La fête est terminée; les habitants du pueblo s’aperçoivent maintenant, comme tous les ans, que leur bourse est vide, qu’il ont travaillé, sué et veillé beaucoup sans s’amuser guère, sans s’être même acquis de nouveaux amis, en un mot, qu’ils ont acheté très cher du bruit et des maux de tête. Mais, qu’importe! l’année prochaine on recommencera, le siècle prochain il en sera encore de même, car, jusqu’à présent on l’a fait et il n’y a rien qui puisse faire renoncer à une habitude, même coûteuse et nuisible.
Chez Capitan Tiago, la maison est triste. Toutes les fenêtres sont fermées, à peine si l’on ose faire quelque bruit et c’est à la cuisine seulement que l’on se risque à parler à voix haute. Maria Clara, l’âme de la maison, est clouée au lit; l’état de sa santé se lit sur tous les visages comme se lisent dans nos gestes les chagrins de notre âme.
—Qu’en dis-tu, Isabel? dois-je faire un don à la croix de Tunasan ou à celle de Matahong? demande à voix basse le père tout troublé. La croix de Tunasan grandit, mais celle de Matahong sue; quelle est selon toi la plus miraculeuse?
La tante Isabel réfléchit, hoche la tête et murmure:
—Grandir... grandir est plus miraculeux que suer; tous nous suons, mais nous ne grandissons pas tous.
—C’est vrai, oui, Isabel, mais songe bien que suer... pour du bois semblable à celui des pieds de banc, ce n’est pas un petit miracle... Allons, le mieux sera de faire un don aux deux croix, comme cela aucune ne sera fâchée et Maria Clara guérira plus vite...
—Les appartements sont prêts? Tu sais qu’avec le docteur vient un jeune homme nouvellement arrivé, parent par alliance du P. Dámaso; il faut que rien ne manque.
A l’autre bout de la salle à manger sont les deux cousines, Sinang et Victoria, qui viennent de tenir compagnie à la malade. Andeng les aide à nettoyer un service d’argent pour prendre le thé.
—Connaissez-vous le docteur Españada? demanda avec intérêt à Victoria la sœur de lait de Maria Clara.
—Non! tout ce que j’en sais, c’est qu’il coûte très cher, d’après Capitan Tiago.
—Alors il doit être très bon! dit Andeng; celui qui a percé le ventre de Da. Maria a pris très cher, aussi était-il très savant.
—Sotte! s’écria Sinang; celui qui prend cher n’est pas savant pour cela. Regarde le docteur Guevara; il n’a pas su aider à l’accouchement, il a coupé la tête de l’enfant et cependant a pris cinquante pesos au veuf... tout ce qu’il savait c’était toucher!
—Qu’en sais-tu? lui demanda sa cousine en lui poussant le coude.
—Ne dois-je pas le savoir? Le mari qui est un scieur de bois, après avoir perdu sa femme, perdit aussi sa maison, parce que l’Alcalde qui était l’ami du docteur l’obligea à payer... ne dois-je pas le savoir? mon père lui a prêté l’argent pour faire le voyage à Santa Cruz1.
Une voiture s’arrêtant devant la maison coupa court à toutes les conversations.
Capitan Tiago, suivi de la tante Isabel, descendit en courant les escaliers pour recevoir les nouveaux arrivés.—C’étaient le docteur D. Tiburcio de Espadaña, sa dame, la doctora Da. Victorina de los Reyes de de Espadaña et un jeune Espagnol de physionomie sympathique et d’aspect agréable.
Elle portait une robe de soie, bordée de fleurs et un chapeau avec un grand perroquet, à demi aplati entre des rubans bleus et rouges; la poussière du chemin, se mêlant sur ses joues à la poudre de riz, accentuait plus fortement ses rides; comme lorsque nous l’avons vue à Manille, aujourd’hui encore elle donnait le bras à son mari boiteux...
—J’ai le plaisir de vous présenter notre cousin D. Alfonso Linares de Espadaña! dit Da. Victorina en désignant le jeune homme; le señor est fils adoptif d’un parent du P. Dámaso, et secrétaire particulier de tous les ministres...
Le jeune homme salua gracieusement; un peu plus, Capitan Tiago lui aurait baisé la main.
Tandis que l’on monte les nombreuses malles, valises et sacs de voyage des nouveaux arrivés et que Capitan Tiago les conduit à leurs appartements, faisons plus ample connaissance avec ce couple que nous avons seulement entrevu dans les premiers chapitres.
Da. Victorina est une dame âgée de quarante-cinq étés qui, selon ses calculs arithmétiques, sont équivalents à trente-deux printemps. Elle avait été très belle dans sa jeunesse, avait eu de bonnes chairs—ainsi disait-elle d’habitude,—mais extasiée, dans sa propre contemplation, elle avait regardé avec le plus parfait dédain ses nombreux adorateurs philippins; ses aspirations la portaient vers une autre race. Aussi n’avait-elle voulu accorder à personne sa main blanche et fine, bien que souvent elle ait livré à divers passagers étrangers ou compatriotes des joyaux et des bijoux de valeur inestimable.
Depuis six mois elle avait réalisé son plus beau rêve, celui de toute son existence, pour lequel elle avait dédaigné les hommages de la jeunesse et même les serments d’amour jadis murmurés à ses oreilles ou chantés en quelque sérénade par Capitan Tiago. Bien tard, il est vrai, s’accomplissait ce songe mais, bien qu’elle ne parlât qu’un fort mauvais castillan, Da. Victorina était plus espagnole que la Agustina de Zaragoza2, elle connaissait le proverbe: Mieux vaut tard que jamais, et se consolait en se le redisant sans cesse.—Sur la terre il n’est point de bonheur complet, était son autre maxime, mais ses lèvres ne prononçaient jamais devant qui que ce soit ni l’un ni l’autre de ces deux dictons.
