Dans la salle à manger Capitan Tiago, Linares et la tante Isabel dînaient; du salon, l’on entendait le bruit des assiettes et des couverts. Maria Clara avait dit n’avoir pas faim et s’était assise au piano, accompagnée de la joyeuse Sinang qui lui murmurait à l’oreille de mystérieuses phrases, tandis que le P. Salvi inquiet se promenait de long en large.
Ce n’était pas que la convalescente n’eût pas faim, non; mais elle attendait quelqu’un et profitait du moment où son Argus ne pouvait être là: c’était l’heure de dîner pour Linares.
—Tu vas voir que ce fantôme va rester jusqu’à huit heures, murmura Sinang en montrant le curé; à huit heures il doit venir. Celui-ci est aussi amoureux que Linares.
Maria Clara regarda son amie avec épouvante. Celle-ci, sans le remarquer, continua avec son terrible babillage.
—Ah! je sais pourquoi il ne s’en va pas malgré les pointes que je lui lance: il ne veut pas dépenser de lumière chez lui! Sais-tu? depuis que tu es tombée malade, les deux lampes qu’il faisait allumer se sont de nouveau éteintes... Mais, regarde-le, quels yeux et quelle figure!
En ce moment, l’horloge de la maison sonna huit heures. Le curé frissonna et s’assit à l’écart, dans un coin.
—Il vient! dit Sinang à Maria Clara, le voilà, écoute! et elle lui pinça le bras.
Mais le premier coup de huit heures sonnant à l’église: tous se levèrent pour prier. D’une voix faible et tremblante le P. Salvi dit la consécration mais, chacun étant absorbé par ses propres pensées, personne ne s’occupa de lui.
A peine la prière terminée, Ibarra entra. Il était triste et ses habits rigoureusement noirs semblaient moins endeuillés que sa figure; Maria Clara surprise, se leva, fit un pas pour l’interroger, le bruit d’une fusillade lui coupa la parole. Muet, les yeux hagards, Ibarra resta cloué sur place, le curé courut se cacher derrière un pilier. Du côté du couvent, on entendit de nouveaux coups de feu, puis des cris, des clameurs. En même temps, Capitan Tiago, tante Isabel, Linares entrèrent en criant: tulisan, tulisan! suivis d’Andeng qui, brandissant une broche, venait rejoindre sa sœur de lait.
Tante Isabel tomba à genoux et, larmoyante, se mit à réciter le Kyrie eleison; pâle, à demi-mort de frayeur, Capitan Tiago emporta au bout d’une fourchette le foie d’une poule qu’il offrit en pleurant à la Vierge d’Antipolo; Linares, la bouche pleine, s’armait d’une cuiller; Sinang et Maria Clara s’embrassaient, seul Crisóstomo restait immobile, comme pétrifié, plus blanc qu’un mort.
Les cris, le tumulte continuaient, les fenêtres se fermaient en claquant, d’instant en instant on entendait l’éclat d’un coup de feu.
—Christe eleyson! Santiago, c’est la prophétie qui s’accomplit... ferme les fenêtres! gémit la tante Isabel.
—Cinquante grandes bombes et deux messes d’actions de grâce! répliqua Capitan Tiago. Ora pro nobis!
Peu à peu tout retomba dans un silence terrible... On entendait la voix de l’alférez criant en courant.
—Père curé! P. Salvi!! Venez!
—Miserere! L’alférez demande la confession! s’écria la tante Isabel.
—L’alférez est blessé! demanda enfin Linares. Ah!!!
Et la santé parut lui revenir.
—Père curé, venez! il n’y a plus rien à craindre! cria de nouveau l’alférez.
Tout bouleversé encore, Fr. Salvi se décida enfin à sortir de sa cachette; il descendit les escaliers.
—Les tulisanes ont tué l’alférez! Maria, Sinang, dans votre chambre, barricadez bien la porte! Kyrie eleison!
Ibarra, lui aussi, se dirigea vers les escaliers, malgré la bonne tante qui, se souvenant qu’elle avait été très amie de sa mère, ne voulait pas le laisser sortir qu’il ne se fût confessé.
Il était dans la rue: bouleversé, il lui parut que tout tournait autour de lui, ses oreilles bourdonnaient, ses jambes se mouvaient avec peine, des flots de sang, des lueurs entremêlées de ténèbres passaient dans ses yeux.
La rue était déserte, la lune brillait splendide au ciel et cependant ses pieds trébuchaient contre chaque pierre, contre chaque morceau de bois.
Près du quartier, baïonnette au fusil, des soldats parlaient avec animation, ils ne l’aperçurent pas.
Dans le tribunal on entendait des cris, des coups, des plaintes, des malédictions; la voix de l’alférez surpassait et dominait tout.
—Au cepo1! Les menottes! Deux coups de feu à qui bouge! Aujourd’hui ni personne ni Dieu ne passe! Capitan, ce n’est pas le moment de dormir.
Ibarra pressa le pas vers sa maison: ses domestiques l’attendaient, inquiets.
—Sellez le meilleur cheval et allez dormir! leur dit-il.
Il entra dans son cabinet et, à la hâte, voulut préparer une valise. Il ouvrit un coffre de fer, prit tout l’argent qui s’y trouvait et le mit dans un sac. Il se munit de ses bijoux, n’oublia pas un portrait de Maria-Clara et se dirigea vers une armoire où étaient renfermés ses papiers.
En ce moment, trois coups secs et forts résonnèrent à la porte.
—Qui est là? demanda-t-il d’une voix lugubre.
