XLV

Les persécutés

A la faveur de la faible clarté que diffuse la lune à travers les épaisses frondaisons des grands arbres, un homme vague par le bois; son pas est lent mais assuré. De temps en temps, comme pour s’orienter, il siffle un air particulier auquel, de loin, un autre sifflement répond par le même air. L’homme attentif écoute, puis poursuit sa route vers le côté d’où partent ces sons lointains.

Enfin, après avoir lutté contre les multiples obstacles qu’oppose une forêt vierge à la marche de l’homme, surtout la nuit, il arrive à une petite clairière baignée par la lumière de la lune en son premier quartier. Des roches élevées, couronnées d’arbres, s’érigent à l’entour formant comme un amphithéâtre en ruines; d’autres arbres récemment coupés, des troncs encore carbonisés gisent au milieu, confondus avec d’énormes rocs que la nature recouvre à demi de son vert manteau.

A peine l’inconnu entrait-il dans la clairière qu’une autre forme humaine, sortant prudemment de derrière un grand rocher, s’avança un revolver à la main.

—Qui es-tu? demanda-t-elle en tagal, d’une voix impérieuse en armant le chien de son arme.

—Le vieux Pablo est-il parmi vous? répondit l’arrivant d’une voix tranquille, sans déférer à la question qui lui était posée, sans paraître intimidé.

—Tu parles du capitaine? Oui, il est là.

—Dis-lui alors qu’Elias le cherche.

—Vous êtes Elias? demanda l’autre avec un certain respect; et il s’approcha, sans pour cela cesser de tenir son revolver prêt à faire feu; eh bien!... venez.

Elias le suivit.

Ils pénétrèrent dans une sorte de caverne qui se creusait dans les profondeurs de la terre. Le guide, qui connaissait le chemin, avertissait le pilote quand il fallait descendre, s’incliner ou se traîner couché; cependant le trajet ne dura pas longtemps; ils arrivèrent à une espèce de salle, éclairée misérablement par des torches de goudron où, les uns assis, les autres couchés, douze ou quinze individus armés, sales, déchirés, sinistres, causaient tout bas entre eux. Les coudes appuyés sur une pierre faisant l’office de table, un vieillard, la physionomie triste, la tête enveloppée d’un bandeau sanglant, contemplait cette lumière qui répandait tant de fumée pour si peu de clarté; si nous ne reconnaissions pas l’endroit pour une caverne de tulisanes, le désespoir qui se peignait sur la figure du vieillard nous aurait fait croire que c’était la Tour de la Faim, la veille du jour où Ugolin dévora ses enfants.

Lorsque Elias arriva avec son guide, les hommes furent pour se lever, mais un signe de leur camarade les tranquillisa, ils se contentèrent d’examiner le pilote qui était complètement désarmé.

Le vieillard tourna lentement la tête et aperçut Elias qui restait debout, grave, la tête découverte, plein de tristesse, le cœur ému.

—C’était donc toi? demanda le vieux chef, dont le regard, en reconnaissant le jeune homme s’anima quelque peu.

—En quel état vous trouvai-je? murmura Elias à mi-voix et remuant la tête.

Le vieillard baissa la tête en silence, fît un signe aux hommes qui se levèrent et s’éloignèrent, non sans mesurer des yeux la taille et les muscles du pilote.

—Oui! dit le vieillard à Elias lorsqu’ils se trouvèrent seuls; il y a six mois lorsque je te donnai l’hospitalité chez moi, c’était moi qui avais pitié de toi; maintenant le sort a changé, c’est à toi de me plaindre. Mais assieds-toi et dis-moi comment tu as fait pour arriver jusqu’ici.

—Il y a quinze jours qu’on m’a parlé de votre malheur, répondit le jeune homme lentement et à voix basse, regardant vers la lumière; je me suis mis aussitôt en route, vous cherchant de montagne en montagne; j’ai parcouru presque deux provinces.

—Pour ne pas verser le sang innocent, j’ai dû fuir; mes ennemis craignaient de se présenter et je ne voyais jamais devant moi que quelques malheureux ne m’ayant pas fait le moindre mal.

Après une courte pause, pendant laquelle il s’efforça de lire sur le visage sombre du vieillard les pensées qui s’y peignaient, Elias reprit:

—Je suis venu vous soumettre une proposition. Après avoir inutilement recherché quelque reste de la famille qui a causé le malheur de la mienne, je me suis décidé à quitter la province où je vivais pour émigrer vers le Nord et me fixer là, parmi les tribus infidèles et indépendantes. Voulez-vous abandonner la vie que vous commencez et venir avec moi? Je serai votre fils, puisque vous avez perdu vos enfants et que je n’ai plus de famille, je retrouverai en vous un père à aimer et à servir.

Le vieillard remua la tête en signe de refus.