Sa première jeunesse, puis sa seconde, puis sa troisième, s’étant passées à tendre les filets pour pêcher dans l’océan du monde l’objet de ses insomnies, Da. Victorina dut à la fin se contenter de ce que le sort lui voulut bien départir. Si, au lieu d’avoir trente-deux avrils, la pauvrette n’en avait eu que trente et un—la différence était considérable pour son arithmétique—elle aurait abandonné au Destin la prise qu’il lui offrait et en eût attendu une autre plus conforme à ses désirs. Mais la femme propose et la nécessité dispose; ayant absolument besoin d’un mari, elle se vit obligée de se contenter d’un pauvre homme qui, arraché de son Estremadure, après avoir, moderne Ulysse, quelque six ou sept ans erré de par le monde, trouva enfin dans l’île de Luzon l’hospitalité, de l’argent et une Calypso fanée... Le malheureux avait nom Tiburcio Espadaña et, bien qu’il eût trente-cinq ans et parût vieux, il était cependant plus jeune que Da. Victorina qui n’en avait que trente-deux: le pourquoi en est facile à comprendre mais difficile à dire.
Il était parti pour les Philippines comme petit employé des Douanes, mais sa mauvaise chance voulut qu’après avoir beaucoup navigué et s’être fracturé une jambe pendant ses voyages il fût forcé de donner sa démission.
Se défiant de la mer, il ne voulait pas retourner en Espagne sans avoir fait fortune et chercha une occupation. L’orgueil espagnol ne lui permettait aucun travail corporel; ce n’était pas que le pauvre homme, désireux de vivre honorablement, n’eût accepté de faire n’importe quoi avec plaisir, mais les nécessités du prestige des Péninsulaires lui interdisaient certains métiers et le prestige ne le nourrissait point.
D’abord il vécut aux dépens de quelques-uns de ses compatriotes mais, ayant du cœur, ce pain lui semblait amer et loin d’engraisser, il maigrissait. Comme il n’avait ni science, ni argent, ni recommandations, ses protecteurs, désireux de se débarrasser de lui, conseillèrent donc à notre ami Tiburcio de s’en aller dans les provinces et de s’y faire passer pour docteur en médecine. Cet expédient ne lui convenait guère, il se refusa d’abord à l’adopter; son service comme garçon à l’Hôpital de San Carlos ne lui avait rien appris de la science de guérir: il se bornait à épousseter les bancs et à allumer le feu; encore n’y était-il resté que peu de temps. Cependant, la nécessité le pressant, ses amis lui démontrant la vanité de ses scrupules, il fit ce qu’on lui disait, parcourut la province et se mit à visiter quelques malades, ne demandant qu’un prix modique que fixait sa conscience. Mais, de même que le jeune philosophe dont parle Samaniego3, ses prétentions devinrent très hautes et il finit par attacher un tel prix à ses visites que promptement on le prit pour un grand médecin. Il était en voie de faire fortune et y aurait probablement réussi si le Protomedicato4 de Manille n’avait pas été informé des honoraires exorbitants qu’il exigeait et de la concurrence qu’il faisait aux autres médecins.
Des particuliers, des professeurs intercédèrent pour lui.—Laissez-le donc! disaient-ils au jaloux Dr. C., laissez-le faire sa petite pelote et, quand il aura ramassé six ou sept mille pesos, il s’en retournera dans son pays et y vivra en paix. En quoi cela vous gêne-t-il qu’il trompe ces bonnes dupes d’Indiens? que ne sont-ils plus malins? C’est un pauvre diable, ne lui retirez pas le pain de la bouche, montrez-vous bon Espagnol!
Le docteur était bon Espagnol et consentit à fermer les yeux, mais le bruit de l’affaire était arrivé aux oreilles du public, la confiance disparut peu à peu et avec elle la clientèle; la misère revint et D. Tiburcio Espadaña se retrouva devoir presque mendier le pain de chaque jour. C’est alors que, par un de ses amis qui avait été l’intime de Da. Victorina, il apprit dans quelle affliction se trouvait cette dame et quels étaient son patriotisme et son bon cœur. D. Tiburcio vit là un coin de ciel bleu et demanda à être présenté.
Da. Victorina et D. Tiburcio se virent. Tarde venientibus ossa5, se serait-il écrié s’il avait su le latin! Elle n’était plus passable, elle était passée; sa chevelure abondante s’était réduite à un chignon qui, au dire de sa domestique, ne dépassait guère la grosseur d’une tête d’ail; des rides zébraient son visage et ses dents abandonnaient leur poste; les yeux avaient également souffert et beaucoup; seul, son caractère n’avait pas changé.
Après une demi-heure de conversation, ils s’étaient compris, ils s’étaient acceptés. Sans doute, elle aurait préféré un Espagnol moins boiteux, moins bègue, moins chauve, moins brèche-dents, mais ceux-là ne lui avaient jamais demandé sa main. Souvent elle avait entendu dire que l’occasion était chauve et, très fermement, elle crut que D. Tiburcio était l’occasion en personne, lui qui devait à ses nuits blanches une calvitie prématurée. A trente-deux ans quelle femme n’est pas prudente?