—Ouvrez, au nom du Roi, ouvrez de suite ou nous enfonçons la porte! répondit en espagnol une autre voix impérieuse.
Ibarra jeta un coup d’œil vers la fenêtre: son regard s’alluma, il arma son revolver; mais, changeant d’idée, il jeta ses armes et s’avança vers la porte qu’il ouvrit lui-même, au moment où arrivaient ses domestiques.
Trois gardes se saisirent immédiatement de lui.
—Je vous fais prisonnier, au nom du Roi! dit le sergent.
—Pourquoi?
—On vous le dira là-bas; il m’est défendu de parler.
Le jeune homme réfléchit un moment, et ne voulant pas que les soldats découvrissent ses préparatifs de fuite, il prit un chapeau et leur dit:
—Je suis à votre disposition! Je suppose que ce ne sera pas pour longtemps.
—Si vous me promettez de ne pas vous échapper, nous vous laisserons les mains libres; l’alférez vous fait cette faveur; mais si vous essayez de fuir...
Ibarra les suivit laissant ses serviteurs consternés.
Pendant ce temps, qu’avait fait Elias?
En sortant de la maison de Crisóstomo, il courut comme un fou, sans savoir où il allait. Violemment agité, il traversa les champs et arriva au bois; il fuyait les hommes, les maisons, il fuyait la lumière, la lune même le faisait souffrir, il s’enfonça sous les arbres dans l’ombre mystérieuse. Là, tantôt s’arrêtant, tantôt parcourant des sentiers inconnus, tantôt grimpant entre les broussailles, il regardait vers le pueblo qui, là-bas, se baignait dans la lumière de la lune, s’étendait dans la plaine, comme incliné vers le rivage du lac aux eaux tranquilles. Les oiseaux, réveillés de leur sommeil, voletaient; de gigantesques chauves-souris, des chouettes, des hiboux passaient d’une branche à l’autre, le saluant de leurs cris stridents, le regardant de leurs gros yeux arrondis. Elias ne les voyait pas, ne s’occupait pas d’eux. Il s’imaginait que les ombres irritées de ses ancêtres le suivaient; il voyait pendu à chaque branche le terrible panier contenant la tête ensanglantée de Bálat, telle que la lui avait dépeinte son père; il croyait trébucher au pied de chaque arbre contre le cadavre refroidi de sa propre grand’mère, il lui semblait que se balançait parmi les ombres le squelette pourri de son aïeul infâme;.... et le squelette, et le cadavre, et la tête sanglante lui criaient: lâche, lâche!
Il s’enfuit, il abandonna la montagne et redescendit vers la plage sur laquelle il erra fiévreux; mais ses yeux vagues se fixaient là-bas vers un point de la surface tranquille et voici qu’entourée par les reflets de la lune comme d’un nimbe argenté, une ombre s’élève, comme bercée par le flot. Il lui semble la reconnaître! Mais oui, ce sont ses cheveux épars si longs et si beaux; mais oui, c’est sa poitrine trouée d’un coup de poignard, c’est elle, c’est sa sœur!
Et le malheureux, à genoux sur le sable, tend les bras vers la vision chérie:
—Toi! toi aussi! s’écrie-t-il.
Le regard inébranlablement attaché sur l’apparition, il se relève, s’avance, entre dans l’eau, descend la douce pente du banc de sable; déjà il est loin de la rive, la vague lui arrive à la ceinture, il s’avance, il s’avance encore, fasciné. Il a de l’eau jusqu’à la poitrine, qu’importe, s’en aperçoit-il seulement?... Soudain, une détonation déchire l’air; grâce au calme, au silence de la nuit, le bruit des coups de feu arrive clair et distinct jusqu’à lui. Il s’arrête, écoute, se souvient... et la vision s’efface, et le rêve s’enfuit. Il remarque qu’il est dans l’eau; le lac est tranquille, il distingue les lumières des pauvres cabanes de pêcheurs.
Il a repris conscience de la réalité, s’en retourne vers la rive et se dirige vers le pueblo. Pourquoi? Il n’en sait rien.
San Diego est désert. Les maisons sont fermées; les animaux eux-mêmes se taisent, les chiens n’envoient point à la lune leur ordinaire sérénade, craintifs, ils se sont cachés tout au fond de leurs niches. La lumière argentée qui inonde les rues et détache vigoureusement les ombres semble augmenter encore la tristesse de cette solitude.
Craignant de rencontrer des gardes civils, il s’était caché dans les jardins et les enclos qui entourent les habitations; un moment il crut distinguer dans une de ces huertas deux formes humaines; sans chercher à les reconnaître, il poursuivit sa route, escaladant murs et haies, arrivant ainsi—au prix de quels efforts!—à l’autre bout du pueblo d’où il courut vers la maison d’Ibarra. Sur la porte, les domestiques se lamentaient, commentant l’arrestation de leur maître.
Il s’informa de ce qui s’était passé, fit semblant de s’éloigner puis, passant derrière la maison, il franchit le mur, grimpa par une fenêtre et pénétra dans le cabinet où brûlait encore la bougie qu’y avait laissée Crisóstomo.
Il vit les livres, les papiers; trouva les armes, les petits sacs renfermant l’argent et les bijoux; promptement il reconstitua ce qui s’était passé; ne voulant pas laisser tant de papiers qui pouvaient être compromettants, il songea à les prendre, à les emporter par la fenêtre et à les enterrer.
Il regarda vers le jardin et vit reluire des casques et des baïonnettes: c’étaient deux gardes civils accompagnés d’un adjudant.
