LVIII

Le maudit

La nouvelle du départ des prisonniers se répandit rapidement dans le pueblo, soulevant la terreur d’abord, puis les plaintes et les lamentations.

Les familles des prisonniers couraient comme des folles, du couvent au quartier, du quartier au tribunal, ne trouvant nulle part de consolation, remplissant les airs de gémissements et de cris. Le curé s’était enfermé sous prétexte de maladie; l’alférez avait augmenté le nombre de ses gardes qui recevaient à coups de crosse les femmes suppliantes; le gobernadorcillo, être inutile s’il en fut, plus bête et plus insignifiant que jamais.

En face la prison, celles qui conservaient quelque force couraient d’une extrémité à l’autre, celles qui n’en avaient plus, s’asseyaient à terre, appelant les noms des personnes aimées.

Le soleil brûlait, et cependant aucune de ces malheureuses ne pensait à se retirer. Doray, la gaie et heureuse épouse de D. Filipo, errait désolée, portant dans ses bras son enfant; tous deux pleuraient.

—Retirez-vous, lui disait-on, votre enfant va prendre un coup de soleil.

—A quoi lui servira-t-il de vivre s’il n’a plus de père pour l’élever? répondait-elle, inconsolable.

—Votre mari est innocent, il reviendra!

—Oui, quand nous serons morts!

Capitana Tinay pleurait et appelait son fils Antonio; la valeureuse Capitana Maria regardait vers la petite grille derrière laquelle étaient ses deux jumeaux, ses uniques enfants.

—Avez-vous vu chose pareille? prendre mon Andong, tirer sur lui, le mettre au cepo et l’emmener au chef-lieu, tout cela pourquoi... parce qu’il avait des caleçons neufs? Ceci demande vengeance! Les gardes civils abusent! Je jure que, si j’en retrouve un, comme il est souvent arrivé, cherchant un endroit retiré dans mon jardin, je le châtre, oui, je le châtre! sinon... qu’on me châtre!!!

Mais peu de personnes faisaient cœur avec la musulmane belle-mère.

—La faute de tout est à D. Crisóstomo, soupirait une femme.

Confondu dans la foule, errait le maître d’école; señor Juan, sans plomb et sans mètre, ne se frottait plus les mains: il était vêtu de noir, car il avait eu de mauvaises nouvelles et, fidèle à sa coutume de considérer l’avenir comme réalisé, il portait déjà le deuil d’Ibarra.

A deux heures, après-midi, une charrette découverte, tirée par deux bœufs, s’arrêta devant le tribunal.

La foule l’entoura, menaçant de la dételer et de la briser.

—Ne faites pas cela, s’écria Capitana Maria, voulez-vous qu’ils aillent à pied?

Ce mot arrêta les familles. Vingt soldats sortirent du tribunal et entourèrent le véhicule, puis les prisonniers parurent.

Le premier était D. Filipo, attaché; il salua en souriant son épouse, Doray répondit par un amer sanglot et deux gardes durent faire tous leurs efforts pour l’empêcher d’embrasser son mari. Antonio, le fils de Capitana Tinay, pleurait con±me un enfant, ce qui ne fit qu’augmenter les cris de sa famille. L’imbécile Andong, à la vue de sa belle-mère, cause de sa mésaventure, gémit à fendre l’âme. Albino, l’exséminariste et les deux jumeaux de Capitana Maria, avaient les mains attachées; tous trois étaient sérieux et graves. Enfin sortit Ibarra, les mains libres, marchant entre deux gardes civils. Le jeune homme était pâle, ses yeux cherchaient une figure amie.

—C’est lui le coupable! crièrent de nombreuses voix; c’est lui le coupable et il a les mains libres!

—Mon gendre n’a rien fait et il a les menottes!

Ibarra se retourna vers ses gardes:

—Attachez-moi, mais attachez-moi bien, coude à coude, dit-il.

—Nous n’avons pas d’ordre!

—Attachez-moi!

Les soldats obéirent.

L’alférez parut, à cheval, armé jusqu’aux dents, suivi de dix à quinze autres soldats.

Chaque prisonnier avait là sa famille qui priait pour lui, le saluait de noms affectueux; seul Ibarra n’avait personne; le maître d’école et señor Juan lui-même avaient disparu.

—Que vous ont fait à vous mon mari et mon fils? lui disait Doray en pleurant. Voyez mon pauvre enfant, vous l’avez privé de son père!

La douleur se changeait en colère contre le jeune homme, accusé d’avoir provoqué la révolte. L’alférez ordonna le départ.

—Tu es un lâche! cria à Crisóstomo la belle-mère d’Andong. Tandis que les autres se battaient pour toi, tu te cachais, lâche!

—Sois maudit! lui dit un vieillard en le poursuivant. Maudit soit l’or amassé par ta famille pour troubler notre paix! Maudit! Maudit!

—Qu’on te pende, toi, hérétique! lui cria une parente d’Albino, et sans pouvoir se contenir, elle prit une pierre et la lui lança.

L’exemple fut promptement suivi: une pluie de poussière et de cailloux s’abattit sur le malheureux jeune homme.

Ibarra souffrit impassible, sans colère, sans plainte, l’injuste vengeance de tant de cœurs blessés. C’était là l’au revoir, l’adieu que lui faisait son pays adoré où étaient tous ses amours. Il baissa la tête: peut-être pensait-il à un homme qu’il avait vu frapper dans les rues de Manille, à une vieille femme tombant morte à la vue de la tête de son fils; peut-être se rappelait-il l’histoire d’Elias.

L’alférez crut nécessaire d’écarter la foule, mais les pierres ne cessèrent pas de tomber, les insultes de retentir. Seule, une mère ne vengeait pas sur lui ses douleurs: Capitana Maria. Sans un geste, les lèvres serrées, les yeux remplis de larmes silencieuses, elle voyait s’éloigner ses deux fils. Devant cette immobilité et cette douleur muette, Niobé cessait d’être fabuleuse.

Le cortège s’éloigna.

De toutes les personnes qui se montrèrent aux rares fenêtres ouvertes, les seules qui témoignèrent quelque compassion pour le jeune homme furent les indifférents et les curieux. Tous ses amis s’étaient cachés, tous, même Capitan Basilio qui défendit de pleurer à sa fille Sinang.

Ibarra vit les ruines fumantes de sa maison, de la maison de ses pères, où il était né, où vivaient les plus doux souvenirs de son enfance et de sa jeunesse; les larmes, longtemps refoulées, jaillirent de ses yeux, il baissa la tête et pleura sans avoir, attaché comme il était, la consolation de dissimuler son chagrin, sans que sa douleur éveillât quelque sympathie. Maintenant, il n’avait plus ni patrie, ni foyer, ni amour, ni amis, ni avenir!

