de leur héroïque pasteur et sauront lui en être éternellement reconnaissants».


1 Jeu de cartes prohibé, analogue au lansquenet.—N. des T.

2 Permettez-vous?—Entrez!—N. des T.

3 Boutique.—N. des T.

4 En 1879.—N. de l’Ed. esp.

XLI

Deux visites

Dans l’état d’esprit où se trouvait Ibarra dormir lui était impossible; aussi, pour distraire son esprit et éloigner les tristes idées que la nuit rend plus tristes encore, il se mit à travailler dans son cabinet solitaire. Le jour le surprit faisant des combinaisons et des mélanges, à l’action desquels il soumettait de petits morceaux de canne à sucre ou d’autres substances, qu’il enfermait ensuite dans des flacons numérotés et cachetés.

Un domestique entra annonçant l’arrivée d’un paysan.

—Qu’il entre! dit Crisóstomo sans se retourner.

C’était Elias qui, debout, attendait sans rien dire.

—Ah! c’est vous? s’écria Ibarra en le reconnaissant. Excusez-moi si je vous ai fait attendre un moment, je ne m’étais pas aperçu de votre entrée, je faisais une expérience importante.

—Je ne veux pas vous déranger! répondit le jeune pilote; je suis venu d’abord pour vous demander si vous aviez une commission pour la province de Batangas où je pars, et ensuite pour vous donner une mauvaise nouvelle...

Du regard Ibarra l’interrogea.

—La fille de Capitan Tiago est malade, ajouta tranquillement Elias, mais non gravement.

—Je le craignais, répondit Ibarra d’une voix débile. Savez-vous quelle est sa maladie?

—Une fièvre? Maintenant si vous n’avez rien à me demander...

—Merci, mon ami, je vous souhaite un bon voyage... mais, avant de partir, permettez-moi une question; si elle est indiscrète, ne répondez pas.

Elias s’inclina.

—Comment avez-vous pu conjurer l’émeute d’hier soir? demanda Ibarra en fixant ses yeux sur lui.

—Très simplement! répondit Elias avec le plus grand naturel; ceux qui dirigeaient le mouvement étaient deux frères dont le père est mort sous les bâtons de la garde civile; j’eus un jour le bonheur de les sauver des mêmes mains qui avaient tué leur père et tous deux m’en sont restés reconnaissants. C’est à eux que je me suis adressé, ils se sont chargés de dissuader les autres.

—Et ces deux frères?...

—Finiront comme leur père, répondit Elias à voix basse; quand une fois le malheur a marqué une famille, tous les membres doivent périr; quand la foudre a frappé un arbre, elle ne tarde pas à le réduire en cendres.

Puis, voyant qu’Ibarra se taisait, il partit.

Resté seul, Crisóstomo perdit l’attitude sereine qu’il avait conservée en présence du pilote et la douleur se manifesta sur sa figure.

—C’est moi, c’est moi qui la fais souffrir! murmura-t-il.

Il s’habilla rapidement et descendit les escaliers.

Un petit homme en deuil, portant une grande cicatrice à la joue gauche, le salua humblement, l’arrêtant dans son chemin.

—Que voulez-vous? lui demanda Ibarra.

—Señor, je m’appelle José, je suis le frère de celui qui a été tué hier.

—Ah! je vous assure que je ne suis pas insensible à votre chagrin... que désirez-vous?

—Señor, je veux savoir combien vous allez payer à la famille de mon frère.

—Payer? répéta le jeune homme sans pouvoir réprimer un mouvement d’ennui, nous reparlerons de ceci. Venez cette après-midi, car je suis pressé.

—Dites-moi seulement ce que vous voulez donner? insista José.

—Je vous dis que nous en parlerons un autre jour; aujourd’hui je n’ai pas le temps! dit Ibarra avec impatience.

—Vous n’avez pas le temps maintenant, señor? demanda José avec amertume en se plaçant devant lui. Vous n’avez pas le temps de vous occuper des morts?

—Venez cette après-midi, bonhomme! répéta Ibarra en se contenant; je dois à l’instant voir une personne malade.

—Ah! et pour un malade vous oubliez les morts? Vous croyez que parce que nous sommes pauvres...?

Ibarra le regarda et lui coupa la parole.

—Ne mettez pas ma patience à l’épreuve! dit-il, et il poursuivit son chemin. José le suivit des yeux avec un sourire plein de haine.

—On voit bien que c’est le petit-fils de celui qui exposait mon père au soleil! murmura-t-il entre ses dents; il est du même sang!

Et changeant de ton, il ajouta:

—Mais, si tu payes bien... amis!