—A mon âge, dit-il, quand on a pris une résolution désespérée c’est qu’on n’en peut plus prendre d’autre. Quand un homme comme moi, qui a passé sa jeunesse et son âge mûr à travailler pour assurer son avenir et celui de ses enfants, qui s’est toujours soumis à toutes les volontés de ses supérieurs, dont la conscience est nette, qui a tout subi pour vivre en paix, pour s’assurer toute la tranquillité possible, quand cet homme, arrivé à un âge où le temps a refroidi l’ardeur de son sang, presque sur le bord de la tombe, renonce à tout son passé, à tout ce qu’il croyait devoir être le bonheur de ses derniers jours, c’est parce qu’après mûre réflexion il a jugé que la paix n’existe pas, qu’elle n’est pas le suprême bien! Pourquoi traîner sur une terre étrangère de misérables jours? J’avais deux fils, une fille, un foyer, une fortune; je jouissais de la considération, du respect de tous; maintenant je suis comme un arbre dépouillé de ses branches nu et désolé, comme un fauve dans la forêt, j’erre fugitif sentant derrière moi la meute et le chasseur, et tout cela, pourquoi? Parce qu’un homme a déshonoré ma fille, parce que mes fils ont voulu demander raison de son infamie à cet homme, placé au dessus des autres par le titre de ministre de Dieu. Eh bien! moi, père, moi, déshonoré dans ma vieillesse, j’ai pardonné l’injure, je me suis montré indulgent pour les passions de la jeunesse et les faiblesses de la chair; et puis, le mal était irréparable, que pouvais-je, que devais-je faire, sinon me taire et sauver tout ce qui pouvait être sauvé? Mais lui, le criminel, a eu peur d’une vengeance plus ou moins prochaine, il a cherché la perte de mes fils. Savez-vous ce qu’il a fait? Non? Savez-vous que l’on a simulé un vol au couvent et que l’on impliqua un de mes fils dans le procès? L’autre étant absent ne put être inquiété. Vous imaginez-vous les tortures auxquelles il fut soumis? Oui, n’est-ce pas, elles sont en usage dans tous les pueblos. Eh bien! j’ai vu mon fils pendu par les cheveux, j’ai entendu ses cris, ses appels, mon nom, et moi, lâche, ne voulant point compromettre la paix de mon existence, je n’ai su ni tuer ni mourir! Le vol ne put être prouvé, la calomnie se révéla, le curé fut puni, changé de pueblo, mais mon pauvre enfant mourut de ses blessures.

Alors ils eurent peur de mon autre fils qu’ils savaient moins couard que moi; ils craignirent en lui le bourreau qui vengerait la mort de son frère! comme il avait oublié de se munir d’une cédule de domicile, on saisit ce prétexte pour le faire arrêter par la garde civile, il fut maltraité, excité, et à force d’injures et de mauvais traitements, acculé au suicide! Et moi j’ai survécu à tant de honte! mais si le courage du père m’a manqué pour défendre mes fils, il me reste un cœur pour me venger et je me vengerai! Les mécontents se sont réunis sous mon commandement, mes ennemis par leurs exactions renforcent ma troupe chaque jour, le jour où je me trouverai assez fort je descendrai dans la plaine et j’éteindrai dans le feu ma vengeance et ma vie! Oui, ce jour viendra ou il n’y a pas de Dieu1!

Le vieillard se leva nerveux, et le regard scintillant, la voix caverneuse, il ajouta en arrachant ses longs cheveux:

—Malédiction, malédiction sur moi qui ai contenu la main vengeresse de mes fils; c’est moi qui les ai assassinés! Si j’avais laissé mourir le coupable, j’aurais au moins pu croire à la justice de Dieu et à celle des hommes et mes fils seraient encore là, à mes côtés, fugitifs sans doute, mais je les aurais et ils ne seraient pas morts dans les supplices! Je n’étais pas né pour être père, c’est pour cela que je ne les ai plus! Malédiction sur moi qui malgré mon âge n’avais pas, avec les années, appris à connaître le milieu dans lequel je vivais! Mais par le feu, par le sang et par ma propre mort je saurai les venger!

Dans l’excès de sa douleur le malheureux père avait arraché son bandage et rouvert la blessure de son front, d’où jaillit un filet de sang.

—Je respecte votre douleur, reprit Elias, et comprends votre vengeance; moi aussi, comme vous, j’ai une haine à assouvir et cependant, par crainte de frapper un innocent, je préfère oublier la cause de mes malheurs.

—Tu peux oublier, toi, tu es jeune, tu n’as perdu ni un fils ni l’espérance dernière! Moi non plus, je te le jure, je ne frapperai pas un innocent. Vois-tu cette blessure? Je me la suis laissé faire pour ne pas blesser un pauvre cuadrillero qui accomplissait son devoir.

—Mais, dit Elias après un moment de silence, voyez quel épouvantable incendie vous allez allumer dans notre malheureux pays. Si, de votre propre main, vous satisfaites votre vengeance, vos ennemis prendront de terribles représailles, non contre vous, non contre ceux qui ont des armes, mais contre le peuple qui, selon l’habitude, restera le seul accusé. Que d’injustices s’en suivront!

—Que chacun, que le peuple apprenne à se défendre!

—Vous savez bien que ce n’est pas possible! Ecoutez, je vous ai connu autrefois, quand vous étiez heureux, alors vous me donniez de sages conseils; me permettrez-vous...

Le vieillard se croisa les bras et parut attendre.

—Señor, continua Elias en pesant chacune de ses paroles, j’ai eu le bonheur de rendre un grand service à un jeune homme riche, au cœur bon, noble, voulant le bien de son pays. Qu’il ait des relations à Madrid, on le dit, mais je l’ignore; ce que je puis vous assurer, c’est qu’il est des amis du capitaine général. Que diriez-vous si nous l’intéressions à la cause des malheureux, si nous en faisions le porte-voix des plaintes du peuple?

Le vieillard secoua la tête:

—Il est riche, dites-vous? Les riches ne pensent qu’à accroître leurs richesses; l’orgueil, le désir de paraître les aveugle, et, comme d’ordinaire leur vie est facile, surtout lorsqu’ils ont des amis puissants, il n’en est pas un qui veuille risquer de compromettre son repos pour venir en aide à ceux qui souffrent. Je le sais moi qui fus riche!

—Celui dont je vous parle ne ressemble point aux autres; c’est un fils qui a été insulté dans la mémoire de son père, c’est un jeune homme qui, devant se marier avant peu, songe à l’avenir, à un avenir qu’il veut beau pour ses enfants.

—Alors c’est un homme qui va être heureux; notre cause n’est pas celle des gens heureux.

—Non, mais c’est celle des hommes de cœur!

—Soit, reprit le vieillard en s’asseyant; je suppose qu’il consente à être notre porte-parole même auprès du capitaine général, je suppose qu’il trouve à Madrid des députés qui plaident pour nous, croyez-vous qu’on nous fera justice?