D’une hauteur, un homme contemplait la triste caravane. C’était un vieillard, pâle, amaigri, enveloppé dans un manteau de laine, s’appuyant avec effort sur un bâton. A la nouvelle de l’événement, le vieux philosophe Tasio avait voulu quitter son lit et accourir, mais ses forces ne le lui avaient pas permis. Le vieillard maintenant suivit des yeux la charrette jusqu’à ce qu’elle eut disparu au loin; il resta quelque temps pensif et le front baissé, puis se leva et, péniblement, reprit le chemin de sa maison, se reposant à chaque pas.

Le lendemain, des pâtres le trouvèrent mort à l’ombre même de sa solitaire retraite.

LIX

Patrie et intérêts.

Le télégraphe avait transmis secrètement à Manille la nouvelle de cet événement et, trente-six heures après, les journaux augmentés, corrigés, mutilés par le fiscal1, en parlaient avec beaucoup de mystère et de nombreuses menaces. Entre temps, les nouvelles particulières, émanées des couvents, furent les premières qui coururent de bouche en bouche, en secret, à la grande terreur de ceux qui arrivaient à les connaître. Le fait, défiguré par mille versions, fut accepté comme vrai avec plus ou moins de facilité selon qu’il flattait ou contrariait les passions et la façon de penser de chacun.

Sans que la tranquillité publique en parût troublée, la paix des foyers devenait semblable à un étang: la superficie restant lisse et calme, tandis qu’au fond pullulent, courent, se poursuivent les poissons muets. Les croix, les décorations, les galons, les emplois, le prestige, le pouvoir, l’importance, les dignités, etc., commencèrent à voltiger comme des papillons dans une atmosphère dorée pour une partie de la population. Pour les autres un nuage obscur s’éleva à l’horizon, sur son fond cendré se détachaient, comme de noires silhouettes, des grilles, des chaînes et le fatidique bois de la potence. On croyait entendre dans les airs les interrogatoires, les sentences, les cris qu’arrachent les tortures; les Mariannes et Bagumbayan se présentaient enveloppés d’un voile déchiré et sanglant: dans le brouillard on voyait des pêcheurs et des pêchés. Le Destin présentait l’événement aux imaginations manilènes comme certains éventails de Chine: une face peinte en noir, l’autre dorée, de couleurs vives, ornée d’oiseaux et de fleurs.

Dans les couvents, la plus grande agitation régnait. Faisant atteler leurs voitures, les provinciaux se visitaient, tenaient de secrètes conférences. Ils se présentaient au palais pour offrir leur appui au Gouvernement qui courait les plus grands périls. On parlait à nouveau de comètes, d’allusions, de coups d’épingle, etc.

—Un Te Deum, un Te Deum! disait un moine dans un couvent. Cette fois que personne ne manque dans le chœur! C’est une grande bonté de Dieu de faire voir maintenant, précisément en des temps si mauvais, tout ce que nous valons!

—Ce petit général Mal-Aguëro2, se sera mordu les lèvres après cette petite leçon, répondit un autre.

—Qu’en aurait-il été de lui sans les Congrégations?

—Et pour mieux célébrer la fête que l’on avertisse le Frère cuisinier et le procurateur... Réjouissances pour trois jours!

—Amen!—Amen!—Vive Salví!—Vive!

Dans un autre couvent, on parlait d’autre sorte.

—Voyez? c’est un élève des Jésuites; les flibustiers sortent de l’Ateneo!

—Et les anti-religieux!

—Je l’ai toujours dit: les Jésuites perdent le pays, ils corrompent la jeunesse; mais on les tolère parce qu’ils tracent quelques lignes sur du papier quand il y a des tremblements de terre...

—Et Dieu sait comment elles sont faites!

—Oui, allez donc les contredire! Quand tout tremble et remue, qui donc pourrait écrire des griffonnages! Rien, le P. Secchi...

Et ils sourirent avec un souverain mépris.

—Mais, et les ouragans? et les báguios3? demanda un autre avec une sarcastique ironie; n’est-ce pas divin?

—Un pêcheur quelconque les pronostique!

—Quand celui qui gouverne est un sot... dis-moi comment tu as la tête et je te dirai comment est ta patte! Mais vous verrez si les amis se favorisent les uns les autres; les journaux vont presque jusqu’à demander une mitre pour le P. Salví.

—Et il va l’avoir! il s’en consume!

—Tu le crois?

—Pourquoi pas! Aujourd’hui on la donne pour n’importe quoi. J’en sais un qui l’a coiffée pour moins; il avait écrit un petit travail où il démontrait que les Indiens n’étaient capables de rien que d’être artisans... fi! de vieilles vulgarités!

—C’est vrai! tant d’injustices nuisent à la Religion! s’écria l’autre; si les mitres avaient des yeux et pouvaient voir sur quels crânes...

—Si les mitres étaient des objets de la Nature! ajouta une voix nasale, Natura abhorret vacuum4...

—C’est pour cela qu’on se les arrache; le vide les attire!

Nous faisons grâce à nos lecteurs d’autres commentaires politiques, métaphysiques ou simplement spirituels. Nous allons entrer chez un simple particulier, et comme à Manille nous connaissons peu de monde, nous frapperons à la porte de Capitan Tinong, l’homme officieux et prévenant que nous avons vu inviter Ibarra avec tant d’insistance pour qu’il l’honorât de sa visite.

Dans son riche et spacieux salon, à Tondo, Capitan Tinong est assis dans un large fauteuil; il se passe la main sur le front, puis sur la nuque en signe de désespoir tandis que sa femme, la Capitana Tinchang, pleure et le sermonne devant ses deux filles qui, dans un coin, écoutent muettes, hébétées et émues.

—Ah! Vierge d’Antipolo! criait la femme, ah! Vierge du Rosaire et de la Courroie! ah! ah! Notre-Dame de Novaliches!

—Nanay!... répondit la plus jeune des filles.

—Je te l’avais dit! continua la femme sur un ton de récrimination; je te l’avais dit! ah! Vierge du Carmel! ah!

—Mais non, tu ne m’avais rien dit! se risqua à répondre en pleurnichant Capitan Tinong; au contraire, tu me disais que je faisais bien de conserver l’amitié et de fréquenter la maison de Capitan Tiago... parce que... parce qu’il était riche... et tu me disais...

—Quoi? que te disais-je? Je ne te l’avais pas dit? je ne t’avais rien dit? Ah! si tu m’avais écouté!

—Maintenant tu me rejettes la faute! répliqua-t-il d’un ton amer, en donnant un coup de poing sur le bras du fauteuil. Ne me disais-tu pas que j’avais bien fait de l’inviter à dîner avec nous, parce que, comme il était riche... tu disais que nous ne devions avoir d’amitiés qu’avec les riches? N’est-ce pas?