Sa résolution fut vite prise: il mit en tas au milieu du cabinet les effets et les papiers, vida sur le tout une lampe à pétrole et mit le feu avec la bougie. Puis, s’emparant précipitamment des armes, il aperçut le portrait de Maria Clara, hésita... le mit dans un des petits sacs et, emportant le tout, sauta par la fenêtre.
Il était temps; les gardes civils forçaient l’entrée.
—Laissez-nous monter pour saisir les papiers de votre maître, disait l’adjudant.
—Avez-vous la permission? Sinon, vous ne monterez pas, répondait un vieillard.
A coups de crosse, les soldats chassèrent ces fidèles serviteurs et montèrent l’escalier... mais une épaisse fumée envahit toute la maison, puis de gigantesques langues de feu sortirent du cabinet.
—Au feu! au feu! crièrent à la fois domestiques et soldats.
Tous se précipitèrent pour essayer de sauver quelque chose, mais la flamme avait gagné le petit laboratoire; quelques-uns des produits chimiques qui s’y trouvaient firent explosion; les gardes civils durent reculer; l’incendie mugissant, menaçait de leur fermer le passage; en vain, on tira de l’eau du puits, en vain tous criaient, demandaient du secours, ils étaient isolés. Les autres appartements brûlaient à leur tour et la flamme s’élevait vers le ciel accompagnée de grosses spirales de fumée. Toute la maison était sa prisonnière; quelques paysans des environs accouraient contempler l’épouvantable foyer et l’effondrement de ce vieil édifice si longtemps respecté par les éléments.
1 Instrument de torture fait de deux pièces de bois entaillées où l’on place les jambes du prisonnier.—N. des T.
Enfin, Dieu se manifesta au pueblo terrorisé.
La rue où se trouvent le quartier et le tribunal était encore déserte et solitaire; aucune maison ne donnait signe de vie. Cependant le volet d’une fenêtre s’ouvrit avec éclat, une tête d’enfant apparut, regardant de tous côtés, tendant le cou, se tournant et se retournant... plas! c’est le brusque contact d’un cuir tanné avec une fraîche peau humaine; la bouche de l’enfant fit la moue, ses yeux se fermèrent, il disparut et la fenêtre se retrouva close.
L’exemple n’en était pas moins donné. Le double bruit du volet avait été entendu; une autre fenêtre s’ouvrit avec précaution, la tête d’une vieille, ridée, édentée, s’y risqua en se dissimulant: c’était cette même sœur Puté qui avait causé un si grand tumulte pendant le sermon du P. Dámaso. Enfants et vieilles femmes sont les représentants de la curiosité sur la terre: les premiers cherchent les occasions de savoir, les secondes de se souvenir.
Sans doute, personne ne se risque à gifler la vertueuse vieille car elle reste, regarde au loin en fronçant les sourcils, se rince la bouche, crache avec bruit et fait le signe de la croix. La maison d’en face ouvre alors une timide lucarne qui donne passage à sœur Rufa, celle qui ne veut ni tromper ni qu’on la trompe. Toutes deux se regardent un moment, sourient, se font des gestes et se signent derechef.
—Jésus! on aurait dit d’une messe d’actions de grâce avec feu d’artifice! dit sœur Rufa.
—Depuis le sac du pueblo par Bálat, je n’ai pas vu pareille nuit, répondit sœur Puté.
—Que de coups de feu! On dit que c’est la bande du vieux Pablo.
—Des tulisanes? Ce n’est pas possible. On dit que ce sont les cuadrilleros contre les gardes civils. C’est pour cela que D. Filipo est arrêté.
—Sanctus Deus! on dit qu’il y a au moins quatorze morts.
D’autres fenêtres se sont ouvertes, différents visages se sont montrés échangeant des saluts et des commentaires.
A la lumière du jour, qui promet d’être splendide, on voit au loin, confusément, des soldats aller et venir comme de grises silhouettes.
—C’est un autre mort! dit une voix.
—Un? j’en vois deux?
—Et moi... mais enfin, savez-vous ce que c’était? demanda un homme sur la figure duquel se lisait la fourberie.
—Oui, les cuadrilleros!
—Non, señor, une révolte dans le quartier.
—Quelle révolte? le curé contre l’alférez?
—Mais non, rien de tout cela, dit celui qui avait posé la question; ce sont les Chinois qui se sont soulevés.
Et il referma sa fenêtre.
—Les Chinois! répètent tous avec le plus grand ennui.
—C’est pour cela qu’on n’en voit pas un!
—Ils sont tous morts.
—Moi, je me doutais bien qu’ils allaient faire quelque coup. Hier...
—Moi je le voyais! Le soir...
—Quel malheur! s’écriait la Rufa. Ils sont tous morts avant la Noël, c’est le moment où ils font leurs cadeaux... s’ils avaient attendu le jour de l’an...
La rue s’animait peu à peu; d’abord ce furent les chiens, les poules, les porcs et les pigeons qui commencèrent à circuler; puis quelques gamins déloquetés les suivirent, se prenant par le bras et timidement s’approchant du quartier; quelques vieilles vinrent ensuite, un mouchoir autour de la tête, noué sous le menton; un gros chapelet à la main, faisant semblant de prier pour ne pas être repoussées par les soldats. Quand il fut certain que l’on pouvait aller et venir sans risquer de recevoir un coup de feu, les hommes commencèrent à sortir, affectant l’indifférence; d’abord leurs promenades se limitèrent à la façade de leur maison; puis, tout en caressant leur coq, ils tentèrent d’aller plus loin, revenant de temps en temps sur leurs pas, et ainsi ils arrivèrent jusque devant le tribunal.