—Essayons, avant de recourir aux mesures sanglantes, répondit Elias. Cela doit vous surprendre que moi, autre persécuté, jeune et robuste, je vous propose, à vous, vieux et faible, des moyens pacifiques! C’est que je les ai vues si nombreuses les misères dont nous sommes la cause aussi bien que nos tyrans; ce sont toujours les désarmés qui paient.

—Et si nos démarches n’aboutissent à aucun résultat!

—Il y aura toujours un résultat, croyez-moi; tous les gouvernants ne sont pas injustes. Mais si l’on ne nous écoutait pas, si l’on dédaignait notre plainte, si les puissants restaient sourds à la douleur de leurs semblables, je serais le premier à me tenir à vos ordres!

Rempli d’enthousiasme, le vieillard embrassa le jeune homme.

—J’accepte ta proposition, Elias; je sais que tu tiendras ta parole. Tu viendras à moi et je t’aiderai à venger tes parents comme tu m’aideras à venger mes fils, mes fils qui étaient jeunes, fiers et braves comme toi!

—En attendant, señor, vous éviterez, toute action violente.

—Tu exprimeras les plaintes du peuple, tu les connais. Quand saurai-je la réponse?

—Dans quatre jours, envoyez-moi un homme à la plage de San Diego, je lui dirai la décision de la personne sur qui je compte... Si elle accepte, on nous fera justice; sinon, je serai le premier qui tombera dans la lutte que nous entreprendrons.

—Elias ne mourra pas, Elias sera le chef, quand le Capitan Pablo sera tombé satisfait dans sa vengeance, dit le vieillard.

Et lui-même accompagna le pilote jusqu’à ce qu’il fût sorti de la caverne.


1 Tanauan ou Pateros?—N. de l’Ed. esp. Pateros, village renommée pour l’élevage des canards (pateros).—N. des T.

XLVI

La gallera

Pour sanctifier l’après-midi du dimanche, en Espagne, on va d’ordinaire à la plaza de toros; aux Philippines, on se rend à la gallera. Les combats de coqs, introduits dans le pays il y a environ un siècle, sont aujourd’hui un des vices du peuple; les Chinois se passeraient plus facilement d’opium que les Philippins de ce jeu sanglant.

Le pauvre, désireux de gagner de l’argent sans travailler, y va risquer le peu qu’il a, le riche y recherche une distraction au prix de l’argent que lui laissent les festins et les messes d’actions de grâce; l’éducation de son coq lui coûte d’ailleurs beaucoup de soins, plus peut-être que celle de son fils.

Puisque le gouvernement le permet et même le recommande presque, en ordonnant que le spectacle ne se donnera que sur les places publiques, aux jours de fête (afin que tout le monde puisse le voir et que l’exemple entraîne les hésitants), après la grand’messe jusqu’au crépuscule (pendant huit heures!) nous allons nous aussi assister à ce jeu, certains d’y retrouver quelques personnes de connaissance.

La gallera de San Diego ne se différencie de celles que l’on voit dans les autres pueblos que par quelques détails. Elle est divisée en trois compartiments. D’abord l’entrée: c’est un rectangle d’environ vingt mètres de long sur quatorze de large; sur un côté s’ouvre une porte d’ordinaire gardée par une femme chargée de recouvrer le sa pintû, c’est-à-dire le droit d’entrée. De ce droit que chacun verse le Gouvernement prend une part qui lui rapporte en tout quelques centaines de milliers de pesos par an: on dit que cet argent, dont le vice paye sa liberté, sert à élever de magnifiques écoles, à jeter des ponts, à tracer des routes, à instituer des prix pour encourager l’agriculture et l’industrie... béni soit le vice qui produit de si heureux résultats!—Dans cette première enceinte se tiennent les vendeuses de buyo, de cigares, de pâtisseries et de comestibles, etc.; y pullulent également les enfants amenés par leurs pères ou par leurs oncles et par eux soigneusement initiés à tous les secrets de la vie.

Ce compartiment communique avec un autre, de proportions légèrement plus grandes, une sorte de foyer où se réunit le public avant les soltadas1. Là se trouve la plus grande partie des coqs, retenus au sol par une corde attachée à un piquet fait d’un os ou d’une branche de palma brava2, là se réunissent les brelandiers, les aficionados3, l’homme expert à attacher la navaja, là se passent les contrats, se méditent les coups à faire, se sollicitent les emprunts, on y maudit, on y jure, on y rit aux éclats; celui-ci caresse son coq, passant la main sur le brillant plumage, celui-là examine et compte les écailles des pattes; dans ce groupe on rappelle les hauts faits des héros; voyez celui-ci qui, la colère au front, la rage au cœur, emporte suspendu par les pieds un cadavre déplumé: l’animal qui pendant des mois a été le favori, choyé, soigné nuit et jour, sur qui se fondaient tant de brillants espoirs n’est plus qu’un cadavre et va, pour une peseta, être vendu à quelque ménagère qui l’assaisonnera de gingembre et en fera ce soir même la pièce capitale de quelque succulent ragoût: Sic transit gloria mundi. Le décavé s’en retourne chez lui où l’attendent la femme inquiète et les enfants déguenillés; il a perdu à la fois son coq et son pécule. De tout ce rêve doré, de tous ces soins prodigués pendant de longs mois depuis l’aube du jour jusqu’à l’heure où le soleil se cache, de toutes ces fatigues, de tous ces travaux, il lui reste une peseta: toute cette fumée n’a laissé que cette pincée de cendres.—Là, dans ce foyer, le moins intelligent discute, le plus irréfléchi examine consciencieusement la matière, pèse, retourne, étend les ailes, palpe les muscles. Les uns sont vêtus avec élégance, suivis et entourés de tous les partisans de leurs coqs; les autres, sales, le stigmate du vice marqué sur leur face-flétrie, suivent anxieux les mouvements des riches et attendent aux aguets, car la bourse peut se vider, la passion reste; là, pas de visage qui ne soit animé; là, le Philippin n’est ni indolent, ni apathique, ni silencieux; tout y est mouvement, passion, activité; on dirait que tous sont dévorés d’une soif qu’avive encore une eau fangeuse.