Pour sa part, D. Tiburcio ne pouvait songer sans une vague mélancolie à ce que serait sa lune de miel. Il se résigna cependant, surtout lorsqu’il vit se dresser le spectre de la faim. Ce n’est pas qu’il eût jamais eu ni grandes prétentions ni grandes ambitions: ses goûts étaient simples, ses désirs limités; mais son cœur, jusqu’alors vierge, avait rêvé d’une divinité bien différente.—Là-bas, dans sa jeunesse, lorsque lassé par le travail, il allait, après un frugal repas, se coucher dans un mauvais lit pour digérer le gazpacho6, il s’endormait en pensant à une image souriante et caressante. Ensuite, quand les privations et les ennuis se furent accrus, que les années écoulées n’eurent point amené la poétique figure, il rêva d’une bonne femme, économe, travailleuse, qui lui apporterait une petite dot, le consolerait des fatigues du travail et se disputerait avec lui de temps en temps!—oui, il songeait aux disputes comme à une joie! Mais, quand obligé de vaguer de pays en pays à la recherche, non pas de la fortune mais du pain quotidien, lorsque illusionné par les récits de ses compatriotes qui revenaient des colonies il se fut embarqué pour les Philippines, le réalisme de la femme de ménage céda la place à une métisse arrogante, à une belle indienne aux grands yeux noirs, drapée dans la soie et les tissus transparents, chargée d’or et de diamants, qui lui apporterait son amour, ses voitures, etc. Il arriva aux Philippines et crut son rêve réalisé, car les jeunes filles qui, en des calèches argentées, roulaient à la Luneta et au Malecon l’avaient d’abord regardé avec une certaine curiosité. Mais bientôt la métisse disparut ainsi que l’indienne et, après un long travail, le malheureux en fut réduit à se forger la vision d’une veuve, mais d’une veuve agréable. Quand il vit son rêve prendre corps en partie, la tristesse l’envahit, mais, comme il avait une certaine dose de philosophie naturelle, il se dit: «C’était un rêve; dans le monde on ne vit pas en rêvant!» Et il raisonnait ainsi: «Elle use beaucoup de poudre de riz, bah! quand on se marie! et puis je ferai qu’elle s’en déshabitue; elle a beaucoup de rides, mais mon habit a beaucoup de pièces et de déchirures; c’est une vieille prétentieuse et impérieuse, mais la faim est plus impérieuse et plus prétentieuse encore, d’ailleurs je suis né avec un caractère très doux et puis, qui sait? l’amour modifie bien des choses et bien des esprits; elle parle très mal le castillan, moi non plus je ne le parle pas très bien, le chef de Division me l’a dit en me notifiant ma démission; de plus qu’importe ceci? C’est une vieille laide et ridicule? je suis boiteux, édenté, chauve!» D. Tiburcio préférait soigner les autres que d’être soigné lui-même pour maladie d’inanition. Quand quelques amis se moquaient de lui: «Donne-moi du pain, répondait-il, et appelle-moi niais.»
Il était de ceux dont on dit vulgairement qu’ils ne feraient pas de mal à une mouche; modeste, incapable d’une mauvaise pensée, aux temps anciens il se fût fait missionnaire. Son séjour dans le pays n’avait pu lui donner cette conviction de haute supériorité, d’extraordinaire valeur et de grande importance qu’y acquièrent en peu de semaines la plupart de ses compatriotes. Son cœur n’avait jamais connu la haine, il n’avait encore pu trouver un seul flibustier; il ne voyait que des malheureux qu’il lui fallait plumer s’il ne voulait pas être plus malheureux qu’eux. Quand on parla de le poursuivre pour exercice illégal de la médecine, il n’en eut de ressentiment contre personne, il ne se plaignit pas; il reconnaissait le bien fondé de l’accusation et se contentait de répondre: Il me faut pourtant vivre.
Ils se marièrent donc7 et s’en allèrent à Santa Anna passer leur lune de miel; la nuit même des noces, Da. Victorina eut une terrible indigestion, D. Tiburcio rendit grâces à Dieu et se montra dévoué et empressé. La seconde nuit cependant il se comporta en homme honorable mais, lorsque le lendemain il se regarda dans un miroir, il sourit avec mélancolie, découvrant ses gencives dégarnies: il avait vieilli d’au moins dix ans.
Enchantée de son mari, Da. Victorina le fit doter d’une bonne denture postiche, habiller et équiper par les meilleurs tailleurs de la ville, commanda des lustres et des voitures, et alla jusqu’à l’obliger à avoir deux chevaux pour les courses prochaines.
Tandis qu’elle transformait ainsi son époux, elle ne s’oubliait pas elle-même: elle abandonna la jupe de soie et la chemise de piña pour le costume européen; elle substitua les fausses nattes à la simple coiffure des Philippines, et par ses atours qui lui allaient divinement mal, troubla la paix de tout son oisif et tranquille voisinage.
Son mari, qui jamais ne sortait à pied,—elle ne voulait pas qu’il affichât son infirmité—la promenait toujours là où il n’y avait personne; elle, qui aurait voulu faire briller son mari aux yeux de tous, en souffrait beaucoup, mais elle se taisait, ne voulant pas troubler la lune de miel.
L’éclat de cet astre commença à pâlir lorsqu’il voulut lui faire des observations sur l’abus qu’elle faisait des poudres de riz.
Comme il lui faisait remarquer que rien n’était plus laid que le faux ni mieux que le naturel, Da. Victorina fronça les sourcils et regarda sa denture postiche. Il comprit et se tut.
Au bout de peu de temps elle se crut mère et annonça l’heureux événement à tous ses amis:
—Le mois prochain, moi et de Espadaña nous irons à la Pegninsule; je ne veux pas que notre fils naisse ici et qu’on l’appelle révolutionnaire.
Elle mit un de avant le nom de son mari; le de ne coûtait rien et donnait un genre. Elle signait: Victorina de los Reyes de de Espadaña; ce de de Espadaña était sa manie; ni le graveur de ses cartes de visite ni son mari n’avaient pu l’y faire renoncer.