—Il est vrai que je te disais cela parce que... parce que déjà il n’y avait plus de remède; tu ne faisais que le louer; D. Ibarra par ci, D. Ibarra par là, D. Ibarra partout. Et voilà! Mais je ne t’ai pas conseillé de le voir ni de lui parler à cette réunion; cela tu ne peux-pas le nier.

—Savais-je moi, par hasard, qu’il devait y aller?

—Eh bien! tu aurais dû le savoir!

—Comment, si je ne le connaissais même pas?

—Eh bien! tu aurais dû le connaître!

—Mais, Tinchang, si c’était la première fois que je le voyais, que j’entendais parler de lui!

—Eh bien! tu aurais dû l’avoir vu avant, avoir entendu parler de lui; c’est pour cela que tu es homme, que tu portes des pantalons et que tu lis le Diario de Manila! répondit intrépidement l’épouse en lui lançant un regard terrible.

Capitan Tinang ne sut que répliquer.

Son épouse, non contente de cette victoire, voulut la compléter et s’approchant de lui les poings fermés.

—C’est pour cela que j’ai travaillé des années et des années, économisant, pour que toi, par ta bêtise, tu viennes perdre le fruit de mes fatigues? lui reprocha-t-elle. Maintenant on va t’envoyer en exil, nous dépouiller de nos biens, comme la femme de... Oh! si j’étais homme, si j’étais homme!

Et voyant que son mari baissait la tête, elle recommença à sangloter, répétant toujours:

—Ah! si j’étais homme! si j’étais homme!

—Et si tu étais homme, lui demanda enfin son mari vexé, que ferais-tu?

—Quoi? eh bien!... eh bien!... aujourd’hui même je me présenterais au capitaine général, pour lui offrir de me battre contre les révoltés, aujourd’hui même!

—Mais, n’as-tu pas lu ce que dit le Diario? Lis! «La trahison infâme et bâtarde a été réprimée avec énergie, force et vigueur, et promptement les rebelles ennemis de la Patrie et leurs complices sentiront tout le poids et toute la sévérité des lois...» Vois! il n’y a pas de soulèvement.

—Cela ne fait rien, tu dois te présenter; beaucoup l’ont fait en 1872 et ainsi n’ont pas été inquiétés.

—Oui! il l’avait fait aussi le P. Burg...

Mais il ne put achever le mot; sa femme accourut et lui ferma la bouche.

—Dis-le! prononce ce nom pour que demain on te pende à Bagumbayan! Ne sais-tu pas qu’il suffit de prononcer ce nom pour être exécuté sans autre forme de procès? Voyons, dis-le!

Quand même Capitan Tinong aurait voulu lui obéir, il n’aurait pas pu; sa femme lui fermait la bouche à deux mains, serrant sa petite tête contre le dossier du fauteuil et peut-être le pauvre homme serait-il mort asphyxié si un nouveau personnage n’était intervenu.

C’était le cousin D. Primitivo, qui savait par cœur l’Amat, homme d’environ quarante ans, vêtu avec recherche, pansu et bedonnant.

Quid video? s’écria-t-il en entrant; que se passe-t-il? Quare?5

—Ah! cousin! dit la femme éplorée en courant vers lui, je t’ai fait appeler, car je ne sais ce qu’il va en être de nous... que nous conseilles-tu? Parle, toi qui as étudié le latin et qui connais les arguments...

—Mais avant quid quaeritis? Nihil est in intellectu quod prius non fuerit in sensu; nihil volitum quin praecognitum6.

Et il s’assit posément. Comme si les phrases latines avaient eu une vertu tranquillisatrice, les époux cessèrent de pleurer et s’approchèrent attendant le conseil de ses lèvres, comme autrefois les Grecs attendaient la phrase salvatrice de l’oracle qui allait leur livrer les Perses envahisseurs.

—Pourquoi pleurez-vous? Ubinam gentium sumus7?

—Tu sais déjà la nouvelle du soulèvement...

Alzamentum Ibarrae ab alferesio Guardiae civilis destructum? Et nunc?8 Eh bien, quoi! D. Crisóstomo vous doit quelque chose.

—Non, mais sais-tu que Tinong l’avait invité à dîner, il l’a salué sur le Pont d’Espagne... en plein jour! On va dire qu’il est son ami!

—Ami? s’écria surpris le latin en se levant. Amice, amicus Plato sed magis arnica veritas9! Dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui tu es. Malum est negotium et est timendum rerum istarum horrendissimum resultatum. Hemn!10

Tant de mots en um épouvantèrent Capitan Tinong; il pâlit effroyablement, ce son lui semblait d’un mauvais présage. Son épouse joignit des mains suppliantes:

—Cousin, tu nous parles maintenant en latin; tu sais que nous ne sommes pas philosophes comme toi; parle-nous en tagal ou en castillan, mais donne-nous un conseil.

—Il est à déplorer que vous n’entendiez pas le latin, cousine: les vérités latines sont des mensonges tagals; par exemple: contra principia negantem fustibus est arguendum11, en latin c’est une vérité aussi certaine que l’arche de Noé; je l’ai mise une fois en pratique en tagal et c’est moi qui ai reçu les coups de bâton. Aussi c’est un malheur que vous ne sachiez pas le latin. En latin, tout pouvait s’arranger.

—Nous savons aussi beaucoup d’oremus, parce nobis et Agnus Dei catolis12, mais maintenant nous ne nous comprendrions pas. Donne un conseil à Tinong pour qu’on ne le pende pas.

—Tu as mal fait, très mal fait, cousin, en liant amitié avec ce jeune homme! répondit le latin. Les justes paient pour les pécheurs, je te conseillerais presque de faire ton testament... Væ illis. Ubi est fumus est ignis! Similis simili gaudet; atqui Ibarra ahorcatur, ergo ahorcaberis13....

Et, ennuyé, il hochait la tête de côté et d’autre.

—Saturnino, qu’as-tu! cria Capitana Tinchang, pleine de terreur; ah! mon Dieu! il est mort! un médecin! Tinong, Tinongoy!

Les deux filles accoururent et toutes trois commencèrent à se lamenter.

—Ce n’est rien qu’un évanouissement, cousine, un évanouissement! J’aurais été content que... que... mais malheureusement ce n’est rien de plus qu’un évanouissement. Non timeo mortem in catre sed super espaldonem Bagumbayanis14. Apportez de l’eau!

—Ne meurs pas! pleurait la femme. Ne meurs pas, on viendrait te prendre! Ah! si tu mourais et si les soldats venaient! ah! ah!

Le cousin lui arrosa la figure avec de l’eau et le malheureux revint à lui.