De cette enceinte on passe dans l’arène que l’on nomme Rueda4. Le plancher, entouré de bambous, est plus élevé que celui des deux autres compartiments. A la partie supérieure, touchant presque au toit, sont les gradins sur lesquels prennent place les spectateurs qui sont en même temps les joueurs. Pendant le combat ces gradins se remplissent d’hommes et d’enfants qui crient, hurlent, jurent, se disputent: presque aucune femme ne se risque jusque-là. Dans la Rueda même se tiennent les gros messieurs, les riches, les joueurs fameux, le contratista, le sentenciador. Sur le sol, parfaitement damé, luttent les volatiles; c’est de là que le Destin distribue aux familles le rire ou les larmes, la faim ou les joyeux repas.

En entrant, nous pouvons reconnaître aussitôt le gobernadorcillo, Capitan Pablo, Capitan Basilio et aussi José, l’homme à la cicatrice, que nous avons vu si désolé de la mort de son frère.

Capitan Basilio s’approche d’un habitant du pueblo et lui demande:

—Sais-tu quel coq apporte Capitan Tiago?

—Je ne le sais pas, señor, ce matin on lui en a apporté deux, l’un est le lásak qui a gagné le talisain du consul.

—Crois-tu que mon búlik5 puisse lutter avec lui?

—Certainement; j’y mets ma maison et ma chemise!

Mais voici Capitan Tiago. Il est vêtu, comme les grands joueurs, d’une chemise de toile de Canton, d’un pantalon de laine et d’un chapeau de jipijapa6; il est suivi de deux domestiques dont l’un porte le fameux lásak et l’autre un coq blanc de taille colossale.

—Sinang m’a dit que Maria va de mieux en mieux, lui dit Capitan Basilio.

—Elle n’a plus de fièvre, mais elle est encore faible.

—Vous avez perdu hier soir?

—Un peu; je sais que vous avez gagné... je vais essayer de me rattraper.

—Voulez-vous jouer le lásak? demanda Capitan Basilio en regardant le coq qu’il demanda au domestique.

—Cela dépend, s’il y a pari.

—Combien mettez-vous?

—A moins de deux, je ne le joue pas.

—Avez-vous vu mon búlik? demanda Capitan Basilio, et il appela un homme qui apporta un petit coq.

Le Capitan Tiago l’examina et, après l’avoir pesé et analysé les écailles, le rendit.

—Combien mettez-vous? demanda-t-il.

—Ce que vous voudrez.

—Deux cinq cents?

—Trois?

—Trois.

—Pour la suivante.

Le chœur de curieux et de joueurs répandit la nouvelle du combat des deux célèbres coqs dont chacun avait son histoire et sa renommée conquérante. Tous veulent voir, examiner les deux célébrités; on émet des opinions, on prophétise...

Cependant les voix se font plus hautes, la confusion augmente, la Rueda est envahie, on se bouscule sur les gradins. Les soltadores apportent sur l’arène deux coqs, un blanc et un rouge, armés déjà, mais leurs navajas sont encore enfermées dans les gaînes. On entend de nombreux cris: le blanc! le blanc! par ci, par là quelque voix crie: le rouge! Le blanc était le llamado, le rouge le dejado7.

Parmi la multitude circulent des gardes civils; ils ne portent pas l’uniforme de ce corps émérite, mais cependant ils ne sont pas mis comme les paysans. Pantalon de guingon à frange rouge, chemise tachée de bleu par la blouse déteinte, bonnet de quartier, leur déguisement est ici en rapport avec leur conduite: ils parient tout en surveillant et troublent la paix qu’ils parlent de maintenir.

Tandis que l’on crie, que les mains s’agitent, remuant de la monnaie, faisant tinter les pièces; tandis que l’on cherche au fond des poches le dernier cuarto ou que, à son défaut, l’on veut engager sa parole, promettant de vendre le carabao, la prochaine récolte, etc., deux jeunes gens, paraissant être les deux frères, suivent les joueurs d’un œil envieux, s’approchent, murmurent de timides paroles que personne n’écoute, et de plus en plus sombres se regardent par instants avec colère et dépit. José les observe à la dérobée, sourit malignement, fait sonner des pesos d’argent, passe près des deux frères et regarde vers la Rueda en criant:

—Je paie cinquante, cinquante contre vingt pour le blanc!

Les deux frères échangent un regard.

—Je te l’avais dit, murmura le plus grand, je te l’avais dit de ne pas risquer tout l’argent; si tu m’avais écouté nous aurions maintenant pour mettre sur le rouge!

Le plus petit s’approcha timidement de José et lui toucha le bras:

—C’est toi? s’écria celui-ci en se retournant et feignant la surprise! ton frère accepte-t-il ma proposition ou viens-tu parier?

—Comment voulez-vous que nous puissions parier puisque nous avons tout perdu.

—Alors vous acceptez?

—Il ne veut pas! Si vous pouviez nous prêter quelque chose, puisque vous dites que vous nous connaissez...

José secoua la tête, tira sa chemise et reprit:

—Oui, je vous connais; vous êtes Társilo et Bruno, tous deux jeunes et forts. Je sais que votre vaillant père est mort des cent coups de bâton que lui ont donnés ces soldats; je sais que vous ne pensez pas à le venger...

—Ne vous mêlez pas de notre histoire, interrompit Társilo, l’aîné; cela porte malheur. Si nous n’avions pas une sœur, il y a longtemps que nous serions pendus!