—Si je ne mets qu’un seul de, on peut croire que tu ne l’as pas, imbécile! disait-elle à D. Tiburcio.
Continuellement elle parlait de ses préparatifs de voyage, apprenant par cœur les noms des points d’escale et c’était un plaisir de l’entendre dire:—Je vais voir l’isme du canal de Suez; De Espadaña croit que c’est le plus joli et De Espadaña a parcouru le monde entier.—Il est probable que je ne reviendrai jamais dans ce pays de sauvages.—Je ne suis pas née pour vivre ici; Aden ou Port-Saïd me conviendraient mieux; toute enfant je le croyais, etc. Dans sa géographie particulière, Da. Victorina divisait le monde en deux parties, l’Espagne et les Philippines.
Le mari sentait le ridicule de ces barbarismes mais il ne disait rien, craignant qu’elle ne se moquât de lui et ne lui fît honte de son bégaiement. Elle fit la fantasque pour augmenter ses illusions de maternité et affecta de se vêtir de couleurs chatoyantes, de s’orner de fleurs et de rubans, de se promener en robe de chambre sur l’Escolta, mais, ô désillusion! trois mois se passèrent et le rêve s’évanouit. Aucune raison ne subsistant plus pour que l’enfant devînt un révolutionnaire, elle renonça au voyage. Elle eut beau consulter les médecins, les matrones, les vieilles femmes, tout fut inutile, et, comme au grand mécontentement de Capitan Tiago elle s’était moquée de S. Pascual Bailon, elle ne voulut recourir à aucun saint ni à aucune sainte. Aussi, un ami de son mari lui dit-il un jour:
—Croyez-moi, señora, vous êtes le seul esprit fort qu’il y ait dans ce pays.
Elle sourit sans comprendre, mais le soir, avant de s’endormir, elle demanda à son mari ce que c’était que de l’esprit fort.
—Ma chère, lui répondit-il, l’es... l’esprit le plus fort que je connaisse, c’est l’ammoniaque; mon ami aura fait une figure de rhé... rhétorique.
Depuis lors, chaque fois qu’elle en trouvait l’occasion, elle ne manquait pas de dire:
—Je suis le seul ammoniaque de ce pays abruti, soit dit par rhétorique, c’est l’avis du señor N. de N. péninsulaire de très grande catégorie.
Quand elle parlait, on devait obéir; elle avait réussi à dominer complètement son mari qui, sans résistance, en était arrivé à n’être plus que son petit toutou d’appartement. S’il la gênait, elle ne le laissait pas sortir et, dans ses moments de grande colère, elle lui arrachait sa fausse mâchoire, le laissant un ou plusieurs jours, selon le cas, horriblement défiguré.
Elle s’avisa que son mari devait être docteur en médecine et chirurgie.
—Tu veux donc que l’on me mette en prison? demanda-t-il épouvanté.
—Ne fais pas la bête et laisse-moi arranger cela! répondit-elle; tu ne soigneras personne, mais je veux que l’on t’appelle docteur et moi doctoresse, voilà!
Le lendemain, Rodoreda recevait l’ordre de graver sur une plaque de marbre noir:
Dr de
Espadaña,
Spécialiste En Toutes Sortes de Maladies.
Toute la valetaille dut leur donner les nouveaux titres; le nombre de fanfreluches s’augmenta, l’enduit de poudres de riz s’épaissit, les rubans et les dentelles s’entassèrent, Da. Victorina regarda avec plus de dédain que jamais ses pauvres compatriotes qui n’avaient pas eu le bonheur d’avoir un mari d’aussi haute catégorie que le sien. Chaque jour elle se sentait s’élever, se dignifier plus; en continuant ainsi, au bout d’un an, elle se serait persuadée qu’elle était d’origine divine.
Toute cette gloire, tous ces sublimes pensers n’empêchaient pas cependant que chaque jour elle ne fût plus vieille et plus ridicule. Chaque fois que Capitan Tiago se trouvait avec elle et se rappelait lui avoir vraiment causé d’amour, il envoyait aussitôt un peso à l’église pour une messe d’actions de grâces; cependant il avait beaucoup de respect pour D. Tiburcio, à cause de son titre de spécialiste en toutes sortes de maladies, et écoutait avec attention les rares phrases que son bégayement lui permettait de prononcer. C’est pour cela, et aussi parce que ce docteur ne prodiguait pas ses visites à tout le monde comme les autres médecins, que Capitan Tiago l’avait choisi pour soigner sa fille.
Quant au jeune Linarès, son histoire était différente. Au moment où elle se disposait à partir en Espagne, Da. Victorina, peu confiante dans les Philippins, chercha à prendre un intendant péninsulaire; son mari se souvint d’un de ses cousins qui étudiait le droit à Madrid et qui était considéré comme le plus malin de la famille; ils lui écrivirent donc, lui envoyant d’avance le prix du passage et, quand le rêve se fût évanoui, le jeune homme était déjà en route.
Tels étaient les trois personnages qui arrivaient chez Capitan Tiago.
Le père Salvi entra tandis qu’ils prenaient le second déjeuner et les époux qui le connaissaient déjà lui présentèrent, avec tous ses titres, le jeune Linarès qui rougit quelque peu.
Naturellement on parla de Maria Clara; la jeune fille reposait et dormait. On parla aussi du voyage; Da. Victorina fit briller sa loquacité en critiquant les coutumes des provinciaux, leurs maisons de nipa, leurs ponts de bambou, elle n’oublia pas de faire savoir au curé ses relations amicales avec le Segundo Cabo8, avec l’Alcalde un tel, avec le Conseiller ceci, avec l’Intendant cela, toutes personnes de catégorie qui avaient pour elle la plus grande considération.