—Allons, il ne faut pas pleurer! Inveni remedium, j’ai trouvé le remède. Transportons-le à son lit; allons! du courage! je suis ici avec vous et toute la sagesse des anciens... Qu’on appelle un docteur; et aujourd’hui même, cousine, va voir le capitaine général et porte-lui un cadeau, une chaîne d’or, une bague... Davidæ quebrantant peñas;15 dis que c’est un cadeau de Noël. Ferme les fenêtres, les portes et, si quelqu’un demande mon cousin, réponds qu’il est gravement malade. Pendant ce temps, je brûle toutes les lettres, papiers et livres pour que l’on ne puisse rien trouver, comme a fait D. Crisóstomo. Scripti testes sunt! Quod medicamenta non sanant ferrum sanat; quod ferrum non sanat, ignis sanat16.

—Oui, prends, cousin, brûle tout! dit Capitana Tinchang; voici les clefs, voici les lettres de Capitan Tiago. brûle-les! Qu’il ne reste aucun journal d’Europe, ils sont très dangereux. Voici quelques Times que je conservais pour envelopper des savons et du linge. Voici les livres.

—Va-t’en chez le capitaine général, laisse-moi seul. In extremis extrema17. Donne-moi le pouvoir d’un director romain et tu verras comment je sauverai la pat..., que dis-je, le cousin.

Et il commença à donner des ordres, à retourner les rayons de la bibliothèque, à déchirer les papiers, les livres, les lettres, etc. Puis il alluma un foyer dans la cuisine; on brisa avec une hache de vieilles escopettes, on jeta dans les cabinets des revolvers rouillés; la servante qui voulait conserver le canon de l’une de ces armes pour en faire un soufflet fut vertement reçue.

Conservare etiam sperasti, perfida18? Au feu!

Et l’auto-da-fé continua.

Il aperçut un vieux tome en parchemin et en lut le titre:

—«Révolutions des globes célestes, par Copernic» pfui! ite, maledicti, in ignem Kalanis19! s’écria-t-il en le jetant dans la flamme. Des Révolutions et Copernic! Crime sur crime! Si je n’arrive pas à temps...

«La Liberté aux Philippines». Tatata! quels livres! au feu!

Et des livres innocents, écrits par les auteurs les plus simples, n’échappèrent pas au sort commun. Même le «Capitan Juan», œuvre très candide, suivit les autres. Le cousin Primitivo avait raison; les justes paient pour les pécheurs.

Quatre ou cinq heures plus tard dans une tertulia20 à prétentions, intra muros, on commentait les événements du jour. Beaucoup de vieilles dames et de vieilles filles y étaient réunies avec des femmes ou des filles d’employés, vêtues à l’européenne, s’éventant et bâillant. Parmi les hommes qui, par leurs manières, dénotaient comme les femmes leur instruction et leur origine, était un homme déjà âgé, tout petit, manchot, que l’on traitait avec beaucoup d’égards et qui gardait envers les autres un silence dédaigneux.

—En vérité, je ne pouvais auparavant souffrir ni les moines ni les gardes civils à cause de leur mauvaise éducation, disait une grosse dame, mais maintenant que je vois leur utilité et quels services ils rendent, je serais presque heureuse de me marier avec l’un d’eux. Je suis patriote.

—Je suis du même avis! ajouta une maigre; quel malheur que nous n’ayons pas l’ancien gouverneur; celui-là laisserait le pays net comme une patène.

—Et il en finirait avec la race des filibusterillos!

—Ne dit-on pas qu’il reste de nombreuses îles à peupler? Pourquoi n’y déporte-t-on pas tous ces Indiens mécontents? Si j’étais le capitaine général...

—Señoras, dit le manchot, le capitaine général sait son devoir; selon ce que j’ai entendu il est très irrité, car il avait comblé de faveurs cet Ibarra.

—Comblé de faveurs? répéta la maigre en s’éventant avec furie. Voyez combien ingrats sont ces Indiens! Peut-on par hasard les traiter comme des personnes? Jésus!

—Savez-vous ce que j’ai entendu? demanda un militaire.

—Non!—Qu’est-ce?—Que dit-on?

—Des personnes dignes de foi, reprit le militaire au milieu du plus grand silence, assurent que tout ce bruit fait pour élever une école était un pur conte.

—Jésus! Vous avez vu? s’écrièrent-elles toutes, croyant déjà au conte.

—L’école était un prétexte; ce qu’il voulait bâtir était un fort, où il aurait pu se défendre quand nous aurions été l’attaquer...

—Jésus! Quelle infamie! Un Indien seul est capable d’aussi lâches pensées, s’écria la grosse dame. Si j’étais le capitaine général, ils verraient... ils verraient...

—Je pense comme vous! s’écria la maigre en s’adressant au manchot. Que l’on arrête tous ces avocassons, tous ces petits clercs, tous ces commerçants et que, sans autre forme de procès on les exile, on les emprisonne! Il faut arracher la racine du mal!

—Mais on dit que ce flibustier-là est fils d’espagnol, ajouta le manchot sans regarder personne.

—Ah! voilà! s’écria la grosse; ce sont toujours les créoles! aucun Indien ne comprend quelque chose à la Révolution! Élève des corbeaux21... élève des corbeaux...

—Savez-vous ce que j’ai entendu dire, demanda une créole qui coupa ainsi la conversation. La femme de Capitan Tinong... vous rappelez-vous? celui chez qui nous avons dansé et dîné à la fête de Tondo...

—Celui qui a deux filles? eh bien, quoi?

—Eh bien, sa femme vient de donner cette après-midi au capitaine général une bague de mille pesos de valeur.

Le manchot se retourna.

—Vrai? et pourquoi? demanda-t-il, les yeux brillants.

—Elle a dit que c’était comme cadeau de Noël...

—La Noël ne vient que dans un mois!...

—Elle aura craint une averse... observa la grosse.

—Et elle se met à couvert, ajouta la maigre.

—Satisfaction non réclamée, faute confessée.

—C’est ce que je pensais; vous avez mis le doigt sur la plaie.

—Ceci est à voir, observa le manchot pensif; je crains qu’il n’y ait là quelque chat enterré.

—Un chat enterré, c’est cela! j’allais le dire, répéta la maigre.

—Et moi aussi, dit l’autre en lui coupant la parole; la femme de Capitan Tinong est très avare... elle ne nous a encore envoyé aucun cadeau et cependant nous sommes allés chez elle. De sorte que, quand une personne aussi chiche et aussi avide lâche un petit cadeau de mille petits pesos...

—Mais, est-ce certain? demanda le manchot.

—Absolument certain, c’est l’aide-de-camp de Son Excellence qui l’a dit à ma cousine, dont il est le fiancé. Je suis tentée de croire que c’est la même bague qu’elle portait le jour de la fête. Elle est toujours pleine de brillants!

—Un scarabée marchant!