—Pendus? On ne pend que les lâches, ceux qui n’ont ni argent ni protection. Et d’ailleurs, la montagne n’est pas si loin.

—Cent contre vingt, pour le blanc! cria quelqu’un en passant.

—Prêtez-nous quatre pesos ... trois ... deux, supplia le plus jeune; nous vous en rendrons le double; l’assaut va commencer.

José secoua de nouveau la tête.

—Tst! Cet argent n’est pas à moi, D. Crisóstomo me l’a donné pour ceux qui veulent le servir. Mais je vois que vous n’êtes pas comme votre père, il était courageux lui; que celui qui ne l’est pas ne cherche pas de diversions.

Et il s’éloigna d’eux, mais n’alla pas très loin.

—Acceptons, dit Bruno. Autant vaut être pendu que fusillé; nous autres pauvres ne servons guère à autre chose.

—Tu as raison, mais je pense à notre sœur.

Cependant le cercle est évacué par la foule, le combat va commencer. Le silence s’établit peu à peu, les deux soltadores et l’expert attacheur de navajas restent seuls au milieu du cercle. A un signal du sentenciador celui-ci sort les éperons d’acier de leurs gaînes et les fines lames brillent, menaçantes.

Les deux frères, tristes, silencieux, s’approchent du cercle et regardent, le front appuyé contre la barrière. Un homme s’approche et leur souffle à l’oreille:

Pare8! cent contre dix, je suis pour le blanc!

Társilo le regarde, l’air hébété. Bruno lui donne un coup de coude auquel il répond par un grognement.

Les soltadores tiennent les deux coqs avec une magistrale délicatesse, prenant garde de ne pas se blesser. Un silence solennel règne; on croirait que les assistants ne sont que d’horribles figures de cire. On approche les deux coqs l’un de l’autre, maintenant la tête du blanc pour qu’il soit piqué et s’excite, puis on recommence en faisant de même pour le rouge; dans tout duel les chances doivent être égales, qu’il se livre entre deux élégants de Paris ou entre deux coqs philippins9. Après les avoir placés face à face, on les rapproche encore l’un de l’autre afin que les pauvres volatiles sachent qui leur a arraché une petite plume et contre qui ils doivent lutter. Le plumage de leur cou se hérisse, ils se regardent fixement, des éclairs de colère s’échappent de leurs petits yeux ronds. Le moment est venu: on les dépose à terre à une certaine distance et le champ leur est laissé libre.

Lentement ils s’avancent. Leurs pas résonnent sur le sol; personne ne parle, personne ne respire. Baissant la tête puis la relevant comme se mesurant du regard, les deux coqs laissent entendre des gloussements, peut-être de menace, peut-être de mépris. Ils écartent leurs griffes, séparant la brillante lame qui lance des reflets froids et bleus; le péril les anime, ils marchent décidés l’un vers l’autre; mais à un pas de distance ils s’arrêtent, hérissent de nouveau leurs plumes. Leur petit cerveau est inondé de sang, l’éclair jaillit de leurs yeux, courageusement ils s’élancent, se choquent, bec contre bec, poitrine contre poitrine, aile contre aile, acier contre acier: les coups ont été parés avec maestria, seules quelques plumes sont tombées. De nouveau ils se mesurent; de nouveau le blanc vole, s’élève, agitant la meurtrière navaja, mais le rouge a plié les jambes, baissé la tête, le blanc n’a frappé que l’air, mais au moment où il revient à terre, évitant d’être blessé aux épaules, il se retourne rapidement et fait front. Le rouge l’attaque avec furie, il se défend avec calme, s’affirmant le digne favori du public. Tous émus, anxieux, suivent les péripéties du combat, le silence n’est troublé que par quelque rare cri, poussé involontairement. Le sol se couvre de plumes rouges et blanches, teintes de sang; mais ce n’est pas au premier sang qu’est le duel; le Philippin suivant en cela les règles édictées par le gouvernement veut qu’il ne cesse que par la mort ou la fuite de l’un des combattants. Le sang arrose donc le sol, les coups diminuent de force, mais la victoire reste encore indécise. Enfin, tentant un suprême effort, le blanc s’élance pour donner le dernier coup, sa navaja s’enfonce dans l’aile du rouge et s’engage entre les os; mais lui-même a été blessé à la poitrine et tous deux, sanglants, exténués, haletants, cloués l’un à l’autre, restent immobiles jusqu’à ce que le blanc tombe, rendant le sang par le bec, remuant les pattes un instant et meure; le rouge, maintenu par l’aile, reste à son côté, s’affaisse peu à peu et ferme lentement les yeux.

Le sentenciador, d’accord avec ce que prescrit le gouvernement, proclame vainqueur le rouge; un hurlement sauvage salue la sentence, hurlement prolongé, uniforme, qui s’entend par tout le pueblo. Qui l’entend de loin comprend alors que c’est le dejado (outsider) qui a gagné, sans quoi le tumulte durerait moins longtemps. Il en est de même parmi les nations; lorsqu’une petite a réussi à remporter une victoire sur une grande, elle la chante et la raconte pendant des siècles et des siècles.

—Vois-tu? dit Bruno à son frère avec dépit, si tu m’avais écouté, nous aurions maintenant cent pesos, par ta faute nous sommes sans un cuarto.

Társilo ne répondit pas, mais regarda autour de lui comme s’il cherchait quelqu’un.

—Il est là, il parle avec Pedro, ajouta Bruno; il lui donne de l’argent, beaucoup d’argent!

En effet, José comptait des pièces d’argent dans la main du mari de Sisa. Ils échangèrent encore quelques mots en secret puis se séparèrent, paraissant tous deux satisfaits.

—Pedro aura accepté ses conditions; c’est à cela que tu es aussi décidé! soupira Bruno.