—Si vous étiez venue deux jours plus tôt, Da. Victorina, reprit Capitan Tiago, profitant d’une petite pause de la dame, vous vous seriez rencontré avec Son Excellence le Capitaine Général: il était assis à cette place.
—Quoi? Comment? Son Excellence était ici? Et chez vous? Ce n’est pas possible!
—Je vous dis qu’il s’est assis là! Si vous étiez venue il y a deux jours...
—Ah! quel malheur que Clarita ne soit pas tombée malade plus tôt, s’écria-t-elle, véritablement ennuyée; et s’adressant à Linares:
—Ecoute, cousin? Son Excellence était ici! Vois-tu comme De Espadaña avait raison quand il te disait de ne pas aller chez un misérable Indien? Parce que vous saurez, D. Santiago, que notre cousin, à Madrid, était l’ami des ministres et des ducs et qu’il dînait chez le comte du Campanario.
—Chez le duc de la Torre9, Victorina, corrigea son mari.
—C’est la même chose; si tu me disais...?
—Trouverai-je aujourd’hui le P. Dámaso à son pueblo? interrompit Linares en s’adressant au P. Salvi; on m’a dit qu’il était tout près d’ici.
—Le P. Dámaso est justement ici même et va venir d’un moment à l’autre, répondit le curé.
—J’en suis bien content! j’ai une lettre pour lui, s’écria le jeune homme, et si une heureuse chance ne m’avait pas amené ici, je serais venu exprès pour lui rendre visite.
Entre temps, l’heureuse chance, c’est-à-dire Maria Clara, s’était réveillée.
—De Espadaña? dit Da. Victorina, quand le déjeuner fut terminé, allons-nous voir Clarita?
Et, se tournant vers Capitan Tiago, elle ajouta:
—C’est pour vous qu’il le fait, D. Santiago, pour vous seul! Mon mari ne soigne que les personnes de catégorie, et encore! Mon mari n’est pas comme ceux d’ici... à Madrid, il ne visitait que les personnages de catégorie.
Ils passèrent dans la chambre de la malade.
L’appartement était presque dans l’obscurité, les fenêtres closes par crainte des courants d’air; seuls, deux cierges brûlant devant une image de la Vierge d’Antipolo projetaient quelque lumière.
La tête ceinte d’un mouchoir imbibé d’eau de Cologne, le corps soigneusement enveloppé dans des draps blancs dont les multiples plis voilaient ses formes virginales, la jeune fille était étendue dans son lit de Kamagon10 entre des rideaux de jusi et de piña. Ses cheveux, encadrant son visage, augmentaient cette pâleur transparente qu’animaient seulement ses deux grands yeux pleins de tristesse. Près d’elle étaient ses deux amies et Andeng tenant une branche de lis.
De Espadaña lui prit le pouls, examina la langue, fit quelques questions et hochant la tête:
—E... elle est malade, mais cela peut se guérir!
Da. Victorina regarda l’assistance avec orgueil, mais le praticien ordonnait:
—Du lichen avec du lait pour le matin, du sirop de guimauve, deux pilules de cynoglosse!
—Prends courage, Clarita, dit Da. Victorina en s’approchant; nous sommes venus pour te guérir... Je vais te présenter notre cousin!
Linares contemplait, absorbé, ces yeux éloquents qui semblaient chercher quelqu’un; il n’entendit pas Da. Victorina.
—Señor Linares, lui dit le curé en l’arrachant à son extase; voici le P. Dámaso.
C’était lui, en effet, pâle et quelque peu triste; aussitôt relevé, sa première visite était pour Maria Clara. Mais ce n’était plus le P. Dámaso d’antan, si robuste, si décidé; maintenant il s’en allait silencieux, d’une marche indécise.
1 Un fait semblable s’est passé à Calamba.—N. de l’Éd. esp.
2 Héroïne de la guerre de l’Indépendance espagnole qui se fit remarquer au siège de Saragosse (1809).—N. des T.
3 Félix de Samaniego, célèbre fabuliste espagnol.—N. des T.
4 Jury chargé de l’examen des aspirants au doctorat en médecine.—N. des T.
5 A ceux qui viennent tard les os.—N. des T.
6 Sorte de soupe de laboureurs.—N. des T.
7 Dans le texte: Casáronse ó cazáronse pues, ils se marièrent ou se chassèrent donc; calembour intraduisible.—N. des T.
8 Sous-gouverneur.—N. des T.
9 Da. Victorina donne au duc de la Tour le titre de comte du Clocher; l’erreur est peu excusable chez une personne de catégorie.—N. des T.
10 Diospyros sp.—N. des T.
Sans se soucier de personne, le P. Dámaso vint droit au lit de la malade et, lui prenant la main:
—Maria! dit-il avec une indicible tristesse, et ses larmes jaillirent, Maria, ma fille, tu ne dois pas mourir!
Maria Clara ouvrit les yeux et le regarda avec un certain étonnement.
Personne de ceux qui connaissaient le franciscain ne le supposait capable de tendres sentiments; sous cette rude et grossière enveloppe personne ne croyait que battît un cœur.
Le P. Dámaso ne put en dire plus et, s’éloignant de la jeune fille en pleurant comme un enfant, il s’en fut derrière la tapisserie pour donner libre cours à sa douleur, sous les plantes grimpantes favorites du balcon de Maria Clara.
—Comme il aime sa filleule! pensaient-ils tous.
Fr. Salvi le contemplait immobile et silencieux, se mordant légèrement les lèvres.
Lorsque son chagrin fut un peu apaisé, Da. Victorina lui présenta le jeune Linares qui s’approcha de lui avec respect.
Fr. Dámaso, sans rien dire, le contempla, des pieds à la tête, prit la lettre qu’il lui tendait et la lut sans paraître y rien comprendre, puis lui demanda:
—Eh bien! qui êtes-vous?