—C’est une manière comme une autre de se faire de la réclame! Au lieu d’acheter un mannequin ou de payer une boutique...

Le manchot trouva un prétexte et abandonna la tertulia.

Deux heures après, quand tout le monde dormait, divers habitants de Tondo reçurent une invitation par l’entremise de soldats... L’Autorité ne pouvait tolérer que certaines personnes ayant une position ou des propriétés dormissent en des maisons si mal gardées et si peu fraîches: au Fort de Santiago et dans d’autres édifices du gouvernement leur sommeil serait plus tranquille et plus réparateur. Parmi ces personnes se trouvait le malheureux Capitan Tinong.


1 Procureur du roi.—N. des T.

2 De mauvais augure.—N. des T.

3 Nom philippin des typhons.—N. des T.

4 La Nature a horreur du vide.—N. des T.

5 Que vois-je? Pourquoi?—N. de l’Éd. esp.

6 Que demandez-vous? Il n’est rien dans l’intelligence qui d’abord n’ait existé pour les sens. On ne désire pas ce que l’on ne connaît pas.—N. de l’Éd. esp.

7 En quel lieu du monde sommes-nous?—N. de l’Ed. esp.

8 Le soulèvement étouffé d’Ibarra contre l’alférez de la Garde Civile! Et à présent?—N. des T.

9 Ami, Platon est mon ami, mais je lui préfère la vérité.—N. de l’Ed. esp.

10 L’affaire est mauvaise et je crains que ces choses n’aient une horrible fin.—N. de l’Ed. esp.

11 On argue en les fustigeant contre ceux qui nient les principes.—N. de l’Ed. esp.

12 Catolis pour qui tollis. Heureusement que le Dieu qui écoute les prières des dévotes en rectifie le latin et qu’il a plus de considération pour leur foi que pour leur science!—N. des T.

13 Malheur à eux! Où il y a fumée, il y a feu! Chacun recherche son semblable; aussi, si l’on pend Ibarra, tu seras ensuite pendu.—N. de l’Ed. esp.

14 Je ne crains pas la mort dans le lit mais sur l’échafaud de Bagumbayan.—N. de l’Ed. esp.

15 Corruption en latin de cuisine du proverbe espagnol: Dádivas quebrantan peñas, les offrandes brisent les rochers.—N. des T.

16 Les écrits sont des témoins. Ce que ne guérissent pas les médicaments, le fer le guérit; ce que ne guérit pas le fer, le feu le guérit.—N. de l’Ed. esp.

17 Dans les extrémités, les moyens extrêmes, ou, en français, aux grands maux les grands remèdes.—N. des T.

18 Ah! tu voulais le garder, scélérate?—N. des T.

19 Allez, maudits, dans le feu du fourneau.—N. des T.

20 Société, compagnie.—N. des T.

21 Proverbe espagnol: Elève des corbeaux, ils te crèveront les yeux.—N. des T.

LX

Maria Clara se marie

Capitan Tiago était très content. Pendant cette période terrible, personne ne s’était occupé de lui; on ne l’avait pas arrêté, on ne l’avait pas mis au secret, on ne l’avait pas soumis aux interrogatoires, aux machines électriques, aux bains de pieds continuels en de souterraines habitations, et autres plaisanteries bien connues de certains personnages qui s’appellent eux-mêmes civilisés. Ses amis, c’est-à-dire ceux qui l’avaient été (car il avait renié ses amis philippins aussitôt qu’ils avaient été suspects aux yeux du gouvernement), étaient retournés chez eux après quelques jours de vacances, dans les édifices de l’État. Le capitaine général lui-même avait ordonné qu’on les jetât hors de ses possessions, ne les jugeant pas dignes d’y rester, au grand déplaisir du manchot qui voulait célébrer la Noël prochaine en leur nombreuse et riche compagnie.

Capitan Tinong revint à son domicile malade, pâle, affecté,—l’excursion ne lui avait pas profité—et si changé qu’il ne dit pas un mot, ne salua pas sa famille qui riait, pleurait et devenait folle de joie. Le pauvre homme ne sortit plus de chez lui de peur de saluer un flibustier. Le cousin Primitivo lui-même, avec toute la sagesse des anciens, ne pouvait le tirer de son mutisme.

Crede, prime, lui disait-il; si je n’étais pas arrivé à brûler tous tes papiers, on apprêtait ton cou; mais si j’avais brûlé toute la maison, on ne te touchait pas un cheveu. Mais quod eventum, eventum; gratias agamus Domino Deo quia non in Marianis Insulis es, camotes seminando1.

Les histoires semblables à celle de Capitan Tinang étaient nombreuses; Capitan Tiago ne les ignorait pas. Il regorgeait de gratitude, sans savoir exactement à qui il devait des faveurs si signalées. Tante Isabel attribuait le miracle à la Vierge d’Antipolo, à la Vierge du Rosaire, ou tout au moins à la Vierge du Carmel; à tout hasard—et c’était le moins qu’elle pouvait concéder—à Nuestra Señora de la Correa: selon elle, le miracle ne pouvait s’échapper de ce cercle. Capitan Tiago ne niait pas le miracle, mais il ajoutait:

—J’y crois, Isabel, mais la Vierge d’Antipolo ne l’aura pas fait seule; mes amis y auront aidé, mon futur gendre, le Señor Linares, qui, comme tu le sais, plaisante avec le Señor Antonio Canovas lui-même, celui dont l’Illustration nous a donné le portrait et qui ne daigne montrer aux yeux que la moitié de sa figure.

Et le bonhomme ne pouvait réprimer un sourire de satisfaction chaque fois qu’il entendait une nouvelle importante au sujet des événements. On chuchotait à voix basse qu’Ibarra serait pendu; que, bien que l’on manquât de beaucoup de preuves pour le condamner, on en avait trouvé une qui confirmait l’accusation; que les experts avaient déclaré qu’en effet les travaux de l’école pouvaient passer pour un rempart, une fortification, assez défectueuse comme étant l’œuvre d’ignorants Indiens. Ces rumeurs le tranquillisaient et le faisaient sourire.

De même que Capitan Tiago et sa cousine les amis de la famille se partageaient en deux partis: l’un tenant pour le miracle, l’autre pour le gouvernement, mais celui-ci était insignifiant. Les miraculistes étaient subdivisés: le sacristain principal de Binondo, la vendeuse de cierges et le chef d’une confrérie voyaient la main de Dieu, mise en mouvement par la Vierge du Rosaire; le marchand de bougies chinois, son fournisseur quand il allait à Antipolo, lui disait en s’éventant et en remuant la jambe:

—No siya osti gongong; Miligen li Antipulo esi! Esi pueli mas cón tolo; no siya osti gongong2.