De quart d’heure en quart d’heure, d’autres versions circulaient. Ibarra avec ses domestiques avait voulu enlever Maria Clara et Capitan Tiago l’avait défendue, aidé de la garde civile.
Le nombre des morts n’était pas de quatorze mais de trente; Capitan Tiago était blessé et partait à l’instant même pour Manille avec sa fille et sa sœur.
L’arrivée de deux cuadrilleros, portant un brancard sur lequel était étendue une forme humaine, et suivis d’un garde civil produisit une grande sensation. On supposa qu’ils venaient du couvent; par la forme des pieds qui pendaient, l’un essaya de deviner qui ce pouvait être, un peu plus loin on dit qui c’était; plus loin encore le mort se multiplia renouvelant le miracle de la Sainte Trinité; puis ce fut le miracle des pains et des poissons qui se réédita et le nombre des morts s’éleva à trente et un.
A sept heures et demie, quand des pueblos voisins arrivèrent d’autres gardes civiles, la version qui rencontrait le plus de crédit était claire et détaillée.
—J’arrive du tribunal où j’ai vu prisonniers D. Filipo et D. Crisóstomo, disait un homme à sœur Puté; j’ai parlé à l’un des cuadrilleros de garde. Eh bien! Bruno, le fils de celui qui est mort bâtonné, a tout déclaré cette nuit. Comme vous le savez, Capitan Tiago marie sa fille avec le jeune Espagnol; D. Crisóstomo, offensé, voulut se venger et projeta de massacrer tous les Espagnols, même le curé; hier soir ils ont attaqué le quartier et le couvent; heureusement, par la miséricorde de Dieu, le curé était chez Capitan Tiago. On dit que beaucoup se sont sauvés. Les gardes civils ont brûlé la maison de D. Crisóstomo et, si on ne l’avait pas arrêté avant, ils l’auraient brûlé aussi.
—Ils ont brûlé la maison?
—Tous les domestiques sont arrêtés. Voyez, d’ici on distingue encore la fumée! dit le narrateur en s’approchant de la fenêtre; ceux qui viennent de là-bas, racontent des choses bien tristes.
Tous regardèrent vers l’endroit indiqué: une légère colonne de fumée montait lentement vers le ciel. Et les commentaires d’abonder, plus ou moins empreints de pitié, plus ou moins accusateurs.
—Pauvre jeune homme! s’écria un vieillard, le mari de la Puté.
—Oui! répondit celle-ci; mais remarque qu’hier il n’a pas commandé de messe pour l’âme de son père et, sans doute, elle en avait besoin plus que les autres.
—Mais, femme, n’as-tu pas pitié...?
—De pitié pour les excommuniés? C’est péché d’en avoir pour les ennemis de Dieu, disent les curés. Vous rappelez-vous? il courait dans le cimetière comme dans un enclos!
—Mais, si l’enclos et le cimetière se ressemblent! répondit le vieillard; il est vrai que dans celui-ci il n’entre que des animaux d’une seule espèce...
—Allons! lui cria sœur Puté: tu vas encore défendre celui que Dieu a puni si clairement. Tu verras qu’on t’arrêtera, toi aussi. Tu soutiens une maison qui tombe!
Le mari se tut; l’argument avait porté.
—Oui! poursuivit la vieille; après avoir frappé le P. Dámaso, il ne lui restait plus qu’à tuer le P. Salvi.
—Mais tu ne peux pas nier qu’il était bon quand il était enfant.
—Oui, il était bon, répliqua la vieille, mais il est allé en Europe, et tous ceux qui s’en vont en Europe en reviennent hérétiques, disent les curés.
—Ohoy! lui répliqua le mari qui tenait sa revanche; et le curé, et tous les curés, et l’Archevêque, et le Pape, et la Vierge, ils ne sont pas d’Espagne? Quoi! seraient-ils aussi hérétiques? quoi!
Heureusement pour sœur Puté, l’arrivée d’une servante qui accourait, effarée, pâle, coupa court à la discussion.
—Un pendu dans le jardin du voisin! disait-elle haletante.
—Un pendu! s’écrièrent-ils tous, pleins de stupeur.
Les femmes se signèrent; personne ne pouvait bouger.
—Oui, señor, continua la servante encore frissonnante; j’étais allée cueillir des pois... je regarde dans le jardin du voisin pour voir s’il y était... je vois un homme se balancer; je crus que c’était Teo, le domestique, qui me donne toujours... je m’approche pour... cueillir des pois, et je vois que ce n’est pas lui mais un autre, un mort; je cours, je cours et...
—Allons le voir, dit le vieux en se levant; conduis-nous.
—N’y va pas! lui cria sœur Puté en le saisissant par la chemise; il va t’arriver malheur! il s’est pendu? eh bien! tant pis pour lui!
—Laisse-moi le voir, femme; toi, Juan, cours au tribunal pour prévenir; peut-être n’est-il pas encore mort.
Et il s’en fut au jardin, suivi de la servante qui se cachait derrière lui; les femmes et sœur Puté elle-même venaient ensuite, pleines de crainte mais aussi de curiosité.
—Il est là-bas, señor! et la servante désigna du doigt un santol1.
Le groupe s’arrêta à distance respectable, laissant le vieillard s’avancer seul.