Társilo restait sombre et pensif; avec la manche de sa chemise il essuyait la sueur qui perlait à son front.

—Frère, dit Bruno, j’y vais si tu ne te décides pas; la ley10 continue, le lásak doit gagner et nous ne devons laisser perdre aucune occasion. Je veux parier à la prochaine soltada; qui donne le plus? C’est dit, nous vengerons le père.

—Attends! lui dit Társilo qui le regarda fixement dans les yeux—tous deux étaient pâles;—je vais avec toi, tu as raison: nous vengerons le père.

Il s’arrêta cependant et de nouveau s’essuya le front.

—Qu’attends-tu? demanda Bruno impatient.

—Sais-tu quelle est la soltada qui suit? vaut-elle la peine?...

—Comment! tu n’as pas entendu? Le búlik de Capitan Basilio contre le lásak dé Capitan Tiago; selon la loi du jeu c’est le lásak qui doit gagner.

—Ah, le lásak! moi aussi je parierais... mais assurons-nous en d’abord.

Bruno fit un geste d’impatience, mais suivit son frère; celui-ci examina bien le coq, l’analysa, réfléchit, posa quelques questions; le malheureux avait des doutes; Bruno nerveux le regardait avec colère.

—Mais, ne vois-tu pas cette large écaille ici, près de l’éperon? et ces pattes? que veux-tu de plus? Regarde ces jambes, étends ces ailes! Et cette écaille qui prend sur cette large là, vois, elle est double!

Társilio ne l’entendait pas, il continuait son examen de l’animal; le bruit de l’or et de l’argent arrivait à ses oreilles.

—Voyons maintenant le búlik, dit-il d’une voix étouffée.

Bruno tapa du pied d’impatience et grinça des dents, mais obéit à son frère.

Ils s’approchèrent de l’autre groupe. Là, on armait le coq, on choisissait les navajas, l’attacheur préparait la soie rouge, l’enduisait de cire et la frottait à diverses reprises.

Társilo enveloppa l’animal d’un regard sombre; il lui semblait qu’il ne voyait pas le coq, mais autre chose dans l’avenir. Il se passa la main sur le front et, d’une voix sourde, interrogea son frère.

—Es-tu disposé?

—Moi? il y a longtemps; sans avoir besoin de les voir!

—Est-ce que... notre pauvre sœur...

—Bah! Ne t’a-t-on pas dit que le chef est D. Crisóstomo? ne l’as-tu pas vu passer avec le capitaine général? Quel péril courons-nous?

—Et si nous mourons?

—Notre pauvre père n’est-il pas mort d’avoir reçu des coups de bâton?

—Tu as raison.

Les deux frères cherchèrent José parmi les groupes.

Mais aussitôt l’hésitation reprit Társilo.

—Non! allons-nous en d’ici, nous allons nous perdre! s’écria-t-il.

—Va-t’en si tu veux, j’accepte!

—Bruno!

Malheureusement un homme s’approcha et leur dit:

—Vous pariez? Je suis pour le búlik.

Les deux frères ne répondirent point.

—Je paye!

—Combien? demanda Bruno.

L’homme compta ses pièces de quatre pesos. Bruno le regardait sans respirer.

—J’en ai deux cents; cinquante contre quarante!

—Non! dit Bruno résolu; mettez...

—Bon! cinquante contre trente!

—Doublez si vous voulez!

—Bien! le búlik est à mon patron et je viens de gagner; cent contre soixante.

—Entendu! Attendez que j’aille chercher l’argent.

—Mais je serai dépositaire, dit l’autre à qui la mine de Bruno n’inspirait guère confiance.

—Cela m’est égal, répondit celui-ci se fiant à la force de ses poings.

Et se retournant vers son frère, il lui dit:

—Va-t’en si tu veux, moi je reste.

Társilo réfléchit: il aimait Bruno et le jeu; il ne pouvait laisser seul son cadet.—Soit! murmura-t-il.

Ils vinrent vers José: celui-ci sourit en les voyant.

—Oncle! dit Társilo.

—Qu’y a-t-il?

—Combien donnes-tu?

—Je vous l’ai déjà dit: si vous vous chargez d’en chercher d’autres pour surprendre le quartier, je vous donne trente pesos à chacun et dix à chaque compagnon. Si tout réussit bien, chacun en recevra cent et vous le double: D. Crisóstomo est riche!

—Accepté! s’écria Bruno; donne l’argent.

—Je savais bien que vous étiez vaillants comme votre père! Venez par ici, que ceux qui l’ont tué ne nous entendent pas! dit José en leur montrant les gardes civils.

Et, les emmenant dans un coin, il ajouta en leur comptant l’argent:

—Demain D. Crisóstomo arrive; il apporte des armes. Après-demain soir, vers huit heures, allez au cimetière et là je vous transmettrai ses dernières instructions. Vous avez le temps de chercher des compagnons.

Il s’en alla. Les deux frères paraissaient avoir changé de rôle: Társilo était tranquille, Bruno pâle.


1 Du verbe soltar, lâcher.—N. des T.

2 Corypha minor.—N. des T.

3 Les habitués, les fervents.—N. des T.

4 Rueda, roue, cercle.—N. des T.

5 Lasak, coq blanc et rouge, talisain, coq de couleurs criardes. Bûlik, coq blanc et noir.—N. des T.

6 En Europe, ces chapeaux portent le nom de Panama.—N. des T.

7 Le favori et le délaissé (outsider).—N. des T.

8 Abréviatif de compadre, compère.—N. des T.

9 Le texte porte: entre galos parisienses lo mismo que entre gallos filipinos. Le jeu de mots sur galos (Gaulois, Français) et gallos (coqs) est intraduisible.—N. des T.