Capitan Tiago avait en grande estime ce Chinois qui se faisait passer pour prophète, médecin, etc. En examinant la main de sa défunte épouse, au sixième mois de sa grossesse, il avait pronostiqué:

—Si esi no homele y no pactaylo, muje juete-juete3!

Et Maria Clara vint au monde pour accomplir la prophétie.

Capitan Tiago donc, homme prudent et craintif, ne pouvait se décider si facilement que le troyen Pâris; il ne pouvait donner la préférence à une Vierge de peur d’offenser l’autre, ce qui aurait pu lui attirer de graves ennuis.

—Prudence! se disait-il à lui-même, n’allons pas nous perdre maintenant.

Il se trouvait dans ces doutes quand arriva le parti gouvernemental: Da. Victorina, D. Tiburcio et Linares.

Da. Victorina parla pour les trois hommes et pour elle-même, mentionna les visites de Linares au capitaine général et insinua à plusieurs reprises les avantages que pouvait offrir un parent de catégorie.

—Na! concluait-elle, comme nous izons: zelui qui ze couche à une bonne ombre, z’appuie zur un bon bâton.

—C’est... c’est le contraire, femme, corrigea le docteur.

Car, depuis quelques jours, elle avait prétendu se naturaliser andalouse en supprimant les d et en remplaçant le son s par le son z; cette idée, personne n’avait pu lui ôter de la cervelle; il aurait fallu d’abord arracher les boucles postiches.

—Zi! ajoutait-elle, en parlant d’Ibarra; zelui-zi le méritait bien! ze l’avais it la première fois que ze l’avais vu: z’est un flibustier. Que t’a it à toi, cousin, le Général? Que lui as-tu it, quelles nouvelles lui as-tu onné zur Ibarra?

Et, voyant que le cousin tardait à répondre, elle poursuivit en s’adressant à Capitan Tiago.

—Croyez-moi, zi on le conamne à mort, comme z’est à ezpérer, ze zera grâce à mon cousin.

—Señora, señora, protesta Linares.

Mais elle ne lui donna pas le temps:

—Ah! quel iplomate tu fais. Nous zavons que tu es le conzeiller du général, qu’il ne peut rien faire zans toi... Ah! Clarita, quel plaisir de te voir!

Maria Clara paraissait pâle encore, bien que presque entièrement remise de sa maladie. Sa longue chevelure était attachée par un ruban de soie d’un bleu léger. Elle salua timidement, souriant avec tristesse, et s’approcha de Da. Victorina pour le baiser de cérémonie.

Après les phrases ordinaires, la pseudo-andalouse continua:

—Nous venions vous rendre visite; vous avez été zauvés graze à vos relazions!—ici, un regard significatif à Linares.

—Dieu a protégé mon père! répondit la jeune fille à voix basse.

—Oui, Clarita, mais le temps es miracles est éjà pazé. Nous, les Espagnols, nous isons: n’aie pas confianze en la Vierge et sauve-toi en courant!

—C’est... c’est... le contraire!

Capitan Tiago qui, jusqu’alors n’avait pas trouvé un moment pour parler, se risqua à demander en écoutant la réponse de toute son attention:

—De façon que vous croyez, Da. Victorina, que la Vierge...

—Nous venions prezizément causer avec vous e la Vierge, répondit-elle mystérieusement en désignant Maria Clara. Nous avons à causer affaires!

La jeune fille comprit qu’elle devait se retirer: elle chercha un prétexte et s’éloigna en s’appuyant aux meubles.

Ce qui se dit dans cette conférence fut si bas et si mesquin que nous préférons ne pas le rapporter. Qu’il suffise de noter que, lorsqu’ils se séparèrent, tous étaient contents. Capitan Tiago dit ensuite à la tante Isabel.

—Préviens le restaurant que demain nous donnons une fête. Va-t’en préparer Maria Clara et lui annoncer que nous la marions dans trois jours.

Tante Isabel le regarda épouvantée.

—Tu verras! quand le señor Linares sera notre gendre, tous les palais nous seront ouverts; on nous enviera, ils mourront tous d’envie.

Et c’est ainsi que, vers huit heures, le lendemain, la maison de Capitan Tiago était pleine encore une fois; seulement il n’avait invité que des Espagnols et des Chinois: le beau sexe était représenté par des Espagnoles péninsulaires et philippines.

La plus grande partie de nos connaissances s’y retrouvaient: le P. Sibyla, le P. Salvi, parmi divers franciscains et dominicains, le vieux lieutenant de la Garde civile, plus sombre que jamais; l’alférez racontant pour la millième fois sa victoire, regardant tout le monde par dessus les épaules, se croyant un Don Juan d’Autriche, maintenant qu’il est lieutenant avec le grade de commandant; De Espadaña qui le regarde avec respect et crainte et esquive ses regards; Da. Victorina qui ne peut le voir sans colère. Linares n’était pas arrivé encore car, comme personnage important, il devait se faire attendre. Il y a des êtres si candides qu’une heure de retard suffit à faire de grands hommes.

Dans le groupe des femmes, Maria Clara était l’objet des murmures de toutes. La jeune fille les avait saluées et reçues cérémonieusement, sans perdre son air de tristesse.

—Bah! disait l’une; petite orgueilleuse...

—Assez jolie! reprenait une autre, mais il aurait pu en choisir quelqu’une qui ait la figure plus intelligente.

—Et l’argent, ma petite, le bon garçon se vend.

D’un autre côté, on disait:

—Se marier quand son premier fiancé est pour être pendu!

—Cela s’appelle être prudente, avoir sous la main un remplaçant.

—Eh bien! quand on devient veuve...

Peut-être ces conversations arrivaient-elles aux oreilles de la jeune fille qui, assise sur une chaise, arrangeait une guirlande de fleurs, car on la voyait pâlir et, par moments, sa main tremblait, ses lèvres semblaient se mouvoir.

Dans le cercle des hommes on causait tout haut et, naturellement, les derniers événements défrayaient la conversation. Tous parlaient, même D. Tiburcio; le P. Salvi seul, gardait toujours son dédaigneux silence.

—J’ai entendu dire que V. R. quittait déjà le pueblo, P. Salvi; demanda le nouveau lieutenant que sa nouvelle étoile avait rendu plus aimable.

—Je n’ai plus rien à y faire; je dois me fixer pour toujours à Manille... et, vous?

—Je quitte aussi le pueblo, répondit-il en se redressant. Le gouvernement a besoin de moi pour que, avec une colonne volante, je désinfecte les provinces de tous les flibustiers.

Fr. Salvi le regarda rapidement des pieds à la tête et lui tourna complètement le dos.

—Sait-on certainement ce qu’il va en être du chef, du flibustier? demanda un employé.

—Vous parlez de D. Crisóstomo Ibarra? répondit un autre. Il est très probable qu’il sera pendu comme ceux de 1872 et ce sera très juste.