Pendu à une branche du santol, un corps humain se balançait doucement sous l’impulsion de la brise. Le brave homme l’examina: les pieds, les bras étaient déjà rigides, les vêtements tachés, la tête inclinée.
—Nous ne devons pas y toucher jusqu’à l’arrivée de la justice, dit le vieillard à voix haute; il est déjà roide, il y a longtemps qu’il est mort.
Peu à peu, les femmes s’approchèrent.
—C’est le voisin; il habitait cette petite maison; il était arrivé il y a quinze jours; voyez sa cicatrice à la figure.
—Ave Maria! s’écrièrent quelques femmes.
—Prions-nous pour son âme? demanda une jeune, quand elle eut achevé de le regarder sous toutes les faces.
—Sotte, hérétique! lui répondit avec colère la sœur Puté; ne sais-tu pas ce qu’a dit le P. Dámaso? C’est tenter Dieu de prier pour un damné; celui qui se suicide se damne sans rémission, c’est pour cela qu’on ne l’enterre pas en terre sainte.
Et elle ajouta:
—Je me doutais bien que cet homme finirait mal, on n’a jamais pu savoir de quoi il vivait.
—Je l’ai vu causer deux fois avec le sacristain principal, observa une jeune fille.
—Ce n’était pas pour se confesser ni pour commander une messe!
Les voisins accouraient: un cercle nombreux entourait le cadavre qui se balançait toujours. Au bout d’une demi-heure les autorités arrivèrent: un alguazil, le directorcillo et deux cuadrilleros. On descendit le cadavre qui fut placé sur un brancard.
—Les gens sont bien pressés de mourir! dit en riant le directorcillo tout en déposant la plume qu’il portait derrière l’oreille.
Il commença son interrogatoire, recueillit la déclaration de la servante qu’il s’efforça d’embrouiller, la regardant avec de mauvais yeux, lui attribuant des paroles qu’elle n’avait pas dites; la pauvre fille croyant qu’on allait l’envoyer en prison commença à pleurer et finit par déclarer qu’elle ne cherchait pas des pois, mais que..... et elle appela Teo en témoignage.
Pendant ce temps, un paysan coiffé d’un large salakot, le cou recouvert d’un grand emplâtre, examinait le cadavre et la corde.
La figure n’était pas plus violacée que le reste du corps; au-dessus du nœud se voyaient deux égratignures et deux petites ecchymoses; les traces de la corde étaient blanches et ne portaient pas de traces de sang. Le curieux paysan détaillait avec soin la chemise et le pantalon, il remarqua que ces vêtements étaient remplis de poussière et avaient été tout récemment déchirés en quelques endroits, mais ce qui appela le plus particulièrement son attention ce furent les semences d’amores-secos2, plantées jusque dans le cou de la chemise.
—Que regardes-tu? lui demanda le directorcillo.
—Je regardais, señor, si je pouvais le reconnaître, balbutia-t-il en se découvrant à demi; c’est-à-dire en baissant encore plus son salakot.
—Mais, n’as-tu pas entendu que c’est un nommé José? Tu dormais?
Tous se mirent à rire. Le paysan, confus, balbutia quelques mots et se retira la tête basse, à pas lents.
—Oy! où vas-tu? lui cria le vieillard; on ne sort pas par là, on va à la maison du mort.
—Cet homme n’est pas encore réveillé! dit en se moquant le directorcillo; il n’y a qu’à lui jeter un peu d’eau.
Les rires éclatèrent de nouveau.
Le paysan abandonna cet endroit où son rôle avait été si mal jugé et se dirigea vers l’église. Dans la sacristie, il demanda à causer au sacristain principal.
—Il dort encore! lui répondit-on grossièrement; vous ne savez donc pas que cette nuit le couvent a été attaqué?
—J’attendrai qu’il se réveille.
Les sacristains le regardèrent avec cette grossièreté particulière aux gens dont l’habitude est d’être maltraités.
Dans un coin, à l’ombre, le borgne dormait étendu sur une chaise longue. Ses lunettes étaient remontées sur le front entre deux longues touffes de poils; la poitrine nue s’élevait et s’abaissait régulièrement.
Le paysan s’assit près du dormeur, disposé à attendre avec patience, mais, ayant laissé tomber une pièce de monnaie, il dut pour la chercher s’aider d’une bougie et regarder sous le fauteuil du sacristain. Le paysan put remarquer que des semences d’amores-secos parsemaient aussi le pantalon et les manches de la chemise du dormeur qui se réveilla enfin, frotta son œil unique et, d’assez mauvaise humeur, reprocha à l’homme de le déranger.
—Je voulais commander une messe, señor, répondit celui-ci comme pour se disculper.
—Toutes les messes sont déjà dites, reprit le borgne en s’adoucissant un peu; si vous voulez pour demain... c’est pour les âmes du Purgatoire?
—Non, señor, répondit le paysan en lui donnant un peso.
Et, le regardant fixement, dans son œil unique, il ajouta:
—C’est pour une personne qui va bientôt mourir. Et il sortit de la sacristie.
—On aurait pu l’enlever cette nuit! dit-il en soupirant tandis qu’il retirait son emplâtre et se redressait pour reprendre la figure et la taille d’Elias.
L’air sinistre, des gardes civils se promènent devant la porte du tribunal, menaçant de la crosse de leur fusil les intrépides gamins qui se dressent sur la pointe des pieds ou se font la courte échelle pour voir à travers les grilles.