10 Partie.—N. des T.

XLVII

Les deux dames

Tandis que Capitan Tiago jouait son lásak, Da. Victorina se promenait à travers le pueblo pour voir ce qu’étaient les maisons et les cultures des indolents Indiens. Elle s’était habillée le plus élégamment qu’elle avait pu, ornant sa robe de soie de tous ses rubans et de toutes ses fleurs afin d’en imposer aux provinciaux et de leur montrer quelle distance les séparait de sa personne sacrée; donnant le bras à son mari boiteux elle se pavanait par les rues du pueblo à la grande stupéfaction des habitants. Le cousin Linares était resté à la maison.

—Quelles vilaines maisons ont donc ces Indiens! commença Da. Victorina en faisant la moue; je ne sais comment on peut y habiter, il faut être indien! Qu’ils sont donc mal élevés et orgueilleux! Ils passent à côté de nous sans se découvrir! Frappe sur leur chapeau comme font les curés et les lieutenants de la garde civile; enseigne-leur la politesse.

—Et, s’ils me battent? demanda le Dr. de Espadaña.

—N’es-tu pas un homme?

—Oui, mais... mais je suis boiteux!

Da. Victorina devenait de mauvaise humeur; les rues n’avaient pas de trottoir, la poussière salissait la queue de sa robe. Des jeunes filles passaient près d’elle qui baissaient les yeux et n’admiraient point comme elles le devaient sa luxueuse toilette. Le cocher de Sinang qui la conduisait avec sa cousine dans un élégant tres-por-ciento1! eut l’audace de lui crier: tabi2! d’une voix si imposante qu’elle dut se ranger:—Regarde cette brute de cocher, protesta-t-elle. Je vais dire à son maître qu’il ait à mieux éduquer ses domestiques.

Puis elle ordonna.

—Allons-nous en!

Son mari, craignant un orage, tourna sur ses talons et obéit au commandement.

Ils se rencontrèrent avec l’alférez; on se salua. Le mécontentement de Da. Victorina s’en accrut encore car, non seulement le militaire ne lui avait adressé aucun compliment sur son costume, mais elle avait cru remarquer qu’il l’avait regardée presque avec moquerie.

—Tu ne devais pas donner la main à un simple alférez, dit-elle à son mari, lorsque l’officier se fut éloigné; à peine s’il a touché son casque et toi tu as retiré ton chapeau; tu ne sais pas garder ton rang!

—I... ici, c’est lui le chef!

—Que nous importe? sommes-nous indiens par hasard?

—Tu as raison! répondit D. Tiburcio qui ne voulait pas se disputer.

Ils passèrent devant le quartier. Da. Consolacion était à la fenêtre, comme d’ordinaire, vêtue de flanelle et fumant son puro. Comme la maison était basse les deux dames se regardèrent et Da. Victorina la distingua très bien; la Muse de la Garde Civile l’examina de pied en cap, puis avançant la lèvre inférieure, elle cracha en tournant la tête d’un autre côté. Cette affectation de mépris mit à bout la patience de la doctoresse qui, laissant son mari sans appui, vint, tremblante de colère, impuissante à articuler une parole, se placer devant la fenêtre de l’alféreza. Da. Consolacion retourna lentement la tête, regarda son antagoniste avec le plus grand calme et, de nouveau, cracha à terre avec le plus grand dédain.

—Qu’avez-vous, Doña? demanda-t-elle.

—Pourriez-vous me dire, señora, pourquoi vous me dévisagez de cette façon? Etes-vous jalouse? put enfin dire Da. Victorina.

—Moi, jalouse, et de vous? répondit nonchalamment la Méduse; oui, je suis jalouse de vos frisures!

—Allons, vous! intervint le docteur; ne fais pas c... cas de ces sot... sottises!

—Laisse-moi, il faut que je lui donne une leçon à cette éhontée! répondit la doctoresse en bousculant son mari qui manqua d’embrasser la terre.

—Faites attention à qui vous parlez! dit-elle en se retournant vers Da. Consolacion. Ne croyez pas que je sois une provinciale ni une femme à soldats! Chez moi, à Manille, les alféreces n’entrent pas; ils attendent à la porte.

—Holà, Excellentissime Señora Puput! les alféreces n’entrent pas, mais vous recevez les invalides, comme celui-ci! ah! ah! ah!

Si elle avait été moins fardée on aurait vu rougir Da. Victorina; elle voulut se précipiter vers son ennemie, mais la sentinelle l’arrêta. La rue se remplissait de curieux.

—Sachez que je m’abaisse en parlant avec vous; les personnes de catégorie comme moi ne doivent pas... Voulez-vous laver mon linge, je vous paierai bien! Croyez-vous que je ne sache pas que vous êtes une blanchisseuse!

Da. Consolacion se redressa furieuse; être appelée blanchisseuse l’avait blessée:

—Croyez-vous que nous ne sachions pas qui vous êtes? Allez, mon mari me l’a dit! Señora, moi au moins je n’ai jamais appartenu qu’à un seul homme, mais vous? Il faut mourir de faim pour s’embarrasser du reste, du rebut de tout le monde.

Le coup atteignit Da. Victorina en pleine poitrine; elle se retroussa, ferma les poings et hurla:

—Descendez donc, vieille truie, que je casse cette figure malpropre! Maîtresse de tout un bataillon, prostituée de naissance!

Rapidement la Méduse disparut de la fenêtre; plus rapidement encore on la vit descendre en courant, agitant le terrible fouet de son mari.

D. Tiburcio, suppliant, s’interposa, mais il n’aurait pas empêché le combat si l’alférez n’était arrivé.

—Eh bien, señoras... D. Tiburcio!

—Donnez un peu plus d’éducation à votre femme, achetez-lui de plus beaux costumes et, si vous n’avez pas d’argent, volez-en à ceux du pueblo, vous avez des soldats pour cela! criait Da. Victorina.