—Il sera exilé! dit sèchement le vieux lieutenant.

—Exilé! rien de plus qu’exilé! Mais ce sera un exil perpétuel! s’écrièrent de nombreuses voix en même temps.

—Si ce jeune homme, poursuivit à voix haute le lieutenant Guevara avait été plus prudent, s’il s’était moins confié à certaines personnes à qui il écrivait, si nos fiscaux ne savaient pas interpréter trop subtilement ce qu’ils lisent, il est certain que l’accusé aurait été absous!

Cette déclaration du vieux lieutenant et le ton de sa voix produisirent une grande surprise dans son auditoire; tous ne savaient que dire. Le P. Salvi regarda d’un autre côté, peut-être pour ne pas voir le regard sombre que le vieillard lui adressait, Maria Clara laissa tomber les fleurs et resta immobile. Le P. Sibyla, qui savait se taire, parut être aussi le seul qui sût questionner.

—Vous parlez de lettres, Sr. Guevara?

—Je parle de ce que m’a dit son défenseur, qui s’est intéressé à sa cause et la défend avec zèle. En dehors de quelques lignes ambiguës trouvées dans une lettre adressée à une femme avant de partir pour l’Europe, lignes dans lesquelles le fiscal a vu un projet et une menace contre le gouvernement et que le jeune homme a reconnues comme écrites par lui, on ne pouvait rien trouver pour l’accuser.

—Et la déclaration faite par le bandit avant de mourir?

—Le défenseur l’a annulée car, selon le bandit lui-même, ils n’ont jamais communiqué avec Ibarra, à part un nommé José qui était son ennemi, ainsi qu’il peut se prouver, et qui s’est suicidé, peut-être par remords. On a prouvé que les papiers trouvés sur le cadavre étaient faux, car l’écriture, en était semblable à celle qu’avait Ibarra il y a sept ans mais non à celle qu’il a aujourd’hui, ce qui fait supposer que la lettre accusatrice a servi de modèle. Bien plus, le défenseur disait que s’il n’avait pas voulu la reconnaître, cette lettre, on aurait pu faire beaucoup pour le sauver, mais à sa vue, il a pâli, s’est troublé et a ratifié tout ce qui y était écrit.

—Vous disiez, demanda un franciscain qu’il avait adressé cette lettre à une femme; comment est-elle parvenue entre les mains du fiscal?

Le lieutenant ne répondit pas: il regarda un moment le P. Salvi et s’éloigna, tordant nerveusement la pointe effilée de sa barbe grise, tandis que les assistants échangeaient leurs commentaires.

—C’est là que se voit la main de Dieu! disait l’un; même les femmes le haïssent.

—Il a fait brûler sa maison, croyant se sauver, mais il comptait sans son hôtesse, c’est-à-dire sans sa maîtresse, sa babai, ajoutait un autre en riant. Dieu le voulait! Santiago cierra España4!

Cependant le vieux soldat s’était approché de Maria Clara qui écoutait la conversation, immobile sur son siège: les fleurs restaient à ses pieds.

—Vous êtes une jeune fille très prudente, lui dit-il à voix basse. Vous avez très bien fait de livrer la lettre... vous vous assuriez ainsi un tranquille avenir.

Puis il s’éloigna tandis qu’elle le regardait avec des yeux hébétés, se mordant les lèvres. Heureusement la tante Isabel passa. Maria Clara eut la force suffisante pour la prendre par sa robe.

—Tante! murmura-t-elle.

—Qu’as-tu? demanda la vieille dame épouvantée en voyant la figure de sa nièce.

—Conduisez-moi à ma chambre!

Et la jeune fille prit le bras de sa tante pour se lever.

—Tu es malade, ma fille? On dirait que tu as perdu toute force? qu’as-tu?

—Mal au cœur... c’est la foule dans cette salle... tant de lumière... j’ai besoin de me reposer. Dites à mon père que je vais dormir.

—Tu es froide! Veux-tu du thé?

Maria Clara remua la tête négativement, ferma à clef la porte de son alcôve et, à bout de forces, se laissa tomber à terre au pied d’une image, en sanglotant:

—Mère, mère, ma mère!

Par la fenêtre, par la porte qui communiquait avec celle de la terrasse, entrait la lumière de la lune.

La musique poursuivait ses valses joyeuses; jusqu’à l’alcôve arrivaient l’éclat des rires et le ron ron des conversations; plusieurs fois on frappa à la porte, son père, tante Isabel, Da. Victorina, Linares même, Maria Clara ne bougea pas: un râle s’échappait de sa poitrine.

Des heures se passèrent. Les plaisirs de la table épuisés, on était passé à ceux du bal. Sa bougie consumée s’était éteinte, mais toujours à terre, sans mouvement, illuminée par la lumière de la lune, la jeune fille restait toujours étendue au pied de l’image de la Mère de Jésus.

Peu à peu la maison redevint silencieuse et rentra dans l’ombre; la tante Isabel vint encore une fois frapper à la porte.

—Allons, elle s’est endormie! dit la vieille femme à haute voix; à son âge, sans rien qui la tourmente, elle dort comme un cadavre!

Quand tout fut silencieux, Maria Clara se releva lentement, jeta un regard autour d’elle, vit la terrasse, les petites treilles baignées de blanches lumières.

—Un tranquille avenir! Dormir comme un cadavre! murmura-t-elle à voix basse, et elle se dirigea vers la terrasse.

La ville reposait muette; seul, de temps à autre s’entendait le bruit d’une voiture traversant, sur le pont de bois, le rio dont les eaux solitaires reflétaient tranquilles le mélancolique astre des nuits.

La jeune fille leva les yeux vers ce ciel d’une limpidité de saphir; lentement elle retira ses bagues, ses boucles d’oreilles, ses aiguilles à cheveux et son peigne, les plaçant sur la balustrade de la terrasse, puis elle regarda vers la rivière.

Une barque, chargée de zacate, s’arrêta au pied de l’embarcadère que chaque maison possède sur les rives du rio. Un des deux hommes qui la montaient gravit les marches de pierre, sauta le mur et, quelques secondes après, elle entendait ses pas dans l’escalier conduisant à la terrasse.

Maria Clara le vit s’arrêter lorsqu’il l’aperçut, puis reprendre lentement sa marche vers elle et, à trois pas, de nouveau s’arrêter. Elle recula.

—Crisóstomo! murmura-t-elle, terrifiée.

—Oui, je suis Crisóstomo! reprit le jeune homme d’une voix grave. Un ennemi, un homme qui a de graves raispns pour me haïr, Elias, m’a tiré de la prison où m’avaient jeté mes amis.

Un triste silence suivit ces paroles; Maria Clara inclina la tête.