La salle n’a plus le même aspect que le jour où s’y discutait le programme de la fête; il est maintenant sombre et peu rassurant. Les gardes civils et les cuadrilleros qui l’occupent ne prononcent qu’à voix basse de rares et brèves paroles. Sur la table, le directorcillo, deux greffiers et quelques soldats entassent des papiers; l’alférez va d’un côté à l’autre regardant de moment en moment vers la porte d’un air féroce: Thémistocle ne devait pas être plus orgueilleux lorsqu’il se montra aux Jeux Olympiques après la bataille de Salamine. Dans un coin, laissant voir une gorge noire et une denture quelque peu abîmée, bâille Da. Consolacion; son regard se fixe froid et sinistre sur la porte de la prison qu’ornent d’indécents dessins. Elle avait suivi son mari qui, amadoué par la victoire, lui permettait d’assister à l’interrogatoire et aux tortures s’il y avait lieu. La hyène sentait le cadavre, elle s’en léchait les babines et chaque minute lui paraissait longue qui n’annonçait pas le commencement du supplice.
Le gobernadorcillo avait un air de componction très solennel; son fauteuil, ce grand fauteuil placé sous le portrait de S. M., était vide et paraissait destiné à recevoir une autre personne.
Il était près de neuf heures quand le curé arriva, pâle, le front plissé.
—Eh bien! vous ne vous êtes pas fait attendre! lui dit l’alférez.
—Je préférerais n’être pas là, répondit le P. Salvi à voix basse, sans faire cas du ton persifleur de l’officier; je suis très nerveux.
—Comme personne n’est venu pour ne pas abandonner le poste, j’ai jugé que votre présence... Vous savez qu’ils partent tantôt.
—Le jeune Ibarra et le lieutenant principal...?
L’alférez désigna la porte de la prison.
—Il y en a huit ici, dit-il; le Bruno est mort à minuit, mais sa déclaration avait déjà été prise.
Le curé salua Da. Consolacion qui répondit d’un bâillement auquel elle ajouta un: aah! puis il s’assit dans le fauteuil d’honneur, sous le portrait de S. M.
—Nous pouvons commencer! dit-il.
—Sortez les deux qui sont au cepo! commanda l’alférez d’une voix qu’il s’efforça de rendre le plus terrible possible; puis changeant de ton, il ajouta en se retournant vers le curé:
—On leur a mis en sautant deux trous.
Pour ceux qui ne savent pas ce que sont les instruments de torture en usage aux Philippines, nous leur dirons que le cepo est un des plus innocents. Les trous dans lesquels on introduit les jambes des détenus sont distants d’environ un palmo1; quand on saute deux trous, le prisonnier se trouve dans une position un peu forcée, avec une singulière gêne dans les chevilles, les extrémités inférieures étant distantes d’environ une vare2: comme on peut bien le penser, cela ne tue pas de suite.
Le geôlier, suivi de quatre soldats, tira le verrou et ouvrit la porte. Une odeur nauséabonde, un air épais et obscur s’échappa de l’obscurité en même temps qu’on entendit des plaintes et des sanglots. Un soldat fit flamber une allumette mais, dans cette atmosphère viciée et corrompue, la flamme s’éteignit et l’on dut attendre que l’air se fût renouvelé.
A la vague clarté d’une bougie, se dessinèrent quelques formes humaines, entourant leurs genoux de leurs bras et s’y cachant la tête, couchés à plat ventre, ou bien debout, tournés contre le mur, etc. On entendit des coups, des cris, des jurons: le cepo s’ouvrit.
Da. Consolation s’inclinait à demi en avant, les muscles du cou tendus, les yeux saillants cloués sur la porte entr’ouverte.
Une figure sombre sortit, entre deux soldats, Társilo, le frère de Bruno. Il avait les menottes aux mains, ses vêtements déchirés découvraient une musculature bien développée. Ses yeux se fixèrent insolemment sur la femme de l’alférez.
—C’est celui qui s’est défendu avec le plus de bravoure et commanda de fuir à ses compagnons, dit l’alférez au P. Salvi.
Celui qui vint ensuite avait l’aspect malheureux, il se lamentait et pleurait comme un enfant; il boitait, son pantalon était taché de sang.
—Miséricorde, señor, miséricorde! je n’entrerai plus dans le patio! criait-il.
—C’est un gueux, fit observer l’alférez au curé, il a voulu fuir, mais il a été blessé à la cuisse. Ce sont les deux seuls que nous ayons vivants.
—Comment t’appelles-tu? demanda l’alférez à Társilo.
—Társilo Alasigan.
—Que vous a promis D. Crisóstomo pour que vous attaquiez le couvent?
—D. Crisóstomo n’a jamais communiqué avec nous.
—Ne niez pas! C’est pour cela que vous vouliez nous surprendre.
—Vous vous trompez; vous aviez tué notre père à coups de bâton, nous l’avons vengé et rien de plus. Cherchez vos deux compagnons.
L’alférez surpris, regarda le sergent.
—Ils sont là-bas dans un précipice, nous les y avons jetés hier, ils y pourriront. Maintenant, tuez-moi, vous ne saurez rien de plus.
Silence et surprise générale.
—Tu vas nous dire quels sont tes autres complices, menaça l’alférez en brandissant un jonc.
Un sourire de mépris se dessina sur les lèvres de l’accusé.
L’alférez conversa quelques instants à voix basse avec le curé, puis, se retournant vers les soldats.
—Conduisez-le où sont les cadavres, ordonna-t-il.
Dans un coin du patio, sur un vieux chariot, cinq cadavres étaient entassés, à demi-couverts par un morceau de natte déchirée, pleine de saletés. Un soldat les gardait, faisant les cent pas, crachant à chaque instant.