—Alfonso Linares, le filleul de votre beau-frère... balbutia le jeune homme.
Le P. Dámaso rejeta la tête en arrière, examina de nouveau le jeune homme et son visage s’éclairant, se leva:
—Comment, c’est toi le filleul de Carlicos1! s’écria-t-il en le serrant dans ses bras; viens que je t’embrasse... Il y a quelques jours j’ai reçu une lettre de lui...! Comment c’est toi! Je ne t’ai pas connu... tu n’étais pas encore né quand j’ai quitté le pays, je ne te connaissais pas!
Et le P. Dámaso serrait dans ses bras robustes le jeune homme qui devenait rouge, peut-être par timidité, peut-être aussi parce qu’il étouffait. Le P. Dámaso paraissait avoir complètement oublié son chagrin.
Les premiers moments d’effusion passés, les premières questions touchant Carlicos et la Pepa faites, le P. Dámaso l’interrogea:
—Voyons, qu’est-ce que Carlicos veut que je fasse pour toi?
—Je crois qu’il dit quelque chose dans la lettre... balbutia de nouveau Linares.
—Dans la lettre? Voyons? C’est vrai. Il veut que je te trouve un emploi et une femme! Hein! L’emploi... l’emploi, c’est facile. Tu sais lire et écrire?
—J’ai fait mes études à l’Université Centrale et y ai été reçu avocat!
—Carambas! serais-tu par hasard un menteur? Tu n’en as pas la touche... on dirait une mademoiselle; mais tant mieux! Quant à te donner une femme... hem! hem! une femme...
—Père, cela n’est pas si pressé, dit Linares confus.
Mais le P. Dámaso se promenait de long en large en murmurant: Une femme! une femme!
Son visage n’était plus ni triste ni réjoui; il était du plus grand sérieux, on y voyait la préoccupation de son esprit. De loin, le P. Salvi regardait toute cette scène.
—Je ne croyais pas que la chose pût me faire tant de peine! murmura le P. Dámaso d’une voix plaintive; mais de deux maux il faut choisir le moindre.
Et levant la voix, il s’approcha de Linares.
—Viens par ici, garçon, dit-il; nous allons causer à Santiago.
Linares pâlit et se laissa entraîner par le prêtre qui marchait pensif.
Ce fut alors au tour du P. Salvi de se promener en méditant comme toujours.
Une voix qui lui souhaitait le bonjour le tira de sa rêverie; il leva la tête et aperçut José qui le saluait humblement.
—Que veux-tu? demandèrent les yeux du curé.
—Père, je suis le frère de celui qui est mort le jour de la fête! répondit José d’un ton larmoyant.
Le P. Salvi se recula.
—Eh bien! quoi? murmura-t-il d’une voix imperceptible.
L’homme fit un effort pour pleurer, il s’essuyait les yeux avec son mouchoir.
—Père, dit-il en pleurnichant, je suis allé chez D. Crisóstomo pour lui demander l’indemnité... il m’a d’abord reçu à coups de pied, me disant qu’il ne voulait rien payer, car lui-même avait failli être tué par la faute de mon cher et malheureux frère. Hier, je suis retourné pour lui parler, mais il était parti à Manille, me laissant, comme par charité, cinq cents pesos et me faisant dire de ne jamais revenir. Ah, Père, cinq cents pesos pour mon pauvre frère, cinq cents pesos... ah! Père...
Le curé surpris l’écoutait d’abord avec beaucoup d’attention; puis lentement, sur ses lèvres, se refléta un sourire empreint d’un mépris si sarcastique que José s’il l’avait vu, se serait sauvé à toutes jambes.
—Et que veux-tu maintenant? lui demanda le prêtre en haussant les épaules.
—Ah! Père, dites-moi pour l’amour de Dieu, ce que je dois faire; le Père a toujours donné de bons conseils.
—Qui te l’a dit? Tu n’es pas d’ici...
—Le Père est connu de toute la province!
Le P. Salvi, le regard irrité, s’approcha de José épouvanté et, lui montrant la rue:
—Va-t’en chez toi et rends grâce à D. Crisóstomo qu’il ne t’ait pas fait envoyer en prison. Va-t’en d’ici!
Oubliant de jouer son rôle, José murmura:
—Mais je croyais...
—Va-t’en d’ici! cria le P. Salvi avec un accent nerveux.
—Je voudrais voir le P. Dámaso....
—Le P. Dámaso est occupé... va-t’en! commanda encore une fois impérieusement le curé.
José descendit les escaliers en murmurant:
—Celui-ci est comme l’autre... comme il ne paye pas bien!... Celui qui paye le mieux...
A la voix du curé tous étaient accourus, même le P. Dámaso, Santiago et Linares.
—C’est un insolent vagabond qui vient demander l’aumône et ne veut pas travailler! leur dit le P. Salvi en prenant son chapeau et sa canne pour retourner au couvent.
1 Diminutif familier de Carlos.—N. des T.
De longs jours suivis de tristes nuits ont été passés au chevet de la malade; quelques moments après s’être confessée, Maria Clara avait eu une rechute et, pendant son délire, elle ne prononçait que le nom de sa mère qu’elle n’avait jamais connue. Ses amies, son père, sa tante, la veillaient, comblant d’aumônes et d’argent pour des messes, toutes les images miraculeuses; Capitan Tiago avait promis un bâton d’or à la Vierge d’Antipolo. Enfin lentement et régulièrement la fièvre commença à décroître.