—Je suis là, señora! pourquoi ne me cassez-vous pas la figure? Vous n’avez donc que de la langue et de la salive, Doña Excelencias!

—Señora! s’écria l’alférez furieux! vous êtes heureuse que je me souvienne que vous êtes une femme, car sinon je vous crèverais à coups de pied avec toutes vos boucles et tous vos rubans!

—Se... señor alférez!

—Allez, charlatan! Vous ne portez pas de pantalons, Juan Lanas3!

S’armant l’une de paroles et de gestes, l’autre de cris, d’insultes et d’injures, elles se jetèrent à la tête tout ce qu’il y avait en elles de sale et de honteux, ce fut un fleuve d’ordures qui les inonda toutes deux. Tous quatre parlaient à la fois; dans cette multitude de mots, de nombreuses vérités se révélèrent au grand jour, mais en de tels termes que nous renonçons à les reproduire. S’ils n’entendaient pas tout, les curieux ne laissaient pas de se divertir beaucoup; ils attendaient la bataille. Malheureusement pour les amateurs de spectacle, le curé vint à passer qui rétablit la paix.

—Señores, señoras! quelle honte! Señor alférez!

—Que venez-vous faire ici, hypocrite, carliston?

—D. Tiburcio, emmenez votre femme! Señora, contenez votre langue!

—C’est à ces voleurs de pauvres que je parlais!

Peu à peu le dictionnaire d’épithètes sonores s’épuisa, les deux mégères éhontées ne trouvèrent plus rien à se dire et tout en se menaçant, en s’injuriant encore, les deux couples se séparèrent peu à peu. Fr. Salvi allait de l’un à l’autre, se prodiguant; si notre ami le correspondant avait été là!...

—Nous repartons aujourd’hui même pour Manille et nous nous présenterons au capitaine général! disait Da. Victorina furieuse à son mari. Tu n’es pas un homme!

—Mais... mais, femme, et les gardes? je suis boiteux!

—Tu dois le provoquer au sabre ou au pistolet, ou sinon... sinon...

Et elle regarda sa denture.

—Fille, je n’ai jamais manié...

Da. Victorina ne le laissa pas terminer. D’un mouvement sublime elle lui arracha son dentier, le jeta au milieu de la rue et l’écrasa sous ses pieds. Lui pleurant presque, elle le criblant de sarcasmes, ils arrivèrent à la maison de Capitan Tiago. En ce moment Linares causait avec Maria Clara, Sinang et Victoria et, comme il ne savait rien de la dispute, l’arrivée si brusque de ses cousins l’inquiéta. Maria Clara, qui était couchée sur un fauteuil garni d’oreillers et de couvertures, ne fut pas peu surprise de la nouvelle physionomie de son docteur.

—Cousin, dit Da. Victorina, tu vas aller provoquer l’alférez à l’instant même ou sinon...

—Pourquoi? demanda Linares étonné.

—Tu vas le provoquer immédiatement ou sinon je dis ici et à tout le monde qui tu es.

—Mais, Da. Victorina!

Les trois amies se regardèrent.

—Qu’en dis-tu? L’alférez nous a insultés, il a dit que tu étais ce que tu es! La vieille sorcière est descendue avec un fouet pour nous frapper et celui-ci, celui-ci s’est laissé insulter... un homme!

—Tiens! dit Sinang, on s’est battu et nous n’avons rien vu!

—L’alférez a brisé les dents du docteur! ajouta Victorina.

—Aujourd’hui même nous partons pour Manille; toi, tu vas rester ici pour le provoquer; sinon je dis à D. Santiago que ce que tu lui as raconté n’est qu’un mensonge, je lui dis...

—Mais, Da. Victorina, Da. Victorina! interrompit Linares tout pâle. Et, s’approchant d’elle, il ajouta à voix basse:

—Ne me faites pas souvenir... Ne soyez pas imprudente, surtout en ce moment.

Capitan Tiago entra; il revenait de la gallera, triste, soupirant: il avait perdu son lásak.

Il n’eut pas le temps de souffler; en peu de mots, mélangés de beaucoup d’insultes, Da. Victorina lui raconta ce qui s’était passé en s’efforçant, naturellement, de se mettre en bonne posture.

—Linares va le défier, entendez-vous? ou bien ne le laissez pas se marier avec votre fille, ne le permettez pas! S’il n’est pas courageux, il ne mérite pas Clarita.

—Comment, tu te maries avec ce señor? lui demanda Sinang dont les yeux rieurs se remplirent de larmes; je savais que tu étais discrète, mais je ne te croyais pas inconstante.

Maria Clara, pâle comme la cire, se mit sur son séant, ses grands yeux effarés regardèrent son père, Da. Victorina et Linares. Celui-ci rougit, Capitan Tiago baissa la tête, mais la doctoresse ajouta:

—Rappelle-toi bien ce que je te dis, Clarita, ne te marie jamais à un homme qui ne porte pas de pantalons; ce serait t’exposer à ce que tout le monde t’insulte, même les chiens.

La jeune fille ne lui répondit pas.

—Conduisez-moi à ma chambre, dit-elle à ses amies, je ne puis pas encore y aller seule.

Elles l’aidèrent à se lever, leurs bras ronds entourèrent sa ceinture et, sa tête marmoréenne appuyée sur l’épaule de la belle Victoria, la jeune fille regagna son alcôve.

Le soir même, les deux époux firent leurs paquets, présentèrent à Capitan Tiago leur compte, qui se montait à quelques milliers de pesetas, et le lendemain matin, à la première heure, ils partaient pour Manille dans la voiture de leur hôte. Quant au timide Linares, ils lui confiaient le rôle de vengeur.


1 Sorte de calèche.—N. des T.

2 C’est le hop! des cochers de Manille.—N. des T.

3 Jean Bonasse, Jean Bêta, etc.—N. des T.