Ibarra continua:

—Près du cadavre de ma mère j’ai juré de te faire heureuse, quelle que dût être ma destinée! Tu as pu manquer à ton serment, elle n’était pas ta mère; mais moi, moi qui suis son fils, je tiens sa mémoire pour sacrée, et au travers de mille périls, je suis venu ici pour accomplir le mien; le hasard permet que je te parle à toi-même Maria, nous ne nous reverrons plus; tu es jeune, peut-être quelque jour ta conscience te reprochera... je viens te dire, avant de disparaître, que je te pardonne. Maintenant, sois heureuse et adieu!

Il allait s’éloigner; elle le retint.

—Crisóstomo! dit-elle; Dieu t’a envoyé pour me sauver du désespoir... Écoute et juge-moi!

Ibarra voulut doucement se dégager d’elle.

—Je ne suis pas venu pour te demander de comptes... je suis venu pour te rendre la tranquillité.

—Je ne veux pas de cette tranquillité que tu me donnes; la tranquillité je me la donnerai moi-même. Tu me méprises, et ton mépris me rendra amère la mort elle-même!

Il vit le désespoir de la pauvre jeune fille et lui demanda ce qu’elle désirait:

—Que tu croies que je t’ai toujours aimé.

Il eut un amer sourire!

—Ah! tu doutes de moi, tu doutes de l’amie de ton enfance qui jamais ne t’a caché une seule de ses pensées! s’écria-t-elle. Je te comprends! Quand tu sauras mon histoire, la triste histoire que l’on m’a révélée pendant ma maladie, tu me plaindras et tu n’auras plus ce sourire pour répondre à ma douleur. Pourquoi ne m’as-tu pas laissée mourir dans les mains de mon ignorant médecin? Toi et moi, nous aurions été plus heureux!

Elle se reposa un moment, puis continua.

—Tu l’as voulu, tu as douté de moi, que ma mère me pardonne! Dans une de mes douloureuses nuits de souffrances, un homme me révéla le nom de mon véritable père et me défendit de t’aimer... S’il n’avait pas été mon père lui-même, il t’aurait pardonné l’injure que tu lui avais faite.

Ibarra recula et terrifié regarda la jeune fille.

—Oui, continua-t-elle; cet homme m’a dit qu’il ne pouvait permettre notre union, car sa conscience le lui interdisait; qu’il se verrait obligé de publier la vérité, au risque de causer un grand scandale, parce que mon père est...

Et à voix basse elle murmura un nom à l’oreille du jeune homme.

—Que faire? Devais-je sacrifier à mon amour la mémoire de ma mère, l’honneur de celui que l’on supposait être mon père et le bon renom de celui qui l’était? Aurais-je pu le faire sans soulever ton propre mépris?

—Mais, des preuves, tu as eu des preuves? Il te fallait des preuves! s’écria Crisóstomo bouleversé.

La jeune fille tira de son sein deux papiers.

—Deux lettres de ma mère, deux lettres dictées par ses remords quand elle me portait dans ses entrailles. Prends, lis-les, tu verras comme elle me maudit, comme elle désire ma mort... ma mort, que mon père s’efforça d’obtenir à l’aide de médicaments! Ces lettres, il les a oubliées dans la maison où il habitait autrefois, l’homme les a trouvées et conservées, et elles ne m’ont été livrées qu’en échange de ta lettre... pour s’assurer, disait-il, que je ne me marierais pas avec toi sans le consentement de mon père. Depuis que je les porte sur moi, à la place de la tienne, je sens le froid sur mon cœur. Je t’ai sacrifié, j’ai sacrifié mon amour... Que ne fait-on pas pour une mère morte et pour deux pères vivants? Pouvais-je prévoir l’usage que l’on allait faire de ta lettre?

Ibarra était atterré, Maria Clara poursuivit:

—Que me restait-il à faire? pouvais-je, par hasard, te dire qui était mon père, pouvais-je te dire de lui demander pardon, à lui qui a tant fait souffrir le tien? pouvais-je le dire à mon père qui, peut-être, t’aurait pardonné, pouvais-je lui dire que j’étais sa fille, à lui qui avait tant souhaité ma mort? Il ne me restait qu’à souffrir, à garder en moi mon secret, et à mourir en souffrant!... Maintenant, mon ami, maintenant que tu connais la triste histoire de ta pauvre Maria, auras-tu encore pour elle ce dédaigneux sourire!

—Maria, tu es une sainte!

—Je suis heureuse puisque tu crois en moi...

—Cependant, ajouta le jeune homme en changeant de ton, j’ai entendu dire que tu te mariais...

—Oui, sanglota la pauvre fille, mon père exige ce sacrifice... il m’a aimée et nourrie et ce n’était pas son devoir, je lui paye cette dette de gratitude en lui assurant la paix au moyen de cette nouvelle parenté, mais...

—Mais?

—Je n’oublierai pas les serments de fidélité que je t’ai jurés.

—Que médites-tu? demanda Ibarra en essayant de lire dans ses yeux.

—L’avenir est obscur et le destin est environné d’ombres; je ne sais ce que je dois faire; mais sache bien que je ne puis aimer qu’une fois et que, sans amour, je ne serai jamais à personne. Et toi? que vas-tu devenir?

—Je ne suis plus qu’un fugitif... je fuis, D’ici peu on découvrira ma fuite, Maria...

Maria prit dans ses mains la tête du jeune homme, l’embrassa plusieurs fois sur les lèvres, le serra dans ses bras, puis le repoussant brusquement:

—Fuis, fuis! lui dit-elle; fuis, adieu!

Ibarra, les yeux brillants, la regarda, mais elle fit un signe et il s’éloigna, vacillant, comme un homme ivre...

Il sauta de nouveau le mur et reprit sa place dans la barque.

Accoudée sur l’appui de la terrasse, Maria Clara le regardait s’éloigner.

Elias se découvrit et la salua profondément.


1 Crois-moi, cousin... ce qui arrive, arrive. Rendons grâces à Dieu de ce que tu n’es pas aux Iles Mariannes, à semer des camotes.—N. de l’Ed. esp.

Camotes, genre de la batata de Malaga, patates douces, tubercules de Convolvulus Batatas, P. Bl.—N. des T.

2 Espagnol prononcé à la chinoise: No sea Usted tonto, es la Virgen de Antipolo! Esa puede mas que todo; no sea Usted tonto. Ne soyez pas bête; c’est la Vierge d’Antipolo! Celle-là a plus de pouvoir que tous; ne soyez pas bête.—N. des T.

3 Si no es hombre y no se muere, será una buena mujer. Si ce n’est pas un homme et s’il ne meurt pas, ce sera une bonne femme.—N. de l’Ed. esp.

4 Saint Jacques protège l’Espagne! Cri de guerre semblable au Montjoye Saint-Denis! des chevaliers français.—N. des T.