Le Dr. De Espadaña était stupéfait des vertus du sirop de guimauve et de la décoction de lichen, prescriptions qu’il n’avait pas variées. Da. Victorina était si contente de son mari que, celui-ci ayant un jour marché sur la queue de sa robe, elle ne lui appliqua pas son code pénal ordinaire en lui arrachant la denture, mais se contenta de lui dire:
—Si tu n’étais pas boiteux tu m’écraserais jusqu’à mon corset.
Cette modération n’était guère dans ses habitudes.
Une après-midi, tandis que Sinang et Victorina étaient allées voir leur amie, le curé, Capitan Tiago et la famille de Espadaña causaient dans la salle à manger.
—J’en suis désolé, disait le docteur, et le P. Dámaso en sera aussi bien frappé.
—Et, où dites-vous qu’on l’envoie? demanda Linares au curé.
—Dans la province de Tabayas! répondit négligemment celui-ci.
—Maria Clara également le regrettera beaucoup, ajouta Capitan Tiago, elle l’aimait comme un père.
Fr. Salvi le regarda du coin de l’œil.
—Je crois, Père, continua Capitan Tiago, que sa maladie ne provient que du chagrin qu’elle a eu le jour de la fête.
—Je suis du même avis que vous; aussi avez-vous bien fait en ne permettant pas au Sr. Ibarra de lui parler, cela n’aurait pu qu’aggraver son état.
—Et c’est seulement grâce à nous, interrompit Da. Victorina, que Clarita n’est pas déjà au ciel à chanter les louanges de Dieu.
—Amen Jésus! crut devoir dire Capitan Tiago.
—Il est heureux pour vous que mon mari n’ait pas eu un malade de plus haute catégorie, car vous auriez dû appeler un autre médecin et ici tous sont ignorants; mon mari...
—Je crois et je sais pourquoi je le dis, interrompit à son tour le curé, que la confession de Maria Clara a provoqué cette crise favorable qui lui a sauvé la vie. Une conscience pure vaut mieux que beaucoup de médicaments; ne croyez pas que je nie le pouvoir de la science, surtout celui de la chirurgie! mais une conscience pure... Lisez les livres pieux et vous verrez combien de guérisons ont été opérées sans autre médecine qu’une bonne confession!
—Pardonnez, objecta Da. Victorina piquée, quant au pouvoir de la confession... guérissez donc la femme de l’alférez avec une confession!
—Une blessure, señora, n’est pas une maladie sur laquelle puisse influer la conscience! répliqua sévèrement le P. Salvi. Cependant une bonne confession la préserverait de recevoir désormais des coups comme ceux qu’elle a reçus ce matin.
—Elle les mérite! continua Da. Victorina, comme si elle n’avait pas entendu ce qu’avait dit le P. Salvi. Cette femme est très insolente! A l’église, elle n’a fait que me regarder; on voit bien ce qu’elle est; j’avais envie de lui demander ce que j’avais de curieux sur la figure, mais qui donc se salirait à parler avec ces gens qui ne sont pas de catégorie?
Le curé, de son côté, comme s’il n’avait pas entendu toute cette tirade, continua:
—Croyez-moi, D. Santiago; pour achever de guérir votre fille, il est nécessaire qu’elle communie demain; je lui apporterai le viatique... je crois qu’elle n’a pas besoin de se confesser, mais cependant... si elle veut recommencer une seconde fois ce soir...
—Je ne sais pas, reprit immédiatement Da. Victorina profitant d’une pause, je ne comprends pas qu’il puisse exister des hommes capables de se marier avec de tels épouvantails, on voit de loin d’où elle vient, cette femme; elle se meurt d’envie, cela saute aux yeux; que peut gagner un alférez?
—Ainsi donc, D. Santiago, dites à votre économe de prévenir la malade qu’elle communiera demain; je viendrai ce soir l’absoudre de ses peccadilles...
Et voyant que la tante Isabel sortait, le curé lui dit en tagal:
—Préparez votre nièce à se confesser ce soir; demain je lui apporterai le viatique; comme cela elle guérira plus vite.
—Mais, Père, se risqua à objecter timidement Linares, ne va-t-elle pas se croire en danger de mort?
—Ne vous inquiétez pas! lui répondit le prêtre sans le regarder, je sais ce que je fais; j’ai déjà assisté de nombreux malades; de plus elle dira si oui ou non elle veut recevoir la sainte communion et vous verrez comme elle dira oui à tout.
Capitan Tiago dut lui aussi dire promptement oui à tout.
La tante Isabel entra dans l’alcôve de la malade.
Maria Clara était toujours couchée, pâle, très pâle; à côté d’elle étaient ses deux amies.
—Prends encore une pilule, disait Sinang à voix basse, en lui présentant un granule blanc qu’elle tira d’un petit tube de cristal; il a dit que tu suspendes le traitement quand tu entendras du bruit ou un bourdonnement dans les oreilles.
—Il ne t’a pas récrit? demanda tout bas la malade.
—Non, il doit être très occupé!
—Il ne te demande pas de me rien dire?
—Non, il me dit seulement qu’il va faire ses efforts pour se faire absoudre par l’Archevêque de son excommunication afin que...
L’arrivée de la tante suspendit la conversation.
—Le Père a dit que tu te disposes à te confesser, ma fille, dit-elle; laissez-la faire son examen de conscience.
—Mais il n’y a pas une semaine qu’elle s’est déjà confessée! protesta Sinang. Je ne suis pas malade et je ne pèche pas si vite!
—Pourquoi pas? Ne savez-vous pas ce que dit le curé: le juste pèche sept fois par jour? Allons, veux-tu que je t’apporte l’Ancre, le Bouquet ou le Droit chemin pour aller au ciel?
Maria Clara ne répondit pas.