—Les connais-tu? demanda l’alférez en levant la natte.
Társilo ne répondit pas; il vit le cadavre du mari de la folle avec deux autres, celui de son frère, criblé de baïonnettes et celui de José, la corde encore pendue au cou. Son regard s’assombrit et un soupir parut s’échapper de sa poitrine.
—Les connais-tu? lui demanda-t-on à nouveau.
Társilo resta muet.
Un sifflement déchira l’air, le jonc frappa ses épaules. Il frémit, ses muscles se contractèrent. Les coups se répétèrent, mais Társilo était toujours impassible.
—Qu’on le bâtonne jusqu’à ce qu’il crève ou qu’il avoue! cria l’alférez exaspéré.
—Parle donc! lui dit le directorcillo; de toutes façons on te tuera.
On le reconduisit dans la salle où l’autre prisonnier invoquait les saints, claquant des dents et fléchissant sur ses jambes.
—Connais-tu celui-ci? demanda le P. Salvi.
—C’est la première fois que je le vois! répondit Társilo en regardant l’autre avec une certaine compassion.
L’alférez lui donna un coup de poing suivi d’un coup de pied.
—Attachez-le au banc!
Sans lui ôter les menottes tachées de sang, il fut attaché à un banc de bois. Le malheureux regarda autour de lui comme cherchant quelque chose; il vit Da. Consolacion et sourit sardoniquement. Les assistants surpris le suivirent du regard et virent la señora, qui se mordait légèrement les lèvres.
—Je n’ai jamais vu de femme aussi laide! s’écria Társilo au milieu du silence général; je préfère me coucher sur un banc comme celui-ci qu’à côté d’elle comme l’alférez.
La Muse pâlit.
—Vous allez me tuer à coups de bâton, señor alférez, continua-t-il; cette nuit, en vous embrassant, votre femme m’aura vengé.
—Bâillonnez-le! cria l’alférez furieux, tremblant de colère.
Il paraît que Társilo ne désirait que le bâillon car, dès qu’il l’eut, ses yeux lancèrent un éclair de satisfaction.
A un signe de l’alférez, un garde, armé d’un jonc, commença sa triste tâche.
Tout le corps de Társilo se contracta, un rugissement étouffé, prolongé, se laissa entendre malgré le mouchoir qui lui fermait la bouche; il baissa la tête; ses effets se tachèrent de sang.
Le P. Salvi, pâle, le regard égaré, se leva péniblement, fit un signe de la main et quitta la salle d’un pas vacillant. Dans la rue, il vit une jeune fille qui, le dos appuyé contre le mur, raide, immobile, écoutait attentive, regardant au loin, les mains crispées contre le vieux mur. Le soleil l’inondait de lumière. Elle comptait, semblant ne pas respirer, les coups secs, sourds, suivis de cette déchirante plainte. C’était la sœur de Társilo.
Dans la salle, la scène de torture continuait: le malheureux, exténué de douleur, se tut et attendit que ses bourreaux se lassassent. Enfin, le soldat haletant laissa tomber son bras; pâle de colère, sombre, l’alférez fit un geste et ordonna qu’on détachât sa victime.
Alors Da. Consolacion se leva et murmura quelques mots à l’oreille de son mari. Celui-ci hocha la tête en signe d’intelligence.
—Au puits avec lui! dit-il.
Les Philippins savent ce que cela veut dire; en tagal ils le traduisent par timbaîn3. Nous ne savons qui a inventé ce procédé d’instruction judiciaire, mais nous croyons qu’il doit être assez ancien. La vérité sortant d’un puits n’en est peut-être qu’une sarcastique interprétation.
Au milieu du patio du tribunal s’élève la pittoresque margelle d’un puits, faite grossièrement de pierres vives. Un rustique assemblage de bambou, en forme de manivelle, sert pour tirer l’eau, visqueuse, sale, puante. Des vases cassés, de la vidange, d’autres ordures s’y mélangent; mais ce puits est comme la prison; il est là pour recueillir ce que la société rejette comme mauvais ou inutile, l’objet qui y tombe, quelque bon qu’il ait été est désormais perdu. Cependant, il ne se bouchait jamais; parfois on condamnait les prisonniers à le creuser, à l’approfondir, non parce que l’on croyait retirer un profit quelconque de cette punition, mais à cause des difficultés que le travail présentait: le prisonnier qui y était une fois descendu y gagnait une fièvre dont régulièrement il mourait.
Társilo contemplait d’un regard fixe tous les préparatifs des soldats; il était très pâle, ses lèvres tremblaient, à moins qu’elles ne murmurassent une prière. L’orgueil de son désespoir semblait avoir disparu ou, tout au moins, s’être affaibli. Il baissa plusieurs fois sa tête jusqu’alors altière et regarda le sol, résigné à souffrir.
On l’amena à côté de la margelle, suivi de Da. Consolacion souriante. Le malheureux lança un regard d’envie vers le monceau de cadavres, un soupir s’échappa de sa poitrine.
—Parle donc! lui redit le directorcillo; n’importe comment tu seras pendu, mais au moins meurs sans tant souffrir.
—Tu ne sortiras d’ici que pour mourir, lui dit un cuadrillero.
Le bâillon lui fut enlevé, puis on lui lia les pieds. Il devait être descendu la tête en bas et rester quelque temps sous l’eau, comme on le fait pour le seau; seulement l’homme reste plus longtemps.
L’alférez s’éloigna pour chercher une montre et compter les minutes.