—Allons, il ne faut pas te fatiguer, ajouta la bonne tante pour la consoler; je lirai moi-même l’examen de conscience et tu n’auras qu’à te souvenir de tes péchés.
—Ecris-lui qu’il ne pense plus à moi! murmura la malade à l’oreille de Sinang quand celle-ci prit congé d’elle.
—Comment?
Mais la tante était revenue et Sinang dut s’éloigner sans comprendre ce que son amie lui avait dit.
La bonne tante approcha une chaise près de la lumière, assura ses lunettes sur la pointe de son nez et, ouvrant un petit livre, dit:
—Fais bien attention, ma fille; je vais commencer par les Commandements de Dieu; j’irai lentement pour que tu puisses méditer; si tu ne m’entends pas bien, tu me le diras pour que je répète; tu sais que pour ton bien je ne me lasse jamais.
Et, d’une voix monotone et nasillarde, elle commença à lire les considérations relatives aux occasions de pécher. A la fin de chaque paragraphe elle s’arrêtait longuement pour donner le temps à la jeune fille de se souvenir de ses péchés et de s’en repentir.
Vaguement, Maria Clara regardait l’espace. Le premier commandement d’aimer Dieu par dessus toutes choses terminé, la tante Isabel l’observa par dessus ses lunettes et parut satisfaite de son air triste et méditatif. Elle toussa pieusement et, après une longue pause, commença le second commandement. La bonne vieille lut avec onction et, les considérations terminées, regarda de nouveau sa nièce qui lentement tourna la tête de l’autre côté.
—Bah! dit en elle-même la tante Isabel; pour ce qui est de jurer son saint nom, la pauvre petite n’a rien à y voir. Passons au troisième.
Et le troisième commandement épluché et commenté, lues toutes les causes de pécher contre lui, elle regarda de nouveau vers le lit; maintenant la tante levait ses lunettes et se frottait les yeux; elle avait vu sa nièce porter son mouchoir à ses yeux comme pour essuyer des larmes.
—Hum! dit-elle, hem! la pauvre enfant s’est endormie pendant le sermon.
Et, replaçant ses lunettes sur le bout de son nez, elle ajouta:
—Nous allons voir si, de même qu’elle n’a pas sanctifié les fêtes, elle n’a pas honoré son père et sa mère.
Et, d’une voix plus lente, plus nasillarde encore, elle lut le quatrième commandement, croyant donner ainsi plus de solennité à son acte, comme elle l’avait vu faire à beaucoup de moines; la tante Isabel n’avait jamais entendu prêcher un quaker, sans quoi elle se serait mise aussi à trembler.
La jeune fille, en ce moment, s’essuyait de nouveau les yeux, sa respiration devenait plus forte.
—Quelle âme pure! pensait la vieille dame; elle qui est si obéissante, si soumise avec tous? J’ai péché beaucoup plus que cela et n’ai jamais pu pleurer pour de bon!
Et elle commença le cinquième commandement, avec des pauses plus longues, une voix plus parfaitement nasillarde encore, et un tel enthousiasme qu’elle n’entendait pas les sanglots étouffés de sa nièce. Ce ne fut qu’en s’arrêtant après les considérations sur l’homicide à main armée qu’elle perçut les gémissements de la pécheresse. Alors, d’un ton qui surpassait le sublime, d’une voix qu’elle s’efforçait de rendre menaçante, elle lut la suite du commandement et voyant que Maria Clara n’avait pas cessé de pleurer.
—Pleure, ma fille, pleure! lui dit-elle en s’approchant du lit; plus tu pleureras, plus promptement te pardonnera Dieu. Que ta douleur de contrition soit meilleure que celle d’attrition. Pleure, ma fille, pleure, tu ne sais pas quelle joie te vient de pleurer! Frappe-toi aussi la poitrine, pas trop fort, car tu es encore malade.
Mais, comme si la douleur avait besoin de mystère et de solitude, Maria Clara, se voyant surprise, cessa peu à peu de soupirer, sécha ses yeux sans dire un mot, sans rien répondre à sa tante.
Celle-ci poursuivit sa lecture mais, comme la plainte de son public avait cessé, elle perdit son enthousiasme; les derniers commandements lui donnèrent sommeil et la firent bâiller, ce qui interrompit le monotone nasillement.
—Il faut l’avoir vu pour le croire! pensait la bonne vieille; cette enfant pèche comme un soldat contre les cinq premiers commandements et du sixième au dixième, pas un péché véniel; c’est le contraire de nous toutes! On voit de drôles de choses maintenant.
Et elle alluma un grand cierge à la Vierge d’Antipolo et deux autres plus petits à Notre-Dame du Rosaire et à Notre-Dame del Pilar, prenant bien soin de décrocher et de mettre dans un coin un crucifix d’ivoire pour lui donner à entendre que les cierges ne brûlaient pas pour lui. La Vierge de Delaroche fut également exclue de cette illumination; c’était une étrangère inconnue et la tante Isabel n’avait pas encore entendu dire qu’elle eût fait aucun miracle.
Nous ignorons ce qui se passa pendant la confession qui se fit le soir; nous respectons ces secrets. Elle fut longue et la tante, qui de loin veillait sur sa nièce, put remarquer que, au lieu de tendre l’oreille aux paroles de la malade, le curé au contraire avait la figure tournée vers elle; on aurait dit qu’il voulait deviner les pensées de la jeune fille ou les lire dans ses beaux yeux.
Pâle, les lèvres serrées, le P. Salvi sortit de l’appartement. A voir son front obscurci et couvert de sueur on aurait dit que c’était lui qui s’était confessé et que l’absolution lui avait été refusée.
—Jésus, Marie, Joseph! dit la tante en se signant pour chasser une mauvaise pensée; qui peut comprendre les jeunes filles d’à présent?