Pendant ce temps, Társilo était suspendu, sa longue chevelure ondoyant à l’air, les yeux à demi fermés.
—Si vous êtes chrétiens, si vous avez du cœur, supplia-t-il à voix basse, descendez-moi rapidement ou faites en sorte que ma tête cogne contre une pierre et que je meure. Dieu vous récompensera pour cette bonne œuvre... peut-être un jour vous verrez-vous comme moi!
L’alférez revint et présida à la descente, montre en main.
—Lentement, lentement, criait Da. Consolacion en suivant le malheureux du regard: prenez garde!
La manivelle tournait lentement; Társilo frottait et s’écorchait contre les pierres saillantes et les plantes immondes qui croissaient entre les crevasses. Puis, la manivelle s’arrêta; l’alférez comptait les secondes.
—Montez! commanda-t-il sèchement au bout d’une demi-minute.
Le bruit argentin et harmonieux des gouttes retombant dans l’eau annonça le retour du supplicié à la lumière. Cette fois, comme la pesanteur du contrepoids était plus grande, il monta avec rapidité. Les cailloux, les débris de pierre, arrachés des parois, tombaient en crépitant.
Le front et la chevelure couverts de fange bourbeuse, la figure remplie de blessures et d’écorchures, le corps mouillé et dégouttant, il apparut aux yeux de l’assemblée silencieuse: le vent le faisait trembler de froid.
—Veux-tu avouer? lui demanda-t-on.
—Prenez soin de ma sœur! murmura le malheureux en regardant suppliant un cuadrillero.
La manivelle de bambou grinça de nouveau et le condamné redescendit. Da. Consolacion observa que l’eau restait tranquille. L’alférez compta une minute.
Quand Társilo remonta, ses membres étaient contractés, violacés. Il dirigea un regard sur ceux qui l’entouraient et maintint ouverts ses yeux injectés de sang.
—Veux-tu avouer? lui demanda encore l’alférez avec ennui.
Társilo secoua négativement la tête; on le redescendit pour la troisième fois. Ses paupières se fermèrent peu à peu, ses pupilles continuèrent à regarder le ciel où flottaient quelques nuages blancs; il plia le cou pour voir le plus longtemps possible la lumière du jour, mais promptement il s’enfonça dans l’eau et ce voile infâme lui cacha le spectacle du monde.
Une minute se passa; la Muse, en observation, vit de grosses bulles d’air qui montaient à la surface.
—Il a soif, dit-elle en riant.
Et l’eau reprit sa tranquillité.
Cette fois ce ne fut qu’au bout d’une minute et demie que l’alférez fit un signe.
Les membres de Társilo n’étaient plus contractés; les paupières entr’ouvertes laissaient voir le fond blanc de l’œil; de la bouche sortait une bave sanguinolente; le vent soufflait, froid, mais déjà son corps ne frémissait plus.
Tous, pâles, consternés, se regardèrent en silence. L’alférez fit un signe pour qu’on le détachât et, pensif, s’éloigna quelques instants. A plusieurs reprises Da. Consolacion appliqua sur ses jambes dénudées le feu de son cigare, le feu s’éteignit, mais la chair n’eut pas un frisson.
—Il s’est asphyxié lui-même! murmura un cuadrillero, regardez comme il s’est retourné la langue, on dirait qu’il a voulu l’avaler.
L’autre prisonnier, tremblant et suant, contemplait cette scène, regardant de tous côtés comme un fou.
L’alférez chargea le directorcillo de l’interroger.
—Señor, señor, gémissait-il; je dirai tout ce que vous voudrez.
—C’est bon! nous allons voir: comment t’appelles-tu?
—Andong, señor!
—Bernardo... Leonardo... Ricardo... Eduardo... Gerardo... ou quoi?
—Andong, señor! répéta l’imbécile.
—Mettez Bernardo ou ce que vous voudrez, décida l’alférez.
—Nom de famille?
L’homme le regarda épouvanté.
—Quel nom as-tu, pour ajouter à celui de Andong?
—Ah, señor! Andong Medio-tonto4, señor!
Les assistants ne purent s’empêcher de rire; l’alférez lui-même suspendit sa promenade.
—Métier?
—Tailleur de cocos, señor, et serviteur de ma belle-mère.
—Qui vous a commandé d’attaquer le quartier?
—Personne, señor!
—Comment personne? ne mens pas ou l’on va te mettre au puits! Qui vous l’a commandé? Dis la vérité!
—La vérité, señor!
—Qui?
—Je te demande qui vous a commandé de faire la révolution?
—Quelle révolution, señor!
—Allons, pourquoi étais-tu hier soir dans le patio du quartier?
—Ah, señor! s’écria Andong en rougissant.
—A qui en est la faute?
—A ma belle-mère, señor!
Le rire, puis la surprise accueillirent cette déclaration. L’alférez se retourna et regarda le malheureux d’un œil sévère. Celui-ci, croyant que ses paroles avaient produit bon effet, continua avec plus d’animation.
—Oui, señor, ma belle-mère ne me donne rien à manger que ce qui est pourri et hors de service; hier soir, quand je revins, le ventre me faisait mal; j’ai vu tout auprès le patio du quartier et je me suis dit: C’est la nuit, personne ne te verra. Je suis entré... et, au moment où je me relevais en entendant beaucoup de coups de fusil, j’attachai mon caleçon...
Un coup de rotin lui coupa la parole.
—A la prison! commanda l’alférez; et cette après-midi, au chef-lieu de la province!